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Full text of "Athanase le Grand et l'église de son temps en lutte avec l'arianisme"

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ATHANASE 


LE GRAND. 


LE GRAND 
ET L'EGLISE DE SON TEMPS 
EN LUTTE AVEC L'ARIANISME 
PAR 
JEAN-AEANI MOERLER 
TRADUIT DE L'ALLEMAND 
AVEC UNE NOTICE HISTORIQUE SUR L’ARIANISME 
DEPUIS LA MORT DE SAINT ATHANASE JUSQU'À NOS JOURS 
PAR ZICKWOLFF 


ET 
JEAN COHEN 


EIBLIOTIMÉCAIRE À SAINTE-GENEVIÈVE 
PRÉCÉDÉ DU PANÉGYRIQUE DE SAINT ATHANASE 
PAR SAINT GRÉGOIRE DE NAZIANZE 


--- 


Tome premier 


BERUXELLES 
PUBLIÉ PAR LA SOCIÉTÉ NATIONALE 


POUR LA PROPAGATION DES BONS LIVRES 
GÉRANT, CH.=J, DE MAT 

RUE DE LA BATTERIE, N° 24 RUE ae 

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ATHANASE ὁ 


© APANÉGYRIQUE DE 5. ATHANASE, 


PAR SAINT GRÉGOIRE DE NAZIANZE. 


Ce panégyrique, selon l'opinion la plus probable, fat prononcé à Constan- 
tinople, en l’année 379, le jour anniversaire de la mort de saint Athanase. 


Louer Athanase, c’est louer la vertu elle-même. N'est-ce 
pas, en effet, célébrer les louanges de la vertu, que de faire 
connaître une vie qui réalisa toutes les vertus ensemble ; ou, 
pour mieux dire, qui les réalise. Car les hommes qui vécurent 
selon Dieu, continuent de vivre en Dieu, après qu'ils ont fran- 
chi les limites de notre monde mortel. Voilà pourquoi Dieu est 
appelé dans les Saintes-Écritures le Dieu d'Abraham, le Dieu 
d'Isaac, le Dieu de Jacob, c'est-à-dire, Dieu des vivants, et 
non des morts. Or, célébrer la vertu, c’est vraiment rendre un 
hommage direct à Dieu lui-même, de qui la vertu émane dans 
les âmes, afin qu’illuminées par sa grâce , elles s'élèvent, ou, 
plutôt, elles retournent vers lui. Dieu a fait éclater à nos re- 
gards, et tous les jours encore il opère de grandes et nom- 


breuses merveilles, si nombreuses et si grandes qu'elles ne 
sauraient être racontées : toutefois je n’en vois aucune qui soit 


plus étonnante et plus digne de notre gratitude , que le.com- 
 Merce amical auquel ce grand Dieu admet et invite l'âme 


f: » ATHAN, T. 1 Ἢ 
3 


VIII PANÉGYRIQUE DE 5. ATHANASE. 


De ces hommes à jamais mémorables, Athanase a égalé les 
uns; il suit de près les autres ; plusieurs même, si cette parole 
ne semble point trop téméraire dans ma bouche, ont été 
surpassés par lui. Empruntant par l’imitation quelque chose 
à chacun d’eux ; à celui-ci l’érudition et l’éloquence, à celui-là 
les œuvres; à l’un le zèle, à l’autre la mansuétude, à un 
troisième l'honneur des luttes subies pour la foi; tantôt 
reproduisant plusieurs traits d’un caractère, quelquefois se 
les appropriant tous; comme un peintre dont le travail et 
l'habileté réunissent en un seul tableau les beautés dérobées à 
cent modèles, Athanase a su former en lui-même, par cet 
heureux assemblage, la plus parfaite image de la vertu. Il lui 
a été donné de surpasser par l’action les hommes éminents par 
la parole, et de l'emporter par l'érudition et l’éloquence sur 
ceux que distinguait le génie pratique; ou, si mieux vous 
aimez, il a été supérieur par la doctrine aux hommes dont la 
doctrine a fait la gloire, par les actes à ceux qui montrèrent 
[5 plus grande aptitude dans le maniement des affaires. Que si 
l'on cite des caractères où l’on vit ces deux qualités alliées 
dans une heureuse modération, Athanase les prime en ce qu'il 
possède l’une d'elles à un degré suréminent; et si l’on en 
montre d’autres incomparables dans l’un des genres, Athanase 
a sur eux ce privilège de les réunir tous deux. Donc, la gloire 
qui appartient à ses prédécesseurs pour lui avoir fourni les 
exemples sur lesquels il s’est formé, lui-même y ἃ un titre 
égal pour avoir laissé à l'avenir un modèle achevé. 

Les bornes de ce discours ne permettraient pas de raconter 
en détail et de célébrer dignement une telle vie. Elle demande 
une histoire complète, et c’est un de mes plus chers désirs de 
pouvoir lui consacrer un travail spécial pour instruire et 
charmer les générations chrétiennes, suivant en cela l'exemple 


x 


PANÉGYRIQUE DE 5. ATHANASE. IX 
d'Athan se qui écrivit la vie de saint Antoine, et promulgua 
sous forme de récit les lois de la vie monastique. Aujourd'hui, 
pour satisfaire notre désir et acquitter le pieux tribut réclamé 
par cette fête, il nous suflira de retracer quelques-uns des 
principaux traits que notre mémoire nous fournit spontant- 
ment. Certes, lorsque la vice de tant d'impies fameux s'éternise 
en quelque sorte par le souvenir au milieu des hommes, ni la 
religion ni la prudence ne permettent de condamner à l'oubli 
la mémoire des saints; dans une ville, surtout, que de nombreux 
exemples de vertu pourront à peine sauver, accoutumée qu'elle 
est à se faire de tout un jeu, des choses divines comme des 
cirques et des théâtres. 

Athanase fut initié de bonne heure à la science divine, ct 
formé à la discipline chrétienne. Quant aux lettres profanes, 
il leur accorda quelque peu de temps, assez pour ne pas y 
rester complètement étranger, et pour que l'on ne püt pas 
attribuer à l'ignorance le rang subalterne où elles étaient re- 
léguées dans son estime. Ce noble et mâle génie répugnait à 
consumer ses efforts dans des études vaines, à l'imitation de ces 
athlètes qui, frappant de grands coups dans l'air, au lieu d’at- 
teindre le corps, laissent échapper la couronne promise. Pour 
aliment de sa pensée, il choisit l’ancien et le nouveau fes- 
tament; il en médita tous les livres avec plus de soin que 
jamais personne n’en ἃ médité un seul. A ces habitudes de 
contemplation se joignirent des trésors de vertu chaque jour 
augmentés. La science et les mœurs, brillant chez Athanase 
d'un éclat pareil, et se fortifiant mutuellement, formèrent 
cette chaîne d’or dont si peu d'hommes réussissent à ourdir le 
double et précieux fil. La pratique du bien l'initiait à la con- 
templation , et la contemplation à son tour le guidait dans la 
pratique du bien. La crainte du Seigneur est, en effet, le 


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X PANÉGYRIQUE DE S. ATHANASE. 
commencement de la sagesse; elle la couve, si l'on peut ainsi 
parier, et la prépare à éclore; puis la sagesse, après avoir 
brisé les entraves de la crainte et s'être transformée en cha- 
rité, d'esclaves que nous étions, fait de nous les amis et les 
enfants de Dieu. 

Ainsi allait se développant et se fortifiant par cette sainte 
discipline, une vertu prédestinée au sacerdoce. Combien il se- 
rait désirable qu’on vit, maintenant encore, ces exemples se 
renouveler chez les futurs pasteurs des peuples, chez ceux qui 
sont destinés à tenir un jour dans leurs mains le corps auguste 
du Christ, selon les desseins de cette prescience divine qui 
faconne longtemps à l'avance les instruments de ses mer- 
veilles! Athanase, donc, fut admis dans ce grand ordre du 
sacerdoce, parmi ces ministres des saérés mystères, qui vont 
à la rencontre de Dieu descendant lui-même vers eux. Après 
avoir passé par les divers degrés-de la hiérarchieecclésiastique 
(car je veux supprimer ici les détails intermédiaires), Athanase 
est promu au siége d'Alexandrie, et delà c'est ie monde entier 
qu'il domine. Je ne sais, à vrai dire, si cette dignité lui fut 
donnée par Dieu pour récompenser sa vertu , ou si plutôt Dieu 
ne voulut pas le donner lui-même à l'Église, comme une 
source viviliante où elle püt ranimer sa langucur. Altérée de 
vérité, presque défaillante, il fallait à VÉglise, comme jadis 
à Ismaël, un breuvage où étancher sa soif. A cetie. terre dé- 
solée par la sécheresse, il fallait, comme autrefois à Ëlie, un 
ruisseau dont les eaux vinssent verser un peu de vie dans ses 
entrailles, et sauver la semenec d'Israël. Autrement, nous 
étions menacés du sort de Sodome et de Gomorrhe, ces xilles 
dont l’iniquité est fameuse, mais plus fameux encore le chäti- 
ment. Dans cette ruine imminente, voilà qu'une colonne iné- 
branlable est dressée pour nous soutenir; voilà qu'une pierre 


9 —— -.-.-- τ. -.- ΞΕ 


PANÉGYRIQUE DE 85. ATHANASE. XI 


angulaire vient nous relier à elle, et nous relier les uns aux au- 
tres. Que dirai-je encore? C’est un feu qui consume et fait 
disparaître les éléments impurs; c’est un van rustique qui sé- 
pare la poussière des opinions humaines d'avec le pur froment 
des dogmes révélés; c'est l'épée qui retranche les racines du 
vice. Le Verbe trouve dans Athanase un compagnon de guerre; 
l'Esprit, un homme pour transmettre son soufile. 

Cette élection que la Providence avait méragée aux besoins 
de son Église, se fit par les suffrages du monde entier, non à 
l’aide des manœuvres indignes que l'on a vu pratiquer plus 
tard, non en introduisant dans le lieu saint la violence οἱ le 
meurtre , mais avec une régularité apostolique et sous la seule 
influence de l'Esprit saint. Élevé dans la chaire de Marc, 
Athanase hérite de sa piété non moins que de son siége; et 
malgré le long intervalle de temps qui sépare le nouveau pon- 
tife du premier évêque d'Alexandrie, la vertu les rattache ïm- 
médiatement l’un à l’autre. Aussi bien, c’est à l’unique et vrai 
caractère de la succession épiscopale. L'héritier de la foi, l'est 
aussi du siége; le déserteur des croyances, tout assis qu'on le 
voit dans la même chaire, n’est plus qu’un ennemi; l'un ne pos- 
sède que de nom ce quiappartient à l’autreen vérité et en réa- 
lité. Non, le successeur n’est point celui qui ἃ fait invasion par 
force, mais bien la patiente victime de la violence; non le viola- 
teur des lois, mais l'élu selon toutes les règles légales; non le 
sectaire qui rompt avec les doctrines de ses prédécesseurs, mais 
le zélé partisan de la foi : à moins que lon ne veuille dire 
qu'il succède, à: peu près comme la maladie suceède à la santé, 
les ténèbres à la lumière, la tempête au calme, la démence à la 
raison. 

La même sagesse qui a présidé à la nomination d’Athanase, 
se révèle tout d'abord dans les actes de son administration. Ne 


ΧΗ PANÉGYRIQUE DE S. ATHANASS. 


craignez pas qu'une fois élevé sur le trône épiscopal, on le 
voie, comme ces hommes qui parviennent à mettre la main sur 
un héritage ou un pouvoir inespéré, s’enivrer de sa fortune et 
se jeter dans les travers d’une orgueilleuse infatuation. Ainsi 
agissent les prêtres adultères, les prêtres qui se sont glissés 
par surprise dans la maison du Seigneur, les prêtres indignes 
des fonctions qu’ils ont convoitées. Comme ils apportent au sa- 
cerdoce des mains vides de bonnes œuvres, qu'ils n'ont jamais 
connu les tribulations réservées à l’homme de bien, devenus du 
même coup écoliers et maîtres dans la science de la piété, ils cor- 
rigent les autres avant de s’être corrigés eux-mêmes : hier sa 
criléges, aujourd'hui prêtres; hier profanes, aujourd’hui minis- 
tres des divins mystères; initiés par une longue pratique à la 
connaissance du vice, parfaitement neufs dans la vertu; créa- 
tion de la faveur humaine, et non certes de l'Esprit saint; 
despotes insupportables qui ne laissent rien à l'abri de leur 
violence, et finissent par pousser à bout la piété elle-même. 
Chez eux, ce ne sont pas les mœurs qui accréditent la dignité, 
mais c’est, à rebours de toute raison, la dignité qui seule sou- 
tient le crédit des mœurs : étranges sacrificateurs qui doivent 
plus de victimes pour leurs propres iniquités que pour celles 
du peuple; placés fatalement dans cette alternative ou d’a- 
cheter, par une lâche tolérance envers les désordres d'autrui, 
le pardon de leurs déréglements, ou de masquer leur corrup- 
tion sous la dureté du commandement. Athanase ne tombadans 
aucun de ces deux écueils. Aussi humble de cœur que sublime 
par les actes, sa vertu s'élevait trop haut pour que personne 
espérât l’atteindre; mais l’'aménité de son caractère ouvrait à 
tous un facile accès près de sa personne. D'une mansuétude 
inaltérable, enclin à la miséricorde, plein d'amabilité dans son 
langage, plus aimable encore par ses mœurs, d'une physio- 


PANÉGYRIQUE DE 5. ATHANASE. XIII 
nomie angélique, mais angélique surtout par l'âme; calme 
dans la réprimande, tournant la louange elle-même en salu- 
taire lecon, loin de les émousser par l'abus, il savait répartir 
l'une et l’autre avec une si heureuse modération, que la répri- 
mande semblait dictée par une tendresse paternelle, et l'éloge 
revétait l’austère dignité du commandement. Chez lui, ni 
l'indulgence ne dégénérait en faiblesse, ni la sévérité en ri- 
gueur : l’une était plutôt condescendance et bonté; l’autre, 
raison; toutes deux assurément étaient sagesse. Dispensé de 
longs discours par ses mœurs qui étaient une éclatante et con- 
tinuelle prédication, d'une autre part l’ardeur et la puissance 
de sa parole lui épargnaient la nécessité de recourir à la verge; 
encore moins avait-il besoin de trancher dans le vif, les coups 
modérés de la verge suffisant à arrêter le mal. 

Mais à quoi bon tant d'efforts pour vous le dépeindre? Son 
portrait a été tracé longtemps à l'avance par l'apôtre Paul, soit 
dans les pages où il exalte ce grand Pontife qui règne main- 
tenant au haut des cieux (car ne craignons pas d'aller aussi loin 
que l'Écriture, laquelle reconnaît dans les hommes qui vivent 
selon le Christ, autant de Christs); soit dans l’épitre à Timo- 
thée, où il lui développe les règles propres à former le futur 
évêque. Appliquez cette règle à la vie d’Athanase, et voyez si 
elle ne s'y ajuste pas avec une exactitude parfaite. Agissez 
done, et que votre concours m'’allége le fardeau de l'éloge; car 
l'ouvtier ne suffit point à l'œuvre. Je veux omettre beaucoup, 
il le faut; mais, attiré de côté et dautre, je ne sais plus démêler 
ce qui l'emporte en beauté, comme dans un corps où tout est 
parfait et où toutes les perfections s’harmonisent ; chaque trait, 
à mesure qu'il se produit dans mes souvenirs, m'apparaîit 
comme le plus admirable, et emporte à soi le discours. Vous 
tous, donc, témoins de sa vie et héraults de sa mémoire, 


" 
3 


Σὰν PANÉGYRIQUE DE 5. ATHANASE. 
«ez-vous l'éloge de sa vertu, et engagez ensemble une 
pieusce latte; vous tous, hommes et femmes, adolescents et 
vierges, vicux et jeunes, prêtres et laïques, moines et sécu- 
liers, chrétiens qui suivez les sentiers de la simplicité, et 
kommes fervents qui aspirez à une spiritualité plus haute, qui 
que vous soyez enfin, adonnés à la vie contemplative ou mêlés 
au tourbillon des affaires. Que celui-ci exalte par ses louanges 
la constance d’Athanase dans les jeûnes et les oraisons, cons- 
tance telle qu'il semblait affranchi des entraves du corps et des 
nécessiiés de la matière; celui-là son infatigable vigueur dans 
les veilles et dans les chants des psaumes. A l’un de raconter 
quelles sollicitudes et quels secours il prodiguait à l’indigence; 
à l'autre, comment il savait résister aux grands et aux superbes, 
et s'incliner au contraire vers les petits. Les vierges loueront 
en lui un modèle du célibat chrétien ; les femmes mariées, un 
conseiller; les solitaires, une voix qui les excite et les soulève 
vers le ciel; ceux qui vivent dans le monde, un législateur; 
les simples, un guide; les esprits adonnés à la spéculation , un 
théologien consommé ; les caractères impétueux , un frein; les 
infortunés, un consolateur ; la vieillesse, un bâton tutélaire ; 
l'adolescence , un précepteur; la pauvreté, une main libérale; 
la richesse, un dispensateur. Est-ce tout? Non : les veuves 
auront à louer un protecteur; les orphelins, un père; les 
pauvres, un ami des pauvres; les étrangers, un hôte; les 
frères, un tendre frère; les malades, un médecin, quels que 
fussent leurs maux, quel que fût le remède; les âmes bien 
portantes, un gardien de leur santé. Tous enfin béniront la 
mémoire de celui qui se fit tout à tous, afin. d'épandre sur 
tous, ou sur le plus grand nombre possible, les trésors de sa 
charité. 

Nous laissons donc à d’autres, à ceux qui sont moinspressés 


PANÉGYRIQUE DE 5. ATHANASE. XV 


par le temps, le soin d'admirer et de célébrer ces mérites se- 
condaires d’Athanase. Je dis secondaires, en le comparant à 
lui-même, et ses vertus avec ses vertus. Car telle est l’exubé- 
rance de sa gloire que, malgré la magnificence de nos éloges, 
nous pouvons lui appliquer les mots de l’Apôtre : (6 que a cté 
glorifié, n'a pas été glorifié *. Mémoire chargée de tant de ri- 
chesses que quelques-uns de ses ornements sufliraïent à illustrer 
un autre nom. Pour nous, afin de tenir notre parole, il nous 
faut, quoiqu’à regret, franchir ce qui est de moindre impor- 
tance, et arriver au point capital de l'éloge. C'est en vue de 
rendre hommage à Dieu que nous avons entrepris ce discours; 
si notre parole n’était point trop indigne de l’éloquence et de 
la grande âme d’Athanase, à Dicu aussi en appartiendraient 
l'offrande et l'honneur. 

11 fut un temps, alors les affaires de l'Église étaient pros-- 
pères et florissantes, où cet art dangereux d’une théologie 
bavarde et sophistique n’avait même pas accès dans les chaires. 
Dire ou entendre quelque chose de nouveau et de curieux sur 
Dieu , eût paru un tour de force aussi méprisable que ceux des 
baladins qui déconcertent l'œil du spectateur par les rapides 
évolutions de leurs cailloux, ou qui, pour le grand plaisir de la 
foule, assouplissent leurs membres à toutes sortes de contor— 
sions bizarres et lascives. Simplicité, droiture dans le discours 
comme dans la doctrine, voilà ce qu’on estimait. Mais depuis 
que le soufle des Sextus et des Pyrrhon, je ne sais quelle manic 
de contredire et quelle démangeaison de parler, véritable 
maladie, fièvre maligne, ont fait invasion dans nos églises 
pour notre grand malheur, et qu'une subtilité raffinée dans fa 
doctrine passe pour la perfection de la science, on peut dire de 
nous ce qui est raconté des Athéniens aux livres des Actes, nous 


VI. Cor. 3, 10. 


XVI PANÉGYRIQUE DE S. ATHANASE. 


n'avons pas d’autre occupation que de chercher du nouveau, 
soit à dire, soit à entendre , Oh! quel Jérémie déplorera notre 
chaos et nos ténèbres accumulées! Lui seul pourrait égaler les 
lamentations aux calamités. 

Cette détestable folie se déclara par Arius dont le nom en est 
désormais inséparable. Aussi bien le malheureux a-t-il crucl- 
lement expié sa criminelle intempérance de langage, et sa 
fureur d’argumenter : rendant le dernier soupir dans un lieu 
immonde, c’est sa parole qui le tue, et non la maladie. Comme 
Juda, parce qu'’i a trahi le Verbe, son corps déchiré rejette 
- son âme avec ses entrailles. Le venin fut recueilli par d’autres 
qui développèrent l’art de l’impiété. Par eux la divinité se 
trouva circonscrite dans la personne du Père; le Fils et le 
Saint-Esprit furent exclus de la sphère de la nature divine. Ils 
ne voulurent plus honorer la Trinité que sous le nom de so- 
ciété, et bientôt même ils infirmèrent par des restrictions ce 
titre d’associés. De telles doctrines ne pouvaient avoir pour 
complice le bienheureux dont nous célébrors la mémoire, vé- 
ritable homme de Dieu, trompette éclatante de la vérité. 
Voyant clairement que restreindre les trois personnes en un 
seul nombre, c'était admettre une erreur impie, une nou- 
veauté enseignée par Sabellius, qui le premier imagina de res- 
serrer ainsi la divinité; et que, d'une autre part, séparer les 
trois personnes quant à la nature divine, ce n'était rien moins 
qu'introduire une division monstrueuse de la divinité, il ünt 
la main aux vrais principes; avec un ordre admirable, il 
conserva l'unité quant à Ja nature, et la triple distinction 
quant aux attributs, sans que cette unité confondit la déité, ni 
que cette triple personnalité la fractionnât, mais tout se trou-— 
vant affermi dans une juste mesure, à une égale distance des 
deux erreurs supposées. 


PANÉGYRIQUE DE 5. ATHANASE. XVII 


Dans l’auguste concile de Nicée, où se réunirent, sous l’in- 
spiration du Saint-Esprit, trois cent dix-huit éminents person- 
nages, l'élite de l'Église, Athanase lutta de toutes ses forces 
contre l'hérésie. Quoiqu'il ne fût pas encore compté parmi les 
évêques, il tint un des premiers rôles dans l'assemblée; car 
l'état des affaires commendait d’attacher la prééminence au 
mérite autant qu'à la dignité: Ensuite, l'incendie déjà fomenté 
et propagé par les disciples de l'impie, étendant ses ravages 
sur presque toute la surface du globe, l’intrépide défenseur du 
Verbe se voit en butte à tous les genres d'attaque. Alors com- 
mencent à s'ourdir ces odieuses machinations dont le scandale 
a retenti sur la terre et sur les mers. Destin ordinaire des 
grandes âmes : n'est-ce pas contre le plus inébranlable et le 
plus valeureux des guerriers rangés sous une bannière, que se 
ruent les flots les plus pressés des assaillants? Athanase ne sera 
pas non plus à l'abri des traits que lui lanceront d’autres mains: 
car l'impiété est douée d’un génie satanique pour imaginer le 
mal, et son impudence ne recule devant aucune énormité : 
comment épargneraient-iis les hommes, ceux qui n’ont pas 
épargné Dieu? Cependant leur fureur dépassa, cette fois, 
toutes les bornes connues. Au sujet de toutes ces iniquités 
dont le souvenir me pèse, je voudrais laver de tout reproche 
ce sol qui m'est si cher, ma patrie bien-aimée. Disons-le har- 
diment, ce n’est point la patrie qui fut coupable, mais ceux 
qui, lui étant étrangers par leur naissance, y usurpèrent une 
place”. La patrie est sainte; elle brille entre toutes les nations 
par son inviolable aitachement à la foi : le crime doit être re- 
jeté sur ces fils indignes de l'Église. Vous ne l'ignorez pas 


!Allusion à Georges, né en Cappadoce, qui fut le plus ardent ennemi 
d’Athanase, et qui occupa même son siége. Plus loin, dars le discours, il 
sera nommé et flétri avec une sainte énergie. 


XVIII PANÉGYRIQUE DE S. ATHANASE. 
d'ailleurs, la ronce croît mélée à la vigne”, et Judas, quoique 
_ du nombre des disciples, fat un traître. | 
Dans toutes ces manœuvres contre le saint personnage, jus- 
qu’au prénom qui est le mien fut exposé à la souillure * : je 
veux parler de cet homme qui avait trouvé jadis à Alexan- 
drie, où le conduisait l'étude de la science, un accueil plus 
qu'hospitalier de la part d’Athanase ; qui avait été traité par 
lui avec une tendresse paternelle, et investi de sa confiance, 
de sa faveur, au point d’être choisi pour dépositaire des-plus 
graves intérêts. Cet homme, dit-on, récompensa son protec— 
teur, son père, en s’insurgeant contre lui ; et encore bien que, 
dans ce drame d’iniquité, les acteurs apparents fussent d'au- 
tres, la main d'Absalon, comme parle l'Écriture, était avec 
eux ‘. S'ilen est parmi vous qui connaissent cette ridicule ca- 
lomnie du bras érigé en accusateur contre le-saint homme *, * 
et ce mort bien vivant, et l'injuste exil dont il fut le prétexte, 
ils savent ce que je veux dire. Mais j'oublie volontiers ces 
choses, estimant que, dans le doute et l'incertitude, il faut 
incliner de préférence vers l'avis le plus favorable, absoudre 
plutôt que condamner. Le méchant se montre très-prompt à 
condamner l’homme de bien; l'homme de bien, au contraire, 
ne se résout qu'avec peine à condamner même le méchant : 
plus on est soi-même éloigné du vice, moins facilement on le 
soupconne chez autrui. Quant à ce qui est, non pas seulement 
un bruit public, mais un fait trop réel, non pas une simple 


! Prov. 26, 9. 

2 Allusion à un Grégoire qui, après l'exil d'Athanase, fut élevé sur son 
siége par les ariens, puis expulsé à son tour et remplacé par Georges de Cap- 
padoce. 

3 Reg. 15. 

“ Le lecteur se souvient de cet Arsène qu’Athanase fut accusé d’avoir tué 
en lui arrachant un bras par la puissance de la magie, et quise présenta par- 
faitement portant aux évêques réunis ἃ Tyr en 355, 


PANÉGYRIQUE DE 5. ATHANASE. XIE 
présomption, mais une incontestable certitude, je le dirai sans 
ménagement. 

ΤΙ s’est rencontré un monstre de Cappadoce, né à l’autre bou 
du monde, vil d’origine, plus vil de cœur, dans les veines du- 
quel ne coulait même pas un sang entièrement libre, mais de 
race équivoque, douteuse, être métis comme [68 muleis ; 
d'abord esclave de la table d'autrui et attaché au service des 
cuisines, élevé par conséquent de façon à tout rapporter au 
ventre, actions et paroles. Je ne sais quel mauvais génie lui 
ayant suggéré l’idée de se lancer dans la carrière des fonctions 
publiques, il commença par remplir le plus infime et le plus 
sale des offices; on le chargea de recevoir la chair de porc dont 
se nourrit la troupe. Irifidèle dans sa gestion, car il ne songeait 
qu'à s'engraisser aux dépens du soldat, quand on δαί chassé, 
ne lui laissant rien autre chose que son corps, après des courses ' 
crrantes de ville en ville, de pays en pays, comme font les fu- 
gitifs, tout à coup l'idée lui vient de clore à Alexandrie la série 
de ses vagabondages : pour le malheur de FI Église, notre cité 


3} Ëo 


est visitée par cette nouvelle plaie de l'Egypte. Là s'arrêtent ses 
pas, mais sa méchanecté et sa rouerie s'exercent plus actives 
que jamais. Du reste, homme de rien, sans lettres, sans tenue, 
complètement inhabile à manier la parole, ne sachant même 
pas revêtir les dehors et les apparences de la vertu, mais passé 
maître en fait de troubles et de sctlératesse. 

Vous savez-tous et vous vous rappclez à quels outrageux excès 
se porta son insolence envers notre pieux évêque. Dieu permet 
souvent que lesjustes soient livrés aux mains el au pouvoir des mé- 
chants’, non certes pour honorer ceux-ci, mais pour éprouver 


ceux-là. En attendant cette fin épouvantable dont l'Écriture 


1 Job,9, 24. 


"» 


ΣΧ PANÉGYRIQUE DE 5. ATIHANASE. 


menace l’impie ᾽, la vie semble quelquefois une dérision de la 
vertu : la bonté de Dieu se cache pour un temps; le présent ne 
laisse point apercevoir les grandes réparations contenues dans 
le sein de l'avenir; alors que paroles, actions, pensées seront 
éprouvées dans le crible divin; alors que le Christ se lèvera 
pour juger la terre, et qu’il pèsera les intentions et les œuvres, 
et que les conseils de sa justice , jusque-là scellés en lui-même, 
seront produits et manifestés au grand jour. Job vous donne 
cet enseignement dans ses discours et dans ses malheurs. 
Homme juste, pieux, zélé pour la vérité, irréprochable en sa 
conduite, couronné enfin de toutes les vertus que lui reconnait 
l'Écriture ; néanmoins, sur la demande de l’ennemi qui obtient 
de pouvoir lui faire sentir ses coups, il subit tant et de si rudes 
assauts, que, dans la longue série des infortunes humaines, 
on n’en trouve pas une qui soit comparable à la sienne. Non- 
seulement, en eflet, ses richesses, ses domaines, de beaux et 
nombreux enfants, biens si chers à tous les hommes, lui sont 
rayis coup sur coup, au point que l’enchaînement des calami- 
tés ne laisse plus de place au deuil; mais, pour comble à tous 
ses maux , lui-même atteint d’une plaie incurable, dégoûtante, 
hideuse, devient un objet de haïne à sa femme, qui remplit son 
rôle de consolatrice en aïigrissant et en irritant les douleurs du 
patient : grâce à elle, la plaie du corps se complique des cruel- 
les blessures du cœur. Il n'y a pas jusqu’à ses plus sincères amis, 
desquels il devait espérer consolation, sinon remède, qui, dans 
cette grande infortune dont le secret leur échappe, voient non 
une épreuve de la vertu, mais le châtiment du crime. Que 
dis-je? ils n’ont pas honte d’éclater en reproches, et cela dans 
un moment où, leur ami füt-il coupable, ils auraient dû par 
leurs paroles affectueuses tromper et adoucir ses angoisses. 


2 Ps, 33, 22, 


PANÉGYRIQUE DE 5. ATHANASE. XXI 


Voilà le fidèle tableau de la situation où Job était réduit, et 
comment s’exerçaient à son égard les conseils de la sagesse 
divine. Noble combat de la vertu contre l'esprit envieux : 
celui-ci, pour abattre la vertu, réunissant tous les efforts de 
sa rage; celle-là, pour demeurer invaincue, soutenant toutes 
les calamités; celui-ci travaillant à frayer une voie facile au 
vice par le spectacle du tourment des justes; celle-là retenant 
au contraire par un exemple qui leur apprend à grandir dans 
ie malheur. Mais que fera celui dont Job entendait les oracles 
à travers les nuées et dans le tourbillon de la tempête; celui 
qui est lent à punir, mais prompt à porter secours, et qui ne 
laisse point la verge des pécheurs s’appesantir éternellement sur le 
juste", de peur que le juste n'apprenne à devenir impie? La 
lutte terminée, il déclare par un solennel jugement la victoire 
de son athlète, et il lui découvre le secret de ses afflictions par 
ces paroles : As-tu pensé que je laïssasse ces choses s'accomplir 
dans un autre dessein que de faire éclater ta vertu? Cette assu- 
rance est le vrai remède des blessures, la palme du combat, 
le prix de la résignation. Quant à ce qui suivit, récompense 
donnée par surcroît et d'une importance minime, quoiqu'elle 
frappa davantage certains regards, Dieu l’accorda par pitié 
pour la faiblesse des petites âmes; son serviteur reçut le double 
de ce qui lui avait été enlevé. 

Ne soyons donc plus surpris que Gcorges le Cappadocien 
jouisse d’une prospérité refusée à Athanase : il faudrait plutôt 
nous étonner si l’homme de Dieu n'avait pas été épuré par le 
feu des outrages et des calomnies, ou si seulement ces flammes 
salutaires s'étaient fait longtemps attendre. Contraint de fuir le 
sol de la patrie, Athanase trouve un exil digne de sa vertu. Il 


1 Ps. 124,3. 


XXII PANÉGYRIQUE DE 5. ATHANASE. 


se transporte vers ces vénérables monastères de l'Égypte où 
des hommes qui ont divorcé d'avec le monde pour épouser la 
solitude, vivent en Dieu plus intimement qu'aucune âme-en— 
core capfive dans le corps mortel. Les uns, gardant un isole- 
ment absolu , ne conversent qu'avec eux-mêmes et.avec Dieu ; 
pour eux la terre se réduit au coin du désert qui leur est 
familier. Les autres, tout à la fois solitaires et cénobites, pra- 
tiquent la loi de charité par l’union et la vie commune; morts 
au reste des hommes, morts à toutes ces affaires, milieu 
orageux dans lequel nous sommes plongés, que nousagitons.et 
qui nous agitent, et dont les soudains retours amènent.de 81 
fréquentes déceptions, ils se sont mutuellement tout un monde, 
et par la sainte émulation de l'exemple aiguisent et.stimulent 
leur vertu. Notre grand Athanase entretemait avec eux un 
commerce amical; comme il avait le don d’unir et de concilier 
toutes choses, à l'exemple de celui qui par l'effusion de son 
sang a cimenté la paix là où régnait la division, il rétablit la 
bonne harmonie entre la vie solitaire et la vie cénobitique. IL 
monira ainsi que le sacerdoce n’a pas besoin d'emprunter des 
lecons à la philosophie ᾽, et que la philosophie ne saurait se 
passer de la direction sacerdotale. 

Ces deux chosses, l’activité tranquille et la tranquillité active 
furent associées par lui dans une si heureuse alliance, qu'il 
sut les convaincre tous que la vie monastique consiste moins 
dans l'isolement du corps que dans la gravité et la constance 


1 Par leur détachement de tous les liens qui captivent les antres hommes, 
par leur extérieur, leur costume, leur genre de vie, les moines d'Orient 
avaient plus d’une similitude avec les philosophes mystiques d'Alexandrie. 
Aussi leur donnait-on souvent le nom de philosophes; mais cette philosophie, 
cet amour de la sagesse, dont parle saint Grégoire de Nazianze, se trouvait 
accompagnée chez quelques-uns d'un esprit d'indépendance qui les portait à 
ne pas assez tenir compte des prescriptions épiscopales. 


PANÉGYRIQUE ΡῈ 5. ATHANASE. XXI 
des mœurs; vérité confirmée par David, ce grand roi qui 
remua tant d’affaires, et qui sut néanmoins se maintenir dans 
le calme de la solitude, ainsi que nous semble l'indiquer ses 
paroles : Je vis solitaire jusqu'au jour du départ". Ceux donc 
qui tenaient le premier rang dans la vertu, se voyaient dé- 
passés par Athanase de bien plus loin qu'eux-mêmes ne dé- 
passaient les autres ; ils recevaient de lui, pour perfectionner 
en eux la philosophie, infiniment plus qu'ils ne lui donnaient 
pour son perfectionnement sacerdotal : aussi telle était leur 
déférence envers le saint évêque, qu’ils regardaient comme 
obligatoire tout ce qui avait eu son apprabation , comme pro- 
hibé, au contraire, tout ce à quoi son opinion s'était montrée 
défavorable, recevant ses décisions comme des tables du Sinaï, 
ct portant peut-être leur vénération plus lein qu'il ne convient 
envers un mortel. Un jour, une troupe de satellites qui étaient 
envoyés à la chasse du saint homme comme d’une bête fauve, 
ayant paru au milieu de ces pieux habitants du désert, et les 
questionnant pour aider leurs recherches vaines, ceux-ci ne 
voulurent même pas échanger une parole; mais ils tendaient 
avidement la tête au glaive comme s'ils se fussent exposés pour 
sauver la personne du Christ, et il leur semblait, dans leur 
enthousiasme, que souffrir pour lui les dernières extrémités, 
ce serait un acte infiniment méritoire pour la philosophie, un 
sacrifice de beaucoup plus sublime et plus divin que les jeünes 
de chaque jour, les cilices, et les autres macérations dont ils 
font leurs délices habituelles. 

C'est ainsi qu'Athanase savait utiliser et sanctifer les loisirs 
que lui avait faits l'exil, vérifiant le mot de Salomon, à 
chaque chose son temps *. Que si la tourmente le force de se dé- 


1 Ps. 140, 10, 
3 Eccl. 3, 1. 


XXIV PANÉGYRIQUE DE 5. ATHANASE. 


rober momentanément aux regards des hommes, au retour des 
jours sereins son éclat n’en sera que plus vif. Cependant Gré- 
goire, dont la fureur ne rencontre plus d’obstacle, ravage 
l'Égypte par ses incursions, et inonde la Syrie sous les flots de 
son impiété. Il envahit aussi l'Orient, autant qu'il peut, sem- 
blable dans sa violence à un torrent dévastateur, entraînant les 
esprits légers et faibles, et se grossissant de tous les éléments 
impurs qu’il rencontre dans son cours. Il parvient même à 
séduire la simplicité de l’empereur (j'emploie ce terme par 
égard pour la piété d’un prince qui avait du zèle, mais dont 
le zèle, il faut le dire, n’était pas éclairé). Détournant à une 
œuvre de corruption des trésors qui étaient le bien des pauvres, 
il achète aussi la faveur de ceux d’entre les grands qui aimaient 
mieux l'or que le Christ, et surtout de ces hommes qui ne sont 
point des hommes; êtres de sexe équivoque, mais d’une im- 
piété très-manifeste et très-prononcée, gens destinés à prendre 
soin des femmes, et aux mains desquels nos empereurs, je ne 
_ sais pourquoi, commettent des emplois et des honneurs virils. 
Enfin, il ourdit si habilement ses trames, ce ministre de Satan, 
ce semeur de zizanie, ce précurseur de l’Antechrist, qu'il as- 
souplit à ses desseins et fait parler à sa place la langue d'un 
évêque alors renommé par son éloquence. (Convient-il toute- 
fois de proclamer le talent d’un homme qui fut, sinon un sec- 
taire impie, du moins un esprit haineux et passionné pour la 
discorde? Aussi tairai-je son nom ἡ.) Georges était comme la 
main de cette cohorte impie; c'était lui qui semait l'or pour 
pervertir la vérité, et, des ressources recueillies par un pieux 
usage, faisait un instrument de dépravation. 

Ces détestables influences dominèrent le concile réuni d'a- 


Selon les uns, cet évéque était Eusèbe de Nicomédie ; selon les autres, 
Eusèbe de Pamphile. 


PANÉGYRIQUE DE S. ATHANASE. XXV 
bord à Séleucie, où s'élève un temple magnifique sous l’invo- 
cation de sainte Thècie, et ensuite dans cette grande capitale; 
villes dont les noms rivalisaient avec les plus glorieux de la 
terre, et qui doivent maintenant une honteuse célébrité à 
cette... je ne sais comment appeler une pareïlle assemblée : 
Tour de Babel, à cause de la confusion des langues? plût au 
ciel que celles-là, qui ne s’accordaient que trop bien dans le 
mal, eussent été aussi confondues! Tribunal de Caïphe? oui, 
plutôt, car le Christ y fut condamné. Au reste, quelque nom 
qu’on veuille lui donner, elle ne fit que désordres et ruines. En 
supprimant le mot consubstantiel qui protégeait, comme un 
solide rempart, l'antique et sainte doctrine de la Trinité, elle 
la démantelait et la livrait à l'ennemi. Par l'ambiguité des 
termes employés pour formuler la croyance, elle ouvrait la 
porte à l'impicté; prétextant son respect pour l'Écriture, et 
préférant, disait-elle, les expressions consacrées par cette im- 
portante autorité, mais en réalité substituant à l'Écriture 
l’arianisme dont certes les livres saints n'avaient pas fait men- 
tion. Ces termes introduits par elle : semblable selon les Écritures, 
étaient une amorce tendue aux simples; un filet que l'hérésie 
jetait d’une main prudente; une de ces images que le spectateur 
voit toujours en face, de quelque point de vue qu'il les re- 
garde; un cothurne chaussant le pied droit comme le pied 
gauche; un crible à tout vent ; expressions enfie d'autant plus 
perfides et plus dangereuses, qu’en frayant une voie à la licence, 
elles semblaient rendre hommage à l'autorité. Es étaient habiles 
à faire le mal, mais ne savaient pas faire le bien ?. 

De là cette mensongère et captieuse condamnation des hé- 
rétiques : pour garder les apparences de la foi, on les retranche 


Déeel 5, ἢ. - 
ὩΣ ΤΟΣ. 4; 22. 


5ΧΥΙ PANÉGYRIQUE DE S. ATHANASE. 


verbalement de l'Église, mais en réalité on avance leurs affai- 
res : ce qu'on leurreproche, c'est, non pas une impiété énorme, 
mais seulement des écrits trop peu mesurés. De là, les profanes 
s'érigeant en juges des saints’; le vulgaire admis, ce qui ne 
s'était jamais vu, aux débats théologiques; l’iniquité portant 
ses odieuses inquisitions dans la vie privée; la délation deve- 
nue un trafic, les jugements une marchandise. De là, des évé- 
ques chassés injustement de leurs siéges, et d’autres installés 
à leur place, après toutefois qu'on leur avait fait signer le 
formulaire de l'impiété, car c'était une condition ajoutée 
à celles qui sont exigées pour l'épiscopat. La plume était 
sous la main , et derrière le dos la calomnie. Un grand 
nombre d’entre nous, hommes d’ailleurs fidèles à leur de- 
voir, sont tombés dans ce piége : purs de cœur, leur main 
s'est souillée par cette suscriplion ; et en associant leurs 
noms aux noms des misérables dont les intentions et les 
actes étaient également pervers, ils ont pris part, sinon à 
la flamme, du moins à la fumée. J'ai versé bien des larmes 
en voyant ainsi l'impiété qui s’étendait au Icin et au large, 
séduire les défenseurs mêmes du Verbe, et les rendre 
complices de la persécution dirigée contre: les croyances 
orthodoxes. ( 
Oui, certes, les pasteurs ont agi comme des insensés, dirai-je 
avec le prophète, et ils ont dévasté la portion la plus précieuse 
de mon héritage, et ils ont déshonoré ma vigne ‘, c’est-à-dire 
l'Eglise de Dieu, achetée par tant de sueurs et de sang qui 
ont coulé, soit ayant, soit depuisle Christ, et par les tourments 
que le Fils de Dieu lui-même a endurés pour notre salut. A 
l'exception d'un bien petit nombre, trop obscurs pour qu'on 
daignât les corrompre, ou trop vertueux pour qu'on le püt, 


1 Jer. 10, 2. 


PANÉGYRIQUE DE 8. ATHANASE. XXVIZ 
semence et racines d'Israël", destinées à lui conserver un reste 
de vie, et à le faire reverdir un jour sous la propice influence 
de l'Esprit, tous obéirent au vent qui soufilait alors : les uns 
plus tôt, les autres plus tard ; les uns se posant audacieusement 
chefs et pontifes de l’impiété, les autres placés au second rang, 
soit qu'ils eussent cédé à l’intimidation, soit qu'ils eussent 
capitulés devant l'or et les dignités, soit qu’ils se fussent laissé 
surprendre par la flatterie, ou enfin circonvenir par l’igno- 
rance. Ces derniers sont les moins coupables, si toutefois, 
chez les pasteurs des peuples, l'ignorance peut être regardée 
comme une excuse. Car, de même que l’on ne s'attend point à 
trouver le même caractère, les mêmes allures, la même vigueur 
chez le lion et chez les autres animaux, chez l’homme et chez 
la femme, chez les jeunes gens et chez les vieillards; de même 
on est en droit d'exiger autre chose des gouvernants que des 
gouvernés. Qu'un homme du peuple accueille une erreur, sa 
faute est pardonnable, puisque, pour la masse des chrétiens, 
l'intérêt même de leur salut exige qu'ils se tiennent en garde 
contre les dangers et la témérité de l'esprit d'examen : mais le 
docteur, comment l'absoudre, lui qui doit corriger l'ignorance 
d'autrui, à moins que son titre ne soit une usurpation et un 
mensonge? Eh quoi! il n’est permis à personne, si rustique et 
illettré qu'il soit, d’invoquer son ignorance de la loi civile ; au- 
cune législation n’admet qu'un criminel se justifie en disant : 
J'ignorais que ce fût un crime; et les pontifes, les docteurs, 
chargés de guider les âmes, pourraient échapper au blâme par 
ces seuls mots : Nous ne connaissions pas les règles du salut! 
Mais enfin, j'y consens, ayons quelque indulgence pour les 
esprits dépourvus de tact et de discernement; pardonnons-leur 
une adhésion surprise à leur ignorance. Excuserez-vous aussi 

1 Esai, 1, 91, | 


XXVIII PANÉGYRIQUE LE 5. ATIANASE 

les autres qui, revendiquant le titre d'hommes éclairés et d’in- 
telligences supérieures, prétèrent-les mains à l'empereur pour 
les divers motifs que nous avons énumérés plus haut, et après 
avoir longtemps joué le rôle de pieux personnages, sitôt que 
l'épreuve a surgi, sitôt que la tentation est survenue, se sont 
lächement démentis? 

L'Écriture semble annoncer une agitation destinée à se 
reproduire plusieurs fois, lorsqu'elle dit : Que le ciel et la terre 
entrent en mouvement ‘, comme si déjà ils avaient été remués. 
Ces paroles ne peuvent faire allusion qu'à quelque changement 
extraordinaire. D’après l'interprétation de saint Paul, le dernier 
mouvement de la terre ne sera rien autre chose que /e second avè- 
nement du Christ ”, et la transformation du monde désormais à 
l'abri de toute secousse, et immobilisé dans un éternel repos. 
Quant à cet autre mouvement qui a secoué les générations 
contemporaines, j'estime qu'il ne le cède pour la violence et 
l'immensité à aucun de ceux que le monde avait ressentis jus- 
qu'’alors. Il a séparé de nous tous les hommes dévoués à la 
philosophie et enflammés de l'amour de Dieu, citoyens anti 
cipés du ciel*. Leur caractère pacifique et leur modération 
habituelle sont oubliés dans une circonstance où se taire et 
garder le repos, ce serait trahir la cause de Dieu. On les voit 
animés d’une ardeur martiale, ardents et âpres au combat 
(car le zèle ἃ aussi ses emportements), aimant mieux s’agiter 
à contre-temps, que de rester en repos quand agir est un de- 
voir. Le même mouvement a emporté une grande partie du 
peuple, comme, dans une troupe d'oiseaux, quand l'un a pris 


Aggæ. 2, 7. 

Heb. 12, 26. 

Ce passage parait se référer, telle est du moins l’avis du commentateur 
dans l’édition des Bénédictins, à la conduite des moines qui, par zèle pour la 
foi, avaient cru devoir se séparer de saint Grégoire. 


Le] 


PANÉGYRIQUE DE 5. ATHANASE. | XXIX 


sa volée, les autres ne tardent pas à le suivre; et nous en 
voyons-encore tous les jours qui s'envolent. 

Telletétait la face desaffaires, quand Athanase, cette colonne 
de l'Église, se tenait au milieu de nous; et telle elle devint 
après qu'il eut succombé sous l'effort des méchants. Ceux qui 
veulent prendre une citadelle, s'ils reconnaissent l'accès et la 
capture difficile, recourent à la ruse; le gouverneur est gagné 
à prix d'argent ou séduit de toute autre manière; et, sans la— 
beurs, sans efforts, la place tombe au pouvoir de l'ennemi : 
image des manœuvres employées par les ennemis d’Athanase, 
Ou, si: vous aimez mieux, de même que les Philistins, ayant 
dressé un piége à Samson, commencèrent par lui ravir la che- 
velure dans laquelle-résidait sa. force, et, devenus aussi puis 
sants contre lui qu’il l'avait été contre eux, purent insulter 
à leur aise le juge d'Israël; de même nos adversaires, ayant 
découronné l'Église de sa gloire, et enlevé loin de nous notre 
force, se délectent dansles dogmes et dans les actes de l’impiété. 

Ici se place la mort du prince qui avait eu le malheur de 
confirmer sur son siége et de protéger l’usurpateur; qui avait 
placé un chef corrompu sur un corps sain. Sur le point de 
rendre le dernier soupir, à ce dernier moment où, près de 
comparaître devant le tribunal, chacun est juge équitable de 
sespropres œuvres, ému, dit-on, d’un stérile repentir, il dé- 
plora trois choses, comme une triple souillure dans son règne : 
la première, d’avoir mis à mort ses proches; la seconde, d’a- 
voir élevé Julien l’apostat à la dignité de César; la troisième, 
d’avoir été partisan des nouvelles doctrines en matière de foi : 
immédiatement après cet aveu, il expira. La vérité reprend 
alors son indépendance et son empire, et les opprimés se trou- 
vant affranchis, dans cette réaction soudaine le zèle devient 


complice de la colère. C'est ce qu'on vit à Alexandrie. Les ha- 
ATHAN. T. I. à 


ΣΧχ PANÉGYRIQUE DE 5. ATHANASE. 


bitants, que l’on sait faciles à exaspérer par les outrages, ima— 
ginèrent, pour châtier cet homme sous l'influence duquel ils 
n'avaient plié qu’en frémissant, d'imprimer à sa mort un ca- 
ractère étrange d’infamie. Vous savez ce chameau, et ce far- 
deau insolite, et cette élévation d’un nouveau genre, et cette 
promenade dérisoirement triomphale, la première et la seule, 
si je ne me trompe‘. Encore aujourd’hui ce souvenir est fré- 
quemment évoqué, comme une menace suspendue sur la tête 
des oppresseurs. 

Après que cet ouragan d'iniquité, cette lèpre contagieuse 
eut ainsi disparu (non certes que j’approuve ceux qui furent les 
instruments du châtiment; car il fallait considérer quel était 
notre devoir, à nous, ct non quel traitement le misérable mé- 
ritait); mais enfin, après qu'il eut péri sous la colère et sous 

-les coups du peuple, notre noble athlète revient de son pèle- 
rinage (laissez-moi appeler de ce nom un exil accompli avec 
et pour la Trinité). A sa rencontre se précipitent, joyeux et 
faisant éclater leurs transports, tous les habitants de la wille, 
que dis-je? l'Égypte presque tout entière, et les populations 
des contrées qui avoisinent l'Égypte. Dans cette foule immense 
qui se dispute le bonheur de l'entourer, l’un veut, au moins, 
se rassasier de la vue d’Athanase; un autre boit avidement sa 
parole; un autre, comme il est dit des apôtres, cherche jusque 
dans la trace de ses pas et l'ombre vaine de son corps, une 
émanation de sainteté. De tous les honneurs qui aient été 
jamais rendus aux hommes; de tous les concours des popula- 
tions au devant des gouverneurs, des évêques, des magistrats 


1 Saint Grégoire attribue anx chrétiens la fin sinistre de Georges, et ces 
outrages bizarrement cruels qui 1 accompagnèrent. Cependant, s'il fallait en 
croire Sozime, 1. v. c. 7, Julien, dans sa lettre aux Alexandrins, affirme que 


Gcorges fut traité de la sorte pour avoir dépouillé les temples des idoles. 


PANÉGYRIQUE DE S. ATHANASE. XXXI 
ou des particuliers illustres, on n’en citerait aucun qui ait 
surpassé celui-ci par l’affluence de la splendeur. Un seul peut 
lui être comparé, c’est le précédent triomphe d’Athanase, lors 
de sa première entrée à Alexandrie, à son retour d'un exil 
occasionné par les mêmes motifs. 

On raconte à ce sujet une anecdote, peut-être superflue dans 
ce discours, mais que je cueillerai cependant comme une fleur 
trouvée sur le chemin. Après le retour d’Athanase, eut lieu 
l'entrée dans nos murs d’un gouverneur qui avait déjà géré la ᾿ 
même préfecture; personnage des plus illustres, et que nous 
avons le bonheur de compter parmi les nôtres : vous l'avez 
nommé, j'en suis sûr, C'était Philagrius. Il venait reprendre 
possession du gouvernement de la ville que lui avait rendu 
l'empereur dont les projets et les intentions se trouvaient 
d'accord avec la demande adressée par les habitants. Ceux-ci 
lui portaient un attachement sans égal, et quant à l'accueil 
qu'ils lui firent, je le dépeindrai d’un mot, en disant qu'il fut 
mesuré sur leur affection. A la vue de la foule immense, de 
l'Océan vivant qui semblait s'étendre à l'infini, un homme du 
peuple, communiquant ses impressions à l’un de ses amis, 
comme c'est assez l'usage dans ces circonstances : « Dis-moi, 
as-tu jamais vu une pareille multitude rassemblée, et tout le 
monde si bien d'accord pour rendre honneur à un seul 
homme?» — «Non, répond l’autre, jamais; et je ne crois 
pas que l’empereur Constance lui-même se soit vu fêter de la 
sorte. » — « Que dis-tu là? reprend le premier en souriant. 
Que me parles-tu de l’entrée de Constance, comme si c'était 
quelque chose de merveilleux et d’inoui. Parle-moi de la fa- 
meuse entrée d’Athanase ; à la bonne heure. Eh bien! j'ai peine 
à me mettre dans la tête qu’elle püût être aussi belle que ceile- 
ci.» Vous l’entendez; dans l'esprit de ce jeune homme, inter 


XXXII PANÉGYRIQUE DE S. ATHANASE. 


prète du sentiment et de la: tradition populaire, l'empereur 
lui-même s'éclipsait derrière Athanase : tant était profonde-et 
universelle la vénération qu'inspirait notre bienheureux, et 
tant les imaginations avaient été impressionnées parle y ἡμέ 
dont nous rappelons le souvenir. 

Pour lui faire cortége, les habitants s'avançaïent divisés en 
troupes, selon l’âge, le sexe et'aussi les professions; car tel 
est l'ordre que cette grande cité a coutume d'observer quand 
elle veut faire honneur à ceux qu’elle accueille. Maïs comment 
raconter la magnificence d'un tel spectacle? Tous ne faisaient 
qu'un fleuve; et un poëte ne manquerait pas de le comparer au 
Nil, roulant ses flots d’or entre les riches moïssons qu’il’ fait 
croître, mais remontant son cours de la ville à Chæœrée ", du- 
rant tout un jour de chemin, et même davantage. Laïssez-moi, 
je vous en prie, me délecter encore quelques instants dans le 
récit de cette fête; mon cœur se complaît dans ce souvenir, et 
ne s'en détache qu'à regret. Un änon portait le pacifique 
triomphateur, comme autrefois (que ce rapprochement me 
soit pardonné), comme autrefois notre Jésus; soit qu'il faille 
voir ici une image de la gentilité délivrée des liens de l’igno- 
rance-et devenue docile à la vérité, soit qu'il faille y chercher 
quelque autre allusion symbolique. Devant lui, sur-son-pas- 
sage, on dépose et l’on étend à terre des rameaux, des vête- 
ments précieux et des tapis aux riches couleurs; leur magni- 
ficence sans égale est'en ce moment oubliée. Umautre:trait de 
similitude avec l'entrée du Christ à Jérsalem, ce furent les 
acclamations de ceux qui le précédaient, et les chants des 
chœurs rangés autour de lui : non-seulement les troupes d’en- 


t Le Nil caule de Chærée vers Alexandrie; mais ce fleuve populaire qui, 
durant tout un jour, se répandit au devant d’Athanase, sortait au contraire 
d'Alexandrie pour se diriger vers Chœærée, 


PANÉGYRIQUE DE 5. ATHANASE. XXXHIL 


fants poussent leurs cris d’allégresse, mais tous ces hommes 
de langues différentes rivalisent dans l'expression d’un même 
enthousiasme. Dirai-je encore les applaudissements solennels, 
la profusion des parfums, les réjouissances nocturnes, et toute 
la ville étincelante de lumière, les festins publics et privés, 
enfin toutes les démonstrations usitées dansune ville où la 1010 
déborde : elles lui furent prodiguées avec un éclat et une viva- 
cité qui passent toute croyance. C’est ainsi, c'est avec ces hon- 
neurs et cet appareil triomphal, que notre glorieux exilé rentre 
dans sa patrie. | 

Soit, donc; sa conduite a été celle que doivent tenir les 
hommes préposés à la conduite d'ungrand peuple : mais la doc- 
trine aurait-elle démenti les actes? Il a combattu : ses combats 
et ses enseignements seraient-ils en désaecord? A-t-il couru 
moins de périls qu'aucun des athlètes de la vérité? Les hon- 
neurs ont-ils fait défaut au mérite de la lutte? Enfin ces hon- 
neurs dont il fut comblé à son entrée, les a-t-il par la suite 
déshonorés? Non, certes, non; mais, comme dans une harpe où 
toutes les cordes vibrent à l'unisson , tout, chez lui, se trouve 
en harmonie, conduite, doctrines , combats, périls, retour et 
temps qui suivirent. Remis en possession de son siège, 1ἱ se 
garde d’imiter les hommes que la colère aveugle, ei qui, au 
risque de faire tomber leurs coups sur ce qui le mérite le 
moins, frappent tout ce que leur main rencontre, jusqu'à ce que 
la fièvre soit calmée. Il crut au contraire que c'était le mo- 
ment le plus propice pourfaire bénir son nom et illustrer son 
épiscopat. Souvent le même homme qui-parut modéré dans le 
malheur, quand il se trouve en: position d'user de représailles 
contre ses ennemis, laisse déborder une fougue longtemps con- 
tenue et d'autant plus violente.:Lui , il fit: preuve envers ceux 
qui l'avaient:offensé et qui.se trouvaient maintenant soumis à 


ΧΈΊΤΕΙΥ PANÉGYRIQUE DE 5. ATHANASE. 


sa puissance, d’une telle mansuétude, d’une telle bienveil- 
lance, qu'eux-mêmes n’eurent point à regretter son retour. 

Par ses soins le lieu saint se trouve purgé des sacriléges pro- 
fanateurs, et de ceux qui faisaient du Christ métier et mar- 
chandise : en cela Athanase imite le divin Maître, avec cette 
différence toutefois, qu’au lieu de les chasser à coups de fouet, 
il les détermine à la retraite par le seul ascendant de la parole 
et par la voie de la persuasion. Ceux qui étaient en mutuel 
désaccord, ou qui nourrissaient des sentiments d'opposition 
contre lui-même, il les ramène à la concorde, sans avoir 
besoin de recourir à aucun autre pacificateur. Il délivre les 
victimes de la tyrannie, ne mettant aucune différence entre 
celles qui souffraient pour sa cause, et celles qui appartenaient 
au parti adverse. La foi est restaurée; la doctrine de la Tri— 
nité, remise sur le chandelier, illumine toutes les âmes de ses 
magnifiques clartés. Athanase dicte une seconde fois des règles 
au monde entier; écrivant aux uns, allant trouver les autres, 
visité par plusieurs qui viennent spontanément recueillir ses 
leçons, à tous recommandant le bon vouloir; car, selon lui, 
l'homme animé d’une volonté sincère est déjà sur le chemin de 
la vertu. Pour tout dire en peu de mots, Athanase imite la 
nature de deux pierres excellentes : pour ceux qui le frappent, 
c'est un diamant ; pour les dissidents , il est semblable à l'ai 
mant qui attire à soi le fer, et par une vertu secrète s'attache 
la plus dure de toutes les matières. 

Mais un état de choses si prospère ne pouvait être toléré par 
l'envie; l'envie ne pouvait se résigner à voir l'Église rétablie 
dans son ancienne gloire, et restaurée dans sa vigueur première 
par la guérison de ses blessures si promptement cicatrisées. 
C'est pourquoi elle excite contre Athanase un prince, apostat 
comme Judas, son égal en méchanceté, postérieur seulement 


PANÉGYRIQUE DE S. ATHANASE. KXXV 


par le temps : Julien, le premier des empereurs chrétiens dont 
la fureur se soit tournée contre le Christ; qui, nourrissant 
depuis longtemps en lui-même le serpent de l'impiété, le jette 
sur le monde dès que l’occasion s’en présente, ct, à peine élevé 
à l'empire, se déclare tout ensemble contre l'empereur qui 
avait confié le sceptré à sa foi, et contre Dieu à qui il devait 
son salut. Le traître imagine la plus abominable persécution 
que l'Église ait jamais subie; il appelle la persuasion οἷ, 105 pa- 
roles caressantes au secours de sa tyrannie (car il enviait aux 
martyrs les honneurs que leur attirent des luttes ouvertes); il 
s'efforce d’obscurcir la gloire attachée au courage; toutes les 
ambiguités et l'astuce de Ja langue passent dans ses mœurs, ou 
plutôt ce sont ses mœurs et son génie dépravé qui se décèlent 
dans ces infernales machinations; le démon, qui ἃ élu domicile 
dans son cœur, lui prête ses artifices et les ressources multi- 
pliées de sa méchanceté. Tenir sous sa puissance tout le peuple 
chrétien, c'était peu, selon lui, et un pareil triomphe lui sem— 
blait médiocrement flatteur ; mais vaincre Athanase, et briser en 
lui la force de la doctrine chrétienne, voilà l'éclatant honneur 
qu'il convoitait. Il comprenait, en effet, que tous ses efforts 
contre nous n’aboutiraient ἃ rein, tant qu'il trouverait en face 
Athanase debout et prêt à le combattre. Les chrétiens déserteurs 
étaient remplacés par les païens convertis, grâce au zèle admi- 
rable et infatigable d’Athanase. frrité de voir qu'il dépensait en 
pure perte les ressources de son hypocrisie servile, l'imposteur 
ne sait point garder le masque jusqu'à la fin; sa perversité se 
dévoile; l'homme de Dieu est publiquement et ouvertement 
chassé de la ville. II fallait que le soldat du Christ vainquit dans 
un triple combat‘, afin d'atteindre la perfection de la gloire. 


1 Athanase fut trois fois exilé: sous Constantin, sous Constance, sous 
Julien. 


ῃ 
4 


XXXVI PANÉGYRIQUE DE 5. ATHANASE. 

Peu de temps après, l’impie et le-sacrilége est poussé jus- 
qu'en Perse par la puissance d’un Dieu vengeur, et là tombe 
sous ses’ coups; celui qu'elle avaitenvoyé se glorifant dans le 
sentiment de sa force, elle le ramène mort, ‘et ne laissant 
même pas un ami qui le pleure. Bien plus, si j'en crois-ce qui 
m'a été raconté, il ne jouit même pas du repos de la tombe; 
au milieu d'une violente tempête, la terre, comme pour se 
venger des troubles qu'il y avait semés, le rejeta desson sein; 
prélude, je le pense, des supplices qui lui étaient réservés. 
Alors surgit un autre empereur qui n’est plus, comme celui-Bà, 
un être abject par le visage et parle cœur ; qui n’opprime plus 
Israël par ses œuvres d'iniquité,-etpar des instruments.pires 
encore que les œuvres; mais.doué, au.contraire ,.d’une mer- 
veilleuse piété, et chez qui la douceur .du caractère tempère 
la majesté de l'empire ‘. Pour commencer :son règne sous de 
brillants augures, et donner le premier l’exemple.du respect 
pour les lois, principe de son autorité, il rappelle de l'exil tous 
les évêques, et avant tous celui qui les surpassait tous en vertu, 
et qui, évidemment, n'avait été puni que de sa piété. Al 1fait 
plus : remarquant avec tristesse ces divisions qui avaient dé 
chiré notre foi, et qui la fractionnaient en mille partis divers, 
il travaille à réunir, si possible est, avec le secours de l'Esprit, 
le monde entier dans l'unité de croyance ; ou du moins, il veut 
sincèrement se déclarer pour l'opinion la plus saine, lui.ap— 
porter et tout à la fois lui emprunter. de la force;-élevantainsi 
sa pensée à la hauteur des circonstances ,-et mesurant sa sa- 
gesse sur leur difficulté. C’est ici , surtout ,qu'Athanase prouve 
la pureté de sa foi et son invincible confiance dansileiChrist. 
Même dans notre camp, beaucoup avaient uneifoimalade tou 
chant le Fils; un plus grand nombre, touchant le Saint-Esprit 


| L'empereur Jovien, 


PANÉGYRIQUE DE 5. ATHANASE. XXXVII 


(l’impiété moins caractérisée offrait chez eux l'apparence de la 
piété) ; quelques-uns seulement avaient maintenu leur foi in- 
tacte-et robuste sur l’un et l’autre point. Mais Athanase fat le 
premier, et.il fut le seul, ou peu s’en faut, qui osût promuiguer 
la vérité en termes clairs et formels, c’est-à-dire confesser la 
divinité et l'essence unique des trois personnes. Ce que les 
autres Pères avaient dit pour établir la divinité du Fils, son 
souffle puissant le ranima pour prouver la divinité du Saint- 
Esprit ; et il offrit à l'empereur un don magnifique et vraiment 
royal, je veux parler de cette confession de foi écrite pour 
confondre les nouvelles doctrines, qu'on ne trouve nulle part 
dans les livres saints. Ainsi l'empereur pourrait réparer le mal 
fait par un empereur, la doctrine domptait la doctrine, le 
symbole répondait au symbole. 

L'autorité de cette confession se faisait sentir, ce me sein 
ble, aux nations occidentales et à tout ce qu’il Υ a de vital en 
Orient. Chez les uns, la piété est malheureusement un culte 
tout intérieur, dont le secret ne se trahit pas dans les œuvres; 
un germe éteint, comme le fœtus qui, avant d’avoir vu le 
jour, meurt dans le sein maternel. D'autres entretiennent leur 
religion comme un petit feu qui jette quelques étincelles ct 
quelques maigres flammes, tout juste assez pour s'accommoder 
au temps, .et.ne choquer ni l'orthodoxie fervente, ni la piété 
populaire..D’autres enfin prêchent la vérité dans toute l'indé- 
pendance de leurs convictions et de leur parole : plaise à Dieu 
que je sois du nombre de ces derniers! Je n'ose promettre da- 
vantage. Désormais, je ne consulterai ni ma timidité, ni la fai- 
blesse et la lâcheté d'autrui : aussi bien nous n’avons porté que 
trop loin-cette discrétion pusillanime, non-seulement sans | 
gagner nos adversaires, mais encore au grand détriment des 
âmes fidèles. Désormais donc je mettrai au jour cette foi que 


A 


ΞΧΧΥΙΙΠ PANÉGYRIQUE DE 5. ATHANASE. 


je porte dans mon sein; je la nourrirai soigneusement, et la 
voyant croître chaque jour, je la produirai aux regards de tous. 

Peut-être ce qui vient d'être dit d’Athanase vous semble 
moins digne d’admiration que le reste. Qu’y a-t-il d'étonnant, 
en effet, qu'après avoir affronté tant de périls pour la cause de 
la vérité, il l'ait confessée par écrit? Mais voici quelque chose 
que je me reprocherais de passer sous licence, dans un temps, 
surtout, où l’esprit de conciliation semble nous être complète 
ment étranger. Le trait que je veux raconter sera une lecon 
pour ceux d’entre vous qui s'efforcent d’honorer Athanase par 
limitation de ses exemples. Comme d’une seule et même eau 
se sépare non-seulement la portion qu'a laissée dans la fon- 
taine celui qui s’y abreuve, mais aussi toutes les gouttes qui 
s’échappent entre ses doigts; de même se détachaient de nous, 
non-seulement les partisans d'erreurs impies, mais encore des 
hommes d’une piété éminente, et cela, non pas dans des points 
secondaires et sans importance , mais dans les termes, lesquels, 
en réalité, tendaient exactement au même sers. Pour formuler 
la distinction entre la nature de la Divinité et les attributs des 
trois Personnes, nous disons : Une essence unique, trois hypos- 
tases. Les Latins l’entendaient de même; mais à cause de l’in— 
digence de leur langue qui n’offrait point de terme correspon- 
dant, ils ne pouvaient distinguer l’hypostase de l’essence; de 
sorte que, pour ne point paraître reconnaître trois substan- 
ces, à notre mot Aypostase ils substituèrent le mot personne. 
Que résulta-t-ii de là? Une querelle ridicule, ou plutôt déplo- 
rable. Cette vide et creuse dispute de mots sembla recouvrir 
une différence dans la foi. Des esprits avides de discordes 
imaginèrent que le sabellianisme était caché sous les trois Per- 
sonnes , et l'arianisme sous les treis hypostases. Bref, l’aigreur 
s'en mélant, une minutie alla se grossissant chaque jour et 


PANÉGYRIQUE DE 5. ATHANASE. ΧΧΧΙΣ 


Α 


devint un monstre; le monde se vit sur le point d'être mis en 
Jambeaux avec les malheureuses syllabes. Ce bienheureux, ce 
véritable homme de Dieu, ce grand guide des âmes, entendait 
οἱ voyait {out cela : il ne crut pas devoir négliger ces disser— 
sions misérables, absurdes, mais qui enfin menaçaient de dt- 
chirer le Verbe. Il se hâte d'apporter remède au mal. Que 
fait-1? Il fait venir chaque partie, et l'écoute avec douceur ei 
bonté; il pèse scrupuleusement le sens des mots, s'assure qu'il 
est identique quant à la doctrine, et alors il n'hésite pas à 
laisser à chacun l’emploi de termes différents, pour les unir 
dans la réalité de la foi. 

Cette charité, cet amour de l'unité et de la paix sont des 
vertus infiniment plus utiles que ces travaux et ces discours, 
impatients de publicité, inspirés par un zèle qui n'est pas 
exempt d'ambition, et qui par conséquent court risque d'in- 
nover en matière de foi. Je les mets également au-dessus des 
veilles nombreuses, de rudes cilices, saints exercices de fa pé- 
nitence, mais dont tout le profit se concentre en ceux qui les 
pratiquent. Je les estimerai même autant que les exils ct les 
dangers par lesquels Athanase s’est couvert de gloire. Ce zèle 
et ces travaux qui avaient été la cause de ses malheurs, délivré 
du malheur, il les retrouve. La vertu qui possède tout son être, 
il travaille sans relâche à la faire passer chez autrui : soutenant 
les uns par l’encouragement des éloges, frappant les autres 
d'une main légère et paternelle; stimulant l'indolence, répri- 
mant l’ardeur immodérée; prévenant les chutes, où apprenant 
à ceux qui tombent comment on se relève; simple de mœurs, 
mais riche et varié dans l’art de gouverner les âmes; sage dans 
ses discours, et plus sage encore dans ses pensées; s’il avait 
affaire aux petits, s'abaissant à leur portée; s’il lui fallait traiter 


avec des esprits plus élevés, s’élevant à leur hauteur; hospi- 


ΧΙ, PANÉGYRIQUE DE 5. ATHANASE. 

talicr; suppliant pour son peuple; fleau du vice; réunissant 
en lui seul tout ce dontles païens décorent le caractère de leurs 
innombrables dieux. Ajouterai-je, guide tutélaire.des femmes 
mariées et des vierges, pacifique, réconciliateur, ouvrant la 
voice du ciel à ceux qui émigrent de ce monde dans l’autre. Ὁ 
quelle abondance de mots sa vertu me suggère, quand je m’ef- 
force, mais en vain, de l’embrasser dans un seul terme! 

Après avoir accompli cette carrière; après s'être dirigé lui- 
même et avoir dirigé les autres de telle sorte que sa vie était 
une règle des mœurs pour tous les évêques, comme ses 
croyances étaient le type de l’orthodoxie, quel prix retirera-t- 
ii enfin de sa piété? car c’est là, après tout, la grande ques- 
tion. Une heureuse vieillesse clôt sa wie, et il va rejoindre ses 
pères, les Patriarches et les Prophètes, les Apôtres et les Mar- 
tyrs, et {ous ceux qui souffrirent pour la vérité. On peut lui 
composer une épitaphe de quelques mots, en disant qu'à la 
sortie de ce monde il recueillit des honneurs infiniment plus 
magnifiques que ceux qui avaient accompagné son entrée ἃ 
Alexandrie. Sa mort fit couler des larmes abondantes, οἱ 1] 
laissa dans tous les cœurs de glorieux souvenirs, plus durables 
que ceux qui sont confiés aux monuments matériels. 

O tête chère et sacrée, illustre et vénérable évêque, qui pos- 
sédiez, entre tant d’autres dons, une convenance exquise dans 
la parole comme dans le silence, mettez maintenant un terme 
à ce discours, resté, sans doute, bien loin de la magnificenee 
des louanges qui vous sont dues, mais où nos efforts n'ont 
certes pas été épargnés. Puissiez-vous laisser tomber sur nous 
un regard propice, gouverner ce peuple, et le conserver ado— 
rateur parfait de la Très-Sainte Trinité! Pour moi, si je suis 
destiné à voir nos discordes se calmer «et la paix régner de 
nouveau dans l'Église, obtenez que ma vie se prolonge, et dai- 


: PANÉGYRIQUE DE 5. ATHANASE. KLI 


cmez diriger vous-même le troupeau qui m est confié. Mais si 
nos orages s'éternisent, oh! je vous en supplie, rappelez-moi, 
enlevez-moi, et ne refusez pas de me ménager une place à vos 
côtés et parmi vos semblables, quelque haute que soit cette fa- 
veur que j'implore au nom de Notre-Seigneur J ésus-Christ, à 
qui appartiennent la gloire, l'honneur et la domination dans 
les siècles des siècles. 
Ainsi soit-il. 


_ PRÉFACE 


DE L'AUTEUR. 


Dès que je commencçai à m’instruire de l’histoire eccit- 
siastique, Athanase me parut un personnage de la plus 
haute importance; sa destinée si extraordinaire, la persé- 
cütion qu'il éprouva pour la foi, son rétablissement , son 
second renversement suivi d'une nouvelle élévation, sa 
dignité chrétienne, son élévation au-dessus des plus grands 
malheurs , qui reluit dans tout le cours de son histoire, 
excitèrent en moi une si vive sympathie, que j'éprouvai un 
désir ardent de connaitre de plus près ce grand homme 
et de l'étudier dans ses propres ouvrages. Le sentiment 
mystérieux quim'avait attiré vers lui ne me trompa point; 
j'y découvris une source abondante de nourriture spiri- 
tuelle. Mais plus je comparais ce que je trouvais dans 
Athanase lui-même, avec ce que d'autres ouvrages me 
présentaient sur son compte, plus je regrettais que cet il- 
lustre Père de l’Église ne fût pas à beaucoup près connu et 
apprécié comme il méritait de l'être. C'est ce qui me fit 


XLIV PRÉFACE DE L'AUTEUR. 
préndre la résolution de me livrer à un travail spécial sur 
lui, d'appeler au jour les trésors cachés de sagesse et de 
science chrétienne que ses ouvrages renferment, et d'écrire 
en mème temps l’histoire. dessa wie. à 

Pour bien se convaincre jusqu'à quel point saint Atha- 
nase est peu connu, il suffit de lire ce que Henke dit en 
sénéral de la lutte avec les Ariens dans son Histoire uni- 
verselle de l'Église chrétienne (5° édit. 1818, t. 1, 
Ρ. 212). IL prétend qu'aucun intérèt pratique n’y avait été 
considéré , et que les deux partis contraires n’avaient re- 
gardé le sujet de leur discussion que comme un problème 
savant dont la solution devait décider s'il fallait que l’on 
pensät de telle ou de telle façon. À la page 273:ls'ex- 
prime ainsi : « Si Athanase était mort plustôt, la tran- 
quillité se serait plus promptement rétablie, car cet 
homme orgueilleux et opiniètre, que l’âge et les souf- 
frances rendaient toujours plus inflexible,, devint, par.la 
grande considération dont il jouissait au loin, l’auteur de 
beaucoup de troubles et du malheur de bien des millions 
de personnes. » Sa biographie nous fera connaître.si ces 
reproches ont le moindre fondement. Gibbon, ‘qui «du 
reste considère tout du point de vue politique, juge 
pourtant avec beaucoup plus d'impartialité et de connais- 
sance des faits que le théologien que je viens de citer. Il 
dit dans son Histoire de la décadence et.de la chuterde 
l'Empire Romain (édit. de Bäle, 1787) : « La persécu- 
tion d’Athanase et de tant de respectables évêques qui 
souffrirent pour la vérité de leurs opinions, ou du moms 
pour l'intégrité de leur conscience, était un juste sujet de 


PRÉFACE DE L'AUTEUR. XLV 


mécontentement et d'indignation pour tous les chrétiens, 
qui n'étaient pas aveuglément dévoués à Îa faction 
arienne. » Îl s'arrête ensuite avec complaisance sur l'his- 
toire d’Athanase. 

D'un autre côté, Schmidt, dans son Aanuel de l'His- 
toire chrétienne (1) éd. , t. 2,p. 172), nous fait voir aussi 
combien les recherches dosmatiques de saint Athanase et 
son apologie du dogme de la Trinité sont en général 
ignorées et mal appréciées. Après avoir cité les récits de 
saint Athanase, de saint Hilaire, d’Eusèbe de Verceil, 1] 
ajoute : « En attendant, le sujet est traité, dans ces di- 
vers ouvrages, avec si peu de perspicacité , si peu de talent 
pour l'explication, que, par cela seul, leur valeur est 
presque nulle. » Ce n’est que par saint Basile et les deux 
saints Grégoire de Nazianze et de Nysse, qu'il commence 
la liste de ceux qui se sont acquis le plus de gloire dans la 
défense du symbole de Nicée. Twesten (Cours de Doy- 
matique, 1826,t. 1, p. 221 et suiv.) ne parle pas mème 
d’Athanase dans son résumé de l'histoire du dogme chré- 
tien. Et certes, personne n’eût été plus capable de l’appré- 
cier que cet écrivain, si Athanase eût été généralement 
mieux connu. Dans le point de vue sous lequel Twesten 
envisageait les:choses , il aurait mème été obligé de don- 
ner à Athanase la préférence sur les deux Grégoire. 

Ces deux Pères de l'Église, si remplis eux-mêmes d’es- 
prit et de perspicacité, jugent de leur propre position à 
égard d’Athanase tout autrement que les écrivains mo- 
dernes que je viens de citer, et nous aurons. dans le cours 
de cette histoire, plus d’une occasion de le faire remarquer. 


XLVI PRÉFACE DE L'AUTEUR. 

Photius, à qui personne ne refusera un excellent esprit 
d'observation et le don d'en faire un bon emploi, toutes 
les fois que des circonstances extérieures n’y mettent point 
d’obstacle, dit avec une srande vérité : « Dans ses discours 
Athanase est partout clair, simple, concis, mais toutefois 
d’une grande élévation, d'une pénétration extraordimaire, 
d’une véhémence d'argumentation et d’une fécondité qui 
excitent l'admiration. Ses ouvrages de polémique n'ont 
rien de la nudité et de la faiblesse qui caractérisent la 
jeunesse et l’inexpérience; tout y est logique, tout y est 
masnificence. Sa force est dans les Écritures. C'est là sur- 
tout ce qui distingue ses discours contre les Gentils et tou- 
chant lhumanité du Verbe, et ses cinq Livres contre 
Arius, qui sont un beau trophée de victoire remporté non- 


seulement sur l’hérésie arienne, mais sur toute espèce 
d'hérésie. On se tromperait peu, à mon avis, en affirmant 


que Grégoire le théologien et le divin Basile ont puisé dans 
ce livre, comme dans une source abondante, cette élo- 
quence forte et limpide qu'ils ont déployée contre l’er- 
Τα ‘. » 

Saint Athanase a toujours été fort estimé des théologiens 
catholiques, et ils lui ont consacré de nombreux travaux. 
Ceux du docteur de Sorbonne Hermant, du célèbre Mont- 
faucon et du grand historien de Tillemont seront toujours 
cités avec une estime particulière. Je n'aurais pas osé re- 
prendre l’histoire d’Athanase après de pareils hommes , si 
je ne m'étais pas proposé un but tout différent. Je n'ai 


! Ce jugement de Photius a été placé au-devant d'un manuscrit des œuvres 
de saint Athanase, 


PRÉFACE DE L'AUTEUR. XLVH 
point l'intention de m'occuper à rechercher l'ordre chro- 
nolosique et l'authenticité des écrits d’Athanase et de ses 
contemporains; à cet égard, les écrivains que je viens de 
mentionner ont fait tout ce qui était possible. J'ai dirigé 
mon attention sur le fond même de la question dans la- 
quelle s’engagea le grand évèque. J'ai surtout voulu mon- 
trer la supériorité des Pères de l'Église , et faire ressortir 

profond sentiment de foi et l'esprit chrétien qu'ils ont 
apportés dans la discussion. Enfin, mon but spécial ἃ été 
de montrer l’action évangélique et scientifique d’Athanase. 
Tel n'était pas celui des savants que j'ai nommés; les be- 
soins du temps où ils vivaient n’exigeaient pas le travail 
que j'ai entrepris. Je n’ai pourtant point néoligé l'histoire 
extérieure de ce Père, et j'ai puisé avec soin aux sources 
originales. Ce n’est que quand on s’est bien pénétré de la 
vie intérieure d’Athanase, que l’on obtient la clef de celle 
qui paraissait aux yeux du monde, et celle-ci devient 
alors la plus belle confirmation de l'autre. 

Dans le premier livre j'ai exposé l'histoire du dosme de 
la Trinité pendant les trois premiers siècles; j'ai fait con- 
naitre mes motifs pour cela dans le commencement de ce 
livre. Le concile de Nicée, dont la décision fut la source 
de toutes lés persécutions qu'éprouva saint Athanase, ne 
se présente pas dans l'histoire comme un événement qui 
changea tout à coup la situation précédente de la doctrine 
de Jésus-Christ; mais, conformément aux lois du progrès 
organique, l'époque de ce concile devint celle du déve- 
loppement complet de la croyance existante depuis l'ori- 
gine de l’Église touchant le Fils de Dieu. Par cette raison, 


_ XLVII PRÉFACE DE L AUTEUR. 


je ne pouvais passer sous silence l'examen de l’état de ce 
dogme fondamental du christianisme avant la tenue du 
concile, | 

Jene pense pas non plus, que l’on me fasse de grands 
reproches quand on remarquera que, dans le quatrième 
et le cinquième livre, j'ai fait entrer le développement 
des théories de Marcel d’Ancyre et d'Eusèbe de Césarée , 
ainsi que de l’admirable défense de la croyance de l'Église 
par saint Hilaire de Poitiers. Athanase nous apparaissant 
comme le point central de.son temps, qu'il portait οὖ 41] 
faisait mouvoir, il était impossible de ne ,point parler de 
ceux qui l’agitaient avec lui et par lui. On verra du reste 
par mon ouvrage comment toutcela se rattache naturelle- 
ment à l'histoire d’Athanase et commenteette histoireelle- 
mème ne saurait être bien comprise qu'avec cet entou- 
rage. D'ailleurs, le caractère de Marcel, celui d'Eusèbe et 
d'Hilaire n'ont pas encore été tellement expliqués, qu'il 
puisse ètre tout à fait inutile de les étudier de nouveau. 

Quant à la manière de traiter mon sujet, j'avais le choix 
entre trois systèmes. Je pouvais séparer les. doctrines 
théoriques et pratiques d’Athanase de sa vie.extérieure, et 
traiter ces deux parties séparément; ou bien je pouvais 
suivre la succession des temps, et exposer le .contenu de 
ses divers ouvrages dans l'ordre où illes a publiés; je pou- 
vais enfin combiner ces deux méthodes ensemble pour en 
former une troisième, et présenter.alternativement lhis- 
toire et la doctrine, de facon toutefois que les ouvrages 
qui ont un rapport direct les uns avec les autres, fussent 
examinés sans interruption, quelle que fût d’ailleurs 


PRÉFACE DE L'AUTEUR. XLIX 
l'époque de leur apparition. Je ne pouvais pas choisir la 
première méthode, parce que des choses qui se sont 
trouvées liées pendant la vie d’Athanase auraient été sépa- 
rées dans mon récit, en sorte que l'histoire aurait perdu 
de sa clarté, et que les principes d’Athanase auraient 
souvent offert moins d'intérêt, parce qu'ils ne peuvent 
être bien appréciés que dans la liaison historique dans la- 
quelle il les ἃ émis. D'ailleurs, en ce cas, il m'eût été im- 
possible de lier à l’ensemble les épisodes de Marcel, d'Eu- 
sèbe, d'Hilaire, auxquels j’attachais quelque importance. 
J'aurais été obligé de donner ce qui les resardait comme 
une espèce d’appendice. Par la seconde méthode, l'his- 
toire et la doctrine auraient été trop souvent interrom- 
pues ; l’une et l'autre seraient devenues inintelligibles. J'ai 
donc préféré le troisième système. 

Mais l'exposition et le développement des doctrines et 
des idées de saint Athanase offraient des difficultés toutes 
particulières. On parait exiger avec raison, que la suite 
des idées d’un auteur soit conservée, et que le biographe 
ne les joigne et ne les sépare pas d’une facon arbitraire. 
Je me suis conformé à cette juste exigence toutes les fois 
que cela m'a été possible, bien qu’une exposition systéma- 
tique eût parfois commandé un autre cours d'idées. Tou- 
tefois, dans bien des cas, je n'aurais pu le faire sans me 
laisser entrainer dans des répétitions qui eussent amené 
l'obscurité et la confusion. Car il était rare qu’Athanase 
écrivit systématiquement; il rédiseait souvent à la hâte, 
au nülieu des persécutions et en danger de mort; parce 


que tout à coup de nouveaux arguments se présentaient à 


Τ, PRÉFACE DE L'AUTEUR. 

son esprit, tantôt spontanément, tantôt provoqués par des 
circonstances extérieures. Souvent il était obligé de redire 
dans une occasion ce qu'il avait déjà dit dans une autre. 
Il avait mème pour maxime que certaines vérités ne pou- 
vaient jamais étre répétées trop souvent; et, en consé- 
quence, il ne manquait pas de les appliquer dans toutes 
les circonstances. Mes lecteurs apprécieront, je l'espère, 
ces différentes considérations, et me tiendront compte 
des motifs qui m'ont dirigé dans la composition de cet 


ouvrage. 


ATHANASE 


LE GRAND. 
BSSSSSBSISSSISIISISISESISEESESSSENEXE 


LIVRE L 


Croyance de l’Église, pendant les trois premiers siècles, concernant la Trinité, 
la personne du Sauveur, et la rédemption. 


RG es 


Ayant de commencer l’histoire de saint Athanase, j'ai cru 
devoir exposer préalablement l'état de la doctrine sur la Trinité 
pendant les trois premiers siècles, pour mieux faire ressortir 
les rapports du temps d’Athanase avec le temps précédent et 
pour montrer ce qui appartient en propre à Athanase et à son 
époque, et ce que lui et son époque ont de commun avec les 
pères de l'Église qui ont vécu avant lui. 

La vie d'Athanase ἃ été presque exclusivement vouée à la 
consolidation du dogme de la Trinité, base de la religion 
chrétienne. Mais pour mieux atteindre le but que je me sius 
proposé en développant la doctrine vornicéenne sur la Trinité, 
j'ai cru qu'il ne fallait pas traiter de cette doctrine d'une ma- 
nière exclusive, en laissant de côté tout ce qui ne 5Ὗ rapporte 
pas directement; mais qu'il fallait plutôt l'exposer dans l'en— 
semble qu’elle forme avec les autres doctrines de l'Eglise sur la 
personne du Sauveur et sur la rédemption. Ce n’est, au reste, 
que vers la fin du second livre qu’on reconnaîtra combien il 
était nécessaire de suivre cette méthode dans mon ouvrage. 

Les doctrines sur la personne du Sauveur et sur la rédemp- 
tion occupèrent d’ailleurs une grande place dans les discus- 


ATHAN, T, 1. 1 


2 VIE D'ATHANASE LE GRAND. 


sions axec les Ariens et influèrent beaucoup sur les événements 
qui s'ensuivirent. Il fallait donc mettre le lecteur en état d'éta= 
blir une comparaison entre la forme qu’on donna finalement 
à ces doctrines et leur forme primitive. Voici quelle est la 
marche que j'ai suivie : 

Je parle d’abord des pères de l’Église qui ont écrit dans les 
temps immédiatement postérieurs au temps des apôtres, sans 
polémique contre les hérétiques, les gentils et les juifs. C’est 
ainsi que nous avons à parler en premier lieu de Clément de 
Rome, de Hermas et de Barnabé; puis nous nous occuperons des 
pères de l'Église qui écrivirent les premiers contre les gentils : 
ce sont Ignace et Irénée. Viendront ensuite ceux qui défendirent 
le christianisme contre les gentils ou contre les juifs, ou bien 
contre les uns et les autres en même temps : Justin, Fasian, 
Athénagoras et Théophile. Les pères de l'Église qui suivirent 
ceux-ci écrivirent en partie contre les hérétiques et les gentils, 
en partie pour les chrétiens catholiques exclusivement. La 
classification que nous avons d’abord établie relativement aux 
premiers pères de l'Église n'étant plus applicable à ces der- 
niers, je développerai leurs vues d’après l’ordre chronologique 
dans lequel ces pères ont vécu. 

Je commence par Clément de Rome. Le but de sa lettre aus 
Corinthiens est de porter remède aux divisions qui avaient lieu 
parmi eux ; ils s'étaient révoltés contre leur évêque et contre 
le presbytère; ils ne se soumettaient plus aux réglements éta- 
blis par les apôtres, etils s'étaient partagés en plusieurs factions. 
Clément reconnut qu’un changement s'était opéré dans leur vie 
chrétienne intérieure, et que ces troubles n’en étaient qu'une 
conséquence extérieure. Π se propose, dans sa lettre, d’extirper 
le mal qui s'était emparé de leurs esprits et de guérirla maladie 
spirituelle, bien convaincu que la guérison intérieure ferait 
aussi disparaître les traces extérieures du mal. Il cherche donc 
à les rappeler à la foi et il leur expose les articles les plus im- 
portants de la doctrine chrétienne. Il entre, chapitre XXXW, 
dans les développements suivants : 1° Ce n’est point par ses 
œuvres et indépendamment de la passion de Jésus-Christ que 


LIVRE 1- © 


l’homme peut être justifié devant Dieu ; sa justification ne peut 
avoir lieu que par Jésus-Christ. 

Xi y en avait aussi quelques-uns qui, se reposant sur cotle 
justification par Jésus-Christ, ne faisaient rien eux-mêmes; 
qui ne concevaient cette justification que d’une manière exté- 
rieure, sans y joindre la sanctilcation intérieure, et qui ne re- 
connaissaient pas la nécessité de la manifestation de la vraie 
foi par les bonnes œuvres. Comme il est irès-probable que c'était 
de là que provenaient les divisions, Clément se fait à lui-même 
cette objection : « Devons-nous donc renoncer à l'amour et 
aux bonnes œuvres? Non, répond-il; car Dieu manifeste sa 
gloire intérieure, d’une manière extérieure dans la création, 
et le bon chrétien qui est devenu véritablement juste, doit 
aussi le prouver au dehors. il dit encore : on ne parvient 
que par de saintes pensées et par une conduite sainte à bien 
connaître Jésus-Christ, reflet de la majesté divine et Dieu 
lui-même. Ainsi, le chrétien devant être sanctifié intérieure- 
ment, il est clair que tous les méchants sont des ennemis de 
Dieu. Néanmoins les bons étant sanctifiés et remplis d'amour, 
ue doivent former qu'un seul corps en Jésus-Christ, dont ils 
sont les membres, et il est nécessaire qu'ils se soumettent aux 
dispositions prises par une telle autorité relativement à l'Église. 

Voici le texte de ces passages : « Tous ont été gloriliés, non 
pas par eux-mêmes ni par leurs œuvres, où parce qu'ils prati- 
quaient la justice, mais par sa volonté (la volonté de Dieu). 
Et nous aussi nous sommes appelés en Jésus-Christ par sa vo— 
lonté, et nous ne serons pas trouvés justes par nous-mêmes, 
ni par notre sagesse, ni par notre intelligence, ni par notre 
piété, ni par les œuvres que nous avons faites dans la sainteté 
(imaginaire) de notre cœur, mais par la foi : car c’est par la 
foi que Dieu tout-puissant nous ἃ sanctiliés de toute éternité. » 
Ch. XXXII. | 

«Que devons-nous donc faire, mes frères? Devons-nous nous 
relâcher dans la pratique des bonnes œuvres et dans l'amour? 
Que le Seigneur nous en garde! Empressons-nous plutôt de 
faire autant de bonnes œuvres que nous le pouvons : celui qui 


4 VIE D'ATHANASE LE GRAND. 


a créé le monde et qui le gouverne se réjouit de ses œuvres. Il 
a créé les cieux par son omnipotence et il les a ornés avec une 
inconcevable sagesse. Tous les justes se sont fait un ornement de 
bonnes œuvres, et le Seigneur lui-même s’est réjoui lorsqu'il 
se fut entouré de ses œuvres. Accomplissons donc sa volonté 
avec joie en imitant cet exemple. » Ch. XXXIV. Mes bien- 
aimés , combien les dons de Dieu sont béatifiants et admira- 
bles : vie dans l’immortalité, gloire dans la justice, vérité dans 
la liberté, foi dans la confiance, abstinence dans la sancti- 
fication intérieure. — Travaillons donc pour être du nombre de 
ceux qui attendent pour prendre part à ces dons. Mais com- 
ment pouvons-nous y parvenir ὃ 

Si nous avons une ferme confiance en Dieu, si nous recher- 
chons ce qui lui plaît, si nous agissons conformément à sa 
sainte volonté, si nous marchons dans la voie de la justice, si 
enfin toute injustice, toute infraction à la loi, toute avarice, 
tout amour de la discorde et de la fraude, si la méchanceté et 
la tromperie, l’orgueil et la jactance, le désir d’une chimérique 
gloire et la vanité sont loin de nous. » Ch. XXXVI. 

C'est à le chemin que nous devons prendre pour trouver 
Jésus-Christ, notre salut, le souverain Pontife de nos sacri- 
fices, le soutien et l’aide de notre faiblesse. Par lui nous aper- 
cevons les hauteurs des cieux, par lui nous voyons sa sainte 
face, par lui les yeux de nos cœurs ont été ouverts, par lui 
notre esprit insensé et obscurci a été inondé d’une admirable 
lumière. Le Seigneur a voulu nous faire goûter son immortelle 
sagesse par Jésus-Christ, qui est le reflet de sa majesté, et qui 
est d'autant plus supérieur aux anges, que son nom est plus 
beau. Car il est écrit : « Il emploie les anges comme les vents, 
et ses serviteurs, comme des flammes de feu. » 

Le Seigneur dit à son Fils : «Tu es mon fils, je t'ai engendré 
aujourd'hui, demande-le, et tu recevras les peuples en héri-— 
tage , etc. » Ch. XXXVII. 

Clément fait ensuite l'application à l'Église de ce qui vient 
d'être dit : Ces dispositions ont été prises pour elle; tous en 
sont les membres, etc. 


s 


LIVRE I. 5 


Ce n’est pas sans but que j'ai donné ces passages dans toute 
leur étendue. Des mots détachés ne peuvent jamais rien ap- 
prendre; c’est d’après l'esprit de tout un ouvrage, qu'on doit 
juger de la pensée de son auteur et du sens qu'il faut attacher à 
ses paroles. Si Jésus-Christest donc le reflet, il est l'image de la 
Majesté divine; les anges sont ses serviteurs ; ilest supérieur aux 
créatures les plus élevées, et c'est pour cette raison qu'il porte 
aussi un nom plus distingué, le nom de Fils. On voit que ἰδ 
nom de Fils de Dieu indique la supériorité sur tous les êtres créés. 

Il ne peut être compris que par une sainte disposition d'es- 
prit. Mais quel est celui que tu ne peux connaître que quand 
tu es saint toi-même, ou quand tu cherches à le devenir? Per- 
sonne n’a jamais parlé de Jésus-Christ d’une manière plus noble 
que Clément, lorsqu'il dit: « C’est à le chemin par lequel nous 
trouvons notre salut, Jésus-Christ !. » Clément dit aussi que 
l’homme ne peut être justifié par des eflorts humains seuls ; 
c'est uniquement en Jésus-Christ que se trouve le salut de 
Fhomme. C'est par lui que nous sommes tous justifiés devant 
Dieu. Dieu nous considère comme justiliés par Jésus-Christ et 
nous le sommes réellement. Partout où cette croyance est ex- 
primée, on reconnaît en même temps la divinité de Jésus-Christ, 
quand même il ne s’y trouverait pas un seul mot de sa dignité 
supérieure. Comment pourrait-on concevoir autrement qu'il 
s’est offert en sacrifice pour nos péchés, et qu'une force qui 
sanctifie intérieurement récompense la foi en lui, si ce n’esten 
croyant qu'il est véritablement et réellement le Fils de Dieu et 
Dieu lui-même ? 

L'histoire nous démontre que partout où la première croyance, 
dont nous avons parlé plus haut, était admise, on croyait en 
même temps à la divinité de Jésus-Christ, et que, lorsqu'on 


* On pourrait vouloir interpréter ce passage comme suit : « Ce n'est que 
de cette manière que le but du Christianisme peut être atteint.» Mais cette 
interprétation ne serait pas d'accord avec la manière de voir des anciens pour 
lesquels sa personne était de haute importance, et qui croyaient qu'on ne 
Pouvait bien comprendre les autres doctrines qu'après s'être pénétré de la 
conviction de sa haute dignité. 


6 VIE D'ATHANASE LE GRAND. 


niait cette divinité, on rejetait aussi la première croyance. 

De même que Clément veut rétablir la vie intérieure des 
Corinthiens en renouvelant leur croyance en la mort béatifiante: 
οἵ expiatrice de Notre-Seigneur, de notre souverain Pontife, 
qui change notre faiblesse en force, il attribue aussi, dans le 
commencement de sa lettre, leur ancien état florissant à la 
même croyance. Il dit au ch. IL: « Vous étiez tous humbles 
d'esprit sans vous prévaloir de rien, et vous vous croyiez, 
inférieurs aux autres au lieu de les croire inférieurs à vous, 
vous aimiez mieux donner que de prendre, vos cœurs con- 
tents de la nourriture de Dieu, écoutant avec attention ses 
préceptes, s'éluient dilatés, et vous aviez ses souffrances sous les 
yeux. 

C'est ainsi qu'une profonde et riche paix vous était donnée 
avec une soif insatiable de bonnes œuvres. Les mots ses souf- 
frances se rapportentaux motszourriture de Dieuqui précèdent. 
Les souffrances de Jésus-Christ sont donc appelées souffrances 
de Dieu. Comme il renvoie plus tard à la passion de Jésus- 
Christ pour rappeler les Corinthiens à leur vie antérieure, 
si belle, si agréable à Dieu, de même ici il regarde-cette vie 
comme l'effet d'une foi vive à l'efficacité de la passion de Notre- 
Seigneur pour notre rédemption, mais il nomme expressé- 
ment ici les souffrances de Jésus-Christ souffrances de Dieu . 

C'est avec raison que Petavius * fait remarquer que Jésus 
Christ est nommé à Κυριος (avec l'article); car ce titre a une 
grande signification dans le langage de l'Église en général, et 
surtout ici, parce que Clément dit aussi « le Seigneur» lorsqu'il 
parle de Dieu, par ex., ch. XXX VIT. 

Petavius fait encore la remarque que les croyants sont ap- 
pelés membres de Jésus-Christ. Ch. XLVI. 


Τ᾿ C’est donc üne conjecture très-gratuite de Junius que la prétention qu'il 
faudrait lire au lieu de x13nuara, waSnwaral(préceptes), Janius, sans pou- 
voir s'appuyer sur l'autorité d’un seul manuscrit, fait une conjecture qui est 
entièrement en contradiction avec toute la lettre. Clément avait d’ailleurs déjà 
parié des préceptes. 

2 Petav., Theol. dog., tom. II, præfat. c. 11, 


LIVRE 1. T 


En effet, si l'on faitattention que l'Églisea toujoursenseigne 
que Jésus-Christ est non-seulement par ses préceptes, mais 
aussi par sa puissance, la force qui se montre active dans 
les croyants, on y trouve un grand secours pour déter- 
miner da véritable idée que saint Clément avait de ὦ ésus-Christ. 
Comment des créatures pourraient-elles être membres d'une 
autre créature? saint Clément invoque finalement la grâce de 
Jésus-Christ pour les Corinthiens. Mais que doit être celui qui 
peut accorder la grâce ' ? 

Il n’est fait mention du Saint-Esprit que par rapport à VÉ- 
glise, comme il n’est aussi réellement fait mention du Fils que 
pour autant que la croyance en lui fait partie intégrante de la 
vie chrétienne. 

C'est ainsi que le Saint-Esprit est le dispensateur de la grâce, 
ch. XLVI, celui qui inspire les prophètes, ch. XLV, etc. On 
fait en même temps mention du Père, du Fils et du Saint-Es- 
prit dans le passage suivant : « N'avons-nous pas un Dieu, un 
Jésus-Christ et un Esprit de grâces répandues sur nous ? » 
Ch. XLVI. 

Le but de la lettre attribuée à Barnabé est indiqué dans cette 
lettre même : il veut donner à ses lecteurs une connaissance 
parfaite de la doctrine chrétienne 2, Ceux auxquels cette lettre 
est adressée ont déjà reçu la grâce divine dans leur vie, car il 
dit qu’en vérité il reconnaît en eux l'Esprit répandu de la sainte 
source de Dieu: ils doivent seulement encore acquérir une 
clarté parfaite des bases de leur ferme croyance et de leur es- 
pérance. L'auteur cherche à y parvenir en développant les pro- 
phéties relatives à Jésus-Christ qui sont déposées dans l'Ancien 
Testament, et en leur faisant connaître quel est le lien qui unit 
les différents principes de la foi chrétienne ὁ, Jésus-Christ, 


1 4.C. LIX. ἡ χαρις του χυρίου ἧμῶων Τησου Χριςτου μεθ᾽ ὕμων. 

2 6. 1. ἀρ ὀυ ἔλαβον μερους; ἐσπουδασα κατὰ μιχρον ὕμιν πεμψαι" ἵνα μετὰ 
τῆς πίστεως ὕμων, τελειαν ἐχὴτε XAL τὴν γνῶσιν. : 

3 Naturalem gratiam accepistis. ῬΥΟΡΊΟΥ quod plurimum gratulor 
mihi, sperans liberari ; quia vere video in vobis infusum spiritum, ab 
honesto fonte Dei. On voit plus loin qu'il y avait dans le texte grec ἔμφοτος 


9 VIE D'ATHANASE LE GRAND. 


leur dit-il, est le créateur de l'univers; c’est lui qui envoya les 
prophètes après le déluge et qui fit des prédictions sur lui- 
même par leur bouche ; « Tu vois ici sa gloire, car tout est en 
lui et tout se rapporte à lui’. » Comme il avait primitivement 
créé les hommes, c’est aussi lui qui devait les transformer et 
les faire renaître à une vie nouvelle; car le Père lui dit, lors 
de la création : « Créons l’homme.» C’est ainsi qu'a été ac— 
compli ce qui est écrit. Ezech. 36, 2 : 


« Je ferai le premier et le dernier. » 


Nous ayant donc créés de nouveau en nous délivrant du 
péché, il nous a donné un tout autre caractère, et nous ressem- 
blons par notre âme à un enfant; car c’est lui-même qui nous 
a régénérés. Le Seigneur a dit : «Je veux leur ôter les cœurs de 
pierre et les remplacer par des cœurs de chair.» Ezech. 11, 19. 
Car il devait paraître parmi nous après s'être fait chair, et de 
meurer en nous; notre cœur est un saint temple pour le 
Seigneur. 

L'auteur établit donc l'espérance etla confiance des chrétiens, 
sur ce qu'ils ont été régénérés par le Créateur de l'univers, le 
Dieu des prophètes, celui au nom duquel ils parlaient. « Com- 
bien est profonde la signification de ces mots : Il nous ἃ ré- 
générés lui-méme!» âit l’auteur, pour faire concevoir l’origine 
et la véritable valeur de la régénération *. 

Je crois devoir citer encore quelques passages dans toute 
leur étendue. « Dieu a donné son corps à la mort pour que 
nous soyons sanctifiés par la délivrance du péché, c’est-à-dire 
par le sang qu’il a répandu pour nous. C’est ainsi qu'il est écrit 


qui a été traduit par naturalis, car le traducteur a rendu un peu plus lois 
ἐμφότον δωρεαν par naturale donum. ΤΊ est très-bien dit, Menardus ad h. 1: 
« Naturalis gratia est firma, allius radicata et plantata in anima jusli,» 
voyez Gallandi, 1. 

1 Ὁ, 12. ἐχεις χαι ἐν route τὴν δοξαν του ἴησου, ὅτι ἐν αὐτῷ ta mavra. 
χαι εἰς αὐτον. 

? L. 6. émet οὖν ἀναχεινισας fuac, ἐν τῇ ἀφεσει των ἁμαρτιων, ἐποιησεν 
ἀλλον τυπον,; ὡς παιδίον ἐχεῖιν τὴν ψυχὴν ὡς ἀν και; ἀναπλασσομενος αὖτος 
ἡμας. κιτιλ. x, τ΄ À. 


LIVRE 1. 9 


de lui. Nous devons donc remercier le Seigneur de nous avoir 
dévoilé le passé, de nous avoir instruits, et de ce qu'il ne 
nous ἃ pas laissés dans une ignorance complète de l'avenir. Le 
Seigneur a souffert pour nous parce qu'il est le créateur du 
monde. Le Père lui dit avant la création : « Faisons l'homme à 
notre image.» Apprenez maintenant comment il a souffert pour 
les hommes. 

Les prophètes tenaient de lui le don de savoir prédire l’a- 
venir, et c’est à lui que leurs prédictions se rapportaient. Il ἃ 
paru en chair pour anéantir la mort et pour prouver la résur- 
rection des morts, et il a souffert pour accomplir la promesse 
qu'il avait faite à nos pères. 

Il s’est créé un nouveau peuple et il a manifesté par ἰὰ qu'il 
viendra nous juger après la résurrection. Il a instruit Israël, ila 
fait pour lui de grands miracles, et il l’a aimé au-dessus de tout. 

Lorsqu'il choisit ses apôtres pour répandre son Évangile, il 
les prit parmi les plus grands pécheurs, pour montrer qu’il 
n'était pas venu pour appeler à lui les justes, mais les pécheurs. 
( S'il n'avait pas paru en chair, comment aurions-nous pu vivre 
après l'avoir regardé, nous qui ne pouvons pas seulement regar- 
der le soleil, qui n’est qu'un ouvrage de sa main).Le Fils de Dieu 
est donc venu en chair pour remplir la mesure des péchés de 
ceux qui avaient poursuivi ses prophètes jusqu'à la mort.» Ch.V. 

ΤΙ est évident, d’après ce passage, comme aussi d’après les 
passages cités plus haut, que Barnabé représente Jésus-Christ, 
le Fils de Dieu , comme le créateur du monde '. C’est une cir- 
constance digne d’une attention toute particulière de voir l'au- 
teur appliquer à Jésus-Christ cette idée de l'Ancien Testament, 


1 Il est inconcevable comment le professeur Martini de Rostok peut mettre 
dans la bouche de l’auteur de cette lettre les choses les plus déraisonnables : 
« Tout cela prouve seulement que l’auteur voyait en Jésus-Christ un des esprits 
les plus élevés.» Combien de ces esprits les plus élevés y avait-il donc dans le 
monde, avant que le monde füt créé? Si Martini croyait que l'auteur avait 
des idées gnostiques, cette opinion serait réfutée par tout le contenu de la 
lettre. Il est d’ailleurs impossible que Martini et Munscher aient lu la lettre, 
puisqu'ils ne font aucune mention de plusieurs passages très-importants. 


LP 


10 VIE D'ATHANASE LE GRAND. 


que Dieu ne pourrait être regardé dans toute sa gloire par au- 
cun homme, sans que celui-ci n’en mourût aussitôt, et que 


l'auteur croit que c’est Ἰὰ la raison pourquoi Jésus-Christ s'est Ὁ 


fait homme pour accomplir notre rédemption. Nous voyons par 
là que Barnabé n'avait pas une idée bien juste sur la nécessité 
de l'incarnation du Fils de Dieu , mais nous voyons aussi très- 
clairement comment il se représentait le Sauveur. 

Dans un autre passage, il établit la comparaïson ‘suivante 
entre Moïse et Jésus-Christ : « Moïse les a reçues (les Tables 
de la loi) comme un serviteur, mais c’est le Seigneur lui- 
même qui nous les a données (αὐτὸς de ὃ χυριος ἡμῖν ἐδωχενῚ, à 
nous, son peuple, lorsqu'il souffrit pour nous. Le prophète dit 
encore : « Vois-tu ? j'ai fait de toi la lumière des peuples pour 
que tu serves de salut jusqu'aux confins du monde; c'est ainsi 
que parle le Seigneur qui t'a racheté,» Jes. ὅθ, 6. Il a paru lui- 
même (ἱν αὐτος φανεις : les deux traductions qui ont paru chez 
Gallandi n’ont pas exprimé le mot αὐτος, qui est ici d'une très 
grande importance) pour dissiper les ténèbres de nos cœursqui 
étaient déjà la proïe de la mort et d'une anarchie qui égare, 
ainsi que pour affermir par sa parole son alliance avec #2 
Reconnaissez- donc par qui nous avons été sauvés. » Cha- 
pitre XIV. Il est inutile de faire remarquer quelle grande su— 
périorité l’auteur attribue ici à Jésus sur Moïse : si Dieu donna 
la loi à Moïse sur le Sinaï pour qu'il la transmit au peuple de 
Dieu, dans la nouvelle alliance, ce n'est plus comme dans l’an- 
cienne, par l'intermédiaire d'un serviteur, mais c'est Dieu 
lui-même qui transmet sa loi. 

Je dois encore citer le passage suivant où l’auteurde la lettre 
se plaint de ce que l'espoir des Juifs reposait sur un temple 
périssable dont la destruction avait été prédite, et où il mon 


tre de quelle manière il fallait dorénavant ériger à Dieu 


un temple véritable et éternel. « Voyons s’il y ἃ encore un tem- 


ple de Dieu. Oui, car il a dit qu'il s'en bâtirait un lui-méme. 


est écrit : « Les semaines seront accomplies, il sera élevé un 
superbe temple au nom du Seigneur.» (Dan. Ch. XL.) Je trouve 
qu'il y a un temple du Seigneur. 


LIVRE 1, Li 


«Comment le temple sera-t-il construit aunom du Seigneur ? 
Apprenez-le. Avant que nous croyions en Dieu, notre cœur 
était soumis au mal et il était faible, comme devait l'être un 
temple construit par des mains mortelles. Car c'était une mai- 
son remplie d’idolâtrie et de démons, parce que tout ce quis’ÿ 
faisait était désagréable à Dieu. Maïs elle sera reconstruite au 
nom du Seigneur. Faites maintenant attention pour que le tem- 
ple du Seigneur soit bâti dans toute sa gloire. Comment? Parce 
que nous avons été régénérés et complétement transformés 
par la rémission de nos péchés et par notre confiance en 
Dieu. Dieu a donc véritablement sa demeure en nous. Com- 
ment ? La parole desa doctrine, la vocation promise, la sagesse 
de la justification, les préceptes qu’il a donnés, habitent en nous; 
il prophétise en nous, demeure en nous, et il nous ouvre à 
nous, esclaves de la mort, les portes de son temple, en chan- 
geant notreesprit ; c'estainsiqu'il nous conduit dans son temple 
impérissable. Celui donc qui désire étre sauvé ne doit point es— 
pérer en l’homme, mais à doit se tourner vers celui qui demeure 
et parle en lui. C'est là ce temple spirituel qui est construit au 
Seigneur. » Ch. XVI. Celui qui voudrait douter que ce soit du 
Fils qu'on parle dans ce passage où les mots Seigneur et 
Dieu sont employés indistinctement (et il paraît qu'on en 
doute, puisque les historiens du dogme ne font aucune atten- 
tion à ce passage, ce qui provient peut-être aussi de ce qu'on 
ne s’y est jamais arrêté), celui-là, dis-je, doit juger d’après 
toute la lettre de la manière de voir de l’auteur sous ce rap- 
port. 

Quand il dit : « Dieu habite donc réellement dans notre de- 
meure, do ἐν τῳ κατοι χητηριῷ μων An IJoc ὃ ὅεος κατοικεῖ ἐν 
ἡμιν, On peut comparer à cela ce qu'il dit, ch. VE : ὅτι ἐμελλε ἐν 
caput φανερουσθαι; καὶ ἐν ᾿ἣμιν γατοιχουσθοι" ναὸς γαρ ἅγιος. 
ἀδελοι" μου, To κατοιχητηρίον ἥμων τῆς χαρδιας:.» GA a dû ap- 
paraître en chair et habiter en nous, car, mes frères, l’habita- 
tion de notre cœur est un saint temple pour le Seigneur. » El 
est ici évidemment question du Fils de Dieu. En général, la 

description de la construction du nouveau temple est pleinc- 


13 VIE D'ATHANASE LE GRAND. 


ment d'accord avec ce qui est dit dans d'autres passages sur la 
rédemption. De même que c’est Dieu le Seigneur qui bâtit le 
‘empie, Dieu est aussi le sauveur qui le construit pour y établir 
sa demeure. Si l’on voulait prétendre que ce qui précède ne se 
rapporte pas à Jésus-Christ, comment pourrait-on expliquer 
ces paroles? « Celui qui ἃ le désir d’être sauvé ne doit point 
espérer en l'homme, mais il doit jeter les yeux sur celui qui 
habite et parle en lui.» Cette phrase contient une exhortation 
‘nale; l’auteur veut dire, croyez que vous possédez réellement 
Dieu en vous, que vous êtes devenus le temple de Dieu par 
votre foi en Jésus-Christ; car ce n’est pas la forme humaine sous 
laquelle il a apparu, c’est celui qui s’est manifesté sous cette 
forme qu'il faut considérer. Il avait le pouvoir d'élever en vous 
un temple à Dieu, puisqu'il est lui-même, le Seigneur et Dieu. 
Voici le résumé de tout ce qu’il dit : Dieu s’est érigé én nous 
un temple en nous sauvant et en nous sanctifiant; nous pouvons 
donc nous consoler facilement de la destruction du temple de 
Jérusalem. 

ΤΙ n’est guère nécessaire d'exposer quelle est, d'après cette 
lettre, la nature supérieure de Jésus-Christ. Il est le créateur du 
monde : il a donc dû exister avant le monde; il est le Jéhovah 
des Juifs, le même quia donné la loi sur le Sinaï, il a fait pré- 
dire l'avenir par les prophètes; il est le souverain-juge et Dieu 
lui-même. S'il n'y avait pas plusieurs passages qui établissent 
clairement une distinction entre le Père et le Fils, comme aux 
ch. XIE, XIV et XV, où le Père parle au Fils, on pourrait croire 
que l’auteur a considéré le Père et le Fils comme un ainsi que 
l'a fait Sabellius. 

Pour ce qui est du but de l'apparition du Fils de Dicu, nous 
pouvons le résumer de la manière suivante : après que les pé- 
chés du monde eurent atteint leur plus haut degré pour la cru- 
cification du Fils de Dieu, envoyé pour sauver le monde, la me- 
sure des péchés était remplie, et elle se trouvait par cela même 
anéantie. En effet, celui contre lequel le monde exercça le com- 
ble de l’iniquité, le sauva par là du péché. ἢ l'en ἃ délivré par 
sa mort: nos péchés nous ont été remis par les mérites de Jésus- 


LIVRE 1. 1 


Christ. L'auteur envisage les effets de la mort du Sauveur, de la 
manière suivante : Jésus-Christ, en nous aimant jusqu'à mou- 
rir pour nous, a réveillé l'amour de Dieu dans l’homme; c’est du 
moins ce que paraissent signifier les paroles du ch. V : «Il a 
aimé Israël jusqu’à l'extrémité, » comparée à celle du ch. [V. 
«L'amour de Jésus devait être scellé dans notre cœur.» On ne 
peut aucunement les interpréter de manière à dire que Jésus- 
Christ ἃ dû produire par son seul exemple un si grand effet, 
car il agit dans les hommes d’une manière secrète et mysté- 
rieuse (ch. I), et il habite même en eux, comme les passages 
déjà cités le démontrent suffisamment. Il fortifie encore dans 
les hommes la confiance en Dieu , puisque Dieu a accompli par 
lui la promesse d’un Sauveur et qu’il a montré ainsi que ce n'est 
pas en vain qu'on espère en Jui *. 

Un dernier but de la venue de Jésus-Christ était de persua- 
der aux hommes, par sa résurrection, qu’ils sont immortels, 
et de prouver qu'il yaura un jugement dernier et que lui-même 
est le juge suprême. ({ Voy. ch. VI). Voici comment l’auteur de 
la lettre rapporte cedernier but aux autres points de la doctrine 
chrétienne. 

La nouvelle alliance ne demande pas seulement une justifi- 
cation extérieure comme les Juifs le croyaient, mais elle exige 
une sanctification intérieure ; il doit donc y avoir un jugement 
où chacun est jugé selon ses œuvres. Jésus-Christ en deman- 
dant une véritable sanctification et en démontrant par le fait 
l'immortalité, a prouvé en même temps la nécessité d’un juge- 
ment, et que lui, l'éternel législateur, est aussi le véritable juge. 
Ceci résulte de la comparaison du cb. IV et du ch. V. Il serait 
inutile de montrer comment la conviction de la supériorité 
de Jésus-Christ découle, dans l’auteur , de cette représentation 

de la rédemption. 

Je passe maintenant à Hermas. 

Dans son livre « Le Pasteur,» il veut montrer comment on 

parvient à la vie chrétienne, quelle doit être cette vie dans l’in- 


"Ὁ. 6. τῇ πίστει τῆς ἐπαγγελιας και τῷ λογῷ ζωοποιουμενοὶ. 


14 VIE D'ATHANASE LE GRAND. 


térieur, et comment elle doit se manifester à l'extérieur. C’est à 
cela que tout se rapporte dans cet écrit plein de vérité, desim- 
plicité et de cordialité ; il est exclusivement pratique; Hermas 
y parle aussi de ce qu’il ἃ appris par l'Église, sur le Fils de 
Dieu; il insiste sur sa haute dignité pour éveiller une ferme et 
inébranlable confiance en lui, et pour montrer que tous ceux 
qui aspirent au royaume de Dieu doivent porter son nom. Il 
indique comment doit être formé le chrétien, en employant la 

- parabole de la construction d’une tour. La réunion des chré- 
tiens, l'Église, est construite sur un vieux rocher avec une 
porte neuve. Le pasteur demande à son compagnon qui lui ex- 
plique la parabole : ce que cela signifie? On lui répond : «Le 
rocher c’est Jésus-Christ. Le Fils est plus ancien que toutes les 
créatures, car il a assisté comme conseil à son Père lors de la 
création du monde. La porte est neuve, parce qu'il est venu 
dans la suite des temps, dans les derniers jours, pour que 
ceux qui obtiennent le salut, entrent par lui dans le royaume 
de Dieu. » 

Le pasteur demande encore : «Maître, explique-moi pour- 
_ quoi la tour n’est pas construite sur le sol, mais surle rocher 
ct sur la porte?» Tu le demandes parce que tu es simple d’es- 
prit et sans conception , fai répond-il. Le pasteur continue : 
« J'ai besoin de te questionner sur tout cela, car je n’y com-— 
prends absolument rien; et tes réponses sont si élevées et si su- 
perbes que l'homme ne les conçoit que difficilement. » 

Eh bien! écoute, répond son maître : « Le nom du Fils 
est grand et immense et le monde entier est porté par lui. 
Toutes les créatures étant donc portées par lui, pourquoi ne 
porteraït-il pas aussi ceux qu'il a appelés à lui, qui portent son 
nom, et vivent d’après sa loi? Ne vois-tu pas maintenant qu'il 
porte ceux qui ont le cœur rempli de son nom? flest donc la 
base sur laquelle reposent ceux qui, non-seulement ne re- 
nient pas son nom, mais qui souffrent même avec joie pour 
lui.» (L. HI, IX, ch. 14, 23.) 

Aucune explication n’est nécessaire ici. 

Le Créateur du monde en est aussi le Sauveur, il porte 


LIVRE 1. 15 


toutes les créatures. Le lettre de Hermas contient aussi peu 
d'explications que celle de Barnabé sur les rapports du Père 
et du Fils. Au reste, ce qu'ils disent suffit. Il faut encore 
moins y chercher l'explication des rapports du Saint-Esprit 
avec le Fils et avec le Père. Hermas a dit du Fils ce qu'il 
devait en dire pour que Île croyÿant sache sur qui repose sa 
confiance, et rien de plus; il n'a parlé du Saint-Esprit qu'alin 
de faire connaître au croyant celui qui lui vienten aide, et pour 
le convaincre qu’une force divine le seconde dans son combat 
contre le monde. Le Saint-Esprit excite homme à la foi et il 
ne lui laisse aucun doute et aucune incertituce. ἢ procure une 
parfaite tranquillité à l'esprit ; il donne la confiance à Ceux 
avec lesquels il est; et il chasse loin d'eux la morosité et la 
tristesse. La prière devient alors joyeuse et confiante, et elle 
s'élève rapidement vers Dieu ; la prière de la morne tristesse 
est au contraire attirée vers la terre et elle ne peut pas s'élever 
vers le ciel. 

Le Saint-Esprit apprend à saisir facilement et avec justesse 
les mystères de Dieu, car ceux qui sont animés de son soufile 
divin ont l'intelligence de beaucoup de choses qui restent éter- 
nellement inconnues aux âmes mondaines. Il apprend à distin- 
guer les bons esprits des mauvais: il donne surtout l'humilité , 
1 fait naître l'amour, et il réunit les croyants en un seul tout, 
de manière qu'ils ne forment qu'un seul corps et une seule âme. 
Voilà ce que dit Hermas du Saint-Esprit. (L. IT. Mand. IX-XIL.) 
C’est une sainte chose. Que ceux-là s’éloignent dont les oreilies 
sont impures , et qui discutent oiseusement si c’est bien là le 
véritable Saint-Esprit, si Hermas le distingue bien du Fils, et 
S'il ne diffère pas du Saint-Esprit selon la doctrine de l'Église 
telle qu’elle a été constituée plus tard. Hermas ne donne pas de 
système dogmatique ; il ne faut done pas chercher dans sa 

lettre des formules constantes, et il faut se rendre compte 
de la manière dont il aurait parlé du Saint-Esprit, s’il avait 
voulu établir une formule pareille, en tirant des conséquences 
de l'amalogie de sa croyance avec les croyances de son temps. 
Il parle, par exemple, de plusieurs esprits : la foi, la sobriété, la 


16 VIE D'ATIANASE LE GRAND. 


patience, la simplicité, l'innocence, la chasteté, la véracité, la 
sagesse, la concorde et l'amour sont appelés esprits par lui. 
Il réunit dans ces personnifications du Saint-Esprit tout ce 
qu'il avait à dire de l'activité du Saint-Esprit dans l'Église. 
(Sümil. IX, ch. XV.) Que s'il appelle aussi le Fils Esprit 
Saint (Simil. V. Ch. V.) cela n’a rien qui doive choquer; 
il faut considérer ici le Fils {esprit) comme opposé au corps 
humain sous lequel il apparut. Ce mot est souvent employé 
dans cette signification dans le langage de l'Église; Hilaire 
même s’en sert encore de cette manière. 

J'arrive maintenant à Ignace, disciple de St.-Jean et à Irénée, 
disciple de Polycarpe, qui avait été disciple du même apôtre. 
Nous possédons deux éditions des lettres de saint Ignace, l’une 
plus longue et avec des interpolations, et l’autre plus courte, 
que quelques-uns cherchent aussi à rendre suspecte, parce que, 
disent-ils, on ne peut avoir confiance dans aucune édition de 
ces lettres, puisqu'elles ont déjà été changées une première 


fois. Mais, puisque nous avons des témoignages antiques 


prouvant avec évidence qu'Ignace a écrit des lettres, puisque 
nous sayons à qui 11 les ἃ adressées, puisque les lettres qui 
nous restent sont adressées aux communautés et aux per- 
sonnes dont Eusèbe fait mention; puisqu’enfin les extraits 
des lettres d'Ignace contenus dans les écrits des plus anciens 
pères de l'Église, se retrouvent fidèlement dans les lettres les 
plus courtes, il est impossible qu'une critique sensée suppose 
celles-ci falsifiées ou tronquées ‘. » Il est d’ailleurs bien cer- 
tain qu'on n'aurait jamais suspecté ces lettres, si la dignité 
épiscopale ne s’y trouvait pas confirmée avec clarté, et d’une 
manière incontestable. Au lieu d'apprendre dans un docu— 
ment historique ce qui concerne l’évêque , on a préféré sou— 
tenir que ce document est falsifié. Il est facile de laisser 
ainsi de côté, sans y faire attention, l'histoire, qui est d’une 
si haute importance. Je crois devoir ajouter ce qui suit pour 


! Munscher et Martini (pour ne parler que de ceux qui οπί traité le même 
sujet que moi) les rejettent comme supposées. 


4 


; 


LIVRE I. 17 


ma défense relativement à l'usage historique que j'ai cru 
devoir faire des lettres d'Ignace. Il règne dans ces lettres une 
telle unité de vues, un tel enchaînement d'idées , que si l'on en 
Gtait une seule, le tout perdrait sa valeur et tomberait. De 
même que l'évêque est un élément indispensable dans l'Église 
catholiqueet qu'il fait intimement partie de son essence, Ce qui 
concerne l'évêque dans les lettres d’Ignace est aussi intimement 
lié atout le reste. Ignace a concules différentes parties de l'Église 
dans leur sublime enchaînement, avec une remarquable pro- 
fondeur d'esprit et d'une manière vraiment catholique ; voilà 
pourquoi l’évêque paraît comme partie nécessaire du tout. 

A ceux qui ne savent envisager les choses qu’en les déta- 

chant par fragments de l'ensemble dont elles font partie 
(comme ceux qui suspectent ces lettres sont habitués à le faire 
dans l'esprit de leur confession ), à ceux-là, dis-je, le passage 
des lettres d'Ignace où il traite de l'évêque, peut paraître une 
interpolation, comme ils considèrent aussi l'épiscopat lui- 
même comme une interpolation. Mais il n'en est pas ainsi 
chez Ignace, qui réfléchit comme un miroir fidèle l’ensemble 
de l'Église catholique. C'est encore une chose digne de re— 
marque, que toutes les lettres, excepté celle qu'il adresse aux 
Romains, répètent l'exhortation à une union intime avec 
évêque. D'où cela provient-il? et pourquoi l'épitre aux 
Romains ne contient-elle pas la même exhortation? Celui 
qui admet des interpolations ne saurait s'expliquer cette cir—- 
constance. 

L'épitre aux Romains n’a été écrite que dans un but per- 
sonnel : Ignace voulait obtenir, par cette lettre, qu'on ne mît 
pas d'obstacle à son martyre, qui était prochain. Il s’agit visi- 
blement de l'intérêt de l'Église dans toutes les autres lettres : 
elles ont pour but de s'opposer à la propagation des sectes 
gnostiques ; et c’est pour cette raison qu'Ignace recommande 
une union intime avec l'évêque. Ignace ne craignait pas d'hé- 
résie à Rome, car ces sectes ne trouvaient alors de partisans que 
dans l'Asie-Mineure. Voilà pourquoi l'épître aux Romains ne 
contient pas la même recommandation. Un interpolateur qui 


18 VIE D'ATHANASE LE GRAND. 


aurait eu pour but l'intronisation de l’épiscopat, n’aurait-il pas 
fait la même interpolation dans cette lettre? Tout répond donc 


au temps et aux lieux, et les lettres portent partout le cachet 


de la vérité. 


Dans ces derniers temps on a aussi cherché à nier la divi- 


nité de Jésus-Christ, qui est si clairement énoncée dans ces 
lettres. L'exposition du contenu de ces lettres apprendra si 
les passages qui parlent de la divinité de Jésus-Christ sont 
aussi des interpolations. 

Ignace vivait dans un temps où des Chrétiens, qui avaient 


conservé des préjugés juifs, troublaient les fidèles, et où d'un 


autre côté des hérésies gnostiques, surtout le dokétisme, com- 
mençaient à se répandre. Les chrétiens-juifs, qui voulaient 
soumettre tout le monde aux lois de Moïse, ne pouvaient pas 
croire à la divinité de Jésus-Christ; il y avait à cela chez eux 
un obstacle intérieur. Comme ils cherchaient encore à se jus- 
tifier en satisfaisant à la loi, la dignité de Jésus ne pouvait 
leur apparaître dans toute sa gloire. Il devait leur rester caché 
que Jésus-Christ est la source unique d’une force divine qui 
conduit à la vie éternelle, puisqu'ils croyaient à une justifica- 
tion sans lui. Leur attachement à ces formes extérieures, qu'ils 
croyaient indispensables pour être sauvés, leur faisait mécon- 
naître la félicité intérieur»: des Chrétiens et en même temps la 
gloire de celui qui agissait en ces derniers. 

Les dokètes miaient la véritable incarnation de Jésus-Christ, 
etils ôtaient par là ce qu’il y avait de méritoire dans son abaisse- 
ment volontaire et dans sa passion, choses par lesquelles le Père 
avait prouvé son amour aux hommes. Sa résurrection, qui nous 
fait espérer la nôtre, perd aussi par là ce qu’elle a de pré- 
cicux pour nous. Ignace ἃ combattu les uns et les autres avec 
une telle force et avec tant de clarté; il a si bien démontré que 
nous ne sommes sauvés que par la divinité et l'incarnation du 
Christ, qu’il ne peut manquer de communiquer sa vive foi à 
tous ceux de ses lecteurs, dont le cœur n’est pas inaccessible à 
la vérité. | 

Ignace enseigne : Jésus-Christ, dans sa nature supérieure, 


LIVRE 1, 19 


a 6t6 de tout temps avec le Père”; il existe un Dieu, et Jésus- 
Christ est son Logos * éternel ; 1] est Dieu lui-même*. 

_ J'ai préféré donner ici les passages dans lesquels Ignace ex— 
pose comment il envisage l’incarnation de Jésus, plutôt que de 
me borner à en exprimer le contenu dans des formules géné- 
rales qui ne parlent pas au cœur. « Je glorifie notre Dieu Jé- 
sus-Christ (δοϑαζω Insouv Χριστον τον Seoy) qui nous ἃ si bien 
instruits. Car je sais que vous possédez une foi ferme et par- 
faite comme si votre corps et votre âme étaient attachés à la 
croix de Jésus-Christ ; je sais que vous êtes pénétrés d'amour , 
(par le sang que Jésus ἃ versé pour vous); je crois que vous’ 
croyez en Notre-Seigneur, qui est réellement d’après la chair 
descendant de David, Fils de Dieu par la volonté et la puis- 
sance de son Père, véritablement né de la Vierge, — crucifié 
pour nous sous Ponce-Pilate. C’est à ce fruit de son amour, ἃ 
cette divine passion, que nous devons notre existence; il est 
mort pour donner par sa résurrection un gage de vie éter- 
nelle aux saints et à ceux qui croient en lui, Juifs ou Païens, 
réunis en un seul corps dans son Église.» Avez-vous jamais 
entendu un pareil langage, vous qui ne reconnaissez pas en 
Jésus le Fils de Dieu? Qui peut puiser dans les souffrances d’un 
simple mortel, d'un ange ou de tout autre être périssable des 
expressions aussi profondément senties? Qu'on dise sincère 
ment si Ignace ne devait pas nécessairement voir un Dieu dans 
le Sauveur. Celui qui n’est que critique pourra seul se tromper 
à ce point. 

Nous trouvons la croyance à la divinité de Jésus-Christ ex 
primée d’une manière toute particulière dans le passage sui- 
vant : «Si quelqu'un vous prêche le Judaïsme, ne l’écoutez 
pas, il vaut micux entendre la doctrine de Jésus-Christ de la 


1 Ad. Magnes. VI. Τησου Χριστου. ὃς προ ἅμονων παρα πατρι ἦν; xat ἐν 
τελεῖ ἐφανὴ. è 

? Ad. Magnes. VIIL. εἰς deoc ἐστιν ὃ φανερωσας ἑανδον δια ΙἼσου Xptorou, 
του ὗωυ αὐτου, ὃς ἐστιν αὐτου λογος ἀΐδιος. 

* Ad. Philadelph. soyez ἀχωριστει Seou Incou Χριςτου. Ad. Rom. Inscrip- 
tion : πλεῖςτα ἐν Inoov Χριστῷ τῷ Jew ἡμῶν χαΐρειν. 


20 VIE D'ATHANASE LE GRAND. 


bouche d'un circoncis, que le Judaïsme dans celle de quelqu'un 
qui n'est pas circoncis. Lorsque tous les deux ne préchent pas 
Jésus-Christ, ils ne sont pour moi que des pierres tumulaires 
qui ne portent de l'homme que le nom (ép. aux Phil.), c'est-à- 
dire, ils prêchent que c’est'un simple mortel qui a souffert et qui 
a subi la mort. C’est là une croyance qui laisse mort l’homme 
lui-même , et elle n’est douée d'aucune force vivifiante. La mort 
d’un simple homme est évidemment opposée ici à la passion et 
à la mort de Jésus-Christ, dont la croix et la tombe portent 
l'inscription : «Fils de Dieu.» Il dit autre part (ép.aux Smyr.) : 
(Il a souffert tout cela pour nous, pour que nous soyons sauvés. 
Il a véritablement souffert, et il est véritablement ressuscité, et 
non, comme disent quelques-uns, en apparence seulement. Ils 
ne sont eux-mêmes qu'une vaine apparence et il leur arrivera 
selon leur croyance , à ces hommes insipides et sans réalité". » 
(Ils ne peuvent pas être de véritables chrétiens, puisqu'ils ne 
croient pas à ce qu'il y a de plus important dans l’apparition de 
Jésus-Christ.) « Si lui n’a fait tout cela qu’en apparence, je 
ne suis moi-même dans les liens qu’en apparence. Ce n'est 
qu'au nom de Jésus-Christ que je puis tout supporter, au nom 
de celui qui était un homme parfait, et qui me rend plus fort.» 
L. I, IV. «Que personne ne se trompe. Même les habitants du 
ciel, les anges qui règnent dans la gloire, aussi bien ceux qui 
sont visibles que ceux qui sont invisibles, tous serontcondamnés 
s'ils ne croient pas au sang de Jésus-Christ. Que celui qui sait 
comprendre le comprenne. Qu'aucune position n’inspire de la 
vanité. Le tout c’est la foi et la charité, c'est ce que nous avons 
appris à connaître. Regardez ceux qui n’ont pas la véritable foi 
dans la grâce de Jésus-Christ et vous verrez combien les senti- 
ments divinsleur sont étrangers. Ils ne s'inquiètent aucunement 
de la charité, ni des veuves, ni des orphelins, ni des afiligés, ni 
des pauvres, ni des prisonniers, ni de ceux qui ont faim ou soif.» 
L.c. V.«Nous n'obtenonsla vie que par la mort de Jésus-Christ, 


! Ad. Smyrn. IL. xat χαϑὼς φρονουσι couBnostat adrous, οὖσιν ἀχωσα- 
τοῖς χα! δαιμονιχοίς. 


LIVRE I. 91 


et les anciens prophètes l'attendaient en esprit. Comment pour- 
rions-nous vivre sans lui? puisque ceux qui ont vécu d'après 
l'ancienne loi ont obtenu la nouvelle espérance, non par leur 
célébration du sabbat, mais par leur vie dans le Seigneur, par 
lequel nous obtenons aussi notre vie; en disant par lui, nous 
voulons dire par sa mort qui est niée par quelques-uns. (C'est 
par ce mystère que la foi nous a été donnée et que nous pou- 
vons avoir l'espoir d’être trouvés véritables disciples de notre 
unique maître Jésus-Christ.) (Ép. aux Magn. IX.) Il résume 
ensuite le sens dans le passage suivant: « Tous les liens de la 
méchanceté tombèrent et toute ignorance fut bannie, lorsque 
Dicu se fit homme pour rétablir la vie éternelle (θεὸν ἀνθρω- 
πινως φανερουμένου εἰς γαινοτηται ἀΐ διου ζωης). Ce que Dieu avait 
préparé précéda , et tout le reste suivit le mouvement, parce 
que la mort devait être anéantie.» (Aux Éph. XIX.) C’est-à- 
dire, Jésus-Christ vainquit d'abord la mort, ettous les siens, mus 
par sa force, la vaincront également. — C'est ainsi qu'Ignace 
explique le rapport de la croyance à la divinité et à l’incarna- 
tion de Jésus-Christ, avec toute la doctrine chrétienne. 

On reconnaît dans tout ce que dit Ignace, une profonde con- 
viction, et l'on voit qu'il a été convaincu par le sentiment in- 
time de son existence étroitement unie à Jésus-Christ, et 
que le Chrétien doit à Jésus-Christ l'amour, le courage dans 
les dangers, tous les germes saints, toute vérité, tout espoir 
d'une vie éternelle; on voit qu'il est le véritable Sauveur, 
même pour les générations précédentes, par l'espoir qu'elles 
ont eu en lui; on reconnaît que Jésus-Christ doit avoir été en 
même temps Dieu et homme, et que sa mort est de la plus 
haute importance. Je suis bien convaincu que nul d’entre ceux 
qui appartiennent à notre Église ne déclarera supposés les 
passages où Jésus-Christ est appelé Dieu par Ignace. Et nous- 
mêmes, pourquoi tenons-nous tant à cette croyance ? N'est-ce 
point parce que, comme Ignace, nous ne possédons rien que 
par elle, et parce que nous avons la conviction que tout ce 
que nous avons vient d'elle. 

Quand même le Sauveur n'aurait pas été appelé Dieu dans 


22 VIE D'ATHANASE LE GRAND. 


ces lettres, nous serions cependant convaineus qu'Ignace a eu 
cette croyance, etque notre croyanceest la même que la sienne. 
Nous sommes unis à Ignace par le même esprit, et nous com- 
prenons ce qu'il dit. Tout ce qu'Ignace a éerit porte d’ailleurs ΄ 
un cachet tellement particulier, que rien, dans toute la littéra- 
ture ecclésiastique, ne ressemble à son style. Qui pourrait y 
mettre son nom? Tout doit d’ailleurs être falsifié ou rien ne 
l'est; car, nous l'avons déjà dit, le caractère du tout se retrouve 
dans toutes les parties. 

Il est aussi question, dans plusieurs passages, de trois per- 
sonnes divines, mais seulement dans leur rapport immédiat 
avec l'Église et avec les croyants, «Ne leur permettez pas (aux 
bérétiques) de semer parmi vous, fermez les oreilles pour nepas 
entendre ce qu’ils disent. Vous êtes des pierres, dans le temple 
du Père, préparées pour sa construction, mises en place par l'é- 
chafaudage de Jésus-Christ, c'est-à-dire par sa croix; au moyen 
de la corde, c’est-à-dire parle Saint-Esprit ;» ce qui signifie que 
nous parvenons au Père par les souffrances de son Fils, et par 
les effets du Saint-Esprit en nous. Comme Jésus-Christ a com- 
paré dans certaines paraboles le royaume du Père à un édifice, 
il considère la croix du Fils comme un échafaudage (μεχανη) 
et le Saint-Esprit comme une corde (σχοινίον) qui yest attachée. 
Ephes. IX. Il dit encore: « Empressez-vous de vous fortifier 
dans la connaissance des préceptes de Jésus-Christ et de ses 
apôtres, pour que tout ce que vous faites soit béni extérieure- 
ment et intérieurement par la foi et par l'amour du Père, du 
Fils et du Saint-Esprit. Soyez aussi soumis à l'évêque et les 
uns aux autres, comme Jésus-Christ est soumis (selon la chair) 
au Père, et comme les apôtres sont soumis à Jésus-Christ, au 
Père et à l'Esprit, pour qu'il y ait unité extérieurement et'inté- 
rieurement.» (ἰνα ἔνωσις n πνευματικὴ χαι σαρχιχη.) Ad Mag. X. 

IL est à remarquer qu'Ignace ne parle de la soumission de Jé- 
sus-Christ au Père, que quant à sa nature humaine. Il faut 
comparer avec cela ce qu’Ignace dit, Ephes. I, où il appelle 
Jésus-Christ celui qui est né et qui n’est pas né ( γενητον et ἀγε-- 
νητον), selon qu'il le considère comme homme ou comme Dieu ; 


LIVRE I. 93 


d'après la même distinction, il le dit aussi soumis aux souf- 
frances ou inaccessible aux souffrances. [ἐν σαρκε γενομένος 
θεος, ἐν à αθανατῳ ζωῃ, καὶ ἐκ. Maçuns και ἐχ θεου, πρωτον παθητος 
za core ἀπαθης, ἴησους Χριστος ὃ Κυριος ἡμων.) 

Les partisans de la doctrine Ébonitique avaient sans doute 
prétendu que Jésus-Christ était devenu par sa naissance hu- 
maine mortel sous {ous les rapports, et qu'il n’était donc pas 
Dieu ; ils avaient peut-être aussi tiré la même conséquence de 
la soumission au Père dont Jésus-Christ parle souvent. Ignace 
fit donc remarquer qu’il fallait considérer Jésus-Christ sous un 
double rapport, et que ce n’est que par son incarnation qu'une 
existence finie peut lui étre attribuée. ( Athanase invoque aussi 
ce passage dans son livre de Synodis.) Ignace énonce donc clai- 
rement la véritable nature divine et la nature humaine de 
Jésus-Christ. 

Irénée continua le combat contre les dokètes gnostiques et 
surtout contre les doctrines ébonitiques. Il dit: Ëve devint, par 
sa désobéissance, la cause de sa propre mort et de celle de tout le 
genre humain. L. ΠῚ, ch. 22. L'homme, qui était d’abord de 
nature divine, fut mis dans une position contraire à cette na- 
ture, et il devint le serviteur de satan. L. V, c. 1. Il perdit le 
souflle divin qui l’avait animé, et il ne lui restait que corps et 
âme ; la ressemblance avec Dieu était perdue etla mort tenait 
{out sous sa puissance. L'homme n'avait plus qu’une existence 
animale et charnelle, il était donc imparfait et adonné aux 
choses terrestres. L. V, c. 6. Mais Dieu avait, dans son amour 
pour le genre humain , désigné celui par lequel il avait créé le 
monde pour sauver ce dernier de la puissance de satan, celui 
qui venait en aide au genre humain, depuis le commencement 
et qui a révélé Dieu à tous ceux qui l'ont connu. L. IV, c. 6. Il 
naquit par le Saint-Esprit, et il fut mis au monde par une 
vierge immaculée pour montrer qu'une nouvelle génération com- 
mençail, el que nous, qui avions hérité de la mort comme des- 
cendants d'Adam, nous allions hériter maintenant de la vice 
éternelle. L. V, c. 1, n.3. Le Verbe de Dieu, Jésus-Christ, 
Notre-Seigneur devint, par son amour infini, ce que nous 


ἘΦ 


4 VIE D'ATHANASE LE GRAND, 


sommes , pour que nous devenions par lui cé qu'il est. E. V, 
præf. Nous n’aurions pu apprendre à connaître ce qui est de 
Dieu si le Logos, notre maître, ne s'était pas fait homme. 
Car aucun autre que le Logos ne pouvait nous faire connaître 
le Père. Qui connaît les intentions du Seigneur et quel autre 
{que le Logos) est son conseil? Nous ne pouvions apprendre, 
qu’en voyant notre Maître et en entesdant sa voix: pour que 
nous imitions ses œuvres et pour que nous accomplissions 
ses préceptes, nous faisant admettre de cette manière parmi les 
siens. Nous avons reçu la perfection de lui qui est parfait lui- 
même et qui était ayant toute créature {a perfecto et eo qui est 
ante omnem conditionem augmentum accipientes). — Il est par- 
fait en tout, lui le Verbe tout-puissant de Dieu, et il nous ἃ 
rachetés, comme véritable homme, d’une manière convenable 
en se donnant en payement pour nous qui avions été menés 
dans la captivité, L. V. c. 3, n. 1. Mais, s’il n'avait pas souf- 
fert lui-même, et s’il s'était séparé de Jésus (les Basilidiens 
prétendaient que l’'Eon-Christ s'était séparé de l’homme-Christ 
lors de la passion), pourquoi exhortait-il ses disciples à se 
charger de leurs croix et à le suivre, si lui-même ne s'était 
pas chargé de sa croix? S'il n'avait pas véritablement souffert: 
lui-même, il n'aurait accordé aucune grâce, puisqu'il n’aurait 
pas souffert. Il nous induirait en erreur , nous qui nous sou- 
mettons à ses souffrances, en nous exhortant à nous laisser 
frapper et à présenter l’autre joue, si lui, le premier, n'avait 
pas souffert pour la vérité. Il aurait noe-seulement trompé 
ceux qui l’attachèrent à la croix , en paraissant ce qu’il n'était 
pas, mais il nous aurait aussi trompés en nous exhortant à 
souffrir ce qu'il avait souffert. Nous serions même supérieurs 
à notre maître, en souffrant ce qu’il n'aurait pas souffert lui- 


même, Mais il a souffert et le Verbe de Dieu est devenu homme, x 


cer il est notre véritable maître et le véritable Fils de Dieu. 
Π a combattu et il ἃ vaincu. Il a été homme, lorsqu'il com- 
battait pour nos pères, et il a racheté notre désobéissance par 
son obéissance. Il a enchaîné le fort et il a libéré le faible ; 1} 
a sauvé sa créature en anéantissant Je péché. En eflet, il est le 


δα τὸ ER 


LIVRE I. 25 


très-clément et charitable Seigneur qui aime le genre humain. 

Il ἃ donc réuni l’homme à Dieu. Car si l’homme n'avait pas 
vaincu l'ennemi des hommes, cetennemi n’eût pas été vaincu 
d’ane manière équitable. D’un autre côté, si ce n’eût pas été 
Dieu qui nous eût donné le salut, nous ne l’aurions possédé 

ue d’une manière peu durable. Si l'homme n'avait pas été réuni 
à Dieu, il n'aurait pu obtenir l’immortalité. Le médiateur 
entre Dieu et l’homme ἃ dû tenir de l’un et de l'autre, pour 
rétablir entre eux l'amitié et l'union, et faire en sorte que Dieu 
reçût l'homme de nouveau et que l'homme s’abandonnât à 
Dieu. En effet, comment aurions-nous pu devenir ses fils, si 
nous n'avions pas été unis à lui par son Fils, si son Verbe 
n’était pas venu à nous par son incarnation? Ceux-là donc 
qui croient que Jésus-Christ n’est venu qu'en apparence, οἱ 
qu'il n'a pas été véritablement homme, ceux-là sont encore 
sous le poids de l’ancienne malédiction, et ils défendent le 
péché, puisque la mort n’a pas été vaincue, d’après leur ma- 
nière de voir. L. HI, c. 18, n. 5-7. 

C'est ainsi qu'Irénée défendit la foi chrétienne contre les do- 
kètes et en général contre tous ceux qui prétendaient que Jé« 
sus-Christ n'avait pas été véritablement homme. Voici comment 
il combattit les erreurs des Ébioniens: «Ceux qui prétendent 
que Jésus-Christ a été un homme ordinaire, engendré par Jo- 
seph, demeurent dans l’ancienne servitude de la désohéissance 
etils y mourront, car ils ne seront pas réunis au Logos du 
Père et ils n'obtiendront pas la liberté par le Fils, puisqu'il 
dit lui-même: «Si le Fils vous met en liberté, vous serez vé- 
ritablement libres. Évang. selon S' Jean, 8, 36. Ne recon- 
paissant pas l’'Emmanuel de la Vierge, ils sont privés de son 
don qui est la vie éternelle. N'admettant pas le verbe impéris- 
sable, ils demeurent à la chair mortelle et ils restent débiteurs 
de la mort, puisqu'ils n’acceptent pas le moyen qui pourrait 
les libérer. « Je vous ai dit: Vous êtes des dieux et fils du 
Très-Haut, mais vous autres, vous mourrez comme hommes.» 
Ces dernières paroles sont, sans aucun doute, adressées à ceux 
qui n’acceptent pas le don qui les rendrait ses enfants, qui 

ATHAN. T, 1. 2 


26 VIE D'ATHANASE LE GRAND. 


méprisent la pure incarnation du Fils de Dieu, veulent ôteraux 
hommes le chemin qui les conduit à Dieu, et se montrent in- 
grats envers le Verbe de Dieu qui s’est fait homme pour nous. 
En effet, le Verbe de Dieu s’est fait homme et le Fils de Dieu 
s’est fait fils de l’homme, pour que l’hommeuniau Logos de Dieu 
devienne enfant et fils de Dieu. Nous ne pouvions obtenir 
limmortalité, qu'en nous unissant à elle. Mais cela n’aurait 
pu avoir lieu , si l’immortalité n’était pas auparavant devenue 
ce que nous sommes , pour que ce qui est périssable disparüt 
dans ce qui est impérissable , et ce qui est mortel dans ce qui 
est immortel, afin que nous devenions enfants de Dieu. C’est 
pour cela qu’il est dit: « Qui pourrait raconter comment il 
aura été engendré? Jés. 4, 8.— Nous avons déjà démontré 
par la sainte Écriture qu'aucun autre que lui, parmi les fils 
d'Adam, n’a été appelé Dieu. Tous ceux qui connaissentun peu 
la sainte Écriture, savent qu’il a été appelé à l'exclusion de tous 
ceax qui vivaient alors, Dieu, Seigneur, Roi éternel, Fils 
unique et Verbe incarné, et que c’est l'Esprit lui-même, les pro- 
phètes et les apôtres qui l'ont ainsi appelé. L. ΠΙ, c. 19, cf. e. 6. 
J'ai donné ces passages d'Irénée, pour montrer de quelle 
manière il prouvait que le Sauveur devait être, en même 
temps Dieu et homme. Déjà, la manière dont Irénée envisage 
la rédemption par le Sauveur , montre ce que le Sauveur était 
à ses yeux. Les considérations que nous avons développées 
plus haut sont aussi bien véritablement puisées dansla source 
la plus pure du christianisme. Le Sauveur ἃ dû être Dieu pour 
unir les hommes à Dieu, et il a dü être véritablement homme, 
pour pouvoir leur servir d'exemple dans les combats, dans 
les souffrances et dans les victoires sur leur nature rebelle 
C'est de Jésus-Christ, de Dieu que l'homme obtient la force 
nécessaire à la victoire, et c'est de lui, dans sa nature hu- 
maine, qu'il a appris sous quelle forme la force divine doit se 
manifester. — Quel rapport existe maintenant entre la mort 
de Jésus-Christ" et la rédemption , selon Irénée? C'est à une 


! Munscher s’est singulièrement trompé (vol. Il, p, 314, 8“ édit.) en at- 


LIVRE 1. 27 


question qui n’est pas sans importance pour nous. Une chose 
est déjà évidente , c’est que Jésus-Christ est devenu, par sa 
passion , l'exemple d’un bon combattant. Mais la mort de Jésus- 
Christ a encore une signification bien plus profonde pour Iré- 
née, Il y voit toujours tout ce que nous avons obtenu par 
Jésus-Christ ; elle est le centre auquel tout se rapporte. En 
comparant les souffrances de la Sophie des Valentiniens à la 
passion de Jésus-Christ , il dit : « Il a souffert pour ramener 
ceux qui s'étaient égarés du Père, et pour obtenir notre salut ; 
la force est son fruit. En effet, le Seigneur en montant au ciel, 
par sa passion sur la croix, nous a délivrés de notre captivité, 
et il ἃ fait des dons aux hommes. (Éphés. 4, 18) ; il a accordé 
à ceux qui croient en lui, de pouvoir fouler sous leurs pieds 
les serpents et les scorpions et de pouvoir vaincre la puissance 
de l'ennemi, c'est-à-dire du prince des ténèbres. Par sa pas- 
sion, il ἃ anéamti la mort, détruit l'erreur, et fait disparaître 
la corruptibilité; il a banni l'ignorance , montré le chemin, 
fait connaître la vérité et donné l'immortalité.» L. II, c. 20. 
La passion du Fils de Dieu est donc pour Irénée un mystère 
dont il n'ose jamais écarter le voile. Une force inconnue à la- 
quelle les Chrétiens doivent tout, en découle. Irénée dit encore 
autre part : « Les hommes ne peuvent, d'aucune autre ma- 
nière, être guéris de la vieille blessure du serpent, que par 
leur croyance en celui qui ἃ été élevé sur la croix dans 
sa ressemblance avec notre corps soumis au péché, qui attire 
tout à lui, et qui rend la vie aux morts. L. If, ς. 2. « Jésus 
Christ est mort pour que la nouvelle alliance de l'Évangile lue 
par tout le monde rende d'abord libres ceux qui sont dans la 
servitude, et pour qu'il les fasse ensuite héritiers de sa pro 
priété; c'est l'esprit qui possède l'héritage. » L. V, c. 9, n. Æ 
ΠῚ résulte de l'ensemble du passage que nous venons de citer, 
et d'autres passages que nous citerons encore, qu'Irénée re- 


tribuant à Irénée l'opinion que Jésus-Christ avait donné son âme au diable 


par suite d’une convention avec lui pour racheter l’homme. Il dit au con- 
traire qu’il avait convaincu les hommes avec douceur, qu'ils ne devaient 


à plus 
servir satan, 


28 VIE D'ATHANASE LE GRAND. 


gardait l’effusion du Saint-Esprit comme nous étant accordée 
par la mort de Jésus-Christ. Il paraît donc qu’il a envisagé la 
mort de Jésus-Christ comme la force qui meut et faconne 
l’homme extérieur et qui fait en même temps descendre l'es- 
prit divin dans l’intérieur de l'homme. Cet esprit qui nousa été 
donné par les mérites de Jésus-Christ, ranime l’homme et rend 
à ses membres la vie qu'ils ont perdue. L. V, c.9, n. 3. La rosée 
de Dieu nous est nécessaire pour que nous ne soyons pas brûlés 
et pour que nous ne restions pas stériles; le Seigneur recom— 
manda au Saint-Esprit l’homme qui était tombé entre les mains 
des meurtriers , l’homme dont il avait eu pitié, et dont il avait 
panséles blessures, pour que nous recevions de l'esprit l'imageet | 
l'inscription du Pèreet du Fils, et pour que nousrendions ensuite . 
au décuple le denier qui nous ἃ été confié, après l'avoir fait 
valoir d’une manière convenable.» L. IT, c. 17. De même que 
lors de la création, Adam fut animé par le souffle de Dieu, et 
“qu’il devint par là un être raisonnable ; de même le Verbe du 
Père et l'Esprit se sont réunis au vieil Adam, l'ont ranimé et 
Font rendu parfait, pour qu'il recût le Père parfait, et pour 
que nous qui mourons tous dans le vieil Adam , nous soyons 
ranimés par l'Adam spirituel. — Les mains de Dieu (Irénée 
donne ce nom au Fils et à l'Esprit) ont ranimé l’homme à la 
fin des siècles, non selon la volonté de la chair, ni selon le 
désir de l’homme, mais d’après la bienveillance du Père pour 
qu'Adam soit créé selon l’image et selon la ressemblance de 
Dieu.» L. V, c. 1. Telle est la doctrine d’Irénée sur la rédemp- 
tion et sur le rédempteur dans toute son étendue. Les consé— 
quences qui en découlent sont faciles à saisir. Pour ce qui est 
des témoignages d’Irénée où il parle du Fils de Dieu sans s'oc- 
cuper de son incarnation et du but de la rédemption, j'en ci- 
terai aussi quelques-uns , quoiqu’ils puissent ne plus paraître 
nécessaires, sa croyance en la divinité de Jésus-Christ ayant 
déjà été développée suffisamment dans ce qui précède. Irénée 
fut forcé de donner ces témoignages pour réfuter les spécula— 
tions théosophiques des gnostiques, qui ne voulaient voir en 
Jésus-Christ qu'un Eon. 11 dit : «Celui qui a tout créé est seul 


LIVRE 1, 29 


appelé Dieu et Seigneur, lui et son Logos.»L.. IT, c. 8. C'est 
de Jésus-Christ que S' Paul ἃ dit: «Il est Dieu, glorifié au- 
dessus de tout, de toute éternité.» L. HT, c. 16. Il est parfait 
de tout temps, et c’est lui qui a dit : J'ai existé avant Abraham. 
L. IV, c.13. «Il est véritablement Dieu et Seigneur, et éternel. 
L. ΠΙ, 19. [056 proprie Deus et Dominus et æternus. Et bene,qui 
dicit, ipsum immensum Patrem in Filio mensuratum , mensura 
enim Patris Filius, quoniam et capit eum*. — 11 est très-sou— 
vent fait mention du Saint-Esprit en même temps que du Fils, 
il lui est égal et il est éternellement avec le Père comme 
le Fils. L. ΠΙ, c. 21. I] faut, au reste, bien remarquer sous quel 
rapport Irénée appelle tous les deux serviteurs de Dieu. Iles 
oppose constamment à des aides extérieurs du Père dont celui- 
ci n’a aucun besoin, puisqu'il ἃ toujours avec lui son Logos et 
VEsprit, la sagesse, qui se manifestent au dehors ; car, dit-1l, 
le Fils est le visible du Père, et le Père est l'invisible du Fils, 
c'est-à-dire, le Fils manifeste le Père au dehors, mais le Pôre 
est dans le Fils et le Fils est dans le Père. Il énonce cela d’ail- 
leurs très-clairement. L. IV, ce. 6. L. I, c. 6. 

Irénée faitdu restesouvent eten mêmetemps mention du Père, 
du Fils et de l'Esprit; par exemple, dans le passage suivant : «Moï 
aussi, je vous invoque : Seigneur Dieu d'Abraham, d’Isaac etde 
Jacob, Père de Notre-Seigneur Jésus-Christ; Dieu à qui il a plu, 
dans votre très-grande pitié, vous faire connaître à nous, vous 


! C’est donc inexact ce que dit Munscher, vol. I, p. 430, où il prétend 
que Tertullien était le premier qui eût rapporté la doxologie au Fils. 

? Petavius Theolog. dogm., tom. ΤΙ, de Trinit. pref. ce. I, fait très-bien 
sur ce passage la remarque suivante : « Tanta est horum verborum majes- 
las, et dignitas, ut ad commendandam Patris et Filit absolutanr Ͼquali- 
talem énstar sint amplissimi voluminis. Nam si immensus est Pater, et 
infinitus ; et hunc tamen capit et metitur Filius, æquuri cum illo necesse 
est, ac proinde infinitum et immensum esse; ut cùm extra infiniluim nihil 
sit, nihil prorsus desit ei, qui mensura est infinili.» C'est une chose 
très-concevable que Martini, dans son histoire de la divinité de Jésus-Christ, 
dit en parlant d'Irénée : « Lui-même était du reste très-borné. Le temps et 
les circonstances ont donné à cet homme dans l’Église une autorité qui sur- 
passe de beaucoup son mérite. » De même Henk. 


30 VIE D'ATHANASE LE GRAND. 


᾿ 


qui avez créé le ciel et la terre , et qui régnez sur tout, vous, 
unique et véritable Dieu , au-dessus de qui il n’y a aucun autre 
Dieu, accordez-nous aussi par Notre-Seigneur Jésus-Christ, 
que le don du Saint-Esprit règne dans notre cœur : accordez 
à tous ceux qui liront le présent écrit (il parle du sien) qu'ils 
vous reconnaissent, vous qui êtes le Dieu unique, qu'ils soient 
fortifiés dans votre connaissance, et qu’ils renoncent aux doc- 
trines hérétiques et impies.» L. IT, c. 4. On voit ici en même 
temps quelle était la forme des prières dans l’ancienne Église. 

L'exposition des vérités les plus importantes de la foi chré- 
tienne prend une autre forme dans les écrits apologétiques 
du second siècle contre les païens. Il faut cependant excepter 
la lettre à Diognitus qui a le même caractère que les écrits 
dont nous nous sommes occupés jusqu’à présent, et cela pour 
des raisons toutes particulières. La véritable doctrine de la 
divinité de Jésus-Christ et du Saint-Esprit dans l'économie 
chrétienne ne pouvait pas y être exposée et développée dans 
toute son étendue. On ne pouvait que l'indiquer, puisque les 
païens ne reconnaissaient pas Jésus-Christ comme Sauveur. 
Les Pères de l'Église qui nous ont occupés jusqu’à présent, οἱ 
qui écrivaient dans une tendance de polémique, ow ceux qui 
n'avaient pas une pareille tendance, adressaient leurs écrits à 
des chrétiens qui reconnaissaient Jésus-Christ comme Sau- 
veur; ils développaient pour cette raison la doctrine de la 
croyance à sa divinité, et ils avaient pour but de fortifier dans 
cette croyance ceux qui en étaient convaincus, . et d'amener 
ceux qui la niaient, tout en reconnaissant Jésus-Christ 
comme Sauveur, à en acquérir la conviction. Dans la polé- 
mique contre les païens qui combattaient la croyance en un 
Fils de Dieu, sans s’occuper de son importance dans la ré- 
demption , et qui trouvaient incompréhensible qu'on pût ad- 
mettre l’idée d’un Fils, puisqu'on s'élevait contrele polythéisme, 
dans cette polémique, dis-je, il s'agissait de justifier l'idée 
de l'existence d’un Fils; c’est-à-dire, il fallait expliquer com- 
ment il était possible que Dieu eût un Fils sans que par là 
l'unité de Dieu fût détruite. Il est très-vrai que cela ne pou- 


LIVRE 1. 31 


vait avoir lieu , sans parler de la manière dont le Fils se montre 
actif; mais on s’appliquait toujours bien plus à faire ressortir 
son influence sur le monde en général, influence qui intéressait 
aussi les païens, qu’à indiquer comment la nouvelle économie 
reposait sur lui. Il en est du moins ainsi chez la plupart des apo- 
logètes. Il faut probablement chercher dans cette circonstance 
la raison pourquoi l’on n'était pas très-content de leurs écrits, 
tant de leur temps que plus tard. Il paraît qu'ils devaient né- 
cessairement ne traiter les matières sur lesquelles ils écrivaient 
que sous un seul point de vue. Nous l'avons déjà dit, l'auteur 
de la lettre à Diognetus , qui était un disciple des apôtres , fait 
exception. En voici la raison : Diognetus, païen, fut puissam- 
ment ému par les mœurs dés Chrétiens , et il demanda à con- 
naître la raison qui rendait ces mœurs si belles. Les circon- 
stances étaient donc tout autres que celles dans lesquelles 
écrivaient les auteurs apologètes. L'auteur répondit naturelle- 
ment que les mœurs des Chrétiens sont une conséquence de 
leur foi, et surtout de la croyance à l’incarnation du Fils de 
Dieu pour la rédemption et pour la réconciliation des hommes. 
Il parle d'abord de l’énormité du péché qui pèse sur le genre 
humain et il démontre que celui-ci n'aurait pas pu s'en li- 
bérer lui-même. « Ayant donc montré que nous ne pouvons 
pas entrer dans le royaume de Dieu par nous-mêmes, je vous 
apprendrai que nous en devenons capables par la force divine. 
Lorsque notre iniquité eut remplie la mesure, lorsque la pu- 
nition du péché, la peine et la mort nous attendaient, lors- 
que le temps fut venu que Dieu avait désigné pour la mani- 
festation de son extrême amour et de sa clémence infinie: 
lorsque le moment fut arrivé, où il voulait nous prouver qu’il 
ne nous haïssait pas, qu'il ne voulait pas nous rejeter ni se 
souvenir de nos méfaits ,— 4? prit lui-méme nos péches sur Lui; 
il donna son propre Fils comme rançon , le saint pour les pé- 
cheurs, l’innocent pour les coupables , le juste pour les iniques ; 
l'impérissable pour ceux qui étaient périssables, l’immortel 
- pour les mortels. Car qu'est-ce qui aurait pu couvrir notre 
péché hormis sa justice?» N. IX. 


39 VIE D'ATHANASE LE GRAND, 


« Le Créateur souverain du monde, le Dieu invisible lui- 
même ἃ envoyé la vérité, le saint, l'incompréhensible habiter 
parmi les hommes, et il l’a établi dans leur cœur. Ce n’est pas 
un de ses serviteurs qu’il a envoyé aux hommes, comme on 
pourrait le supposer, ni un ange, ni quelqu'un préposé aux 
choses terrestres, ni quelqu'un auquel était confié le ciel, mais 
il a envoyé l'architecte et le Créateur du monde lui-même; celui 
par lequel il a fait les cieux et par lequel il a renfermé les mers 
dans leurs limites ; celui dont les secrets (les lois secrètes) sont 
fidèlement observés par les éléments; celui auquel la lune obéit 
quand il lui ordonne d'éclairer les ténèbres de la nuit; celui au- 
quel obéissent les étoiles qui suivent le cours de la lune; celui qui 
a mis tout à sa place et qui a renfermé toutes les choses dans 
leurs limites; — voilà quel est celui qu’il a envoyé. On pour- 
rait supposer qu'il l’a envoyé pour faire apparaître sa puissance 
et pour répandre la terreur. Mais non, il l’a envoyé pour prou- 
ver sa clémence et son amour, comme un roi envoie son fils ; 
c'est comme Dieu qu'il l'a envoyé aux hommes pour qu'il leur 
devienne utile. » Vous maintenant, concevez, dit l’auteur, pour- 
quoi les Chrétiens aiment Dieu à leur tour , et pourquoi ils lui 
restent fidèles dans les persécutions. N. VII. «Nous avons done 
appris à connaître le Père; mais si tu le connais, combien 
n'aimeras-{u pas celui qui (ἃ tant aimé? N. X.» Jésus-Christ le 
Dieu-Homme est donc représenté comme celui qui s’est donné 
en sacrifice pour nos péchés, qui les a effacés, et qui excite 
par là les hommes à l'amour pour lui. 

Jésus-Christ, Dieu lui-même, ayant fait connaître Dieu 
aux hommes, comme l'amour , est devenu le véritable maître 
des hommes. « En effet, qui, parmi les hommes, a connu 
Dieu avant qu'il n'apparût? L'auteur de la lettre représente 
donc le Sauveur comme Dieu , pour expliquer les saintes mœurs 
des Chrétiens. Nous voyons en même temps comment il a con- 
sidéré la rédemption : Dieu nous a remis nos péchés par amour 
du Fils, et dans la mort de celui-ci gît la force qui efface nos 
péchés, et qui est la récompense de la foi. 

Je vais maintenant exposer les croyances et les idées de Jus- 


LIVRE I. 39 


tin. Il écrivit contre les païens et contre des juifs. Il reprt- 
sente aux premiers Jésus-Christ comme le Logos, le créateur 
du monde, et comme la source de la sagesse si chère aux 
Grecs. 

Il représentait aux Juifs Jésus-Christ comme le Messie, en 
s'appuyant sur les prophéties de l'Ancien Testament. I parle 
cependant aussi aux premiers de ce qu'il fait surtout ressortir 
dans ses écrits destinés aux seconds, et réciproquement. Jus- 
tin n’a représenté avec clarté Jésus-Christ que comme la sa- 
gesse absolue; il ne fait mention que d’une manière vague, 
de l’idée que Jésus-Christ s’est donné en sacrifice pour les pé- 
chés du monde; et c'est pour cette raison que nous trouvons 
chez lui quelques assertions contradictoires sur ia nature su- 
périeure du Sauveur. Nous verrons encore que ses idées phi- 
losophiques contribuaient à cela extérieurement. L'idée de la 
mort expiatoire de Jésus-Christ constitue un des articles les 
plus importants de la loi chrétienne. Comme Justin ne pou- 
vait pas s’en occuper suflisamment, à cause de sa position, et 
qu'il ne pouvait par conséquent l’envisager avec assez de 
clarté, ses écrits devaient nécessairement être entachés de 
certains défauts. 

.Je vais maintenant exposer ses opinions. Il dit : Quelques- 
uns voient bien ie Christ en Jésus, mais ils le considèrent 
simplement comme un homme engendré par un autre homme. 
Je ne partage pas cette opinion et je ne la partagerais pas, 
quand même la plupart de ceux qui pensent comme moi, pen- 
seraient ainsi. Dialog. ὁ. Tryph., c. 48. D’autres disent qu'il y 
a eu une force divine dans Jésus-Christ, mais que ce n'était 
pas Dieu même. Ils pensent que le Fils de Dieu n’est qu'une 
force divine, comme le sont les anges. Ceux-ci aussi, disent- 
ils, sont quelquefois appelés δοξα,, gloire de Dieu , et hommes, 
parce que c'est par eux que la volonté du Père est transmise 
aux hommes. Ils prétendent que. cette force ne pourrait être 
séparée du Père, et qu’il en est comme du soleil qui rappelle à 
lui sa lumière quand il se couche, et qui l'emporte avec lui. 
C'est une erreur. Le Fils de Dieu est un être qui ἃ une exis- 

2. 


81 VIE D'ATHANASE LE GRAND. 


tence propre, de même que les anges. [οὐχ ὡς to τοῦ ἡλίου εὡς 
ὄνοματι μονοῦ ἀριθμειται, ἄλλαι και ἀριθμῳ ἕτερον te ἐστιν.) Tryph., 
c. 128. 

Le Fils n’est donc pour Justin ni un simple mortel, niune 
force divine sans existence personnelle, mais c’est une per- 
sonne divine comme le Père. 

Il est Fils de Dieu dans le véritable sens du mot ( «oc, 
ἸζυριωςῚ) et il n’a pas été engendré comme les hommes. Apol. I, 
ο. 21, 23. Apol. IF, c. 6. Il est le Logos de Dieu, ayant une 
existence à lui, le Logos personnel, (λογος μορφωθεις. Apol. E, 
5.) Toute sagesse humaine est une émanation de la sienne 
(σπερμα tou λογου), même celle des philosophes païens; mais 
lorsque l’époque fut venue, ce Logos divin apparut lui-même 
(τας ὁ λογος). Apol. IF, 8. Ainsi, quand il est dit : L'esprit de 
Dieu reposera en lui, l'esprit de la sagesse , du conseil et de 
la force, etc., cela ne signifie pas que cet esprit devait seulement 
Lui étre communiqué ; il reposera en lui, e’est-à-direil s'arré- 
tera en lui, et il n’y aura plus de prophètes parmi les Juifs. 
Aussi ne recut-il pas l’esprit divin lorsque celui-ei descendit 
sur lui lors de son baptême ; c'était seulement un témoignage 
de sa mission donné aux assistants. (Tryph., 6. 87, 88. ) Il 
donnait non-seulement aux païens la sagesse, mais il appa— 
raissait aussi aux Juifs. Ce n’est pas Dieu lui-même qui a ap- 
paru aux patriarches dans l'Ancien Testament, c’est son Lo- 
gos. Les théophanies qu'on y raconte sont des apparitions du 
Logos (le Père inconcevable ne peut pas apparaître fui-même. 
(Tryph., ce. 57, 61.) Il est Dieu, il est Seigneur, et il ἃ droit 
à notre adoration. (ai γραφαι προσκυνηθον καὶ θεὸν ἀποδεικνυοῦσι. 
Tryph., 6. 68. κυριος καὶ θεος Ν. 73. 1.1. θεος χαλειται, καὶ θεὸς 
ἐστι χαι ἐσται, ©. 58. 1. 1., Apol. 1, c. 63.) Il ἃ existé avant le 
monde et avant toutes les créatures que Dieu a créées par lui. 
Apol. IE, 6. Tryph., c. 48, e. 61. Il a dit à Moïse, lorsqu'il 
lui apparut dans le buisson d'épines : « Je suis celui qui suis, 
le Dieu d'Abraham , d'Isaac et de Jacob.» Apol. 1, c. 65. II 
est Dieu et le maître des armées célestes. Tryph., ce. 36. (ἢ 
est le Jéhoyah de l'Ancien Testament, le Tout-Puissant.) Si 


LIVRE 1. 35 


l'on veut s'expliquer comment le Fils procède de Dieu, on 
peut le faire sous l’image suivante: Lorsque nous pronon- 
cons un mot, nous donnons naissance à ce mot, mais cela 
n’a pas lieu de manière que ce mot soit séparé de nous (qu'une 
séparation ait lieu) et que notre raison subisse par là une di- 
minution. Nous pourrons aussi établir une comparaison avec 
le feu : une lumière peut être allumée par le moyen d’une 
autre lumière, et cette dernière reste ce qu’elle était aupara- 
vant. (C'est-à-dire le Fils prend naissance du Père, sans que 
l'essence du Père soit diminuée.) Tryph., c. 61. 

Voilà la doctrine de Justin le martyr et le philosophe. On 
a fait beaucoup d’objections pour prouver que sa croyance 
différait de celle de l'Église. Justin a réellement plusieurs côtés 
faibles ; mais il est facile de démontrer qu'il s’est contredit lui- 
même là οὐ 1] s’est trompé, etqu’il n’a d’ailleurs rien dit qui soit 
encontradiction avec la croyance de l’Église. Sa croyance et celle 
de l'Église, même dans les temps les plus récents, ne diffèrent 
réellement pas; mais il y a quelque différence entre la manière 
dont il expose ses opinions et celle que l’Église a adoptée plus 
tard. Petavius, dans sa très-savante exposition de la trinité pla- 
tonique, a déjà fait la remarque que lejuif Philo, qui apparte- 
nait à l’école platonique, a attribué les ‘héophames de l'Ancien 
Testament au Logos, qu'il considérait comme un être divin 
d’une nature inférieure’. Justin, dans l'excès de son zèle, ne 
remarqua point cet écueil et imita Philo. ἢ dit: « Quand on 
lit: Dieu descendit vers Abraham, le Seigneur parla à Moïse, 
Dieu ferma l'arche de Noé, il ne faut pas croire que c'était Dieu 
lui-même; car l’ineffable Père et maître de l'univers n’a jamais 
apparu, il ne va pas d’un endroit à l’autre, etc., il demeure 
toujours à la même place, qu'il importe peu de connaître ; il 
voit tout et il entend tout, non pas par des yeux et par des 
oreilles, mais par une force inconcevable. Il voit tout, il en- 
tend tout, et rien ne lui reste caché. Il ne se meut pas, et les 
propriétés de l’espace ne sont pas applicables à son être. Il n’est 


À Theolog. dogmat., de trinitate , 1. 1. c. 2. 


36 VIE D'ATHANASE LE GRAND. 


pas renfermé dans l’anivers entier, puisqu'il existait déjà avant 
la création de l'univers. Il ne peut donc pas apparaître à quel- 
qu'un, ni parler à quelqu'un, et il ne peut pas être vu dans 
une petite partie de la terre.» Tryph., c. 127. 

En un mot, Justin veut dire que la gloire du Père est trop 
grande, pour qu’il puisse apparaître sous une forme limitée. 
C’est là l'argument principal employé par Justin pour démon— 
irer aux Juifs la divinité de Jésus-Christ. Il dit : «Le Père ne 
peut pas apparaître, comme vous en convenez vous-mêmes , et 
Dieu ἃ cependant apparu.» Il en tire la conclusion que c’est un 
autre que le Pèrequia apparu, que c'est le Fils. Maisilne remar- 
que pas qu’il se contredit lui-même. Il dit que Dieu le Père ne 
peut pasapparaître, parce qu'ila existé avant la création, avant 
son œuvre. Mais il dit aussi tout cela du Fils. Celui-ci existait 
de même avant la création, puisqu'elle a été faite par lui, et il 
est le maître des armées célestes : Justin devait donc croire que 
le Fils pouvait aussi peu apparaître que le Père, puisque toutes 
les raisons qui rendaient impossible {selon lui) l'apparition du 
Père, existaient aussi pour le Fils. Voilà la première remarque 
que j'avais à faire. Je vais maintenant m'occuper de la seconde. 
Pour démontrer bien rigoureusement qu’il doit y avoir encore 
une seconde personne divine, Justin élève tant la première, 
qu'il faudrait croire que la seconde n’est pas divine si l’on ne 
voulait faire attention qu’à sa démonstration. Il s’embrouille 
donc dans ses démonstrations, et il arrive précisément là ou 
il ne voulait pas arriver. Maïs cela nous prouve aussi qu’il 
u’aurait pas admis comme justes les conséquences qu’on pour- 
rait tirer de sa démonstration. L’équité demande donc qu’on 
ne considère que ce qu'il voulait démontrer, et non sa dé— 
imonstration elle-même ni les conséquences qu'on pourrait en 
tirer. Sa malheureuse démonstration même prouve qu’il voyait 
en Jésus-Christ un Dieu véritable; mais les points qu'il consi- 
dérait comme ne pouvant pas être niés par les Juifs, ne pou- 
aient pas servir de base à la démonstration de la croyance 
chrétienne au Fils de Dieu. Il ne faut donc pas confondre la 
doctrine de Justin avec les arguments qu'il a employés pour 


LIVRE 1. 91 


établir cette doctrine. Je pourrais encore citer d'autres pas- 
sages où Justin est tombé dans de pareilles contradictions et où 
le résultat de son argumentation était tout autre que celui au- 
quel il avait voulu arriver. Il dit (Apolog. IE, c. 6) : « Son Fils, 
qui est le seul qui porte le nom de Fils dans la véritable signi- 
fication de ce mot, le Logos, qui existait avant toutes les créa- 
tures, qui était avec lui et qui commença son existence, 
lorsque tout fut créé et disposé au commencement; ce Fils 
s'appelle Jésus-Christ, parce que Dieu a tout sacré et ar- 
rangé par lui; son nom est incompréhensible, comme le nom 
de «Dieu,» qui n’est pas un véritabie nom, mais qui exprime 
un être incompréhensible de l'existence duquel l'esprit humain 
a cependant la conscience.» Justin dit dans ce passage que le 
nom de Jésus-Christ est incompréhensible, et il ly explique 
cependant et cherche à en faire connaître la signification. Le 
nom du Père est le seul qu’il n'ait pas cherché à expliquer. I 
parle aussi de la naissance de Jésus-Christ et il dit qu’elle ἃ 
eu lieu immédiatement avant la création du monde ; mais il dit 
en même temps le contraireen avançant qu'il était avec le Père. 
exprime donc d’un côté l’opinion que le Fils a été éternellement 
avecle Père et il dit d’un autre côté qu’il naquit avant la création 
du monde; il y a là une contradiction manifeste. On a voulu 
conclure de ce que Justin parle de la naissance du Logos comme 
ayant précédé immédiatement la création, qu'il n’attribuait 
pas au Logos une existence distincte et éternelle. Mais chacun 
doit concevoir combien cela est injuste. On ne devrait pas se 
hasarder de tirer de pareilles conclusions de l’imperfection de 
l'exposition de Justin, qui n’exprime pas bien ses propres 
idées. Je suis bien loin de vouloir blämer Justin à cause de 
l'imperfection de ce qu’il a écrit. C'était un premier essai de 
parler savamment du Fils de Dieu et de l'expliquer ; le plus 
grand esprit y pouvait tomber dans des erreurs. Il résulte de 
l'ensemble, que Justin veut représenter le Fils comme véri- 
table Dieu, qui est un avec le Père et qui est cependant dif 
férent de lui; il le dit réellement Dieu; mais son exposition a 
des lacunes et des défauts, 


98 VIE D'ATHANASE LE GRAND. 


Justin parle aussi du Saint-Esprit, et il dit qu’il est adoré 
avec le Père et le Fils. Apol.E, n. 18. « Nous adorons le créa- 
teur de l'univers; en second lieu le Fils, et en troisième lieu 
l'Esprit prophétique. » Il dit cela pour défendre les Chrétiens 
qu'on accusait d'athéisme. On ἃ voulu en conclure que Justin 
considérait le Fils et l'Esprit comme inférieurs au Père, puis- 
que, prétend-on , il établit une véritable hiérarchie en disant, 
en second lieu, en troisième lieu. Je ne puis pas concevoir 
comment Justin aurait pu trouver des degrés hiérarchiques 
dans l’adoration. L’adoration ne saurait admettre un plus ou 
un moins ; celui qui est moins adoré qu'un autre n’est pas adoré 
du tout ;ilne peut pas avoir d'augmentation oudediminution". 
Justin s'est donc servi de cette expression pour montrer aux 
païens d’une manière bien claire et bien évidente que les 
Chrétiens adoraient un être suprême et que leur Dieu, bien 
loin de n'être pas un Dieu, consistait même en trois personnes. 
Il se servit des expressions «en second lieu, en troisième 
lieu » pour y fixer surtout leur attention. Justin ne pouvait 
d'ailleurs, pas plus que nous, prononcer leurs trois noms en 
même temps, mais il a dû le faire successivement, d’après cette 
loi de l'Esprit, en vertu de laquelle une pensée doit succéder à 
l’autre. Il voulait peut-être aussi indiquer que Dieu est la source 
du Fils et de l'Esprit, pour éviter laccusation de polythéisme. 

Il résulte d’ailleurs non-seulement du passage que je viens 
de citer, mais encore de Tryph., c. 46, que Justin considérait la 
personne du Saint-Esprit comme différente dela personne du 
Père et de celle du Fils. Justin y explique le psaume 24, et il 
fait la remarque que dans mots : Quis estiste rex gloriæ? ilest 
indiqué que quand Jésus-Christ reviendrait au ciel après avoir 
accompli la rédemption, les anges, ne croyant voir en Jui 
qu'un simple mortel, demanderaient : Quis est iste rex glo— 
riæ, etc. Le Saint-Esprit répond en son nom ou en celui du 
Père: «Ce roi est le Seigneur de la gloire lui-même.» On re- 


1 Athanase lui-même dit en parlant du Père « en premier lieu, » du Fils 
ν en second lieu, » et de l'Esprit « en troisième lieu. » 


LIVRE I. 39 


présente ici toujours le Père, le Fils et l'Esprit comme autant 
de personnes distinctes. On nesauraïit en douter. On peut com- 
parer à ce qui a été dit, ce qu'il dit de la célébration du sacre- 
ment de l’eucharistie, où il explique que des prières de re- 
connaissance sont offertes à Dieu par Jésus-Christ dans le 
Saint-Esprit. On trouve partout cette distinction. Tillemont ἃ 
supérieurement bien décrit, d’après les idées de Justin, l’acti- 
vité du Saint-Esprit dans l'Église comme une force divine qui 
éclaire et ranime. 

Nous arrivons maintenant à Tatien, disciple de saint Justin. 
ἢ est à supposer, d'après quelques passages des écrits de Ta- 
tien, où il déplore nos péchés ayec une profonde douleur, que 
s'il avait parlé de la rédemption , il l'aurait fait avec la plus 
grande distinction. Tatien dit : Immédiatement après la créa- 
tion , l'homme vécut d’abord avec Dieu dans le commerce le 
plus intime; l'Esprit divin était en lui et il le maintenait (il 
servaît d'ailes à son âme, comme dit Tatien). Mais l’homme 
perdit les ailes de son âme par le péché, et, retombé sur la 
terre, privé du commerce céleste, il ne vécut plus qu'avec les 
choses terrestres. Ses ailes ressemblent à celles des poulets qui 
montrent bien le désir de s'élever dans les airs, mais qui re- 
tombent aussitôt par suite de leur impuissance. Π ne resta à 
l'homme que quelques étincelles d'un esprit supérieur et son 
esprit tomba dans les ténèbres. Apolog., c. 13, 14, 20. 

Jésus-Christ nous a libéré de ce sinistre état, en devenant 
notre maître et notre modèle. (τὴν τοῦ λογου μιμησιν ἄν ἀγεν-- 
νηθεις, nou τὴν τοῦ ἀληθους χαταληψιν πεποιημενος.) ΠῚ nous ἃ ra- 
chetés par sa passion, qui nous a rendu son Esprit. Tatien 
exprime évidemment cette idée, en appelant le Saint-Esprit 
serviteur du Dieu souffrant {daæxovoy του πεπονόοτος θεουῚ, c. 13. 
C’est de cette manière, d’aprèsles idées de Tatien, que l’homme 
a été régénéré et qu'il est rentré dans la communauté de Dieu. 
Dans le passage que nous venons de citer , on voit aussi claire- 
ment quelle opinion Tatien avait du Rédempteur. Il l'appelle, 
c. 21,« Dieu sous forme humaïine.)» θεος ἐν ἀνθρωπου μορφη.) Le 
Rédempteur est le Créateur de tous les êtres, des anges et des 


40 VIE D'ATHANASE LE GRAND. 


hommes, celui qui procéda de Dieu avant la création. 17 estbon 
par nature, etnon, comme les anges etles hommes, par la liberté}. 
Il ἃ tiré son existence du Père, comme la lumière naît de la 
lumière ; il n’y a pas eu de séparation (dans l'essence du Père), 
et le Fils ne fait qu’un avec le Père. Voici le passage où Tatien 
développe davantage ses idées sur la naissance du Fils de Dieu : 
« Dieu était au commencement; nous savons que le commen- 
cement était la puissance spirituelle (τὴν de ἀρχὴν λογου δοναμιν 
παρειληφαμεν)ὴ. Car le Tout-Puissant, l'auteur de tout était 
seul par rapport à la création. Mais, comme tous les êtres vi 
‘ sibles et invisibles ont leur existence en lui, tout était avec 
lui, car en lui le Logos existait aussi par sa puissance spiri- 
tuelle. Celui-ci eut l'existence par un simple acte de la volonté 
de Dieu. Mais le Logos (le Verbe) n’alla point dans le vide, car 
il est appelé le premier-né du Père. Nous sayons qu'il est le 
créateur du monde. Il obtint l'existence par communication et 
non par séparation. Car ce qui a été séparé n’est plus féuni 
comme auparavant. Mais celui qui participe à la divinité du 
Père, et qui gouverne le monde, ne pouvait pas priver d'une 
partie de son essence celui de qui il tient son existence. En ef- 
fet, comme on peut allumer plusieurs lumières au moyen d’un 
flambeau , sans que ce flambeau subisse la moindre perte, de 
même le Logos, procédant de la force du Père, ne priva point 
le Père du Logos.» C. 5. Pour bien éomprendre ce passage 
qui a souvent été mal interprété et dans lequel on a voulu 
trouver une signification entièrement en opposition avec les 
vues de Tatien , il faut remarquer qu'il dit, e. 4, que le chré- 
tien n’adore rien de fini ou de terrestre, qu’il n'existe qu'un 
seul Dieu, et que lui seul, qui a créé le monde dont les païens 


1 C. 5. ὃ μεν οὖν λογος προ τῆς τῶν ἄνδρων χατασχευὴς ἀγγελῶν δημιουρ- 
vos γίνεται. To δὲ ἔχατερον τῆς ποιήσεως εἶδος αὖτε ξουσιον γεγονε; τ΄ ἀγαθου 
φυσιν μὴ ἐχον ὅπλην μόνον παρα τῷ Jew : Dieu seul est bon par sa nature; 
les deux membres de la création, les anges et les hommes ne le sont que par 
l'usage du libre arbitre. Jésus-Christ est donc désigné ici comme Dieu avec le 


Père. Je suis fort étonné que les célèbres historiens du dogme ne fassent pas 
mention de pareils passages. 


LIVRE 1. 41 


adorent quelques parties, est adorable. Tatien montre ensuite, 
ce. 4, de quelle manière le monde a été créé par le Logos de 
Dieu, etil diten terminant : «Car la matière n’est pas sans com- 
mencement comme Dieu, et elle n’a pas une puissance égale à la 
puissance divine, comme si elle était sans commencement, mais 
elle aété créée par le créateur de l'univers et par aucun autre.» 
Tatien ne dit donc quele Logos procéda du Père, queparce qu'il 
veut montrer que Dieu est seul créateur du monde puisqu'il 
l'a créé par son Logos. Pour arriver à ce but , il suppose que 
Dieu ἃ d’abord été seul, puisque le Logos ἃ son existence en 
Dieu et non en lui-même ; il faudrait admettre un polythéisme, 
s'il en était autrement. Considérant ainsi le Père comme le 
principe du Fils , il se sert, pour expliquer comment le Fils 
procède du Père, de certaines expressions où il parle du Logos 
comme s’il avait pris existence à une époque déterminée, sans 
cependant admettre qu'il y ait eu une époque où le Logos n'eût 
pas encore existé tel qu'il est. Tout le monde fera d'ailleurs 
la remarque que Tatien, en disant que Dieu est l’auteur du 
monde, et en désignant ensuite le Logos comme ayant créé 
le monde, l’oppose à tout ce qui est fini, et l'appelle Dieu avec 
le Père. 

On suppose ordinairement que les Pères de l'Église qui ap- 
partenaient à l'école de Platon , ont considéré le Logos comme 
un être divin inférieur {suivant les idées de Platon et de Phi- 
lon), et l'on s'appuie sur les passages que je viens de citer. 
Mais Tatien se montre très-souvent anti-platonique, non- 
seulement en rejetant la doctrine platonique de l'existence 
éternelle de la matière, mais aussi en désapprouvant la doc- 
irine de l’existence de l’âme du monde. Si Tatien avait consi- 
déré le Logos comme les Platoniciens {je fais ici abstraction 
de la question de savoir si le Logos, selon Platon et Philon, 
est un être personnel), il aurait aussi dû croire que le Saint- 
Esprit est l’âme du monde, comme le croient les Platoniciens. 
Mais Tatien dit expressément que l'âme du monde n’est qu’un 
esprit inférieur et il la compare à l'âme humaine. Il admet 
que dans l'homme , outre l'âme, il existe encore un reuux, 


Dar 
Der 


12 VIE D'ATHANASE LE GRAND. 


ce qu'il Υ a de divin en lui. Ce πνευμα est un don du Saint- 
Esprit qui continue l’œuvre de Jésus-Christ. Le Saint-Esprit 
diffère de l'âme du monde comme le πνευμα chez le chrétien dif- 
fère de la ψυχη. Tatien, ayant des opinions différentes de celles 
des Platoniciens sur ce qui concerne le Saint-Esprit et l’âme du 
monde , ne partage pas non plus leur opinion sur le Logos. IL 
en parle d’ailleurs tout autrement que les Platoniciens. J'ai 
donc montré que Tatien n'a pu voir dans l'âme du monde 
qu'un esprit inférieur et non le Saint-Esprit‘. 

Nous allons maintenant nous occuper d’Athanagore. Sans 
taduire en entier le dixième chapitre de sa Presbeia, j'en 
rapporterai les idées principales et quelques passages du reste 
de ses écrits, dans lesquels on remarque l'influence du Plato- 
nisme bien plus que dans ceux de Justin et de Tatien. Voici ce 
qui m'a paru le plus remarquable : «Nous croyons, dit-il, en 
un Dieu éternel et invisible, non soumis aux souffrances, qui 
ne peut pas étre compris par nous; son Logos seul le comprend 
(vo μόνῳ καὶ λογῳ χταλαμβανομενον ; je crois que les mots veus 
et λογος se rapportent au Fils de Dieu et non à l'esprit de 
l'homme ; car, c. XXIV, le Fils de Dieu est aussi appelé vous 
et λογος ; ce passage n'aurait d’ailleurs aucun sens). Il dit en— 
core : « ἢ ne faut pas concevoir le Fils de Dieu comme les fils 
des dieux (païens) , (il n’est pas un être inactif et venant du 
dehors, mais il a une existence basée sur le Père, et il est 
dans des rapports nécessaires avec le monde). Car il est le 
Logos de Dieu dans le sens idéal et dans le sens réel {εν édèæ 
ro évepyeux ) : toutes les choses ont été faites d’après lui et par 
_ lui,» c’est-à-dire, le Logos porte en lui l'idée de toutes les 
. Choses (d’après lui) et il les façonne toutes d’après cette idée 
: (par lui). (Le texte porte προς et dix ; προς n’est pas ὑπο, comme 
‘ on l'a souvent supposé ; car Athanagore dit autre part : ὑφ᾽ οὐ 
᾿ (θεου) γεγενηται το παν, dix τοῦ λογουὴ. 
= Le Fils est la première création du Père, mais il ne faut 


* Munscher, dans son histoire du dogme, vol.1, p.442, paraît admettre leur 
identité, Il est du moins évident qu'il ne sait qu’en penser 


LIVRE I. 43 
pas s’imaginer qu'il a pris existence à une époque déterminée; 
car Dieu existe de toute éternité, puisqu'il est l'intelligence 
(absolue) ; il avait donc aussi un Logos en lui, puisqu'il est éter- 
nellement 2oyxov. Ce Logos procéda du Père portant en soi 
l'idée de toutes les choses et l’imposant à la matière informe. 

Le Fils n’a pas été par là séparé du Père; car le Père est 
dans le Fils et le Fils est dans le Père, et ils ne font qu'un. 

Cette unité consiste dans l’unité et dans la force de l'Esprit. 
Esprit est divinité, comme très-souvent chez les anciens. 

Qui donc pourrait nous croire athées , nous qui croyons en 
Dieu le Père, θεὸν πατερα, en Dieu le Fils , Geov οἷον, et à l'Es- 
prit, et qui montrons leur force dans l'unité et leur diffé- 
rence dans l’ordre? Athanagore explique ce qu'il veut dire 
par « force de l'unité, » c. 24, où il dit que Dieu, son Fils 
et l'Esprit sont un κατὰ δυναμιν; δυναμις est divinité. La diffé 
rence dans les personnes, est ce que Justin a appelé différence 
dans le nombre. Voilà quelle est la doctrine d’Athanagore sur 
la Trinité. Si quelqu'un y trouve des différences essentielles 
avec la doctrine de l'Église dans les temps plus récents, c’est 
qu'il veut en trouver. 

Comme les idées de Théophile sont exactement les mêmes 
que celles des apologètes dont je viens de parler, je n’en dirai 
que quelques mots. Théophile est le premier qui ait formelle- 
ment énoncé la distinction entre le λογος eva θετος et le λογος 
πρόφοριχος ; nous l’avons déjà trouvée cette distinction dans les 
opinions de ceux de ses contemporains dont nous nous sommes 
occupés. Théophile est aussi le premier qui ait employé le 
mot rpac, mot qui désigne une chose aussi ancienne que 
l'Église. Nous allons revenir bientôt sur cette distinction 
entre 16 λογος προφοριχος et ἐνδια θετος. 

Qu'il me soit permis de citer ici un passage de Tertullien , 
qui s'accorde avec ce que nous avons vu dans les quatre apo- 
logistes déjà nommés , pour que je ne sois pas obligé de reve- 
nir plus tard sur des choses qui ont déjà été traitées ici. Le 
voiei : « Quelques-uns ont traduit le commencement de la 
Genèse comme suit : « Au commencement Dieu a créé le 


L4 VIE D'ATIANASE LE GRAND. 


Fils. » Mais des raisons basées sur ce que Dieu était avant la 
création jusqu'a ce qu'il eût créé le Fils, me déterminent à 
l'entendre autrement. Avant tout, Dieu était seul; il était pour 
lui monde, espace et tout. Il était seul en ce sens que rien 
n'existait en dehors de lui. Mais il n’était pas seul sous un 
autre rapport, car il avait la pensée en lui, puisque Dieu est 
pensant (rationalis). La pensée était en lui, tout tient donc 
son existence de lui. Cette pensée est son sens. Les Grecs la 
nomment λογος (pensée, ratio). Logos veut aussi dire verbe. 
Par suite d’une traduction erronée, il est déjà passé en usage 
chez nous de dire : Au commencement le Verbe était avec Dieu, 
saint Jean, 1, quoique l’on doive considérer la pensée comme 
antérieure. Dieu ne parlait pas au commencement, mais il 
pensait ; la parole tire d’ailleurs son existence de la pensée, de 
manière que celle-ci lui est antérieure et qu’elle la produit. 
Mais cette traduction erronée ne change rien au fond de la 
chose. En effet, Dicu, quoiqu'il n'eût pas encore envoyé 
son Verbe, l'avait cependant en soi et dans sa pensée, 
pendant qu'il réfléchissait en silence sur ce que son Verbe 
allait bientôt prononcer. Et en réfléchissant et en disposant 
intérieurement, il le fit Verbe, puisqu'il s’occupait avec soi- 
même par la parole. Pour que tu me comprennes plus facile- 
ment, il faut te considérer toi-même comme une image de 
Dieu et sa ressemblance. Tu as la pensée en toi, puisque tu 
es un animal pensant, non-seulement fait par un maître 
pensant, mais aussi animé par son être. Remarque mainte— 
nant que la même chose se passe en toi lorsque tu l’occupes 
de toi-même. Ce que tu penses est parole , ce que tu imagines 
est pensée. Il faut que tu la prononces en toi, et lorsque tu la 
prononces, c’est le Verbe qui parle avec toi. La pensée est en 
‘lui ; tu penses par lui, lorsque tu parles, et tu parles en lui 
lorsque tu réfléchis. C'est ainsi que le Verbe est en toi un se— 
cond être ; car tu parles avec lui en réfléchissant , et tu penses 
par lui lorsque tu parles : le Verbe est un autre en toi. Cela 
n’aurait-il pas lieu à plus forte raison en Dieu dont tu es l'i- 
mage et la ressemblance ; lui aussi a la pensée en lui, et dans 


bec. 


LIVRE I. 45 


la pensée est le Verbe. Ce n’est donc pas à tort que j'ai supposé 
que Dieu n'était pas seul, même avant la création de l'uni- 
vers, puisqu'il avait en lui la pensée, et dans la pensée le 
Verbe , qui était en lui un second lorsqu'il tenait conseil avec 
soi-même. Cette force, une disposition (dispositio) intérieure 
de la pensée divine , est aussi nommée sagesse dans l'Écriture 
Sainte. Car, qu'est-ce qui est sage, si ce n’est la pensée et le 
Verbe de Dieu ? Écoute donc aussi la Sophia, la seconde per- 
sonne divine. D'abord : « Dieu me créa au commencement 
Pour ses fins; il me créa avant de créer le monde, etc. ; » 
c'est-à-dire il créa d'après sa pensée. Reconnais maintenant 
comment elle porta secours après s'être séparée : « lorsqu'il 
disposa les cieux, j'étais avec lui, etc.;» car aussitôt qu'il se 
fût décidé à donner une existence et des formes particulières 
à ce qu'il avait disposé dans sa pensée, par la parole de la So- 
phia , il donna aussi existence au Verbe , qui avait insépara— 
blement avec lui la pensée et la Sophia , pour que l'univers fût 
créé par lui, qui l'avait déjà imaginé et disposé , et qui l'avait 
même déjà fait , c'est-à-dire relativement à la pensée de Dieu. 
Il ne manquait plus à l'univers que de recevoir ses formes et 
ses propriétés particulières. Le Fils prit aussi sa forme et 
son ornement , le son et la parole, lorsque Dieu dit : « Que 
la lumière naisse. » 

Voilà la création parfaite du Fils, lorsqu'il procéda de la 
divinité , lorsqu'il naquit d’abord pour la pensée sous le nom 
de Sophia (comme le passage le prouve) : «Dieu me créa au 
commencement de ses œuvres , » «ensuite aussi pour l’acti- 
vité : » « lorsqu'il préparait les cieux , j'étais avec lui. » (Adv. 
Prax., c. 5-7.) 

Munscher dit, vol. 1, p. 427 : « Les idées de Tertullien 
nous son( suflisamment expliquées par ce passage. Dieu réflé- 
chit et il forma le plan du monde par sa raison. ίλογος ἐνθια-- 
θετος.) Lors de la création, Dieu dit : « Que la lumière se 
fasse ! et le Logos procédant de lui prit une existence particu- 
lière ”. » Je suis loin d'approuver cette erreur. 


ὁ Petar. de trinit. 1.1, c. 9, dit: « λογον ἐγδιαθετον hoc 254 inlimum, ef 


46 VIE D'ATHANASE LE GRAND. 


Parexas nia la personnalité du Fils comme contra’re à lu 
pité de Dieu. Tertullien chercha donc à prouver cette person- 
ualité et à démontrer que l'unité de Dieu n’est pas détruite 
quoique le Fils de Dieu soit une personne différente du Père, 
puisque le Fils ἃ son origine dans le Père. Le contenu du pas- 
sage que nous avons cité nous apprendra, comment il faut nous 
expliquer cela. 


inclusum in Dei visceribus fuisse dicit antequam gignerelur. Nondum ergo 
Filius dicebatur, sed idem erat ac Pater; nempe ipse ejus mens et sapientia, 
χανε tum protulit, cum procreandæ universilatis consilium cepit. » 1. I. 
c. 5. lla sermo divinus ad saphia in Dei sensu, ac dispositione, veluti 
Præparalus ex oOmni œæternitate, non prius subsiantiæ suæ proprietatem 
accepil, quam hanc rerum universilatem creare instituit. C’est de ce grand 
jésuite que datent contre plusieurs Pères de l’Église les plaintes qui ont été 
formulées dans ces derniers temps. On a admis ses erreurs; mais on n’a fait 
aucune mention des excellentes choses qu'il dit en même temps pour la 
défense de la foi catholique. Mais on doit réellement être étonné de voir jus- 
qu'ou il va. Il n’est pas loin de reprocher à Athanase d’avoir attribué fausse- 
ment un passage à Ürigène, parce que ce passage ne répond pas à sa manière 
de voir quant à la doctrine d'Origène. (Voyez entre autres c. 4, n° 7.) Un peu 
plus loin il blâme Dionyse d'Alexandrie, sachant cependant fort bien que 
celui-ci s'était justifié , et il dit qu’il avait montré que ses doctrines étaient 
d'accord avec les doctrines de l’Église, qu’il l'avait du moins prétendu. Τῇ 
le laisse donc incertain si Dionyse n’a pas été de mauvaise foi. On remarque 
en cela certaine passion que Petare montre aussi dans son jugement sur 
certains Pères vornicéens de l'Église. Ceci saute d'autant plus aux veux, 
qu'il profitait des moindres passages des autres Pères non philosophes, pour 
montrer leur concordance avec l'Église. Ce que Georges Bullus dit dans la 
préface de sa Defensio fidei, qu'il a été, avec intention, injuste contre 
quelques Pères vornicéens pour faire bien ressortir que l'infaillibilité de 
l'Église est nécessaire, est aussi peu fondé que ce que dit le Socinien Sand. 
1. IT. enuclat. hist. eccl., qui prétend que Petarius a démontré que la doc- 
trine arienne était celle de l’Église dans les premiers temps. Brekschneïder 
a dit quelque chose de pareil dans ses Prosélytes. Qu'on lise seulement De 
trinit præf , e. στ, pour être convaincu du contraire. Je crois que Petarius a 
donné trop d'importance à la découverte que quelques Pères étaient partisans 
de la philosophie platonicienne, 11 arrive souvent qu’on va trop loin dans la 
joie qu’en ressent à découvrir de semblables faits, et qu’on les appuie invo- 
lontairement sur des raisons qui n’ont pas la moindre valeur. Que doit-on 
penser quand Petarius dit que le Fils était préparé er omni ælternitate? E 
aurait donc été préparé après que toute une éternité se füt écoulée ! 


LIVRE I. 47 


Si nous voulions supposer qu'il fallüt prendre au pied de la 
lettre ce que Tertullien dit, nous devrions aussi admettre que 
Tertullien a considéré Dieu comme un véritable dieu du paga- 
nisme. Mais rien ne justiferait une pareille supposition. Dicu 
tient conseil avec lui-même, forme un projet du monde, ar- 
range et dispose, et lorsque tout est suflisamment élaboré, il 
commence à exécuter ce plan, comme un architecte. Tout se 
passe successivement comme chez les hommes. 

Pouvons-nous nous imaginer que Tertullien ait eu une idée 
aussi absurde de Dieu ? Il faut que nous n’y voyions qu’une nar- 
ration de la création du Logos; cette narration ne pouvait être 
exposée que successivement; ce qui se trouve éternel en Dieu 
est-décrit comme se développant dans le temps. 

ll est aussi bien évident que si nous admettons qu'il n’y ἃ 
réellement pas eu de cônseil en Dieu, nous ne devons pas 
moins admettre que le Logos a été éternellement ce qu'il 
paraît être seulement devenu d’après la narration de Tertullien. 
Dieu serait non-seulement présenté dans des relations de temps, 
si l’on ajoutait foi à l'apparence, mais il y aurait aussi un chan- 
gement réel en Dieu, puisque la pensée deviendrait une per- 
sonne dans le temps, changement qui n’aurait pas seulement 
affecté le Fils mais aussi le Père, dont la pensée serait devenue 
une personne. Nous devons aussi rejeter ces idées grossières 
que nous devrions nécessairement attribuer aux Pères, si nous 
voulions considérer la distinction entre le Logos προφοριχος et - 
ἐνδιαθετος comme on le fait ordinairement; les Pères ne les 
avaient réellement pas. Sans entrer dans de plus longues ex- 
plications sur leurs idées de la divinité, je m'appuierai exclu- 
sivement sur Tertullien lui-même qui dit expressément dans 
son écrit contre Parexas c. 27 : Cœterum Deum immutabilem et 
informabilem credi necesse est, ut æternum. ΠῚ dit cela du Fils de 
Dieu pour combattre l'opinion d’après laquelle il se serait 
transformé en homme lors de son incarnation. Il dit ici que 
Jésus-Christ ne peut pas changer puisqu'il est Dieu et éternel. 
Il se contredirait donc lui-même s’il voulait soutenir dans le 
même livre, que ce qui était d’abord la pensée de Dieu s'est 


48 VIE D'ATHANASE LE GRAND. 


transformé en une personne lors de la création du monde, 
Tertullien annulerait aussi dans ce cas le principe posé par 
lui-même, que Dieu est éternel et immuable. Tous ceux qui 
comprennent les systèmes gnostiques, prétendent que Valentin 
n'a pas voulu indiquer un développement successif qui aurait 
eu lieu en Dieu dans le temps, par sa série d'Éons, mais qu'il. 
a seulement représenté, sous une forme historique, ce qui sc 
trouve éternellement en Dieu. Pourquoi donc quelques-uns se 
permettent-ils de traiter avec si peu d'équité Tertullien et les 
apologètes grecs? Dans des temps modernes, on a dit,enparlant 
comme Tertullien de l’homme comme ressemblance de Dieu : 
Comme le moi contemplatif et le moi objet de cette contempla- 
tion, se distinguent et sont cependant réunis dans l’acte de la 
contemplation, il en est de même de Dieu, chez lequel il y a 
Trinité pour la même raison. Si quelqu'un cherchait à expli- 
quer cetie opinion plus longuement, comme Tertullien l’a fait, 
serait-on en droit de lui reprocher qu'il considère deux per- 
sonnes divines comme ayant été créées plus tard? Certes, per— 
sonne n'hésiterait de considérer un pareil reproche comme 
irréfléchi. Il me paraît en être de même pour ce qui concerne 
Fertullien. | | 
Il faut donc s'expliquer la chose de la manière suivante : le 
Logos ἐνδίαθετος doit nous rappeler que le Fils a son origine 
dans le Père, et le Logos προφοριχος nous indique qu'il a créé 
le monde; il était toujours égal à lui-même; comme ἐνδισθετος 
il n'est considéré que dans le Père, comme προφοριχος il est 
considéré en même temps dans le Père et dans le monde. 
Nous allons maintenant examiner tout le passage avec le 
plus grand soin et prouver jusqu’à l'évidence que Tertullien ἃ 
enseigné que le Logos a une personnalité éternelle. Tertullien 
distingue une double création du Logos, l’une comme Logos 
et l’autre comme Fils; il devint déjà personne par la première 
création; mais ce n'est qu'après la création du monde que 
Tertullien l'appelle Fils, ce qui est en vérité une idée très-sin- 
gulière. Il dit que Dieu étant seul au commencement, c'est-à- 
dire (c'est ainsi qu'il l'explique) relativement à ce qui aurait 


LIVRE I. 49 


pu exister en dehors de lui; mais qu’il n'était pas seul relati- 
vement à lui-même, puisqu'il avait son Logos en lui. L'homme 
nous présente une analogie qui peut rendre cela plus clair; il 
pense et il parle avec lui-même. Tertullien continue : « Cela 
n'aurait-il pas lieu à plus forte raison dans Dieu, dont l’homme 
est l’image et la ressemblance? Quanto ergo plenius hoc agitur 
in Deo? Comment devons-nous expliquer le mot plenius? De— 
vons-nous peut-être nous imaginer que Dieu ait besoin de plus 
de temps que l'homme, parce qu'il est plus grand que lui? On 
paraît interpréter le mot de cette manière, ou bien n’y faire 
aucune attention. Cette expression ne saurait avoir d'autre 
signification que celle-ci : la pensée de Dieu n'est pas une 
simple pensée; c’est une personne; en l'interprétant ainsi on 
peut concevoir que Tertullien ait écrit cela contre Praxeas, 
qui ne croyait pas à la personnalité du Logos. Tertullien «it 
ensuite : « Ce n'est donc pas sans raison que j'ai supposé que 
Dieu n'était pas seul, même avant la création de l'univers, 
puisqu'il avait en lui la pensée, et dans la pensée le Verbe qui 
était en lui un second, lorsqu'il tenait conseil en lui-même, » 
quem secundum a se faceret agitando intra se. Tertullien conti- 
nue ainsi : « Cette force, disposition intérieure de la pensée 
divine, est aussi appelée sagesse dans l'Écriture sainte. 
Écoute donc aussi la sagesse, la seconde personne créée : ut 
secundam personam conditam. Le Logos était donc déjà créé 
et il était devenu une personne comme ἐνδίαθετος, mais il 
n'existait encore qu’en Dieu. Après la création du monde il 
existe aussi, pour ainsi dire, en dehors de Dieu : « Reconnais 
maintenant comment elle (la sagesse) porte secours après 
s'être séparée : « Lorsqu'il disposa les cieux j'étais avec lui. » 
Tertullien résume ensemble le tout en terminant : « Voici la 
création parfaite du Fils, qui a d'abord été créé pour la 
pensée sous le nom de Sophia, et qui fut créé ensuite pour 
l'activité. » Conditus ab eo primum ad cogitatum in nomine 
Sophiæ — dehinc generatus ad effectum. n’y a aucune dif- 
férence entre conditus et generatus, de manière qu’on pour- 
rait croire que conditus se rapporte à la pensée et generatus à 
ATHAN, T. I. 3 


50 VIE D'ATHANASE LE GRAND. 


Ja personne. L'auteur s'est servi des mêmes expressions en 
parlant de la création du Logos, lorsqu'il n’y avait encore 
que Dieu seul 2x sensu scilicet CONDENS et GENERANS. La pensée 
de Dieu était donc la création du Logos (personnel). 

11 devient bien évident par l’écrit de Fertullien contre Her- 
mogène, qu'il considérait le Logos intérieur comme une per— 
sonne. il y prouve que la matière tient son origine de Dieu, 
en disant que le Logos lui-même provient de lui. Siemim intra 
Dominum, quod ex ipso, et in ipso fuit, sine initio non fuit; 
Sophia scilicet ejus exinde NATA et CONDITA, ex quo in sensu 
Dei ad opera mundi disponenda cœpit agitari, multo magis non 
capis (052 ἐνδέχεται, n'est pas possible) sinè utio quidquam 
esse, quod extra Dominum fuerit. Lest iei évidemment question 
du Logos evhaberes. Tertuilien dit qu'il naquit et qu'il a été 
procréé; expressions qui re peuvent être employées que quand 
il est question de personnes. Il résulte encore d'un passage cité 
plus haut que Fertullien, en se servant du mot « commence- 
ment, » n'a pas voulu dire ‘ qu'il fut un temps où Dieu n'avait 
pas la Sophia en lui. Le passage dont nous parlons est celui-ci : 
« Avant tout, Dieu était seul — mais il n’était pas seul sous 
ui autre rapport, car il avait la pensée (personnelle en lui). » 
Il faudrait admettre sans cela, si l'on vouiait interpréter d'une 
autre manière sine et ex inde, que Tertullien croyait qu'il y 
avait eu un temps où Dieu-ne pensait pas encore à la création 
du monde, et que l'idée ne lui en vint que plus tard! 

Le Logos paraît d’ailleurs entièrement comme la pensée de 
Dieu. II faudrait donc supposer que Dieu ait été pendant un 
certain temps sans aucune pensée, et qu'il ne l'ait proëuite 
que plus tard. Ce passage d’Hermogène est une nouvelle 
preuve que, dans l'écrit contre Praxeas, Tertullien n’a voulu 


τ Inilium a comme le mot grec ἀρχὴ les deux significations : commence - 
ment et principe. Hermogènes enseignait non-seulement Véternité de la rma- 
tière, mais il prétendait aussi qu’elle n’a pas été créée par Dieu. Znitium 
habere doit exprimer le contraire de cette doctrine et cette expression indi- 
que donc seulement que la matière a été créée par Dieu et que le Fils méme 
a son origine dans le Père. 


- 


LIVRE 1. 51 


que montrer comment il se fait qu'on ne rejette pas la croyance 
à l’unité de Dieu, en attribuant la personnalité au Logos *, 
C'est d'après cela qu'il faut s'expliquer pourquoi Tertullien di 
que le Père n’a pas toujours été Père. Il admet, pour con— 
server l'unité de Dieu, une existence antérieure du Père, et 1 
imagine un temps où il n’était pas encore Père. 

Il résulte de l'ensemble de ce que nous venons d'exposer : 

1° Comme doctrine générale et constante de l'Église per 

dant le premier et le une siècle : 

a) Jésus-Christ, le véritable fils de Dieu, Ε véritable 
Dieu et un avec Dieu. 

ὁ) ILest une personne différente du Père; il est le créateur 
du monde, et par conséquent celui qui ἃ toujours ré- 
vélé le Père et qui s’est fait homme lorsque le temps fut 
venu. 

6) Le Saint-Esprit est aussi considéré et adoré comme une 
personne divine. 

2° Il faut séparer de la foi les explications spéculatives de 

quelques-uns. 

Les articles de foi sont transmis par la tradition, et tous les 

Pères sont d'accord sur ce qui concerne ces articles. Ce n’est 
aucunement l'affaire de l'Église de savoir comment la foi peut 


! Que l’on compare encore ado. Prax. ο. 14. Tout le monde convient que 
Tertullien a enseigné que le Fils est une personne divine particulière, mais il 
y a des personnes qui n’admettent pas qu'il l'ait considéré comme ayant déjà 
été une personne distincte avant la création du monde, parce qu'il n'aurait 
existé alors que dans l'esprit de Dieu. Mais Tertullien a dit la même chose du 
Fils sans qu'on en puisse cependant dire qu'il l’a considéré comme imperson- 
nel. Pater enim sensu agit; filius vero qui èn patris sensu est, videns agit et 
ch. 20. In principio erat sermo et sermo erat apud Deum, et Deus erat sermo. 
—Nam si hæc non aliter accipi licet, quam quomodo scripta sunt, indubitan- 
ter alius ostenditur, qui fuerit a principio ; alius apud quem fuit; alim 
sermonem esse, alium Deum. Il est ici évidemment question de l'existence 
comme personne du Logos ἐνδιαθετος. Dans le même passage ce Logos éternel 
est appelé Fils : licet et Deus sermo, sed qua flius, non qua pater, alium 
per quem omnia, alium a quo omnia. Qu'on compare maintenant les paroles 
citées par Petavius ; nondum filius dicebatur, sed idem erat ac Pater. Tertul- 
lien a cependant dit alius. 


"9 VIE D'ATHANASE LE GRAND. 


être mise d'accord avec les idées de la raison humaine. Des 
erreurs et des vues bornées dans ces essais ne peuvent rien 
prouver contre la doctrine générale de l'Église : cette doctrine 
devient même plus évidente par certaines démonstrations 
erronées : on voit que les Pères ont voulu démontrer la véri- 
table divinité du Fils comme doctrine des Chrétiens, quoique 
la démonstration ne soit pas juste. Si, comme on l’a dit, les 
apologètes avaient inventé la croyance à la divinité de Jésus- 
Christ, ils se seraient créé eux-mêmes des difficultés dans la 
défense du Christianisme. Mais celui qui veut défendre quelque 
chose, n’ira pas rendre lui-même la défense plus difficile. Ils 
défendirent donc la divinité de Jésus-Christ parce que cette 
croyance leur avait été transmise. 
3° La croyance au Père, au Fils et au Saint-Esprit comme 
un seul Dieu, se retrouve partout; mais la démonstration spé— 
culative et biblique de cette croyance n’a pas pu être établie, 
et cette croyance n’a pas même pu être rendue claire comme 
conception de raison. La remarque qu’il ne faut pas scruter 
trop sévèrement les expressions des anciens Pères de l'Église, 
a déjà été faite très-souvent et elle est fort juste. Mais le 
manque de clarté dans l'expression fait supposer un manque 
de clarté dans les idées. Celles-ci ont donc d’abord besoin de 
devenir plus lucides. Je dis que nous ne trouvons rien d’incer- 
tain dans lacroyance elle-même, mais bien dans la conception 
de cette croyance, et dans les réflexions des hommes. Les con- 
tradictions des hérétiques étaient nécessaires pour rendre la 
conception aussi ferme et aussi claire que la croyance elle- 
même. 
4° Pour ce qui concerne en particulier les développements 
spéculatifs, il faut dire qu’on s'était laissé égarer quelquefois 
_ par les idées platoniques. J'ai l’intime conviction que la doc 
trine de la Trinité ne peut être comprise par aucune spécula- 
tion; mais les hommes ne cesseront jamais de faire des efforts 
pour la comprendre. Il n’y a donc pas un bien grand mal 


qu'on se soit servi des idées platoniques? Ce que dit Platon est . 


très-obscur et les platoniciens eux-mêmes ne sont pas d'accord 


LIVRE I. 53 


sur ce que leur maître a voulu dire". Mais la raison humaine 
avait cependant essayé l'explication de la doctrine chrétienne 
positive, et l’on s'appuya là-dessus, quoique le dogme de 
Platon soit encore plus obscur que le dogme chrétien, et qu'il 
ait également besoin d’être démontré. Qu'on se souvienne 
combien de vénérables théologiens se sont réjouis de la philo 
sophie naturelle, croyant trouver dans quelques-unes de ses 
conceptions , les démonstrations les plus claires de la Trinité. 
ΤΙ est cependant hors de doute qu'ils avaient une tout autre 
idée du Dieu souffrant et de l’incarnation de Dieu, que le fon- 
dateur de cette philosophie; et eussent-ils même partagé ses 
opinions, ne serait-il pas très-déraisonnable de vouloir con— 
clure de 1à que toute l'Église catholique adhérait à la philoso— 
phie naturelle? Ces idées se trouvaient dans la tête d’un petit 
nombre de personnes, et l'Église, comme telle, n’en savait rien. 
Il en était de même autrefois. L'Église vénérait en simplicité 
et fidélité le Sauveur comme Dieu, et elle était bienheureuse 
daus cette croyance. 

Cette croyance est aussi la partie substantielle des recherches 
des Pères de l'Église philosophes sur cet objet, comme chacun 
doit en convenir, quelle que soit d’ailleurs son opinion sur le 
resle. 

C'est aussi pour cette raison que les recherches sur ce qui 
est purement individuel dans les écrits des Pères platoniciens, 
n'a qu'une valeur historique et nullement ecclésiastique, même 
pour les catholiques. Nous voyons aussi, par ce que nous en dit 
lrénée, que le manque de clarté dans leurs écrits a déjà excité 
du mécontentement, même de leur temps. 

Comme je me suis proposé de résumer aussi ce qui concerne 
l'iscarnation du Fils de Dieu, je vais maintenant faire quel- 
ques remarques là-dessus. On ἃ prétendu que les Pères de 
l'Église de ce temps n'ont admis qu’une simple incarnation; 
c'est-à-dire, qu’ils ont cruque le Rédempteur a seulement pris 
un corps ct une âme terrestre (ψυχὴν), ou un corps tout seul. 


ὁ Petar, de Trinit. L. 1, ch. 1, a très-savamment démontré qu’il en est ainsi. 


54 VIE D'ATHANASE LE GRAND. 


Nous allons d’abord citer quelques passages qui en parlent. 
Clément de Rome dit dans sa lettre aux Corinthiens : « Notre 
Seigneur Jésus-Christ nous ἃ recus avec amour selon la vo- 
lonté de Dieu; il a donné son sang pour notre sang, sa chair 
pour notre chair, son âme pour notre âme. » €. XLIX. Justin 
dit dans sa seconde apologie : « Jésus-Christ, qui a apparu 
pour nous, était la raison parfaite, corps, raison et âme. » 
ec. Χο ἡ « Jésus-Christ nous ἃ sauvés par son sang en don- 
nant son àme pour notre âme, sa chair pour notre chair, » dit 
Irénée. v. c. 1. Je me contente provisoirement de ces passa- 
ges. Les raisons mises en avant par Munscher * pour prou- 
ver que les Pères de l'Église n’ont cru qu’à une simple réunion 
du Logos avec un corps humain, sont surtout basées sur l’ex- 
pression : « Le Logos s’est fait chair, » σαρχωσις, σαρχοποιεισθει; 
avahepBavay σάρκα, Mais il est fort étonnant que Munscher.en 
formulant cette objection, n'ait fait aucune attention au sens 
général du mot chair dans le langage biblique et ecclésiasti- 
que. Chair signifie l’homme entier. Quand Jésus-Christ dit à 
St Pierre : « Ta chair et ton sang ne t'ont pas révélé /cela, » 
il ne veut pas dire par là que la déclaration que fit SMPicrre 
en disant que Jésus-Christ est le véritable Fils de Dieu, n'avait 
pas pris source dans le corps, car aucune pensée n’ÿ ἃ 88 
source, mais bien que l'esprit de l'homme, abandonné à lui- 
même et sans le Pere céleste, n'aurait jamais su former cette 
idée. On oppose ici l’homme entier à l'influence immédiate du 
Père céleste. C’est aussi pour cette raison que nous lisons dans 


1 Δια τοῦτο λογίχον To ὅλον τὸν φανεντ δι᾿ ἧμας χριστον γεγόνεναϊ, χαι 
σωμα χαι λογος. χαι Quynv. Le mot λογος ne désigne pas ici le Logos divin 
comme cela a lieu ordinairement; celui-ci est désigné par to λογίχον ὅλον ; 
mais Jésus-Christ était en outre encore cœpa, Aoyoc, ψυχῆ. Ce passage dit 
donc précisément le contraire de l'interprétation que Munscheren a donné. 
λογος καὶ ψυχὴ estuon λογικὴν autrement il aurait dû être dito Aoyos, car le 
Logos en lui-même n’est pas appelé λογος seulement et ce n’est qu'en parlant 
du pepoç του λογου qu'il n’emploie pas l’article. On ne peut pas s'appuyer 
sur ce qu'il est dit un peu plus loin, λογος γαρ ἦν χαι ἐστιν ὃ ἐν παντι dv, Car 
l'expression ὃ ἐν παντί ὧν remplace l'article. 


2 Vol, Il, p. 168. 


LIVRE I. 55 


8: Jean 1, 12-14: « Mais il a donné, à tous ceux qui l'ont recu, 
le pouvoir de devenir enfants de Dieu; à ceux qui croient en 
son nom; qui ne sont point nés de la volonté du sang, ni de la 
volonté de la chair, ni de la volonté de l’homme, mais de Dieu 
même. Et le Verbe a été fait chair. » Cette signification a tou- 
jours été donnée par l'Église à la même expression, et nous la 
trouvons chez des Pères de l’Église de qui personne n’a encore 
douté ou pu douter qu'ils n'aient cru, avec la conviction la 
plus complète, que le Logos s’est réuni à une âme raisonnable. 
Voyez Origène, Athanase, etc. Munscher dit encore : « Que 
l'Église n’a eu, dans les premiers temps, aucune idée claire de 
l'âme humaine, et qu’elle n’a pas su la distinguer du corps, à 
tel point qu’elle ἃ indiqué la possession du corps comme 
caractère principal de l’homme. C'est pour cette raison qu'on 
n’a attribué à Jésus-Christ (Selon Munscher) qu’une âme sen- 
suelle et non raisonnable. Il est vrai que nous ne trouvons 
nulle part chez les Pères apostoliques, une théorie de l'âme ku- 
maine, et nous manquons aussi d’un nombre suffisant de pas- 
sages isolés d’après lesquels nous pourrions développer com 
plétement leurs vues 

Un disciple des apôtres, l’auteur de la lettre à Diognétus 
s'est cependant clairement prononcé à cet égard. Il dit : 
« L'âme demeure bien dans le corps, mais εἶα n'en fait pas 
partie, » il dit encore qu'elle est dans le corps comme dans une 
prison. c. VE. On aurait dù lire ce passage dans lequel on parle 
longuement de la différence entre le corps et lime, que l'on 
compare à la différence entre le monde et le chrétien, avant de 
parler des Pères apostoliques avec tant d’arrogance. Quand 
Clément dit que Jésus-Christ a donné son âme pour notre âme, 
il a bien certainement voulu désigner la même chose par le 
mot dme, appliqué à l’âme de Jésus-Christ et à la nôtre. Qui 
pourrait croire que Clément ait voulu dire que Jésus-Christ 
est mort pour l'âme sensitive et animale, telle que tous les êtres 
vivants en possédent une? Mais si c’est pour une âme raison— 
nable, telle que celle qui fit écrire une lettre aussi raisonnable 
par Clément, que Jésus-Christ est mort, qui peut douter que 


56 VIE D'ATHANASE LE GRAND. 


Clément n'ait pensé que Jésus-Christ s'est aussi réuni à une 
me raisonnable ? 

Les idées d’Irénée, de Justin, de Tatien, etc., sur l’âme hu- 
maine, nous sont encore beaucoup mieux connues. Elle est un 
être pensant, doué de liberté et de volonté et par conséquent 
responsable de ce qu’elle fait, et elle a la conscience de Dieu. 
Cette âme est-elle maintenant l’âme raisonnable? Que celui 
qui en connaît une autre aux hommes nous l'indique. Ils 
croient donc aussi que le Fils de Dieu s’est réuni à une pa- 
reille âme, lorsqu'ils disent qu'il a eu une âme ‘. Munscher 
parle de la Trichotomie de Platon, d’après laquelle l’homme est 
composé du corps, de l'âme et de la raison, couz, ψυχὴ et' 
λογος. I dit que les Pères de l'Église, qui étaient partisans de 
cette philosophie, avaient adopté cette division, et qu'ils enten- 
daient par raison, seulement une petite partie du Logos, et que 
le Logos avait donc dû se réunir à l’âme sensitive (ψυχη). Il 
est très-vrai que Justin dit que le Logos est répandu sur tout 
le monde; mais il n’en résulte aucunement que le Logos ait 
remplacé, en Jésus-Christ, la raison humaine et qu’il ne se soit 
réuni à une âme sensitive et animale, dépourvue de raison. 
Une opinion bien matérielle sur l'implantation du Logos divin, 
a fourni cette idée. Munscher paraît croire que, d’après l’opi- 
nion de Justin, une particule de Logos a été donnée à chaque 
homme et que cette particule de Logos est sa raison. S'il en 
était ainsi, le Logos entier n'aurait dû se réunir qu'à une âme 
sensitive lorsqu'il s’est fait homme, puisqu'il eût été dans le 
rapport du {out à une de ses parties, et puisqu'on ne pourrait 
pas dire que le Logos entier s’est réuni à une de ses parties, 


! Ncander même partage l'opinion de Munscher (dans son ouvrage sur Ter- 
tullien p. 403); il en est de même de De Witte (dans son Theodor vol. II, 
p. 377, οἱ dans Geschichte der Christlichen Moral. Christl. Littenl. vol. II, pre- 
mière moitié, p. 156). Il dit : L'erreur dans laquelle se trouvaient presque tous 
les anciens Pères de l'Église, sans la savoir, était plus dangereuse. Ils ne 
croyaient pas que le Logos eût été réuni en même temps en Jésus-Christ à 
un corps humain et à une âme humaine; mais ils croyaient qu'il avait été 
réuni à un corps humain seulement, 


LIVRE 1. 57 


mais bien que la parcelle de raison, qui est ordinaïrement 
réunie à l'âme sensitive, a été remplacée ici par la raison en— 
tière. Justin aurait dû croire alors que le Logos entier, appa- 
raissant dans un seul homme, en Jésus-Christ, avait dû attirer 
à lui le Logos hors de tous les autres hommes, et qu’il les avait 
privés de leur raison. Si Munscher ne veut pas attribuer à 
Justin cette idée insensée, mais s’il veut croire, comme cela est 
équitable et comme cela peut être démontré par beaucoup de 
passages, que lorsque Justin dit que le Logos a été implanté à 
tous les hommes, il entend par là que tous les hommes sont 
l'image du Logos, c’est-à-dire qu’ils ont une âme pensante en 
communication avec la nature spirituelle, qui agit librement, 
et que c’est en cela que consiste l'âme humaine; il conviendra 
que la réunion de Jésus-Christ à une âme humaine n’a pu avoir 
lieu, dans l'opinion de Justin, que par la réunion à une âme 
raisonnable. 

Mais pour ne pas rester dans les généralités, je vais montrer 
ce que Justin entendait par dun. Il se prononce très-claire- 
ment là-dessus, lorsqu'il raconte au commencement du dialo- 
gue avec Triphon, comment de Platonicien il s’est fait Chrétien. 
« Le vieillard demande : l'esprit de l’homme (ὁ ἀνδροωπου νους} 
ne peut-il jamais voir Dieu que lorsqu'il est éclairé par le 
Saint-Esprit? » Justin, qui était alors Platonicien, et qui ne 
s'était pas encore converti, répond que les yeux de l'esprit 
consistaient précisément en cela; qu'ils sont donnés à 
l’homme pour qu’il puisse envisager l’existence en elle-même, 
et l’origine de tous les êtres spirituels qui n’ont ni couleur, ni 
forme, ni grandeur; que l'esprit est un être inconcevable, bon 
et beau, qui se manifeste subitement comme un éclair dans les 
âmes des bons (εὖ πεφυχίαις ψυχαις) à cause de leur parenté avec 
Dieu et de leur désir de le reconnaître. Justin dit ici, d’après 
Platon, que l’âme est ce qu'il y ἃ de divin dans l’homme, et 
qu'elle voit Dieu par une de ses forces, la raison (νους) ; cet 
esprit pur de péchés était alors pour lui le Saint-Esprit. — Ils 
parlèrent ensuite de la préexistence de l'âme et de la métemp- 


sycose, et Justin les défendit comme Platonicien; le vieillard le 
9. 


58 VIE D'ATHANASE LE GRAND. 


réfute et il termine sa réfutation de la manière suivante : «Les 
âmes ne voient donc pas Dieu (d’une manière matérielle).et 
clles ne passent pas dans d’autres corps; car si elles savaient 

que cela dût leur arriver comme punition, elles se garderaient. 
bien de commettre le moindre péché. Mais je crois comme toi 

qu’elles sentent l'existence d'un Dieu et qu’elles sont convaincues 

que la justice et la piété sont des vertus. | 

Justin partageait l'opinion du vieillard sur l'âme. Ce qu'il 
pensait de l’âme n’est donc pas douteux pour nous : la raison 
en est une partie essentielle, et il n'existe aucune âme humaine 
privée de raison. Quand Justin dit que Jésus-Christ a une âme, 
il ne peut parler que d’une âme telle qu’il la conçoit en géné- 
ral; mais il n’en connaît aucune autre que l’âme raisonnable. 
Nous avons aussi dit plus haut que Justin reconnaïssait à 
l'homme, de la liberté; il ne dit cependant pas quelle partie de 
l’homme il considère comme spécialement douée de-cette li- 
berté; il dit seulement en général que l’homme est libre. 
Apolog. I. ο. 17. IL. ς. 7. 

Je pense cependant que nous ferons bien de croire que 
Justin a voulu attribuer la liberté à l'âme et non autcorps.. ἢ 
n’admet en général que l’âme et le corps; et il dit surtout rela- 
tivement à la liberté, Apolog. 1. c. 17 :« Ceux-qui font le mal, 
seront punis dans les mêmes corps (par lesquels 118 ont fait le 
mal) et leur âme sera punie en même temps.» S'il attribue de 
la liberté à l’âme, 1] a bien certainement dû la considérer 
comme raisonnable; car s'il voulait attribuer de la liberté à 
un Logos différent de l'âme, il serait absurde de dire que l'âme, 
privée de liberté, devrait être punie, tandis que le Logos dans 
sa liberté ayant commis le péché, n'aurait à subir aucune pu— 
aition. Cela nous prouve encore que ἀμαιὰν ne  reconnaissait 
qu'une âme raisonnable. 

Tatien considère dans’l’homme le corps, l'âme et le Pneuma . 
(esprit). L'homme perdit le Pneuma par le péché. Mais ce 
Pneuma n'est pas la partie raisonnable de l’homme; celle-ci 
lui restait toujours, car l’homme avait encore, après la perte du 
Pneuma, la conscience de Dieu, quoïque très-obscure et privée 


LIVRE I. 59 


de force, comme dit Tatien. L'âme (ψυχὴ) est donc doute de 
raison, et le Pneuma est le Saint-Esprit en elle, par lequel 
seul la véritable connaissance de Dieu devient possible. 

Munscher prétend qu'Irénée croyait que le Logos s'était 
réuni dans le principe à l'homme, entendant par homme le 
corps seulement, et que l’homme devint alors raisonnable. El 
faudrait donc croire, selon Munscher, que quand Irénée parle 
de l’incarnation du Logos, il est toujours question de sa réu- 
nion à un corps humain ou tout au plus à une âme sensitive. 

Il cite le passage suivant pour prouver ce qu’il avance : « De 
même qu’au commencement le souffle divin se réunit au corps 
d'Adam, lui donna la vie et en fit un être raisonnable, de même 
le Logos se réunit aussi à la fin à la vieille substance formée 
dans Adam et il forma un homme vivant et parfait, en éfat de 
concevoir le Père parfait. » Munscher fait ensuite cette remar- 
que : « Le Logos dans le corps de Jésus-Christ est donc ce que 
le souffle de Dieu était dans le corps d'Adam, l'âme par laquelle 
le corps fut transformé en être raisonnable. On rejette donc 
l'existence d’une âme raisonnable en dehors du Logos, et quand 
lrénée parle quelquefois de l’âme de Jésus, il est évidemment 
question d’une âme sensitive ". » 

Pour éclaircir ce point, il faut remarquer qu'Irérée établit 
une distinction entre image (imago) et ressemblance (simili- 
tudo) de Dieu. L'homme porte en lui l'image de Dieu, puisqu'il 
a une âme raisonnable; mais il est semblable à Dieu quand il a 
le Saint-Esprit et qu'il vit saintement. Irénée appelle aussi ces 
saints hommes, spirituels (spirituales), raisonnables (rationales) 
et parfaits. Je montrerai donc que le souffle divin qui anima 
l’homme et qui en fit un être raisonnable, n’est pas l'âme de 
l'homme, que nous appelons raisonnable, mais que c’est le 
Saint-Esprit dans l’homme, qui présuppose l’âme appelée rai- 
sonnable par nous, et par lequel seul on parvient à la connais- 
sance parfaite de Dicu. Irénée dit que l’homme complet est 
composé de trois parties : la chair, l'âme et l'esprit. L'une de 


Ὁ Vol. Τί, p. 172, 


00 VIE D'ATHANASE LE GRAND. 


ces parties rend l’homme libre et elle le forme, c'est l'esprit; 
l'autre est réunie et formée, c'est la chair; entre l'une et l'autre 
se trouve l'âme, qui suit quelquefois l'esprit et qui est alors 
élevée par lui, elle suit d’autres fois la chair et elle tombe alors 
dans des appétits charnels. L. V. c. 9. Cette âme n’est pas 
l'âme sensitive, puisqu'on l’oppose au corps et puisqu'elle peut 
agir contre le corps. Comme Irénée accorde ici de la liberté à 
l'âme, il le fait aussi 1. IV, ch. 37. « Dans l'origine Dieu créa 
l’aomme libre; il a un libre arbitre et une 4me pour accomplir 
La volonté de Dieu librement et sansy être obligé; car Dieu ne nous 
fait pas violence, mais il nous conseille bien. » L. IV. ch. 39. 
Ce principe libre dans l’homme est appelé mens, νους. Ce vous 
n'est donc pas autre chose que la raison. La ψυχὴ de l'homme 
est donc par sa nature vont, et le vous en est une qualité in 
séparable. Cette âme libre est aussi immortelle, tandis que le 
corps est mortel. rénée fait la remarque suivante sur le pas- 
sage de l’apôtre : « Jésus-Christ qui a été ressuscité, nousres- 
suscitera de même, » ἴ. Corinth. ch. 14. Il dit : Quels sont ces 
corps mortels? serait-ce les âmes? car les âmes sont immaté- 
rielles comparativement aux corps mortels. — Mourir c’est 
perdre la force de vivre; cela ne peut donc pas s'appliquer à 
l'âme, puisqu'elle est le souffle de la vie. Cette âme est l’image 
de Dieu par sa liberté : « Car comme l’homme est libre (par 
son âme) depuis le commencement, et comme Dieu à l’image 
duquel l’homme ἃ été créé est aussi libre, on donne toujours à 
ce dernier le conseil de s’attacher au bien. » L. IV. ch. 37. 
C’est cette âme libre, immortelle et différente du corps, que 
nous disons raisonnable, et Irénée n’en connaît pas d’autre. 
Jésus-Christ devait donc avoir une telle âme, si Irénée lui en 
accorde une, et nous avons vu qu'il le fait. 

Irénée ne considère pas l'homme composé d'un corps et 
d'une âme (raisonnable, comme nous l'avons démontré} 
comme réellement raisonnable ; il faut pour cela encore la ré- 
génération : « Ceux, dit-il, qui possèdent le Saint-Esprit, qui 
n'obéissent pas aux désirs de la chair, mais qui se soumettent 
(librement) à l'Esprit (de Dieu), et qui vivent raisonnablement 


LIVRE 1. 61 


en tout, sont appelés avec raison spirituels par l'Apôtre, 
puisque l'esprit de Dieu demeure en eux. Notre substance (dit 
lrénée) c’est-à-dire, corps et âme, réunie à l'Esprit de Dieu, 
rend l’homme spirituel. » L. V. c. 8. 

On voit maintenant ce que signifie réellement l'expression 
« la vieille substance » dans le passage en question, et qui, 
selon Munscher, ne signifierait que le corps seulement. Dans 
le même passage, le souffle divin, qui rend l’homme raison- 
nable, sert à désigner le Saint-Esprit donné par le Logos, qui 
fait que l'homme conçoit parfaitement le Père. 

Irénée dit encore : « Tous ceux qui craignent Dieu, qui 
croient à.la venue de son Fils, et qui fortifient le Saint-Es— 
prit dans leur cœur, sont à bon droit appelés des hommes 
purs, spirituels, et ils vivent en Dieu, puisqu'ils possèdent 
l'esprit du Père qui purifie l'homme et l'élève à la vie divine. » 
L. V. c. 9. Il réfute dans le dixième chapitre, l’objection des 
gnostiques contre la résurrection de la chair, basée sur ces pa- 
roles de S* Paul : « La chair et le sang ne verront point le 
royaume de Dieu. » Il dit que les mots chair et sang signifient 
les dispositions charnelles de l'homme, et que l’Apôtre entend 
par là l’homme {avec corps et âme) qui n'a pas reçu le Saint- 
Esprit par la foi (homo non assumens per fidem spiritus in- 
sertionem). Irénée dit enfin que l’homme, qui ἃ recu par l’ac- 
tivité du Saint-Esprit, de saints sentiments, est créé en même 
temps à l’image et à la ressemblance de Dieu. Mais il est réel 
lement animal charnel et imparfait, quand l'Esprit manque à 
son âme. » On apprend ici à connaître dans quel sens les mots 
chair et charnel ont été employés par lui. 

De même que l'homme, composé d’un corps et d’une âme, 
n’est pas encore parfait, et qu’il doit, pour le devenir, recevoir 
librement l'Esprit divin, afin de concevoir le Père parfait ; Jésus- 
Christ a aussi eu une âme raisonnable; maïs ce qui est le Saint- 
Esprit dans le disciple de Jésus-Christ, était dans Jésus-Christ 
lui-même, la Divinité, le Fils de Dieu. La Divinité ne s’est donc 
pas réunie à une âme sensitive, mais à une âme raisonnable; 
et c'est là ce que veut dire Irénée lorsqu'il enseigne que la 


62 : VIE D'ATHANASE LE GRAND. 


Divinité devait se réunir à l'humanité, pour que l’homme puisse 
ire sauvé. Irénée parla donc, dans le passage sur lequel 
s'appuie surtout Munscher, de l'Esprit divin par l’infusion 
duquel l'homme reçut la ressemblance à Dieu, et il n’y est pas 
question de l’infasion d’une âme (raisonnable), à l’image de 
Dieu. Ce qui est appelé raisonnable est bien plus que ce qui est 
unsi appelé de notre temps, et que ce qu’on entend exclusive- 
ment par ce mot. Dieu infusa à Adam non-seulement une 
âme raisonnable, et tout homme en possède une; mais aussi 
un Esprit qui peut être perdu, et qui a été perdu par le péché. 
L'âme raisonnable recut de nouveau cet Esprit par Jésus- 
Christ, et elle redevint raisonnable dans la signification attri- 
buée à ce mot par Irénée. 

Ayant appris à connaître la signification du mot « chair» . 
dans le langage de l’Église, nous nous apercevrons que 
Munscher se trompe singulièrement, lorsqu'il croit pouvoir 
s'appuyer sur le passage suivant d’Ignace, pour justifier sa ma- 
nière de voir : Nous avons quelqu'un qui nous guérit (Jésus- 
Christ) qui est spirituel et charnel, qui est né et qui est éternel, 
le Dieu incarné, etc. Munscher dit que le mot spirituel signifie 
ici, comme très-souvent, divin, et que le divin y étant donc 
opposé à ce qui est purement charnel et corporel, il n’est nul- 
lement dit que Jésus-Christ a pris une âme en même temps 
qu'il prit un corps. Après les développements dans lesquels 
nous sommes entrés, il serait inutile de réfuter encore cette 
objection. Le charnel n’est pas opposé au divin, mais bien ce 
qui est humain, et c'est de cela que parle Ignace. 

Irénée fut amené aux développements dont nous avons 
parlé, par le désir de combattre les gnostiques. Ceux-ci pré- 
tendaïent queles natures pneumatiques (purement spirituelles), 
en opposition aux natures hyliques (entièrement matérielles), 
et aux natures psychiques {ils entendaient par ces dernières 
[65 catholiques, et par les natures hyliques les païens) étaient 
seules d’origine divine. Irénée répond que tous les hommes 
sont égaux dans l’origine, que tous ont un corps et une âme, 
et qu'il doivent acquérir l'Esprit saint par l'usage de leur 


LIVRE 1. 63 


liberté; car presque tous les gnostiques n’admettaient pas la 
liberté. Il montre que le corps seul ne pourrait pas être 
l'homme, ni l'âme seule, ni le Saint-Esprit seul qui est un 
don de la grâce divine, et qu'il n’y a donc pas d'hommes qui 
soient de leur nature purement spirituels, purement corpo— 
rels, etc. L. IV. c. 37, οἱ]. V. c. 6. Nous avons déjà expli- 
qué plus haut comment frénée, voulant combattre les gnosti- 
ques, a été porté à prouver d’une manière très-lumineuse 
que Jésus-Christ a été véritablement homme, et je pense que les 
développements dans lesquels je suis entré, ont suflisamment 
fait connaître ses idées sur cette matière. Je quitte maintenant 
ce sujet, croyant que je lai convenablement éclairei. 

Comme nous nous trouvons maintenant sur les limites du 
second et du troisième siècle, il me paraît convenable d'expo- 
ser encore d'une manière générale les idées en dehors de 
l'Église catholique sur la nature supérieure de Jésus-Christ, 
afin d'en tirer quelques conclusions pour la doctrine de l'É- 
glise et pour les traditions les plus anciennes. Il y a eu bien 
peu d'hommes qui aient vu en Jésus-Christ un simple homme. 
Théodotus, le tanneur, qui avait renié Jésus-Christ pour 
échapper à une persécution, et qui s'était en cela laissé subiu- 
guer par la peur, s'excusait en alléguant qu’il n'avait renié 


qu'un simple homme. Théodotus, le changeur, et quelques. 


autres partageaient son opinion; ils admettaient bien que 
Jésus-Christ avait été conçu par le Saint-Esprit, et par 
conséquent sans péché, mais ils ne voyaient du reste en lui 
qu'un simple homme. 

Les Ébonites, ainsi qu'Artemon et ses partisans, avaient les 
mêmes principes; mais ils cherchaient aussi à démontrer histo- 
riquement leurs erreurs. Ils en appelèrent aux premiers 
temps du Christianisme, où, selon eux, Jésus-Christ était 
considéré comme un simple homme, et ils prétendaient 
qu'il en avait été ainsi jusqu’au pape Victor, dont le suc 
cesseur, Zéphérinus, introduisit subitement la divinité de 
Jésus-Christ. Comme ils avaient attaqué historiquement la 
divinité de Jésus-Christ, on les réfnia aussi historiquement, 


64 VIE D'ATHANASE LE GRAND. 


c'est-à-dire traditionnellement; on leur opposa les anciens 
Pères de l'Église et les chants d'église, dans lesquels Jésus- 
Christ était souvent appelé Dieu. Les hérétiques réfutaient fa- 
cilement les preuves de la divinité de Jésus-Christ puisées 
dans l'Écriture Sainte; ils les rejetèrent. Victor excommunia 
déjà alors Théodotus, le tanneur. Vers le milieu du troisième 
siècle, nous retrouvons la même opinion chez Paul de Samo- 
sata, qui considérait Jésus-Christ comme un homme très- 
sage. 

Voilà comment quelques-uns ont cherché à satisfaire leur 
raison. D’autres nièrent toute différence entre les personnes di- 
vies, et ils prétendirent que c'était Dieu lui-même qui avait 
apparu dans Jésus-Christ et qui s'était incarné. Praxeas, Noé- 
tus, Bercyllus et Sabellius étaient de cette opinion. L'opinion 
de ceux qui n’ont voulu voir en Jésus-Christ qu'une effusion 
passagère du Saint-Esprit dans un homme, est beaucoup moins 
éloignée qu'on ne le croit ordinairement, de celle dont nous cvons 
parlé en dernier lieu. 

Les Ébonites ont tout bonnement inventé ce qu'ils disent du 
Christianisme dans les premiers temps ; tout ce que nous avons 
cité de Clément de Rome et d'Ignace les dément. L'autre secte 
nous donne un témoignage historique très-important pour la 
doctrine de l'Église. Elle prouve que la croyance à la divinité 
de Jésus-Christ et son adoration comme Dieu, étaient adoptées 
depuis le commencement; elle ne pouvait pas le nier, et l’in- 
térêt que lui inspirait le Christianisme ne lui aurait d’ailleurs 
pas permis de le faire. Mais ceux qui appartenaient à cette 
secte croyaient devoir interpréter la doctrine de l'Église autre- 
ment qu’elle ne l'était ordinairement. Les uns identifiaient en- 
tièrement le Fils avec le Père; les autres croyaient qu'il avait 
très-bien pu être appelé Dieu, quand même une force divine 
n'aurait opéré en lui que passagèrement. Nous voyons donc que 
ces déviations de la doctrine de l'Église prouvent pour elle. 
Le Sabellianisme est un hyper-catholicisme sous plus d'un 
rapport, comme nous le verrons bientôt. Sa possibilité présup- 
pose l'existence de la doctrine catholique. Tout ce que nous 


OR" ν, 


LIVRE 1.᾿ 65 


avons dit jusqu’à présent, nous prouve que la distinction des 
personnes divines a toujours été un point de croyance; l’ex- 
clusion de la communion de l Église, et l'obligation d'admettre 
cette doctrine pour ceux qui ne voulaient pas s'exposer à 
l'excommunication, nous montrent que cet article de foi 
existait dans l'esprit du Christianisme et dans la doctrine de 
l'Église. 

On a prétendu que Justin n’a pas considéré, comme n'appar- 
tenant pas à l'Église, ceux qui n’admettaient en Jésus-Christ 
qu'une simple force divine ; mais on n’en a donné aucune preuve. 
Justin réfute cette opinion de même qu'il réfute celle qui ne 
considère Jésus-Christ que comme un simple homme. Il n’est 
pas à présumer que cette dernière opinion fut tolérée par 
l'Église, et l'on peut aussi peu le croire de la première. Justin 
désigne l’une et l’autre comme des erreurs sans cependant dire 
expressément qu’elles entrainaient l'exclusion de l'Église. Si 
l'on voulait admettre que toutes les deux étaient Aie on 
se trouverait en contradiction manifeste avec l’histoire et avec 
Justin lui-même, qui vante plus d’une fois l’unité d'opinion de 
l'Église. Justin est, en sa qualité d'apologète, le représentant 
de l'Eglise entière, et ses réfutations ont donc pour objets des 
opiaions désapprouvées par l'Église. 

Les τ᾽ αὐτα μοι δόξαντες, ceux qui professent la doctrine de l'É- 
glise catholique, dialog., ὁ. Tryph. ὁ. XLVIIE, sont opposésaux 
ἑτεροδοξουντες, à ceux qui sont en dehors de l Église, à ceux qui 
pensent autrement qu’elle. (Cette expression se trouve déjà dans 
la lettre d’'Ignace ad Smyrn. c. VI.) Ainsi donc comme il repré- 
sente l'Église catholique dans le passage où il combat ceux qui 
considéraient Jésus-Christ comme un simple homme, il la re 
présente de même, quand il réfute, c. CXXVIIT, ceux qui ne 
voyaient en Jésus-Christ qu'une simple force divine. Chose 
vraiment remarquable! tandis que les anciens hérétiques ont 
prétendu que Jésus-Christ n’a pas été considéré comme Dieu 
jusqu’à Zéphérinus; beaucoup de personnes, dans des temps 
plus récents, ont prétendu que Victor, qui a vécu avant Zéphé- 
tinus, a confondu Jésus-Christ avec le Père, comme Praxéas 


GG VIE D'ATHANASE LE GRAND. 
l'avait fait, c'est-à-dire qu'il l'a considéré tout simplement 
comme la Divinité! 

Nous venons de voir que la croyance à Ja divinité de Jésus- 
Christ, croyance qui date de l’origine de l'Église, n’a été qué 
confirmée par les opinions de ceux qui voulaient voir en lui ou 
tout simplement la divinité, ou un simple homme, ou une force 
divine, qui l'avait fait nommer Logos de Dieu, et Dieu. ἢ ἢ 
est de même des systèmes des gnostiques. La plupart de ceux- 
ci ne considéraient pas précisément Jésus-Christ comme Dieu; 
mais ils voyaient en lui un être de beaucoup supérieur à une 
créature inférieure du monde ; il est pour eux un Eon, la pre- 
mière où une des premières émanations du Dieu suprême. Il 
paraît d’après Valentin qu'il a été considéré comme un être 
impersonnel. Comme ces gnostiques étaient généralement des 
hommes bons et doués d’une profonde sensibilité, ils auraient 
sans doute reconnu Jésus-Christ comme véritable Dieu, si l'o- 
pinion erronée, que le Dieu suprême ne pouvait pas avoir créé 
le monde, à cause du mal qui s’y trouve, n'avait pas été enra- 
cinée chez eux. Isétaient aussi par là conduits à croire que Dieu 
ne pouvait pas quitter l’immensité. Mais on voit, par leurshautes 
idées du Rédempteur, quelle était la croyance de l'Église qu'ils 
ne pouvaient pas mettre d'accord avec leurs préjugés; ce qui 
les fit tomber en proie aux ballucinations de leur imagination. 
L'Église a toujours considéré, d’après l'Évangile de saint Jean et 
d’après la doctrine de saint Paul, le Créateur du monde comme 
le Rédempteur : celui qui avait créé l'homme, avait aussi dû re- 
lever les hommes tombés. C’est Rà la croyance de l'Église catho- 
lique. Les gnostiques cherchaïent à mettre d’un côté le Rédem- 
pteur plus haut que l'Église ne le met, en le plaçant au-dessus 
du Créateur du monde, et ils l’abaiïssaient d’un autre côté, enne 
le reconnaissant pas comme le véritable Fils de Dieu. Il me 
semble que chacun peut reconnaître dans les opinions des gno- 
stiques, en quoi consistait la doctrine de l’Église dans les pre- 
miers temps. Si les gnostiques avaient cru à la création du 
monde par Dieu, et s'ils avaient cru possible que Dieu se mette 
en rapport avec le monde, n'est-il pas évident qu'ils auraient 


ὃ LIVRE 1. 07 


alors été portés par leur caractère à considérer Jésus-Christ 
comme Dieu? Si l’on voulait objecter que les opinions des gnc- 
stiques prouvaient que l’ancienne Église n’avait pas une opi- 
nion bien arrêtée sur la divinité de Jésus-Christ, voici quelle 
serait ma réponse : Comme l'opinion des gnostiques que le 
monde a été créé par un être inférieur, ne peut faire croire que 
l'Église catholique n'avait pas de doctrine arrêtée à cet égard, 
de même on ne peut tirer de leur opinion sur To Chriot, la 
conséquence que les opinions étaient partagées dans "ἢ Église ca- 
tholique, sur la nature supérieure de celui-ci. 

Ce que nous venons de dire deviendra encore plus évident 
quand on aura considéré qu'il y a même eu des gnostiques 
qui crurent que Dieu lui-même avait apparu dans Jésus-Christ. 
Neander suppose seulement que Marcion avait cette opinion; 
mais c’est une chose très-certaine, car le Créateur du monde, 
qui manifeste éternellement Dieu au dehors, comme Jésus est 
représenté par les plus anciens Pères, ne pourrait pas être re— 
conau comme tel par Marcion, parce qu’il ne con déait pas 
le monde et toutes les révélations avant Jésus-Christ comme 
révélations du véritable Dieu; il ne pouvait donc pas admettre 
ce rapport intérieur de la divinité, qu'il faut cependant ad- 
mettre si l’on considère Dieu comme créateur et révélateur. — 
La croyance de l'Église primitive nous apparaît donc aussi 
par les systèmes gnostiques. Je dis de l'Église primititive, car 
Basilidès vécut vers l'an 195, et peu après lui, ont vécu Mar- 
cion et Valentin. Nous allons nous occuper maintenant des 
témoignages des écrivains les plus remarquables du troisième 
siècle. Nous parlerons en premier lieu de Tertullien, qui combat- 
tit plusieurs des sectes hérétiques dont nous venons de parler, 
c'est-à-dire les gnostiques, et ceux qui considéraient Jésus- 
Christ comme Dieu sans admettre plusieurs personnes divines. 
TI combattit surtout Praxéas. Celui-ci vint de l’Asie à Rome sous 
le pape Victor (192). Il commença à y répandre ses erreurs, 
mais il y renonça bientôt. 

«Le maître s’est amendé et il a donné des garanties de son 
adhésion à l’ancienne croyance; son écrit se trouve entre les 


qe 


63 VIE D'ATHANASE LE GRAND. 


mains des Psychiques chez lesquels l'affaire a été traitée alors, 
et elle ne repose donc que sur elle-même;» dit Tertullien*, 
Mais son erreur fut bientôt répandue de nouveau et Tertullien 
pense que la rétractation avait été simulée ?. 

Voici comment Tertullien explique la doctrine de Praxéas : 
«Le Père lui-même est descendu dans la sainte Vierge, lui- 
même naquit d'elle et souffrit, lui-même enfin était Jésus- 
Christ.» Adv. Prax. c. [. Toutes les raisons par lesquelles 
Praxéas défend son hérésie prouvent que Tertullien l’a bien 
compris; aussi Tertullien est-il très-conséquent dans toute son 
argumentation contre lui. Les raisons alléguées par Praxéas 
étaient celles-ci : L'unité de Dieu serait détruite, si l’on voulait 
considérer le Fils comme une personne différente du Père, c. IE, 
celui qui n’a pas cette croyance, prêche deux ou trois (Dieux). 
Nous nous tenons à la monarchie. C. II. *, 

Dans l’ancien Testament il n’est partout question que d’un 
seul Dieu, et il est dit empressément : «Il n’y 4 pas d'autre 
Dieu que moi» c. XVI. Aussi : « Moi seul j'ai étendu les 
cieux » c. XIX. Nous lisons dans l’Apocalypse : «Je suis le 
Seigneur, le Tout-Puissant qui est, qui était et qui viendra. » 
Le mot «Tout-Puissant » ne pouvait dans tous les cas se rap- 
porter qu’au Père. (Praxéas en tire cette conséquence : c'est 
donc lui qui viendra, c'est-à-dire il est Jésus-Christ) c. XVI. 
Jésus-Christ dit d’ailleurs lui-même : « ΜΟΙ et le Père nous ne 
sommes qu'un.» «Celui qui me voit, voit aussi le Père. Puis- 
que le Père est aussi appelé Fils, il faut supposer qu'il s’est fait 
lui-même Fils. Et qui pourrait nier que Dieu en avait le pou- 
voir ? Tout est possible à Dieu. C. X.L’homme Jésus était le Fils, 
et le Christ est le Père; ils sont ainsi distingués l’un de l’autre. 


! Denique caverat pristinum Doctor emendatione sua; et manet chiro- 
graphum apud Psychicos, apud quos tum gesta res est. 

Exinde silentium. Adv. Prax. ch. I. Tertullien appelle les catholiques 
psychiques parce qu'il avait déjà adopté le schisme montanien. 

2? {ta aliquando per hypocrisia latitavit et nunc denuo erupit. L. I. 

ὁ Itaque duo et tres jactitant ἃ nobis prædicari — Monarchiam, inquiunt 
tenemus. 


LIVRE I. 69 


1] paraît donc avoir cru que Jésus-Christ, comme homme, 
était le Fils de Dieu; mais que le nom de Fils pouvait aussi 
être rapporté à la Divinité en Jésus-Christ, au Père; puisque 
cette Divinité s'était réunie au Fils de Dieu. 

Tertullien combat ces raisons d’abord en invoquant la (ra- 
dition, qui avait toujours soutenu la différence personnelle 
entre le Fils et le Père (dans le sens de l'Église). Il dit que 
Praxéas n’était que d'hier (Hesternus Praxéas) c. IT. Tertullien 
dit ensuite pour réfuter Praxéas, qui prétendait que l'unité de 
Dieu ne pouvait être maintenue que par sa doctrine : « comme 
si de cette manière un n’était pas tout, lorsque tout est par un, 
par l'unité de la substance (substantiæ). Ainsi est conservé 
le mystère de l’économie qui conçoit l'unité dans une trinité, 
en admettant trois, le Père, le Fils et l'Esprit. Trois qui sont 
différents, non pas par leur existence, mais par l'ordre ; non par 
la puissance, mais d'après la particularité ; mais qui ontun 
étre, une existence, el une puissance, parce que c’est Dieu dans 
lequel ces ordres, ces personnes, ces particularités prennent 
leur origine sous les noms de Père, de Fils et de Saint- 
Esprit ". 

Les réflexions suivantes montreront comment un nombre 
sans division est possible. Ils croient que le nombre et les rap- 
ports de la Trinité sont une dissolution de l'unité, et cependant 
l'unité qui fait découler d'elle-même une Trinité n’est pas dé- 
truite par celle-ci, mais elle est soutenue sur elle, Ils préten- 
dent qu’ils sont adorateurs d’un seul Dieu, comme si une unité 
soutenue déraisonnablement ne pouvait pas aussi être une 


1 Adv. Prax. ch. II. Quasi non sic quoque unus sit omnia, dum ex uno 
omnia, per substantiæ sc. unitatem, et nihilominus custodiatur œconomiæ 
sacramentum , quæ unitatem in trinitatem disponit, tres dirigens Patrem et 
Filium et Spiritum sanctum. Tres autem non statu sed gradu ; nec substantia 
sed forma, nec potestate sed specie, unius autem substantiæ et potestatis et 
anius status, quia unus Deus, ex quo gradusisti, et formæ et species in no- 
mine P.et F. et Sp. 5. Deputantur. 

? L. TI. Namerum et dispositionem trinitatis, divisionem præsunt unitatis, 
quando unitas ἃ semetipsa derivans trinitatem, non destruatur abilla, sed 
administretur. 


70 VIE D'ATHANASE LE GRAND. 


hérésie, et une Trinité soutenue avec raison, une vérité. 
L'unité serait détruite si l’on voulait admettre une puissance 
ayant une existence propre, et introduire par là un pouvoir en- 
nemi, et si l’on croyait à un autre Dieu opposé au créateur. 
Mais comme je n'indique aucune origine étrangère pour le 
Fils et comme je le fais procéder de la substance du Père, 
comme il ne fait rien sans le volonté du Père, comme il tient 
tout son pouvoir du Père , comment puis-je de cette manière 
détruire la monarchie, que je maintiens comme confiée au 
Fils par le Père? Je dirai la même chose du troisième ordre 
parce que je crois que le Saint-Esprit procède du Père par le 
Fils.» C.Iv. . 

Tertullien , après avoir développé la génèse du Fils hors du 
Père (nous en avons parlé plus haut), pour montrer qu'il n’y 
a pas de pluralité de Dieu , puisque le Fils procède du Père, 
ct qu'il est de la substance du Père, continue: « Le Verbe est 
donc dans le Père, car il l’a dit lui-même : « Je suis le Père.» 
Nous prétendons donc que le Fils procède du Père, mais 1] 
p'en est pas une fraction. Car le Père a produit le Verbe, ainsi 
que Paraclète nous l’a aussi enseigné , comme la racine pro- 
duit le tronc, comme la source produit le fleuve, comme le 
soleil donne naissance au rayon ; mais le tronc n’est pas séparé 
de la racine, ni le fleuve de la source, ni le rayon du soleil, 
ni le Verbe de Dieu. Je confesse que j'admets deux, comme 
dans cette image. La racine et le tronc sont aussi deux choses, 
mais elles sont réunies. Mais où il ÿ a un second, il y a deux ; 
où il se trouve un troisième, il y a trois. Ce troisième c’est le 
Saint-Esprit.» Ch. VIII. Voici comment Tertullien démontre la 
différence des personnes : Le Fils a dit lui-même : « Le Père est 
plus grand que moi. » Le psaume dit : « Un peu plus bas que 
les anges.» Le Père est donc un autre que le Fils, puisqu'ilest 
plus grand; celui qui engendre est un autre que celui qui est 
engendré par lui; celui qui envoie est un autre que celui qui 
est envoyé. (On voit que Tertullien rapporte ces mots : le Père 
est plus grand que moi, à la nature humaine du Fils, comme 
le confirme aussi le passage du psaume dont nous avons fait 


LIVRE I. 71 


mention. Qu'on compare, ch. XVI, où le même vers est en- 
core plus clairement rapporté à l’incarnation; Tertullien veut 
seulement montrer que le Père n'aurait pas pu dire : le Père 
est plus grand que moi, puisqu'il aurait dit qu'il se surpassait 
lui-même en grandeur. 

Tertullien attache une grande importance à la dénomination 
de Père e#de Fils. Il dit : « Le rapport intérieur doit corres- 
pondre à la dénomination extérieure , car le nom indique la 
chose, surtout pour Dieu, chez qui il n’y a que oui, oui, ou 
non, non. Pour que le Père, puisse donc être Père il doit avoir 
un Fils, et pour que le Fils soit Fils, il doit avoir un Père. 
C'est un ordre qui vient de Diea lui-même et qu’il conserve. 
(Fertullien veut dire , d’après les lois générales de la pensée, 
l'homme suppose réellement un père lorsqu'il est question d’un 
818, et Dieu lui-même ἃ établi cette nécessité de la pensée hu- 
maine. Lorsqu'il est donc question d'un Fils de Dieu dans l'E- 
criture Sainte, où Dieu parle lui-même, Dieu n'aura pas dérogé 
ἃ δᾶ propre loi. Le Père n’est donc pas lui-même le Fils, et le 
Fils n'est pas le Père. Il y a une grande différence dans la signi- 
fication dés expressions, avoir un fils et étre soi-même son fils. 
Pour que quelqu'un soit époux, il doit avoir une épouse et il ne 
peut pas être sa propre épouse. Il faut de même pour que quel- 
qu'un soit père, qu’il ait un fils et qu’il ne soit pas lui-même ce 
fils. On peut demander pourquoi Tertullien argumentait ainsi 
contre Praxéas, puisque celui-ci donne le nom de fils seulement 
à ja nature humaine de Jésus-Christ.Il est évident que Tertullien 
croyait que le Rédempteur ἃ recu son nom d’après sa nature 
supérieure, et que l’homme Jésus-Christ ἃ été appelé Fils, parce 
que la divinité en lui était le Fils de Dieu, le divin ne pouvait 
pas tirer son nom de l'humain. Si le divin en Jésus-Christ 
était donc ce qui lui avait fait donner son nom, ce ne pouvait 
pas être le Père, d'après les raisons alléguées plus haut. 

Tertullien continue en disant que cette sentence générale, 
«que tout est possible à Dieu , » ne prouve rien ici; qu'elle ne 
peut être applicable que lorsqu'il a été préalablement démontré 
qu'une chose est possible; mais qu'on ne peut pas prouver la 


79 VIE D'ATHANASE LE GRAND. 


possibilité par la possibilité, puisqu'on pourrait démontrer de 
cette manière les idées les plus bizarres. Praxéas devrait donc 
prouver que le Père dit: « Je suis mon fils, je me suis 
créé. » Il ajoute: « Pourquoi Dieu ne parla-t-il pas ainsi? que 
craignait-il? Rien que le mensonge. Croyant donc que Dieu ne 
dit que le vrai, je crois aussi que le rapport intérieur répond 
au nom. » Ch. Χ et XI. Une autre raison, allézuée par Ter— 
tullien, est celle-ci, que le Fils a toujours manifesté le Père et 
que le Père, d’après sa nature , ne peut pas apparaître. Il dit 
encore que quand on lit dans l'ancien Testament : «Il n’y a pas 
d'autre Dieu que moi, moi seul j'ai étendu les cieux, » il faut 
entendre par là le Fils et le Père, puisqu'il est dit du Fils: c’est 
par lui que tout ἃ été créé. Tertullien montre encore qu'on 
n’introduisait pas deux Dieux et deux Seigneurs en appelant le 
Fils Dieu et Seigneur, lorsqu'il n’est question que de lui seul, 
(de manière qu'on pourrait s’imaginer qu’il y a deux Dieux, 
parce que le Père et le Fils étaient appelés chacun séparément 
Dieu et Seigneur, lorsqu'il n’est question que de l’un ou de 
V'autre), puisqu'on ne croit à deux que pour autant qu'on les 
considère comme Père et Fils; que ces deux ne font qu'un ; et 
qu'ils sont inséparables; qu’ils ne sont qu'un d’après leur sub-— 
stance et deux d’après l'économie. Ce passage de l’Apoca- 
lypse : « Je suis le Seigneur, le Tout-Puissant, qui est, qui 
était ou qui viendra, » doit être rapporté au Fils et le mot 
« Tout-Puissant » ne pouvait y mettre obstacle, puisque le Fils 
du Tout-puissant est lui-méme Tout-Puissant. Cum ct filius 
omnipotentis tam ommipotens sit quam Deus De filius. G. XI, 
XVIII, XIX. 

C’est en vain, dit encore Tertullien , qu’ils invoquent le pas- 
sage : « Moi et le Père nous ne sommes qu’un. » Il faut exami- 
ner l'Évangile de saint Jean tout entier et voir si le Père et le 
Fils ÿ sont regardés comme identiques. Déjà au commencement 
de cet Évangile le Fils est distingué du Père. Il ne faut pas 
donner aux paroles une autre signification que celle qu’elles 
ont réellement : « Celui qui a été au commencement est donc 
un autre que celui chez lequel il a été. » Le Logos est un autre 


LIVRE I. "ὁ 


que Dieu quoique le Logos soit aussi Dieu; mais pour autant 
qu'il est Fils et non Père, celui qui a tout fait est un autre que 
celui par lequel tout a été fait. » 

Il est dit : « Dieu ἃ tant aimé le monde qu’il a donné pour 
lui son Fils unique.» «Le Père agit jusqu’à présent et moi j'agis 
également.» On distingue dans ce passage celui qui a été donné 
pour le monde et qui y ἃ été envoyé, de celui qui la envoyé, 
et il est dit expressément : « Le Père » et « Moë. » Ch. XX et 
XXI. Tertullien continue : « Els s’attachent à ces paroles : Moi 
et le Père, nous ne sommes qu'un.» Mais ils ne voient pas qu'il 
est dit : Moi et le Père, où l’on a évidemment désigné deux; 
ensuile « nous sommes (sumus), » ce qui n'indique pas une 
personne seule, et puis «un » et non « le méme. » Ch. KXIT. 
Tertullien dit encore : le Fils adresse des prières au Père lors 
de la résurrection de Lazare et lors de sa passion. Le Fils prie 
sur la terre ; le Père promet du ciel. Pourquoi veut-on prouver 
que le Père et 16 Fils sont menteurs; car comment le Père au- 
rait-il parlé du ciel au Fils, si le Fils eut été lui-même le Père 
Et comment le Père aurait-il promis quelque chose au ἘΠῚ 
puisqu'il était lui-même le Fils (comme tu le prétends) ? » 
Ch. XXIT. Nous voyons par là ce que ces paroles veulent dire : 
« Celui qui me voit, voit le Père ; » elles ont exactement la 
même signification que : « Moi et le Père, nous ne sommes 
qu'un. » Le Fils parle ainsi parce qu’il est le chemin, parce que 
personne ne peut arriver auprès du Père que par lui, et parce 
que personne n'arrive à lui à moins d’être attiré par le Père; 
parce que le Père lui ἃ tout confié et parce que le Fils vivifie 
comme le Père; parce qu'enfin celui qui connaît le Fils connaît 
aussi le Père. A ces paroles : « Celui qui me voit, voit aussi le 
Père » Jésus-Christ ajoute : « Vous ne croyez pas que je suis 
dans le Père et que le Père est en mor. » 

Il aurait dû dire, d’après vous : Vous ne croyez pas que je 
suis le Père. Voici la fin de l'Évangile : Ceci a été écrit pour 
que vous croyiez que Jésus-Cbrist est le Fils de Dieu. I] n'y est 
pas dit qu’il est le Père. (. XXIV, XX. 

La différence est aussi indiquée dans la formule de baptéme: 

ATHAN, Τὶ 1. [A 


14 VIE D'ATHANASE LE GRAND. 


et la triple submersion repose sur cette différence. C. XXWE. 

Praxéas avait établi entre le Père et le Fils la distinction sui- 
vante : il avait dit que le nom Fils de Dieu désignait seule- 
ment l’homme et que la divinité qui habitait en lui était le 
Père. Tertullien s'attache à réfuter cette opinion οἱ les raisons 
sur lesquelles Praxéas les appuyait. Il est écrit : «Celui qui 
naîtra d'elle sera appelé Fils de Dieu, » mais il est aussi 
écrit : «Celui qui naïîtra d’elle sera appelé Immanuel, c’est-à- 
dire, Dieu soit avec nous.» Cette partie de son écrit est la 
plus faible. | 

‘Tertullien montre en terminant que la distinction entre Jé- 
sus et Christ n’est basée sur aucune bonne raison. 

Le but que je me suis proposé ne me permet pas d’expli- 
quer encore comment Tertullien a développé contre les Gnos- 
tiques la véritable divinité de Jésus-Christ. Je dirai seulement . 
que Tertuilien montre 1) que le Père, le Fils et l'Esprit sont 
une même substance; qu'ils sont donc égaux quant à la sub- 
stance , consubstantiels. 2) Qu'ils ont la même puissance et il 
appelle pour cette raison le Fils tout-puissant aussi bien que 
le Père. 3) Que le Fils est éternel. 

Il en est de même quant au Saint-Esprit, que Tertullien ap- 
pelle expressément Dieu, puisqu'il dit dans un passage que 
nous avons déjà cité : οἱ Pater Deus, et Filius Deus, et Spiritus 
Sanctus Deus, et Deus unusquisque. Δ) Malgré l'unité de leur 
substance, ils sont cependant différents quant aux personnes. 
On doit reconnaître que les défenseurs de la doctrine chrétienne 
primitive, ont acquis, par les combats qu’ils ont dû soutenir, 
une habilité bien plus grande, et qu’une plus grande clarté 
dans leurs idées en a été la conséquence. Tertullien appelle 
unité de substance, ce qui avait été‘appelé lumière-d'une lu- 
mière par Justin. Combien plus de justesse dans laréponse de 
Tertullien à l'objection de Praxéas, tirée de l’ancien Testament : 
Il n'y ἃ aucun autre Dieu que moi » que dans Justin réfutant 
Tryphon qui prétendait que le Fils est Dieului-même. Tryphon 
avait dit qu'il était écrit : «Je ne donnerai à aucun autre ma 
gloire. » Justin cite des passages pour prouver que Dieu a ce- 


LIVRE I. πὸ 


pendant donné sa gloire à Jésus-Christ! οἱ il dit en terminant: 
« Vous voyez, mes amis, que Dieu a déclaré lui-même qu'il 
donnerait sa gloire à celui qu’il avait destiné pour étre la lumière 
des peuples et nullement à aucun autre, et que Dieu ne garde 
aucunement sa gloire pour lui seul. Dialog. c. Eryph. c. 65. 
On aurait pu tirer bien des conséquences de ces passages, qui 
auraient été entièrement opposées à l'opinion de Justin. Ter- 
tullien au contraire dit qu'il fallait considérer le Père et le 
Fils en même temps comme Dieu, puisqu'ils ne formaient 
qu'une seule et même divinité. 

Nous trouvons cependant aussi chez Tertullien des passages 
qui manquent de clarté ; ses idées ne sont pas toujours parfai- 
tement bien exprimées, et il y a quelquefois du désaccord 
dans ses expressions. C'est ainsi qu'il nie, pour se soutenir 
contre Praxéas (comme Justin l'avait fait pour défendre la di- 
vinité de Jésus-Christ contre Tryphon), la possibilité de l’ap- 
parition du Père ; il dit que le Fils peut apparaître pro modulo 
derivationis. 

Il prétend cependant autre part que le Fils est tout-puissant 
comme le Père, parce qu'il est Dieu et de la substance de Dieu. 

Cette dernière assertion annule cependant la première. Et, 
ce qui rend bien plus étonnante l'expression que nous venons 
de citer, c'est qu'il dit qu’à cause de leur unité inséparable, 
le Père ἃ aussi apparu dans le Fils (C. XIV). Que doit donc 
signifier pro modulo derivationis ? — Il est vrai qu'il dit 
C. XVI, en parlant des Théophanies de l’ancien Testament, 
qu’il attribue au Fils : «Si l'Écriture n’en parlait pas, nous ne 
pourrions pas les attribuer au Fils (parce qu'il est trop puis- 
sant et trop glorieux). Il ajoute : on ne pourrait pas les attri- 
buer au Père, quand méme l'Écriture les lui aurait. attribuées. » 
Ce sont là des contradictions dans lesquelles Tertullien est 
tombé, pour avoir voulu combattre Praxéas avec plus de force. 
D'autres expressions ont été citées pour montrer que Tertul- 
lien a considéré le Fils comme inférieur au Père; mais on ne 
leur ἃ attribué une pareille signification que parce qu'on 
ne les ἃ pas considérées dans leurs rapports avec l’ensemble. 


76 ᾿ς VIE D'ATHANASE LE GRAND. 


J'ai déjà eu l’occasion de faire cette remarque lorsque j'ai parlé 
du passage relatif aux paroles de Jésus-Christ : «Le Père est 
plus grand que moi.» Les passages où il compare Dieu ausoleil 
οἱ Jésus-Christ à un rayon du soleil, ne doivent pas prouver 
autre chose que le Père et le Fils sont un et cependant diffé 
rents. Car si l’on voulait appuyer sur le mot «rayon» et croire 
que c’est la grandeur qui est le point de comparaison, on pour- 
rait aussi dire que Tertullien prétend par là que le Fils est 
plus grand que le Père, parce qu’il compare le Père à la racine 
et le Fils au tronc, le Père à la source et le Fils au fleuve. 

Tertullien a été conduit par la polémique contre les gnos- 
tiques, aux pensées les plus délicates et les plus belles sur l'in- 
carnation du Fils. | 

Le but général de l'incarnation a été, selon Tertullien, de 
délivrer les pécheurs, d’inspirer aux hommes des sentiments 
divins et de les exciter à une conduite agréable à Dieu. 

«Dieu ἃ vécu parmi les hommes, pour que l’homme ap- 
prenne à vivre comme Dieu ; Dieu s’est fait légal de l’homme, 
pour que l’homme devienne l’égal de Dieu. Dieu a été trouvé 
petit pour que l’homme devienne bien grand ἡ, Toutes les 
choses ont été ramenées à leur état primitif, pour que tout 
aboutisse à Jésus-Christ et que tout s'achève par lui, comme 
tout a commencé par lui”. Voici comment Tertullien a envisagé 
les moyens par lesquels Jésus-Christ effectua tout cela ; toutes 
les actions de Jésus-Christ et sa passion y ont contribué : de 
orat. C. V. deMonogam. C. ΠΙ. adv. Marc. L. III. C.8. Tertullien 
a d’ailleurs distingué l’âme humaine, du corps humain de Jésus- 
Christ, et il dit positivement qu'il a eu une âme raisonnable. 


i Ces différents passages ont été réunis par Petavius, par Lumper, hist. 
théol. vol. VI, p. 333 ff. Neard. Tertull. p. 364. 

2 Adv. Marc. 1. II, ch. 27 cf. Petav. de incarnat, ]. II, ch. 11. 

3 De Monogam. ch. V. Deum proposuisse ἰὴ semetipso ad dispensationem 
adimpletionis temporum, ad caput, i. e. ad initium reciprocare universa in 
Christo, — et adeo in Christo, omnia revocantur ad initium. Irénée exprime 
déjà cela par ἀναχεφαλαιωσθαι. Voyez sur la signification de cette expression 
Petav. de incarnat. ]. IH, ο. 7. 


LIVRE 1. 77 


D'après Clément d'Alexandrie, c’est surtout l'erreur profon- 
dément enracinée dars l'âme humaine par suite du péché, ct 
de laquelle l’homme ne pouvait pas se tirer, qui porta l'homme 
vers le Rédempteur. C'est sous ce point de vue qu'il cherche 
aussi à concevoir la divinité du Sauveur. Il dit : «Il a ὁἸοϊ 
par sa parole divine l'ignorance grossière, et il ἃ rendu à 
l’homme ce qui est le Te important, la connaissance de sci- 
même et la connaissance de Dieu. C’est lui qui nous ἃ montré 
véritablement comment nous devons apprendre à nous con- 
naître nous-mêmes, lui qui révèle le Père éternel à qui il veut, 
et de manière telle que la nature humaine puisse le com 
prendre. » Strom. I. [. $ 28. Parce que l'ignorance était en- 
racinée dans le cœur du méchant, il était nécessaire que le 
maître fût celui qui connaît le cœur, qui est sans péché, et en gé- 
néral celui sur lequel le péché n’a aucun pouvoir (avzuaornta)- 
«Nous , dont la vie était enveloppée de profondes ténèbres, 
nous avons besoin d'un guide qui ne se trompe pas et en qui 
nous puissions avoir confance, qui voie clairement et qui το 
lire dans tous les cœurs. » Pædag. ἘΠῚ Ὁ 2 

ΤΊ est le maître éternel qui instruit tous les hommes, et qui 
est donc parfait : « S'il ÿ a un maître au ciel, comme nous le dit 
l'Écriture, tous ceux qui habitent la terre sont ses disciples — 
car la chose est ainsi : la perfection est une qualité du Seigneur 
qui enseigne toujours; et il convient de reconnaître que nous 
sommes des enfants incapables de nous conduire, et que nous 
devons toujours apprendre. » Comme il est l'éternel maître 
du genre humain, toute vérité est son don, mais elle a tou- 
jours été mêlée à des choses terrestres et erronées. La véritz 
elle-même, la vérité pure apparut enfin, le Fils de Dieu. » Le 
vérité s'exprime tout autrement que les hommes qui en parlent; 
l'ombre d'une chose est très-différente de la chose elle-méme. » 
Stroom. L. I. C. 7. De là provient la force de la doctrine chr:-- 
tienne : la vérité chez les Grecs diffère de la nôtre, quoiqu’el!: 
porte le même nom; car notre vérité a plus de plénitude ὁ 
conception, elle porte davantage à la conviction, elle ἃ une 
force divine, etc. Nous sommes des savants instruits par le 


78 VIE D'ATHANASE LE GRAND. 


Fils de Dieu dans les saintes et véritables connaissances. C’est 
pour cette raison quenotre vérité émeut lesâmes d’une manière 
si différente. » L. I. C. 20. Mais ce n’est pas la parole exté- 
rieure seule qui produit tous ces fruits. Clément devait aller 
plus loin, puisqu'il considérait aussi le péché comme la source 
de l'erreur. Jésus-Christ comme modèle moral, ne pouvait 
lui suffire; il le représente souvent comme tel, et par les ex- 
pressions les plus nobles, entre autres Pædag. L. 1. Ch. 3. 
Jésus-Christ est encore un grand et inexplicable sacrifice; 1] 
a vaincu la mort par sa mort sur la croix. (Strom. L. IV. 
ἢ. 10. 19. Cohort ad Gent. fol. 83. 84. 86. ‘). Mais Clément 
n'a pas expliqué sous quel rapport il attribuait une grande 
efficacité à la mort de Jésus-Christ : il conserva cela comme 
mystère dans la profondeur -de son âme et il en ressentait 
seulement l'effet. 

Nous avons recu le Saint-Esprit par Jésus-Christ qui l'a 
envoyé; c'est par lui que l’homme se sent élevé, c’est par lui 
que ce qu’il ne pourrait comprendre par son intelligence hu- 
maine, lui devient évident; c’est le Saint-Esprit qui l'amène 
à la connaissance de la vérité. Strom. L. VI. n. 18.L. V, 19. 
Le Seigneur est donc notre force. 

Clément résume tous les bienfaits de Jésus-Christ de la 
manière suivante : « Il me semble que nous ne devrions pas, 
dans un zèle inconsidéré, rechercher la sagesse profane à 
Athènes, dans le reste de la Grèce ou dans l'Ionie, puisque 
le Logos lui-même nous est venu du ciel. Car notre maître 
enseigne tout; s’il est celui qui donne à tout de saintes forces 
par sa nouvelle création, par sa rédemption, par-sa bienveil- 
lance pour les hommes, par ses préceptes, par ses prophéties 
et par sa doctrine, tout est devenu (où la doctrine.de Jésus- 
Christ est prêchée) Athènes et Grèce par le Logos (c'est-à-dire 
rempli de véritable sagesse).» Protrepl. fol. 51. Un passage de 
l'Ecriture sur la possibilité qu'un riche entre δὰ οἷ], est sur- 

1 Quis dives salv. c. 7. Clément explique ce qu’il entend par là : « Ne pas 


le connaître c’est la mort; sa connaissance, et la communion avec lui; son 
amour, et la ressemblance à lui, sont au contraire la vie, 


LIVRE 1. 79 


tout très-remarquable. On y net les paroles suivantes dans la 
bouche du Sauveur : Je t'ai régénéré, toi que le monde avait 
fait naître pour la mort. Je t'ai rendu libre, je t'ai guéri et je 
t'ai racheté. Je te montre la figure du bon Père; n'appelle 
Père aucun être sur la terre. Que les morts ensevelissent leurs 
morts; mais toi, tu dois me suivre. Je te conduirai à a jouis- 
sance d’inexprimables biens qui sont éternels, qu'aucun œil 
n'a jamais vu, etc. Je suis celui qui te nourrit; je suis moi- 
même ton pain : aucun de ceux qui en auront goûté ne 
pourra goûter la mort; je me donne journellement pour étan- 
cher la soif de sagesse éternelle. Je suis un maïtre qui en— 
seigne la sagesse divine, j'ai combattu pour toi jusqu'à la 
mort, j'ai anéanti la mort par laquelle tu aurais dû payer tes 
péchés et ton incrédulité. » C. 235. 

Cette manière de concevoir la rédemption montre déjà 
d'avance avec quelle clarté Clément devait énoncer sa croyance 
à la véritable divinité de Jésus-Christ. Jésus-Christ est la 
lumière éternelle (το ἀρχετυπον φως), le véritable fils de Dieu 
(γνησιος), le créateur du monde (ὦ τα παντα δημιουργηται), celui 
qui est en celui-qui est, (ὁ ἐν τῷ éyte ὧν), il est le Dieu vivant, 
(πιστευσον θεω ζωντι), le Dieu de tous'les hommes (παντῶν ἀν- 
θρωπων 0eoc). Clément indique expressément le rapport suivant 
de la rédemption avec la dignité supérieure du Sauveur : « Le 
Logos qui a donné la vie depuis le commencement comme 
créateur du monde, nous accorda par son apparition comme 
maître, de pouvoir vivre saintement, pour nous donner en- 
suite comme Dieu, la vie éternelle. » Protrept. fol. 78. Il est 
légal du Père (rw δεςποτὴ των ὁλων ἐξισωθεις), Protrept. fol. 86. 
Il est dans la rédemption Homme-Dieu ( Geos εν ἀνδροπου axn- 
ματι). Ῥαάαφ. L. 1. C. 2. Il est toujours partout, il sait tout, 
il est infini; l'armée des anges lui est soumise, ilest tout- 
puissant, il n’est pas soumis aux lois du temps; il est le prin- 
cipe sans commencement (ἀρχη &vapyos), le Dieu saint (ὃ ὃς 
ἥμετερος παιδαγωγὸς ἅγιος θεος, ‘Insouc), le parfait du parfait 
toy λογον τέλειον ἐκ τελείου φυοντα tou matpoc.) Strom. L. VIT. 
n. 1.2. Pœdag. L. I. C. 6.7. 


80 VIE D'ATHANASE LE GRAND. 


À la fin de l'écrit «Ze Pédagogue, » Clément exhorte à glori- 
fier «16 Père et le Fils, qui sont un, le Fils et le Père; lé Fils et 
le Saint-Esprit, celui qui est absolument un, dans lequel et par 
lequel tout existe, dont nous sommes tous les membres, celui 
qui est glorifié par l'éternité, le tout-bon, le tout-beau, le tout- 
sage, le tout-juste; celui qui doit être glorifié dans toute 
éternité. » Tout cela est dit en même temps du Père, du Fils 
et du Saint-Esprit. Le Père, le Fils et l'Esprit sont donc ur 
Dieu et ils sont égaux. Il est dit encore autre part du Père et 
du Fils : Ils ne font qu'un, la Divinité (ἐν yap ἄμφω ὃ Geoc). 
Pœdag. L. I. Ὁ. 5. ". 

Après avoir vu de tels témoignages de Clément, nous de- 
vons considérer comme une vaine et misérable critique, ce 
que disent ceux qui ont fouillé partout pour trouver quelques 
passages isolés, dans lesquels Clément ne s’est pas exprimé 
d'une manière conforme aux expressions en usage. Je ne les 
citerai pas parce qu'il sont sans la moindre importance, et 
parce que d’autres s’en sont suffisamment occupés ἡ. Mais il 
me paraît être beaucoup plus important d'en rechercher la 
raison, et quoique j'aie déjà eu occasion d’en parler lorsque 
je m'occupais d’autres Pères de l'Église, il se présente ici une 
occasion toute particulière de le faire encore. Philon ἃ dit 
de la Divinité qu’elle était sans attributs et que rien ne pou- 
vait être dit d’elle si ce n’est qu’elle existe. Ce- platonisme 
mystique fut adopté par les gnostiques, et c'était une de 
leurs principales erreurs. Les Pères de l’Église ne pouvaient 
pas s’en défendre entièrement, et il se reproduisait quelque 
fois malgré eux dans leurs écrits. Il apparaît sous la forme 
suivante chez Clément : Il donne au Logos comme créateur 
du monde les attributs tout-puissant, tout sage, éternel, 
infini. Mais tous ces attributs sont donnés au Logos, relative- 


1 On voit donc combien est peu fondée la remarque de Felius et de Se- 
gaar, sur quis dives salo. ab c. 42, qui considèrent la dorAlogie qui y est 
contenue comme une interpolation. 

2 Petavius de Trinit. 1.1, c. 4. 

ΤΙ suffira d'examiner ce passage. 


LIVRE 1. 0] 


ment au monde qui est son œuvre, en opposition à tout ce qui 
est fini. Le Logos peut donc avoir des attributs. Mais tous 
ces attributs ne désignent pas encore le Dieu suprême, à qui ne 
peut être donné aucun attribut. Si Clément n'était pas allé 
plus loin, Jésus-Christ n'aurait été pour lui que le Demiurgos 
gnostique. Maïs comme le cœur du chrétien sent le besoin 
d'un Sauveur, et que l'Église catholique identifie le créateur 
du monde et le Sauveur, Clément voit aussi en Jésus-Christ 
le saint, le ἀναμαρτητος ( Pœædag. L. 1. C 2) le miséricor- 
dieux. Ce ne sont encore que des attributs, et celui à qui on 
les donne ne serait encore qu’un être humain ; d’après la doc- 
trine de l’école platonicienne, le suprême Dieu est encore bien 
plus, il faut le considérer comme surhumain pour que l’es- 
prit humain en soit satisfait! Ce Dieu philosophique, comme 
Tertullien l’a appelé, se mélait par-ci, par-là, à ce que disait 
Clément, et de là vient le passage suivant dépourvu de toute 
signification, et en contradiction avec tout ce que Clément dit 
dans d'autres passages : « La nature du Fils est la plus par- 
faite, la plus sainte, la plus glorieuse, la toute-puissante; elle 
régit tout, elle est anne bonne, et elle approche le plus 
près de la nature de celui qui est seul tout-puissant !. » Qui 
peut s'exprimer ainsi quand il sait ce qu’il dit? La nature la 
plus sainte, la plus parfaite, n’est-ce pas la nature de Dieu lui- 
même, ou approche-t-elle seulement de la sienne? Le Fils à 
qui l’on donne ces attributs, n’est-il donc pas légal du Père? 
On voit que Clément n’a pu écrire cela que sous l'influence de 
cette idée obscure du Dieu des philosophes. Clément était 
dans l'Église avec la plénitude de sa vie; il savait que celle- 
ci ne pouvait être réellement satisfaite, qu’elle ne pouvait se 
considérer comme réellement sauvée, qu’elle ne pouvait se: 
comprendre, que pour autant que le croyant fût intimement 
lié à Dieu, et il exprima pour cette raison la croyance de 


À Strom. ἢ: VIT. c. 1. τελειοτατη, χαι ἁγιοτατη, xau XUPIWTATN, χα! ἦγε- 
μονιχοτατη; χαι βασιλιχωτατη χαι εὐεργετιχωτατὴ ἡ υἷου Ut , À τῷ μον 
παντοχρατορι προσεχεστατη. Petav. ἃ déjà parlé de ce passage, ct récem- 
ment aussi Schleiermacker, mais peu juste. 


le, 


82 VIE D'ATHANASE LE GRAND. 


l'Église dans le passage cité plus haut, en disant que le Fils 
de Dieu est l’égal du Père, que le Père et lui sont un, qu'il est 
le parfait du parfait. Nous voyons combien cela est en contra- 
diction avec le dernier passage cité. Nous voyons qu'aux idées 
de Clément-se sont mêlés des éléments étrangers, des éléments 
contraires, qu’il détestait du fond de son cœur. Nous voyons 
aussi par là qu’une conception parfaitement claire οἵ juste des 
epports du Père et du Fils, ne lui était pas encore donnée. 
{est ainsi que je crois devoir expliquer le passage; mais 
je ne crois nullement, comme Petavius, que Clément n'eut 
pas la véritable foi; je l’attribue, comme je l'ai déjà dit, à une 
influence de la philosophie dont il ne s’apercevait pas lui- 
même. Clément appelle le Fils le parfait, et il a prononcé son 
propre jugement quand il a dit : « qui est plus parfait que le 
parfait. » Puisqu’il avait cette opinion, on voit très-bien que 
le passage en question n’exprime pas sa croyance. La croyance 
de l'Église apparaît partout dans toute sa beauté et elle se 
fait jour même dans les parties obscures. Cela est d'autant 
plus remarquable que Clément dit qu'il tenait sa croyance 
d'hommes qui vivaient dispersés dans tous les pays. Un Égyp- 
tien, un Syrien, un chrétien de la Palestine οἱ un Africain 
avaient été ses maîtres. Clément florissait vers Van 200; il ἃ 
donc dù recevoir l’enseignement religieux vers 180; et quel 
pouvait être le temps où ses maîtres avaient appris à con- 
naître le Christianisme? 

Il ne faut accorder aucune attention à Photius quand ii 
déclare que Clément ἃ dit beaucoup de choses erronées dans 
son livre Les hypothèses, qui a été perdu. Photius était aussi 
mécontent de Clément de Rome que des autres Pères ; lourd 
dogmaticien il était absorbé par ses formules, et iln’était pas 
en état de discerner l'unité intérieure sous la diversité des ex- 
pressions. Il paraît d’ailleurs qu’il s’est enveloppé d’une ortho- 
doxie intraitable et qu’il la fait valoir partout pour pouvoir agir 
sous d’autres rapports avec plus d’effronterie. Conment peut- 
on croire les jugements d’un homme qui accusa d’hérésie VE 
glise latine, parce qu’elle se sert de pain sans levain pour la 


LIVRE I. 83 


communion ? On devrait bien renoncer à de pareilles accusa- 
tions contre Clément. 

Bellarmin ἃ dit quelque chose de très-vrai quand il ἃ émis 
l'opinion qu'il fallait juger d’après Clément ce que devait être 
son élève Origène. Le premier ayant fidèlement rendu le dogme 
de l'Église, on doit penser que l’autre l'a fait de même, et 
l'évêque Huétius s’est montré très-borné en jugeant légèrement 
et avec prévention le dogme d'Origène sur la Trinité. Le Βέ- 
nédictin Prudentius Maranus, au contraire, ce modèle d’un 
véritable savant, a parfaitement bien compris Origène, et il a 
complétement exposé ses idées sur la Trinité. 

Il serait à désirer que Rufinus n’eût jamais eu la pensée de 
corriger Origène! Il a non-seulement excité davantage saint 
Jérôme (Hieronymus), mais il a aussi donné lieu à la suspicion 
et à la fantaisie de ceux qui ont vécu après lui, en faisant sup- 
poser qu'Origène avait beaucoup dévié dela doctrine de l'Église. 
Saint Jérôme a traité le grand homme avec très-peu d'équité. 
11 s’est borné à détacher certains passages de l’ensemble, et il 
les a souvent traduits d’une manière qui a dû provenir néces- 
sairement de son aversion contre Origène; souvent il ne paraît 
avoir été amené à faire des reproches que par des conséquences 
qu'il avait tirées lui-même des écrits d'Origène; mais plus 
souvent encore il a commis la faute de considérer Origène 
comme partageant l'opinion des Ariens, avec lesquels il n’a 
quelque rapport que dans les expressions seulement. Le fruit 
est bon et sain chez Origène, quoique l'écorce ne soit pas tou- 
jours sans taches ni défauts; chez les Ariens, au contraire, le 
fruit même était pourri et mauvais. Quand on lit les écrits 
d'Origène on sent le souffle de l'esprit divin, et l’on se sent attiré 
mystérieusement vers le Rédempteur, le conciliateur entre Dieu 
et les hommes. Il me semble qu’on doit attacher à ce sentiment 
plus d'importance qu’à des passages isolés, dans lesquels perce 
la faiblesse humaine, qui ne pouvait pas se rendre maitresse 
d'un mystère qui remplissait l'âme, et qui la rendait heureuse. 
Mais saint Jérôme est aussi excusable; car dans son temps, pen- 
dant la grande effervescence et le désordre qui régnaient par- 


84 VIE D'ATHANASE LE GRA%9, 


tout, il n’était donné qu'à quelques-uns seulvinent de micux 
approfondir les choses et de ne pas juger sévèrement tout 
d’après la lettre du symbole de Nicée. Athanase était du petit 
nombre de ces esprits favorisés d’une intelligence supérieure. 
Origène est le premier qui aït exposé la doctrine chrétienne. 
d’une manière systématique. C'est ainsi qu'il parle de Jésus- 
Christ dans un chapitre particulier de son Périarchon; il y ex- 
plique les différents noms de Jésus-Christ, et prend de là oc- 
casion d'exposer la doctrine sur sa personne. La même chose a 
lieu dans le premier volume de ses explications sur l’évangile de 
saint Jean. Sans m'occuper du Périarchon, devenu suspect par 
la traduction de Rufin, j'exposerai d’après le second ouvrage, 
quelle était la doctrine d'Origène concernant ce que le Sauveur 
a fait pour le genre humain; c’est là qu'on voit le mieux com- 
ment Origène a considéré la divinité de Jésus-Christ. 
L'Évangile de Jésus-Christ est pour Origène la lumière qui 
conduit l'intelligence de la vieille lettre, au nouvelesprit qui ne 
vieillira jamäis. In Johan. Tom. I. N. VIII : il dit qu'on 86 
montre {rès-borné quand on s’attache uniquement à rechercher 
ce que le sen] mot λογος veut dire; car Jésus est aussi appelé la 
lumière du monde, la résurrection, la vie, le chemin et la vé- 
rité, la porte et le bon pasteur; il faut rechercher la significa- 
tion de tous ces noms. N. XXIIL. Jésus-Christ est «le Verbe,» 
le Verbe est avec Dieu; ce n’est qu'un seul de ses noms, et il 
ne s’est pas donné lui-même ce nom, mais saint Jean le lui a 
attribué. Il est ensuite appelé la lumière, la véritable lumière 
qui éclaire tout homme venant en ce monde. 5" Jean I. 9. Le 
soleil produit un double effet; il éclaire par sa lumière toutes les 
choses matérielles, et cette lumière les rend visibles; d’un autre 
côté il obscurcit par sa lumière toutes les autres lumières. Il en 
est de même de Jésus-Christ, le soleil des esprits; nous voyons 
par sa lumière toutes les autres choses spirituelles, et il rend 
tous les autres maîtres superflus. N. XXIV. Il est appelé la τύ- 
surrection de ceux qui résuscitent des morts et qui le con- 
çoivent véritablement, parce qu'il fait que nous ne sommes 
plus mortels et que nous arrivons à la véritable vie. Il produit 


LIVRE I. 05 


cet effet non-seulement dans ceux qui peuvent dire main- 
tenant : « Nous avons été ensevelis avec Jésus-Christ (par le 
baptéme), et nous sommes résuscités avec lui, mais bien plus 
encore dans celui qui s’est dégagé de la mortalité et qui vit 
dans la nouvelle vie du Fils; quand nous sommes réellement 
éclairés de manière que la vie de Jésus-Christ se manifeste dans 
nos corps. » N. XXI. 

« Jésus-Christ est aussi appelé la vérité, parce qu'il la com- 
munique dans toute sa plénitude et à chacun selon ses mé- 
rites. » Origène avait intérêt à savoir ici si Jésus-Christ 
connaît toute la vérité telle qu’elle est en Dieu. La dignité du 
Christianisme et l'espoir des chrétiens reposent sur cette ques- 
tion. Si la vérité suprême n’était pas en Jésus-Christ, et s’il ne 
connaissait pas toute la vérité, nous devrions encore attendre 
un Rédempteur qui lui fût supérieur, et notre Sauveur ne serait 
pas alors véritable Dieu. Origène répond : « Puisqu'il est la vé- 
rité, il connaît toute la vérité, à moins que quelqu'un ne sache 
prouver qu'il y a une vérité supérieure à la vérité. » 

La source de la vie véritable et pure de tout mélange étranger 
est dans le premier-né de toute la création. Ceux-là y puisent 
qui ont part à Jésus-Christ, et qui vivent de la véritable vie. 
Ceux qui croient pouvoir vivre en dehors de lui, n'ont pas la 
véritable lumière et ne vivent pas de la véritable vie; c'est pour 
celte raison qu'il est appelé la vie. N. XXVIT, XX VIII. 

Comme personne ne peut être dans le Père et avec le Père, 
sans s'élever jusqu’à la divinité du Fils, par laquelle on est con- 
duit à la béatitude du Père, le Rédempteur est aussi appelé la 
porte. XXIX. Il est également appelé le Christ et τοι. ἢ! est dit 
de lui dans le psaume 44 : «Il ἃ aimé la justice, 11 ἃ Βαϊ l'in- 
justice, et il a mérité par son amour de la justice d’être sacré (de 
devenir le Christ). Ceci se rapporte à Jésus-Christ pour autant 
qu'il a été homme. Le sacre indique tantôt le prêtre et tantôt le 
roi. Crois-tu maintenant que le règne du Fils soit périssable, 
et qu'il ne lui ait pas été acquis par sa naissance? Voilà pour- 
quoi le nom «Christ » se rapporte à sa nature humaine, de 


ΓΝ. 


laquelle il ἃ aussi été dit que son âme s'était afiligée. Le mot 


96 VIE D'ATHANASE LE GRAND. 


«roi» (Ps. 71, 2).se rapporte à sa nature divine. Il:est fait 
mention dans. ce psaume d’un roi, οἱ. ἀπ fils d’un τοὶ, à qui la 
justice est donnée. Le roi est le premier-né de toutes les:créa- 
tures; le fils du roi c’est l’homme, qu'il a adopté et qui ἃ été 
formé par lui pour la justice. Tous deux sont devenus un. Le 
Sauveur en ἃ fait un, car il a montré en lui-même (dans sa per- 
sonne) le modèle de ceux qui deviennent un. Jerrapporte cela 
aux hommes dont l’âme a été réunie au Saint-Esprit. 

De même que la divinité est le roi dans la personne du 
Christ et l’homme le fils du roi, ceux-là sont les véritables 
. disciples de Jésus-Christ dans lesquels il règne (par:son esprit). 
N. XXX. 

Nous voyons par ce passage ce qui a porté Origène à admettre 
une nature humaine complète de Jésus-Christ, c’est-à-dire une 
âme raisonnable, outre le corps. Il trouva certaines prédic— 
tions de l’ancien Testament seulement en partie applicables à 
Jésus-Christ, c’est-à-dire à sa nature humaine , dont la partie 
spirituelle est apte à la justice, puisque la nature divine du 
Sauveur, étant toujours la même, ne pouvait pas être consi- 
dérée comme acquérant quelque chose. Il trouva cela d'accord 
avec le nouveau Testament de la sainte Écriture, qui dit aussi 
de Jésus-Christ que son âme a été afligée. Il croyait que cela 
ne pouvait pas avoir été dit de la nature divine de Jésus-Christ. 
ΤΊ croyait d’ailleurs, comme Irénée, à une infusion réelle de 
l'esprit divin dans chaque homme, comme la nature divine jé 
Jésus-Christ s'était réunie à sa nature humaine. 

C'est donc à tort qu'on ἃ prétendu qu'Origène avait seule 
ment été conduit par sa polémique contre Celsus , à admettre 
aussi une âme raisonnable dans l’homme ἢ 

Nous pourrons comprendre maintenant un passage de son 


1 V. Munscher, vol. 11" οἱ Tertull. de Neander, page 392. IL faut encore 
comparer comment. in Matth. Tom. IV, fol. 726-727 ; ensuite la fine remar- 
que qui se trouve Com. in ep. ad. Rom. Tom. I, fol. 514, ed. de la Rue, pour 
en bien juger. τ livre # Le vs a nv été écrit avant le dE contre 


dre. νι + 


maine, 


LIVRE I. 87 


écrit contre Celsus, où il dit comme Irénée : « Jésus-Christ et 
ses disciples ne voulaient pas que ceux qui s’approchaient de 
lui, erussent uniquement à sa divinité et à ses miracles, comme 
s'il ne s'était pas réuni à la nature humaine, et comme s’il 
n'avait pas adopté la chair humaine qui combat l'esprit. Car ils 
voyaient, en ce qui concerne la force qui était descendue dans 
la nature humaine et qui était entrée dans des relations hu 
maines , que la foi réunit l'âme avec la divinité pour le salut 
des croyants. Ils reconnurent que depuis lui (le Sauveur), la 
nature divine οἱ la nature humaine avaient commencé à se 
réunir, pour que la nature humaine réunie à la nature divine, 
devint divine non-seulement dans Jésus-Christ, mais aussi 
dans tous ceux qui adoptent la croyance et la vie enseignées 
par Jésus; car cela conduit à l'amour de Dieu et à sa commu- 
nion. Adv. Cels. L. ΠῚ. N. 28. 

Dans les numéros suivants du premier volume des commen- 
taires sur l'évangile de saint Jean, Origène explique comment 
et pourquoi Jésus-Christ est appelé la rédemption , la justifi- 
cation et la sanctification des chrétiens (1. Cor. 1, 30); mais 
comme il s'explique là-dessus plus longuement et avec plus de 
clarté dans son commentaire sur l’épître aux Romains, jy ai 
puisé tout ce qui regarde ce point. Il dit : 

Quel est le sens de ces mots : « Dieu a proposé Jésus-Christ 
pour être la victime de propitiation, par la foi en son sang ? » 
Aux Rom. 8, 25. La signification de ces paroles’est:la même 
que celle des paroles suivantes : « Celui-ci est l’agneau de Dieu 
qui ôte les péchés du monde (St Jean 1, 29). Il donne à tous 
par l’effusion de son sang la rémission de leurs péchés passés; 
mais cette propiliation ne peut être obtenue que par la foi. (In 
ep. ad Rom. |. IT, N. 8.) Il est devenu notre rédemption en se 
livrant lui-même aux ennemis; il leur donna son sang dont ils 
avaient soif. (L. I. N. 7.) Il est la justification, parce que la foi 
est comptée comme justification à ceux qui croient en lui. 
L'apôtre ἃ donc fort bien parlé lorsqu'il dit que la foi est con— 
sidérée comme justification, pour la rémission des péchés, 
quand même l’homme n'aurait pas encore fait de bonres 


o 


85 VIE D'ATHANASE LE GRAND. 


œuvres, et seulement parce que le pécheur croit en celui qui 
le justifie. Car la foi est le commencement de la justification 
devant Dieu, pour l'homme qui a confiance dans celui qui le 
justifie. | 

Cette foi prend profondément racine dans l'âme et elle est 
comme une racine qui recoit la pluie; de manière que, quand 
elle est développée par la loi, elle pousse des branches qui pro- 
duisent, comme fruits, les bonnes œuvres. La racine de la 
jusüfication ne provient donc pas des œuvres, mais les œuvres 
proviennent, comme fruits, de la racine de la justification, de 
cette racine qui fait que Dieu accorde la justification même 
sans œuvres. » (L. IV. N.1.) Ce passage prouve clairement 
qu'Origène n’admet pas une justification extérieure seule, et 
que la justification intérieure et l’extérieure se réunissent chez 
jui. Il considère la foi en Jésus-Christ comme une force sancti- 
fiante qui produit les bonnes œuvres. Il dit encore, dans ce qui 
suit immédiatement , que de saints sentiments remplacent la 
disposition au mal , que la foi fait disparaître progressivement 
toutes les traces du péché, et que Dieu ne tient plus compte 
d'aucun péché". On ne peut donc douter qu'Origène n'ait par- 
faitement compris la πίστις de saint Paul , et il est d'autant plus 
étonnant de voir qu'on lui a attribué la croyance à un rachat 
extérieur de Satan. Il considère la servitude du péché et la ser- 
vitude de Satan comme la même chose, et cette opinion est par- 
faitement conforme, me semble-t-il, à la Bible et vraie en elle- 
même ἢ. 

L'affranchissement du péché est donc en même temps la libé- 
ration du pouvoir de Satan. Mais comment la mort du Ré- 
dempteur avait-elle une telle force, d’après l'opinion d'Origène? 
il appelle souvent, comme Clément, la mort de Jésus-Christ 


1 Ubi vero jam ad perfectum venerit ita et omnia de ea malitiæ radix am- 
putetur, eo usque ut nullum in ea vestigium inveniri possit nequitiæ, ibi jam 
summæ perfectæ beatitudinis promittitur, cum nullum possit Dominus impu- 
tare peccatum. 

2 L. 1.1. IE, N. 8, il dit : Detinebatur ergo apud hostes bumani generis 
eaptivitas peccalo tamque bello superata. 


LIVRE 1. 89 


un mystère de la foi chrétienne. Il cherche cependant à l'expli- 
quer dans plusieurs passages, entr'autres quand il expose pour- 
quoi Jésus a été appelé la flèche choisie, par Jesaias. ἢ dit : 
« Celui qui remarque qu’il Υ a tant d'hommes blessés par l’a 
mour divin, trouvera nécessairement que la flèche qui blesse les 
âmes pour leur donner l'amour divin, ne peut être aucun autre 
que celui qui a dit: « Il a fait de moi une flèche choisie. » Il 
veut dire que l'amour que Dieu a montré en donnant son Fils, 
blesse les cœurs et les excite à l'amour pour lui. (Tom. I. ui 
Joh. N. XXXVI.) Qu'on compare (in ep. ad Rom. L. IV.v. 12). 
I] dit ensuite : « Je ne concois pas qu’on puisse dire de celui qui 
commit des actions que Dieu hait, qu'il a été réconcilié avec Dieu 
par le sang de Jésus-Christ. Comment pourrait-il être réconci- 
lié, celui qui fait des actions hostiles? Saint Paul dit donc avec 
raison de lui-même et de éeux qui lui ressemblaient: « Ayant 
été ses ennemis, nous avons été réconciliéspar la mort du Fils.» 
Car ce serait blesser tout sentiment de pudeur, si nous voulions 
rester dans l’inimitié et faire ce que Πα] celui avec lequel nous 
n'avons pu être réconciliés que par l’effusion de son sang divin, 
après que l’inimitié entre Dieu et les hommes a été anéantie, 
non par le sang d’un pécheur, mais par le sang du Sauveur. 
Crigène attribue donc l'excitation à la gratitude, à la mort du 
Sauveur qui doit empêcher l'homme de pécher. Vers la fin du 
quatrième livre, il considère lui aussi la mort de Jésus-Christ 
comme un modèle pour le combat jusqu'à la mort contre le 
péché. Mais il revient toujours à l'influence immédiate, mysté- 
rieuse et dynamique du Sauveur sur les hommes. C'est ainsi 
qu'il dit dans le premier volume de son commentaire sur saint 
Jean : « Comment Jésus-Christ pourrait-il être notre avocat, 
(Première Ép. de saint Jean 2. 1), et notre réconciliateur, sans 
la force divine qui anéantit notre faiblesse, qui est versée dans 
l'âme des croyants, qui leur est donnée par l'intermédiaire de 
Jésus Ὁ N'était-il pas avant cette faiblesse, puisqu'il est lui- 
même la force divine? (αυτοδυναμις tou Sea). On peut dire : 


« Je puis tout par celui qui me justifie en Jésus-Christ. » 
N. 38. 


90 VIE D'ATHANASE LE GRAND. 


Nous pourrons maintenant expliquer en peu de mots com- 
ment et pourquoi Origène a eru que Jésus-Christ est devenu 
notre Sauveur. Nos péchés nous sont remis par lui : cela seul 
doit déjà nous exciter au bien, par reconnaissance et par amour. 
Ces sentiments sont fortifiés, parce qu’il est devenu pour nous 
un modèle moral et notre maître; maïs tout devient parfait et 
agit fortement sur nous par la force divine, qui a sa source en 
lui, et qu'il a obtenue pour nous (9 αὐτου διαχονουμενηξ). C'est 
par lui que nous agissons comme Dieu le veut, que nous de- 
venons parfaitement un avec Dieu, et que nous obtenons la 
béatitude, c’est par cette force qui s’unit à l’âme libre de 
l'homme, de la même manière que la nature divine du Sauveur 
s'était unie à sa nature humaine. 

Nous allons maintenant exposer les idées d’Origène sur la 
nature supérieure du Rédempteur. Il ne s'agit point ici de 
chercher des passages où Origène dit que Jésus-Christ'est Dieu, 
car nous en trouvons partout, mais il faut expliquer ce qu'il 
entend par ces mots : Jésus-Christ est Dieu. La première re- 
cherche suffit pour constater la doctrine de l'Église, la seconde 
est nécessaire pour déterminer quelle était l'opinion individuelle 
d'Origène. Origène donne à Jésus-Christ les attributs divins. I 
prouve par l’évangile de saint Mathieu 16, 8, son omniscience, 
d’où il tire la conséquence que la divinité de Jésus-Christ peut 
aussi être prouvée d'après l'évangile de saint Mathieu, ce qui 
était nié par quelques-uns. (Tom. XII, N.6,in Matth.) Mais il 
dit cependant Tom. I, in Joh. N. 6, que personne n’a si bien 
fait connaître la divinité de Jésus-Christ que saint Jean : οὐδεις 
γαρ ἀχρατως ἐξανερωσεν ασὔτου τὴν θεότητα; ὡς Tuawme παραστησας 
αὐτον λεγοντα" ἔγω εἶμι τοφως τοῦ κοσμου. ἔγω εἶμι, ἡ δος, χαὶ ἣ 
ἀἄληθεια, rat h ξωη 2. τ. À. Jésus-Christ est aussi lui-même la 
sagesse, la justice et la vérité αὐτοσοφια, αὐτοαληθειοι; αὐτοδικαι-- 
οσυνη. (Tom. XIV, N. 7, in Matth. contra Cels. 1. V, N.64). Il 
est Zui-méme le Logos divin αὐτολογος et celui qui a de la raison 
grend seulement part à la sienne. (Tom. 11, in Joh. N. 3.) I 
est de la substance du Père comme le rayon est de la substance 
du soleil, (tom. IX, in Jerem. N. 4, et encore très-souventautre 


LIVRE I. 91 


part). Il procède du Père et il n’y a pas eu de temps où il n’eût 
pas encore existé. Il dit: «Il est écrit : tu es mon Fils car je 
t'ai engendré aujourd'hui : » le mot aujourd’hui signifie ici 
toujours; car il n’y ἃ ni soir, ni matin pour Dieu, mais le temps 
qui s'étend à toute l'éternité est pour lui aujourd'hui, le jour 
où il a procréé le Fils. 

Il n’y ἃ donc pas d'époque, ni de jour fixé pour sa création. 
(Tom. I, in Joh. N.,32.) Athanase a conservé un passage où 
Origène parle comme suit : « 51] est l’image du Dieu invisible, 
il est aussi une image invisible. Je suis porté à ajouter que, 
comme il est aussi la ressemblance, il n’y a pas de temps où il 
n'ait pas existé ( ὁτι, οὐκ ἐστιν, ὁτε οὐχ. ny), car quand Dieu n’avait- 
il pas celui que saint Jean appelle la lumière, le reflet de sa 
gloire, et quelqu'un oserait-il assigner un commencement au 
Fils, ou dire qu’à telle époque il n'existait pas encore? ou à 
telle époque l’image de l’ineffable Père, le Logos qui connaît le 
Père, n'existait pas encore? Celui qui oserait dire qu'il Υ ἃ eu 
un temps où le Fils n'existait pas, devrait aussi soutenir que 
la sagesse n’a pas toujours existé et que le Logos n’est pas éter- 
nel (de Decretis Nic.) Origène dit encore dans la neuvième ho- 
mélie sur Jérémie, N. 4 : « Aussi longtemps la lumière produit 
la clarté, aussi longtemps est aussi produit le reflet de Dieu. Le 
Père n’a donc pas procréé le Fils, il n’a pas terminé sa créa- 
tion ; mais il le crée continuellement. » (Origène ne pouvait 
pas admettre qu’en Dieu, qui est éternel et qui ne peut jamais 
changer, il y ait eu un acte passager ; il aurait cru par là le 
considérer comme étant soumis aux conditions du temps.) 


1 V. De la Rue ad hunc loc. Tom. IV, de son édit. app. fol. 134. Je sais 
bien que Petavius dans theolog. dogmat. de Trinitate, 1. 1,.c. 4, n’attache pas 
une grande importance à cet attribut, parce qu'Origène'a aussi admis, selon 
lui, une création éternelle. De même Schleiermacker. Mais tous ceux qui 
veulent bien voir la différence établie par Origène entre l'éternité du Fils et 
celle de la création, la verront. Origène appelle le Fils ἀγενῆτον ; οὗτε γὰρ τον 
ἀγένητον καὶ πασὴς YEVNATNS PUOEWG TPUTOTOXOV χατα ἄξιαν εἴδεναι τις δυ- 
ναται, ὡς ὃ έννησας αὐτον πατηρ. Adv. Cels. 1. VI, c. 24. Origène dit encore 
que les créatures ont un commencement et que le Filsn’en a pas. De prin- 
cip. II, 9. Cette distinction est aussi indiquée par ἀγενητος. 


92 VIE D'ATHANASE LE GRAND. 


Grigène dit autre part que tout ce qui est dans le Père est 
aussi dans le Fils (παντὰ yæp ὅσα tou Deou, τοιαυτα ἐν αὐτῷ ἐστιν) 
(Hom. VIT, in Jerem. N. 2). Il dit aussi adv. Cels. L. VIT, N. 
13: « Ce que nous savons de Dieu est vrai aussi pour celui qui 
cst né d’un pareil père. » Origène a dit encore Tom. XIE, in 
Joh. N. 36, que la volonté du Fils est en tout égale à la volonté 
du Père (arapca)lastoy τοῦ θεληματος τοῦ ratpos), et que c'est 
pour cette raison que le Fils dit: «le Père et moi nous ne som— 
racs qu'un, et celui qui me voit, voit aussi le Père. » Nous avons 
déjà fait mention qu'Osigène croit que le Fils sait tout ce que 
le Père sait puisqu'il est appelé la vérité. Quand Origene paraît 
dire que le Fils n’est un avec le Père que quant à la volonté 
seulement, il est en contradiction avec sa croyance que le Fils 
n’a été créé à aucune époque, mais qu'il est créé continuelle- 
ment, qu'il est donc toujours un avec le Père ct qu’il n'est ja 
mais séparé de sa substance; mais il est évident que la volonté 
ne signifie pas autre chose pour Origène que la substance du 
Père, comme cela a déjà été victorieusement démontré par 
Prudentius Maranus'. Origène appelle enfin le Fils « [6 vérita- 
ble Dieu. » τον ἀληθινον Se, hom. IT, in 1 Reg., et il dit qu'il par- 
tage la nature de Dieu. 

Pamphilus cite les passages suivants du tom. V, du com-— 
mentaire sur l’évangile de saint Jean, que nous ne possédons 
plus en entier : « Le Fils unique, notre Sauveur, qui est seul 
né du Père, est le Fils de Dieu par sa nature et non par adop- 
tion. » Nous avons donc un Dieu, qui est seul immortel et qui 
habite la lumière inaccessible. Tim. 6, 16. Il est dit Dieu uni- 
que et véritable, pour que nous ne croyions pas qu'il y en ait 
beaucoup auxquels le nom « véritable Dieu » doive être donné. 
Ceux qui sont reçus ses enfants en l'appelant Abba, Père, sont 
aussi fils de Dieu; mais ils ne sont pas fils comme l’est son Fils 
unique. Car celui-ci est Fils de Dieu par sa nature, il l'est 
éternellement et inséparablement; les autres ont reçu la faculté 


! De divinitate Christi L. IV, c. 15. Il s'appuie surtout sur ταυτοτῆς τοῦ 
βουληματος. Adv. Cels. 1. VIT, n. 13. 


LIVRE 1. 93 


de devenir fils de Dieu parce qu'ils ont reçu en cux le Fils de 
Dieu. Quoique ceux-ci ne soient pas nés du sang, ni d’après 
la volonté de la chair, ni par la volonté de l'homme, et qu'ils 
aient été créés par Dieu, ils ne sont cependant pas créés de la 
même manière que le Fils unique. Il y a donc une aussi grande 
différence entre le véritable Fils et ceux auxquels il ἃ été dit : 
vous êtes tous fils du Très-Haut, qu'entre le véritable Dicu 
et ceux auxquels il a été dit : « Je Paï dit, vous êtes des dieux. » 
(Opp. IV, fol. 99.) 

- Voilà comment Origène a parlé, et il a dû parlerainsi, pur 
mettre en harmonie la croyance à la nature divine du Rédemp- 
teur avec ses idées sur la rédemption. Il mérite surtout de 
grands éloges parce qu'il base la divinité du Sauveur sur le 
rapport qui existe entre la personne du Rédempteur et la 
rédemption, car c’est par ce motif qu’il dit que saint Jean ἃ 
mieux fait ressortir la divinité du Sauveur, parce qu'il l'a 
appelé la lumière du monde, le chemin, la vérité, la vie et la 
porte. 

Nous trouvons cependant bon nombre de passages, qui, sans 
contredire ceux que nous venons de citer, montrent pourtant 
qu'Origène n'est pas parvenu à une clarté parfaite sur ce point. 
Je ne parle pas ici des passages où Origène appelle le Père αὐ- 
τοῆεος, © θεος, et le Fils seulement 6:05. Car αὐτοθεος ne signifie 
nullement « Dieu supréme,» comme Munscher a eu la mal- 
adresse de le traduire, mais cette expression désigne Dieu en 
opposition au Fils, et elle indique que le Fils ἃ sa source dans 
le Père. Petavius et Prudentius l'ont très-bien traduite par 
Deus per se, et ils désignent le Fils par Deus de Deo. Origène 
s'explique si clairement là-dessus qu'il ne peut y avoir aucun 
doute; il craignait une interprétation erronée, et il est entré 
dans de longues explications pour l'empêcher. In Joann. Tom. 
IL. $ 3. On doit aussi peu faire un reproche à Origène d’avoir 
rapporté au Père seul le passage : «qu'ils vous connaissent vous 
qui êtes le seul Dieu véritable. » St-Jean 17. 3. Il n’en résulte 
pas que le Fils ne serait qu'un Dieu créé, puisque Origène l'ap- 
pelle dans d’autres passages, que nous avons déjà cités, véri- 


94 VIE D'ATHANASE LÉ GRAND. 


table Dieu, et qu’il dit que le Fils partage la nature de Dieu. 
Les expressions ἄληθινος Geos, αὐτοθεος et ὁ θεος ont ici une même 
signification; l’expression 6 θεος désigne celui qui ἃ sa source 
en Dieu. C’est une absurdité de prétendre qu'Origène ait voulu 
dire que le Fils ne voit pas le Père et que le Saint-Esprit ne 
voit pas le Fils, puisque ce qu'Origène ἃ dit se rapporte à la Ὁ 
vue matérielle qu’il ne pouvait bien certainement pas admettre 
pour le Fils et le Saint-Esprit. Ki dit expressément Tom. II 
in Joann. N.2 : « Le Logos qui est avec Dieu, qui est depuis le 
commencement, qui est éternellement Dieu par son existence 
avec Dieu, et qui ne le serait pas s’il n’était pas avec Dieu, et 
qui ne resterait pas Dieu, s’il ne contemplait pas éternellement la 
profondeur du Père; ce Logos est l’image qui sert de modèle à 
d'autres images. » Ce qui est plus important c’est qu'Origène 
rapporte au Père seul les paroles de Jésus-Christ : Diew seul est 
bon. Il entendait sans doute par là que le Père est aussi la 
source de la bonté du Fils, image de la bonté de Père. Tom. 
XXV, in Matth. N. 10. Καὶ ὃ Σωτηρὸς, ὡς ἐστιν εἶχον του θέοω 
τοῦ dopatou, οὗτως aa τῆς ἀγαθότητος αὐτου εἰκων. ΠῚ ajoute d'ail 
leurs encore : «le Sauveur étant l’image de la bonté de Dieu 
même, surpasse bien plus en bonté ceux qui sont sous luï, qu’il 
n'est lui-même surpassé par Dieu, duquel il a dit : le Père qui 
m'a envoyé est plus grand que moi. » Origène, en disant ici 
que la différence entre le Fils et les bonnes créatures est beau- 
coup plus grande qu’entre le Père et le Fils, paraît cependant 
ne pas accorder au Fils la bonté absolue. On voit ici qu'Ori- 
gène a quelquefois écrit sans songer à ce qu’il écrivait. Il ap 
pelle le Fils la vérité même, la sagesse même, la justice même, 
la puissance même, etc. , et il ne s’aperçoit pas qu'il est impos- 
sible de croire que celui qui possède toutes ces qualités ne pos- 
sède pas aussi la bonté absolue. Comment Origène pouvait-il 
oublier qu’il avait soutenu autre part la ταυτοτητοι του βουλημα- 
τος οἱ βουλημα ἐν ἀπαραλλαντον du Père et du Fils, et qu'il avait 
dit que la volonté du premier était aussi tout entière dans le 
second? (Tom. XIT, in Joann. N. 36.) De même qu'Origène 
appelle le Fils absolument sage et juste, quoiqu'il tienne ces 


LIVRE I. 95 


deux qualités du Père, il devait aussi l'appeler absolament bon, 
sans être arrêté par la raison que le Fils tient sa bonté du Père. 
Origène paraît ici en contradiction avec lui-même dans l'in- 
terprétation de quelques passages bibliques et il est conduit à 
des jugements qui étaient en désaccord avec ses idées fonda 
mentales sur Jésus-Christ’. La même chose a lieu quand il 
doute dans quelques passages que le Fils connaisse parfaite- 
ment le Père et que le principe intellectuel soit aussi grand en 
lui que dans le Père, tandis qu'il soutient autre part l'égalité 
de l’un et de l’autre, et qu'il dit que le Fils participe à toute la 
gloire du Père. (Tom. XXXII, in Joann. N. 18°.) 

Origène enseigne que le Saint-Esprit possède les mêmes 
qualités divines que le Fils. (Tom. XIIT, in Joann. N. 36. Tom. 
ΧΙ, in Matth. N. 20). I dit dans le premier de ces deux pas- 
sages que toute la volonté du Père se trouve dans le Saint- 
Esprit comme dans le Fils; dans le second passage il compare 
le Père, le Fils et le Saint-Esprit à trois jours qui existent 
éternellement et simultanément. Très-souvent il représente 
généralement le Père, le Fils et l'Esprit comme une unité in- 
dissoluble qui demeure dans les croyants. (Hom. VIIT, ἴῃ 
Jerem. N. 1), et il se sert des expressions τριὰς doyen, τριας 
προσγονήτη, la Trinité régnante, la Trinité adorable; il parle 
donc du règne et de l'adorabilité de trois personnes, comme 


T A comparer Prudentius Maranus de divinitate Christi. L IV, 9. 16, x. 1. 
Le tout revient à la prétention que Jésus-Christ n’est pas αὐτὸ ro ἀγαθον 
parce qu'il n'est pas αὐτοθεος. On trouve quelque chose d'analogue chez 
Clément d'Alexandrie : quis dives cap. 6. 

? Huetius Origen. 1. IL, ἢ. 26, blâme l'expression cracavta τὴς θεότητος 
à cause du génitif qui s’y trouve; Schleiermacher la blâme également. Mais 
Origène aurait-il pu dire τὴν Beornra του ratpoc? On lui aurait alors repro- 
ché d’avoir voulu dire que le Père ἃ été absorbé par le Fils. Origène aurait 
été blâmé quelque expression qu'il eût choisie. Schleiermacher, en omettant 
l'opinion qu'Origène nous fait espérer que nous pouvons tous devenir fils de 
Dieu comme son Fils par la 04 τῆς θεοτῆτος τοῦ ratooc, a tout à fait perdu 
de vue que nous deviendrons fils de Dieu χατὰ yaptv par le Fils de Dieu, et 
que ce dernier l’est par sa nature, où ἄρχηθεν vios, comme Origène l'appelle 
Tom. II, in Joann. n. 6. 


96 VIE D'ATHANASE LE GRAND. ΜΕΤ. 


Prudentius Maranus en ἃ très-bien fait la remarque. L'Esprit 
procède d’ailleurs du Père par le Fils, et c'est là ce qui éxpli- 
que pourquoi Origène ἃ dit plusieurs fois que l'Esprit est in- 
férieur au Fils. Il représente l'Esprit comme inférieur au Fils 
dans le même sens qu'il a dit que le Fils est inférieur au Père, 
parce qu'il a sa source en lui. 

Il ne me reste plus pour atteinüre mon but qu’à parler de 
Denys d'Alexandrie et du développement important qu’il a 
donné à la doctrine de la Trinité. Jusqu'à lui la manière dont 
le Fils procède du Père avait toujours été désignée par les ex- 
pressions ποιεῖν, γεννᾶν et γίνεσθαι, le plus souvent par γεννᾷν: 
Tertullien s’est servi alternativement des expressions condere 
et generare. C'est ainsi que Justin dit : (dialog. Cum Tryph. 
NN. 64) vou θεου και αὐτον τουτον roucavros, c’est-à-dire Jésus- 
Christ; et puis N. 62 : προ παντων τῶν ποιημάτων tour αὐτου καὶ 
γεννημα ὑπὸ τοῦ θεοῦ γεγεννητο. Dans plusieurs passages il est 
incertain si Origène a dit du Fils γενητος ou γεννητος, car saint 
Jérôme traduit toujours factus et Rufinus traduit natus”. Dans 
tous les cas Origène s’est servi de l'expression θεοποίουμενος en 
parlant du Fils. Tom. IT, in Joann. N. 2. Le mot ποίειν avait 
une signification très-étendue ; on s’en servait en parlant des 
artistes qui travaillaient une matière qui existait en dehors 
d'eux; on l'employait aussi pour désigner la procréation des 
enfants (ποιεισθαι, πάι δοποιεισθαι), ainsi qu’en parlant des pro- 
ductions des philosophes et des poëtes, d’où les mots ποιημα et 
ποιητὴς dans une signification plus restreinte. Bans le langage 
de l'Église, rois ainsi que zri£ est employé pour désigner 
que le monde a été créé de rien; chaque partie de la création 
est aussi ποίημα et χτισμα. Le mot roue avait donc une si- 
guilcation assez peu ‘déterminée; mais il pouvait cependant 
être employé dans un sens qui répond parfaitement à γέενναν, 
de même que l'œuvre du poëte portait le nom de ru. 


Voyez sur les mots γεγήτος et γεννῆτος ainsi que sur leur différence, 
Buetius Origen. ἴ, IT, quest. 11, n. 23. Peluvius en ἃ parlé plus longue-. 
ment de Trinüt. 1. V, c.1. 


LIVRE I. 97 


Cette andétermanation dans la signification du mot roux 
nous prouve, quoiqu'il ait été employé pour désigner la ma— 
nière dont le Fils procède du Père, qu’on n’avait pas saisi avec 
clarté la différence qui existe entre la création du Fils par le 
Père et celle du monde par Dieu, bien que Justin, Athanagore, 
Irénée et Origène eussent cherché à faire sentir cette différence. 
Il fallait que cette différence fût saisie avec clarté pour qu'il 
ne manquât plus rien au développement clair et complet de la 
doctrine sur la Trinité. Denys d'Alexandrie, dans la réfutation 
de la doctrine de Sabellius relativement au Fils, dit que le 
Fils est un roux du Père. Il voulait par là montrer bien 
clairement que le Fils ne pouvait pas être le Père, οἱ il ajoute 
qu'il diffère du Père comme le vigneron de la vigne. Denys n'a 
pas fait un choix heureux en se servant de cette comparaison 
pour exprimer ses idées; car il a voulu dire toute autre chose 
que ce que ses paroles ne disent réellement. Il en fut accusé 
auprès du pape Denys; sa défense démontre parfaitement que, 
si lui et même les auteurs qui l’ont précédé, n’ont pas toujours 
représenté le Fils dans toute sa dignité, il faut s'en prendre, 
nullement à la foi, mais à ce manque de clarté dans les idées 
et au sens indéterminé des expressions, dont ils se sont servis. 

Denys de Rome écrivit entre autres ce qui suit dansune lettre 
destinée pour l'Égypte : « je suis maintenant conduit à parler 
contre ceux qui déchirent la sublime doctrine de l'Église, et 
qui la détruisent ; contre ceux qui dissolvent la monarchie en 
trois puissances, en trois êtres séparés et en trois divinités. 
Car j'ai appris qu’il y a chez vous quelques prédicateurs de la 
parole divine qui professent cette doctrine. Ceux-là font pré- 
cisément le contraire de Sabellius; (οἱ κατα᾽ διαμετρον, ὡς roc 
eines, αἰντιχεινται τῇ Σαδελλιου yvoun). Celui-ci se trompe en 
disant que le Fils est le Père; ceux-là prèchent en quelque 
sorte trois dieux, en partageant la sainte unité en trois êtres 
entièrement séparés. Le Logos divin est nécessairement uni au 
Dieu de tout ce qui existe, et le Saint-Esprit demeure aussi 
en Dieu et il vit en lui; il faut donc concevoir la sainte Trinité 
réunie dans un même point, je veux dire dans le Dieu de tout 

ATHAN, 1. I. D] 


98 VIE D ATHANASE LE GRAND. 


ce qui existe, le Tout-Puissant. Je blâme fortement ceux qui 
appellent le Fils un ποίημα, et qui prétendent qu'il est réelle- 
ment un être créé comme tous les autres êtres (και γεγονεναι τον 
χυριον ὡς ἐν τι ὄντος γενομενων), tandis que les saintes Écritures 
disent clairement qu'il a été créé, mais qu’il n’a pas été fait, 
ni formé (τῶν θείων λογίων γεννησιν αὐτῳ τὴν ἁρμοττουσαν rot πρε- 
πουσαν, ἀλλ᾽ οὐχι πλασιν τινα καὶ ποιησιν προσμαρτυρουντωνῚ. Car 
si le Fils a été fait, il y a dû avoir un temps où il n'existait pas 
(εἰ yap γεγονεν ὃ υἱος, ἦν ère οὐκ ἦν). Mais il a toujours existé 
puisqu'il est dans le Père, comme il l’a dit lui-même, et puis- 
que Jésus-Christ est le Logos, la sagesse et la puissance. — Si 
le Fils avait donc été fait, il s’en suivrait qu'il y aurait eu un 
temps où il n’était pas (où le Logos, la sagesse et la puissance 
n'étaient pas), ce qui est absurde. On ne doit donc pas séparer 
la sainte unité en trois divinités, et l’on doit croire en Dieu le 
Père, le Tout-Puissant, à Jésus-Christ, son fils, et au Saint- 
Esprit; nous devons nous représenter le Logos réuni au Dieu 
de l'univers, puisqu'il dit : le Père et moi nous ne sommes 
qu'un : l'unité et la Trinité sont conservées de cette manière. 
« Athanas. de decret. Nic. N. 26.» 

C'est ici que nous trouvons pour la première fois clairement 
énoncée la distinction entre la manière dont le Fils procède 
de Dieu et la création des êtres finis par Dieu : la pre- 
mière est appelée procréation et la seconde création, et cela 
parce que le Fils est dans un rapport intérieur constant avec 
la Divinité, et qu’il existe donc éternellement avec elle, tandis 
que les êtres créés sont périssables et (en quelque sorte) éphé- 
mères. C’est dans cette discussion contre Denys d'Alexandrie 
que le mot ὁμοουσιος a été employé pour la première fois dans 
ie langage de l’Église pour indiquer que le Fils n’est pas une 
créature, et qu'il n’est pas séparé du Père. 

Denys d'Alexandrie écrivit au Pape : qu'il avait passé rapi- 
dement sur cette comparaison (du Père et du Fils à une vigne 
et à un vigneron) parce qu'il l'avait considérée comme moins 
juste; mais qu’il s'était arrêté plus longtemps à des compa- 
raisons plus justes. Que le Fils était bien certainement un être 


LIVRE I. 99 


égal au Père ὀμοουσιος : qu'il n'avait trouvé, il est vrai, cette 
expression ni dans les écrits des Pères, ni dans la sainte Écri- 
ture, mais qu'elle exprimait parfaitement ses idées; qu'il avait 
aussi choisi un exemple dans la procréation humaine où le 
procréateur et le procréé étaient de la même substance, et 
qu'il y avait fait la remarque que les parents sont cependant 
différents de leurs enfants ; qu’il s'était aussi servi de la com-— 
paraison d’une racine et de la plante qui est produite par 
cette racine, la semence de la racine étant de la même sub- 
stance que la plante et cependant différente; qu'il avait aussi 
employé l’image de la rivière et de la source qui sont un et 
cependant différents; enfin, que ses accusateurs n’en avaient 
tenu aucun compte, et qu’ils s'étaient arrêtés à un seul petit 
mot. Afhanas. de sent. Dionys. Alex. N. 18. 

Athanase cite encore, dans sa belle défense de Denys, les 
passages suivants des écrits de ce Père : « C’est ainsi que nous 
étendons l'unité inséparable en une Trinité, et que nous réu— 
nissons sans difficulté la Trinité en une unité » Oro μεν ἡμεις 
εἰς TE τὴν τριαδα τὴν μοναδα πλατυνομεν ἀδιαίρετον, καὶ τὴν τριαῦδχ 
παλιν ἀμξιωτον εἷς τὴν povadx συγχεφαλαιουμεθα. L. I. N. 17. Ἐπ-- 
suite : «II (le Fils) est bien certainement aussi éternel puisqu'il 
est le reflet de la lumière éternelle. Car le reflet de la lumière 
doit être éternel puisque la lumière elle-même est éternelle. La 
lumière est reconnue par son reflet et 1] est dans sa nature 
d'éclairer. Là où le soleil est, il y ἃ de la clarté et il fait jour, 
et là où ces deux choses ne sont pas il n’y a pas de soleil. Si le 
soleil est éternel, le jour n’a pas de fin. Supposez maintenant 
que le soleil commence et vous verrez que le jour commencera 
en même temps; supposez que le soleil finisse et le jour finira 
également. Cela n’a pas lieu dans le cas qui nous occupe; car 
Dieu est la lumière éternelle sans commencement et sans fin. 
Le reflet éternel est donc aussi sans commencement ni fin, et 
il est éternellement produit par Dieu. Si le Père est éternel le 
Fils l'est aussi, lui la lumière de la lumière; car si le procréa- 
teur est éternel le procréé est aussi éternel. Le Fils est éternel- 
lement avec le Père et il est rempli de celui qui y est; il est 


100 VIE D'ATHANASE LE GRAND. 


donc celui qui est par le Père. » Movos de © υἱος ἀει συνὼν τῷ 
πατρι. HAL τοῦ ὄντος πληρουμενος, HAL αὐτὸς ἐςτιν ὧν ἐκ τοῦ πατρὸς 
N. 15. 

Nous avons maintenant étudié la doctrine des disciples 
des apôtres sur la Trinité jusqu’à la fin du troisième siècle, 
et nous pouvons résumer le résultat de notre examen comme 
suit : la doctrine de l'Église a toujours été la même, quoiqu’elle 
ait subi un développement, et quoique les idées aient été for— 
mulées avec plus de clarté. Nous allons maintenant encore 
dire quelques mots sur les symboles. Je puis d'autant moins 
m'abstenir d’en parler succinctement, que même dans les 
temps les plus récents on les ἃ présentés de la manière la 
moins vraie. Les explications dans lesquelles je vais entrer 
répandront, dans tous les cas, une vive lumière sur tout ce 
que nous avons exposé jusqu’à présent de l’histoire de l'Église, 
et elies remettront devant nos yeux l’image de ce qui ἃ été dit. 
— Je n'examinerai pas quand et comment le symbole, que 
nous appelons symbole apostolique, a été formulé. Je dirai 
cependant que l'explication de ceux qui le considèrent comme 
un développement de la formule du baptême, ne me paraît pas 
suffisante. On a avancé que lorsque la doctrine sur le Père, 
créateur du monde, a été combattue par les Gnostiques, ce 
point a été ajouté à la formule de baptême; qu’on a ensuite 
ajouté ce qui concerné la véritable naïssance, la passion et la 
mort de Jésus-Christ, après que ces points eurent été attaqués 
par les hérétiques, et qu’on a continué ainsi à mesure que 
quelque point était attaqué. Mais il me paraît bien certain que 
le besoin de voir les points les plus importants de l’Évangileré- 
sumés dans une formule, s’est fait sentir bien avant les atta- 
ques des hérétiques; et il a dû y avoir assez de raïsons pour 
que cela füt fait encore du temps des Apôtres. Il est cependant 
historiquement vrai que le symbole apostolique a été étendu 
postérieurement et de la manière indiquée. 

Ce symbole est concu d’une manière très-générale et, en 
apparence, indéterminée. Il dit sur ce qui concerne la dignité 
supérieure de Jésus seulement, qu'il est le Füs unique du 


LIVRE I. 101 


Père. On pouvait entendre par là bien des choses et même les 
choses les plus opposées, comme cela aussi a réellement eu 
lieu; mais cela ne prouve nullement qu'il ait été entendu 
d'une manière indéterminée par l'Église, qui a existé depuis 
le commencement, par l'Église catholique. On peut rigoureu- 
sement démontrer, sans parler de l'Évangile écrit, qu'à comp- 
ter des lettres de Clément, de Barnabé et d'Ignace, on ἃ tou- 
jours cru au véritable et propre Fils du Père, Dieu de Dieu 
(υἱος γενησιος, ἰδιος, vios aupuc ). 

On peut aussi compter parmi les symboles les témoignages 
des chrétiens persécutés par Phnius secundus. Ceux-ci témoi- 
gnèrent qu'ils reconnaissaient Jésus-Christ comme véritable 
Dieu (ep. !. X. 97). La péroraison de la prière prononcée sur 
le bûcher par Polycarpe peut aussi être considérée comme 
ayant un caractère authentique, puisqu'elle est évidemment 
l'énoncé d’une doxologie usitée dans les réunions des chré- 
tiens. 

Voici quelle était cette prière : « Seigneur, Dieu tout-puis- 
sant, Père de votre glorieux et bien-aimé Fils, qui nous a 
appris à vous connaître; Dieu des anges, des puissances cé— 
lestes et de tous les justes qui vivent devant vous : je vous re- 
mercie d'avoir daigné me recevoir à cette heure au nombre de 
vos martyrs, et de me faire boire le calice de Jésus-Christ, 
pour la résurrection du corps et de l’âme à une vie immortelle, 
dans l’immortalité accordée par le Saint-Esprit. ΟἹ que je 
voudrais être reçu aujourd’hui parmi eux, par le riche et 
agréable sacrifice (ἐν θυσίᾳ row καὶ προσδεχτη) tel que vous 
l'avez préparé, prédit et accompli‘, vous, le fidèle et véri- 
table Dieu. Je vous loue et je vous glorifie, vous ainsi que 
votre Fils bien-aimé Jésus-Christ, éternel et céleste, pour ce 
sacrifice ainsi que pour tous les autres dons?. Qu'il soit ho- 


! Je crois devoir rapporter ἐν θυσια x. τ. À. au Rédempteur, quoiqu'on ne 
l'ait pas fait dans les deux traductions. 

? Euseb. L. V, c. 1. a διατου αἰωνίου apytepews ἴησου Kotcrou, του ἀγα- 
#ntou σου παιδος. J'ai traduit d'après le texte de Gallandi. Bibliothec. Vet, 
Patrum. I, fol. 619, 


102 ᾿ VIE D'ATHANASE LE GRAND. 


noré et glorifié de même que vous et le Saint-Esprit, maïnte— 
nant et dans tous les temps à venir. Ainsi soit-il. » 

Je m'abstiens de tout commentaire sur cette prière puis- 
qu'il y est dit clairement ce qu’étaient Jésus-Christ et le Saint- 
Esprit dans la croyance des chrétiens, qui les considéraient 
tous deux comme également adorables avec le Père. 

L'Église catholique n’aurait cependant jamais donné un plus 
grand développement à ce qui était renfermé dans le cœur 
plein de foi des croyants, elle n'aurait peut-être pas fait pous- 
ser les germes qui y étaient déposés, s’il ne s'était pas trouvé 
des hommes qui interprétaient les doctrines exprimées d’une 
manière générale, et par cela même peu précise, autrement 
qu'elles ne devaient l'être, et qui avaient encore la prétention 
de faire reconnaître généralement leurs vues ineptes, bornées 
et singulières. C'est alors que l’Église se prononça d’une ma- 
nière plus précise, mais seulement pour autant que les circon- 
stances l’exigèrent, remettant pieusement le développementul- 
térieur au temps où il deviendrait nécessaire. Irénée, qui ἃ 
vécu dans un temps où l'Église était déjà fort agitée, expliqua 
pour cetie raison la doctrine avec plus de précision. Il la ré- 
suma dans le symbole suivant : « L'Église qui s'étend sur 
toute la terre, d’un bout à l’autre, a recu des Apôtres et de 
feurs disciples la croyance en un Dieu, le Père tout-puissant, 
créateur du ciel et de la terre, de la mer et de tout ce qu’elle 
contient ; en Jésus-Christ, Fils de Dieu qui s’est fait chair pour 
notre salut, et au Saint-Esprit, qui a annoncé par les pro- 
phètes ce qui devait être fait pour notre salut, l'arrivée de 
notre Seigneur bien-aimé Jésus-Christ, sa naissance d’une 
vierge, sa passion et sa résurrection des morts, son ascension 
avec son corps, et sa réapparition dans la gloire du Père, pour 
qu'il ramène tout au commencement , et pour qu'il ressuscite 
la chair du genre humain tout entier, afin que tous les genoux 
dans le ciel et sur la terre et sous la terre fléchissent devant 
Jésus-Christ, notre Seigneur et notre Dieu, notre sauveur et 
notre roi, d'après la volonté du Père invisible, et afin que 
toutes les langues le glorifient ; pour qu'il tienne un jugement 


LIVRE 1. 10ὃ 


impartial où il enverra dans le feu éternel les esprits de τηό-- 
chanceté, les anges qui ont péché, et qui sont tombés, les 
impies, les injustes, ceux qui n’obéissent pas à la loi et les 
athées parmi les hommes; où au contraire il récompensera 
les justes et les saints, qui ont suivi sa loi et qui ont persisté 
dans son amour, en leur donnant l’immortalité et la gloire 
éternelle. » Lib. T. ado. her. c. 10. Celui qui sait ce que les 
hérétiques du temps d’Irénée combattaient, celui qui sait 
qu'ils attribuaient la création du monde et l’ancien Testament 
à un autre Dieu, qu'ils niaient la divinité de Jésus-Christ, 
qu'ils rejetaient un jugement selon les œuvres de chacun et 
qu'ils ne voulaient admettre que la foi béatifiante ou une 
gnosis béatifiante, et qu’ils soutenaient qu'il y avait des droits 
naturels à la béatitude, celui qui sait tout cela concevra facile- 
ment pourquoi Irénée a fait entrer dans son symbole la divi- 
nité de Jésus-Christ, l'inspiration des prophètes par le Saint- 
Esprit, la remise de tout au commencement par Jésus-Christ, 
sa réapparition pour le jugement, etc. Si l’on avait nié encore 
d’autres articles de foi directement et immédiatement, il les 
aurait également fait entrer dans son none 

Tertullien a eu plusieurs fois l’occasion d'écrire le symbole 
des chrétiens. Voyez de præscript. c.13. Ce symboleestle même 
que celui d’Irénée à la différence près que plusieurs articles 
y sont énoncés d’une manière un peu moins précise, On a déjà 
dit plusieurs fois que la croyance de l’Église au commence 
ment du troisième siècle a été beaucoup ἰῷ simple, qu'on 
jouissait alors d’une très-grande liberté pour tout le reste sans 
être exclu de la communion de l'Église. Il n’en est pas ainsi. 

Lorsque Tertullien écrivit contre Praxéas, et qu'il énonça 
la profession de foi, qui selon lui a toujours été la même 
depuis le commencement de l'Église, il y inséra aussi la 
croyance que le Père et le Fils sont deux personnes et non 
une seule. Il dit : «nous avons toujours eru en un seul Dieu, 
maisavec cette particularité, appelée par nous économie, que ce 
Dieu unique a un Fils, le Logos, qui procède de lui, par lequel 
tout a été créé et sans lequel’ rien n’a été fait; que te Fils a été 


10. 6 VIE D'ATHANASE LE GRAND. 


envoyé par le Père dans une vierge , qu'il a été mis au monde 
par elle comme Dieu-homme, Fils de Dieu et de l’homme, et 
qu'il s'appelle Jésus-Christ. — 

Le temps où se montrèrent les premiers hérétiques et leur 
origine prouvent que cet article de foi a existé bien avant qu'il 
n'y eut des hérétiques et par conséquent bien avant Praxéas, 
qui n'était que d'hier. (Ado. Prax. c. 2.) 

Il est hors de doute que les chrétiens considéraient le Père 
et le Fils comme des personnes différentes , et ils l'exprimaient 
assez clairement même dès le commencement; mais ils ne s’en 
rendirent parfaitement compte que lorsque cette croyance fut 
combattue. Aussitôt que cette différence eut été reconnue et 
énoncée avec clarté par eux, elle fut aussi exprimée dans les 
symboles tant publics que particuliers, et ceux qui y contre- 
venaient étaient exclus de l'Église. On voit done, comme je l'ai 
déjà dit plus haut, que l’indétermination du symbole aposto- 
lique n'est qu'apparente, et que les chrétiens avaient une 
croyance bien arrêtée, conforme aux traditions de l'Église. 

Origène, avant de commencer l'exposition savante de la 
doctrine chrétienne (si je puis me servir de cette expression) 
explique d’abord la croyance générale des chrétiens, et il le 
fait en ces termes : «il a été transmis par la prédication apos- 
tolique qu'il y a un Dieu, créateur de l'univers —, que ce 
Dieu a envoyé, pour accomplir la promesse faite par les pro- 
phètes, notre Seigneur Jésus-Christ dans ces derniers jours, 
pour appeler à lui Israël, et, après l’incrédulité d'Israël, tousles 
peuples —, ensuite, que Jésus-Christ lui-même qui est venu 
(à nous), est né du Père avant toute créature. Après avoir 
servi le Père pendant la création du monde, il s’estabaissélui- 
même dans les derniers temps, et il s’est fait homme et chair, 
lui qui était Dieu, et quoiqu'il fût devenu homme, il resta 
cependant ce qu’il avait été, Dieu. — — Il a été aussi transmis 
que le Saint-Esprit est uni au Père et au Fils en honneur et en 
dignité. [n'est cependant pas dit s’il est né ou s’il n’est pas né, 
s’il doit aussi être considéré comme fils de Dieu, ou non.» De 
princip. pref. On voit que les Pères de l'Église ont la profonde 


* 


LIVRE 1. 105 


conviction que leurs doctrines leur viennent des Apôtres, 
quoique la forme gagnât de plus en plus en clarté. 

Le symbole de Gregorius Thaumaturgus désigne Jésus- 
Christ comme la sagesse substantielle, la puissance, et l’éter-- 
nelle image de Dieu ; le parfait du parfait, Dieu de Dieu, 
le véritable Fils du véritable Père, l'éternel Fils de celni qui 
est de toute éternité; la vie et le soutien de tous ceux qui vi- 
vent, la sainte source, et la sainteté même , l'auteur de la sanc- 
tification de tous. Gregorius dit qu'il n’y ἃ qu'un seul Esprit 
Saint, qui ἃ sa source en Dieu et qui est donné par le Fils. Il 
termine ainsi : C’est la parfaite et indivisible Trinité , une dans 
sa gloire, sa puissance et son éternité *. Voilà quelle était 
la doctrine chrétienne sux la Trinité pendant les trois premiers 
siècles. - ὶ 


! Je sais fort bien que Basilius ep. IV, L. X, dit que Gregorius a appelé le 
Fils ποιημα et xricua, Mais si l’on Compare que d'après le même , G. a aussi 
dit que Père et Fils sont ἐπίνοια μὲν δυο, ὑποστάσει δὲ ἕν on ne doutera pas 
que ποιημα n'ait chez lui la signification de γεννημα, ὑποστασις est ici — 
οὖσια. 1] dit donc que Père et Fils sont de la même substance. 

? Le symbole attribué à un concile d'Antioche contre Paul de Samosatra 
que Furrian a fait paraître, semble être supposé; voyez là-dessus ainsi que 
sur la question de savoir si un autre symbole du temps vornicéen est véri- 
table, Du Pin nouvelle Biblioth, Tom. I, p. 214. 


FIN DU LIVRE PREMIER. 


LIVRE IL 


Eu caracière d’Athanase et de ses écrits en général, —Son apologie du 
Christianisme, — Début des Ariens. . 


L'histoire de l’éducation d’Athanase est complétementincon- 
nue. À linstant même, pour ainsi dire, où il attira pour 
ia première fois l'attention de l'Église sur lui, il fut aussi 
grand que lorsque l'Église le perdit. L'esprit divin prépare 
mystérieusement les germes de ceux qu’il a choisis; leur déve- 
loppement ne peut être expliqué par rien d'extérieur. La 
richesse intérieure d’une sainte et grande nature surprend 
dans l'histoire de tous les temps. Lors de l'apparition de ces 
êtres privilégiés nous croyons toujours voir, dans la série des 
événements, des causes de leur formation et de leur influence, 
qui cependant n’en sont pas les causes véritables ; la force di- 
vine agit en eux. Les parents, les maîtres et les amis peuvent 
bien arroser et soigner les germes divins, mais c’est le Sei- 
gneur seul qui les a plantés. 

ἢ est très-vrai que nous remarquons dans l’histoire un 
développement continu , de manière que nous voyons souvent 
dans un passé fort éloigné les germes de l'avenir : maïs c’est la 
main de Dieu cachée aux yeux de l’homme qui tient tous les 
fils et qui a soin qu'aucun ne se perde; c’est l’œuvre de sa mys- 
iérieuse force créatrice qui donne à chacun ce qui lui est utile 
et quand cela est utile. Nous devons donc nous consoler du 
manque de toute relation sur la période du développement de 
S' Athanase, que nous voudrions connaître. 


VIE D'ATHANASE LE GRAND, LIVRE II, 107 


Dieu avait mis un lourd fardeau sur les épaules d’Athanase; 
il avait résolu d’en faire l'appui dessiens dans un temps orageux 
et horrible; tous les orages qui allaient ébranler les fidèles du 
Seigneur , après que le paganisme eut à peine exhalé ses der 
nières fureurs, devaient frapper Athanase, mais aussi toute 
leur violence vint se briser contre lui. Les armes de la dialec— 
tique cherchèrent à ébranler la simplicité de la foi pendant que 
les trames les mieux ourdies, secondées par le pouvoir temporel, 
devaient envelopper et perdre ceux qui étaient décidés à per- 
sister jusqu'à la fin. Notre Sauveur avait accordé à S' Athanase 
les qualités nécessaires pour résister à de pareilles attaques. Il 
lui avait donné une foi vive et inébranlable. D'autres disciples 
avaient reçu le même don de la grâce qui leur assurait la 
félicité éternelle, mais ils n'étaient cependant aptes qu’à agir 
dans une sphère d'activité plus bornée, tandis qu’Athanase y 
joignait une grande habileté et le don de voir clair dans les af— 
faires les plus embrouillées et d'en tirer parti pour son but 
élevé ; il était doué d’une grande circonspection et d’une pré- 
sence d'esprit que la situation la plus triste et les périls les plus 
éminents ne purent jamais affaiblir. Si les ennemis étaient pru- 
dents, il était encore plus prudent : il réunissait, comme l’a dit 
le Seigneur, la simplicité de la colombe à la prudence du ser- 
pent. L'Église de Dieu n’avait pas seulement besoin de cette 
vertu passive et confiante qui supporte tout avec patience et 
résignation , il lui fallait aussi un esprit fort et actif, qui sût 
agir avec habileté et avec art dans les relations compliquées 
d'une sphère étendue. 

Athanase opposa à la dialectique des Ariens une dialectique 
plus subtile et supérieure. Il possédait un esprit vraiment spé- 
culatif, esprit qui manquait entièrement aux Ariens, et il y 
joignait une grande richesse d'idées, qu'il savait développer 
avec une clarté admirable et avec une éloquence supérieure. 
L'esprit le plus simple peut suivre la simplicité de ses paroles, 
quoiqu'il ne puisse pas toujours saisir la conséquence sévère et 
la parfaite liaison de toutes ses idées. 

ΠῚ n’a jamais développé aucune doctrine chrétienne sans 


108 VIE D'ATHANASE LE GRAND. 


l'avoir considérée dans ses rapports avec tout le christianisme, 
et sans l’y avoir rattachée avec une clarté consciencieuse. C'est 
cette qualité qui donne à ses recherches une valeur impéris- 
sable. I] ne les a cependant pas soumises à un ordre systéma- 
tique, et le dialogue platonique se trouve dans les écrits 
d'Athanase par le fond, sinon par la forme. Athanase avait 
soigneusement étudié Platon et en général les philosophes grecs; 
il est facile de s’en apercevoir, quoiqu'il n’en fasse pointparade. 

Athanase avait été ascète pendant quelque temps de sa jeu- 
nesse, et c’est à cette époque de sa vie qu'il avait contracté une 
amitié intime avec saint Antoine, son guide dans la vie ascé- 
tique; cette amitié dura jusqu’à la mort de celui-ci. Athanase 
a élevé un beau monument à son ami. Tous ceux qui eurent 
l’occasion de bien connaître Athanase l’aimèrent, et ceux dont 
il était le pasteur avaient pour lui l'attachement le plus tou- 
chant. Il savait reconnaître le mérite des autres et il le procla- 
mait hautement. Π montrait beaucoup d'indulgence pour la 
faiblesse humaine, même dans le cas où elle exerçait de 11π-- 
fluence sur la foi; il préférait de faire ressortir le vrai qui était 
mêlé au faux, et il savait parfaitement bien découvrir la foi 
intérieure dans une exposition erronée ". Quand il avait com-— 
pris l’ensemble d’un caractère ,.et qu’il avait reconnu qu'il était 
intérieurement sain , il le défendait contre toutes les calomnies. 
Chaque fois qu'il se vit forcé d'écrire contre des hommes aux- 
quels il était attaché, il combattit leurs faux principes, mais il 
ne dit pas leurs noms. Il n’était pas homme à confondre des 
formules mortes avec la vie, et il savait parfaitement les dis- 
tinguer. Il connaissait aussi fort bien ceux qui combattaient 
celle-ci par celles-là. Il était indulgent pour le pécheur quire- 
connaissait ses péchés, et il considérait, chez les hommes qui 
se repentaient de leurs fautes, plutôt le présent que le passé. 


! Epist. ad. Serap. IV, il en donne une belle-preuve ἃ l'égard d'Origènc, 
accusé tant de fois. 11 l'appelle φιλοπονον etil dit de ses opinions diverses et 
quelquefois singulières , qu’il ne les a émises qu’en forme d'essai, ce qu'Ori- 
gène a d’ailleurs aussi dit lui-même. Nous parlerons plus tard des hommes 
qui ont vécu après Origène et qui ont dévié de la doctrine de l'Église, 


LIVRE II. 109 


Cette amabilité de caractère, la sainteté de sa conduite et les 
grands services qu'il rendit à l'Église, lui gagnèrent l'amitié de 
tous les bons, à tel point qu’ils aimèrent mieux s’exposer aux 
persécutions, que d'abandonner son parti, qui était d'ailleurs 
celui de l'Église même. 

Mais animé d’un saint zèle, il découvrait aussi sans indul- 
gence, la honte de ceux dont l’intérieur était infecté de pour- 
riture, et qui faisaient servir l’Église comme un moyen d’at- 
teindre un mauvais but. Son amour pour Jésus-Christ, son 
attachement pour l'Église, le puissant intérêt que lui inspirait 
le salut des croyants, pour lequel 1] veillait comme pour le sien 
propre, et même plus que pour le sien, allumèrent en lui une 
sainte colère contre les ennemis des âmes, si chères à Jésus-Christ 
qui lesavaitrachetées par son sang. La parole d’Athanase perçait 
alors le cœur comme un glaive à deux tranchants. Athanase 
était dans l'impossibilité de faire autrement. I était pénétré, 
depuis sa plus tendre jeunesse, d’une sainte gravité et d’une 
profonde vénération pour Dieu et pour tout ce qui est divin; 
avant même que le sort mystérieux qui lui était échu depuis le 
commencement, l'eût si intimement lié au sort de l'Église, il 
avait déjà fait connaître son opinion sufla conduite à tenir dans 
tout ce qui se rapporte aux choses saintes et sur la profonde 
yénération qu’elles doivent inspirer. Il dit : « Je désire que cet 
écrit t'engage à te livrer à l'étude des saintes Écritures ; étudie- 
les dans la sincérité et la simplicité de ton cœur et tu en com- 
prendras le contenu en même temps que tu en saisiras mieux 
ce que je tenseigne ; car elles ont été composées et écrites par 
Dieu, par l'intermédiaire d'hommes divins. Pour ce qui est de 
nous, nous avons été instruits par des maîtres animés de l'esprit 
divin, qui s'étaient voués ἃ leur étude, et qui sont devenus 
témoins de la divinité de Jésus-Christ; c'est ainsi que nous 
transmettons la doctrine à tes méditations. — Pour comprendre 
l'Écriture il faut mener une pieuse vie, avoir une âme pure ct 
un cœur fait pour Jésus-Christ, afin que l'esprit puisse satis— 
faire son désir et comprendre la parole de Dieu aussi bien que 
cela est possible à la nature humaine, Car personne ne peut 


110 VIE ΡΑΤΗΑΝΑΒΕ LE GRAND. 


comprendre les paroles des saints, si son cœur n'est pas pur et 
s'il n'imite pas la vie des saints. Quand quelqu'un veut regarder 
la lumière du soleil il cherche à rendre ses yeux purs et clairs 
comme l’objet qu'il veut regarder; car il ne peut regarder dans 
le soleil que quand son œil est clair, parce que l'organe et 
l’objet se ressemblent. Celui qui veut donc comprendre les 
saints auteurs (que Dieu ἃ instruits) doit faire disparaître les 
taches qui souillent son âme; il doit s'élever jusqu'aux saints 
par la similitude de sa vie, pour que, uni à eux par une sainte 
conduite, il puisse comprendre ce que Dieu leur a révélé, et 
pour qu'il meure au péché (ἐχεινοις συναφθεις) (de incarnat.c. 56, 
57). ἢ dit à ceux qui dépréciaient le Christianisme : ce n’est 
pas de cette manière que nous avons appris à connaître Jésus— 
Christ. Si, instruits par lui, nous avons appris à le connaitre, 
ce n’est qu'en nous dépouillant du vieil homme, qui est gâté 
par les plaisirs trompeurs, et en revêtant l’homme nouveau créé 
à l’image de Dieu par la justice, la sainteté et la vérité. » (Or. 
IV. contr. Arian. N. 34.) Il avait donc la profonde conviction 
que nous ne pouvons comprendre les saintes Écritures et la 
nature supérieure de Jésus-Christ qu'après avoir créé en nous 
une yie nouvelle et supérieure. 

Athanase avait pris, pour ainsi dire, de profondes racines 
dans l'Église, il s’identifiait avec elle, et le passé de l'Église 
était toujours présent à son esprit. ἢ enseignait que Jésus- 
Christ est intérieurement uni à son Eglise, comme il s'était 
uni à l'humanité, qu'il ne fait qu'une même personne avec elle 
et qu'il est en quelque sorte lui-même l'Église. Il explique les 
paroles de David : « La sagesse (Jésus-Christ) s’est bâti une 
maison, » en disant que cela signifie, d’après l’Apôtre : « Nous 
sommes sa maison. » Il continue ensuite : « L'Église est donc 
ferme, puisqu'elle est bâtie sur un rocher, et l'enfer ne pourra 
jemais la soumettre.» (Or. cont. Arian. c. 34.) Sur le psaume 
88, 38 : « Son trône est comme le soleil devant lui, » 11 faït la re- 
marque suivante : « Le trône de Jésus-Christ est l’Église, car 
il repose en elle.» L'auteur des psaumes dit : l'Église illu- 
minera et éclairera toute la terre sous le ciel, et elle restera 


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LIVRE El. 111 


{oujours comme le soleil et la lune. » Il voit donc comme saint 
Jean, dans l'unité du Père et du Fils, l'image de l'unité et de 
l'accord dans l'Église. «Nous devons être réunis dans l'accord 
et dans l'unité de l’esprit comme le Père est dans le Fils; nous 
devons prendre leur union pour modèle, pour qu’il n’y ait pas 
de divisions parmi nous comme parmi les Corinthiens, mais 
afin que nous ayons plutôt les mêmes sentiments, comme ces 
cinq mille, dont il est parlé dans les actes des Apôtres, qui 
étaient comme une seule âme ἢ, 

L'inséparabilité des saintes Écritures et de l'Église était donc 
une chose évidente pour Athanase ainsi que l'identité de la 
doctrine de l'Église et de l’Écriture. Il en appela constamment 
et indistinctement à l’une et à l’autre comme à une seule et 
même chose. Il dit, Or. 11., c. Ar., c. 40 : « Puisqu’ils con- 
viennent eux-mêmes que leur doctrine est nouvelle, ils ne de- 
vraient pas soutenir que leur hérésie est basée sur les Pères, et 
qu’elle n’est pas quelque chose d’étranger. Or ce qui n’a pas été 
transmis par les Pères, et qui vient seulement d’être inventé, 
pourrait-il être autre chose que ce dont parle saïnt Paul I. Tim. 
4,1?» I le dit encore (Ep. IV. ad Serap. c. 28) : « Considé- 
rons encore la tradition primitive, la doctrine et la croyance de 
l'Église catholique (την ἐξ ἄρχης παραδοσιν και διδασχαλιαν καὶ 
πισιν τῆς καθολικης ἐχχλησιας), qui ἃ été donnée par le Seigneur, 
prêchée par les Apôtres et conservée par l'Église. Car l’Église 
est basée sur cette croyance, et celui qui en sort n’est pas un 
chrétien , et il ne peut pas en porter le nom. » (our ἀν ém, οὐτ᾽ 
ἀν ἐτι λέγοιτο χριστιανος). 

Il avait pour principe qu'il faut apporter à l'interprétation 
des saintes Ecritures la croyance en Jésus-Christ et à la τέ-- 
demption telle qu’elle est représentée par l’Église, et que c’est 
dans cet esprit qu’il faut en considérer les différentes particu- 


1 Cf. in Ps. XVIII. σχηνὴν αὐτου τὴν ἄγεαν ÉXXANGLAY σημαιναῖ. εν ἡ χατα- 
σχηνιοσαι ἐπηγγελται. 

? Cf. in Ps. XXVIIL. surles paroles : «προσχυνήσατε τῷ χυρίῷ ἐν αὐλῃ ἅγια» 
il dit : caps δια τουτῶν ἧμιν RAPAXEREUETOL! ὡς ἐξα τῆς ἐχχλησιας OÙ δεῖ 


προσχυνεῖν. τουτο de δια τῶν ἑτεροδοξων συγαγωγας. 


112 VIE D'ATHANASE LE GRAND. 


Jarités. C'est ainsi qu'il dit des Ariens : «on concevra facile- 
ment que leur opinion est erronée, si l'on ne perd pas de vue 
cette croyance qui est la base de la foi chrétienne. Car les en- 
nemis de Jésus-Christ se sont égarés du chemin de la vérité, 
pour n’y avoir pas fait attention. » (Or. LIL. c. À. c. 28.) Le 
contenu des saintes Écritures nous apprend surtout, d’après ce 
principe, que Dieu s’est fait homme pour nous sauver. (Σχοπος 
TOLVUY και καρακτὴς τῆς ἁγιας γραφης εἶναι. ὅτε TE GEL DEC MU, και 
ὅτι ὕστερον δι’ ἡμας σαρχα λαβων, ἀνθρωπος γεγωνς. ἴ. 1. 6. 29.) 
«S'ils étaient partis de là, οἱ 5115 avaient conservé la base de 
l'Église, comme l’ancre de la foi, leur foi n’aurait pas fait nau- 
frage ‘». Athanase en appelle souvent aussi au sentiment qui 
existe dans le cœur des chrétiens et qui s’est développé par 
leur éducation dans l'Église. (Τὶς δὲ ἄκουσας 07e κατήχειτο γατα 
τὴν ἄρχην οὐχ οὑτως ἐδεξατο LATE τὴν διανοιαν. ὡς VUY φρονου- 
μὲν; ---- — τὸ μὲν yap σπειρομενον ἐξ ἄρχης ἑχαστὴ ψυχὴ κ- τ. δ. 
Or. I. c. Ar. c. 35.) C’est pour ce motif qu'il dit aussi très- 
souvent: «ce n'est pas la croyance des chrétiens, cela estétranger 
à l'Église. » (Or. 1. c. 36. ὁ. 38. αλλ᾽ οὐχ ἐστι χριστιανων ἡ πις- 
τις αὑτὴ; α᾽λλ᾽ οὐχ, ἐστι τουτο τῆς ἐχχλησιας.) ΠῚ révèle ici un sen- 
timent inhérent à la nature du chrétien qui rejette certaines 
doctrines ; le chrétien est pénétré de la nécessité de ne pas les 
admettre et il sent que la vie chrétienne est menacée par elles 
dans ses racines. C’est ainsi que se manifeste la tradition, mais 
nullement comme on ἃ l'habitude d'en appeler à elle. Athanase 
dit donc, quand il voit qu’on cherche à détruire par des pas- 
sages des saintes Écritures, la doctrine transmise par la tradi- 
tion, que Satan aussi a employé de pareils moyens pour arri- 
ver à ses fins. (Or. I. c. Ar. c. 8.) La sainte Écriture est done 
suffisante, comme il le dit, pour enseigner la vérité, mais elle 
a besoin, pour être comprise, de l'interprétation de l'Église ἡ. 


lrauta εἰ οὗτως διενοουντο, τὸν δὲ σχοπον τον ἐχχλησιάστιχον, ὡς ἀγχυραν 

τῆς πίστεως, ἐπεγινωσχον, οὐδ᾽ ἀν ἐναναγησαν περι τῆς πίστεως. Or. II, ec. 
Ar. 58. 

? Contr. Gent. c. 1. aurapxers μεν γαρ εἰσιν αἱ ἅγιαι χα: θεοσπνέυσται γρα- 

θχεις μὲν γαρ Y γρα- 

par πρὸς τὴν τῆς ἀλήθειας ἀπαγγελιαν; εἰσι δὲ χαι πυλλοι τῶν μαχαρίων ἡμῶν 


RE σαβα 


LIVRE 11. 113 


Athanase était pénétré d’un amour sincère pour les Pères 
de l'Église. Il demande aux Ariens : «les Pères ont-ils né- 
gligé la moindre chose pour la piété? Ne se manifeste-t-il pas 
chez eux un pieux et beau sentiment d'amour pour Jésus 
Christ ?» (Καὶ οὐ μαλλον ὑψηλὴ διανοια rar φιλοχριστος εὐσεβεια 
παρ᾽ αὐτοις). C’est ainsi que nous devons considérer les Pères, 
sinous voulons être véritablement leurs enfants, puisque nous 
tenons d'eux la tradition et la sainte doctrine. » Comme on 
voulait prouver qu'il y avait désaccord dans la doctrine de 
l'Église, puisque les Pères assemblés contre Paul de Samosa- 
tra avaient rejeté le ὁμουσιος, qui fut admis par les Pères à 
Nicée, il répondit : «Il n’est pas convenable de les mettre en 
contradiction, car tous sont Pères de l’Église, et il n’est pas 
permis de dire que les uns ont eu raison et les autres tort. Tous 
reposent dans le Seigneur. 1] n’est pas permis de discuter, ni 
de se prévaloir du nombre des uns pour l'opposer à celui des 
autres, dans le but de prouver que les trois cents (de Nicée) 
l'emportent sur les premiers; il ne faut pas non plus se pré- 
valoir du temps, pour accorder plus d'importance à ceux qui 
ont vécu avant les autres. Tous sont Pères.» (De synod. ὁ. AO. 
47.43") Avec quelle élévation ne défend-il pas ici la con- 
stance de la foi dans l'Église! — Athanase se laissa quelquefois 
entraîner à une grande véhémence pour cette foi, qui était le 
premier besoin des anciens chrétiens, et qui le sera toujours 
pour les chrétiens. «Quelle croyance, dit-il, méritent ceux 
qui ont détruit la foi des anciens temps? Comment peuvent-ils 


διδασκαλὼν εἰς ταυτα συγτάχθεντες λογο! οἷς αν τις ἐντυχοι, εἰσεται πως μὲν 
τὴν τῶν γραφῶν ἐρμηνειαν, ἧς τε ὀρεγεται γνώσεως τυχεῖν δυνήσεται. Il faut 
comparer ce passage à d’autres passages. 

! Zuyxooverv γᾶρ TOUTOUS προς ÉXELVOUS AMPETEG" πάντες γαρ εἶσι πατρες" 
διαχρίνειν δὲ παλιν; ὡς adror μεν χαλως, ἐχεῖνοι δὲ τ᾽ οὐναντὼν εἰρηχασίν, 
οὐχ ὅσιον. οἱ παντες γαρ ἐχοιμηθησαν ἐν ἰριστῳ. où γαρ χρὴ δὲ φιλονειχεῖν» 
οὐδε τῶν συνϑλθοντῶν τὸν ἀριθμον συμόαλλειν, iva μὴ δοχωσι, οἱ τριαχοσιίοι 
τοὺς ἐλαττοντας ἐπιχρυπτειν, οὐδ αὖ παλιν τὸν χρονὸον ἀναμετρειῖν; ἵνα μὴ 
δοχωσι, οἱ προλαύοντες ἀφανιζειν τους μετα ταυτὰ γενομένους: οἱ παντες γαρ 
ὡς προειρῆτα ) πατέρες εἰσι, Le mot ὅμοσιους a été rejeté contre Paul de Sa- 
Mosatra dans un tout autre sens que celui dans lequel il a été employé à Nicée. 


11. VIE LD’ATHANASE LE GRAND. 


invoquer les Pères qui ont vécu avant eux et dont ils ont'ac- 
cusé la doctrine ? — — Que veulent-ils dire à leur peuple? 
Ne veulent-ils pas lui persuader que ces Pères étaient dans 
l'erreur ? Comment peuvent-ils espérer que ceux, auxquels ils 
ont appris à mépriser leurs maîtres, aient confiance en eux ? 
Comment pourront-ils regarder les tombeaux de leurs pères, 
qu'ils appellent hérétiques ? Pourquoi rejettent-ils les doctrines . 
de Valentin , des Montaniens et des Manichéens, tandis qu'ils 
appellent saints ceux qu'ils croient trombés dans d’aussigrandes 
erreurs ? Comment ceux , qui ont reçu (d’après leur opinion) 
leur mission par les hérétiques, peuvent-ils être évêques? S'ils 
étaient dans l'erreur, et 5115 avaient trompé l’Église, leur sou- 
venir devrait être effacé à jamais. Rejetez leurs écrits, déterrez 
leurs ossements et Ôôtez-les des cimetières, pour que tout le 
monde sache qu'ils étaient des séducteurs et que vous êtes des. 
parricides. » 

«L’Apôtre a bien certainement fait l'éloge des Corinthiens 
quand il dit : «je vous loue, mes frères, de ce que vous vous 
souvenez de moi en toutes choses, et que vous gardez les tra- 
ditions et les règles que je vous ai données. » (I. Cor.11, 2.) 
Ceux-ci doivent dire précisément le contraire au peuple : 
«nous ne vous louons pas de ce que vous conservez les tra- 
ditions des Pères : nous vous louerens si vous les rejetez. » 
Ils doivent se plaindre ensuite du malheur de leur naissance et 
dire : «ceux qui nous ont donné la vie n'étaient pas pieux, 
ils étaient hérétiques. » Voilà ce que doivent faire ceux qui 
sacrifient la vénération des Pères à l'opinion des Ariens, et 
qui ne craignent pas d’être ce qui est écrit dans les Proverbes: 
«une misérable engeance qui maudit les Pères.» (30, 11.) 
fs combattent avec ténacité pour leur hérésie; maïs ne vous 
laissez pas ébranler et ne prenez pas leur impudence pour la 
vérité. Ils se contredisent même entre eux ; après avoir renié 
les Pères (la doctrine transmise par eux), 115 sont nécessaire- 
ment en désaccord, et ils se meuvent dans des changements 
multipliés et contraires. Ils combattent le synode de Nicée, et 
ils assemblent cependant beaucoup de synodes; ils formulent 


LIVRE II. 125 


dans chaque synode leur doctrine, mais ils ne s’y tiennent pas. 
Ils ne cesseront jamais d'en agir ainsi, puisqu'ils sont en mau- 
vais chemin , et ils ne trouveront pas la vérité qu’ils cherchent.» 
(C.13—14. 1. T.) | 

Cette croyance, que Jésus-Christ conserve constamment la 
vérité dans son Église, faisait qu’Athanase ne pouvait pas 
souffrir que des chrétiens prissent un nom dérivé du nom d’un 
homme. Toute doctrine doit tirer son nom de son auteur, 
d'après l'ancien usage, et Athanase, ainsi que les Pères de l'É- 
glise assemblés, était d'avis que les disciples de Jésus-Christ 
ne doivent avoir aucun autre nom que celui de chrétiens. Cela 
ne peut pas avoir lieu chez ceux qui croient que l'Église peut 
être dans l'erreur ; on les verra toujours confondre des noms 
d'hommes avec celui de Jésus-Christ, et on les entendra pro- 
noncer ces noms simultanément. Athanase dit : «ceux qui 
adoptèrent l’hérésie eurent l'esprit dérangé et ils tombèrent 
dans la folie, à tel point qu’ils changèrent le nom du Seigneur 
de la gloire, dans la ressemblance de l’image d’un bobine pé- 
rissable, (Ep. aux Rom. I, 23) (ils déifient des hommes et 
leurs œuvres). On y reconnaît leur impiété. Qu'ils ne cher- 
chent pas à s’excuser et qu’ils ne donnent pas aussi aux chré- 
tiens (catholiques) les noms de leurs maîtres, pour qu'on croie 
qu'ils sont encore chrétiens (les Ariens). Ils ne doivent pas 
être honteux de leur nom méprisable, qu'ils se cachent plutôt 
ou qu'ils renoncent à leur impiété; car un diocèse n’a jamais été 
appelé du nom de son évêque, mais toujours du nom de Jésus-’ 
Christ en qui il croit. Quoique les Apôtres aient été nos mai— 
tres et qu'ils nous aient transmis l'Évangile du Rédempteur, 
nous ne portons cependant pas leurs noms, mais nous sommes 
chrétiens et nous portons le nom de Jésus-Christ. Comme les 
Ariens ont reçu par d’autres leurs doctrines, ils portent avec 
raison les noms de leurs maîtres, puisque ces noms sont leur 
propriété.» (0% αὐτων γενομενοι χτημα. Or. I. ὁ. Ar. c. 2°.) 


ὁ La réfutation des doctrines des Ariens a souvent amené à parler de l’au- 
torité de la tradition. C’est ainsi que Basilius dit dans son écrit de Sprüt. c.10: 


110 VIE D'ATHANASE LE GRAND. 


Nous voyons que tout son être était profondément enraciné 
dans l'Église, et qu'il en était la fidèle image; la fermeté et 
l'immuabilité de l'Église se communiquèrent pleinement à Atha- 
nase. Cette unité de vie avec l'Église avait encore une autre 
conséquence. Comme l’âme d’Athanase s'était nourrie de l'a- 
bondance de l’Église et qu’elle s'était étroitement unie à elle, 
et en elle et par elle à Jésus-Christ, ou par Jésus-Christ avec 
l'Église (ce qui revient au même), il était content et heureux 
par cette richesse intérieure : il aurait cherché à communiquer 
la béatitude dont il jouissait à ceux qui l’entouraient, mais il 
n'aurait jamais écrit, s’il n’y avait pas été porté par des cir- 
constances extérieures et par l'Église qui l’appelait à son se 
cours. C'est une particularité qui se. retrouve partout, dans 
l'histoire de l'Église. L'Évangile, le plus ancien et le plus saint 
des livres de l'Église, ne fat pas écrit par suite du désir de com- 
poser un livre. Les trois premiers Évangiles furent écrits 
parce que le besoin s’en était fait sentir, et l'Évangile de saint 
Jean fut écrit dans un but apologétique et polémique; il en 
fat de même des épitres de saint Paul. Clément de Rome 
écrivit aux Corinthiens pour les mêmes raisons qui avaient 
engagé saint Paul à le faire. L’hérésie décida saint Ignace à 
écrire ses lettres; la cause qui a provoqué les écrits des apolo- 
gèles est indiquée par leur nom; il se trouve bien peu de livres 


id quod impugnatur fides est, isque scopus est communis omnibus adver- 
sariis et sanæ doctrinæ inimicis, ut soliditaten fidei in Christum concutian:, 
apostolicam traditionem solo æquatam abolendo. Ea propter sicut solent qui 
bonæ fidei debitores sunt, probationes e scriptura clamore exigunt, Patrum 
testimonium, quod scriptum non est, velut nullius momenti rejicientes. c. 27. 
Ex asservatis in ecclesia dogmatibus et prædicationibus, alia quidem habemus 
e doctrina scripto prodita, alia vero mobis in mysteria tradita accepimus ex 
traditione apostolorum : quorum utraque vim eamdem habent ad pietatem; 
nec 115 quisquam contradicet; nullus certe, qui vel tenui experientia noverit 
quæ sint ecclesiæ instituta. Nam si consuetudines, quæ scripto proditæ non 
sunt, tamquam haud multum habentes s10menti aggrediamur rejicere, im- 
prudentes evangelium in ipsis rebus præcipuis ledemus, sive potuis prædica- 
tioncm ad nudum nomen contrahemus. Cela n'a-t-il pas réellement eu lieu 
de notre temps ? 


LIVRE 11. 117 


parmi les écrits de Tertullien qui n'aient été écrits dans le 
même but. Origène affirme plus d’une fois que la nécessité 

seule d'opposer la vérité aux écrits des hérétiques, l'a décidé 
à écrire sur la doctrine chrétienne. Cette circonstance est 
basée sur un point fondamental des croyances de l'Église ca- 
tholique : sur la vive foi, la tranquillité intérieure et la con- 
fiance en Jésus-Christ son fondateur. Là, au contraire, où tout 
repose sur des opinions particulières touchant la doctrine du 
Seigneur ; où l’on cherche à changer insensiblement toutes ses 
doctrines et ses pensées, pour y voir plus clair, comme on dit, 
comme si ce que le Seigneur nous a donné était douteux ; là, 
où l'on croit pouvoir donner aux doctrines de son Église plus 
de vérité, d'accord et de liaison par des productions indivi- 
duelles et préméditées de la sagesse humaine; là, dis-je, dans 
une secte, 1} y a autant de raisons pour qu'on écrive constam- 
ment qu'il y en a peu dans l'Église catholique. 

Athanase partageait donc en cela, comme nous l'avons vu, 
le caractère de l'Église catholique. Il indique presque toujours 
les motifs qui l'ont amené à écrire. Il a voulu prouver aux 
païens que le Christianisme ne méritait pas leur mépris et 
qu'il est conforme à la raison : «Pour que personne ne croie 
que notre doctrine soit quelque chose de vil, ou que notre 
croyance en Jésus-Christ soit déraisonnable (Myte ἀλογον τὴν εἰς 
χριστον πιστιν). Car c’est ainsi que les Grecs la calomnient, et ils 
cherchent à tourner en dérision notre croyance à la croix de 
Jésus-Christ. » (Ado. Gent. c. 1.) Il ajoute : « Nous allons em- 
ployer toutes nos forces pour montrer l'ignorance des gentils, 
pour réfuter leurs objections mal fondées et pour que la vérité 
paraisse par elle-même dans toute sa gloire. Et toi, Chrétien, 
tu acquerras la ferme conviction que tu n'as cru que la vérité 
et que tu ne l'es pas trompé en ayant foi en Jésus-Christ. Toi, 
qui aimes Jésus-Christ, tu apprendras à bien connaître l’œuvre 
qu'il ἃ accomplie (τα περι χριστον διαλεγεσθαι), car je crois 
que tu as la conviction que sa doctrine et sa connaissance sont 
ce qu'il y ἃ de plus précieux.» Athanase a écrit deux ouvrages 
contre les gentils. Les raisons suivantes le firent écrire contre 


118 VIE D'ATHANASE LE GRAND. 


les Ariens : «ils trompent, en invoquant les saintes Écritures, 
et par de faux raisonnements, ils veulent donner leur doc- 
trine comme véritablement chrétienne et rentrer dans l'Église 
à toute force. » Il dit ensuite qu'il a été engagé par les Chré- 
tiens catholiques à prouver combien est tortueux le chemin 
suivi par les Ariens, et il ajoute qu'il cherchera à maintenir 
les fidèles dans la bonne voie et à ouvrir les yeux de l'esprit 
à ceux qui s'étaient laissé séduire. (Or. contr. Ar. 6. 1.) Ses 
travaux pour la défense de la doctrine de l’Église sont des dé- 
monstrations bibliques et dialectiques de la doctrine catholi- 
que, contre les Ariens ; il faut compter dans ce nombre quatre 
traités qui ont pour but principal de prouver la divinité de Jé- 
sus-Christ (ils portent le titre de λογοι, orationes), un écrit d’une 
moindre étendue de incarnatione contra Arianos, et un pareil 
nombre de traités sur la divinité du Saint-Esprit. 

(Epistole ad Serapionem). Son traité de Trinitate et Spiritu 
sancto a pour but, comme le montre déjà son titre, de défen— 
dre en même temps la divinité de Jésus-Christ et celle du 
Saint-Esprit, contre les Ariens. 

Les deux livres contre Apollinaris et sa Iéiéré à Adelphius 
démontrent la doctrine de la véritable incarnation de Jésus- 
Christ. Il a aussi écrit des ouvrages historiques pour exposer 
l'histoire de l’Arianisme; de ce nombre sont l’histoire de 
l'Arianisr_> et le livre qui traite de l'histoire des synodes de 
Rimini et de Seleucia. Ce dernier ouvrage a beaucoup de res— 
semblance avec le livre de Bossuet sur les changements des 
églises protestantes; Athanase veut prouver l'instabilité, l'incon- 
séquence et les contradictions des Ariens entre eux et montrer 
ainsi bien clairement qu'ils ont quitté le rocher sur leque! V'É- 
glise ἃ été établie. Ses deux écrits « des décrets de Nicé» et 
« opinions de Denys d'Alexandrie,» sont du genre historique- 
apologétique. Le premier de ces deux écrits expose les raisons 
qui ontdéterminé les Pères de Nicée à adopter la formule qu'ils 
ont choisie et la signification de cette formule. Le second 
réfate la prétention des Ariens qui disaient que Denys avait 
été de leur opinion. La troisième classe de ses écrits, les écrits 


3 LIVRE 11. 119 


. exégétiques, est aussi apologétique. Il ἃ écrit un traité sur 
S' Matth. 11, 22, et un commentaire sur les Psaumes. La 
quatrième lettre à Sérapion ne contient presque pas autre 
chose qu'un commentaire sur St Mathieu 12, 32. J'appelle 
aussi le commentaire sur les Psaumes, un écrit apologétique, 
parce que presque tous les Psaumes contiennent des types et 
des prophéties sur Jésus-Christ. Le cœur des Pères était 
rempli de Jésus-Christ, et ils le retrouvaient donc partout. 
De notre temps, où beaucoup de personnes ne croyaient plus 
en Jésus-Christ, ni à la rédemption, on ne le trouvait plus 
gulle part, et à peine l’a-t-on encore trouvé dans le nouveau 
Testament. 

Les Pères, en trouvant Jésus-Christ et son Église presque 
dans tous les Psaumes, étaiént obligés de se défendre souvent 
οἱ d'expliquer leurs opinions. L'épître à Marcellinus ne con- 
tient cependant qu'une introduction aux Psaumes purement 
pratique. 

La quatrième classe de ses écrits comprend ce qu'il a dû 
écrire pour sa propre défense. Sa grande apologie, qui con- 
tient beaucoup de documents du plus haut prix, sur l’histoire 
de l’Arianisme, l'apologie adressée à l’empereur Constance, 
l'apologie de sa fuite et plusieurs lettres en font partie. 

Nous pouvons considérer comme appartenant à une cin- 
quième classe une série de lettres dans lesquelles il console, 
exhorte et instruit dans diverses circonstances de la gestion de 
son emploi, surtout pendant les discussions avec les Ariens; 
on trouve aussi dans cette classe quelques lettres de congratu- 
lation. L'histoire de la vie de S' Antoine est une espèce de 
traité de morale pour les moines. Nous voyons donc que tout 
ce qu’il a écrit se rapporte, à peu d'exceptions près, à la dé- 
fense de l'Église, et de sa doctrine. 

Athanase sentait parfaitement combien la mission dont le 
sort l'avait chargé, était diflicile à accomplir, et ce sentiment 
l'aurait déterminé à se contenter de reconnaître la vérité de la 
religion chrétienne et de se vouer exclusivement aux seuls de- 
voirs de sa position. Un saint respect et le sentiment de la fai- 


130 VIE D'ATHANASE LE GRAND. 


blesse humaine l’auraient empêché de travailler pour l'Église 
tout entière, par ses écrits. Il avait l'intention de saisir de tout 
son cœur, et plein de foi, la tradition du Christianisme, de 
vivre pieusement et dans la crainte du Seigneur, et de ne pas 
s'occuper d'autre chose. (Or. IT. c. Ar. c. 32). Une voix inté- 
rieure lui disait qu’il devait croire sans restriction la parole de 
Jésus-Christ. (ἦρκαι μὲν οὖν na μονον ἀχουοντες Tavte, λεγοντες 
του κυρίου, πιστενειν᾽ ἔπει καὶ ἡ τῆς ἀπλοτητος πιστις, βελτίων ἐστι 


τῆς περιεργειας. Or. IL. c. Ar. c. 1). L'intelligence de la vérité, 


dit-il, ne s’acquiert pas par des démonstrations humaines, 
mais par la foi et par de pieuses réflexions faites dans la 
crainte du Seigneur. S' Paul n’a pas prêché la doctrine salutaire 
de la croix dans de belles phrases, mais il l’a démontrée par 


les lumières du Saint-Esprit et animé d’une force divine. «(E£p. - 


ad Seraph. c. 20. H' yep Seorns οὐκ dnoduËe λογων πάραδιδοται, 
εἶλλ᾽ ἐν πιστει zou εὐσεβει λογισμῳ μετ᾽ εὐλαβειας 2. τ. λ.). Lafoi 
repose sur un sentiment indépendant de tout argutie. Les ἀ15-- 
ciples de Jésus-Christ ne demandèrent pas follement, quand 
ils furent chargés de baptiser au nom du Père, du Fils et du 
Saint-Esprit, pourquoi ils devaient aussi le faire au nom du 
second, le Fils, et du troisième, le Saint-Esprit. Ils ne deman- 
dèrent pas : pourquoi une Trinité? Ils y crurent aussitôt 
qu’elle leur eut été annoncée, sans faire des questions pareilles 
aux vôtres.» (Ep. IV. ad Seraph. c. 5). 

Athanase considérait comme folie «de vouloir dépasser les 
bornes de la raison humaine par la raison humaine.» (C. Apoll. 
LT. ς. 18. Τις oùy τοσαυτὴ ὑμῶν φυλονεικια. ἐφευρεσεων 5, MOGTE ἄν- 
ϑρωπινῇ φρωνήσει, ὑπερ τὴν ἀνθρωπίνην νρησιν, opubec Sat). Cela 
nous explique pourquoi, dans sa lettre adressée aux moines 
égyptiens, lorsqu'il leur envoya son examen de l’Arianisme, il 
leur défend d’en prendre des copies. Il leur indique comme motif 
de sa défense, cette raison remarquable, qu'il est très-diffi- 
cile de s'occuper des vérités les plus sublimes; «47 peut arri- 
ver facilement qu'on nuise à la doctrine même en l'exposani 
d'une manière insufiisante à cause de la faiblesse humaine et de 
la pauvreté de la langue.» (De morte Arü ad Serap. n. 3.) Un 


LIVRE τι. 121 


passage que nous allons citer montre parfaitement avec quel 
recueillement, quel tremblement , et quelle agitation intérieure 
il écrivait : «je crois devoir vous parler de ce que j'ai souffert 
en écrivant, pour que vous puissiez reconnaître la vérité de 
ces paroles de lApôtre:» «combien est grande la richesse de la 
sagesse divine et de la connaissance de Dieu,» «et pour que 
vous me pardonniez à moi, faible humain. Plus je voulais 
écrire et plus je réfléchissais sur la divinité du Fils, plus la con- 
naissance s’éloignait de moi, et je reconnus que je la perdais 
à mesure que [6 croyais la saisir. Je ne pouvais pas écrire ce 
que j'avais compris, et ce que j'écrivis exprime bien impar- 
faitement ce qui était dans ma pensée; ce n’est qu’une ombre 
pâle de cette pensée. Je n’ai écrit que pour ne pas laisser en 
proie à l'incrédulité, les moines qui s'occupent de recherches 
scientifiques. La connaissance de la vérité est encore bien loin 
de nous à cause de la faiblesse humaine, mais il est très-pos- 
sible de reconnaître la folie des impies et de dire, après l'avoir 
reconnue, qu'elle est plus amère que la mort. — S'il est impos- 
sible de dire ce que Dieu est, nous pouvons du moins déter- 
miner ce qu'il n’est pas. Nous savons qu'il n’est pas comme 
l’homme et qu'on ne doit lui attribuer rien de fini. Il en est 
de même du Fils de Dieu; car, quoique nous soyons encore 
bien loin de lui par notre nature, il est cependant facile de 
réfuter les opinions des hérétiques et de dire : le Fils de Dieu 
n’est pas ainsi, et : il n’est pas permis d’avoir de pareilies 
idées de sa divinité, et encore beaucoup moins de les énon- 
cer.» (Ep. ad Monach. ὁ. 1—2. fol. 343.) Voilà ce que pensait 
l'homme qui avait une vocation décidée pour des recherches 
supérieures; mais les hommes qui sont véritablement grands 
et pieux, reconnaissent toujours leur faiblesse, tandis que 
tout paraît facile et sans plus d'importance qu'ils n’en ont 
eux-mêmes, à des hommes légers ou insignifiants; aussi se 
permettent-ils de juger de tout. D’ailieurs, comme on le voit, 
on peut plutôt faire aux Pères le reproche d’avoir évité le dé- 
veloppement de la doctrine en idées claires et déterminées que 


celui, qu'on leur fait souvent, d’avoir transformé la simpli- 
ATHAN, Τί 1. θ 


123 VIE D'ATHANASE LE GRAND. 
cité de la doctrine apostolique, en formules abstraites, sans 
bien comprendre ce qui était nécessaire. 

On pourrait, après avoir lu les passages que nous venons 
de citer, être tenté de croire qu’Athamase s'est cependant laissé 
entrainer par le désir de tout approfondir, etqu'il est allé trop 
loin. Nous allons chercher à indiquer plus exactement quelles 
étaient les bornes assignées par lui aux recherches humaines 
sur la doctrine de la divinité. — Il ne considérait nulle- 
ment le dogme de la Trinité, tel qu’il est professé par l'É- 
glise, comme un point de croyance établi par pure spécula- 
tion, parignorance, et par suite d’une transcendance, Cedogme 
était pour lui une doctrine révélée, un article de foi transmis 
par les Apôtres, comme cela peut être démontré historique- 
ment. Lui et l'Église entière avaient bien certainement raison 
en cela : cette doctrine a existé depuis le commencement. L'É- 
glise ne l’a pas inventée; elle lui a été transmise, Les passages 
cités plus haut, dans lesquels Athanase dit qu'il ne fautpas 
s'occuper du comment? démontrent d’ailleurs suffisamment 
qu’Athanase est resté conséquent à lui-même, et qu’il n’a pas 
voulu s’égarer dans des recherches transcendantes. 

Mais qu'était-ce donc qui lui paraissait si difficile? De prou- 
ver aux hérétiques que le Fils et l'Esprit sont avec le Père le 
vrai Dieu. Ilen avait la ferme conviction, et il y avait en lui 
un profond sentiment chrétien, qui lui disait que la doctrine 
de l'Église est vraie. Il voyait clairement que ie Christianisme 
est basé sur cette doctrine; mais il s'était proposé d’enexpli- 
quer la liaison avec clarté, et de faire disparaître. toutes les 
difficultés qu'on a puisées dans plusieurs/passages difficiles de 
la sainte Bible, d'expliquer ces passages comme l'esprit. del'en- 
semble l'exige, et de réfuter les objections:des. Ariens..Ce qu'il 
s’est proposé ne dépasse donc aucunement la force humaine et 


p’est nullement transcendant. L'esprit humain,doitmême s'oc- 


cuper de ces recherches, et la: solution. des difficultés, aussi 
claire et aussi précise que possible, contribue singulièrement 
à fortifier la foi. Il est heureux qu’Athanase se soit vu obligé 
de s'e occuper. 


| 


LivRL IL 123 


Après avoir parlé de son caractère comme homme et comme 
auteur en général, nous nous occuperons particulièrement des 
deux ouvrages qu’il a écrits pour la défense du Christianisme, 
et qu'il a composés avant les discussions amenées par l'Aria- 
nisme. Il est plus que probable que ces écrits sont antérieurs 
aux discussions dont nous. venons de parler, parce qu’Athanase 
n'y fait aucune mention de l'Arianisme, et parce qu'il en au 
rait bien certainement parlé, si notre supposition n'était pas 
fondée, puisqu'il s'en présentait de fréquentes occasions. 1] 
les écrivit à l’âge de 23,ans environ, et vers l'an 319. Le pre- 
mier de ces écrits (λογος κατὰ Ἐ΄λληνων) combat le paganisme ; 
le second (περι της ἐνανξρωπησεως του loyou) expose les princi- 
pales vérités du Christianisme. Son exposition est strictement 
scientifique; il part d’une base certaine et il y établit ses rai- 
sonnements. Ses travaux se distinguent par là et sont les pre- 
miers dans leur genre. L’écrit sur l’incarnation du Logos est 
surtout remarquable; c'est le premier essai d’une construction 
scientifique du Christianisme et des principales époques de la 
vie de Jésus-Christ. Athanase cherche à expliquer tout dans 
son rapport à la venue de Jésus; tout y gagne en liaison et en 
évidence parce que tout y est envisagé dans l'ensemble. Atha- 
nase ne pouvait rien exposer d'une manière aphoristique ; il 
choisit la voie la plus assurée pour prévenir les objections 
des païens : ils ne pouvaient plus les puiser dans des particu- 
larités après avoir approuvé l'ensemble : il ne leur restait donc 
aucun autre moyen que celui de combattre ce dernier, qui 
avait été parfaitement exposé par Athanase. 

Le premier homme a été créé par Dieu à son image. Le Lo- 
gos * est cette image de Dieu , et c'est à lui que l’homme parti- 
cipa. L'homme est donc une image du Logos, et, comme la 
plénitude de la divinité est dans le Logos, il voit dans le Lo- 
gos Dieu lui-même. Sans cette image du Logos divin l'homme 


! On peut être étonné de voir qu’Athanase considère la doctrine sur le 
Logos comme n'ayant besoin d'aucune démonstration. Cela a probablement 
lieu parce que la philosophie d'alors enseignait aussi. l'existence d'un Logos. 


124 VIE D'ATIANASE LE GRAND. 


serait mortel, et il est immortel par cette image, par 88 nature 
raisonnable et spirituelle. Si l’homme l'avait conservée dans 
toute sa pureté il aurait vécu d’une vie bienheureuse, éter- 
nelle et véritable ‘, Être immortel, être bon, heureux et avoir 
la conscience de Dieu, signifie une seule et même chose’. 
L'homme est bon dans la connaissance de Dieu, il y vit éter— 
nellement, et il se trouve dans l'unité de vie la plus intime 
avec Dieu et les saints *. C’est cet état que les Saintes-Écritures 
ont appelé d’ane manière figurée le paradis ἡ. Vivre dans le 
paradis, jouir de la béatitude, c’est connaître Dieu, être bon 
et immortel. De même que le Logos a imprimé son image à 
l’homme, il l’a aussi imprimée à toute la création; il y a ex- 
primé sa sagesse et il l'y a reproduite ἢ. L'homme étant donc 
lui-même l’image du Logos il comprit toute la création; il y 
retrouva le Logos puisqu'elle est aussi l'image de l'homme. 


τῷ 


1 De incarn. c. 3. Οὐχ ἅπλως., ὥσπερ παντα τα ἐπι γῆς ἀλογα ζῶα ἔχτισε 
τοὺς ἀνθρώπους; ἄλλα χατα τὴν ἑαυτου εἴχονα ἐποιησεν αὗτους, μεταδους 
αὐτοῖς και τῆς του ἰδιου λογου δυνάμεως, ἵνα ὥσπερ σχιας τινᾶς ἔχοντες του 
λογου, και γενομενοι horror, δίαμενειν ἐν μαχαρ!ότητι δυνηθωσι. ζῶντες τον 
ἀλήθινον xat οὗτως τῶν ἁγιων ἐν παραδεισῳ βιον. Or. IL. c. Ar. c. 78. ἵνα 
δὲ μὴ μονον brapyn τα γενομενα, ἀλλα χαι χαλὼς ὑπαρχὴ; ἠυδοχησεν δθεος. 
συγχαταύηναι τὴν εἄυτου σοφιαν τοις χτισμασι. ὧστε τοπον τινα) χαι φαντα- 
σιαν εἴχονος αὐτῆς εν πᾶσι τε χοινῃ και ἵκαστῳ ἐνθειναι. 

? Δυναμις του ἰδίου λογου; la ἀφθαρσια comme conséquence ; ἧ περι tou 
θεου ἐννοια. ἡ προς αὐτόν xatavoncts, Env κατα θεον ἧμιν ἐχαρισατο TN του 
λογου χαοιτι est intimement lié chez Athanase de incarnatione c. 3, 4, 6. 
Nous en trouverons des preuves encore plus fortes dans ce qui va suivre. | 

5. Adv. Gent. c. 2. ἵνα τὴν ravrornta (avec le Logos) σώζων pnte τῆς περι 
θεον φαντασιᾶς ποτε ἀποστῃ; LITE τῆς TOY ἅγιων συζήσεως ἀπαπηδησῃ. 

# Adv. Gent. ο. 2. εν ἐχείνῳ τῷ roro, ὃν χα! ὃ ἅγιος Νίωυσης τρηπιχὼς πα- 
ραδεισον ὠνομασεν. 

5 σι τῶν οντῶν αὗτον θεωρητην χα! ἐπιστήμονα δια τῆς προς adtov ὅμοιω-᾿ 
σεως κατασχευασε. Or. II. ο. Ar. c. 78. ἐν ἡ (σοφια του θεου ἐν ἧμιν γενομενῃ) 
το eidevat χαι τὸ φρόνειν ἔχοντες, δεχτιχθοι γενομεθα τῆς δημιουργου σοφίας 
χσαι δι᾽ αὐτῆς γινωσχειν δυναμεθα τον αὐτῆς πατερα. ὃ γαρ ἐχων; φησι; τον 
υἱον ἐχεὶ χα! τον πατερα. C. 79. ἐξεχεεν αὐτὴν (σοφιαν) ἐπι παντα τὰ ἐργα 
αὐτου. ἡ δε τοιαυτη" ἐχχυσις αὐτῆς οὐσιας τῆς αὐτοσοφιας, ἀλλα τῆς εὖ τὸ 
χοσμῳ ἐξειχονισθεισης x. +. À. Or. 1. c. Ar. c. 39, ἧς (σοφιας του θεου c. à. ἃ. 
του λογου) TA γενῆτα παντα μετεχει. 


LIVRE I. 125 


Avoir la véritable connaissance de Dieu par le Logos et être 
bon, c'était donc pour Athanase en même temps comprendre 
et connaître le monde. Il trouva qu'il existe une liaison très- 
intime entre l’un et l’autre, c’est-à-dire entre l'homme pri- 
mitif et le monde. L'homme étroitement et fidèlement uni au 
Logos comprenait véritablement Dieu et le monde. Le monde 
qui avait de l’affinité avec l'homme, était dans tous ses rapports 
avec lui pour son plus grand bien, et la vie dans le paradis le 
faisait jouir de la plus grande félicité. Mais la loi avait été 
donnée à l’homme pour qu'il fût éprouvé, car il ἃ été créé 
libre ; (de incarnat. c. 3. τῶν dySporwy εἰς ἀμφοτερα veuery δυνα- 
μένη προαιρεσις) il pouvait continuer à jouir de cette félicité 
s’il le voulait, mais il pouvait aussi la perdre. 

Le mal n'existait donc pas dans le principe (ἐξ œpyns μὲν 
οὐχ, ἦν xœxux)s Car maintenant encore il n'existe pas dans les 
saints ; et il n’existe pas par ie à eux. (Οὐδὲ γαρ οὐδε νυν 
εν τοις ἅγιοις ἐςτιν, οὐδ᾽ ὅλως rar αὐτοὺς ὑπαρχει αὐτὴ). Dieu ne 
voulait pas le mal ; il donna à l'homme la conscience et la con- 
naissance de sa propre nature éternelle, pour que, s’il conser- 
vait cette union avec Dieu (την ταυτοτηταὶ, il ne pût jamais 
perdre la connaissance de Dieu, ni être exclu de la communion 
des saints. Il devait glorifier Dieu dans la jouissance de ces 
dons et dans la participation au Logos du Père, il devait res- 
ter uni à Dieu (συνομίλειν τῷ Sew), et vivre ainsi d’une vie sans 
troubles, véritablement heureuse et immortelle. Car, quand 
rien ne s'oppose à la connaissance de Dieu, l’homme voit tou- 
jours dans toute sa pureté l’image du Père, le Logos, à l'image 
duquel il est créé lui-même. Dans son ravissement de com— 
prendre la direction de l'univers par le Logos, il est supérieur 
au monde et à tout ce qui est matière, et il est uni à ce qui 
est divin et au monde des esprits, par la force de son esprit. 
(Ado. Gent. c. 2.) 

Athanase dit encore : «Le mal n’est pas une substance par- 
üculière, comme le croient les Grecs, car le mal ἃ selon eux 
une existence propre (il est une matière) ; il ne vient pas non 
plus du créateur du monde. Il faut croire ia première chose 


226 ᾿ VIE D'ATHANASE LE GRAND. 


puisque sans cela Dieu ne serait pas le créateur de toutce qui 
existe; la seconde, parce que autrement le bien serait aussi 
mélé au mal ; mais la nature du bien-n’a rien de commun avec 
la nature du mal, et le bien ne peut donc pas être la source 
du mal. Si le monde apparent (τα φαινομεναὶὴ était l'œuvre du 
mal, où serait donc l’œuvre de Dieu? Car nous n° voyons 
rien qui ne fasse partie de la création du Créateur du monde. 
A quoi pourrions-nous donc reconnaître l'existence du bon 
Dieu, si nous n'avions pas ses œuvres ‘ ? Il ne peut pas yavoir 
deux principes créateurs et opposés. Par quoi seraïent-ils sé 
parés? quoi les empêcherait de s'unir? Ils ne pourraient pas 
exister simultanément (l’un à côté de l’autre), parce qu'ils se 
détruiraient l’un l’autre; ils ne pourraient pas non plusexister 
Fan dans l’autre parce que leurs natures seraient opposées et 
qu'elles ne sauraient s'unir. Il faudrait donc qu'il y eût entre 
eux un troisième principe qui leur servit d’intermédiaire et 
qui les séparât. Mais quelle devrait être la nature de ce troi- 
sième principe? Il devrait être bon ou mauvais, car il serait 
impossible qu'il fàt en même temps l’un et l’autre. Cela nous 
ramenerait donc à notre point de départ. (Ado. Gent. c. 6.7.) 

Athanase prétend que le mal, qui n'existe pas par lui-même, 
et que Dieu n’a ni voulu ni créé, a été imaginé tpar l'homme 
dans sa liberté. Voici quelle est sa pensée : l’homme pouvait, 
par sa liberté, aimer Dieu ou soi-même (sans Dieu); il pou- 
vait tout rapporter à Dieu ou tout à soi-même; mais il pou- 
vait aussi employer sa liberté à autre chose, à des plaisirs 
sensuels. L'homme s’en apercut. Il fit un essai, et il:s’aban— 
donna aux choses terrestres. Le mouvement et l'activité étant 
dans sa nature, il crut qu’il conservait sa nature et qu'ilrestait 
fidèle à sa destinée, en se donnant du mouvement."L’homme 
pouvait se mouvoir dans deux directions, vers le-créateur .on 


"Ἢ manque ici l’idée transitoire : si la matière était lemal elle ne pour- 
rait avoir aucun rapport avec Dieu; si l’on voulait donc supposer que la ma- 
tière est le mal, il faudrait aussi admettre que le monde serait entièrement 
étranger à Dieu ; mais le bon Dieu ne serait alors pas reconnaissable puisqu'il 
ne se serait pas révélé, 


LIVRE 11. 19 


vers la créature; il crut qu'il ferait bien s’il faisait ce qu'il 
pouvait faire : il fit donc ce qu'il pouvait et il négligea ce qui 
était de son devoir. Il fut séduit par Satan. 

Nous citeronsencore quelques passages : «les hommes né- 
eligèrentle bien , ils se montrèrent paresseux de le bien con- 
sidérer, et ils recherchèrent ce qui leur tenait de plus près, 
c'est-à-dire le corps et ses forces. Ils éloignèrent leur esprit du 
spirituel οἱ ils commencèrent à se considérer eux-mêmes. En 
se‘considérant eux-mêmes et en tendant vers le corpset vers 
le monde sensuel, ils devinrent égoïstes et ils se préférèrent 
eux-mêmes à la divinité. — L'âme se réjouit du plaisir et eile 
le trouva agréable; elle tomba dans l'erreur et elle crut que le 
plaisir était 16 bien. Comme elle se meut facilement, elle ne 
cesse pas de:se mouvoir , même après s'être détournée du bien. 
Elle ne se meut plus alors d’après l'intention divine et encore 
beaucoup'moins de manière à voir Dieu. Elle imagine ce qui 
n'existe pas, elle change sa nature, et elle abuse de sa liberté 
pour satisfaire les désirs qu’elle s’est créés. Car, elle s’est 
aperçue qu'elle-peut, par sa liberté, mouvoir son corps dans 
deux directions, vers ce qui est etvers ce qui n’est pas. Elle 
peut, par exemple, voir par ses yeux la création; elle peut 
aussi reconnaître le créateur dans l'harmonie de la création. 
Au lieu de cela elle se tourne vers la sensualité, elle montre 
qu’elle peut également le faire, et elle croit qu’elle conserve 
sa dignité pourvu qu'elle agisse, et qu’elle ne commette aucune 
faute ‘en faisant ce qu'elle peut faire, ne reconnaissant pas 
qu’elle n’est pas créée pour se mouvoir indifféremment, mais 
seulement du côté de celui vers lequel elle doit se mouvoir. 
Elle agit comme anvoiturier, qui , sans s'occuper de l'endroit 
où il doit arriver, s’appliquerait seulement à faire avancer 
ses chevaux, n'importe dans quelle direction. ἢ} le peut parce 
qu'il le veut. Il se précipite sur ceux qu’il rencontre, dans 
des précipices ; il s'abandonne entièrement à la vitesse de ses 
Chevaux, ne regardant qu’à la course, sans songer qu'il s'é— 
carte/loin du but. (Ado. gent. ὁ. 5—6)."Le mal fut ajouté à ce 
qui existait primitivement, par la ruse de Satan; la véritable 


198 _ VIE D'ATHANASE LE GRAND. 


liberté cessa; ne pas pécher est conforme à la nature; pécher 
y est opposé (χατ ἀναγχὴν το ἅμαρτανειν συμᾷεδηκεν, προδηλον, 
ὅτι το μὴ ἁμάρτανειν sata φυσιν γεγονε. adv. Apoll. 1. LL, c.6, 7.) 
Ces idées d’Athanase sont aussi profondes que vraies. Il fait 
découler la possibilité du péché de la liberté, ainsi que des dé- 
sirs de l’homme. Comme il existe une satisfaction permise des 
désirs, il est très-facile de se tromper, et de croire qu'il est 


permis de les satisfaire de toutes les manières. On ne fait d'a - 


bord pas le mal en le considérant comme mal, mais on s’ima- 
gine que c'est aussi le bien, parce qu’on peut le faire. Ces 
remarques sont surtout applicables aux errements de la pensée; 
on croit souvent que tout ce qu'on pense est vrai, parce que 
c'est la pensée. Athanase termine ensuite de la manière sui- 
vante : « L'Église a donc raison de dire que le mal n’est pas 
en Dieu, qu'il ne provient pas de Dieu, qu’il n’a pas toujours 
existé, et qu’il n’a pas d'existence réelle. Les hommes, après 
s'être éloignés de la connaissance du bien, commencèrent à 
imaginer et à donner une existence à ce qui n’était pas. L'âme 
de l’homme a fermé les yeux par lesquels elle aurait pu voir 
Dieu, et elle a imaginé le mal; elle se meut en lui et elle paraît 
feire quelque chose tandis qu'elle ne fait réellement rien. Car elle 
imagine ce qui n’est pas. » (Ado. Gent. c.'7.) Athanase expose 
ensuite les suites du péché. 

Comme Athanase considérait la véritable connaissance de 
Dieu, la béatitude, la connaissance du monde tel qu'il est réel- 
lement, et la conviction de l’immortalité de l'âme, comme inti- 
mement liées, il devait aussi les considérer comme perdues en 
même temps par le péché. L'homme prit la nature des choses 
finies auxquelles il s'était adonné; (την προς αὐτας σχεσιν éyeu) ; 
une inquiétude intérieure et la peur s’emparèrent de lui, et il 
ne pouvait plus comprendre autre chose que les choses terres- 
tres. (Τὰ θνητα φρονεῖν τῇ duyn προσγεγονε.) L'âme considérant 
le corps comme ce qu'il y a de plus élevé, ne veut pas se sépa- 
rer de lui, et elle oublie l'immortalité; elle devient injuste 
envers les autres hommes, aussitôt qu’elle ne peut pas obtenir, 
comme elle le veut, les choses auxquelles elle est portée (les 


LIVRE, 150 


choses matérielles), et elle pousse même au meurtre. L'homme 
devint mortel, tandis que sans 16 péché le passage à la vie im- 
mortelle n’aurait pas eu lieu par la mort. (Ado. Gent. c. 3.) 

Cela a dû avoir lieu; car Dieu avait prédit aux hommes 
qu'ils mourraient s’ils péchaïent, et qu’ils seraient soumis à la 
mort et au malheur. Ces paroles de Dieu : « vous mourrez de 
la mort, » ne peuvent pas signifier autre chose que : non-scu- 
lement vous mourrez, mais vous resterez aussi soumis aux 
horreurs de la mort. (Deincarnat. c. 3.) La mort régnait puis- 
samment par le péché. (éxpatet δασιλευων.) L'infraction de la loi 
transforma la nature des hommes; elle leur fit perdre leur 
existence et elle les soumit aux lois du temps. N'ayant pas 
d'existence par leur nature, ils avaient été appelés à l'existence 
par la présence et la bienveillance du Logos; ils devaient donc 
nécessairement en être privés, aussitôt qu’ils auraient perdu 
la conscience de Dieu. Ce qui n’a pas d'existence, c’est le mal; 
le bien au contraire existe, parce qu'il provient de Dieu qui 
existe. Les hommes devaient être privés de l'existence pour 
toujours, c'est-à-dire être absorbés par la mort et rester dans 
les liens de la mortalité. L'homme est mortel par sa nature 
puisqu'il a été fait de rien; mais il aurait repoussé la mortalité 
naiurelle à cause de sa ressemblance avec celui qui est, s’il 
avait conservé cette ressemblance par la contemplation de 
Dieu, et il serait resté immortel, comme dit le livre de la 
sagesse. Immortel, il aurait vécu comme Dieu. (De incarnat. 
c. À.) 

Je vais ajouter ici quelques remarques explicatives. La 
mort, les horreurs de la mort, la mortalité, la perte de l’exis- 
tence, signifient : devenir étranger à Dieu, souffrir les misères 
du péché, de même que « la vie immortelle » (ζωὴ ἀιωνιος) 
signifie, chez Athanase et chez d’autres, la vie en Dieu. Atha— 
nase ne croyait pas que l'âme de l'homme fût devenue mor- 
telle par le péché; il prouve adv. Gent. 1. 33, que l'âme hu- 
maine est immortelle de sa nature". Les expressions qui nous 


Ὁ J'ai du faire cette remarque parce que plusieurs, parmi lesquels Munscher 


6. 


"180 VIE D'ATHANASE LE GRAND. 


occupent doivent indiquer que l'âme a perdu par le.péché à 
conscience de l’immortalité et de la vie éternelle, parce.que 
l’image de Dieu a été effacée enelle. Devenir mortel, perdre 
l'existence signifie done, n’avoir plus la conscience de l'im- 
mortalité, qui est une suite de la pureté intérieure; les expres- 
sions être bon et exister sont ici identiques. Servir le péché 
signifie, chez Athanase, vivre dans la mort, parce.qu'on a recu 
en soi ce qui n’exisle pas, et qui imprime son sceau au carac- 
tère de l’homme; c’est un ballottement continuel entre l’exis— 
tence et la non-existence. Nous comprendrons d’après cela 
aussi ce qu’Athanase a entendu par la menace de Dieu «vous 
mourrez de la mort». C'est non-seulement mourir corporel- 
lement, mais aussi perdre Dieu, ne plus se connaître soi 
même, ne plus connaître sa dignité, perdre la béatitude, se 
plonger dans le périssable et dans les ténèbres (ἀντε tou θεου za 
φυαρτα γόι τὸ σγοτος ξητειν adv. Gent.c. 6, 7)isuccomber sous 
le fardeau de la vie, craindre de la perdre, etc. 

Les passages suivants, dans lesquels Athanase parle avectant 
de clarté du péché originel, nous montreront de quelle manière 
il entendait tout cela : « Tous les hommes, depuis Adam, 
meurent et restent morts; les hommes qui ne descendent que 
d'Adam, (uovoy ἐξ Αδαμ. évrec) sont morts, et la mort règne sur 
eux». (or. , c. Ar. c. 44.) « De même que, par le péché 
d’A dam, le péché a été transmis à tous les hommes, de même 
par l'incarnation de Notre-Seigneur, une telle force a été trans- 
mise à tous les hommes, qu’ils peuvent dire, etc.» (1. 1, 6. 11.} 
Ce qui était appelé faiblesse de la mort que tous ont héritée 
d'Adam, est ici désigné par le mot péché. « Tous sont devenus 
esclaves par Adam et 115. ne recoivent plus l’esprit divin. » 
το rapartoua, ἐν ᾧ δια παντος ἠχμαλιζετο, ὡστε μὴ δέχεσθαι τον 
“είον vouy.) « Nous avons été soumis à la servitude, du mal ct 


(vol. IV. p. 283), prétendent qu’Athanase a enseigné l’anéantissement de 
l'âme. Muuscher se contredit cependant lui-même très-singulièrement p. 136. 
ΠῚ méconnait la valeur des expressions comme cela lui est arrivé assez sou- 
vent. L'expression «retomber dans la non-existence veut dire chez Athanase 
retomber dans le mal, puisque le mal n’a pas d'existence selon lui.» 


LIVRE 1. 13: 


à la malédiction de la loi depuis le commencement et avant de 
venir au monde » (ἡμεῖς de τὸ πριν ἡμεν ὑπευθυνοι ἐξ ἄρχης rev 
en δουλειχ τῆς φθορας καὶ τῇ χκαταρᾷ του νομουὴ (or. IL, c. Ar. 14.) 
« De même que tous ceux qui sont de la terre meurent en 
Adam, tous ceux qui ont été régénérés d'en haut par l'eau οἱ 
par l'esprit, sont vivifiés en Jésus-Christ. » (or. IV, ὁ. Ar. c. 
30.) Il est parlé ici avec autant de clarté du péché originel et 
de l'incapacité complète de l’homme de parvenir par lui-même 
à Dieu, que de la véritable signification du mot la mort depuis 
Adam. Du reste Athanase ne s'occupe pas de l'explication de 
la nature du péché originel. J’ai choisi tous ces passages, pour 
faire comprendre clairement, par la variété des expressions 
qui y’sont employées, comment Athanase considérait le péché 
originel et ses conséquences”. 

Le péché du premier homme se manifesta de plus en plus 
de toutes les manières. ἢ] fit naître l’idolâtrie. « L'âme ne se 
contenta pas de l'invention du mal, elle alla vers des choses 
plus mauvaises encore. Elle apprit à connaître la variété des 
voluptés, elle se ceignit de l'oubli des choses divines, elle se 
réjouit exclusivement des passions matérielles, de ce qui frap- 
pait les yeux et de l'apparence ; elle crut qu'il n’y avait rien 
au-delà de ce qui est visible et elle ne vit le bien que dans ce 
qui est mondain et matériel. Oubliant qu’elle est faite à l’image 
du bon Dieu, et détournée de lui, elle ne vit plus, par la force 
qui lui est propre, le Dieu Logos, d’après lequel elle a été créée. 
Se trouvant en dehors d’elle-méme, elle imagina et elle inventa 
ce qui n'est pas. Elle couvrit du tumulte des voluptés maté- 
rielles, le miroir qu'elle porte en elle, et par lequel elle peut 
contempler le Père, et elle ne vit plus ce qu'elle devait voir. 
Elle fut attirée de tous les côtés et elle ne vit plus que le monde 
matériel. Obsédée par les plaisirs matériels et égarée par les 
fausses impressions qu'elle en recevait, elle ligura par des chose 


! Quel’on compare ce que Munscher dit, vol. IV. p. 147, d’une manière ex- 
cessivement superficielle sur la doctrine d’Athanase concernant le rapport dr 
péché d'Adam aux péchés de ses descendants, 


132 VIE D’ATHANASE LE GRAND. 


matérielles et corporelles ce Dieu qu'elle avait oublié dans 
son intérieur ; elle donna au monde matériel le nom de Dieu, 
et elle ne glorifia que ce qu’elle voulait et qu’elle trouvait con- 
venable (à son état). C’est ainsi que la disposition au malaété 
l'origine de l’idolâtrie. Les hommes avaient imaginé le mal qui 
n'a pas d'existence réelle; ils imaginèrent de même des dieux 
qui n'existent pas. Ils étaient dans un état semblable à celui de 
quelqu'un qui, se trouvant dans un abime et ne voyant plus le 
soleil, s’imagine que le soleil n'existe plus, et qu'il n'existe 
véritablement que ce qu'il voit. (adv. Gent. c. 8.) Détournés 
de Dieu et descendus dans leurs idées, ils rendaient au ciel, 
au soleil et à la lune, des honneurs divins. — Leurs idées étant 
devenues encore plus obscures, ils considérèrent comme Dieu 
les éléments des choses (le feu, l’eau, etc.) ; les hommes res- 
semblaient à ceux qui, étant tombés dans un précipice, se 
vautrent dans la boue comme des vers; ils déifièrent les formes 
des vivants et des morts. Ils déifièrent même les voluptés, 
comme dans Aphrodite. Ils déifièrent leurs rois et les fils des 
rois, soit par crainte de leur tyrannie, soit par vénération; c'est 
ainsi que les Crétois déifièrent Zeus, les Égyptiens Osiris, et 
comme dernièrement on a déifié Antinoüs parce qu'on craignait 
Adrien, quoiqu’on sût qu'Antinoüs avait été l’esclave de la 
volupté de l'empereur. {Z. I. c. 8.) 

Ces remarques sur l'origine de l’idolâtrie soni profondes et 
vraies. Celui qui aime le Christianisme et qui le connaît ne 
peut pas expliquer le paganisme autrement que par le péché. 
Ce sentiment s'est manifesté de tout temps, comme chez Justin, 
chez Athanagore, etc., quoique sous une forme moins claire. 
Jis étaient presque convaincus que les démons seuls s'étaient 
fait vénérer comme dieux, et qu'ils étaient les dieux des 
païens. Si le polythéisme païen était un degré nécessaire de 
la civilisation humaine, le Christianisme est aussi ane consé— 
quence du développement ultérieur du genre humain; Dieu 
n'a pas pris en pitié le genre humain dans la personne du 
Sauveur ; mais la raison se fit jour par Jésus-Christ. 

Si l'erreur et le péché sont dans une dépendance mutuelle, 


LIVRE II. 133 


et si le polythéisme païen est une erreur, ce qui est évident, 
ce dernier a aussi dû avoir sa source dans le péché. Or, ce 
n'est pas le mieux qui s’est développé dans Jésus-Christ, mais 
nous avons reçu de lui le bon et le vrai absolu. Irénée ἃ donc 
très-bien fait de remarquer (comme je l’ai déjà dit) que Jésus- 
Christ a été concu par une vierge, par l'intermédiaire du Saint- 
Esprit (ainsi, autrement que par la voie naturelle de la propa- 
gation humaine), parce qu’une génération nouvelle (qui n'est 
pasle développement d’une génération antérieure) ἃ commencé 
avec lui’. Le développement naturel ne pouvait amener que des 
choses plus mauvaises et une dissolution complète du genre 
humain, après que la nature fut dégénérée. Le chrétien est 
donc aussi né dans Dieu comme Jésus-Christ et non par la 
volonté de la chair. 

De même que, d’après la doctrine de notre Église, le chré- 
tien ne peut parvenir au bien par soi-même, mais qu’il y par- 
vient par la grâce qui agit intérieurement sur lui, et non par 
ses propres forces ni graduellement, de même le Christianisme 
n'est pas la suite d’un développement plus complet du genre 
humain, et il ne peut être, attribué à rien qui provienne de 
l'homme. Voilà pourquoi le paganisme est le mal, quoiqu’'on 
y trouve encore par-ci par-là des étincelles du bien et du vrai, 
qui se sont conservées parce que le Logos n'avait pas entière- 
ment abandonné le genre humain, qui avait pourtant mérité 
d’être abandonné. 

Athanase montre ensuite que le polythéisme, né du péché, 
n’a produit que des péchés et qu'il a conduit de plus en plus 
vers le mal. Il dit que les faux dieux étaient des modèles de 
vices; âinsi, par exemple, les femmes des Phéniciens offraient 
leur, virginité en sacrifice à leurs dieux. (adv. Gent. c. 25, 
26 et 10, 13 Ar.) Les plus sages parmi les Grecs avaient pré- 
tendu que c'étaient là des contes inventés par les poëtes, et 


2 Dernièrement comme lrénée, Stephens Carricaturen des Heiligsten, vol. 
II. p. 725; vom wahren Glauben und der falschen Theologie p. 19. Tholnk 
dans le premier volume des : Denkvürdigkeiten von Neander. p. 17. etc., 
s'appuie surtout sur Athanase dans son explication de l'origine du paganisme. 


V 


134 VIE D’ATHANASE LE GRAND. 


c'est ainsi qu'ils avaient défendu le paganisme contre les 
chrétiens. 

Athanase leur répondit : ou il faut admettre que les dieux 
ont été inventés.-en même temps que ces contes, et ils cessent 
dès lors d’être des dieux, ou bien il faut distinguer les dieux 
des fictions des poëtes, et considérer les dernières seulement 
comme des produits de l'imagination. Mais dans ce cas-là 
encore on me peut pas reconnaître ces dieux comme vérita— 
bles, puisqu'on ne les connaît que par les contes des poëtes. 11 
faudrait aussi supposer que les inventeurs de ces mythes 
eussent su 66 qui convenait à un Dieu, puisqu'on ne peut 
supposer que guidés par le seul plaisir de dire des choses con- 
traires à la vérité, ils aient attribué aux dieux des particula- 
rités qu’ils ne pouvaient posséder. Mais cette suppositionserait 
fausse. Si les poëtes avaient su ce qui convient à Dieu, et si 
dès lors leurs contes avaient été un jeu de leur fantaisie, ils 
n'auraient attribué à Dieu aucune qualité terrestre. Il n’ÿ a 
personne qui, voulant décrire les propriétés du feu, lui attri- 
buerait celles de l’eau; celui qui voudrait décrire la terre ne 
dirait pas qu’elle éclaire, et il ne dirait pas en parlant dussoleil 
qu'il est ensemencé. Les propriétés de chaque objet répondent 
toujours à cet objet, et l’on reconnaît les objets parleurs pre- 
priétés. Les poëtes qui donnaient aux dieux des attributs quine 
peuvent pas convenir à Dieu, ont donc prouvé qu'ils ne con— 
naissaient rien de mieux de Dieu, qu'ils ne leconnaissaïent 
pas du tout. (ado. Gent. c. 16.) Athanase n’admet pas non#lus 
l'excuse que ces mythes étaient symboliques; il dit qu'on avait 
dans tous les cas le signe avec la chose, et qu'il y avait à du 
péché. C’est ainsi qu’Athanase ἃ su soutenir ses idées sur l’ori- 
gine de l’idoltrie. 

Après avoir dit que l’homme avait été conduit parle πόρε 
en dehors de soi, et qu'il avait cherché la divinité au dehors, 
dans le monde matériel, il indique le chemin suivant pour 
arriver à la connaissance de Dieu. Nous n’avons besoin que ᾿ 
de nous-mêmes pour acquérir la connaissance et la juste con- 
ception de la vérité et du véritable Dieu; le chemin pour » 


LIVRE li. 135 


parvenir n’est pas en dehors de nous, il est en nous; c’est par 
nous que nous pouvons apprendre à connaître l’auteur de tout, 
comme Moïse a dit : « la parole de la foi est dans ton cœur.» 
(Deuter. 30, 19.) Notre-Seigneur a confirmé ces paroles en 
disant : « le royaume de Dieu est dans votre intérieur. » (Saint 
Luc. 17,21.) Nous avons en nous la foi et le royaume de Dieu, 
et nous pouvons immédiatement voir le roi de toutes les cho- 
ses, le Logos du Père qui nous donne le salut. Que les idotä- 
tres, les Grecs ne cherchent pas à s’excuser, et qu'aucun autre 
ne se trompe en croyant qu’il n’a pas ce chemin et en voulant 
trouver en cela un prétexte à son incrédulité. Nous avons tous 
ce chemin et nous pouvons le suivre, quoiqu'il y en ait qui ne 
veulent pas le suivre, et qui l’abandonnent attirés par les 
plaisirs de la vie. Si quelqu'un demande quel est donc ce 
chemin? je lui répondrai : c’est l'âme et l'esprit en elle; c’est 
par elle seule que Dieu peut être contemplé. Les impies de- 
vraient, pour ne pas croire, renier aussi leur âme comme ils 
renient Dieu. (contr. Gent. c. 30.) 

Mais cela avait aussi lieu : l'âme était souvent niée comme 
être spirituel et distinct du corps. Athanase, qui avait d’abord 
montré que l'âme avait par le péché pris plus d’aflinité avec le 
corps et qu'elle avait perdu la connaissance de Dieu, cherche 
maintenant à prouver qu'elle est autre chose que le corps, et 
il entre ensuite dans une démonstration complète de la diffé 
rence de Dieu d'avec le monde. II dit : « L'âme juge ce qui est 
en dehors d’elle, elle dirige aussi son attention sur ce qui est 
absent , elle se représente tout pour l’examiaer, et elle choisit 
après avoir réfléchi. L'homme embrasse tout par son esprit, et 
il sait vaincre ses désirs. par la force de son esprit. L'esprit est 
donc différent des sens du corps, et il ne peut en être le juge 
que parce qu'il est d'une autre nature. Il juge ce que les sens 
percoivent, il s'en ressouvient et il leur montre le mieux. L'œil 
ne fait que voir, l'oreille ne fait qu’entendre ; mais c’est l'esprit 
qui décide sur ce qui doit être vu et entendu, et il en juge. 
L'œil est destiné par la nature à voir ct l'oreille à ouïr; qu’est- 
ce qui empêche si souvent l'œil de voir et l'oreille d’ou:r? 


186 VIE D'ATIANASE LE GRAND. 


Souvent, quand le corps est étendu sur la terre, l’âme con- 
temple le divin. Le corps repose souvent et il dort pendant que 
l'hommeintérieur est actif, qu’il voit ce qui est en dehors de lui, 
qu’il parcourt des pays lointains et qu’il prévoit l’avenir. Est- 
ce autre chose que l’âme raisonnable? D'où cela provient-il que 
l'homme songe à l'immortalité tandis que le corps est mortel, 
et qu'il quitte souvent la vie par amour pour la vertu? 
Le corps est périssable, mais l’homme s'occupe souvent de l’é- 
ternité; il méprise le présent pour satisfaire le désir qui l’attire 
vers l’avenir. Le corps périssable et mortel ne s'occupe pas de 
ce qui lui est opposé. Si le corps est donc opposé à l'âme, celle- 
ci doit être immortelle, puisque le corps est mortel. Regarde 
seulement! Elle vit souvent dans le corps comme si elle était 
en dehors de lui, elle voit ce qui n’est pas terrestre, elle ren— 
contre des saints et des anges quand elle est pure. Comment 
n’aurait-elle donc pas une connaissance encore plus claire de 
l'immortalité, après s'être séparée du corps? Si elle mène déjà 
ane vie spirituelle étant encore réunie au corps, elle vivra bien 
plus après la mort du corps, par Dieu, qui l’a ainsi créée par 
son Logos, Notre-Seigneur Jésus-Christ. C'est par lui qu’elle 
réfléchit sur ce qui est immortel puisque lui aussi est immortel. 
Le corps ne peut communiquer qu'avec ce qui est périssable et 
il est périssable lui-même; l’âme concoit et contemple l’im- 
mortalité et elle est immortelle elle-même. L'idée et la contem- 
plation de l'éternel ne la quittent jamais; elles sont le gage de 
son immortalité. C’est aussi bien certainement dans ce but 
qu’elle ἃ la connaissance de l'existence de Dieu et qu'elle ne 
recoit point du dehors la conhaissance du Logos.» (ado. Gent. 
c. 30-33.) 

Athanase termine ce qu'il dit sur ce point, et qui est con- 
forme en tout à sa conception de l'unité et de la connaissance 
de Dieu et de la véritable connaissance de soi-même, de la ma- 
nière suivante : « Nous prétendons maintenant que les gentils, 
qui ont renié Dieu et adoré des choses inanimées, comme nous 
l'avons déjà dit, croient aussi qu'ils ne possèdent pas une âme 
douée de raison. Se croyant dépourvus d’âme ils adorent des 


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Ϊ 


LIVRE Il. 137 


choses inanimées, et ils méritent notre pitié et notre secours. ἡ 
Mais s'ils se vantent de leur âme οἱ de leur esprit, pourquoi 
agissent-ils comme s'ils n'avaient ni âme ni esprit? Ils ont une 
âme invisible et immortelle et ils cherchent Dieu dans ce qui 
est visible et mortel. Pourquoi nese réfugient-ils pas auprès de 
Dieu , eux qui l'ont fui? Car, de même que leur esprit a aban- 
donné Dieu pour considérer comme Dieu ce qui n'existe pas, ils 
pourraient aussi retourner à Dieu par l'esprit de leur âme (τῳ 
vo τῆς Ψυχης). Mais ils le peuvent seulement, s’ils effacent les 
taches de leur âme, et s’ils se purifient jusqu’à ce qu’ils aient 
fait disparaître de leur âme tout ce qui lui est étranger, et jus- 
qu'à ce qu’elle soit devenue aussi pure qu’elle l'était quand 
elle a été créée; afin qu'ils puissent voir le Logos du Père, à [1- 
mage duquel ils ont été créés dans l’origine. (7. I. c. 34.) 
Athanase suppose que l'homme possède par sa conscience im- 
médiate la certitude de sa nature supérieure et de l'immortalité 
de l’âme; il cherche cependant à se rendre plus clair ce senti- 
ment. Il en est de même de la conviction que Dieu est un 
autre être que le monde et qu’il en est distinet comme l'âme est 
distincte du corps. Nous verrons cependant un peu plus tard 
qu’Athanase ne considère pas Dieu comme séparé du monde, 
car la preuve qu’il donne de la possibilité de la révélation de 


® Dieu par Jésus-Christ, est basée sur la conviction que cette 


séparation n'existe pas. rattache d'ailleurs ses idées sur la 
distinction entre Dieu et le monde à sa démonstration de l'unité 
de Dieu. Voyant que les païens révéraient des parties du 
monde comme dieux, il dit qu'il faut considérer le monde 
comme un grand organisme, et qu'il est composé de parties 
qu'il faut considérer comme parties intégrantes du seul tout; 
toutes ces parties ont besoin les unes des autres ; mais être Dieu 
et avoir besoin de quelqu’autre, sont des choses incompati- 
bles'. (ado. Gent. c. 28-29.) Comme on aurait pu considérer [ἃ 


1 C. 28. εἰ γὰρ τις χαθ᾽ εἄυτα τὰ μέρη τῆς πίστεως λαθοι: xat ÉXATTOY 
Jia νοησει. οἷον ἥλιον καθ᾽ εἄυτον μόνον. Xat σεληνὴν χωρίς» καὶ γὴν χα! 
ἄερα, καὶ τὴν θερμὴν κα! ψυχραν; χά: ξηραν xat ὑγρᾶν οὐσιαν διελὼν ἀπὸ 


138 VIE D'ATHANASE LE GRAND. 


totalité des parties comme Dieu, il dit que Dieu ne peutpas 
être composé de parties, et qu'il ne peut pas être inégal à lui- 
même. Athanase fait encore la remarque que dans le monde 
réel tout est composé de choses opposées qui se contrebalancent 
les unes les autres, et qui se pénètrent pour former une unité; 
que chaque partie est ainsi retenue dans ses limites, qu’elle 
forme avec le reste un tout harmonique, et que cette circon- 
stance annonce hautement qu'il doit y avoir un être différent 
de toutes les parties et au-dessus de la totalité de ces parties, 
un seul être puisqu'il n’y ἃ qu’un seul ordre. C’est là la démons- 
tration physico-théologique qu'il donne de l'existence de Dieu. 

Je vais maintenant citer quelques passages pour faire con- 
naître Athanase sous tous les rapports. « Si l’on considère le 
ciel, le cours du soleil et de la lune, la position et le cours des 
autres astres, qui sont opposés et cependant soumis à un même 
ordre, n’est-on pas obligé de croire qu'ils ne se sont pas créés 
eux-mêmes, mais qu'ils doivent avoir été créés par quelqu'un 
(un être qui diffère d'eux)? Qui peut voir [6 soleil se lever tous 
les jours, et la lune, après un nombre déterminé de jours, 
éclairer la nuit de sa lumière; qui peut voir les autres astres 
diriger leur cours d’après des lois et le changer, sans en con- 
clure qu'un créateur les gouverne? Des choses opposées sont 
réunies dans la nature, et elles forment cependant une bar- 
monie. Le chaud est opposé au froid, le sec à l’humide, mais 
tout forme une ‘unité comme celle d’un corps; ne faut-il pas 
penser qu'il existe un être qui les réunit? L'hiver fait placeau 
printemps, le printemps à l'été, et celui-ci à l'automne. Ils sont 
opposés; car le printemps est doux, l'été chaud, l'automne 
nourrissant, et l’hiver tue : mais tous offrent à Thomme un 
même usage sans dangers. Il doit donc y avoir quélqu'un qui 
est plus élevé que tout cela, qui compense tout, quoiqu'on ne 
le voie pas. L'air porte les nuages et les nuages renferment de 


τῆς πρὸς αλληλα συναφης, Exactov ἐχλαῦοι καθ᾽ euro και ἰδίᾳ Dewpnoee, 
εὑρησει πανθὼς μηδὲν ἱχανουμενον εἄυτῳ; ἀλλα παντα τῆς ἀλλήλων χρείας 
δεομενα χαιταῖς παρ᾽ ἀλλήλων ἐπιχουριαις συνισταμένα. 


LIVRE Ji. 139 


l'eau ; n’y a-t-il pas un être qui les réunit et qui les domine? La 
terre pesante de sa nature repose sur l’eau et elle est ferme sur 
cet élément d’une nature mobile. La terre porte ses fruits à des 
époques déterminées, le ciel fournit la pluie, les rivières coulent, 
les sources murmurent, les animaux des espèces les plus op- 
posées se reproduisent, non pas continuellement, mais à des 
époques fixées. Qui donc y porte cette unité d'action ? Tout cela 
ne pourrait pas se réunir à cause de l'opposition basée sur la 
nature. L'eau est pesante de sa nature et les légers nuages la 
contiennent. Ce qui est masculin n'est pas la même chose que 
ce qui est féminin et leur réunion a pour suite la reproduction 
d’un être semblable. Les choses qui sont opposées dans la na- 
ture ont-elles pu se réunir par leur propre volonté? Il y a évi- 
demment là un être plus puissant, un maître de tout, auquel 
tous les éléments sont soumis , auquel ils obéissent. Aucun être 
ne combat les autres par égard à lui-même; ce qui serait 
hostile se réunit amicalement pour accomplir la volonté du 
maître qui ordonne. L'un tend par sa nature vers le haut et 
l'autre vers le bas ; l’un est pesant, l’autre léger. Si le soleil ne 
voulait pas éclairer, et que l’air ne voulüt pas laisser passer les 
rayons du soleil, quelle perturbation ! Si la nuit ne se retirait 
pas devant le jour, si les astres qui gravitent, l’un en haut 
Vautre en bas, se combattaient , l’ordre serait bien certaine- 
ment transformé en désordre. (Kozuos ἐχοσμια.) Tout se détrui- 
rait dans le combat, ou bien ce qui aurait vaincu resterait seu, 
et il n’y aurait plus de monde. Car si le vainqueur restait seul, 
c'est comme s’il ne restait d’un corps qu'une main ou qu'un 
pied ; il n’y aurait alors certainement plus de corps. Quel monde 
pourrait-il y avoir si le soleil seul existait encore, ou la lune 


seule ou les autres astres seuls? S'il n’y avait que l’eau ou la 


terre, ou si tous les éléments se combattaient, comment 
l'homme pourrait-il vivre, puisqu'il n’a pas exclusivement . 
besoin de l'an ou de l’autre, mais que tous lui sont nécessaires ? 
C'est ainsi que je reconnais dans l’ordre celui qui en est l’au- 
teur. Mais l’ordre ne peut pas faire supposer une multitude de 
dieux ; il ne peut nous faire croire qu’à un seul Dieu ; s’il y 


110 VIE D'ATHANASE LE GRAND. 


avait beaucoup de dieux tout se dissoudrait dans le désordre. 
Beaucoup de dieux vaudraient autant que s’il n’y avait pas de 
Dieu.» [Ἐλεγομεν τὴς πολυθεοτητα ἀθεοτα état) adv. Gent. c. 34-37. 
Athanase ἃ donc bien raison quand il dit que la véritable 
connaissance du monde a été perdue par le péché; et que celui- 
R seul qui est bon et pieux possède cette connaissance. Atha- 
mase revient du reste encore sur la différence de Dieu et du 
monde dans sa réfutation du Sabellianisme. 

La seconde partie de l'apologie du Christianisme forme dans 
le fait un livre particulier, et elle contient l'histoire de Notre- 
Seigneur et celle de la rédemption. Si Athanase a parlé des vé- 
rités fondamentales de toute religion, de l'existence d’un Dieu 
différent du monde, de la liberté et de l'immortalité de l'esprit 
humain, avant d’avoir décrit la rédemption en Jésus-Christ; et 
s’il a également parlé d’une connaissance de Dieu par l’âmeelle- 
même et qui ne vient pas du dehors; il ne croyait pas cepen- 
dant que ces connaissances pussent être acquises sans le 
Sauveur. Il parlait en chrétien et il présupposait une disposi- 
tion à ces connaissances, la pureté de l’esprit humain , qui, dit- 
il, ne peut être obtenue que par le Sauveur. Quand il dit que 
Fesprit humain reconnaît Dieu par soi-même, il entend par là 
seulement qu'il porte en soi la possibilité de le connaître : il 
veut rendre l'homme attentif à sa dignité; mais il croit ici 
comme toujours que le Logos doit intervenir pour que cette 
disposition à la connaissance de Dieu devienne une force active, 
comme il dit aussi que cela est nécessaire en parlant de la 
simple possibilité qui était restée à l'homme après la chute. 

Le Logos n'avait jamais quitté l’homme. Athanase dit : « La 
grâce de l’image de Dieu (dans l'homme) était suffisante en elle- 
même pour connaître le Dieu Logos, et par lui le. Père. Mais 
comme Dieu connaissait les hommes, ilobvia à leur négligence, 
en se montrant à eux dans ses œuvrés, lors même qu'ils ne 
voulaient pas le trouver en eux. Comme la négligence des 
bommes se tournait toujours plus vers le mal, Dieu leur donna 
la loi et les prophètes; c'est ainsi qu'ils devaient voir de très- 
près le Créateur s'ils étaient trop paresseux pour contempler 


LIVRE 31. 141 


le ciel; car il est plus facile aux hommes d'apprendre le bien 
de leurs semblables. Ils pouvaient donc considérer la majesté 
du ciel, l'harmonie de la création pour y reconnaître leur 
Créateur et leur Père, et ils avaient en outre les instructions 
des saints. Ils connaissaient la loi et il leur était possible de 
mener une vie vertueuse. Car la loi n’avait pas été donnée 
aux Juifs seulement, et les prophètes n'avaient pas été en- 
voyés pour eux seuls. Ils furent envoyés aux Juifs, et üls . 
furent persécutés par eux : 5 ont été un saint enseignement de 
la connaissance de Dieu et de la vie de l'âme pour toute la terre. 
(πασης dE οἰκουμένης ἦσαν διδσοχοαλιον ispoy τῆς περι θεου γνώσεως, 
za τῆς κατα ψυχὴν πολιτειας.) Quoique la bonté, la bienveil- 
lance de Dieu eût été si grande, les hommes se laissèrent 
vaincre par les désirs et par les illusions et la tromperie des 
démons; ils ne se tournèrent pas vers la vérité ; ils s’adonnè- 
rent de plus en plus à la méchanceté et au péché, de manière 
qu'on devait considérer comme des êtres déraisonnables ceux 
qui avaient été doués de raison par le Créateur. « Athanase 
dit autre part, que le désir d’une rédemption se faisait cepen- 
dant sentir dans l’âme ; il germait même dans les temps de la 
plus grande corruption et il se fit jour au moment où le genre 
humain était tombé le plus bas. I dit : «nous étions soumis à la 
malédiction de la loi et au malheur avant que de naître ; nous 
étions esclaves de ce qui n’est pas et nous servions des dieux 
imaginaires ; nous ne connaissions pas le véritable Dieu ; nous 
préférions le faux au vrai; mais nous avons eu plus tard un 
grand désir après la loi innée; nous avons soupiré après cette 
loi, comme le peuple juif avait soupiré en Égypte, par les 
soupirs inexprimables del’âme, etnousavons crié: (Jes. 26, 13) 
«Ὁ Seigneur, notre Dieu, rachetez-nous.» (Or. IT. c. Ar. c.13). 
Mais de quelle manière cela pouvait-il se faire ? 

Athanase dit encore : « l’homme doué de la connaissance 
de Dieu fut perdu par le péché. L'œuvre de Dieu périt; car la 
mort régnait sur nous par la loi. (Par la loi : « si vous en- 
freignez la loi, vous mourrez. » ) Personne ne pouvait échap- 
per à la loi, puisqu'elle avait été donnée par Dieu contre la 


142 VIE D'ATHANASE LE GRAND. 


transgression, et puisque Dieu devait être trouvé vrai. Dieu 
ne pouvait cependant pas laisser périr des êtres qu'il avait 
doués de son Logos. La bonté de Dieu se refusait à laisser 
périr son œuvre par la ruse de satan. L'homme n'aurait pu 
arriver à Dieu par des regrets; pouvait-il acquérir lui-même 
l'existence, et pouvait-il s'élever au-dessus de sa nature? Pour 
être racheté il avait besoin du secours de celui qui a tout - 
créé, du Logos de Dieu. Le Logos pouvait ramener à l’exis— 
tence ceux qui penchaient vers la non-existence, prendre nos 
fautes sur soi, lever la malédiction de la loi, et nous rendre 
à la contemplation du Père. Lui, le Logos du Père, qui est au- 
dessus de tous pouvait régénérer tous, souffrir pour tous et nous 
défendre auprès du Père. Il se fit homme, il donna sa nature 
humaine en sacrifice pour nous tous, (πρόσφορα. του χαταλλη- 
λουὴ et il satisfit à la loi par sa mort. L'immortel Fils de Dieu 
s'étant fait homme comme nous le sommes tous, il nous ἃ 
attirés vers l’immortalité. Comme un roi, qui habite une 
maison dans une ville, honore toute la ville et se montre gra- 
cieux pour tous les habitants, ainsi se répandit aussi. sur tous 
la vie d'un seul homme, sous les formes duquel le Fils de 
Dieu a paru. C'est de cette manière qu'il a renouvelé la vie 
primitive (τὴν ἀρχὴν Ëwns) ; et comme la mort était tombée en 
partage aux hommes par un seul homme, elle fut aussi 
anéantie par l’incarnation et par la mort du Fils, et la vie fut 
rendue aux hommes. » ( De incarnat. c. 6-10.) 

Pour bien comprendre cette explication de la rédemption 
par Jésus-Christ, il faut nous rappeler: ce qu’Athanase ἃ dit 
de la punition du péché. Cette punition est la loi de la mort 
qui règne sur tous les hommes. Par mort Athanase entend ici 
non-seulement la mort du corps, mais aussi le péché avec 
toutes ses suites qui obscurcissent l’image de Dieu, l’image 


? De incarnat. c. 7. λαγος γὰρ ὧν του πατρὸς χαι ὗπερ TAVTAG dv, ἀχολου- 
θιος χα: ἀναχτισα: τα ὅχα μονος ἦν δυνατος, χαὶ ὑπερ πανθων παθειν; χαϊ 
πρεσύευσαι. περι παντων ἵχανος, προς τὸν πατερα. cf. in Ps. 19. τα ὅμων εἷς 
εἀυτον;μετατιθεις, tva παυσῃ τὴν ραν; χαι ἐφ᾽ ὑμας ἀγαγτι TO προσωπον 
τουπατρος. 


LIVRE IL. 143 


du Logos, dans l'homme. L'image du Logos s'était retirée de- 
vant le péché. Le Logos se fit donc homme et il vainquit le 
péché pour nous, c'est-à-dire, il se communique aux croyants, 
et il devient un avec eux par la foi : tous ont donc vaincu par 
lui et lui a vaincu pour tous; sa force vivifiante, sa force irr- 
périssable se répand sur tous; il anéantit la mort comme le 
feu consume le chaume (c. 8). I a satisfait à la loï pour nous 
et nous y satisfaisons en lui. La loi de mort est révoquée pour 
tous, puisque tous ont vaincu en lui. Athanase considérait la 
punition du péché non-seulement comme extérieure et arbi- 
traire, mais aussi comme intérieure et nécessaire; l'anéan- 
tissement du péché ἃ donc aussi dü être intérieur et néces- 
saire : Jésus-Christ vit et nous vivons en lui. Athanase (de 
incarnat c. 10) s'appuie sur 11 Ep. aux Corinth. 5, 14, où il 
est dit : « Un seul est mort pour tous; tous sont donc morts. » 
H dit autre part (or. 1. ὁ. Ar. 6. 51) : « de même que par le 
péché d'Adam le péché s’est emparé de tous, une même force 
a aussi été répandue sur tous, après que le Seigneur se fut fait 
homme et qu’il eut vaincu le serpent; (εἰς παντας ἀνθρωπους à 
τοιαυτὴ ἰσχὺς διαβησεται) tous peuvent donc dire : « nous com- 
prenons sa volonté. » LE Corinih. 2. 11. Le Seigneur est tou- 
jours le même par sa nature, il aima la justice, il s’incarna 
dans la chair changeante, il la rendit libre en condamnani le 
péché, pour qu'elle pût à l'avenir satisfaire à la justice de la 
loi. Nous pouvons donc dire : « nous ne sommes pas dans 
la chair mais dans l'esprit, puisque l'Esprit de Dieu habite en 
nous. » Nous retrouvons partout cette idée fondamentale que 
le Père nous regarde éternellement dans le Fils; cette contem- 
plation dans le Fils est réelle, c'est-à-dire nous sommes aussi 
réellement fils de Dieu; il nous a réellement acquis cette 
qualité, et ce n'est pas seulement une justification imputative. 
Athanase expose le but de l’incarnation de là manière sui- 
vante : « Dieu nous ἃ manifesté sa bienveillance en devenant 
aussi par sa grâce le Père de ceux dont il avait été le créateur. 
I le devient quand les hommes (comme dit l’Apôtre) reçoivent 
dans leurs cœurs, l'Esprit du Fils qui crie Abba, mon Père. » 


1. VIE D'ATHANASE LE GRAND. 


(or. IT. c. Ar c. 59.) Athanase représente donc la réunion du 

Logos à la nature humaine dans un homme, comme si le Logos 

s'était réuni à tout le genre humain. (Or. IV. c. Ar. ἵνα ὡς 

πᾶντες φορεϑεντες rap ἐμοι᾽.) En exphqtnt le 1: vers du 

Psaume XV : « Sauvez-moi Seigneur, car j'ai placé ma con- 
fiance en vous, » il applique ces paroles à Jésus-Christ, et il 

dit: « il parle ainsi au nom de tout le genre humain; moins 
poux lui que pour nous et à cause de nous, comme quelqu'un 
de nous par son incarnation; il prie pour être sauvé à cause 
de l Église qui est son corps. (το χοινον DOTE πρόσωπον τῆς ἀν- 

Spwrorntos ἀναλαβων τοὺς προς ὅεον καὶ πατερα ποιειταὶ λογους 

οὐχ ὑπερ γε μαλλον ἑαυτου, δ μας δὲ. και ὑπερ ἥμας ὡς εἷς ἐξ 
ἡμων δια τὴν οἰχονομιαν κ. τ. À.) Nous reviendrons encore sou- 

vent sur cette idée d’Athanase et nous parlerons encore aussi 
de la mort de Jésus-Christ. Athanase n’a voulu donner 
dans les passages que nous venons de citer qu'une idée géné- 

rale de la rédemption ct il a développé séparément la signifi- 

cation des moments les plus importants de la vie de Jésus- 

Christ. Je vais maintenant encore citer un passage qui est une 
conséquence nécessaire de cette manière d'envisager le rap- 

port des hommes avec le Père par le Fils: « si quelqu'un niait 
le Fils, qui invoquerait-il pour être sauvé? Quelle vie et 

quelle tranquillité peut-il attendre, s’il repousse celui qui a dit 

« Je suis la vie? « (S! Jean, 14, 6) et : » venez tous à moi, 

vous qui êtes misérables et accablés, je vous ranimerai. » 

(ep. IV ad Seraph.). 


! Cette opinion se retrouve très-souvent chez les Pères de l’Église. Gré- 
goire de Nyssa dit dans or. catech. n. 32. que nous sommes ressuscités avec 
Jésus-Christ, parce que l’homme dans lequel Jésus-Christ s’est incarné et qui 
a été élevé par là, était du genre humain. C’est ainsi que l'humanité étant un 
seul corps, la résurrection d’une partie se répand sur le tout. Ambros. de 
fide 1. 177. 6.10 : «Nous sommes assis avec Jésus-Christ à la droite de Dieu par 
l'unité de corps. » Léon le Grand'parle également sermo I. de epiphan. de 
la prisenaturæ universæ humanitatis. Tite de Bostra in Luc. c. 12. per massæ 
nostræ primitias universam naturam induit. Nous parlerons encore de Hilaire 
en particulier. 


LIVRE 11. 135 


Il y avait déjà alors des hommes qui niaïent la possibilité de 
l'incarnation de Dieu. On voit par la réfutation d’Athanase 
sur le rapport de Dieu avec le monde, qu'ils avaient cette idée 
mécanique qui ἃ été de notre temps la source de tant d’objec- 
tions contre la possibilité d’une révélation surnaturelle. Atha- 
nase dit : « On ne peut être assez étonné de voir les Grecs se 
moquer de ce qui ne peut être ridicule. Ils trouvent absurde 
l'incarnation du Logos et ils en rient. S'ils nient qu'il existe 
un Logos de Dieu, ils se moquent d’une chose qu'ils ne com— 
prennent pas. 5115 reconnaissent un Logos de Dieu, et s'ils 
admettent qu’il gouverne tout, que le Père a créé le monde 
par lui, que l'univers est éclairé et vivifié par sa sagesse, et 
qu'on le reconnaît lui-même et, par lui, le Père, par les œuvres 
de sa sagesse (ce qui était admis par les Platoniciens qui 
étaient alors les principaux adversaires du Christianisme), ils 
ne savent probablement pas qu’ils rient d'eux-mêmes. 

Les philosophes grecs enseignent que le monde est un grand 
corps, et ils ont raison en cela ; car nous le voyons et ses par— 
ties tombent sous nos sens. Si Le Logos de Dieu est dans le monde 
(dans le corps), s’il est dans le tout et dans toutes les parties 
du tout, qu'y a-t-il alors d’absurde quand nous disons qu'il ἃ 
aussi apparu dans le corps humain? Car si c'est une absurdité 
de croire que le Logos puisse être dans un corps, il serait ab— 
surde de croire à sa présence dans ce grand corps de l'univers, 
et de croire qu'il l'éclaire et le gouverne par sa sagesse. 

S'il pouvait être dans le monde et y être reconnu, il était 
bien certainement aussi possible qu'il apparût dans le corps 
humain , que ce corps fût éclairé par lui et qu'il en subit l'in- 
fluence. Le genre humain n'est-il donc pas aussi une partie du 
tout? 51] n'était pas possible qu’une partie devint l'organe de 
la connaissance de Dicu, le tout ne pourrait pas non plus {+ 
devenir. Nous le trouverions bien certainement absurde, si 
quelqu'un disait que tout le corps humain est mu et éclairé per 
l'esprit humain, mais que les doigts du pied ne pourraient 
l'étre, et s’il admettait que l'esprit peut pénétrer le tout mais 
non les parties. Si quelqu'un admet donc que le Logos est dans 

ATHAN, T. 1. γί 


110 VIE D'ATHANASE LE GRAND. 


le tout, et que l'univers est éclairé et mu par lui, il ne doit pas 
non plus trouver absurde que le corps humain puisse être 
éclairé et mu par le Logos; s'ils voulaient prétendre que l'in- 
carnation est impossible parce que l’homme est un être créé de 
rien, ils devraient aussi nier Dieu dans la création ; car toute 
la création a été appelée du néant à l'existence par le Logos. 
Le Logos peut donc aussi être dans l’homme s’il peut être dans 
la création entière; car ce qui est vrai du tout est aussi vrai 
des parties. (De incarnat. c. 42-43.) 

Une autre objection était celle-ci, que, si le Logos était dans 
toute sa plénitude dans l’homme, le monde qu'il gouverne 
serait abandonné par lui. Voïci ce qu’Athanase répond à cette 
objection : «le Fils de Dieu n'était pas enfermé dans un corps 
de manière qu'il n’eût pas pu être en même temps autre part 
et que l’univers eût été privé de sa puissance et de sa provi- 
dence. Le Logos renferme tout, mais il n’est renfermé par rien. 
I est dans toute la création; en dehors d'elle par son être, et 
dans tout par sa force. C’est ainsi qu'il était dans l’homme et 
qu'il Jui donna la vie; mais il vivifiait en même temps l’univers 
et il y était en dedaus et en dehors. L'homme réfléchit sur les 
choses, mais ses idées n’exercent aucune influence sur les 
objets en dehors de son corps; il peut bien contempler le ciel, 
mais il ne saurait le faire mouvoir. Il en est autrement du 
Logos; il était et il agissait en même temps dans le corps hu- 
main et partout, ne reposant que dans le Père. » 

Le passage suivant conduit aux considérations sur la liaison 
des différentes parties de la vie de Jésus et du but principal de 
sa venue. « Qu'est-ce qui ἃ dü arriver quand les hommes 
eurent perdu le Logos et la véritable connaissance de Dieu? Ne 
fallait-il pas que notre Sauveur Jésus-Christ, l’image de Dieu, 
apparût? I fallait que ce fût le Logos, puisque tous les hommes 
et les anges n'étaient que des images du Logos; il était néces- 
saire que nous apprissions à connaître le Père lui-même; il 
fallait donc que ce fût son image qui apparût. Quand l’image 
d'un homme est défigurée, peut-on la rétablir autrement que 
par la présence de celui qu'elle représente? Il fallait donc que 


RE .- -- -.  -- -- .-- ------ 


LIVRE 11. 147 


le Logos vint pour la rémission des péchés et pour la régéné- 
ration. 8: Luc 19, 10. 5: Jean 3, 5. On ne peut pas dire que la 
création eût été suffissante pour ramener à la connaissance de 
Dieu, car les hommes avaient perdu cette connaissance , quoi- 
qu'ils eussent la création sous leurs yeux. Leur regard n'était 
pas dirigé vers le haut, mais vers le bas. Le Fils de Dieu prit 
un corps semblable au corps humain et de la même infériorité, 
à causes des œuvres qu'il voulait accomplir par le corps, pour 
que ceux qui ne voulaient pas le reconnaître par sa prouwdence ct 
son action dans la création, pussent le reconnaître par les œuvres 
qu'il accomplit par sa nature humaine, et pour qu'ils parvinssent 
par lui à la connaissance du Père. Dieu agit envers les hommes 
comme un bon maître agit envers ses élèves qui ne pourraient 
comprendre un enseignement trop élevé et pour lesquels il 
descend des hauteurs de la’ science pour leur donner un ensei- 
gnement facile et accessible à leur conception. Les hommes 
avaient les yeux baïssés et 115 cherchaient Dieu dans la nature 
et dans le monde matériel; ils vénéraient des démons et des 
hommes. Le doux Sauveur se revêtit donc d’un corps, il vint 
vivre parmi les hommes, il attira les sens des hommes vers lui, 
pour que ceux qui croyaient voir Dieu dans le monde matériel, 
apprissent à connaître la vérité, par ce que le Seigneur fit comme 
homme, et pour qu'ils pussent apprendre à connaître le Père. 
Puisqu’ils étaient hommes, et puisqu'ils comprenaient tout ce 
qui était humain, ils devaient être gagnés, quelque part qu'is 
regardassent, et connaître la vérité. Quand ils admiraieni la 
création ils devaient voir qu'elle annonce le Seigneur. S'ils 
étaient séduits par des hommes qu’ils considéraient comme des 
dieux , ils devaient reconnaître, en comparant leurs œuvres à 
celles du Sauveur, que lui seul est le véritable Fils de Dieu, 
puisque les œuvres des hommes ne ressemblent pas aux siennes. 
S'ils vénéraient des morts, ils devaient apprendre par sa résur- 
rection, que lui seul est le maître de la mort. — Il apparut donc 
ct se fit homme, il mourut, il ressuscita et il rendit obscure 

toutes les œuvres des hommes pour les élever au-dessus de ce 
qui avait toujours tenu les hommes dans Les liens et pour leur 


148 VIE D'ATHANASE LE GRAND. 


faire connaître son véritable Père. Le Logos voulut bien s'a- 


baisser à une apparition dans un corps humain, parce que l’es- 
prit humain était dirigé vers le monde matériel , pour élever 


avec lui coime homme, les autres hommes, pour attirer leurs 


sens, et pour convaincre par ses œuvres ceux qui le voyaient: 


sous la forme humaine, qu’il n’était pas seulement homme, 
mais Dieu, le Logos et la sagesse du véritable Dieu.» (C. 12-16.) 
Athanase continue en expliquant les miracles d’après la con- 
ception de l'apparition du Logos, telle que nous l'avons indi- 
quée : « de même qu’il est reconnu par la création, ses œuvres 
devaient maintenant le faire connaître comme maître de la 
création. Car celui qui voit que le Logos guérit des infirmités 
qui existaient depuis la naissance, qu'il rend la vue à des aveu- 
gles-nés, ne doit-il pas reconnaître qu'il possède la force qui a 
créé l’homme? Celui qui donne à l’homme ce qui lui manque 
depuis sa naissance, est évidemment celui qui donne l'existence 
à l'homme. Il ἃ formé son propre corps dans une vierge pour 
montrer qu’il avait créé les autres corps comme il a créé le sien. 
ἢ ἃ changé l’eau en vin, pour montrer qu’il est le maître de 
l'eau. I! marcha sur l’eau et il prouva que tout lui est soumis; il 
nourrit un si grand nombre de personnes avec peu de nourri- 
ture, pour montrer que c’est lui qui prend soin de tous. La 
création tout entière s’émut lors de sa mort, pour montrer par 
la crainte de sa présence qu’elle lui est soumise. » (C. 18-19.) 
La manière dont Athanase envisage les miracles est bien 
certainement fort spirituelle. Il ne les considérait pas comme 
une preuve indirecte de la vérité de sa doctrine, mais comme 
des manifestations directes et comme des révélations de la divi- 
nité du Rédempteur. De même que le Fils de Dieu s'était ma- 
nifesté dans la création par les œuvres de sa toute-puissance, 
il montra dans les miracles qu’il est le maître de la création, et 
qu'il doit être adoré et glorifié. Le maître de la création appa- 
rut, etil montra nécessairement par là sa force créatrice. C'est 
ainsi qu’il établit son identité avec le créateur du monde, et il 
montra qu'il était supérieur à la nature, que lui et le Père sont 
Dieu et non la nature et les faux dieux pris dans la nature, et 


LIVRE II. 149 


que c’es{ de lui que dépend l’homme. I} mit fin de cette manière 
à l’adoration de la nature. Il devait maintenant être impossible 
de méconnaître Dieu et de le faire descendre dans la création, 
comme auparavant, quand les hommes n'avaient pas reconnu 
Dieu dans la création et qu'ils l'avaient confondu avec la nature. 
De cette manière d'enseigner les miracles de Jésus-Christ , il 
résulte évidemment que sa doctrine est vraie. Elle est d’ailleurs 
la plus naturelle, si l’on considère ces miracles en chrétien, si 
on les envisage dans l'impression générale qu’ils produisent et 
qu'on ne perde pas de vue ce que devait être le Christianisme 
relativement au paganisme , qui devait être détruit, et à l'an 
cien monde tout entier. La nature n’est qu'une révélation de 
Dieu : cette idée découle entre autres des miracles de Jésus- 
Christ. ; 
Mais le Logos devait non-seulement se montrer comme 
maître de la nature mais aussi comme Dieu spirituel et saint. 
Dieu, en se faisant homme, voulut rendre à l'homme l'espoir 
qu'il était apte à une vie véritablement divine, et l'engager à 
imiter sa vie véritablement parfaite. (εἰς ὁμοίωσιν και μιμησιν 
τελειας εἰκονος προς χάλουμενος adv. Αροϊϊηναν. 1. I. e. 4. 5.) se 
fit aussi homme pour donner un modèle parfait de perfection 
morale. La nature humaine est essentiellement variable: les 
hommes avant Jésus-Christ avaient péché et ils avaient négligé 
la loi morale; celui qui parmi eux est aujourd'hui juste, sera 
peut-être demain injuste. Nous avions donc besoin d’un être qui 
ne change pas, pour que l’invariable justice du Logos devint 
pour nous le modèle d’une sainte conduite. (τυπος και εἰκὼν τῆς ᾿ 
εἰρετης.) Cela est parfaitement exposé : le premier Adam était 
tombé et la mort était venue dans le monde par sa chute; le 
second Adam devait donc être immuable. » (Or. I. ο. Ar. c.51.) 
Athanase, en racontant la vie du Seigneur, est de nouveau 


conduit à parler de sa mort. Il dit : « Tous étaient soumis à 


la loi de la mort, et il était surtout venu pour anéantir cette loi. 
Après avoir démontré sa divinité par ses œuvres, il sacrifia 
Pour tous en donnant son temple à la mort pour nous libérer 
tous du péché et de la punition. Il montra qu'il est plus puis- 


150 VIE D'ATHANASE LE GRAND. 


sant que la mort et il fait voir dans l’immortalité de son propre 
corps le premier corps humain ressuscité. Puisque la mort de 
tous fut accomplie par le corps du Seigneur, la mort et la ma- 
lédiction furent aussi anéanties par le Logos. Sa mort était 
nécessaire; il fallait qu'il mourüût pour tous, pour que la dette 
de tous fât payée. La malédiction prononcée contre tous cesse 
maintenant puisqu'elle ἃ été anéantie par la grâce de la résur- 
rection. 

Nous mourons seulement à cause de la mortalité du corps 
{ce n’est plus à cause de la loï de mort) pour obtenir la résur- 
rection* (de incarnat. c. 20. 21). Athanase regarde donc la 
mort de ceux qui croient en Jésus-Christ comme n'étant plus 
une punition, mais comme le passage à la gloire de la résur- 
rection. Il ajoute : «de même que la semence confiée à la terre 
ne meurt pas, nous ne mourrons pas pour toujours, mais nous 
parviendrons à la résurrection, puisque la mort a été anéantie 
par la grâce de Notre-Seigneur Jésus-Christ. » 

El est certain qu'Athanase ἃ enseigné que la mort de Jésus- 
Christ remplace celle des hommes; sa mort physique ἃ anéanti 
notre mort spirituelle. I faut donc attribuer une signification 
différente au mot « mort » quand il est question de la mort 
de Jésus-Christ et quand Athanase parle de la mort des 
hommes. 

Le rapport établi entre la mort de Jésus-Christ et la résur- 
rection, c’est-à-dire la croyance que la mort de Notre-Sei- 
gneur a cu lieupour qu’il pût montrer par sa résurrection son 
pouvoir sur la mort, paraît nous prouver qu'Athanase voyait 


ν Ἐπειδὴ De ro οφειλομενον παρα πάντων ἐδει λοιπον ἀποδοθηναι. ὦφελετο 
Ἴαρπαντας, ὡς προεῖπον ἀποθανεῖν; δι᾿ ὃ και μαλιστα ἐπεδημησεν. TOUFOU 
ἔνεχεν μετα τας περι τῆς θεοτῆτος αὕτου ἐχ τῶν ἐργῶὼν ἀποδείξεις, ἠδὲ λοιπον 
καὶ ὑπερ πάντων τὴν θυσιαν ἀνέφερεν; ἀντὶ πανθὼν τῶν εἄυτου ναὸν εἰς θα- 
νατον παραδιδους. ἵνα τους μὲν παντᾶς ἀνυπευθυνους χα! ἐλευθερους τῆς ἀρ- 
χεῖας παραθασεως ποιησῃ. δειξη δὲ εάυτον χαι θανάτου χρειττονά ς ἄπαρχην 
τῆς τῶν ὅλων avactacews, το ἰδιον σωμα ἄφθαρτον ἐπεδειχνομενος --- ὅτι δὲ 
πανθωὼν θανατος ἐν τῷ χυριάχῳ σώματι ÉKANÇOUTO, χαι ὃ θανατος χα: n φθορα 
δια τον σύνοντὰα λογον ἐξηφαν!ζετο. θανατου γαρ ἦν χρεια) καὶ θανατον ὑπερ 
παντῶν ἐδει γενέσθαι, ἵνα τὸ παρα πανθῶν ὀφειλουμενον γένεται. 6. 20. 


LIVRE 11. 101 


surtout la grâce de la mort de Jésus-Christ (pour autant qu’on 
entend par grâce la bienveillance de Jésus-Christ envers nous) 
dans la circonstance qu’il s’est soumis à la mort par amour 
pour les hommes, et que c’est Rà le sacrifice de Jésus-Christ 
qui fait que le Père nous pardonne, puisque ce sacrifice seul 
rendait possible l’accomplissement de l’œuvre de rédemption 
et l’anéantissement de nos péchés. C’est là le mérite de Jésus- 
Christ, sa grâce volontaire sans laquelle nous serions restés 
soumis à la mort. 

Pour ce qui est de l'effet de cette grâce sur nous, il consiste, 
d'après l'opinion d’Athanase, non-seulement dans ce que la 
mort du Sauveur nous donne la confiance et la force de nous 
libérer du péché et de ses suites, mais aussi en ce que sa résur- 
rection nous apporte du dehors la conviction que ceux qui 
croient en lui, ne resteront pas à la mort, mais qu'ils le sui- 
vront dans la vie éternelle. Il nous a done donné, par sa mort, 
la force de vivre, en nous démontrant par un fait la certitude 
de la résurrection et en nous donnant par toute son action sur 
nous, la force nécessaire à une bonne résurrection. Il faut en- 
visager, pour comprendre Athanase, la mort de Jésus-Christ 
sous le même point de vue que ses miracles. Athanase les con- 
sidérait comme une preuve de fait de l'existence d'un Dieu su- 
périeur à la nature et qui en est le maître. Ils avaient pour but 
de rétablir par des faits la véritable conscience et la connais- 
sance de Dieu, comme un être ayant une existence distincte de 
la nature. Un autre fait, la résurrection du Seigneur, devait 
montrer que l’homme est immortel. La mort de Jésus-Christ 
était nécessaire pour rendre la résurrection possible; c'était 
une transition nécessaire à la résurrection. Athanase veut dire 
par là que la mort de Jésus-Christ est parfaitement conforme 
à la raison et qu’elle fait une partie indispensable de l’histoire 
du Seigneur. C'est pour cette raison qu'il dit dans un passage 
déjà cité : «la malédiction cesse; le mal a disparu par la grâce 
de la résurrection et nous ne mourrons à l'avenir qu'à cause 
de la mortalité de notre corps. » J'ai déjà souvent dit qu'Atha- 
nase enseignait que l’homme avait perdu, par le péché, la force 


152 VIE D'ATHANASE LE GRAND. 


de se croire immortel, et qu'il était tourmenté par la crainte 
que l’âme ne mourût aussi bien que le corps. Cette crainte 
était une des conséquences de la malédiction qui avait été pro- 
noncée par Dieu contre les hommes, malédiction qui était basée 
sur l'existence même du péché. La résurrection de Jésus-Christ, 
qui suivit sa mort, doit nous apprendre que nous ne serons 
pas anéantis malgré la mortalité du corps, et que nous ne mou- 
rons que pour arriver à une vie éternelle. Nous verrons un peu 
plus bas, encore plus clairement, que cette opinion était bien 
celle d’Athanase. 

Voilà un des points de vue sous lesquels il faut considérer 
la grâce de la mort de Jésus-Christ. Il existe encore un autre 
point de vue. Athanase dit : «nous fumes libérés de l’ancienne 
transgression, » 6. à. d. de l’ancien péché; « la mort de tous 
fut accomplie dans le corps de Notre-Seigneur, » c. à. d. la 
mort de l'esprit; le péché fut détruit. La mort de Jésus-Christ 
οἱ sa résurrection sont donc pour Athanase bien plus encore 
qu'une simple confirmation qui nous prouve que notre mort 
conduit aussi à la résurrection. Comme la croyance à l'immor- 
talité avait été détruite par le péché, ou du moins réduite jus- 
qu'aux moindres germes, la continuation de l'existence du 
péché, qui avait attaché l'âme au corps par de forts liens, aurait 
empêché qu'on ne crût à l'immortalité et à la résurrection de 
Jésus-Christ. Athanase dit encore : « le péché même a été 
anéanti par la mort de Jésus-Christ. » Mais comment? Je dis : 
« la mort et la malédiction ont été anéanties par le Logos en 
lui. » Mais de quelle manière cela a-t-il pu avoir lieu? Si nous 
comparons ce qui a déjà été dit plus haut, nous voyons que 
cela aura eu lieu de la manière suivante : La force divine, qui 
avait en quelque sorte été renfermée dans Jésus-Christ, se 
répandit sur les hommes ; une force divine se répand depuis sa 
mort sur tous les croyants. Jésus-Christ en est, pour ainsi dire, 
la totalité et tous ont donc vaincu la mort en lui. Tous les 
croyants ont combattu la mort en Jésus-Christ, comme il com- 
bat plus tard réellement en eux et qu’il remporte réellement 
la victoire. La mort donne donc une force mystérieuse pour 


LIVRE I. ro 


combattre le péché, tandis que sa résurrection, rendue possi- 
ble par sa mort, donne la conviction que la force qu'il donne 
aux hommes, conduit à la vie éternelle et bienheureuse. C’est 
ainsi que Jésus-Christ s’est sacrifié pour tous, et c'est par ses 
mérites que nous pouvons plaire à Dieu. 

Les Juifs et les Païens prétendaient sans cesse que la mort 
du Fils de Dieu avait été honteuse. Athanase exposa, pour les 
réfuter, les circonstances qui accompagnèrent cette mort, dans 
leur rapport avec le but de l'apparition du Seigneur. Il dit : 
« celui qui est la vie même (αὐτο ζωη) ne pouvait pas mourir de 
la mort ordinaire à la suite d’une maladie; une pareille mort 
eût été honteuse pour lui. On l'aurait pris pour un homme or- 
dinaire, mort de faiblesse; la vie était assez forte pour conser- 
ver la vie à l'homme {dans le corps duquel elle était entrée). 
Jésus-Christ devait cependant mourir pour se sacrifier pour 
tous et pour montrer qu’il Υ aura une résurrection; il n'aurait 
pas pu ressusciter s’il n’était pas mort. (Δια τι οὖν χαι τον θανα-- 
TOY, WOTED HAL TO VOGEL οὐχ, ἐχωλυσεν; ÔTL δῖοι TOUTO ἐσχε TO σωμα 
καὶ ἀπρεπες ἦν κωλυσαι. iva χαὶ μὴ n ἀναστασις ἐμποδισθη.) I] 
mourut donc d’une mort violente. Cette mort a dû avoir lieu 
publiquement ; car qui aurait cru à la résurrection, si la mort 
était restée cachée? Il fallait donc que la mort eût lieu d’une 
manière ostensible pour que la résurrection pût être vue et 
confirmée par des témoins. On savait publiquement que Jésus- 
Christ avait guéri un aveugle, qu'il avait changé de l’eau en 
vin; il ne devait donc pas rester caché qu'il a transformé le 
mortel en immortel, parce qu'on devait voir par là qu’il est la 
vie. — Il était convenable que Jésus-Christ ne restât au tom- 
beau que pendant trois jours; ce temps était suffisant, pour 
prouver qu’il était réellement mort. S'il était resté plus long- 
temps au tombeau, on’aurait oublié son histoire et l’on aurait 
pu élever de justes doutes sur sa résurrection. Mais le troi- 
sième jour les meurtriers du Seigneur et les témoins de sa 
mort se trouvaient encore sur les lieux et le Sauveur montra 
qu'il n’était pas mort par faiblesse, mais pour anéantir la mort. » 
(ce. 21-26.) Athanase n'aimait pas de pareilles recherches; il 

Ὑ: 


151 VIE D'ATHANASE LE GRAND. 


dit donc : « ceci pour ceux qui accumulent objection sur ob 
jection en dehors de l'Église. » (Καὶ rate μὲν προς τοὺς ἐξωθεν 
ευτοις λογισμοὺς ἐπισωρευοντες.) | me semble qu’on n'aurait pas 
pa réfuter ces objections (elles devaient être réfatées puis 
qu’elles avaient été formulées) d’une manière plus convenable 
et plus spirituelle. 

Athanase, ayant reconnu la convenance réciproque de toutes 
les parties de la vie du Seigneur, et leur direction vers un 
même but, le salut des hommes, ἃ pu réfuter facilement les 
objections mécaniques des païens, comme par exemple celle-ci : 
«Dieu, n’aurait-il pas pu sauver les hommes par un seul signe? 
Ces objections ont été reproduites dans tous les temps, mais 
sous d’autres formes. Athanase répond : « la malédiction qui 
pesait sur les hommes n’a pas été extérieure; il ne pouvait donc 
pas y avoir une rédemption extérieure. La mort avait ravagé 
Fintéricur de l'homme, et c'est donc aussi dans l’homme que 
fa vie a dû reparaître. » Le Rédempteur s’est fait homme; pour 
que l’homme, réuni avec la vie, ne restât pas mortel et soumis 
à la mort, mais afin qu'il attirât à lui l’immortalité et qu’il de- 
vint immortel par la résurrection. Si cela n'avait pas eu lieu 
le signe extérieur de la rédemption aurait dû être répété con- 
tinuellement et la mort serait cependant restée dans l’homme.» 
{De incarnat. c. Δ.) 

Athanase montre aussi que ce dont il avait prouvé la néces- 
sité par la raison, et qui est reconnu comme vraï dans les 
saintes Écritures et dans la croyance des Chrétiens, a été con- 
firmé par les effets du Christianisme. Cette partie de la défense 
est la plus attrayante. Le Christianisme est pour la vie; c'est 
donc aussi par la vie et par ses effets que sa divinité se mon- 
trera toujours de la manière la plus convaincante, Athanase 
dit : «Une preuve bien évidente de l’anéantissement de Ja 


mort, vaincue par la croix, devenue impuissante οἵ dépourvue | 
de réalité, est bien celle-ci : tous les disciples de Jésus-Christ ἡ 


la méprisent, ils vont à sa rencontre, et avec le signe dela 
croix et la croyance en Jésus-Christ, ils la foulent aux pieds. 
Avant que notre Sauveur eût demeuré parmi nous, la mort 


“Ἕ 


LIVRE II. 155 


était terrible, même aux saints, et tous pleuraient les morts 
comme s'ils étaient anéantis; mais depuis la résurrection du 
Seigneur, la mort n’est plus redoutable. Tous ceux qui croient 
en Jésus-Christ préfèrent maintenant mourir que de renier 
leur foi, car ils savent (όντως ἰσασι), qu’ils ne périront pas en 
mourant, maïs qu'ils vivront , et qu'ils sont devenus immortels 
par la résurrection. Satan seul, qui se réjouissait autrefois de 
la mort, est resté réellement mort, puisque les douleurs de la 
mort sont anéanties. Les hommes s’en approchent tranquille- 
ment depuis qu'ils croient en Jésus-Christ, et ils deviennent té- 
moins de la résurrection de Jésus. Même les petits enfants se 
réjouissent de mourir. (Cette remarque se rapporte à des faits 
qui ont eu lieu lors dés persécutions) et non-seulemeni les 
hommes, mais aussi des femmes s’exercent contre elle. Car tous 
ceux qui sont en Jésus-Christ, s'approchent de la mort, comme 
les passants s’approchent d'un tyran vaincu chargé de 
chaînes par un noble roi, et s’en moquent sans craindre sa fu- 
reur, puisqu il a été vaincu par le roi. Puisque la mort a été 
vaincue par le Sauveur et attachée à la croix, les Chrétiens en 
portent témoignage à Jésus-Christ, et ils s'écrient : « Mort, où 
est ta victoire? enfer, où est ton aiguillon? (On voit ici claire- 
ment ce que l'expression «vaincre la mort » signifie chez Atha- 
nase, quand il parle de Jésus-Christ ; elle veut dire « donner la 
ferme croyance à l'immortalité, et l’espoir d’une vie éternelle ; 
mais il ne faut pas séparer la croyance à l’immortalité du reste 
de ce que Jésus-Christ a donné aux Chrétiens. 

Athanase continue : « 1] est dans la nature de craindre la 
mort (nous savons déjà quelle est la sigification de l'expression 
κατα quoi Chez Athanase), la mépriser c’est donc vaincre la 
nature ; il en est ainsi de celui qui croit à la croix. Cela vous 
paraïit-il incroyable? Si quelqu'un doutait que l'amiante (une 
espèce d'asbeste) ne füt pas consumé par le feu, il devrait s’en 
convaincre par l'expérience. Si quelqu'un voulait douter de la 
défaite d’un tyran, il n’aurait qu'à prendre des informations 
auprès de ceux qui entourent le roi. Si quelqu'un est donc en- . 
coreincrédule après tant de témoignages de Jésus-Christ, après 


‘156 VIE D'ATHANASE LE GRAND. 


les expériences faites tous les jours par tant de disciples di- 
tingués de Jésus-Christ, qu’il embrasse la croyance en Jésus- 
Christ : il reconnaîtra la faiblesse de la mort et il remportera 
la victoire sur elle. Beaucoup qui étaient d’abord incrédules et 
moqueurs, ont eu foi plus tard, ils ont appris à mépriser la 
mort et ils sont devenus martyrs de Jésus-Christ. 

Cela ne vient que de Jésus-Christ. Quand la nuit qui recou- 
vrait la terre vient à disparaître et qu'il fait jour, quand le soleil 
envoie ses rayons, qui croirait alors que ce n’est pas le soleil 
qui a chassé la nuit et qui produit le jour ? Puisque les disciples 
de Jésus méprisent tous les jours la mort, qui serait assez dé- 
pourvu de bon sens pour ne pas croire que c’est Jésus-Christ, 
dont ils rendent témoignage, qui leur en donne la force ? 

Athanase prouve ensuite que Jésus-Christ vit puisqu'il donne 
la vie à tant d'hommes, et qu’il mène de la mort dans le péché 
à la vie des saints. Il dit : « L'expérience prouve bien mieux 
que des paroles que la croyance à la résurrection est donnée 
par le Sauveur, notre véritable vie; il a dû ressusciter puisque 
la mort est anéantie, et sa résurrection est un signe de victoire 
remportée sur la mort. Que celui, pour lequel ces preuves ne 
sont pas convaincantes, écoute ce que je vais dire. Si un mort 
ne peut plus rien faire, si l’activité bienfaisanie ne va que jus- 
qu'au tombeau et si elle y cesse ensuite, s’il n’y a que les vi- 
vants qui puissent agir et exercer de l'influence sur les hommes, 
je demande que tout le monde fasse attention et qu'on se pro- 
nonce ensuite avec vérité. Puisque le Sauveur fait de si grandes 
choses dans l’homme, et puisqu'il amène tous les jours, de tous 
les côtés, un si grand nombre de Grecs et de Barbares à la 
croyance en lui, et à l'observance de sa doctrine, quelqu'un 
peut-il encore se refuser à croire que le Seigneur est ressuscité, 
qu'il vit, ou plutôt qu'il est la vie même? Un mort pourrait-il 
toucher (χατανυττειν par la douleur sur leurs péchés) les cœurs 
des hommes, pourrait-il les faire renoncer aux mœtrs de leurs 
pères et leur inspirer de la vénération pour la doctrine de 
Jésus-Christ? Ou bien, s’il n’agissait plus, puisqu'un mort ne 
peut pas agir, comment pourrait-il âgir sur la vie des hommes, 


LIVRE II. 157 


faire qu’un adultère renonce à l'adultère , que le meuririer ne 
tue plus, que l'injuste ne trompe plus et que les impies de- 
viennent pieux? Comment pourrait-il chasser les faux dieux, 
s'il n’était pas ressuscité, et comment pourrait-il poursuivre et 
soumettre les démons vénérés (jusqu'ici)? Car partout où l'on 
confesse Jésus-Christ et sa doctrine, l'idolâtrie est anéantie et 
toute tromperie des démons disparaît. Un mort ne peut pas 
faire cela ; celui qui agit ainsi doit être vivant, ce doit être le 
véritable Fils de Dieu. 

Le Seigneur fait tous les jours de si grandes choses, il 
attire vers la piété, il conduit à la vertu, il enseigne l'immor- 
talité, il fait naître le désir des choses célestes ; il donne de la 
force contre la mort et il porte témoignage de lui-même. Toute 
magie est détruite par le signe de la croix , tous ies artifices du 
démon sont anéantis, tout désir déraisonnable est réprimé par 
ce signe , et tous voient le ciel sur la terre. Le Fils de Dieu, qui 
est vivant et fort, nous mène tous au salut et il montre l’im- 
puissance de la mort. Celui qui nie la résurrection du corps de 
Notre-Seigneur, ne connaît pas la force du Dieu Logos et de la 
sagesse. Quoique le Logos ne soit pas visible, nous voyons son 
influence ; si celle-ci n’était pas visible on pourrait être incré- 
dule et le nier. On reconnaît Dieu par ses œuvres. Ses œuvres 
le proclament hautement, pourquoi donc nient-ils la vie qui ἃ 
produit la résurrection ? Si leur esprit est aveugle, ils devraient 
du moins voir par les yeux de leur corps la puissance irrésis- 
tible et la divinité de Jésus-Christ. L'aveugle ne voit pas la lu- 
mière du soleil, mais al sent la chaleur de ses rayons et il sait par 
là qu'ily a un soleil au-dessus de la terre. Que personne ne soit 
donc insensible à la vérité, puisque les œuvres de Jésus-Christ 
la démontrent tous les jours; il est évident que le Seigneur ἃ 
ressuscité son corps, qu'il est véritablement le Fils de Dieu, 
qui est venu se faire homme pour la rédemption de tous, qui 
fait connaître le Père au monde, qui a anéanti la mort et qui ἃ 
donné à tous l'immortalité par la promesse de la résurrec- 
tion, qui a ressuscité le premier son propre corps, et qui l’a 
montré attaché à la croix, comme un signe de victoire contre 


158 VIE D'ATHANASE LE GRAND. 


la mort, et comme gage de l’anéantissement de la mort. 

Les sages de la Grèce ont tant écrit ; et il ne leur a pas.seu- 
lement été possible de donner la conviction de l’immortalité à 
un petit nombre de ceux qui les entouraient, et de les amener 
à une vie divine; Jésus-Christ a amené, par des paroles très- 
simples et par des hommes peu instruits, des sociétés entières à 
mépriser la mort, il leur a donné la croyance à l'immortalité , 
il leur a appris à mépriser les plaisirs des sens, à aspirer à ce 
qui est éternel, à ne faire aucun cas de la gloire terrestre.et à 
ne tendre que vers la vie céleste. 

Ce ne sont pas là de simples paroles; l'expérience même 
parie pour leur vérité. (Ταντα δὲ τα λεγόμενα παρ᾽ ἥμιν οὐκ ἀχρι 
λογων ἐστιν , ἀλλ᾽ ἐξ αὐτῆς της πειρας ἕλει τὴς ἀληθειαις, μαρτυριαν.) 
* Quel homme a enseigné après sa mort, ou même par sa vie, la 
chasteté? ou bien qui n’a pas dit que cette vertu ne peut pas être 
acquise par l’homme ? Que tout le monde approche maintenant 
et que tous voient la preuve des sentiments les plus saints dans 
les jeunes hommes et dans les vierges de Jésus-Christ, qui 
vivent dans une sainte abstinence; qu’ils voient la croyance à 
l'immortalité dans le cœur d'un si grand nombre de martyrs, 
qu'ils voient que par le seul nom du Seigneur l'idolâtriea été 
détruite; que les Grecs moqueurs, qui se rientde nous avec im- 
pudence, nous en expliquent la cause. Qui a jamais guéri de 
cette manière les maladies de l'âme, (τις de οὐτω τα ψυχικά maôn 
περιειλεν. τῶν dyfpwruy), qui a rendu chastes les libertins, qui 
fait que les meurtriers ne se servent plus de poignard, et quiin- 
spire du courage aux craintifs? Qui a jamais fait que les bar- 
bares renoncçassent à leur fureur, si ce n’est la foi en Jésus- 
Christ et le signe de la croix? Jésus-Christ Notre-Seigneur a 
non-seulement prêché par ses disciples, mais il agit aussiin- 
térieurement sur les âmes, (οὐ povoy ἐχηρυξε da τῶν εαὐτοῦυ μά-- 
θηθων, ἀλλα ἐπεισεν αὐτοὺς χατα διανοιαν)ὴ ; il les décide à renoncer 
à la grossierté de leurs mœurs, à ne plus vénérer les dieux de 
leurs pères, à le reconnaître lui-même et à adorer le Père par 
Jui. Les Grecs et les Barbares idolâtres se faisaient autrefois la 
guerre, et ils étaient cruels envers ceux mêmes qui descen- 


LIVRE II. 159 


daient de la même souche. Personne ne pouvait voyager sur 
terre ou sur mer, sans être armé, parce que tous se combat- 
taient sans relâche. Leur vie entière se passait sous les armes, 
le glaive servait d'appui à chacun. Ils adoraient cependant des 
dieux et ils vénéraient des démons : l’idolâtrie n'avait aucune 
force pour opérer un changement dans leur vie. Quand ils 
eurent embrassé la doctrine de Jésus-Christ, il s’opéra un mer- 
veilleux. changement dans leur esprit; ils renoncèrent à la 
cruauté, et ils ne songèrent plus aux hostilités. La paix est 
maintenant tout pour eux et l’amitié est le but de leurs désirs. 

Qui est donc celui qui ἃ fait tout cela, qui est-ce qui a réuni 
des ennemis dans la paix? C’est le Fils bien-aimé du Père, notre 
Sauveur Jésus-Christ, qui a tout souffert par amour pour nous. 
La paix par lui avait d’ailleurs été prédite depuis longtemps. 
Jes. 2, 4. Cette prophétie n’est pas incroyable; car les Bar- 
bares nés dans la grossièreté, qui exerçaient leur fureur aussi 
longtemps qu'ils étaient idolâtres, abandonnent la guerre et 
se tournent vers l’agriculture, aussitôt qu'ils connaissent la 
doctrine de Jésus-Christ. Ils étendent leurs mains pour la 
prière, au lieu de les armer de poignards; au lieu de se com-— 
battre les uns les autres, ils combattent satan et ils sont sou- 
tenus dans ce nombat par la sagesse et le courage de l'esprit. 
N'est-ce pas une preuve de la divinité du Sauveur, que les 
hommes aient appris par lui ce qu’ils n’apprenaïent pas par les 
faux dieux? (Touro μὲν τῆς θειοτητος του Σωτηρος ἐστι γνωρισμα, 
ὅτι ὁ μὴ δεδυνηνται ἐν εἰδωλοις μαθεῖν οἱ ἄνθρωποι, τουτὸ παρ αὐτοῦ 
ueuaSrras.) Les disciples de Jésus-Christ ne combattent pas 
entre eux; ils sont chastes dans leur jeunesse, fermes dans la 
tentation, persévérants dans les souffrances; ils supportent 
patiemment les injures, et ils ne se désolent pas quand ils sont 
spoliés. Notre-Seigneur, le véritable Logos de Dieu, fait tout 
cela, et il guérit d’une manière invisible l'erreur de chacun. 
(Os ἀοράτως ἑκαστου την πλανὴν ἐλεγχων.) Si tout cela n'était 
que l'œuvre des hommes, on devrait pouvoir montrer que pa- 
reille chose ἃ eu lieu autrefois. Si ce n’est pas l'œuvre de 
‘homme, mais l'œuvre de Dieu, pourquoi les incrédules 


160 VIE D'ATHANASE LE GRAND. 


commettent-ils le péché de ne pas le reconnaître? C’est comme 
si quelqu'un ne voulait pas reconnaître Dieu, le créateur, dans 
la création. S'ils le reconnaissaient par sa puissance dans la 
création, ils reconnaîtraient aussi que les œuvres qu'il a faites 
sous la forme humaine, ne sont pas les œuvres d’un homme, 
mais les œuvres du Sauveur de tous, du Dieu Logos. S'ils le 
reconnaissaient, ils n’auraient pas, comme dit S' Paul, crucifié 
le Seigneur de la gloire. I. Corinth. 2,8. 

Comme celui qui veut contempler Dieu, qui est invisible 
par sa nature, le reconnaît par ses œuvres, celui qui ne recon- 
naît pas Jésus-Christ par son esprit, peut cependant le recon- 
naître par les œuvres qu’il a faites après son incarnation , et il 
peut décider si ce sont les œuvres d’un homme ou les œuvres 
de Dieu. Si οὗ sont les œuvres d’un homme, il peut se moquer 
de lui; mais si ce ne sont pas les œuvres d’un homme, il doit 
le reconnaître et ne pas rire d’une chose aussi grave. Qu'il s'é- 
tonne plutôt que la divinité ait été révélée par une œuvre de si 
peu d'apparence; que nous soyons tous devenus immortels par 
sa mort, que le soin de Dieu pour toutes les choses ait été mani- 
festé par l’incarnation du Logos, et que le Dieu Logos ait été 
reconnu par là. ΠῚ s’est fait homme pour que nous puissions 
nous rapprocher de Dieu. (Aÿros yap ἐανθροπησεν, wa nues 
θξοποιητωμεν.) Il s’est incarné pour que nous apprenions à con- 
naître le Père invisible; il souffrit la honte pour les hommes 
afin que nous puissions obtenir l’immortalité. Il est vrai qu'il 
ne fut pas blessé lui-même puisque , comme Logos et Dieu , il 
n'était pas soumis aux souffrances; mais il sauva l'humanité 
souffrante, c'est par amour pour elle qu’il souffrit, par son in- 
accessibilité aux souffrances. Nul homme ne pourrait énumérer 
tous les bienfaits que Jésus-Christ a répandus sur nous par 
son incarnation, pas plus qu’on ne pourrait compter les vagues 
de la mer, puisque de nouveaux bienfaits suivent toujours les 
anciens. 

La sombre nuit des idoles tombe tous les jours de plus en 
plus, et le règne du Logos s'étend toujours plus loin. De 
même que les ténèbres n'ont plus aucune force après le lever 


LIVRE NH. 161 


du soleil, et que leurs faibles traces disparaissent peu à peu, 
de même les ténèbres de l’idolâtrie sont devenues impuissantes 
par l'apparition du Logos; toutes les parties du monde sont 
éclairées par sa lumière. Ce qui était l'œuvre des hommes ἃ 
cessé; la parole de Jésus-Christ reste, tous savent que ce qui est 
humain passe, et que celui qui reste est Dieu, et l'unique Fils de 
Dieu, le Logos. On doit plaindre l’insensibilité des païens (τὴν 
ἄἀναιςϑησιαν αὐτῶν οἰγτέρειεν dy τις) qui méprisent la croix et qui 
n'en apercoivent pas la force, cette force qui remplit le monde 
entier et qui ouvre à tous la connaissance de Dieu. Ils ne ri- 
raient pas de quelque chose de si grand, s’ils tournaient leur 
esprit sans prévention vers la divinité du Logos; ils le recon— 
naîtraient au contraire comme le Sauveur de tous, et ils s’aper- 
cevraient que par sa croix, il a donné à la création, non le 
malheur (c’est ce que croyaient les Romains et ce qui les fit 
persécuter les chrétiens) mais le salut. Ils agissent comme celui 
qui voudrait mépriser le soleil caché par des nuages, et qui en 
admirerait en même temps la lumière, voyant qu'elle éclaire 
toute la création. De même que la lumière est belle, mais que 
le soleil, la source de cette lumière, est encore plus beau, on 
doit reconnaître que, si c’est l’œuvre de Dieu, toute la création 
est remplie de sa connaissance, et que l'auteur d’une si belle 
œuvre doit être Dieu et le Logos de Dieu. » — (De incarnat. 
21-56. ado. Gent. c. 1. or. I. c. Ar. ς. 43.) Ce qu'Athanase re- 
proche ici aux païens, arrive aujourd'hui encore à beaucoup 
d'hommes : tous sont obligés de reconnaître que les effets du 
Christianisme sont grands; mais ils considèrent comme petit 
celui qui est la cause de ces effets. 

C'est de cette manière qu’Athanase ἃ démontré aux païens 
la vérité du Christianisme et la divinité du Seigneur. Dans le 
passage suivant il expose de quelle manière Jésus-Christ a tra- 
vaillé sur la terre, comme Logos, pour la rédemption du genre 
humain, et comment il s'est encore manifesté après sa mort, 
comme tel : « Dieu ne voulait plus être reconnu par une 
nage, par l'ombre de sa sagesse, comme par le passé; il fit 
donc que la véritable sagesse s’incarnât, qu'elle devint homme 


162 VIE D'ATHANASE LE GRAND. 


et qu'elle souffrit la mort sur la croix, pour que ceux qui 
croient au Logos soient à l’avenir sauvés par cette croyance. 
C'est la même sagesse qui avait fait connaître auparavant son 
image dans la création, et par elle, le Père. Elle s’est incarnée 
plus tard, comme dit S' Jean, et elle s’est révélée ainsi que le 
Père d'une manière encore plus manifeste , après avoir anéanti 
la mort, et après avoir sauvé le genre humain. Jésus-Christ 
pria : « faites qu’ils vous reconnaissent vous, le seul vrai Dieu, 
et Jésus-Christ que vous avez envoyé. » (Or. II. c. Ar.) 

Jésus-Christ s’est donc révélé en vivant parmi les hommes, 
lui, la sagesse divine ; mais l’histoire de l'Église chrétienne l’a 
encore beaucoup mieux fait connaître. Celle-ci devait bien 
mieux encore porter témoignage de sa divinité. Comment? 
Athanase l’a déjà expliqué plus haut. 

Athanase démontre aussi, dans le même écrit sur l’incarna- 
tion, la vérité du Christianisme en le défendant contre les 
Juifs. I! puise sa démonstration dans les prophéties de l'Ancien 
Testament, surtout dans cette circonstance, qu’il n’y a plus eu 
de prophètes depuis que Jésus-Christ s’est incarné. » Les Juifs 
agissent donc sottement, s’ils attendent encore sa venue (du 
Messie). Car, quand les prophètes et les visions ont-ils cessé? 
N'est-ce pas après l'apparition de Jésus-Christ, le Saint des 
Saints; un signe et une grande preuve de la venue du Messie, 
c'est que Jérusalem n'existe plus, qu’il ne s'élève plus aucun pro- 
phète, qu’il n’y ἃ plus aucune révélation par des visions. Puis- 
que le Messie est venu, pourquoi aurait-on encore.besoin de ceux 
qui annoncèrent son arrivée future? (ἔλθοντος yap του σημαινομε-- 
vou, τις ἔτι χρεια Toy σημαινωντων %v.) Puisque la vérité est ap 
parue, à quoi servirait son ombre? La prophétie n’a donc 
existé que jusqu’au moment où la justification est venue, et 
jusqu’à l’arrivée de celui qui a fait disparaître les péchés de 
tous. Jérusalem a existé si longtemps, pour qu’on s’y occupât 
des signes précurseurs de la vérité. (1 ἐκει προμελετωσι τὴς ἀλη- 
θειας tous Turouc.) Après l'apparition du Saint des Saints, les 
visions et les prophètes cessèrent en même temps que la domi- 
nation de Jérusalem. Les rois furent sacrés jusqu'à ce que le 


LIVRE II. » 5 163 


Saint des Saints l'eût été, cela avait déjà été prédit par Jacob 
Gen. 49, 10. Si les Juifs avaient un roi, une vision, ou un pro- 
phète, ils auraient raison de nier le Seigneur; mais c’est une 
impiété de savoir que tout cela a cessé, et de nier Jésus-Christ. 
Ils agissent aussi follement que ceux qui voient la terre éclairée 
et qui nient le soleil. Quel effet l’arrivée de celui qu'ils atten- 
dent encore devrait-elle produire? Viendrait-il pour appeler les 
peuples? les peuples ont déjà été appelés. Les rois, les prophéties 
et les prophètes devront-ils cesser ? Mais cela a déjà eu lieu. 
Le Messie devrait-il montrer la vanité de l’idolâtrie? Cela ἃ 
déjà été montré. Anéantirait-il la mort? Elle est déjà anéantie. 
Comment les Juifs peuvent-ils donc rester incrédules. Tout a 
été accompli, la connaissance de Dieu est répandue sur la 
terre ; les gentils renoncent à l'impiété et ils se réfugient au- 
près du Dieu d'Abraham, ‘convertis par la parole de Notre- 
Seigneur Jésus-Christ. Même les plus impudents doivent re- 
connaître que Jésus-Christ est venu, qu'il a éclairé tous les 
hommes par sa lumière, et qu’il ἃ enseigné la doctrine véri- 
tablement divine du Père. » (c. 40 de incarnat.) 

Je vais maintenant résumer le but et les suites de l’appa- 
rition de Jésus-Christ, tels qu’Athanase les ἃ exposés, pour 
que nous puissions embrasser d’un coup d'œil ce qui a été dit 
jusqu’à présent. Je tiendrai aussi compte des autres écrits 
d’Athanase, dont j'ai déjà cité plusieurs passages explicatifs. 


4) Jésus-Christ est venu pour ramener à la véritable con- 
naissance de Dieu. 

2) Il est venu pour anéantir le péché. Le péché devait non- 
seulement obtenir le pardon divin, la racine du péché 
devait même être arrachée du cœur humain. (Or. IE. 
c. Ar. c. 56) iva αὐτου ἐνοιχησαντος ἐν τῇ σαρκὶ τελειως ἡ 
ἁμαρτια ἐξωθὴ τῆς capros, καὶ ἡμεῖς ἔλευθερος ἐχωμεν τὸ 
φρονημᾶᾷ. 

8) Il est venu pour rendre l’immortalité, c’est-à-dire l’es- 
poir et la conscience de l’immortalité. La force que Jésus- 
Christ nous a donnée nous attire vers l’immortalité. 


164 ©" VIE D'ATHANASE LE GRAND. 


4) L'idolâtrie avait sa source dans le péché; par l’anéan- 
tissement du péché elle a donc aussi dû être anéantie en 
Jésus-Christ Notre-Seigneur. 

5) L'homme était tombé par le péché dans la puissance de 
Satan, et il faisait des œuvres de Satan ; il en fut délivré 
par le Seigneur. (Or. IT. c. Ar. c. 55.) ὑπερ ἡμων va 
ξασθαι τον θανατον, zou dia το ἀναστήσαι roue ἀνθρωπους, 721 
λυσαι τα ἔργα του διοιβολου ἐληλυθεν ὁ σωτὴρ, καὶ αὑτὴ ἐστιν 
ἡ αιἰτιὰ τῆς ἐνσαρλοῦ παρουσίας ἄοτου. 

6) Une crainte servile de Dieu s'était emparée des hommes; 
la confiance leur ἃ été rendue par l'envoi de son Fils 
unique, qui ἃ eu lieu par amour pour eux. (οὐχ ἀν πα- 
PESTA τῷ πατρι © ἄνθρωπος, εἰ μὴ φυσει ἦν ou ἀληθινος λογος 
ὁ ἐνδυσαμενος το σωμα. Or. IL. c. Ar. c. 10.) 

7) I est donc venu pour nous réconcilier avec le Père οἱ 
pour nous rendre enfants de Dieu. (Or. I. c. Ar. 37.38.) 

8) Jésus-Christ est venu pour nous donner l'esprit divin. 

. (dix rouro λογος σαρξ ἐγενετο, iva τὸν ἀνθρωπον δεχτικον τῆς 
θεωτητος ποιηση. Or. II. c. Ar. ο. 59.) 

9) Il est venu pour nous donner le Saint-Esprit. (συναψαι 
τον ἄνθρωπον τῷ πνευμάτι τῷ ἁγιῳ. On. I. c. À. c. 49.) 

10) Il est venu pour ramener tout au commencement. 
Athanase dit : «les œuvres étaient devenues imparfaites 
par le péché; il est venu sous la forme humaine pour les 
rendre parfaites, et pour préparer au Père une réunion 
de fidèles qui füt sans rides ou quelque chose de pareil, 
comme dit l’Apôtre. Le genre humain est donc devenu 
parfait et ramené à l'éclat primitif. Π ἃ même été doué de 
plus grandes grâces; car nous ne craignons plus la mori 
sachant que nous ressusciterons, et que nous règnerons 
éternellement dansle ciel en Jésus-Christ.» (τετελείωται οὖν, 
201 ἀπεγατεσαθη, ὡσπερ ἦν HAL γατα τὴν ἀρχὴν. γέγονος, TO 
ἄνθρωπον yevos, ou μειζονι μαλλον χαριτι, ἄνεσταντες γαρ ἐκ 
νεχρων, οὐκ ἔτι φοβουμεθο! τον θανατον, ἀλλ᾽ ἐν χριστῳ βασι- 
λευομεν ἄξει ἐν οὐρανοις.) 

11) Il est venu pour ramener l'union entre les hommes, 


LIVRE II. 165 


comme il les avait unis à Dieu; de même qu'ils ne for- 
ment qu'un en Jésus-Christ, ils ne font aussi qu'un en- 
tre eux, puisque le même Dieu est en eux. Athanase fait 
la remarque suivante sur $S' Jean 17, 21 : « il veut dire : 
quand j'aurai accompli mon œuvre, on reconnaîtra que 
vous m'avez envoyé; car si je n'étais pas venu, et si je 
n'avais pas porté leur corps, aucun d'eux ne serait par- 
venu à la perfection, et tous seraient restés périssables. 
Agissez donc en eux, mon Père, et donnez leur votre 
esprit, comme vous m'avez donné ce corps, pour qu'ils 
deviennent parfaits dans cette union et parfaits en moi. 
Leur perfection annonce l’arrivée du Fils, et le monde 
croira bien certainement que vous m'avez envoyé et que 
J'ai apparu, quand il les verra parfaits et remplis de 
Dieu. L'œuvre a été achevée, puisque des honimes ont 
été délivrés du péché et qu’ils ne sont plus morts. Ils ont 


renäu divin le lien de l'amour en regardant sur nous. » 
(OR: Ar. ‘co 23:) 


Athanase considérait tout cela comme intimementlié, comme 
une seule et même chose. Après les remarques que j'ai déjà 
eu occasion de faire, je dirai seulement encore qu'il dit plu= 
sieurs fois en parlant du but et des effets de la rédemption : 
«c'est ἰὰ le but (τελος) de son apparition » comme s’il voulait 
exclure le reste ; mais il pouvait le dire de chaque fin en par- 
ticulier, puisqu'il les considérait comme étant dans la liaison 
la plus intime, et puisque chaque fin particulière est rapportée 
aux autres. 

Et de quelle manière a-t-il tout accompli? Nous avons déjà 
cilé les passages où Athanase dit, que comme /a mort ἃ été 
laissée en héritage aux hommes par le premier Adam, la vie 
ἃ ((6 transmise par le second Adam, par la divinité qui est en 
lui à tous les hommes qui croient en lui. Athanase exprime 
encore cela en disant que le Seigneur agit d'une manière 
secrète οἱ mystérieuse pour la régénération, pendant que ses 
disciples prêchent son évangile. Jésus-Christ est le représen— 


166 VIE D'ATHANASE LE GRAND. 


tant de l'humanité sauvée, comme Adam avait été celui du 
genre humain quand il avait abandonné Dieu. Comme la ma- 
lédiction avait été répandue sur tous par Adam, la bénédic- 
tion fut répandue sur tous par le Sauveur. De même qu'il avait 
existé un rapport mystérieux entre le péché des hommes et 
celui d'Adam, il existe aussi un rapport mystérieux entre la 
vie divine du Sauveur et celle des sauvés. Le Sauveur se ma- 
nifeste dans ses œuvres comme le maître de l'univers, comme 
l'amour, surtout par sa mort sur la croix, et il s'est montré en 
tout, un modèle de la sainteté parfaite ; il a enfin montré par 
sa résurrection qu'il est le vainqueur de la mort. La vie de 
Jésus-Christ paraît à Athanase comme l'explication et la révé- 
lation immédiate de celui qui gouverne l'univers. C'est ainsi 
que la force divine intérieure que donne la foi devait parvenir 
à la conscience d’elle-même. Les miracles de Jésus-Christ de- 
vaient nous faire connaître que Dieu est au-dessus du monde 
fini, et que le monde lui obéit; ils devaient mener à la véritable 
connaissance de Dieu. La vie morale de ceux qui sont unis à 
lui, devait trouver un modèle dans son amour et dans sa par- 
faite et sainte conduite. 

Ceux qui étaient remplis de force pour la vie éternelle qui 
découle de lui, devaient voir, dans sa résurrection, la preuve 
que Jésus-Christ conservera les siens pendant tous les siècles. 
C'est ainsi qu’Athanase ἃ tout rapporté à la personne du Sau- 
veur, guidé par le discernement de sa riche nature : tout 
repose sur la personne du Seigneur, et elle apparaît en tout. 
Athanase représentait le Christianisme comme fondé non--seu- 
lement sur les paroles, mais aussi sur les préceptes de Jésus- 
Christ; parce que toute doctrine doit être appuyée sur desfaits. 

Pendant qu’Athanase, le représentant de son temps, com- 
mençait à ouvrir ainsi son cœur rempli de l'amour de Jésus- 
Christ et dans lequel germaient les considérations les pius 
profondes, le moment était arrivé où devaient venir au jour 
les idées creuses de beaucoup d'hommes, qui seront mélés 
aux véritables Chrétiens dans l'Église jusqu’à ia fin, comme la 
balle est mêlée au froment. Elles trouvèrent un organe et un 


LIVRE ET. 167 


représentant dans Arius, Lybien de naissance, qui était ce- 
pendant plus digne d'estime que les idées qu'il représentait. 
Il possédait toutes les qualités par lesquelles ce qui est réelle- 
ment sans aucune valeur, peut prendre l'apparence de quelque 
chose de fondé, et être représenté d’une manière très-bril- 
lante. Il était dialecticien fort habile, et il était doué de beau- 
ceup d'esprit, quoique cet esprit manquât de finesse. Il savait 
couvrir la surface d’un léger réseau de conceptions; mais il 
manquait de profondeur, et il n’y avait pas chez lui la moindre 
trace d’un esprit spéculatif. 

Il attira donc beaucoup d'hommes dont l'esprit avait été 
développé par l'éducation grecque, mais qui n'avaient pas la 
force de percer les apparences, et qui ne sentaient pas le besoin 
de se contenter seulement de ce qui a de profondes racines dans 
le cœur. Il n’y ἃ que ce qui a été enseigné par Jésus-Christ et 


qui découle des profondeurs de la conviction de l'Église, qui ἢ 


soit parfaitement conséquent sous tous les rapports, et d'une 
vérité indubitable; aussi ne trouvons-nous qu'une conséquence 
apparente dans les doctrines d’Arius. 

Arius était très-savant, et il faut que la grande étendue de 
ses connaissances ait été généralement appréciée, puisque la 
direction d’une église lui fut confiée, malgré ses dissensions 
avec les évêques d'Alexandrie. Mais il avait une trop bonne 
opinion de lui-même ; il parle de lui comme d’un homme cé-- 
lèbre, auquel Dieu ἃ donné une sagesse et un discernement 
extraordinaire. Cet orgueil faisait qu'il ne pouvait guère être 
dans une disposition d'esprit telle que la demande l'Église 
catholique, qui veut avant tout l'humilité, et qui attribue à 
Jésus-Christ seul toute gloire. Arius et ses partisans se vantè- 
rent publiquement d'annoncer une nouvelle doctrine, et quoi- 
qu'ils cherchassent quelquefois à appuyer leurs doctrines par 
des citations de quelques passages des Pères, ils osèrent cepen- 
dant dire : nous surpassons par nos connaissances tous les 
anciens Pères ‘. On dit pourtant qu’Arius était d'un caractère 


* Theodoret 1. I, ς. 3. Athan. Or. I. ©. Ar. δ. 4. ἡ πὼς τῆς xabolixns 


- 


188 VIE D'ATHANASE LE GRAND. 


sérieux et sévère '; cela ne peut être vrai qu’à demi, ou bien Ὁ 
nous retrouvons ici cette même inconséquence que nous remar- 
quons dans ses idées. Ses écrits ont quelque chose d’apprêté, 
&'affecté, d'ampoulé, d’artificiel et d’efféminé, et ces défauts lui 
ont souvent été reprochés par les anciens, surtout par Atha- 
uase ἡ, Voici le commencement d’un de ses écrits intitulé 
Thalia : « En conformité avec la croyance des élus de Dieu , de 
ceux qui connaissent Dieu et qui sont ses saints fils, des vérita- 
bles croyants, auxquels le Saint-Esprit a été donné, j'ai appris 
ce qui suit de ceux qui sont parfaitement instruits, qui possè— 
dent la sagesse, qui connaissent Dieu, et qui sont sages en tout. 
J'ai suivi leurs traces, j'ai cheminé en harmonie avec eux, moi 
qui souffre pour la gloire de Dieu ; car instruit par Dieu, j'ai 
obtenu la sagesse et le savoir *. » Ceci ne s'accorde bien certai- 
nement pas avec ce qu'on dit de la gravité du caractère d’Arius. 
Ce défaut de ses écrits était du reste favorable à Arius et au 
but de ses efforts; ce style subtil et doucereux convenait aux 
hommes efféminés et les attira à lui. Il exprimait aussi ses idées 
dans des poëmes et dans des vers; il les faisait répandre dans 
toutes les classes, même dans les plus ignorantes ; cette manière 
d'obtenir de l'influence qui ne peut produire qu’une conviction 


ἐχχλησιας εἰσιν, οἱ τὴν ἀποστολιχὴν ἀποτιναξαμενοι πιστιν, χαι καινῶν XAXWY 
ἐφευρεται γενόμενοι; οἱ ταμεν τῶν θείων γράφων λογια χαταλειψαντες; τας 
δε, θαλειας ἄρειου χαιγὴν σοφίαν ὀνομαζοντες: εἶχο τῶς τουτο λεγοντες. 
χαινὴν ἄτοεσιν ἀπαγγελλουσι. 

‘ Epiphan. hœr. 69. n° 13. 


? Or. I. c. Ar. c. 4. ἦθος ἔχουσα και μελος θηλυχον. 6. 2. τὸ μεν γάρ χε- 
κλασμενον χαι θηλυχον ἦθος μεμιμῆται γράφων ρειος χαι αὐτος θαλιας. 
δοοναί. L. I. ce. 6. ἴστεον δε, ὅτι Αρειος βιδλιον ἐγραψε θαλειαν" ἐστι de ὃ 
κλφαχτὴρ του βιόλιου χαυνας και διαλελυμενοὴ τοις Σιωταδειοις ἀσμᾶσ: πα- 
ὁσπλήσιος, 

* Ath. Or. I. ο. Ar. ο. 5. κατα πιστιν ἐχλεχτων θεου; συνεθων θέου; παιδὼν 
dytov, ὀρθοτομων ἅγιον θεου πνευμα λαθοντων, rade ἐμαθον ἐγαγε πο ταν 
σοφῆς μετεχόντων, ἀστειων, θεοδιδαχτων, κατα TAVTA σοφωντε" τουτῶν χατ᾽ 
ἔχνος ἔλθον ἐγὼ βαίνων ὁμοδοξως ὃ περιχλυτος, ὃ πόλλα παθὼν δια τὴν θεοῦ 
δοξαν, ὑποτε θεου μαθων σοφιαν χαι γρῶσιν ἐγὼ ἐγνῶων. Celui qui sait le Grec 


remarquera facilement combien ce langage est ampoulé. 
, 


LIVRE 11. 169 


superficielle, ne paraît pas non plus prouver pour la gravité 
de son caractère ". IL a cependant eu le courage de soutenir 
ses opinions devant plus d’une grande assemblée d'évêques ; 
mais il se montra plus tard prêt à les formuler, de manière 
qu’il y eut de sa part une espèce d’indétermination, quand 
Constantin l’eut exigé de lui et dans d’autres occasions encore. 
Il contredisait l’Église, et il n’avait pas le courage de la quit- 
ter : il voulait en rester membre extérieurement, quoiqu'il en 
fût séparé intérieurement. Même avant d’avoir formulé son 
hérésie, il avait déjà été partisan de Mélétius ; mais ayant été 
excommunié, il pria δ᾽ Pierre, évêque d'Alexandrie, de le 
recevoir de nouveau dans la communion de l’Église, et il fut 
recu Diacre par cet évêque. S' Pierre dut an bientôt 
après l’excommunier de nouveau pour le même motif. Achillas, 
successeur de S' Pierre, admit de nouveau Arius dans l'Église 
et il le fit Presbyter. Nous voyons donc que le caractère d’Arius 
avait le même manque de conséquence que sa doctrine. Nous 
p’avons cependant aucune raison de croire qu’un autre motif 
que la conviction scientifique, l'ait déterminé à professer la 
doctrine qui porte son nom *. 

Il paraît qu’il en ἃ été autrement chez beaucoup de ses par- 
tisans. Beaucoup d’entre eux n'avaient aucune conviction ar- 
rêtée et ils se rallièrent à lui, poussés par leur grande frivolité: 
tous les hommes légers, tous ceux qui voulaient faire de la reli- 
gion un simple jouet, devinrent, sinon Ariens, du moins adver- 
saires du catholicisme et partisans d’Arius. Déjà alors on éta- 
blit le principe qu'il était indifférent de suivre l’une ou l’autre 


᾿ Philostorg. 1. II. c 1. ἀσματα te ναοτιχα και ἐπιμυλια ὀδοιποριχα γρα- 
par χαι τα αὖθις ἑτερα συντεθενια εἰς μελωδιας ἐχτειναι, ἃς ἐνομιζεν ἑχαστοις 
ἄρμοζειν. Ce moyen avait déjà été employé par les gnostiques contre l'Église 
et l'on n’y ἃ jamais renoncé. Voilà pourquoi les Pères se sont plus tard vus 
obligés d’essayer de faire de méme. J’ignore s’il s’est trouvé des scènes d’a- 
mour dans les poésies des anciens hérétiques comme dans Theodore de 
(Wesse), dont le second volume est presque entièrement dirigé contre l’Église 
catholique, et dans « Heinrich und Antonio» de Bretischnerden. 

* Theodor. 1. I. c. 2. raconte qu’Arius a professé ses doctrines parce qu'il 
n'avait pas obtenu l'évêché d'Alexandrie, : 


ATHAN, T. 1. 


179 VIE D'ATHANASE LE GRAND. 


doctrine *, ou bien , comme on s'exprime aujourd’hui, quelles 


déviations de la doctrine de l'Église ne sont que des révélations ‘ 


particulières de la conscience chrétienne. Ce principe ne donne 
pas seulement au caractère de l’homme, ou de ses partisans, de 
l'indétermination et de l’instabilité , mais il est dangereux pour 
tout le Christianisme, parce que la conséquence quien découle, 
c'est la croyance que rien de déterminé n’a été révélé quant à 
la forme de la doctrine, et que tout dépend de la réflexion, 
d’une certaine modification de l'âme. | 

Beaucoup d'hommes, qui sont entièrement dépourvus de 
sentiments chrétiens, se croient de cette manière autorisés à 
déterminer ce que c’est que le Christianisme, et l’on conçoit 
que tout Christianisme disparaît alors. Le Christianisme ne 
résidait pas du reste, chez les Ariens, dans les sentiments, 
mais dans le raisonnement, et il était renfermé dans de sèches 
formules. Malgré le principe qu’il importait peu que l’on s’at- 
tachät à une forme ou à l’autre, les Ariens cherchèrent de 
toutes les manières à prédominer. Arius méme parcourut les 
maisons d'Alexandrie, les environs de cette ville, et bientôt 
des pays entiers, pour faire des prosélytes. Ces éfforts minèrent 
le salut de beaucoup de milliers d’âmes immortelles. Ses par- 
tisans abordaïent, sur les places publiques, des femmes ét des 
jeunes gens, et ils demandaïent aux premières : « avaïs-tu un 
fils avant de le mettre au monde? De même que tu n’en avais 
pas, Dieu n’en ἃ pas eu non plus, avant de le créer ”:»Ils 
demandaient à ceux-ci : « Celui qui existe a-t-il'fait celui qui 
n'est pas ou celui qui est? L’a-t-il fait comme quelqu'un qui 
n'était pas encore ou comme quelqu'un qui existait déjà? 


! Aihanas. Or. 1. 6. Ar. c. 7. ὅμως ἐπειδὴ τίνες τῶν λεγομενῶν χριστια- 
νῶν; ἡ ἀγνοουντες , ἡ ὑποχρίνομενοι» ἀδιάφορον προς τὴν ἀληθειαν ἥγουντα: 
τὴν αἵρεσιν «χαι τοὺς ταὐτὰ φρονοῦντας χριστιάνους ὀνομαζουσι, φερε κατα 
δυναμῖν ἐρωτῶντες αὐτούς; ἀποκαλυψωμεν τὴν πανουργίαν τῆς αἵρεσως, 

2 Athan. θγ. 1. c. Ar. ο. 81. εἰτα καὶ εἰς ἐρχομενοι προς γυναιχαρια, πάλιν 
αὐταις ἐχπεθηλυμενα ῥηματα 'φθεγγονται; εἰ εἶχες υἷον πριν θεχῃς. ὠσπερ de 
ox yes, οὕτω χαι ὃ του θεου υἷος οὐκ ἦν; πρὶν γενηθη,) τοιουτοῖς ῥήμασι 
ἐξορχουμένοι παιξουσιν οἱ ἀτιμοι; και τὸν θεον αὐθρώποις αἀπειχαζουσι. 


LIVRE II. 1171 


Existe-il un ou deux qui n'ont pas été créés ? » ( Athan. Or. 1. 
c. Ar. c. 22.) 

De pareïlles questions plaisaient aux esprits superficiels ; mais 
le cœur perdait son innocence, sa droiture et toute gravité; il 
fat en même temps privé de la vie de sentiment, de la vie in- 
time et religieuse ; on se croyait bon chrétien en ne faisant que 
contredire l’Église catholique, et en l’accusant de déraison. Une 
femme qui comparait la naissance de Jésus-Christ avec son en- 
fantement, devait trouver ridicule qu’on püût croire à un Fils 
éternel du Père. Il ne pouvait se développer aucune vénération 
pour le Sauveur et tous les restes de vénération devaient être 
détruits, là où l’Arianisme avait pris racine de cette manière. 
Les Ariens faisaient le plus grand mal par leurs tentatives pour 
se rendre prédominants, puisque ces tentatives entraînèrent 
dans des désordres intérieurs presque toutes les églises de l'O- 
rient et, pendant quelque temps, une grande partie de celles de 
l'Occident : on imposa aux diocèses des évêques que personne 
ne connaissait, et qui ne possédaient la confiance de personne; 
l'on expulsa violemment des hommes auxquels les cœurs de 
tous étaient attachés. Cela entraîna des dissensions dans l'É- 
glise de Dieu et de violents combats, dans lesquels le sang 
coula souvent. Les fidèles restaient pendant des années entières 
sans nourriture spirituelle puisqu'ils ne voulaient pas s'en 
pourvoir auprès des intrus, et leur croyance en souffrit sou— 


vent. Les catéchumènes méprisaient leurs maîtres désunis; on 


cessa d'avoir une cohfiance cordiale et illimitée dans l'autorité 
de l'Église, comme institution fondée par Jésus-Christ, et les 
Ariens attirèrent à eux des hommes dont le cœur était des- 
séché, qui vivaient comme des fantômes sans point d'appui, 
sans force intérieure et sans beauté intérieure, puisque leur 
cœur ne pouvait pas se développer. Les Gentils tournaient les 
Chrétiens en dérision ; le spectacle que les dissensions des chré- 
tiens leur offraient, leur fournissait des aliments pour la 
satire, et de saint accroissement de l'Église, qui avait été si 
grand, cessa en beaucoup d'endroits. La vie religieuse inté- 
rieure de l'Église était entravée ; comment aurait-cile done pa 


“Ὁ 


172 VIE D’ATHANASE LE GRAND. 


e répandre au-dehors, et attirer, comme auparavant, les 
mes avec une force irrésistible? 

Considérant tout cela, je ne puis partager l'opinion de ceux 
qui disent que l’Arianisme s’est développé par l'interprétation 
p'atonique de la Trinité. Un abattement intérieur, un mensonge 
intérieur avait empesté l'esprit de beaucoup d'hommes; ils ne 
pouvaient donc pas comprendre Jésus-Christ, qui devait de- 
venir une énigme pour eux, et il en est réellement une chez 
les Ariens : sans appui dans le cœur, sans appui dans la raison 
et privé de l’autorité de la tradition, l’Arianisme, si ses causes 
ayaient eu une existence en dehors des cœurs, n'aurait jamais 
pu avoir des conséquences aussi larges ni des effets aussi ter— 
ribles. Il aurait bientôt disparu comme d’autres tentatives sem- 
blables, qui avaient déjà été étouffées dans leur germe. La 
force du cœur, retrempée dans la foi, l’aurait rejeté après 
quelques années : l'Église serait restée saine. Mais le mal a dû 
se répandre comme la peste, parce qu’il y avait partout de 
la matière morbifique; cette matière se trouvait en si grande 
quantité, parce que beaucoup de Gentils s'étaient convertis au 
Christianisme sans vocation intérieure, lorsque la dynastie 
impériale eut adopté la religion chrétienne. Ils s'étaient atta- 
chés à l'Église extérieure victorieuse, mais ils n'avaient pas 
vaincu en eux l'attachement au monde. On ne peut donc pas 
expliquer le développement de l’Arianisme en l'attribuant à 
des causes extérieures, et en disant que les idées de Platon 
l'avaient fait naître, quoiqu'il y ait concordance entre la doc- 
trine platonicienne sur la Divinité, et les doctrines des Ariens. 

On ne sait pas quelle circonstance a transformé la maladie 
secrète en maladie manifeste. Socrate raconte (Hist. eccl. 1. 1. 
c. 9.) que l’évêque d’Alexandrie, Alexandre, a dit dans une 
assemblée du clergé, sans qu'aucune circonstance particulière 
en eùt été cause, que le Fils est éternel comme le Père, et 
qu’Arius ἃ combattu cette doctrine : Sozomène raconte qu’Arius 
s’est élevé de lui-même contre la doctrinedel’Église (2. I. c.15). 

D'autres partagent plus ou moins cette opinion, qui nous 
parait être la plus vraisemblable, puisque les Ariens ont dit 


LIVRE Ii. 173 


plus tard qu'ils avaient appris leur doctrine d'Alexandre même, 
ce qu'ils n'auraient pas pu dire s'ils n'avaient eu pour eux 
quelque apparence de vérité. Il est probable qu'Alexandre s’est 
servi d'expressions vagues, ce qui est arrivé assez souvent au 
synode de Nicée. Si Arius avait été porté à faire connaître ses 
doctrines pour contredire des doctrines émises publiquement 
par Alexandre, il eût été impossible aux Ariens de dire qu’ils 
. tenaient leur doctrine d'Alexandre même. Nous savons aussi 
qu’Alexandre ἃ toléré patiemment les doctrines d’Arius aussi 
longtemps qu'il a cru qu'Arius les renfermait en lui, et 
qu'il a concervé l'espoir de l'y voir renoncer. Cela serait presque 
inexpliquable , Si un discours d'Alexandre avait été contredit 
publiquement par Arius. On pourrait cependant concilier ces 
deux versions en supposant qu’Arius communiqua ses doctrines 
à d’autres personnes, qu’Alexandre en eut connaissance, et 
qu'il a combattu les opinions d’Arius en sa présence, sans ce- 
pendant le nommer, et qu'Arius s’apercevant que c'était de lui 
qu'il était question, émit alors ses opinions publiquement et 
sans détour. Nous pourrions alors aussi mieux expliquer le 
fragment de la Thalier d’Arius, que nous avons cité et où il dit 
qu'il tient ses doctrines d'hommes qui connaissaient parfaite- 
ment Dieu; il n'aurait guère pu dire cela d'Alexandre, si l'on 
voulait croire que les Ariens tenaient de lui leur doctrine, 
comme ils le prétendaient. En admettant la supposition que j'ai 
énoncée plus haut, on pourrait concevoir qu'Arius appelle 
saints les hommes dont il se dit le disciple sans attribuer à 
Alexandre le contraire, puisqu'il est possible, comme nous l’a 
vons déjà dit, que ce dernier se soit servi de formules peu dé- 
terminantes, et qu'on pouvait invoquer en apparence. Le saint 
sur lequel Arius s’appuya si souvent, était le martyr Lucius. 
Celui-ci, qui était revenu à la doctrine catholique avant son 
martyre, avait été le maître d’Arius et de plusieurs évêques qui 
partageaient les opinions de ce dernier. Lucius avait été exclu 
de la communion de l'Église sous trois évêques d'Alexandrie. 


* Voyez Theodoret, 1. I. c. 4. et les notes de Valesius c.c. et ἃ ἃ. On ne 


174 VIE D’ATHANASE LE GRAND. 


Nous voyons par là que l’Arianisme avait déjà été condamné. 
var l'Eglise avant Arius. 


En vain Alexandre, dans des lettres amicales, engagea. 


Arius à renoncer à sa doctrine (320); Arius cherchait et 


trouvait tous les jours plus de partisans. Un essai de l’'amener. 


à une révocation par une décision des presbyters d'Alexandrie 
et de la Maréotie, ainsi que par un synode composé des évêques 
attachés à la métropole d'Alexandrie, resta sans effet. Arius 
persista dans ses opinions et il les professa devant tous les 
évêques. Lui et ses partisans, dont le nombre était assez con— 
sidérable, furent ensuite excommumiés. IL s’adressa alors à 
Eusèbe de Nicomédie pour se maintenir avec son: aide dans 
Y'Église. Cet Eusèbe, qui donna bientôt son nom aux Étriens, 
avait été évêque de Bérytus ; comme cette ville ne lui avait pas 
paru assez considérable, il en demanda et il en obtint une plus 
grande. Il sut ensuite si bien faire qu’il parvint.à obtenir l'é- 
vêché de Constantinople. L'histoire que 16. vais raconter, le 
fera mieux connaître. Eusèbe intercéda pour Arius auprès 
d'Alexandre, dans plusieurs lettres. Son protégé ne fut pas 


recu dans l'Église; Alexandre assembla au contraire son: 


clergé, les presbyters et les diacres, et il fit connaître ἃ toute 
l'Église les perturbateurs de l’église d'Alexandrie. Nous re- 
marquons dans cette lettre l'esprit d'Athanase, qui était alors 
diacre de l’église d'Alexandrie et secrétaire intime de l'évêque. 
Elle est signée par tous les presbyters et les diacres. 

Arius de son côté s'était assuré de Fappui de plusieurs 
évêques. Il écrivit à ceux qui avaient été ses condisciples et 
qui étaient ses amis. Il réussit aussi à gagner, par leur in- 
fluence, quelques hommes qui jouissaient d’une assez grande 
considération ; Eusébe de Césarée était de ce nombre: Alexan- 
dre, dans un écrit qui existe encore, fait cependant la re- 
marque qu'Arius n'a pu se- faire ses partisans sans devenir 


connaît cependant pas exactement les doctrines professées par Lucius. Quel- 
ques auteurs disent aussi qu’il avait adopté les opinions de Paul de Samo- 
sata, 


LIVRE 1, 175 


infidèle, sur plusieurs points, à ses principes. Il re leur 
exposa pas ses vues avec netteté. [paraît aussi qu’Arius a dé- 
figuré les opinions de ses adversaires. Alexandre ajoute qu’A- 
rius avait l'habitude de lire les lettres obtenues (de: cette ma- 
nière) de ses protecteurs, dans les assemblées de ses partisans; 
(ils formaient une paroisse particulière) pour les maintenir 
dans la fidélité envers lui, par l'influence de l'autorité des 
évêques qui approuvaient ses doctrines, et pour les empêcher 
de se repentir de ce qu'ils avaient fait‘. Arius se rendit lui- 
même en Palestine et il s'assura encore davantage de ses pro- 
tecteurs’et de ses partisans. De la Palestine , il se rendit à Ni- 
comédie, auprès de son ancien ami; il y écrivit sa Thalier. 
Eusèbe de Nicomédie gagna à Arius la bienveillance de Con- 
stantia, la sœur de l'empereur, qui devint le principal appui 
des Ariens; ce qui les consola un peu de ce que leurs nouvelles 
tentatives pour être reçus dans l’Église par Alexandre, avait 
échoué. Arius savait en général gagner les femmes pour lui. 
Epiphanius raconte que plusieurs centaines de vierges, qui s’é- 
taient vouées à Dieu, entrèrent dans le parti d’Arius.Cenombre 
me paraît cependant exagéré et Alexandre parle avec mépris 
du caractère des femmes qui s'étaient attachées au parti d’A- 
rius. Eusèbe de Nicomédie engagea plusieurs évêques, qui 
n'avaient voulu se joindre à aucun parti, à se déclarer ouver- 
tement pour Arius. C’est dans ce but qu'il écrivit à Pau!inus, 
évêque de Tyr, qu'il était singulièrement aflligé de le voir res- 
ier inactif, et qu’il considérait son silence comme une défaite 
pour eux (les Ariens). 

I! l'engagea à défendre par des écrits les doctrines d’Arius, 
surtout d’après les saintes Écritures. (Theodoret. L. I. ὁ. 6.) (Ils 
rejetaient la tradition). Le même Eusèbe, Eusèhe de Césarée 
et Patrophilus de Scythopolis convoquèrent même des synodes, 
dans lesquels ils déclarèrent qu’Arius était innocent οἱ l'auto- 


1 Theodoret. 1. I c. 4. οὐχ ὅπερ παρ ἧμιν πονήρως ἐδιδαξαν χαι διεπρα- 
ξαντο, ὡμολογουσιν αὐτοις. ἀλλα ἡ σιωπῇ ταυτα παραδιδοασι; À πελασμενοῖς 
λογοις και ἔγζραφοις σχίαζοντες ἀπατοσι. Xe τ. λ. 


176 VIE D'ATHANASE LE GRAND. 


risèrent à reprendre son ancienne position de curé d’une Église 
d'Alexandrie, de manière cependant que lui et les siens de- 
vaient prier leur évêque de les admettre de nouveau dans l'É- 
glise. (Soz. Z. I. c. 15.) 

On ne doit pas s'étonner qu’Arius ait eu tant de partisans et 
parmi eux des hommes influents; car, abstraction faite de ce 
qu'Arius ne s’expliquait pas à tous ouvertement sur ses doc- 
trines, il arrive souvent, dans des discussions de cette nature, 
que tous ne voient pas clairement ce dont il s'agit, et il arrive 
encore bien plus souvent que les rapports des points contestés 
et leur influence sur l’ensemble de la foï, ne sont pas du tout 
compris, ou bien qu’on ne les comprend que sous un seul point 
de vue. Il est cependant agréable de voir qu'il n’y a eu que 
bien peu d’évêques qui aient partagé les erreurs d’Arius ou 
qui se soient laissé tromper par lui. Alexandre reçut de tous les 
côtés des marques d'approbation pour sa conduite envers 
Arius; ce qui prouvait que sa manière de voir était conforme 
aux croyances de l'Église. (Theodoret. 1.1. c. 4.) 

Cependant des scènes scandaleuses eurent déjà lieu en 
Égypte, en Palestine et dans tout l'Orient. Théodorète s'écrie 
avec douleur : « ce n'étaient plus comme autrefois les païens 
qui combattaient les chrétiens; mais les chrétiens, membres 
d'un même corps, se combattaient les uns les autres! » (7. I. 
c. 6.) Ce n’était là cependant que le prélude de la grande mi- 
sère que les chrétiens devaient attirer sur eux. 

Avant d'aller plus loin dans l’histoire de l’Arianisme, nous 
allons apprendre à le mieux connaître. Le caractère de l’Aria- 
nisme, c’est la séparation de Dieu et du monde. Je crois pou- 
voir considérer le principe suivant, comme le principe dont 
tout le reste découle et auquel tout se rapporte : ἴα création ne 
pourrait supporter l'influence immédiate de Dieu; Dieu ne peut 
pas étre en contact immédiat avec ce qui est périssable et sa 
dignité en souffrirait *. Les Ariens admettaient donc un être 


‘ 
! Or. Il. 6. Ar. c. 24. pas: δὲ ὅμως περι τουτου; ὡς αρα θελων τὴν γενητὴν 
ATiGat φυσιν; ἐπειδὴ ἑωρα; μη δυγαμενην μετασχεῖν τῆς του πατρος ἀχρατου; 


LIVRE II. 177 


intermédiaire entre Dieu et le monde , qui devait concilier l'un 
avec l’autre. Voilà ce que le Fils de Dieu était pour eux. Par lui, 
Dieu créa d'abord le monde et le sauva ensuite. Mais quand ils 
disaient que Dieu créa le monde par son Fils, ils n’entendaient 
pas par là que celui-ci a possédé en lui la force créatrice. Ils ne 
reconnaissaient pas dans le Fils le véritable Logos de Dieu, la 
véritable sagesse divine et la véritable force créatrice. Ils le con- 
sidéraient plutôt comme un artiste, et ils disaient qu'il avait 
appris de Dieu comment il fallait créer. ( Athan. or. IT. c. Ar. 
c. 28.) Voici commentils s’exprimaient à cet égard : la création 
revient au Père, et les créatures reviennent au Fils ‘, Cela 
ne peut avoir aucune autre signification que celle-ci : le Père : 
est le véritable maître de l'univers, et il est le créateur des lois 
d’après lesquelles l’univers devait êtrê créé ; mais comme il ne 
pouvait pas présider lui-même à la création, sans l’anéantir 
par sa présence et par sa Majesté, que la créature n’aurait pu 
supporter , il fut remplacé par le Fils; celui-ci se chargea de 
la partie technique de la création, et il prit soin de la conser- 
vation des créatures. Le Fils recoit les idées du Père et il les 
met en exécution dans la création réelle. Le Fils de Dieu, 
selon les idées des Ariens, diffère donc du Demiourgos gnos- 
tique, et ces idées sont même entièrement d'accord avec quel- 
ques-unes des idées sur le Demiourgos. 

Si le monde a été créé par le Fils, il ἃ donc pu supporter sa 
présence pour pouvoir être créé par lui, et le Fils n’est donc 
pas de la substance du Père, il n’est pas véritable Dieu, puis- 
que, s’il l'était, il n'aurait pas pu se mettre en confact immé- 
diat avec ἴδ monde. ILest donc par sa nature semblable aux créa- 
tures, et il est lui-même une créature. La supériorité sur les 


χαι τὴς παρ᾽ αὐτου δημιουργίας, ποιεῖ nat χτιζει προότὼς μονος μόνον ἕνα. 
χαι κάλει TOUTOv υἱον χαι λογον, ἵνα TOUTOU μεσου γενομένου; οὕτως λυ!πῦν 
χαι τα παντα δι’ αὐτοῦ γενεσθαι δυνηθη" ταυτα où μονον εἰρηχασι, ἄλλα χα! 
γραψαι: τετολμηχασιν ὃ ᾿Βυσεῦιος τε χαι Ἄρειος χαι ὃ θυσας Ἀστεριος. 

! Or. IL. ο. 25. ἀλλὼς τε καὶ μειζον ἀτοπον τοις τουτο λεγουσιν ἀπᾶντα: 
διαίρουσι γὰρ τα χτισματα χαι τὴν δημιουργίαν. MAL TO μὲν τοῦ πατοῦς 
ἔργον; ταδὲ του υἵου διδοασιν ἐργα. ν 


8. 


178 VIE D'ATHANASE LE GRAND. 


autres créatures ne consiste donc que dans sa qualité de créateur 

S'il n’est pas de la substance de Dieu, ni d’une matière, qui 
ne pouvait pas exister avant lui, puisqu'elle a été créée par lui, 
il doit avoir été fait de rien. Créé pour créer le monde, il n’est 
pas véritable Dieu, il n'est pas de la substance de Dieu et il 
n'est pas éternel, puisque le véritable Dieu est seul éternel. 

L'existence du Fils n’est donc pas éternelle, maiselle a com- 
mencé avant celle du monde. N'étant pas véritable. Dieu, le 
Fils doit être d'une nature bornée et il ne connaît de Dieu que 
ce qu'il peut en connaître par sa nature, de même quenous ne 
reconnaissons Dieu que dans les bornes tracées à notre esprit. 
Il n’a donc de Dieu que le nom , il n’est Dieu que dans une autre ἡ 
signification que celle que ce mot a réellement; e’est un Dieu 
qui ἃ été créé. Personne n'étant exempt de tout changement, 
que celui qui est Dieu par sa nature, il ne serait pas impossible 
que le Fils cessât d’être bon. D’après une loi générale, tous les 
êtres, hormis le véritable Dieu, ne sont bons que par l’usage de 
la liberté. Aussi longtemps que le Fils fera un bon usage de sa 
liberté, il restera bon, mais il pourrait aussi perdre sa bontére- 
lative par un mauvais usage de la liberté. 1] est donc, par sa 
nature , soumis au changement. Sa liberté a dû êtremise à l'é- 
preuve comme celle de tous les êtres périssables. Le Sauveur 
supporta cette épreuve, lorsqu'il se fit homme. Dieu le désigna 
pour être le créateur de tous les autres êtres et ensuite leur 
Sauveur, parce qu’il prévoyait qu'il sortirait avec honneur de 
l'épreuve à laquelle il allait être soumis. La gloire du Fils est 
donc la récompense de ses mérites, etsa vie parmi les hommes 
fut son temps d'épreuves. 

Deux êtres périssables ne peuvent pas former une,seule et 
même personne, le Fils de Dieu est donc dans le Sauveur ce 
que la raison est dans l’homme. Il devait d’ailleurs obtenir la 
véritable vertu par l'usage desa liberté, par sa fidélité et par sa 
soumission dansles souffrances. Le Fils de Dieu a donc souffert 
comme Fils de Dieu". 


Ath. adv. Apollinar. 1. IT, c. 16. δια touta χαὶ θεὸν παθοντὰ λεγετε. 


LIVRE. II, 179 


Voilà quelle était la doctrine des Ariens sur le Fils de Dieu. 
Le Saint-Esprit étant devenu plus tard aussi un sujet de dis- 
cussion, on devait nécessairement lui assigner une position 
inférieure à celle du Fils, puisque c’est par le Fils qu'il a été en- 
voyé. Les Ariens adoraient néamoins le Père, le Fils et le Saint- 
Esprit. L’Arianisme introduisit donc réellement un poly- 
théisme , et nous pouvons appeler l’Arianisme une tentative de 
produire un christianisme hellénisé, pendant que les Néo-Pla- 
toniciens essayaient à la même époque d'établir un paganisme 
christianisé. 

Du reste ce n’est pas seulement pour les raisons que nous 
venons de développer, que l’Arianisme était opposé au Chris- 
tianisme, mais encore sous plus d’un rapport. Comment Arius 
pouvait-il parler de la grâce divine? Je ne parle pas de la grâce 
ainsi appelée par les Pélagiens, la disposition naturelle de 
l’homme, la doctrine et l'exemple de Jésus-Christ, mais je parle 
de l'influence intérieure et mystérieuse de la Divinité, par la- 
quelle Dieu touche les hommes, les transforme intérieurement 
et leur communique une vie véritablement divine. Les Ariens 
ne pouvaient pas admettre cette grâce, puisque, d’après leur 
doctrine, Dieu ne peut pas avoir des rapports immédiats avec 
les créatures. L’Arianisme est donc nécessairement aussi du 
Pélagianisme, avec lequel il est aussi d'accord quant à l’idée 
mecanique sur Dieu et sur le monde. La base du Christianisme 


ἀχολουθὼς εἄυτοις φθεγγομενοι μαλλον δε συμφῶνον τοῖς Λρειανοις. τουτο 
1αρ éxeuvor δογματιζουσι. Epiphan. hœr. 69, n° 49-50. August. de hæres, 
ὁ. 19. 7. eo autem quod Christum sine anima carnem accepisse arbitran- 
tur Ariani Ac. Mais Augustin s’est trompé quand il a cru que cette doctrine 
des Ariens était moins connue. Qu'on compare à Epiphanius, sur lequel il 
s'appuie, Theodoret. dialog. IT, où il en est question au commencement. 
Théodorète dit même dans le troisième dialogue : « Pourquoi les Ariens atta- 
chent-ils une si grande importance à la démonstration qui doit prouver que 
Jésus-Christ a eu un corps sans âme?» Il répond à cette question : « pour 
montrer qu'il n’a pas pu avoirpris naissance dans un être immuablepuisqu'ile 
eù des affections changeantes. » 11 paraît cependant d’après Afhanas. ep. στ. 
Adelph. que ce n’est que fort tard que les Ariens ont formulé clairement la 
doctrine que Jésus-Christ n’a eu qu'un corps humain, 


180 VIE D'ATHANASE LE GRAND. 


est d’ailleurs entièrement détruite par l'Arianisme, puisqué 
celui-ci enseigne que Jésus-Christ donne aux hommes un 
exemple qui leur montre de quelle manière ils peuvent mé- 
riter par eux-mêmes ce que Dieu leur donne. Cela est du reste 
d'accord avec le rejet de la grâce intérieure. Les Ariens niaient 
aussi la nécessité absolue de la venue de Jésus-Christ, et ils 
niaient également que Jésus-Christ seul puisse donner la véri- 
table connaissance de Dieu. Sur le passage : « le Fils seul 
connaît le Père, et ceux auxquels il le fait connaître; » 
(5. Jean 6, 46 et S. Maïth. 11, 27), Athanase dit : quoique 
Arius ne veuille pas admettre cela. Or. IL.c. Ar. c.22. Les Ariens 
étaientobligés de l'admettre, parce que le Fils, qui n’est qu'une 
créature à leurs yeux, connaît le Père, pour autant du moins 
que sa nature le lui permette; pourquoi donc chaque créature 
ne pourrait-elle pas connaître le Père sans l’intermédiaire du 
Fils, pour autant aussi que sa nature le lui permette? 

Il ne pouvait guère être question chez les Ariens d’un pro- 
fond abaissement de la nature humaine, tel que l'Église catho 
lique l'enseigne; l'homme n'étant jamais en rapport immédiat 
avec Dieu, ne pouvait pas être mis si loin de lui par sa propre 
culpabilité, et sa chute ne pouvait jamais être d’une bien grande 
importance. N'ayant jamais été dans une union intérieure οἱ 
essentielle avec Dieu, 'il ne pouvait pas désirer une union intime 
ei essentielle avec lui; l’enseignement et l'exemple d’un Sauveur 
extérieur étaient donc suffisants. C’est ainsi que tout dépend de 
leur idée première-sur Jésus-Christ, le mystérieux médiateur 
entre les créatures et Dieu, qu’ils ne connaissaient pas comme 
Dicu, et qu'ils considéraient cependant comme supérieur aux 
simples créatures ; tout le Christianisme prend une autre forme; 
dépourvu de force et de dignité, il devient une énigme de même 
que le Sauveur. Je π᾿ αἱ exposé tout cela que pour procurer, par 
un examen systématique des doctrines ariennes, une connais— 
sance plus approfondie de la nature de l’Arianisme, de la ma- 
aière dont le Christianisme y est envisagé, et des rapports 
mutuels des diverses parties de cette doctrine. Nous allons 
maintenant résumer d’une manière plus complète ce que les 


LIVRE IE. 181 


Ariens ont dit eux-mêmes, ainsi que les raisons bibliques οἱ 
dialectiques qu'ils ont fait valoir. Car, puisque Athanase réfute 
ces raisons, il faut que nous sachions positivement ce qu’il en 
a à réfuter. 

Athanase cite très-souvent des passages des écrits d’Arius. 
Je vais en traduire quelques-uns : « Dieu n'a pas toujours été 
Père, mais il fut un temps où Dieu était seul, et qu’il n'était 
pas encore Père. Il le devint plus tard. Le Fils n’a pas toujours 
existé. Puisque tout a été fait de rien, et puisque l'univers ne 50 
compose que de créatures et de choses créées, le Logos de Dieu 
a aussi été fait de rien, et il fut un temps où il n'existait pas 
encore. Il n'existait pas avant qu'il eût été créé, mais il cut 
aussi un commencement d'existence. Dieu était seul (dans l'o- 
rigine) et le Logos et la sagesse n'étaient pas encore; voulant 
plus tard créer, il créa un être auquel il donna le nom de Logos, 
de sagesse et de Fils, pour créer, par lui, tout le reste. I y ἃ 
deux sagesses : l’une est propre à Dieu et se trouve en lui; le 
Fils ἃ pris son existence de cette sagesse, et puisqu'il y parti 
cipe, il est aussi appelé sagesse et Logos, car la sagesse (le Fils) 
a été créée par la sagesse d’après la volonté du sage, c’est-à- 
dire de Dieu ; l’autre Logos est aussi en Dieu; puisqu'il y par- 
ticipe, il est aussi appelé la grâce de Dieu. » « Le Fils est par 
sa nature soumis au changement comme toutes les créatures ; 
par sa liberté, il reste bon aussi longtemps qu'il le veut. S'il le 
veut, il peut aussi changer comme nous, puisqu'il est changeant 
par sa nature. Dieu lui donna toute la gloire qu’il mérita plus 
tard sur la terre par sa vertu, parce qu'il prévoyait qu'il serait 
bon. Dieu le fit donc tel qu’il est par les œuvres qu'il pré- 
voyait. » Or... c. Ar. c. 

« Le Père est invisible au Fils, et celui-ci ne voit pas et ne 
connaît pas parfaitement le Père. Il reconnait ce qu'il voit et 
ce qu'il connaît en proportion de ses forces, de même que nous 
connaissons aussi le Père autant que nos facultés nous Le per- 
mettent. Le Fils ne connaît même pas sa propre nature. Ils sont 
complétement et infiniment dissemblables en substance et en 
gloire. Ils sont, de leur nature, distincts et, séparés. La sub 


182 VIE D'ATHANASE LE GRAND. 
stance du Père, du Fils et de l'Esprit, est essentiellement dif- 


férente. » (7. c.4.6. àcomparerep. encycl. n. 12.) Arius dit dans! 


d'autres endroits que le Fils est une-créature , mais qu'il n'est, 


pas comme les autres créatures. (Or. II. c. Ar. c. 19.) Cespas … 


sages suffisent parfaitement pour nous faire connaître la doc- 


trine d’Arius. Ils sont d’ailleurs d'accord avec tout ce que nous” 


savons encore d’Arius. 
Ce qu'Athanase raconte encore d’Arius dans son écrit sur 
les synodes, les déclarations d’Arius faites aux synodes (Socrat. 


. 1. c. 6.) devant lesquels il dut comparaître, les réfutations 


de ses adversaires, et toute l’histoire de ce qui lui arriva en— 
suite, confirment ce que nous venons de dire. 

Arius n’est cependant pas toujours resté conséquent, même 
au commencement de la propagation de ses doctrines: Il'y eut 
des circonstances, dont j'ai déjà parlé, où il se relâcha un peu 
de la sévérité de ses principes, et où il tomba dans les plus sin- 
gulières contradictions avec lui-même. C’est pour cette raison 
que nous allons encore faire quelques citations : Une lettre 
qu’Arius écrivit à Eusèbe de Nicomédie, s'exprime sous! plu— 
sieurs rapports autrement que les passages que nous ayons 
cités. Nous allons en donner le contenu, en omettant toutefois 
le préambule : « Je crois devoir t'instruire, à cause de l'amour 
cordial que tu as montré aux frères par amour de Dieu et du 
Seigneur Jésus-Christ, que l’évêque nous tracasse beaucoup, 
qu'il nous persécute et qu'il met tout en mouvement contre 
nous. Ïl nous a même chassés de la ville, comme si nous étions 
des hommes impies, parce que nous ne sommes pas d'accord 
avec lui quand il dit publiquement : » « Dieu est éternel, le 
Fils est éternel. Le Fils est en même temps le Père, Le Filsest 
avec Dieu sans avoir été créé ; il est créé éternellement, et il 
est créé sans avoir été créé”. Dieu n'existe avant le Filsnÿi dans 


? Theodoret. 1. I. c. 5. cuvôrapyet ἀγεννητος ὃ vios τῷ θέῳ; ἀειγεγνὴς ἐστι; 
ἀγεννητογενὴς ἔστιν. Alexandre ne s’est bien certaimement pas exprimé de 


cette manière. Il aurait dit ἀγενητογεννὴς au lieu de ἀγεννητογενῆς ; et συν-᾿ 


drapyer ἀγενήτως au lieu de συγύπαρχει ἀγεννήτως. Car abstraction faite de 


LIVRE I. 183 


l'idée, ni d'une seule minute. Le Fils est de Dieu même. » 
«Parce que ton frère Eusèbe de Césarée, (tous les évêques se 
nommaient frères) Théodore, Paulinus, Athanase (d’Anazarbe), 
Grégoire et Aétius ct tous ceux de l'Orient, disent que Dicu, 
l'Éternel, a été avant le Fils, ils ont été rejetés. Philogonius, 
Hellanius et Macarius, ces hérétiques ignorants, dont l'un dit 
que le Fils est un renvoi (ἐρογη, d'après : eructavit cor meun 
verbum bonum), l'autre une émanation, (προθολη), le troisième 
non créé comme Dieu, n’ont pas été rejetés. Je ne puis pas 
entendre ces impiétés, fussé-je même menacé de mille morts 
par les hérétiques. Mais moi, qu'est-ce que je pense et que 
j'enseigne, et qu'est-ce que j'ai pensé et enseigné? J'ai enseigné 
que le Fils n’est pas sans avoir été créé, qu’il n’est d'aucune 
manière une partie de l'éternel, et qu'il n’a été fait d'aucune 
matière, mais qu’il est Dieu parfait par la volonté du Père, et 
antérieur au monde, Fils unique, toujours le même, et qu'il 
n'était pas avant d’avoir été fait ou créé, ou appelé à l'existence, 


ce qu'il y aurait contradiction si quelqu'un qualifiait le même ètre de ἄειγεν- 
vas et de ἀγέννητος. Alexandre n'aurait pas dit que le Fils procède du 
Père. Car cela serait non-seulement contre toute analogie avec les Pères de 
l'Église, mais aussi contre l’explication des rapports du Fils avec le Père, don- 
née par Alexandre lui-même dans sa lettre circulaire adressée aux évêques et 
que nous trouvons, Theodoret. I. 1. e. 5, où le mot υἱοποιησις lui est même 
échappé. On ne peut donc pas s'empêcher de soupconner que c’est avec in 
tention qu'Arius a représenté la chose de cette manière. Les Ariens confon- 
daient constamment les mots γέννητος et γένητος, et ils ne faisaient aucune 
attention à la distinction établie entre ces mots par les Pères de l’Église. C'est 
ainsi qu Eusèbe de Nicomédie dit dans sa lettre à Paulinus, évêque de Tyr 
(Theodoret, 1. 1. ὁ. 6.) : to γαρ ex tou ἀγεννήτου ὕπαρχον, χτιστον ἐτι οὐχ av 
ein, ἐξ ἀρχὴς ἀγεννῆτον ὕπαρχον. Il croit donc que tout ce qui vient de celui 
qui n’est pas né, ne doit pas l'être non plus, et que le Fils ne le serait donc pas 
s'ilétait de la substance du Père. Arius dit aussi plusieurs fois dans sa lettre 
à Eusèebe de Nicomédie qu'il ne considère pas le Fils comme étant éternel. 
C'était là ce que disaient aussi ses adversaires et c’est, comme Athanase en a 
fait la remarque, un artifice des Ariens pour embrouiller la question. Quanä 
ces opinions contraires à la doctrine catholique furent une fois répandues, 
elles prirent de plus en plus de profondes racines, comme nous le remarque 
rons encore souvent. 


184 VIE D'ATHANASE LE GRAND. 


ou formé. Car il ne peut pas exister sans avoir été créé. Onme 
persécute parce que j'ai dit : le Fils a eu un commencement; 
mais Dieu est éternel; on me persécute parce que j'ai dit que le 
Fils a été fait de rien. Je l'ai dit, parce qu’il n'est ni une partie 
de Dieu, ni créé d’une matière qui ait existé avant lui. Voilà 
pourquoi je suis persécuté. Tu sais le reste.» Théodorète fait la 
remarque qu'Arius ἃ ici calomnié les évêques Philogonius 
d’Antiochie, Hellanius de Tripolis et Macarius de Jérusalem, 
puisque ceux-ci enseignaient que le Fils est éternel et consub- 
stantiel avec le Père. 

Arius dit ensuite, dans une lettre qu’il adressa à l’évêque 
Alexandre pour être recu dans l'Église lui et les siens : «notre 
croyance, que nous avons héritée de nos Pères, et que tu nous 
as enseignée, est celle-ci : nous reconnaissons un Dieu qui seul 
n’a pas été créé, qui est seul éternel et sans commencement, 
seul possesseur de l’immortalité, seul sage, seul bon, seul tout- 
puissant, seul juge de tous, qui prend seul soin de tous, qui 
dirige l'économie de l’univers, qui ne peut pas changer, qui ne 
se transforme jamais, qui est juste et bon, le Dieu de la loi, des 
prophètes et de la nouvelle alliance, qui a créé dans l'éternité 
son Fils par lequel il a fait le temps et tout ; qu’il a créé réelle- 
ment et non en apparence seulement , auquel il a donné l’exis- 
tence par sa volonté, qui est une créature non soumise au chan- 
gement et à la transformation (ὑποστησαντα τῷ ἰδίῳ βουληματι 
drpentoy zou ἀναλοιώτον χτίσμα τοῦ Osou θελειονὴ, mais qui ne res- 
semble à aucune des autres créatures; qui est créé, mais qui 
n’est pas semblable aux autres êtres créés. — Il fut créé par la 
volonté de Dieu avant le temps et avant le monde; il a reçu son 
existence ef sa vie du Père, et Dieu lui a donné la gloire en le 
créant, car le Père en lui donnant la domination sur tous ne 
s'est pas privé lui-même de ce qu’il possède primitivement dans 
sa nature, Le Père, l’origine de tout, a seul existé au commen- 
cement. Le Fils qui a été créé avant le temps par le Père et qui 
a commencé à exister avant le monde, n'était pas avant d'avoir 
été créé; mais il a bien été créé hors du temps et avant tout, etil 
fut seul avec le Père. Mais il n’est pas éternel, comme le Père, et 


LIVRE II. 185 


il n’est pas comme lui, sans avoir été créé. Il n’a pas une même 
existence avec le Père, sous certains rapports, comme disent 
quelques-uns, en admettant deux principes qui n’ont pas été 
créés. Dieu, l'unité et l'origine de tout, était avant tout; il 
était donc aussi avant le Fils. » Athanas. de Synod. c. 16. Dans 
cette profession de foi, une assertion détruit l’autre, et certaines 
choses sont à double entente; elle est d’ailleurs en contradiction 
avec ce qu’Arius a dit autre part. Pour ce qui est des choses à 
double entente, je ferai seulement la remarque que dans le 
texte grec, les mots τῷ ἰδίῳ βουλήματι peuvent être rapportés à 
Dieu:ils significraient alors : le Fils non soumis au changement 
par la volonté du Père, c. à. ἃ. par sa nature. Maïs ces mots 
peuvent aussi se rapporter au Fils, et ils signifieraient dans ce 
cas que le Fils est immuable par sa volonté, c. à. d. qu’il peut 
changer par sa substance, et qu’il ne le fait pas parce qu'il ne le 
veut pas. 

Athanase nous a conservé des extraits de plusieurs écrits 
d'Arius (de Synod. c. 17, 18) où nous pourrons voir quelle était 
la légèreté des jugements de ce dernier dans cette matière, et 
où la doctrine d’Arius est exposée dans toute sa nudité, comme 
dit Arius. Athanase d'Anazarbé écrivit à Alexandre, qu'il 
voulait réfuter par la parabole du pasteur qui quitte quatre- 
vingt-dix-neuf brebis pour en chercher une seule : « Pourquoi 
es-tu fàché contre les partisans d’Arius quand ils disent : le 
Fils de Dieu est une créature qui a été faite de rien, il est une 
des créatures? (ἐν των rayrwy;) car de même qu’on entend par 
les cent brebis toutes les brebis, le Fils est aussi une de toutes 
les créatures. Si ces cent ne sont pas des créatures, ni des choses 
qui ont été créées, ou bien s’il y en a encore d’autres que les 
cent, le Fils n’est pas une créature, il n’est pas une de toutes; 
mais si toutes les créatures sont désignées par le nombre cent, 
et s'il n'existe en dehors des cent que Dieu seul, qu'y a-t-il 
donc de déraisonnable, si les Ariens comptent le Fils parmi les 
cent, et s'ils disent que c'est une créature parmi toutes les 
créatures. » Ce partisan d’Arius voyait donc Dieu dans le pas- 
teur et les cent brebis étaient pour lui toutes les choses en 


186 VIE D'ATHANASE LE GRAND. 


dehors de Dieu, et parmi celles-ci était aussi le Fils de Dieu, 
comme une parmi toutes. 

Georgius, qui appartenait aussi à la secte des Ariens , avait 
été presbyter à l'église d'Alexandrie, et il fit ensuite connaître 
son nom d’une manière. peu honorable dans l’histoire des 


Ariens. Il écrivit d’Antioche à Alexandre : « Ne‘sois pas fâché 


contre les Ariens, parce qu’ils disent qu'il fut un temps où le 
Fils n'existait pas encore. Jésaias était aussi le. Fils d’Amos et 
Amos a existé avant Jésaias, et ce dernier n'a pas existé avant 
le premier; mais il est venu au monde plus tard que lui. » El 
disait aux autres Ariens : « Pourquoi en voulez-vous au père 
Alexandre (το rarra'AleËaydpw) parce qu'il dit.que le Fils est 
de la substance du Père? Vous aussi vous ne devriez avoir 
aucune répugnance de dire que le Fils est de la substance du 
Père, car l’Apôtre dit : tout est de Dieu, quoiqu'il soit. bien 
connu que tout a été fait de rien et que le Fils est une.créa- 
ture, qu'il est un des êtres créés; on peut cependant dire du 
Fils qu'il est de Dieu, comme tout est de Dieu.» C'est. de cette 
manière que cet homme, duquel Athanase dit dans un autre pas- 


sage, qu'il n’a jamais réfléchi mürement, et qu'ilétait.entière- : 


ment insignifiant (de synod. c. 37), cherchait à réunir deux 
partis qui étaient essentiellement et intérieurement opposés ! 
Un des partisans les plus remuants d’Arius, et en même 
temps un des plus superficiels et des plus légers, fut Astérius 
qui avait renié Jésus-Christ dans la persécution. Athanase ne 
l'appelle ordinairement que le sophiste (come χολυχεφαλος). 1] 
fut employé par Eusèbe de Nicomédie à voyager de. tous les 
côtés, pour recommander les doctrines d'Arius. I fut encore 


longtemps mêlé aux pourparlers qui eurent lieu à la suite des: 


discussions avec les Ariens ; ilcomposa desécrits pour.la défense 
de l’Arianisme, et il enfitlecture dansles villes. Il osæ avancer 
qu'il importe peu de dire que le Fils est une forcetde Dieu, 


puisque Joël avait dit la même chose des sauterelles et des'che- 
nilles !Il enseignait entreautres : Le Fils est un parmi tous, car. 


il est le premier des êtres créés-et une des natures raisonnables 
(εἷς των vonry φυσεων). De même que le soleil brille parmi les 


LIVRE IL. 187 


choses visibles, le Fils de Dieu est un des êtres raisonnables, il 
éclaire tous ceux qui se trouvent dans le monde raisonnable. 
— Le Père savait déjà, avant l'existence du Fils, comment il 
le créerait, car le médecin connaît aussi la médecine avant de 
guérir. Il fit le Fils par bienveillance et dans la plénitude de sa 
puissance. Puisque la volonté précède toujours l’action, il en ἃ 
été ainsi lors de la création da Fils. » Un Arien dit, dans un 
synode tenu par Alexandre, que le Fils pouvait changer comme 
satan. 

Il était nécessaire de parler de tout cela pour compléter l’his- 
toire de ce temps, et pour justifier l'Église et Athanase de n'a- 
voir eu aucune confiance dans les Ariens, de les avoir toujours 
jugés avec sévérité et de les avoir traités sans ménagement. La 
clémence eût été sans aucun effet sur des hommes aussi pervers 
et infectés d’une si forte pourriture intérieure; elle eût même 
été impardonnable. 

Dans ce que nous avons exposé jusqu'ici de l’Arianisme, nous 
n'avons encore découvert aucune raison puisée dans l'essence 
même du Christianisme, qui eût pu servir à combattre la 
croyance de l'Église catholique, et nous n’en découvrirons au- 
cune. Eusèbe de Nicomédie écrivit à Arius dans l’origine de ses 
hostilités contre l'Église : «Tes idées sont justes; prie Dieu que 
tous pensent ainsi, car chacun doit reconnaître que ce qui a été 
créé n'existait pas avant d’avoir été créé. Tout être créé doit 
avoir eu un commencement d'existence. (Afhanas. de synod. c. 
5.) C'est dans ce prétendu intérêt de la raison, qu’il combatiait 
la doctrine catholique, et qu’il engageait son ami de prier Dieu 
afin de faire partager à tous la même opinion! C'était bien la 
même chose que si quelque évêque, ou quelque membre de V’'É- 
glise voulait prier Dieu pour qu'il donne à tout ce monde l’in- 
telligence d’une proposition quelconque de géométrie, qui n’est 
dans aucun rapport avec l'intérêt de la religion et qui n’a d’in- 
térêt que pour la raison. Athanase a donc raison: de dire : 

« Ceux qui les appellent chrétiens se trompent singuliè- 
rement, car ils ne comprennent ni les saintes Écritures ni en 
général le Christianisme et La foi qu'il enseigne.» (Or. E. Ar.c.8.} 


188 VIE D'ATHANASE LE GRAND. 


Ceci se démontrera encore par les motifs suiv ants que les 
ariens donnèrent pour mieux appuyer leur doctrine. 

Dans la lettre déjà citée d’Arius et de ses partisans à Alexan- 
dre, ils renvoient au manichéisme la croyance d’une égalité 
de substance entre le Fils et le Père (Athan. de Syn., cap. 16). 
Comment faut-il comprendre ce reproche? Les manichéens, 
dans leur panthéisme, admettaient une âme universelle ( Je 
sum patibilem) qui, se trouvant dans tous les êtres vivants et 
bons, se dégage peu à peu de la matière dans laquelle elle est 
emprisonnée et cherche à se réunir à la partie elle-même qui 
n'est point emprisonnée {Jeswm impatibilem) et qui règne dans 
l'empire de la lumière. Or, ajoutent-ils, les catholiques ad- 
mettent aussi une divisibilité de la substance de Dieu, et une 
égalité entre la substance de Dieu qui a pris un corps humain 
et celle du Père qui ne l’a point pris. C’est du moins ainsi qu’il 
faut entendre le reproche des ariens. Mais ils ne remarquaient 
pas que les catholiques, par cette raison-là même, n'étaient 
point panthéistes, puisque, tout en admettant légalité des sub- 
stances entre le Père et le Fils, ils reconnaissaient une distinc- 
tion de personnes, ce qui leur enlevait toute ressemblance avec 
les manichéens. 

Ils combattaient encore l'éternité du Fils, par le mot même 
de Fils qui indiquait-un rapport de supériorité dans le Père. 
Si le Fils était co-éternelavec le Père, disent-ils, il faudrait 
plutôt le nommer Frère que Fils du Père (Or. I. contr. Ar., 
cap. 14). En conséquence, le langage constant de la Bible était 
déjà une présomption en leur faveur. D'ailleurs, ajoutaient-ils, 
celui qui engendre doit précéder celui qui est engendré. Il n'y 
en ἃ qu'un qui ne soit pas né, et par conséquent le Fils est 
né ; par la même raison, il y ἃ eu un temps où il n’était pas 
(1. 1. cap. 40). 

Si le Fils était en tout l’image du Père, il devrait aussi avoir 
un Fils, celui-ci encore un, et cela dans une succession sans 
äin (1. 1. cap. 21). Le Fils existe ou par la volonté du Père, ou 
sans sa volonté. Dans la première supposition, le Fils pourrait 
n'être pas, et alors il ne serait pas égal au Père; dans la se- 


LIVRE II. | 189 


conde, on impose au Père une contrainte et on le prive de sa 
liberté (Or. ELITE. cap. 62)”. | 

A côté de ces arguments contre l'Église catholique, que les 
ariens déduisaient seulement des idées de Père et de Fils 
(plusieurs autres arguments en faveur de leur doctrine sont 
contenus dans les passages de leurs écrits déjà cités), ils s’ap- 
puyaient encore sur une foule de passages de l'Écriture. C’est 
ainsi que, dans le verset « Il m’a créé au commencement de 
ses voies pour ses œuvres (Prov.8, 22), » ils voyaient la preuve 
que le Fils de Dieu avait eu un commencement et qu'il n'avait 
été fait que pour les créatures (Or. IT. cap. 44). Is tiraient 
encore la même conclusion de ce qu'il est appelé le premier-né 
de la création ; car, s’il était le premier-né de la créature, il faisait 
done partie de la création.Ils se croyaient aussi en droit d’atta- 
chef au Fils l’idée d’une créature par la raison que les hommes 
sont aussi appelés les fils de Dieu et qu'il est dit de Jésus-Christ 
qu'il était leur frère (Or. ET. contr. Ar., 59-63). Si le Sau- 
veur est ici comparé aux hommes, ailleurs il l’est aux anges 
(Hebr. 1, 4). Dans ce verset, il est dit positivement qu'il n’y 
a d'autre différence entre eux que le degré de perfection. D'ail- 
leurs dans ce passage on trouve le mot de yevouevos, fait, ce qui 
prouve clairement qu'il appartient aux créatures, et l’on doit 
comparer ce passage à celui des Actes des Apôtres, 2, 36 
(4. 1. e. 53). C’est du psaume 44, 7, que les ariens déduisaient 
la preuve que Jésus avait mérité sa haute dignité par suite de sa 
baute vertu. « Vous avez aimé la justice et haï l’iniquité, c’est à 
cause de cela, ὁ Dieu, que votre Dieu vous a oint d’une huile de 
joie d'une manière plus excellente que tous ceux qui y ont part 
avec vous.» Mais ils alléguaient surtout l'épitre aux Philippiens, 
2,6 à 11, et la particule do, « à cause de cela Dieu l’a élevé et lui 
a donné un nom. » L’éyæpicaro leur fournit l’occasion de dési- 
gner l'élévation de Jésus-Christ comme une χάρις , une grâce®. 


! Schleiermacher, au lieu cité plus bas, élève la même objection contre la 
doctrine catholique de la Trinité. 
“Εἰ διὰ τοῦτο ὕψωθη καὶ χάριν ἔλαθε καὶ διὰ τοῦτο κέχρισται, μισθον τὴς 


190 ‘ VIE D'ATHANASE LE GRAND. 


Or, puisque Jésus-Christ ἃ été élevé à cause de son obéis- 
sance, et qu'il est devenu quelque chose qu'il n'était pas 
auparavant, il doit être d’une nature susceptible de change- 
ment (Or.1. cap. 43, 46). 

Cette naissance de la divinité de Jésus-Christ est, selon eux, 
clairement indiquée en plusieurs autres endroits encore. Ainsi 
le Seigneur dit lui-même : «Toute puissance m'a été donnée.» 
(Matth. 28, 18.) « Le Père a donné tout pouvoir de juger au 
Fils. » (Jean, 5, 22.) Si son Fils avait été Dieu par sa nature, 
il aurait eu tout et n'aurait eu besoin de rien recevoir (Or. III. 
cap. 17, ὑπεροχὴ ἐστι του διδόντος παρα τον }xu6ayoyra; de Incar- 
nat. contr. ΑΥ., c. 1) ". Il faut donc que Jésus-Christ renonce 
à la qualité de bon et qu'il la laisse au Père seul ; qu'ilrenonce 
à l’omniscience et qu'il dise : Le Père seul sait le jour et 
l'heure; qu’il renonce aussi à la sainteté de la nature en re- 
marquant «que mon Père a sanctifé et envoyé dans lemonde.» 
(Jean, 10,36.) D'ailieurs il n’a point droit à la toute-puis- 
sance, puisqu'il chasse les démons par l’esprit de Dieu et non 
pas par sa propre force (Matth. 12, 28), et il attribue lui- 
même au Père sa résurrection (Or. I. c. Ar. c. #7; de Incar- 
nat. c. Ar., c. 1). Qu'il rende au Père tout ce qu'il possède en 
supériorité et en puissance d'esprit (1 Cor. 15, 28), et qu'il se 
soumette afin que Dieu soit tout en tous. Dans 5. Jean, 17, 3, 
il est dit positivement que le Père est le seul vrai Dieu. 

Enfin ils invoquaient le passage de saint Luc, 2,52, où il 
est dit que Jésus croissait en âge et en sagesse ; les paroles. de 
Jésus-Christ : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'avez-vous 
abandonné ( Matth. 27, 48)? »—« S'il est possible que ce ca- 
lice s'éloigne de moi { Watth. 26, 39); » et en tiraient, sans le 


προαιρεσεως ἐλαῦε. ΤΙροατρεσι Sempabac, τρεπτὴς πάντως ἔστι φυσεῶς. Τουτο 
οὐ povoy εἰπειν, ἀλλα. χαὶ γραψαι τετολμηχασιν Εὐσεθιος τε χαὶ Ἄρειος. κ. 
τ. À. C’est pourquoi ils appellent son élévation ἀθλον της ἀρετης. 

1 Pactyag εἰ ravra rapeDoBn, παντα λεγοντες τὴν χυριοτητα τὴς χτισεῶς, 
ἦν. ποτε ὃ τε οὐχ εἶχεν αὐτα * εἰδὲ οὐχ εἶχεν, οὐχ ἐστι ἐκ TOU πατρος εἰ γαρ ἦν; 
εἶχεν ἀν αὐτα der ἐξ αὐτου ὦν, χα: χρειαν οὐκ εἰχε του λαύειν αὐτα (Ath. 


fol. 105). 


LIVRE II. 191 


savoir, des conclusions qui allaient plus loin encore que leur 
propre système. Ils disaient, en effet : Comment est-il possible 
que ce soit Rà le Logos de Dieu par qui tout a été fait? Du 
reste, ils avaient seulement l'intention de dire : Comment, 
celui qui dit: Mon Dieu, pourquoi m’avez-vous abandonné? 
peut-il être égal à Dieu par sa substance (Or. 11]. c. 17)? 
Toutefois cette conclusion était aussi en contradiction avec 
d'autres assertions d'eux; que nous retrouvons encore, et 
entre autres avec l'unité de volonté qu’ils reconnaissaient entre 
le Fils et le Père. Du reste, il faut nécessairement qu'ils aient 
appliqué à la partie divine, en Jésus-Christ, l'augmentation 
de sagesse, puisqu'ils n’admettent pas en lui, à côté de cette 
partie divine, une âme intelligente; mais il y a toujours de 
l’inconséquence de leur part à accorder à Jésus-Christ une 
préexistence au monde, et à le reconnaître pour celui par qui 
tout a été fait, et pourtant à le faire croître en sagesse dans un 
corps bumain ! Il n’en serait pas de même 5115 disaient que, 
pendant son séjour sur la terre, il a acquis de la vertu; car, 
d'après eux, Jésus-Christ devait subir un temps d’épreuve 
pendant lequel il devait se raffermir dans la vertu. A la vérité, 
l'augmentation en sagesse et en vertu est intimement liée, et, 
quand on admet l’une des deux dans une personne, il est diffi- 
cile de ne pas lui accorder aussi l’autre. Mais, faire augmenter 
en sagesse comme homme celui qui ἃ créé tous les hommes, 
est aussi une idée par trop étrange, et il aurait mieux valu re- 
noncer à l’acroissement en vertu plutôt que d’en venir là. Mais 
c’est ce qu'ils ne pouvaient pas faire, à moins de renverser 
toutes leurs assertions. Nous voyons déjà par là que le système 
tout entier ne supporte pas l'examen de la raison. Nous convien- 
drons, si l'on veut, que quelques ariens aient pu individuelle- 
ment soutenir cette idée, mais non pas précisément Arius et 
Eusèbe de Nicomédie; car Athanase , en le reprochant généra- 
lement aux ariens, ne les nomme pas : en attendant, comme il 
est incontestable que ce résultat découlait du système, tout ce 
qu'Arius personnellement gagnera à l'exception, c'est de n’a- 
voir pas poussé l’inconséquence aussi loin qu'il l'aurait dû faire. 


192 VIE D'ATHANASE LE GRAND. 


Quant aux passages que les catholiques avaient toujours 
cités pour prouver la vraie divinité de Jésus-Christ, comme, 
par exemple, ceux où Jésus-Christ est appelé le Logos de Dieu, 
la sagesse et la force de Dieu, ils les expliquaient, ou du moins 
Astérius , qui avait été prié par Eusèbe de Nicomédie d'écrire 
pour la secte, en disant que saint Paul (1 Cor. I, 24) n’appelle 
pas Jésus-Christ la sagesse et la force de Dieu, mais sagesse et 
force de Dieu , sans article. ἢ] n’était donc pas la sagesse abso- 
lue. La sagesse et la force du Père sont, à la vérité, éternelles, 
mais non pas celles du Fils, de l'unique; celui-ci n’est qu'une 
des espèces de forces et'de sagesses que Dieu a créées. C’est 
ainsi que les sauterelles ( Joël, 2, 25) ne s'appellent pas seu- 
lement une force, mais une grande force de Dieu, et le roi 
David, dans plusieurs psaumes, invite, non-seulement les an- 
ges, mais encore les forces à louer Dieu (Or. II. c. Ar., 37). 
De même, il y ἃ aussi plusieurs verbes de Dieu (ya); un 
d'entre eux est le Fils; il est donc appelé logos et sagesse de 
Dieu , sans l'être absolument. Ceci est tiré d’un passage de la 
Thalie d’Arius, cité par Athanase ( de decret. Nic. ὁ. 16) ‘. C'est 
aussi de la même manière qu’Arius interprétait le commence- 
ment de l’évangile de saint Jean ( de sentent. Dionys., 6. 23) *. 

Enfin, les passages dans lesquels il est parlé de l'identité du 
Fils et du Père, ne se rapportaient, selon eux, qu’à l’identité 
de volonté; et celui de saint Jean (14, 10), où Jésus-Christ dit 
qu'il est dans le Père, et le Père en lui, signifiait, à leur avis, 
en partie, cette même identité de volonté, et, en partie, la 
présence de Dieu dans tous les êtres, mais en particulier dans 
ceux qui sont intelligents; car ils disaient : « Ce que le Père 


1 Ἔχεινο povoy ἔχουσιν ὑπολειπόμενον, ὃ χα: ἐν ἀσματιοις Apetoç xat ἐν 
τῇ ἑαυτου Θαλεια ὡς ἐπαπορων μυθολογει" πολλους λαλει ὃ ὅεος λογους " ποῖον 
ἄρα λεγομεν υἱον χαι μονογενὴ του πατρος: --- ἐπειδὴ δὲ τονθορυζοντες λε- 
Ἴουσιν ὀνοματα εἶναι του viou ; λογος και σοφια; 4. τ. À. 

2 Ὥς ἀρα ὃ λογος οὐχ ἐστιν ἰδιος Tou πατρος, ἀλλ᾽ ἀλλος μεν ἐστι ὃ ἐν τῳ 
Jew λογος, οὗτος δὲ ὃ χυριος ἕενος μὲν χαι ἄλλοτριος ἐστι τὴς του πατρος 
οὐσιας" χατ᾽ ἐπινοιαν δὲ μονον λεγεται λογος. χαι οὐχ ἐστι μὲν χατα φυσιν 
χα! ἀληθινος του Jeov υἱος χατα ϑεσινδε λέγεται! χαι οὗτος υἷος; ὡς χτισμα. 


TS mm mi ἀπ πὰ σις à mou 


LIVRE 11, ἶ | 193 


veut, le Fils le veut aussi. Il n’est opposé au Père, ni dans ses 
jugements, ni dans ses pensées ; mais il est d'accord en toutes 
choses avec le Père : le Fils partage les mêmes doctrines et les 
mêmes intentions que le Père : c'est en cela que consiste leur 
identité (Or. LIL, c. 3).» — «Comment le Père, qui est plus 
grand que le Fils, peut-il être dans le Fils, qui est plus petit 
que lui ? Celui-ci ne pourrait pas le contenir. Pourquoi s’éton- 
nerait-on d’après cela que le Fils fût dans le Père, puisqu'il est 
écrit aussi de nous, que nous vivons, que nous mourons ef que 
nous sommes en lui? Il est évident que, s’il a dit qu'il est dans 
le Père, et le Père en lui, c’est parce que lui-même ne regar- 
dait pas la doctrine qu’il enseignait comme la sienne, mais 
comme la force du Père, qui la lui avait donnée (Or. LIT. cont. 
Ar., ὁ. 1, 2)". «C'est ainsi qu'Astérius expliquait ces passages, 
et c'est done bien certainement sans fondement que Philo— 
storgue dit que cet Astérius a été le fondateur du semi-aria-— 
nisme; car on voit qu'il écrivait très-parfaitement selon le 
cœur d’Arius lui-même, et ce dernier prit en quelque sorte 
des lecons d’Astérius, dont il adopta quelques-unes des asser- 
tions (μεταγραψας dedums τοις dois), ainsi qu'Athanase l’apprend 
(de decretis Nic. c. 8). 

Tels furent donc les enseignements des ariens, tels furent les 
arguments sur lesquels ils les appuyaient. Mais il faut appro- 
fondir leur système pour reconnaître, comme le dit Athanase, 
que leur doctrine était plus amère que la mort. Comparons 
donc maintenant en peu de mots la doctrine des Pères de 
l'Église, des trois premiers siècles, avec celle des ariens. Les 
points de comparaison se présentent d'eux-mêmes, et c’est pré- 
cisément pour pouvoir les représenter facilement à côté les 
uns des autres que j’ai exposé la doctrine de l'Église antérieure 
au siècle de Nicée. On verra aussi à présent pourquoi je me 


! Ἤπως ὅλως δυναται 6 πατὴρ μειζὼν dv, ἐν τῷ viw ἐλαττον:! ὀντι χωρεῖν : 
ἢ τι ϑαυμαστον; εἰ ὃ υἷος ἐν τῷ πατρι ὅπουγε χαι περι ἥμων γεγραπται; ἐν 
αὐτῷ γαρ ζωμεν; χαι χιίνουμεθα καὶ ἐσμεν --οεὐδηλον yap, ὅτι δια TOUTO 
εἰρηχεν, ἑαυτὸν μὴν ἐν τῷ πατρ!, ἐν ἑαυτῳ δὲ παλιν τον πατερα, ÊTEL MATE τον λο- 
γὸν ὃν διεξηρχετο, ἑαυτου φησιν εἶναι; ἀλλα του πατρος δεδώχοτος τὴν δυναμιν: 
ATHAN. -- TL 9 


192 VIE D’ATHANASE LE GRAND. 


suis occupé encore de la doctrine de la rédemption. Si nous 
placons en regard avec elle la théorie de la rédemption, telle 
qu'elle était développée par les ariens, nous reconnaîtrons 
toute la différence qui sépare la doctrine arienne et celle de 
l'Église avant le concile de Nicée, sous Le rapport de la divinité 
de Jésus-Christ. 

Quiconque ἃ observé, même légèrement , la manière dont 
l'esprit chrétien s'exprime, a dû reconnaître sans peine que la 
manière de voir des ariens est diamétralement opposée à la 
doctrine de l'Église avant le concile de Nicée. Nous ne pouvons 
pas nous figurer qu'il eût jamais été possible à un arien d'écrire 
une épître semblable à celle de saint Clément de Rome, de 
saint Ignace ou de l’auteur de l’épitre attribuée à Barnabé ; ni 
qu'un arien püt louer Jésus-Christ du fond de son cœur, 
comme Polycarpe. Un arien ne peut pas parler de la justifica- 
tion par la foi en Jésus-Christ, comme saint Clément, à moins 
de dépouiller ces mots de toute véritable signification, de toute 
force et de tout sens. L’arien ne connaissait d'autre mérite que 
celui de la vertu propre et de l’usage de la liberté; le Sauveur 
est pour lui un modèle de la manière dont on peut, par son 
propre mérite, devenir une espèce de dieu. Est-ce ainsi qu'au- 
rait pu parler un disciple de Jésus-Christ, pour qui « sa sain- 
teté propre, » comme dit saint Clément, n’était qu'une folie? 
Jésus-Christ aurait été pour lui le modèle des Chrétiens , et 
ceux-ci devaient faire le contraire de leur maître! Car si une 
créature avait pu, par ses:mérites, devenir divine, pourquoi 
toutes ne le pourraient-elles pas? Nous serions donc justifiés 
devant Dieu en une créature qui est juste par elle-même, c'est- 
à-dire qui s’est rendue peu à peu agréable à Dieu? Celui qui 
peut concilier de pareilles idées, peut croire que saint Clément 
était le soutien des ariens. Comment un arien pouvaït-il dire . 
encore, comme saint Clément, que, par Jésus-Christ, « nous 
goûtons de la science immortelle du Père, que nous sommes 
élevés à sa merveilleuse lumière, » puisqu'il ne croyait pas que 
le Sauveur lui-même connüt le Père, et se-trouvât au sein de 
sa merveilleuse lumière ? : 


LIVRE II. 195 


L'épitre de Barnabé n'est pas moins opposée aux idées 
ariennes. Mais Barnabé dit, en outre, que personne n'aurait 
pu contempler le Fils s’il n'avait pas paru dans la chair. Mais 
le Christ des ariens, notre frère naturel, créature semblable à 
nous, fils de Dieu comme nous, pouvait bien se montrer comme 
il était; 1] pouvait se faire voir dans toute sa nudité, et son 
aspect n'aurait fait mourir personne. Lui, qui, dans toute sa 
personne, croissait et augmentait en sagesse, de qui la gloire 
n'a réellement commencé que lorsqu'il a cessé de séjourner sur 
la terre, celui-là n'avait pas besoin de cacher sa gloire sous la 
chair, de peur que les hommes ne mourussent en le voyant. 
« Tout est en lui, tout se rapporte à lui, » dit Barnabé; mais 
les ariens disaient que Jésus-Christ lui-même est un Dieu 
comme toutes les créatures. Dans l’épître de Barnabé, le Fils 
de Dieu est son vrai Fils; chez les ariens, c’est un fils comme 
nous le sommes. Jésus-Christ, d’après l’épître de Barnabé, est 
le Dieu de l’ancien Testament, le Seigneur des ariens, qui ἃ 
donné la loi à Moïse; chez les ariens, on ne trouve pas la 
moindre trace de cela; ils devaient même le nier, et ils le 
nièrent. 

Les ariens n’auraient-ils pas regardé comme un blasphème 
de dire, comme Polycarpe, que gloire est due dans toute l'é- 
ternité au Père , avec Jésus-Christ et le Saint-Esprit ; à Jésus- 
Christ, le Grand-Prêtre éternel? Et saint Ignace, qui dit, en 
parlant de Jésus-Christ : « Notre Dieu » à Seos ἡμων! Un Dieu 
qui est né (κατὰ Secw) ne saurait être « notre Dieu. » Il met 
en lui son espérance, toute sa confiance; « notre vie est Jésus- 
Christ,» — « notre inséparable vie.» Non, il n’y ἃ point 
d'arien qui püt parler ainsi, point d’arien pour qui Jésus-Christ 
lui-même est sorti du néant. Il est le Logos éternel du Père 
(ἀΐδιος λογοςὴ ; ce qui, aux yeux de Barnabé, est absolument 
synonyme de « Fils » : car, dans le passage en question, ce 
mot sert même à expliquer l'autre. Mais c'est précisément [à 
ce que niaient les ariens. Toute personne pour qui un écrit 
n'est pas un assemblage de phrases dépourvues de sens, mais 
qui voit et.qui comprend l'esprit qui y domine, trouvera ce que 


106 VIE D'ATHANASE LE GRAND. 


nous venons de dire suffisant pour se couvaincre qu'une diffé- 
rence carastéristique, impossible à méconnaître, existe entre 
ks ouvrages des Pères apostoliques et les sentiments des 
ariens. 

Chez les écrivains suivants , il n’est pas même nécessaire de 
se pénétrer de l'esprit de leurs ouvrages, la différence est ex- 
primée dans les termes les plus clairs. Toutefois, si l’on désire 
porter un jugement bien motivé, il est à désirer que l’on entre 
dans l'esprit intérieur de ces écrits, et de la manière dont l’en- 
semble du christianisme, dans l'œuvre de la rédemption, y est 
envisagé. Quant à ce qui regarde la distinction entre le λογος 
ἐνδιαθετος el πρόφορικος, j'ai fait voir comment la tendance des 
Pères à conserver l'unité de Dieu, quoique le Fils füt une 
personne différente, y avait donné lieu, mais qu’une certaine 
obscurité avait été causée par le vague de l'expression. Or, 
chez les ariens, ce n’est pas faute de savoir manier la langue, 
mais avec pleine connaissance de cause qu’il est dit que le 
Fiis est né dans le temps. Je ne tarderai pas à faire remarquer 
encore une différence bien réelle entre le λόγος tpopopns et le 
ἦν ποτε, ὅτε οὐκ nv, des ariens. Saint Irénée, saint Clément 
d'Alexandrie, Origène, les deux Denys, de Rome et d’Alexan- 
drie, ont parlé de l'éternité d’une manière si claire et si abso- 
lue, qu’il est impossible, en ce qui les regarde, de conserver 
le moindre doute sur ce sujet. 

Le λογος προφόρικος est absolument la même chose que le 
loyo: ἐνδιαθετος ; avec cette seule différence que l’un se rapporte 
à Dicu seul, et que l’autre se rapporte en même temps au 
monde. Or, celui qui avait cette idée, disait par là : le Logos 
est de la substance du Père; le Fils est, d’après les Pères de 
l'Église, lesquels, 5115 n’ont pas exprimé clairement cette dis- 
tüinction, l'ont du moins sous-entendue, la sagesse qui est en 
Dieu , et non pas seulement la sagesse de Dieu ; les ariens disent, 
au contraire, que le Fils a été créé du néant. C'est en cela que 
l'on voit bien quelle différence il y a entre les Pères antérieurs 
au concile de Nicée, quand il leur arrivait parfois de dire que 
le Fils était un roue, et les ariens, quand ils soutenaient la 


LIVRE IL 197 


même chose. Le même mot exprime chez eux des idées tout op- 
posées. Quand, d'après cela, on dit que le ἦν ποτε, ὅτε οὐχ ἦν 
des ariens est la même chose que ce que Tertullien exprime par 
la phrase : « Au commencement Dieu était seul !, » on oublie 
complètement que cette formule arienne a tout à fait le même 
sens que celle-ci : Ἔξ οὐχ ὀντων ἐστι. Tertullien enseignait, au 
contraire, que le Fils était de la substance du Père. Si, chez 
Tertullien, le Fils est de la substance du Père, chez Origène, 
il est engendré de toute éternité. Ici il y à une unHé de sub- 
Stance qui, chez les ariens, n'existe que dans la volonté seule. 
C'est pourquoi les Pères de l'Église disent que le Fils est fils 
χυρίως, γνησιος et dos; chez les ariens, il ne l’est que χατὰ 
ϑεσιν, κατ᾽ ἐπινοιαν. Chez saint Irénée, le Fils est vrai Dieu 
(Ses ἀληθως) ; chez Origène naturd Deus ; comme il l’est aussi 
chez Tertullien , chez Deays et d’autres. Chez les ariens ,il l'est 
devenu, c’est-à-dire dans un sens figuré. Origène et Irénée ont 
dit que nous devenions fils de Dieu par notre participation à 
la divinité du Fils. Les ariens soutenaient que le fils de Dieu 
n'est fils que comme nous. Ceux-Ià enseignaient une union in— 
térieure des hommes avec Dieu en Jésus-Christ; ceux-ci une 
séparation totale; et, loin d'être de nouveau véritablement 
unis avec Dieu par Jésus-Christ, il n’est pas même possible, 
d’après la doctrine arienne, que nous le soyons. D'après eux, 
Jésus-Christ nous sépare de Dieu, et par conséquent il n'est 
pas Dieu lui-même. Dans la croyance d'frénée, d'Origène et 
d’autres, il nous unit de nouveau avec Dieu, et il est par 
conséquent Dieu lui-même; c'est là une différence essentielle. 
Justin dit : Le Fils a la sagesse par lui-même; et, étant la sa- 
gesse, il n'a pas besoin d'apprendre et de se perfectionner. 
Chez les autres, on rencontre à chaque instant les expressions 
αὐτολογος, αὐτοσοφια, αὐτοδικαιοσυνὴ, etc. Les aricns disaient, 
au contraire, que le Fils est une des forces, un des verbes 
prononcés par le Père, qu’il est devenu sage, juste, bon. En 
conséquence, chez les Pères antérieurs au concile de Nicée, 


! Schleiermacher, 1. c, Ρ. 318. 


198 VIE D'ATHANASE LE GRAND. 


le Fils est nécessairement immuable; chez les ariens, il est 
susceptible de changement. 


IL serait facile d'indiquer les différences qui existent sur 
. tous les points entre les ariens et les Pères des trois premiers 
_siècles de l'Église. On pourrait prouver, de chaque Père en 

particulier, qu'il est diamétralement opposé aux ariens. C’est 
avec intention que j'ai dit diamétralement opposé. Enfin, on 


! Cela se prouve notamment d'Oigène. Chez lui, l'humanité de Jésus- 
Christ est médiatrice, son âme, qui préexistait, et non pas la-partie divine en 
Jui, déjà immortelle (voy. 1. IV, dans l'£p. ad Rom., fol. 514. Tom. IP, ed 
Rue). Puis, Origène admet une communion véritable, affective de l'homme 
avec la divinité, et, en cela, il est opposé au principe fondamental des 
ariens, duquel tout le reste découle et dépend (de princip., L. }, 6. 2). Una cum 
filio suo inhabitans, secundum quod dictum est; οφο δὲ Pater wentemus et 
mansionem apud eum faciemus (c. 6.); tunc sunt in beatiludine cum de 
sanctilate ac sapientia et de ipsa divinitate participant. Qrigène aurait été 
obligé de rejeter cela pour devenir arien. Indépendamment de cela, le Fils 
est, chez Origène, essentiellement différent de ce qu'il est chez les ariens. Or, 
si Schleiermacher (Z c.,p. 352) pense que la distribution tout entière du 
livre des Principes prouve que le Fils est placé entre le Pére.et les autres 
forces spirituelles et vivantes, attendu que « presque immédiatement après 
la Trinité, 1l est traité des natures intellectuelles et, en particulier, des plus 
sublimes, » il faut remarquer qu'Origène ne met aucune différence entre les 
êtres intellectuels, les anges et les âmes des hommes : car tous, dit-il, furent 
créés en même temps, et il n’y a que la différence de leur conduite morale 
qui a fait que les uns sont placés maintenant plus haut, les autres plus bas; 
que les uns sont des esprits sublimes, et les autres des âmes simples (I. II, 
c. 8 et 9). Il admettait la préexistence des âmes , et disait non-seulement que 
toutes sont égales, mais encore qu’elles ont toutes été créées en même temps. 
Or, comme il ne reconnaissait point de gradation entre les êtres créés, il ne 
pouvait pas non plus regarder le Fils comme celui qui fait le point de tran- 
sition entre Dieu et la créature la plus sublime: C’est: pourquoi le second 
article qui suit le Saint-Esprit (7. 1, c. 5) traite de rationalibus naturis, et 
que ce n'est que dans le huitième chapitre qu'il est question de angelis. On 
ne concoit pas non plus comment il peut y avoir aucune gradation entre le 
Créateur, tel que le Logos l'était véritablement aux yeux d'Origène, et les 
créatures. D’après Origène, dans ces passages, tous les esprits créés sont sus- 
ceptibles de changement, mais le Fils ne l'est pas par sa nature. Je ne puis 
comprendre quelle transition peut exister entre eux. Cela est aussi clairement 
exprimé dans Com. in Joh., vol. II, fol. 235, où il dit, par manière de compa- 


LIVRE II. 199 


voit maintenant très-clairement que l'on n’a pas tort de dire 
que c’est par le vice de l'expression, provenant de l'obscurité 
qui régnait encore dans les idées, que de légères différences se 
sont glissées d’elles-mémes dans les écrits des Pères, mais qui 
n’autorisent nullement à leur attribuer aucune différence avec 
la croyance plus récente de l'Église. Mais les ariens rendirent 
à l'Église le service de mettre un terme à cette obscurité, dans 
la pensée et dans l'expression ; car le concile de Nicée exprime 
la croyance primitive de l’Église dans [65 termes les plus précis 
et les idées les plus nettes. Dans [6 livre suivant, je rendrai 
compte des circonstances qui donnèrent lieu au concile de - 
Nicée , et de la manière dont Athanase le défendit. 


raison (οὐ cvyxprcer), que le. Fils vaut mieux que toutes les natures créées. 
Enfin, ce qui me paraît aussi le plus extraordinaire, est que Schleiermacher 
ait pu ne pas comprendre Orisène, quand il dit que le Fils, en qualité de 
Jcoç, est au Père, en qualité ἀ᾽ αὐτοθεος. comme les λογιχο! sont au Fils, qui 
est αὐτολογος. Le père Petau remarque aussi, à l’occasion de ce passage, 
stupor cum impietate certat (de Trinit., 1. 1, c. 4. n.5). Mais, dans ce pas- 
sage, il n’est question que de l’origine ; c’est-à-dire que de même que le Fils 
a son fondement dans le Père, les êtres intelligents ontle leur dans le Logos, 
sans que l’on ait oublié pour cela le mode différent de leur formation ; car le 
Logos a été engendré de la substance du Père, et les êtres intelligents ont été 
tirés du néant. Il ne saurait y avoir en cela de transition. * 


FIN DU LIVRE DEUXIÈME. 


LIVRE IIL 


Du concile de Nicée. — Sa défense par Athanase. 


Dans les mouvements auxquels les Ariens ont donné lieu, 
nous voyons agir, pour la première fois, en faveur de l'Église, 
une puissance qui jusqu'alors s'était livrée envers elle à une 
hostilité ouverte ou cachée. Celui qui gouverne toutes choses 
avait voulu que l’Église chrétienne, qu’il avait si spécialement 
fondée, füt plongée, pendant plus de trois siècles, par l'état 
au sein duquel elle était née, dans une terreur et dans des 
peines perpétuelles ; il fallait qu’elle apprît à vivre d’une vie 
qui lui fût particulière , et à prendre confiance en elle-même; 
il fallait que toutes les formes qui lui sont propres, se dévelop- 
passent en elle; qu’elle sût se mouvoir dans une libre et noble 
indépendance, et que dans sa séparation de l'État, elle offrit 
un témoignage éternel de sa dignité céleste, de son origine pu- 
rement divine, de la différence qui existe entre l'éternité et le 
temps, afin que celle-là ne [ἀξ plus jamais cachée et retenue 
dans l'esclavage par celui-ci. Cette opposition entre l'éternité 
et le temps, se représente dans la différence de l'opposition 
entre l'Église et l'État. Dans les siècles qui précédèrent le 
christianisme, Dieu et le monde, l'âme et le corps, et par con- 
séquent aussi l'État et l'Église étaient confondus l'un dans 
l’autre. Ce qui était spirituel et éternel n’était point reconnu 
dans sa liberté et dans sa priorité. Pour le reconnaître il fallut 
un combat acharné de trois siècles, et qui ne cessera jamais 
entièrement. 

Mais de même qu'entre l'éternité et le temps, entre l'esprit 


LIVRE ΠΙ. 90] 


et le corps, il n’y ἃ point d'opposition absolue, il n’y en a pas 
non plus entre l'État et l'Église. On peut même dire que ce qui 
est éternel se rélève dans ce qui est fini, ce qui est au-dessus 
des sens, dans ce qui est sensible, et que le premier devient 
la base du dernier. D’après cela, quand la puissance du nouvel 
esprit eut fait reconnaître sa dignité et son indépendance par 
une lutte de trois siècles, le but fut atteint et l'alliance dut im- 
médiatement se former. De même que la révélation générale 
de Dieu dans le monde et sa révélation spéciale dans le chris- 
tianisme ne se contredisent point , il n’y a pas non plus de con- 
tradiction entre la fondation directe de l’Église et la fondation 
indirecte de l'État, toutes deux faites par Dieu; loin de B, la 
première fait au contraire reconnaître la seconde, et démontre 
sa dignité : il n’y avait que l’apothéose de l'État et du monde 
qui avait eu lieu dans le paganisme qui devait cesser. La 
grande identité de l'État et de l'Église consiste dans ce que 
l'un et l’autre ont été établis par Dieu. Mais si l'établissement 
de l'Église chrétienne et la révélation spéciale de Dieu en elle 
ne doivent jamais être confondus avec la révélation générale 
de Dieu , afin que Dieu lui-même ne se perde pas de nouveau 
dans le monde, par la même raison l'indépendance de l'Église, 
la conscience qu'elle a été établie directement par Dieu, ne 
doit pas se perdre dans l'État, afin que de son côté celui-ci 
soit aussi toujours reconnu comme un établissement divin. 
L’apothéose de la nature finit par la rendre un objet de com- 
plète indifférence ; on la regarda comme l’œuvre du hasard , et 
l'on en abusa pour la satisfaction des plaisirs et des besoins 
sensuels ; il en fut ainsi à la fin de l’État, et cela pendant son 
apothéose même. Quand les empereurs romains se laissèrent 
mettre au rang des dieux, comme représentants de l'État, di- 
yvinisé lui-même, toutes les relations sociales furent détruites; 
chacun ne vit plus dans l'État que soi-même, et se servit 
de l'État pour sa fortune particulière. Les guerres civiles écla- 
tèrent; l'État perdit toute dignité, et ne fut plus aux yeux des 
peuples que le résultat d’une combinaison fortuite. Il faut donc 
que l'État respecte toujours la dignité indépendante de l'Église, 
ὃ. 


205 VIE D'ATHANASE LE GRAND. 


afin que sa propre dignité soit respectée. Ils doivent être tenus 
séparés, pour que chacun de cesétablissements puisse être libre 
et indépendant. Ce fut aussi de cette façon que Constantin, le 
premier empereur chrétien, avait composé leurs rapports; il 
abandonnna volontiers aux évêques le gouvernement intérieur 
de l'Église, et rejeta les demandes qui lui us (ns. de 
décider des affaires ecclésiastiques. Il n’ÿ a pas ndre 
doute que Constantin n'ait reconnu l'indépesln ἢ Église, 
du moins en théorie, quoiqu'il ne fût peut-être. pas dificile 
d'indiquer plusieurs de ses actes, où sa conduite se trouva en 
contradiction avec ses maximes, 

De même que les idées chrétiennes changèrent l'aspect σό-- 
néral du monde, elles s’introduisirent aussi dans l'État, et 
exercèrent leur influence sur le droit public et privé, et sur 
tout l’ensemble de l'existence et du bien de l'État. Par la même 
raison, les troubles de l'Église ne furent plus indifférents.à 
l'État, et l'Église à son tour fut affectée par les troublesiqui se 
manifestaient dans l'État. C’est pourquoi les dissensions qui 
s'élevaient à cette époque dans l’Église, ne purentpas rester 
cachées ou étrangères à l'empereur Constantin; etil.désira les 
voir se terminer d'une manière pacifique. Unwénérablevieil- 
lard de soixante-sept ans, qui était dévenu confesseur dans la 
persécution de Dioclétien , était renommé dans toute l'Église 
pour sa piété et sa sagesse, et jouissait en outre de toute la 
confiance de l'empereur; l’évêque Hosius, de Cordoue, en 
Espagne, fut chargé par Constantin de travailler: au rétablisse- 
ment de la paix. A la vérité Constantin ne savait pas précisé 
ment de quoi il s'agissait. Livré à l'influence des chefs du parti 
arien , il crut que le différend pouvait s’accommoder par des: 
moyens extérieurs. Il donna ordre aux deux partis.de se taire 
et de garder pour eux leurs opinions, disant que l’un des deux 
avait eu tort en soulevant une question à laquelle il n’était pas 
possible de répondre, οἱ l’autre en cherchant néanmoins à y 
répondre". Du reste, ajouta-il, les partis étant d'accord sur le 


! Socrat. I, 7. Ti Snrore—ÿz:s τινος ματαῖου ζητήματος μεροὺς ruv- 


LIVRE III. 203 


fond de la chose, ils devaient pouvoir se supporter mutuelle- 
ment dans une affaire si peu importante, si vaine, si nulle, et 
qui n’était qu'un sujet de simple spéculation ou de raisonne- 
ment’. S'ils y consentaient, ils soulageraient grandement-le 
cœur de l’empereur, pour qui rien n’était plus pénible que 
de voir les chrétiens désunis. D'ailleurs, ces discussions l’em— 
péchaient d'exécuter son projet de voyage en Syrie et en 
Égypte; car il ne voulait pas être témoin oculaire de choses 
qu'il lui était déjà si douloureux d’entendre rapporter. Ce fut 
là ce que Constantin écrivait l'an 324 à Alexandre ainsi qu’à 
Arius, qui habitait de nouveau Alexandrie. 

L'intention de l'empereur était louable. Mais c’eût été bien 
malheureux si réellement les chrétiens n’eussentpas pu faireune 
réponse claire à la question que leurs adversaires avaient sou- 
levée. D'ailleurs, cette question, bien loin d'offrir un intérêt 
purement secondaire et de nature à flatter seulement le goût 
de l'argumentation, touchait au contraire aux fondements de 
notre foi, à l'appui de notre espérance, et à la puissance de 
notre amour. Elle a , à la vérité, un côté dialectique et spécu- 
latif, comme toutes les parties de notre foi; mais il n'y en a 
point qui présente un intérêt aussi puissant pour le chrétien 
fidèle que celle de savoir si notre Sauveur est une créature ou 
Dieu. Arius pouvait se taire, s’il le voulait; mais les catho— 
liques ne le pouvaient pas , quand même ils l’auraient voulu. 
Car, pour me servir de la parole d’'Irénée, le bijou de la foi 
est confié à la garde de l'Église catholique, et elle doit, jusqu’à 
la fin du monde, l’étaler librement , ouvertement et courageu- 
sement dans toute sa pureté. Mais Arius n'avait pas plus 
d'envie de renfermer en lui-même son opinion, qu’Alexandre 


θανοιο --- οὐτε ἐρωταν ὑπερ τῶν τοιουτῶν ἐξ ἀρχὴς προφῆχον ἦν; οὗτε ἐρωτω- 
μενον ἀποχρινασθαι. 

1 Tag yap τοιαυτας ζητήσεις) ὅποσας οὐ νομὸυ τινος ἀναγχη προςταττεῖ, 
ἀλλ᾽ ἀνοφελους ἄργιας ἔρεσχελια προστιθησιν. εἴ και φυσίχὼως τινος γυμνα- 
σιας ἔνεχα γενοιτο; ὅμως ὀφειλομεν εἴσω τὴς διανοιας ἐγχλείειν ---ποσος γαρ 
ἔστιν ἐκαστος DOTE πραγματῶν οὕτω μεγαλῶν, χαὶ λιαν δυσχερῶν δυναμιὶν 
καὶ προς τὸ ἄχριθες συνιδεῖν, ἡ κατ᾽ ἀξιαν ἑρμηνευσαι. 


304 VIE D'ATHANASE LE GRAND, 


sa coyance ‘. Il en résulta que la mission d'Hosius, qui, sous 
d’autres rapports, ne demeura pas infructueuse à Alexandrie, 
fat sans résultat à cet égard. 

Constantin, voyant que la discussion s’étendait et devenaitde 
plus en plus sérieuse, résolut de convoquer un concile de tous les 
évêques de son empire, après avoir, comme on peut le penser, 
consulié les plus influents d’entre eux. Cette mesure semblait 
devoir étre d'autant plus utile, qu'il y avait encore d’autres 
points à régler. L'ancienne dispute au sujet de la célébration 
de la Pâques devait être décidée par l'Église tout entière; et 
dans l'Égypte même, il y avait encore quelques éléments de 
mésintelligence. Il est nécessaire de les faire connaître en peu 
de mots; car ils n’ont pas laissé que d’avoir une grande in- 
fluence sur l’histoire d’Athanase. Mélèce, évêque de Lycopolis, 
avait sacrifié aux idoles pendant la persécution de Dioclétien ; 
il avait été en conséquence destitué par un concile convoqué 
par Pierre, évêque d'Alexandrie. Mais, ne se soumettant pas 
à cette décision , il continua à conférer les ordres, et même à 
sacrer des évêques; il se forma ainsi un parti, y entraîna 
beaucoup de personnes, et parut même vouloir séparer une 
province entière du diocèse d'Alexandrie. Ce schisme se per- 
pétua sous les successeurs de Pierre, sous Achillas et Alexan- 
dre ; il s’étendit même, et le nouveau concile fut chargé d'y 
metire un terme. 

Il fut convoqué à Nicée, en Bithynie. Les évêques, au 
nombre d'environ 318, appartenaient pour la plupart à 
l'Orient ; car de l'Occident, il n’y assista que deux prêtres de 
l'Église romaine, Vincent et Vitus, qui représentaient le pape 
Sylvestre; Hosius de Cordoue, Cécilius de Carthage , et quel- 
ques autres. Athanase y vint avec son évêque Alexandre, et y 
fut le principal appui, non-seulement de cet évêque qui était 
personnellement en cause, mais encore de la foi de l'Église 
tout entière. Les évêques ariens s’y rendirent aussi, au nombre 


l Socrai. L. I, c. 8. Οὐτε vas Αλεξανδρος, οὐτε Apetog ὑπο τῶν γρ αφεντῶν 
ἐμαλασσωντο. 


LIVRE ΠΙ|. 205 


ÿ 
d'environ vingt-deux. Les plus marquants étaient Eusèbe de 
Nicomédie, Maris de Chalcédoine, Théognis de Nicée, Patro- 
phile de Scythopolis en Palestine, Second de Ptolémaïs, Théo- 
gnas de Marmarica, Paulin de Tyr, et Eusèbe de Césarée en 
Palestine; mais ce dernier ne doit pas être absolument compté 
parmi les ariens. 

Les évêques réunis formaient un très-respectable sénat de 
l'Église. On était encore à cette époque de simplicité où l’on 
choisissait en général pour évêques les hommes qui 5e distin- 
guaient par une foi vive, une science chrétienne et une vie 
sainte; ou bien ceux qui, dans les temps de persécutions, 
avaient acquis un mérile particulier comme martyrs ou comme 
saints, où bien enfin ceux qui, par l'extrême ardeur de leur 
foi, cas nécessairement très-rare, avaient opéré des miracles’. 

Théodoret nous l'apprend entre autres de Jacques, évêque 
d’Antioche en Mygdonie, qui se trouvait aussi à Nicée. Hosius 
de Cordoue était, comme je l'ai déjà dit, confesseur : l'évêque 
Paphonce, homme très-éclairé, avait eu un œil crevé dans la 
persécution. Constantin l'avait souvent appelé auprès de lui, 
pour baiser son œil malade. Eustathe d’Antioche, Paul, évêque 
de Néocésarée , sur l'Euphrate, étaient aussi devenus confes- 
seurs dans les persécutions, et portaient visiblement sur leur 
Corps la marque de leur fermeté, que Théodoret appelle les 
cicatrices de Jésus-Christ. En un mot, dit-il, on voyait là 
réunis une légion de martyrs. Beaucoup d’entre les évêques, 
et même le plus grand nombre, n’avaient pas reçu une éduca- 
tion savante; ainsi saint Spirydion, évêque de Trimithonte en 
Crète, avait été berger et resta berger étant évêque *; mais 
nous savons qu'il avait beaucoup lu l'Écriture-Sainte, qu'il 
était demeuré ferme dans la doctrine de l'Église et qu'il avait 
toujours mené une vie très-pieuse. Les ariens se moquèrent 


! Theodor. hist. L. I, c. 7. Ἦσαν Je xat’ ἐχεῖνον τὸν χρόνον. πολλοι μεν 
ἀποστολιχοις χαρισμασι διαπρεποντες. 

? δοοναί. ἴ. 1, ο. 12. Τοσαυτῃ τῷ ποίμενι προσὴν ὅσιοτης. ὡς καὶ ἀξιω- 
θηνα: αὐτὸν xa: ἀνθρώπων ποιμενα γενεσθαι. (805. ἰ. 1, ο. 11.) Ἔγενετο γα; 
οὗτος ἀγροικος — ἀλλ᾽ οὐ παρα TOUTO τα JE χείρων. 


206 VIE D'ATHANASE LE GRAND. 


souvent par la suite d’une semblable assemblée , et rien n’était 
plus naturel”. Leur Christ n’était point le Christ de la foi, mais 
la créature de leurs idées finies; c’est pourquoi ils ne conce- 
vaient pas que l’on püût connaître Jésus-Christ, si l’on n’était 
pas versé comme eux dans la dialectique. Mais les évêques de 
Nicée portaient le Sauveur dans leur cœur; ils savaient que, 
comme l'Église l'avait de tout temps enseigné, il était vrai 
Dieu , qu’il créait une seconde fois les hommes et qu’il se mon- 
trait vrai Dieu; il ne leur en fallait pas davantage. La foi est 
une grâce et une puissance de Dieu et non pas le produit de la 
sagesse humaine. 
Si l’on veut savoir comment, à l’époque du concile de Nicée, 
on était convaincu de la vérité chrétienne et comment l'on per- 
suadait la plupart des gentils, il faut lire ce que les anciens 
historiens de l'Église disent de la conversion d’un philosophe 
qui, avec plusieurs autres, était venu précisément alors à 
Nicée. Les uns cherchaient à connaître plus en détail la doc- 
trine chrétienne, les autres ne voulaient qu’embarrasser les 
chrétiens; et la réunion des évêques de Nicée leur paraissait 
une occasion favorable pour arriver à leur but. L'un d’eux se 
livrait à de pompeuses déclamations et se moquait des évêques. 
Un confesseur, tout à fait ignorant de la manière de raisonner 
des philosophes (τοιουτῶν ὃς σχινδαλμωὼν καὶ τερθριας ἄμοιρος ὧν), 
s’approcha de lui; sa hardiesse fit frémir tous les chrétiens 
présents, car ils craïgnaïent que cet homme pieux ne füt con- 
fondu. Mais il parla en ces termes : «Philosophe, écoute au 
nom de Jésus-Christ : Un Dieu est le créateur du ciel,et de la 
terre et de tout ce qui est visible et invisible. Il a fait tout cela 
par la puissance de sa parole et l’a affermi par la consécration 
de son Esprit-Saint. Or cette parole, que nous nommons le 
Fils de Dieu, a eu pitié de l’erreur des hommes et de leur vie 
animale; il est né d’une femme; il a vécu parmi les hommes et 


1 Socrat. 1.1, c. 8. Τους μεν ἐν Νικαια, ὡς ἀφειλεις χαι ἰδιωτας διεσυρε; 
dit-il, en parlant de Sabinus, Macédonien, qui avait recueilli les actes du 
Concile (voyez la remarque de Valois sur ce passage). 


LIVRE Ji. 207 


est mort pour eux. Mais il reviendra pour juger les œuvres des 
hommes. C’est là ce que nous croyons, sans aucune autre cir- 
constance. Ne prends donc pas une peine inutile pour combattre 
ce qui est une foi inébranlable, pour chercher des réfutations 
ou pour examiner comment cela ἃ pu se faire ou ne pas se faire. 
Mais, si fu crois, réponds. » Ce langage si plein de confiance, 
de simplicité et de force, ébranla le philosophe et il dit : « Je 
crois.» Π remercia le vieillard et conseilia aux philosophes qui 
partageaient ses anciennes idées de croire comme lui; car il 
protesta que c'était par le secours de Dieu et poussé par une 
force inexprimable qu’il était devenu chrétien (805. 1. 1, c. 18). 
Il est très-prokable que l'aspect de ces saints vieillards, 
s'occeupant avec une sublime gravité et une raison frappante, 
dont ses pareils n’offraient aucune trace dans leurs relations, 
à fixer un point important de leur foi, aura fait sur ce philo- 
sophe une vive impression qui, quoique cachée, aura agi en 
secret et ne sera pas restée sans résultat. Et puis quand la bien- 
heureuse confiance et la fermeté de la foi que lui présentait 
V’assemblée tout entière, se seront en quelque sorte concentrées 
à ses yeux dans la personne du confesseur et mises en contact 
immédiat avec lui, il ne lui aura plus été possible de résister, 
et il aura suivi l'impulsion intérieure du Père, qui avait agi 
extérieurement sur lui par les siens. 

Nous comprendrons facilement d’après cela comment, avec 
de telles dispositions dans l'assemblée, les ariens ne pouvaient 
guère la persuader par les artifices de leur dialectique : la force 
infinie de la foi n'est point ébranlée par des réflexions finies. 
Ces hommes de la simplicité chrétienne, à qui la doctrine de 
Église s'annonçait immédiatement comme vraie par un senti- 
ment régénéré, insistèrent donc, pour que, sans aufre examen, 
on demeurit fidèle à l'ancienne doctrine, et que l'on n’innovât 
rien ‘. Mais il y en eut d'autres, et notamment les ariens pro- 


1 Sos. L 1,6. 17. ΟἹ μεν, μὴ νεωτερίζειν παρα τὴν ἀρχῆθεν παραδοθεισαν 
πιστιν νυνεθουλευον, καὶ μαλιστα οἷς τὸ τῶν τροπῶν ἀπλουν ἀπεριεργῶς εἰσ- 


Ὥγειτο προς:εσθα! τὴν εἰς TO “είον πιστίν. 


908 VIE D'ATHANASE LE GRAND. 


noncés, qui ne se contentèrent pas de cela : car ils croyaient: 
que si l'on en venait à des explications, il leur serait facile d'ob- 
tenir l'avantage. Toutefois il y avait aussi dans l'assemblée des 
hommes formés par des études scientifiques et qui ne crai- 
gaient point les discussions savantes. Car voici le portrait que 
Sozomènes {race des évêques : «Quelques-uns se distinguaient 
par leur perspicacité et le talent de la parole, par leur connais- 
sance des saintes Écritures et par l’ensemble de leur éducation 
scientifique ; d’autres ne se recommandaient que par leur piété, 
et d’autres encore réunissaient tous ces avantages ᾿. L'assem- 
blée était donc en état non-seulement de maintenir la foi par 
la tradition, mais encore de la défendre d’après les règles de la 
science. L'exposition des deux systèmes commença dans des 
conférences avant l'ouverture de la séance solennelle. On ap- 
pela Arius et on l'interrogea avec égards et douceur sur sa 
doctrine (rpaus ze φιλανθρωπως; Athan. de Decret. Nic., ο. 3). 
Il l’avoua et la défendit avec beaucoup de force, soutenant que 
le Fils avait été créé du néant; qu'il pouvait aussi se tourner 
vers le mal, etc. On dit que plusieurs des évêques, ainsi que 
des ecclésiastiques qu'ils avaient amenés avec eux, se distin- 
guèrent dans le combat contre Arius ; mais les historiens citent 
saint Athanase par son nom , tandis qu’ils ne parlent des autres 
qu’en général. Ce fut alors, ajoutent-ils, qu’il commença à être 
connu de l’empereur et qu'il s’attira toute la haine des ariens ἢ. 

Au jour fixé, eut lieu la séance solennelle. Constantin lui- 
même y assista, et y prononça un discours, après qu'il eut été 
complimenté, d’après Socrate, par Eusèbe de Césarée; mais, 
d'après Théodoret, par Eustathe d’Antioche, ce qui est plus 
probable. L'empereur exprima sa joie de voir tant d'évêques 
réunis, et ses regrets des dissensions qui s'étaient élevées : car, 


1 Soz.,l.1,c. 17. Cf. Eusebius de vita Const., 1. III, c. 9, et Socrat., 
2T;c:3: 

? βοογαί.,1.1,.. 8, Τουτοις δὲ γενναίως ἀντηγωνιζετο Αθανασιος, διαχονος 
μὲν τῆς Αλεξανδρεῶν ἐκχλησιας" σφοδρα Je adrov δια τιμῆς ἦγεν Λλεξανδρος 
ὃ ἐπισχοπος" δΆ᾽ο χα! φθονος ὡπλισατο χατ᾽ αὐτον (Soz., LI, c. 17). Πλεῖστον 
εἶναι δοξε μερος τῆς περι ταυτα βουλης. 


LIVRE HI. 209 


dit-il, des troubles dans l’Église offrent le spectacle le plus dou- 
loureux. Il désirait que les évêques, comme prédicateurs de 
la paix, jugeassent le point en litige. Les intentions de l’em- 
pereur furent remplies. Arius fut entendu encore une fois ; mais 
les évêques se bouchèrent les oreilles à plusieurs parties de sa 
harangue, tant les paroles qu’il prononcçait leur parurent blas- 
phématoires. Les défenseurs de la doctrine, les eusébiens ne 
purent pas non plus résister à l'union des évêques. Une con- 
fession de foi qu'ils présentèrent fut déchirée. Le concile re- 
jeta la nouvelle doctrine presque à l’unanimité : c’est-à-dire à 
l'exception du petit nombre d’évêques qui étaient connus 
depuis longtemps pour être ariens. Arius lui-même, ne vou- 
lant point consentir au rejet de ses opinions, fut déposé et 
privé de la communion de l’Église. L'empereur lui défendit 
de retourner à Alexandrie, et ordonna que tous ses écrits fus- 
sent brülés. 

Nous apprenons d’Athanase que, pendant la séance, les 
ariens ne furent pas d'accord entre eux quand il fallut exposer 
leur manière de voir (De decret. Nic., c. 3). Cette circonstance 
esttrès-vraisemblable : car on sait qu’il ÿ en eut quelques-uns qui, 
bien qu'ils ne lui fussent pas au fond défavorables, ne votèrent 
pas avec lui, comme, entre autres, Eusèbe de Césarée, ainsi 
que nous le voyons par la lettre qu'il écrivit à son troupeau. Di- 
visé, leur parti ne pouvait manquer de perdre en force et en 
considération. Il n’y ἃ pas de doute que dès lors se montrèrent 
les premiers germes du semi-arianisme. Ce n'est pas à cette 
dernière secte qu'il faut attribuer ce que l’on raconte de la 
conduite des ariens, quand il fut question de rédiger la for-. 
mule que l’on devait opposer à leur système. Les Pères, pour se 
prononcer formellement contre la manière de voir des ariens, 
d'après laquelle le Fils aurait été créé du néant, voulaient dire 
qu’il «était de Dieu.» Maislesariensse montrèrent fort satisfaits 
de cette formule, qu'ils interprétaient tout autrement que les 
catholiques : car ils disaient entre eux que tout était de Dieu, 
d'après Cor. 1, 8, 16, et 11, 5, 17. Alors les Pères proposèrent 
de dire, non pas que le Fiis est de Dieu, «mais qu'il est de la 


210 VIE D'ATHANASE LE GRAND. 


nature du Père: » Cela ne pouvait plus s'expliquer de manière 
que les créatures fussent de Dieu comme le Fils ἡ, 

Les évêques voulurent, en outre, qu'il fût écrit que le 
Logos est la véritable puissance de Dieu, la ressemblance du 
Père, parfaitement semblable à lui en toute chose, immuable, 
éternel et inséparable du Père, mais, toutefois, avec une exis- 
tence qui lui est propre (personnelle). Les ariens trouvèrent 
cependant encore moyen d'interpréter à leur manière ces ex- 
pressions si positives. Ils s’entendirent en secret, entre eux, 
pour reconnaître que l’on pouvait dire toutes ces choses du 
Fils, sans qu’il cessât d’être du nombre des créatures. Ils se 
disaient : L'homme aussi est semblable à Dieu : car il est écrit 
que l’homme est « l’image et la gloire de Dieu (1 Cor. 2, 7).» 
On peut encore dire que le Fils est éternel : car il est écrit de 
tous, que « nous vivons éternellement (11 Cor. 4, 11). » Le 
Fils est certainement en Dieu, puisque les hommes le sont aussi 
{Actes, 17; 28). La qualité d’immuable peut s'appliquer au Fils, 
puisque l’Écriture-Sainte dit: «Rien ne nous sépare de l'a- 
mour de Dieu. » Enfin, ils ravalaïent aussi, de la manière que 
nous avons dit plus haut, la formule de la puissance de Dieu. 

Athanase dit plus loin : «Les Pères ayant remarqué cette 
hypocrisie, cherchèrent à expliquer, d’une façon plus précise 
et plus claire (λευχοτερον), ce qu'ils entendaient par ces expres- 
sions bibliques. Ils dirent donc que «le Fils est de la même 
nature que le Père. » Ils voulaient exprimer par là, non- 
seulement que le Fils ressemble au Père, mais qu’il est abso- 
lument le même que le Père; qu’il provient du Père, et que la 
ressemblance du Fils, et son immuabilité, sont d’une autre 
espèce que les nôtres; n'étant chez nous que des qualités ac- 
quises, et provenant de l’exécution des commandements de 


1 De decret. Nie., c. 19. ’ANX οἱ πατερες δεωρησαντες ÉXELVWY τὴν πανουρ- 
qua καὶ τὴν τὴς ἀσεξειας χαχοτεχνιαν ἠναγχασθησαν λευχοτερον εἴπειν τὸ EX 
Teov χα! γράψαι ἐχ τῆς οὐσιας του ϑεου εἶναι τον υἷον" ὑπερ του μὴ τὸ ἐχ τον. 

που χοῖνον χαι ἴσον του τε υἷου χα τῶν γενήτων νομίζεσθαι; ἀλλα τα μὲν 
ἀλλα παντα χτισματα. Tov δε χογον μόνον ἐχ του πατρος πιστευεσθαι. Kay γαρ. 
ἔχ του Jeov παντα λεγηται" ἀλλ᾽ ἄλλως n ὡς ἐστιν ὅ υἷος, εἰρηταῖ, 


ΟΥΒΕ II. 911 


Dieu. Îls voulaient montrer aussi par là que sa génération s'était 
faite autrement que celle qui convient à la nature humaine; 
que non-seulement il ressemble au Père, mais encore qu'il est 
inséparable de la substance du Père; que lui et le Père ne font 
qu'un; de même que le Fils dit lui-même qu'il est dans le Père 
et que le Père est en lui ; enfin, qu’ils sont l’un à l’autre comme 
le soleil l'est à son éclat. C’est là, poursuit Athanase, la signi- 
fication de la formule du concile, et c’est avec raison qu'il ἃ 
écrit : « De la même substance, » afin de neutraliser la mal- 
veillance des hérétiques, et faire voir que le Logos est différent 
des créatures. C’est pourquoi on ajoute sur-le-champ : « Ceux 
qui disent que le Fils de Dieu provient de rien, ou qu'il a été 
créé, Ou qu'il est sujet au changement, ou qu'il a été fait, ou qu'il 
est d’une autre substance, l’Église catholique les rejette. » Il 
est clair par conséquent que, par les mots : « De la substance, 
d'une même substance, » on ne voulait autre chose que dé- 
truire la force des expressions impies des hérétiques : « Créa- 
ture, » — « chose faite, » — «né, » — « sujet au change- 
ment,» — «il n’était pas avant d’avoir été engendré. » Or, 
quiconque n’est pas arien, doit nécessairement être d'accord 
avec le concile (De decret. Nic., c. 20). Telle fut l’origine du 
symbole de Nicée. On voit donc clairement que le concile 
n'avait d'autre but que de repousser les hérétiques; qu'il 
n'écrivit rien qui touchât au domaine de la spéculation, et 
qu'il se tint scrupuleusement sur le terrain de l'histoire et 
de l'intérêt chrétien. Or, toute personne qui aura lu avec aiten- 
tion les écrits des Pères antérieurs au concile de Nicée, devra 
reconnaître que leur croyance était absolument identique avec 
celle des Pères de ce concile, et que ceux-ci, ainsi que le re 
marque Athanase, n’ont fait que s'expliquer d’une manière 
plus claire et plus précise. En dernier lieu, on voit tout le 
regret avec lequel ceux-ci se décidèrent à rédiger un symbole 
qui ne se trouvait point dans l'Écriture-Sainte; on voit qu’ils 
n’agirent point légèrement, et qu'ils ne se décidèrent , à cette 
rédaction, que pressés par la nécessité la plus urgente. 

ἢ n’y eut à la fin qu’un petit nombre d’évêques ariens, c'est- 


915 VIE D'ATHANASE LE GRAND. 


à-dire Eusèbe de Nicomédie, Maris de Chalcédoine, Théognis 
de Nicée, Théognas de Marmarique et Second de Ptolémais, 
d'après Socrate; mais d’après Sozomène et d’autres autorités 
encore ‘, les deux derniers seulement qui demeurèrent con- 
traires au symbole, et encore déclarèrent-ils que c'était seule- 
ment à cause du mot d’éuosucios. Mais ils donnèrent pour motif 
de leur refus que l’on pouvait penser qu'il fallait se représenter 
la manière dont le Fils provenait du Père, comme tombant 
sous les sens *. Malgré cela, l'arrêt de déposition de leurs fonc- 
tions épiscopales fut prononcé contre Eusèbe de Nicomédie et 
contre Théognis, et l'empereur les condamna à l’exil. Les chré- 
tiens de Nicomédie et de Nicée reçurent aussi de l’empereur 
l'ordre délire des évêques orthodoxes en place des ariens. Le 
motif en fut qu'ils avaient refusé, non-seulement de se con- 


former au symbole de Nycée, mais encore de signer l’anathème 


contre la doctrine arienne. 

Eusèbe de Césarée prit une route toute particulière. Il s'était 
montré, sous plusieurs rapports, favorable à Arius. Il avait 
même écrit, lors de ces premiers mouvements, à un certain 
Euphatus que «Jésus-Christ n'était pas vrai Dieu » (6716 Χρισ- 
τος οὐχ ἔστιν ἀληθινος Ses, Athan. de Synod. c. 17). Quoique 
Eusèbe fût l'homme le plus savant de son temps, il ne se 
distinguait pas par une logique parfaitement et strictement 
conséquente, et il n'avait pas non plus compris le Christianisme 
dans toute sa profondeur. Mais nous aurons occasion de re- 
venir plus bas là-dessus. Il n'avait jamais su réunir la grande 
masse de choses qu'il avait écrites , de façon à en former un 
tout homogène, ce qui arrive souvent à de grands littérateurs ; 
par la même raison, son sentiment chrétien n'était pas d'ac- 
cord avec ses réflexions; son existence intérieure, sa vie spiri- 
tuelle n’était pas dans une parfaite harmonie. Mais il ne se 


! Voyez Valois sur Socrate, 1.1, c. 8et9, et sur Sozom., 1. 1, c. 21, n. ἃ. 

? Sacrat., 1.1. Ἔπει γαρ ἔφασαν, ὁμοουσιον εἶναι; ὃ x τινος ἔστιν; ἡ κατα 
μέρισμον, ἡ XATA ῥευσιν, à κατα προθολὴν᾽ χατα προθολὴν; ὡς Ex ῥιζων 
βλαστημα- χατα ὃς ῥευσιν, ὡς οἱ πατριχοι raides" κατα μερίσμον δε; ὡς 
Gwou χρυσιδὲες δυο ἡ τρεῖς" χατ᾽ οὐδεν De τουτῶν ἐστιν ὃ υἷος. 


Ῥχθως Ὡς το κα δὺς χηεῆνενε D one 


τω 


Es 


LIVRE HI. 213 


mettait point en opposition avec la vérité dès qu'il l'avait com- 
prise, et pour autant qu'il l'avait comprise. Aussi quand, à 
Nicée, il eut entendu de la bouche d’Athanase et d’autres une 
exposition de la doctrine chrétienne au sujet du Logos, qui 
exprimait avec toute la netteté possible et les raisonnements 
les plus conséquents ce que le profond sentiment chrétien 
et la tradition constante avaient toujours enseigné, il ne se 
refusa point à reconnaître cette vérité qui se présentait à lui, 
pour autant du moins qu'il était en état de la saisir. Il demanda 
seulement le temps de la réflexion, et le résultat fut que le sym- 
bole de Nicée était juste ". 

On savait pourtant qu’il n’était pas défavorable aux ariens ; 
or l'issue du concile avait été humiliante pour les protecteurs 
d’Arius à qui elle reprochait pour le moins une grande étour- 
derie. Il crut d’après cela que la nouvelle de la manière dont l’af- 
faire des ariens s'était terminée pourrait lui nuire auprès de son 
troupeau. En conséquence, sous le prétexte que « divers bruits 
pouvaient s'être répandus, » il crut devoir écrire à son trou- 
peau pour lui faire connaître la véritable marche de l'affaire. 
Mais quelque humiliant que tout cela fût pour lui, il n’était 
pas encore assez humilié. Le récit qu'il adresse à son troupeau 
n’est point conforme à la vérité. Il ne cesse de mettre en avant 
la personne de l’empereur : c'est l'empereur qui prescrit la for 
mule de «lamême substance,» quil'explique et la défend, comme 
s’il eût été le théologien le plus savant, tandis que, selon lui, les 
théologiens eux-mêmes n'auraient pris aucune part à la discus- 
sion, et seraient restés complètement passifs dans l'affaire. Il ne 
dit point combien il y avait de personnes d’un côté, et combien 
de l’autre ; il passe sous silence tous les moyens astucieux em- 
ployés par son parti pour tromper le jugement et la simplicité 
des évêques; il laisse supposer qu'il ne s'agissait que du mot 
uonvouss, et nullement de sa signification, et par conséquent 
il ne dit pas que les ariens ne se refusaient à l'adoption du mot 


! Socral., 1. 8. Tore Se Euoebroc—pxpov ἐπιίστησας χαι διασχεψαμενος εἰ 
der προςδεξασθαὶ τὸν ὃρον τῆς πίστεως, ᾿ 


214 VIE D'ATHANASE LE GRAND. 


que parce qu'ils étaient opposés à son sens. À quoi faut-il at- 
tribuer cette conduite d’Eusèbe? On ne peut guère se défendre 
de la pensée que lui, ce grand et savant évêque, entraîné par 
un sentiment de mauvaise honte, ne voulait pas avouer qu'il 
avait trouvé dans l’Église des théologiens plus profonds et plus 
perspicaces encore que lui, et qu’il regardait comme moins 
déshonorant d’avoir été instruit par un empereur que par des 
ecclésiastiques. En attendant, son rapport à son troupeau n’en 
reste pas moins une pièce fort importante pour l’histoire du 
concile de Nicée. Nous y voyons qu'il avait rédigé une confes- 
sion de foi de son côté, dont voici les expressions : « La foique 
nous avons reçue des évêques, nos prédécesseurs, dans leurs 
premiers enseignements sur la religion, et à notre baptême, et 
que nous avons apprise de l’Écriture-Sainte, cette foi quenous 
avons eue comme prêtre et comme évêque, nous l'avons en— 
core, et nous vous l’exposons de la manière suivante : Nous 
croyons en un Dieu, le Père tout-puissant, créateur detoutesles 
choses visibles et invisibles, et en un Seigneur Jésus-Christ, 
Verbe de Dieu, Dieu de Dieu, lumière de lumière, vie de vie, le 
Fils unique, le premier-né de la création, engendré de Dieu le 
Père avant tous les temps, par qui tout a été fait, qui, pour 
notre salut , s’est fait chair, et a habité parmi nous; qui a souf- 
fert, qui est ressuscité le troisième jour, qui est retourné auprès 
de son Père, etqui reviendra dans sa gloire pour juger les vivants 
et les morts. Nous croyons enfin au Saint-Esprit. Nous croyons 
que chacun d'eux subsiste, le Père comme vrai Père, le Fils 
comme vrai Fils, le Saint-Esprit comme vrai Saint-Esprit, 
ainsi que Notre-Seigneur, en donnant leur mission aux apôtres, 
leur disait : « Allez, et enseignez tous les peuples, et baptisez- 
» les au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit.» Nous 
affirmons que tels sont nos sentiments et nos pensées, qu'ils 
ont toujours été tels, et que nous défendrons cette croyance 
jusqu'à la mort. Nous condamnons en conséquence toute impic 
hérésie. Nous déclarons devant Dieu tout-puissant et Notre- 
Seigneur Jésus-Christ que nous ayons toujours pensé ainsi du 
fond de notre cœur depuis que nous avons la connaissance de 


2 


LIVRE ΠῚ. 215 


nous-mêmes, et que nous pensons et parlons ainsi à présent en 
toute vérité. Nous pouvons vous prouver et vous convaincreque 
nous avons de tout temps cru et enseigné ces choses. » Eusèbe 
raconte après cela que Constantin avait approuvé et affirmé 
cetteprofession de foi qui était aussi la sienne, mais qu'il avait 
engagé tout le monde à signer la formule du concile qu'il cite 
également. L'empereur aurait dit ensuite que par le mot ὁμοου- 
σιος on ne sous-entendait aucune affection corporelle; car une 
nature immatérielle et spirituelle ne pouvait être soumise à des 
souffrances corporelles, la formule écartant seulement toute 
ressemblance avec les êtres créés (και ὁμεν σοφωτατος, καὶ εὖσε- 
ns ἥμων βασιλεὺς τοιαδε ἐφιλοσοφει). L'expression «engendré et 
non pas fait » avait aussi été approuvée par eux, parce que 
cette dernière appartient aux créatures qui ont leur existence 
du Fils. L'Écriture dit d’ailleurs qu'il a été engendré; mais 
quant à la manière dont il a été engendré, l'empereur avait dit 
qu'elle était ineffable. Ils n'avaient pas non plus attaché de 
l'importance aux anathèmes qui suivent le symbole, et ils ne 


les avaient pas regardés comme injustes, attendu qu'ils n'avaient 


pour but que d'interdire l'emploi d'expressions qui ne fussent 
pas écrites; que celles-ci : « 1] est sorti de rien; il fut un temps 
où il n’était pas,» ne se trouvent dans aucun livre divin. D'ail- 
leurs, il est certain que le Fils existait même avant qu'il ne 
fût né selon la chair; et par conséquent, on avait rejeté avec 
raison l'expression : «Il n'existait pas avant d'avoir été en- 
gendré. » L'empereur avait aussi démontré que le Fils était 
avant tous les temps. Car avant qu'il eût été engendré ἐνεργείᾳ, 
il existait δυνάμει, ou engendré dans le Père. Enfin Eusèbe dit 
qu'ils se sont défendus jusqu’à la dernière extrémité, jusqu’à 
ce qu'ils fussent convaincus que tout avait un sens juste ᾿. Ce 
fut en ces termes qu'Eusèbe écrivit à son troupeau. Du reste on 
reconnaitra facilement que, dans ses explications du symbole 
de Nicée, Eusèbe n'est pas toujours d'accord avec le sens du 
concile *. 


Σ Athan. de decretis Nuc., vers la fin. Sosom., L I, c. 8. Theodor. LI, c. 12. 
* Voyez Henri Valois, αὐ Theodor. οἵ, 1, ο. 12, à. 9. Valois remarque ici, 


216 VIE D’ATHANASE LE GRAND. 


L'empereur avait aussi appelé à Nicée un évêque de la secte 
du novateur Ascesius. Après que toute l'assemblée se fut pro 
noncée unanimement contre Arius, et eut proclamé la foi ca- 
tholique, Constantin demanda aussi à ce dernier s’il était du 
même avis. Il répondit : «O empereur, le concile n’a rien décidé 
de nouveau, car c’est ainsi que la foi m'a été transmise dès 
l'origine, depuis les temps apostoliques.» Cette réponse ne fut 
point faite pour plaire à l'empereur, car Ascesius s'expliqua 
franchement et clairement à l'égard du point sur lequel il dif- 
férait d'avec l'Église catholique. En effet l'empereur lui ayant 
dit : « Pourquoi donc te sépares-tu de la communion de 
l'Église? » il répondit: «Les pécheurs qui ont commis des pé- 
chés que l'Écriture-Sainte appelle des péchés mortels, ne de- 
vraient pas être admis à la communion des sacrements. On doit 
à la vérité les inviter à la pénitence; toutefois l'espérance que 
leurs péchés leur seront pardonnés, ne peut leur être donnée 
par un prêtre; mais par Dieu seul qui a le pouvoir de par— 
donner les péchés. » Il demeura donc, même en présence de 
l'empereur, fidèle à ses principes, et il n’aurait bien certaine- 
ment pas admis la vérité du Symbole de Nicée, s’il n'avait pas 
été, dans son intime conviction , conforme à la doctrine de sa 
secte. 

Le concile adressa alors une circulaire aux églises d'É- 
gypte, dans laquelle il commença par leur annoncer les déci- 
sions quil avait prises contre Arius. Quant aux mélétiens, il 
avait été décidé que Meletius conserverait le rang d'évèque 
titulaire, mais qu'il n'aurait pas le droit d’ordonner des prêtres, 
ni de faire des choïx dans le clergé. Ses partisans devaient ren- 
trer dans la communion et conserver leurs dignités et leurs fonc- 
tions; mais les mélétiens, tant les évêques que les prêtres et 
les diacres, ne devaient avoir que le second rang après ceux du 
tême titre qu'eux qui étaient toujours dans la communion. Ils 
devaient être aussi passivement éligibles aux dignités supé- 


avec raison, que Socrate, dans son rapport, supprime les explications con- 
traires au sens du concile, données par Eusèhe. 


LIVRE ill. 917 


rieures, si du reste ils les méritaient, mais non pas activement ; 
dans tous les cas l’évêque d'Alexandrie devait confirmer leur 
élection, et même dès à présent leur donner une plus digne 
imposition des mains [μυστικωτερᾳ χειροτονιᾳ βεδαιωθεντες). Nous 
savons que ces conditions si pleines de douceur n’eurent pas 
l'effet qu'on s’en était promis. Cette même leftre synodale ap- 
prend aussi aux alexandriens que l’on avait résolu de célébrer 
partout la fête de Pâques à la manière des Romains. Elle se 
termine en invitant l’église d'Alexandrie à se réjouir de ce que 
l'hérésie était extirpée et que l'union et la paix étaient rétablies 
partout dans l’Église; le concile exprime le vœu qu’Alexandre, 
qui avait donné tant de joie au concile tout entier, par ses ef- 
forts pour la paix de l'Église, füt reçu avec la plus grande 
bienveillance par les fidèles de l’église d'Alexandrie (Socrat. 
1. 1, c. 9). Tant le concile était persuadé que tout était terminé! 

Constantin écrivit aussi à l’église d'Alexandrie. Il se réjouit 
de ce que, par la volonté de Dieu, tous les chrétiens, délivrés 
de l’erreur, sont réunis dans une même croyance, de ce que 
l'éclat de la vérité ἃ triomphé et de ce qu’un seul Dieu est pro- 
clamé par la bouche et par le cœur. Dans cette lettre, Cons— 
tantin s'exprime avec plus de justesse qu'auparavant sur 
l'importance de la question en litige. « Combien, dit-il, quel- 
ques-uns n'ont-ils pas enseigné de choses mauvaises et dange- 
reuses (ἡλίκα καὶ ὡς Jeux) au sujet de notre grand Sauveur, de 
notre espérance et de notre vie.» Nous voyons par là que l'affaire 
avait été traitée à Nicée d’une façon vraiment chrétienne et 
ecclésiastique. « Saisissons donc, continue-t-il, la disposition 
que le Tout-Puissant nous présente; retournons auprès de nos 
frères bien-aimés, de qui un serviteur effronté de Satan nous 
avait séparés. Retournons avec un désir ardent à notre corps 
commun, à nos membres naturels. C’est là ce qui convient à 
votre sagesse, à votre foi, à votre piété. Ce que les trois cents 
évêques ont décidé ne peut être que la voix de Dieu (του 30 
yvoun), puisque le Saint-Esprit est certainement descendu dans 
le cœur d'hommes si dignes et si respectables, et leur a fait con- 
naître la volonté de Dieu. Revenez donc avec un zèle joyeux, afin 

ATHAN, T, 1. 10 


à VIE D'ATHANASE LE GRAND. 


qu'aussitôt que Je serai auprès de vous, je puisse avec vous 
rendre grâces au Bien omnisaint, de ce qu'il nous a dévoilélla 
véritable foi, et à rétabli parmi nous la charité désirée. Que 
Dieu vous garde, mes chers frères! » (Socrat. L. I.) Qu'ikest 
beau, qu'il est fait pour réjouir l'âme, ce rapport dans lequelle 
renier empereur chrétien se place vis-à-vis de ses frèresten 

Jésus-Christ! Il est personnellement intéressé:à leurs impor- 
tatites affaires; en qualité de chrétien, il prend: part au bon- 
ἔραν de tous ceux qui appartiennent à l'Église. Quellerévolution 
le christianisme n’a-t-il pas causée dans les ἀπ ϑνν des princes 
avec leurs sujets! Il Υ a désormais un point oùil est leur égal ; 
c'est comme leur frère en Jésus-Christ, comme membre d'un 
même corps, l'Église. Il se dit leur co-serviteur(cy2apærer 
ὕμετερος, εἷς ἐξ ὑμῶν)" Mais il ne cherche point, commeprince, 
à gouverner l'Église; il abandonne ce soin à ceux à.qui Jésus- 
Christ a confié son troupeau. L'Égliseuniverselle s'exprime par 
la bouche des évêques, et l'empereur obéit comme.chrétientet 
se réjouit d'avoir trouvé la vérité qui assure le salut./Camiee 
n'est pas sur le nombre des trois cents évêques qu'il met le 
plus grand poids, maïs sur ce que, éclairés parle Saint-Esprit, 
ils ont exprimé les sentiments de l'Église universelle. C'est 
pourquoi il a convoqué les évêques de: toutes lesprovinees, 
quoique tous n’aïent pu se présenter. Telle est lustoire du 
concile de Nicée. 

Mais quoique toutes les apparences fussent favorablesà lapaix 
de l'Église, cette paix ne fut pas de longue durée. Les ariens 
trouvèrent bientôt l’occasion de se relever et ils firent mepa- 
raître ce qu'ils avaient gardé caché au fond de leur cœur. Athe- 
nase se vit obligé de rédiger, par écrit, les arguments quil 
avait employés vetbaloiient contre les ariens, οἱ de:leur donner 
plus d'extension, afin que les doctrines des hérétiquesme de- 
vinssen( pas dangereuses dans un. cercle plus vaste. Se pante- 
gerai les preuves qu'Athanase allègue contre les ariensen trois 
classes. Dans la première je placerai celles par lesquelles, il 
montre que l'arianisme est en opposition avec les sentiments, 
les espérances, l'attente des chrétiens et avec la manière dont 


LIVRE EN. 419 


ils envisagent les choses; la seconde comprendra les preuves 
cpéculatives et dialectiques, qui du resie s'appuient presque 
toujours sur ce que l'Écriture-Sainte nous apprend de la na- 
ture de Jésus-Christ; dans la troisième enfin, je rangerai ia 
réfutation des preuves que, de leur côté, les ariens tiraient de 
lÉcriture-Sainte. 

Athanase caractérise d'une manière frappante les raisoanc- 
ments des ariens quand il dit : Au lieu de demander pourqua: 
Jésus-Christ, quoique Dieu , s'est fait homme, ils ont demanuc 
pourquoi, étant homme, il est devenu Dieu; ils font précisi- 
ment, ajoute-t-il, comme les Pharisiens qui, après avoir va les 
signes les plus évidents de la mission divine du Sauveur, de- 
meurèrent opiniâtres et demandèrent : Pourquoi, oi qui es un 
homme, l'es-tu fait Dieu? tandis que voyant les œuvres de 
JCsus-Christ, ils auraient dû, au contraire, reconnaître la mi- 
stricorde de Dieu et admirer ses dispositions (De decret. Nic.c.1). 

Athanase était convaincu que les ariens n'étaient pas en état 
d'apprécier un seul point important du christianisme, ni de 
connaître le Père, ni de comprendre soit l'incarnation du Fils, 
soit le Saint-Esprit, soit la résurrection, du moment où ils 
n'avaient pas la véritable foi, quant à la personne du Rédemp- 
teur (Orat. I. c. Ar. e. 8). Cette manière d'envisager la chose 
paraîtra fort naturelle quand on se sera rappelé que, dans son 
ouvrage sur l’incarnation, Athanase lie tous ces points si in- 
timement ensemble. Dans les réflexions suivantes, il exprime 
encore plus clairement sa pensée. Il dit que du système des 
ariens, d’après lequel Le Fils, créateur lui-même, aurait ον οὐ 
le monde, parce que le monde n'aurait pu supporter l'action 
directe de Dieu , il s'ensuit que le monde est absolument sans 
aucune liaison avec Dieu ; puisque, d'après eux, un être, venu 
du dehors, l'avait créé (ἐξωθεν ἐπεισαγομενος ἔστι var ξενος αὐτουλ. 
Et c'était avec raison que la foi chrétienne se soulevait contre 
une pareille supposition (Orat. 1. ο. Ar., e. 27). Or, comme elle 
ne pouvait pas s’en accommoder, il en résultait naturellement 
que le Logos, par qui tout ἃ été fait, ce que les ariens eux- 
mêmes ne pouvaient pas nier, devait avoir avec Dieu un rapport 


590 VIE D'ATHANASE LE GRAND. 


fondé dans la nature divine elle-même, et n'être point créé. 

Nous ne connaissons le Père, dit ensuite Athanase, que par 
le Fils : car si le Fils n’est pas vrai Dieu, et de la même sub— 
stance que le Père, nous ne connaissons pas le Père du tout; 
tandis que si, par le Fils, nous avons, au contraire, la véri- 
table connaissance du Père (saint Jean, 14, 6, 9, 10), il faut 
que le Fils soit de la même substance que le Père. La véritable 
connaissance du Père, acquise par le Fils, est un point du 
plus haut intérêt pour les chrétiens, et auquel les ariens por- 
tent atteinte. Pour saisir le vrai sens d’Athanase, il faut se 
rappeler qu’il ne prétend nullement dire que nous n'avons 
appris à connaître le Père que par l’enseignement seul du 
Rédempteur ; mais qu'il regardait sa vie tout entière comme 
la représentation immédiate de l'existence d’un Dieu saint, 
élevé au-dessus de la nature. C’est pour cela que la connais- 
sance du Fils est, à ses yeux, celle du Pére, et que tous deux 
sont de la même substance. 

La croyance de Dieu, dit plus bas Athanase, est une par sa 
nature; elle n’est point divisée; elle est une, et toujours la 
même. C'est là une objection très-fine qu'il fait aux ariens, 
parce que ceux-ci ne pouvaient pas avoir la même foi dans le 
Père et dans le Fils, puisque le Père seul était vraiment Dieu, 
et que le Fils était une créature; or, le chrétien croit égale- 
ment en tous deux ; si le Père et le Fils ne sont pas un seul 
Dieu, si chacun d’eux n’est pas considéré réciproquement dans 
l’autre, il y aura deux éléments contraires et incompatibles, 
qui devront se réunir dans la même opération de l'esprit *. Je 
compte, avec raison , ces observations d’Athanase parmi celles 


1 Orat. 1, 6. 16. Διο adros χα! ὃ πατὴρ ἐν εἶσι, καὶ γαρ ὃ τουτὸν βλεπων. 
βθλεπει και τον ratepa.—"H γαρ του viou ἐννοια χαι χαταληψις γνῶσις ἐστι 
του πατρος" δ'α τὸ ἐχ τῆς οὐσιας αὐτου εἶναι γεννημα. À cela il [αἱ ajouter 
ce qu'Athanase dit dans son ouvrage contre les Gentils, où il combattit le dé- 
miourgos des gnostiques, par l'argument qu’en l’admettant on ne retrouvait 
plus Dieu dans la création. 

? Orat. 1Π|, c. 16. Δυο De πίστεις Eyerv, μίαν μὲν εἰς τον GAnDtvoy Jeov, 
ἕτεραν δὲ εἰς Toy ποιηθεντα χα! πλασθεντα mao’ αὐτου χαὶ λεχθεντα Jeov: 


LIVRE III. 291 


qu'il tirait de l'essence du christianisme , puisque son caractère 
particulier est d’avoir fait cesser l'ancien déchirement de l'es- 
prit, et son partage entre les divers dieux, et d’avoir rétabli 
la véritable unité dans le sentiment de la foi, par la croyance 
en un seul Dieu. 

C'est pour cela qu'il reproche ouvertement aux ariens Îe 
polythéisme, dont la destruction avait été un des mérites par- 
ticuliers du christianisme. Il dit que, puisqu'ils regardaient le 
Fils de même que le Saint-Esprit, comme une créature, née 
hors de Dieu (ὁτι ἐξωθεν τον υἱὸν χτισμα και παλιν To πνευμαὰ ἕκιον 
με ὀντος βαττολογουσι). et que cependant ils les adoraient tous 
deux comme Dieu, ils introduisaient de nouveau plusieurs 
dieux (πολλοὺς dy εἰσαγοιεν dix το ἑτεροειδὲς αὐτων). 

Ce même reproche se représente de nouveau, sous une 
forme très-spirituelle. Il dit : « Nous avons besoin d’un Ré- 
dempteur qui, par sa nature, soit notre Seigneur, afin que, 
par la rédemption, nous ne redevenions pas les esclaves 
d'une idole ἡ.» Athanase prend, en effet, pour point de dépari, 
la profonde corruption de l'homme, et suppose que les hommes 
sont tellement pénétrés de reconnaissance pour celui qui les 


dvayxn de οὗτως τυφλωθεντας αὐτους, ὃτε μεν προσχυνουσ! τῷ ἀγενήητῳ χατᾶ- 
νωτιζεσθται τὸν γενητον, Ote δὲ προσερχονται τῷ χτισματι; ἀποστρεφεσθα! τον 
χτιστὴν" οὗ γαρ ἐστιν ἰδεῖν τουτον ἐν ἐχείνῳ, δια τὸ Ésvous xat διαφορους 
άυτων εἶναι τας TE φυσε!ς χα! τας ἐνεργείας. 

! Orat. I, c. Ar., c. 16. Δι᾿ ἄνθρωπον δὲ ψ'λον τουτο ποίησαι ἀπρεπες ἦν; 
tva μὴ ἀνθρῶπον χυριον ἐχοντες, ἀνθρωπολατραι γενωμεθα " cfr. ο. 16, οὐ γαρ 
ἔπρεπε δι᾿ ἐτερον τὴν λυτοῶσιν γενεσθα: ἀλλα δια τον φυσει χυρῖον ἵνα μὴ Dix 
viou μεν χτιζωμεθα, ἄλλον δὲ χυριον ὀνομαζωμεν, χαι πεσωμεν εἰς τὴν ἀρειανὴν 
χα: τὴν ᾿Βλληνιχὴν ἀφροσυνὴν, χτίσε! λατρευοντες παρα τὸν χτίσαντα Seov. 
Ce même argument se retrouve aussi chez Anselme (cur Deus homo, I. I, c. 5). 
An non inlelligis quia quæcumque alia persona hominem a morte ælerna 
redimeret, ejus servus idem homo recte judicaretur? Quod si esset, nulla- 
tenus reslauratus esset in illam dignitatem, quam habiturus erat, si non 
Peccasset : cum ipse, qui non nisi Dei servus et æœqualis Angelis bonis per 
omnia futurus erat, servus ejus esset, qui Deus non esset, et cujus Angeli 
servi non essent. Cet argument en renferme deux; on n’en trouve que la 
moitié chez Athanase, 


227 VIE D'ATHANASE LE GRAND. 


en délivre, qu'ils lui rendent un culte divin. Si, d'après cela, 
le Rédempteur n’était pas vrai Dieu, les hommes n'auraient 
fait que retomber dans une nouvelle idelâtrie, et cela par suite 
de cette même disposition de Dieu par laquelle ils devaient en 
être délivrés. Du fait qu’un culte divin a été rendu à Jésus- 
€ ibrist, fait que l’on retrouve , dans toute l’histoire de l'Église, 
joint à la conviction que le christianisme est d'institution di- 
vine, il conclut que Jésus-Christ ne saurait être telique les 
eriens le représentent, puisque, par là, l'institution de Dieu 
serait en contradiction avec les effets qu’elle a produits. Α dire 
vrai, cet argument ne peut être présenté et compris que par 
ceux qui se placent dans le point de vuc catholique : ear celui 
qui est convaincu que l'Église n'est point la réalisation et la 
continuation non interrompue de ce que Jésus-Christ a réglé, 
ou, en d'autres mots, celui qui croit que Église n'est point 
infaillible, ne peut pas se servir de celte preuve: Mais, de cela, 
il s'ensuit seulement que celui qui a cette conviction ne peué 
rien dire de Jésus-Christ qui soit objectivement vrai et pé- 
remptoire; précisément, d’après la supposition que les effets 
de la rédemption divine en Jésus-Christ peuvent se trouver 
en contradiction avec leurs pensées sur des points essentiels. 

Le but de la rédemption, dit plus loin Athanase, est la 
réunion des hommes avec Dieu; et, si le Fils est une créature, 
l'homme est resté dans la mort, sans être réuni à Dieu : car une 
créature ne saurait se réunir à Dieu, ayant elle-même besoind'an 
médiateur. Lerédempteur, lemédiateur doit doncnécessairement 

étre vraiment Dieu ‘. Fe dois encore faire remarquer ici qu’Atha- 

nase admetune réunion véritable des hommes avec Dieu, et non 
pas une réunior purement morale, par des enseignements, par 
des opinions et par leur effet sur la volonté ; or, il dit queæette 
réunion mystérieuse avec Dieu ne peut être opérée qué Fe Dieu 
Jui-méme. 


1 Orat. IT, ©. 69. Hay De, εἰ χτισμα ἦν ὃ vioc, ἔμενεν 0 ἄνθρωπος οὐδεν 
ἧττον ὄνητος. μὴ συναπτόμενος τῷ Dem οὐ γαρ χτισμα συνῆπτε τα χτισματα 
τῷ JEU, ζήτουν χα! αὑτὸ τὸν συναπτοντα. 


LIVRE Hi. 225 


Cet argument contre les ariens est présenté sous les formes 
les plus variées. Personne autre que Dieu même ne pouvait 
aousilier à l'esprit divin ; personne autre ne pouvait réellement 
nous diviniser que celui qui est Dieu en lui-même ‘; personne 
autre ne pouvait véritablement nous sanctifier, parce que la 
sanctüfication ne pouvait être opérée en nous que par l'esprit 
divin *; personne autre ne pouvait nous rendre.enfants de Dieu 
que celui qui était fis:par sa nature (Orat..I. 6. 37, 38). 

Athanase cite les paroles de saint Jean, 8, 36: « Sile Fils 
vous meten hherté, vous serez véritablement libres.» Les 
ariens ne pouvaient pas admettre une véritable délivrance du 
péché par le Sauveur, précisément parce qu'ils le regardaient 
comme une simple créature : aussi croyaient-ils qu'il n'avait 
fait qu'annoncer la rémission du péché (Orat. LE. ο. 68). Atha- 
nase répond, comme il l'avait déjà fait aux gentils, dans son 
ouvrage sur l'incarnation, qu'il était impossible que le seul but 
eût été de donner aux hommes l'assurance que leurs péchés 
seraient remis, pendant qu'ils restcraient encore soumis à 
l'esclavage du péché ἡ, Il ajoute ensuite : « Afin que celan'ar- 
rivat pas, Dieu a envoyé son propre Fils ; il est devenu le fils 
de l'homme, ‘et a pris en même temps un corps créé, afin que 
tous les hommes étant soumis à la mort , et lui étant un être 
différent d'eux (ἄλλος ὧν τῶν παντων), il püt livrer son propre 
corps (l'humanité) à la mort, pour tous : car, en lui, tous les 
Bones sont morts, et la malédiction a cessé. Tous ont été par 


1 Orat. I, ο. 49. Οὐδὲ ἄλλον ὧν, συναψα: τον ἄνθρωπον To πνευματι τῷ 

ἀγιῳ---- ---Οἀγγελὼῶν per παραθαντων, ἄνθρωπον Je παραχουδαντων. Orat. il, 
3, » ra 

ο. 70. Ὄντως ap και προσελαύετο ro γενητον κα: ἀνθρώπινον σῶμα, ἵνα Tour 


δημίουογος ἀναχαινίσας ἐν ἑαυτῳ σεοποιηση. 


ὡς 

2 ταί. IL, ο. 14. ᾿ἔλεησας χαι πασι ϑελων γνωθεναι, ποίει τον ἑαυτον οἷον 
ἐνδυσασθαι σώμα ἀνθοωώπινον, χα! Ὑενεσθαι ἀνθρωῶπον; iva ἐν Toute ἑαυτον 
προσενεγχας ὑπερ παντῶν, τους παντας ἐλευθερωσῃ ἀπὸ τῆς “εοπλανησιας χα; 
τὴς φῦορας χα: παντῶν γενηται χαὶ βασιλεὺς αὐτος. — ἄριστος πεποιητα!, 
TOUT ἐστι εἰς το ἁγιαζεῖν τῷ πνευματι παντας. 

5.1.1. As duaptavovtes, der ἐδεοντο τοῦ συγχώρουντος, χαὶ οὐδέποτε 
Ἰλευθεραυντο σαρχες ὄντες καθ᾽ ἑαυτους; χαι ἀε! Ὥπττωμενοι To γομῳ δία Tr» 
ἀσθένειαν τῆς σαρχος. 


224 VIE D'ATHANASE LE GRAND. 


lui délivrés du péché et de sa malédiction, tous sont réellement 
ressuscités d’entre les morts, revêtus d’immortalité et d’incor- 
ruptibilité. Car, quand le Logos eut pris un corps humain, toute 
morsure du serpent cessa par lui, comme nous l'avons souvent 
remarqué. Le mal, qui provenait des mouvements de la chair, 
fut coupé dans sa racine, et, avec lui, la mort, qui accom- 
pagne le péché, fut enlevée : car le Seigneur a dit : « Le prince 
du monde va venir, quoiqu'il n'ait rien qui lui appartienne 
(saint Jean, 14, 30) ; » et puis il dit encore : «Il est venu pour 
racheter les œuvres de Satan (saint Jean 1, 8).» Or, ces œuvres 
de l’homme étant rachetées, nous sommes tous délivrés par 
notre alliance avec lui, et unis au Logos. Et, dès que nous 
sommes unis avec Dieu, nous ne restons plus sur la terre, maïs, 
comme il l’a dit lui-même, nous sommes où il est. Nous ne 
craignons donc plus le serpent, car il ἃ été anéanti par lincar- 
nation du Rédempteur. En Jésus-Christ, nous sommes une 
nouvelle créature; et, en Jésus-Christ, il n’y ἃ plus pour nousni 
crainte ni danger. » A la vérité, de pareils arguments suppo- 
saient que les ariens savaient, par leur propre expérience, que 
la foi en Jésus-Christ donnait aux fidèles la force, non-seule- 
ment de croire à la rémission des péchés, mais encore à leur 
résister; supposition que les ariens n'admettaient point, ainsi 
qu'on le voit par toutes leurs discussions avec l'Église. 
Athanase démontra ensuite aux ariens que ce n’est que par la 
croyance à la vraie divinité de Jésus-Christ que nous pouvons 
acquérir la certitude que la grâce, qui réside en Jésus-Christ, 
est immuable et éternelle ; nous avons cette certitude, si la 
grâce de Jésus-Christ est la même que celle du Père, mais 
alors, aussi, le Père et le Fils sont une divinité inséparable. 
C'est pourquoi l'Apôtre réunit les deux, et dit : « Que Dieu, 
notre Père, et Jésus-Christ, notre Seigneur, vous donnent la 


1 Orat. ΠῚ, ο. 13. Οὑτω γαρ χαι ἀσφαλὴς ἡ εὐλογια, δια το ἀδιαιρετὸν του 
υἵου πρὸς τον πατερα, χα! ὅτι μια χα! ἡ αὐτη ἐστιν ἡ διδομένη χαρις. De cette 
unité, de la grâce du Père et du Fils, Athanase déduit encore plusieurs preuves 
contre les ariens. Il ne faut donc pas regarder comme de vaines répétitions, 
si nous revenons plusieurs fois sur ce sujet. 


LIVRE II. 995 


erâce et la paix (Rom. 1, 7). Cela se voit encore dans le passage 
suivant : « Satan faisait une guerre perpétuelle aux hommes, 
et, si un être fini (ἀνθρωπος) avait été le médiateur, l'homme 
serait resté toujours soumis à la mort; puisqu'il n'aurait existé 
personne en qui et par qui, uni avec Dieu, il aurait été délivré 
de toute crainte. Il est évident, d’après cela, que le Logos n'est 
point un être fini {γενετον), mais le Créateur lui-même. Car, s’il 
prit un corps mortel (l'humanité), ce fut pour que, en qualité 
de Créateur, il le régénérât, le divinisât en lui-même (ἐν ézurw 
ϑεοποιηση), etnous introduisit, nous, qui étions semblables à lui, 
dans le royaume du ciel. L'homme, uni à une créature, n'aurait 
pas été divinisé; il n'aurait pas osé se présenter au Père, si ce 
n'avait pas été le véritable, le naturel Logos du Père qui se füt 
fait homme. Et de même que, s’il n'avait pas été vrai homme, 
nous n’aurions pas été délivrés du péché et de la malédiction, 
puisque nous ne pouvions avoir rien de commun avec une 
nature étrangère à nous; de même aussi, l'homme n'aurait pas 
été divinisé si ce n’eût pas été le vrai Logos du Père qui se fût 
fait homme. C’est pourquoi il s'en est suivi une telle union 
(συναφη), que ce qui était divin, par sa nature, se combinant 
avec ce qui était humain par la sienne, a affermi la rédemption 
et la divinisation de l'homme (Orat. IL, ο. 10) ". 

Les ariens invoquaient, Prov. 8, 23-25 : « J'ai été établie 
dès le commencement, avant que la nature fût créée; la pesante 
masse de montagnes n'était pas encore formée ; j'étais enfantée 


! Si l’on trouve ici la répétition de ce qui a déjà été dit précédemment, lors- 
que j'ai développé la manière dont Athanase considérait la rédemption en 
Jésus-Christ, il faut remarquer que les pensées sont, à la vérité, les mêmes, 
mais que l'application en est différente. Ici, des conclusions contraires aux 
ariens sont tirées des mêmes pensées. Le lecteur reconnaîtra d'ailleurs faci- 
lement qu'Athanase ne fait que se servir ici, pour réfuter les ariens, de ce 
que les Pères, antérieurs au concile de Nicée, avaient dit de la rédemption. 
On voit clairement par là qu’il suffisait de développer plus exactement ce qui, 
depuis longtemps, existait déjà dans l’Église, pour arriver au symbole de 
Nicéc. C’est là une grande preuve de l'identité de la croyance en la divinité 
de Jésus-Christ dans tous les siècles. Mais, pour parvenir à cette preuve, les 
répétitions étaient inévitables, Ι 


10, 


926 VIE D'ATHANASE LE GRAND. 


avant les collines,» pour prouver que le Logosest une créature, 
un être survenu. Athanase, au contraire, cite ZI Tim. 1,8: 
«ἢ nous ἃ appelés, non selon nos œuvres, mais selon le décret 
de sa volonté et selon la grâce qui nous a été donnée en Jésus— 
brist, avant tous les siècles. » Et encore, Ephes. 1, 4: «li 
nous ἃ élus en lui, avant la création du monde, afin que nous 
fassions saints et irrépréhensibles devant ses yeux, nous ayant 
prédestinés pour nous rendre ses enfants adoptifs par Jésus- 
Christ.» Maintenant, après qu’Athanase ἃ eu expliqué que 
Dieu ne prend point de résolution dans le temps, mais que la 
chute de l'homme et sa rédemption avaïent été prévues et dé- 
cidées d'avance, et que, par conséquent, le passage des Pro— 
verbes se rapporte à la rédemption, il ajoute : « Comment 
pouvions-nous être destinés de toute éternité à l'adoption , si la 
rédemption par le Fils n'avait pas aussi été résolue de toute 
éternité? Comment pouvons-nous, nous qui sommes nés dars 
le temps, l'avoir de toute éternité, si la grâce, qui nous avait 
été destinée, n’était pas fondée en Jésus-Christ? C'est pourquot, 
dans le jugement où chacun sera jugé selon ses œuvres, il dit : 
« Venez, les bénis de mon Père, et prenez possession du 
» royaume qui vous était préparé avant la création du monde.» 
Nous sommes donc prédestinés dans le Seigneur, qui nous a 
préparé le royaume, avant que nous fussions nés; afin que, 
comme des pierres posées sur lui, et se rapportant bien les 
unes aux autres, nous puissions participer à sa vie et à sa gräce. 
Or, comme on peut s'en convaincre par quelques méditation 
pieuses, cela s’est fait pour que, ressuscitant de la mort dans le 
iemps, nous puissions vivre Cternellement; car, en qualité 
d'hommes terrestres, nous n’en eussions pas été susceptibles, 
si l'espérance de la vie et du salut n'avait pas été fondée detoate 
éternité en Jésus-Christ. C’est pourquoi l’on dit qu'elle a été 
fondée avant la création de la terre, etc., afin que si, dans la | 
plénitude des siècles, cette terre est détruite avec le temps 
présent, Rous ne soyons pas détruits aussi, mais qu'après cela 
nous puissions encore vivre; motre vie et motre bénédiction 
spirituelle ayantété préparées dans le Fils, avant que ce monde 


LIVRE III. 297 


périssable existât. Mais, de cette manière, nous pouvons jouir 
d’une vie incorruptible, et, après la destruction de tout ce qui 
est fini, vivre encore en Jésus-Christ; notre vie en Jésus- 
Christ ayant été fondée avant toutes choses (Orat. LL, c. T7). 
ἴοὶ le Rédempteur est encore considéré comme le lien d'union 
de ceux qui croient en lui. L'éternelle divinité du Fils est Le 
gage de notre propre vie éternelle, puisqu'il nous attire avec 
lui dans l'éternité et nous fait vivre éternellement en lui. Ainsi 
culement nous avons la conviction que nous resterons quand 
ou sera détruit, puisque celui à qui nous sommes unis, et dont 
nous sommes iaséparables, restera par sa nature. C'est pourquoi 
il dit aussi (Ογαί. 1, c. 19) : « Si le Fils avaiteu un commence- 
ment, il pourrait aussi finir.» De sorte que, si nous étions 
fondés sur un être qui n'aurait pas eu d'éternité, nous ne serions 
par sûrs nous-mêmes de notre vie éternelle. 

Nous voyons donc de tout cela qu'Athanase rattache toute 
l'espérance, toute la confiance, tous les désirs du chrétien à la 
vraie personne divine du Rédempteur,,en sorte qu’il comba; 
Ariusavec des armes tirées de l'essence la plus intime du chris: 
lianisme. Tout lui paraît incertain, chancelant, nul même, du 
moment où Jésus-Christ n’est pas vrai Dieu. Et c’est ainsi que 
de tout temps ont pensé tous les vrais chrétiens; avec Jésus- 
Christ, tout leur était donné et assuré ; sans lui, rien; quoique 
tous n'aient pas su approfondir leur croyance et l'explique: 
aussi clairement qu'Athanase, théologien chrétien par excel 
lence. Il rattache même la certitude d’immortalité à la vie en 
Jésus-Christ, l'éternel et Fincarmupfable, 

Je vais maintenant m'occuper des arguments contre les 
ariens, que j'ai appelés dialectiques, spéeulatifs et bibliques. 
Nous verrons qu'Athanase a réfuté la doctrine des ariens avec 
un esprit vraiment philosophique et avec une grande sagacité. 

L'Écriture-Sainte disant du Logos que tout a été créé par lui, 
et les catholiques ayant toujours déduit de là sa vraie divinité, 
que les ariens niaient, quoiqu'ils ne pussent pas rejeter ce té- 
moignage biblique, il était de leur devoir d'expliquer pourquoi, 
malgré la puissance créatrice du Logos, ils lui refusaient la 


298 VIE D'ATHANASE LE GRAND. 


vraie divinité. Or, ils disaient, comme nous l'avons déjà re- 
merqué, tantôt quela création ne pouvait pas supporter l’action 
directe de Dieu, tantôt qu’elle eût été une occupation indigne 
de lui. Mais Athanase remarque que toute l’Écriture dit le 
contraire. Partout Dieu est annoncé ou clairement désigné 
comme Créateur (saint Jean, 10, 28; saint Matthieu, 10, 29); 
mais c’est surtout sur saint Matthieu (6, 25) qu'il s'appuie : 
« Or, dit-il en terminant, s’il n’est pas indigne de Dieu de s’oc- 
cuper d'objets aussi peu importants que les cheveux de notre 
tête, les moineaux et l'herbe, il ne pouvait pas non plus être 
indigne de lui de les créer. Car il est le Créateur, par son Fils, 
des objets dont il prend soin (Or. IT, c. 25).» 

Si le Fils fait partie des êtres finis et créés (εἰ τὴς yeuntne φυσεως 
ἐστι), dit-il plus loin, et si la création ne peut supporter l’action 
directe de Dieu, comment le Fils est-il seul en état de la suppor- 
ter, etcomment a-t-il pu être tiré de la nature pure, etnon créée 
de Dieu? Ou bien, s’il a pu supporter cette action, la création 
tout entière a dü pouvoir la supporter aussi ; ou bien, sielle ne 
l'a pas pu, il ne l’a pas pu non plus : car il est, comme vous le 
dites, une d'entre les créatures. D'un autre côté, si la présence 
d'un médiateur était nécessaire, parce que la nature créée 
n'était pas en état de supporter l’action de Dieu lui-même, il 
fallait nécessairement aussi, puisque le Fils est une créature, 
un médiateur entre lui et Dieu. Et, si l’on en a trouvé un, il 
faudra en chercher encore un autre pour celui-ci, et ainsi de 
suite, chaque médiateur étant un être fini. Ou peut-être les 
ariens pensent-ils que les créatures n’existent pas encore, parce 
qu’ils cherchent encore un médiateur (Orat. IL, e. 26). » 

Vous dites, remarque-t-il ensuite, que le Fils est un d’entre 
tous {les objets créés). Mais, d’après l’Écriture-Sainte, tout ἃ 
été fait par lui (S. Jean, 1, 3); et, si tout ἃ été fait par lui. 
comment peut-il faire partie de ce tout (Orat. IL, c. 24)? 

Les ariens employaient la formule : ἦν ποτε, ὅτε ὃ υἱος οὐχ ἦν 
(il était un temps où le Fils n'était pas), mais dont le vague de 
l'expression est impossible à rendre dans une langue moderne. 
Ils ne voulaient pas précisément dire que le Fils était né dans 


LIVRE III. 929 


le temps, et c'était pour tromper les hommes simples qu'ils se 
servaient de tournures si indécises (Orat. 1, ὁ. 13). I fallait 
par conséquent user souvent de détours pour démontrer qu'ils 
croyaient réellement ce qu'ils ne voulaient pas dire. Athanase 
dit, d’après cela, que le sujet du premier verbe ἦν peut être ou 
le Père, ou le Fils, ou le temps. Si c’est le Père, la formule 
signifie : Le Père était dans un temps où le Fils n’était pas. Mais 
telle ne pouvait pas être l’intention des ariens, puisqu'on ne 
peut pas dire, en parlant de Dieu, il était dans un temps. Si 
c'est le Fils qui est le sujet de la phrase, la formule sera : Le 
Fils était dans un temps où le Fils n’était pas ; ce qui n'offre pas 
de sens du tout. Il ne reste donc plus pour sujet que le temps; 
et, dans ce cas, il faudra traduire la formule comme je l’ai fait 
plus haut.» Mais, continue Athanase, dans le psaume 144, 
v. 13, il est dit : « Votre règne est un règne qui s'étend dans 
» tous les siècles.» On ne peut donc se figurer aucun moment 
où le Fils ne füt pas : car, si toute période de temps se nomme 
par le temps, et s’il est, lui, le roi des temps, et qu’il ait créé 
lui-même les temps (Hebr. 1, 2, per quem fecit et sæcula) , il ne 
saurait tomber lui-même dans le temps; la formule revient 
donc à ceci : Il fut un temps où l'Éternel n’était pas; ce qui est 
une absurdité. C'est pourquoi il dit aussi : « Je suis la vérité, » 
ct non pas: «Je suis devenu la vérité.» L'expression «Je suis, » 
indique simplement l'existence, sans aucun rapport avec la suc- 
cession des temps (Or. I, c. 13). 

Dans saint Jean (14, 6) Jésus est appelé la vie. Il ne saurait 
être la vie, s’il ne produit pas de lui-même; et comment pour- 
rait-on supposer qu'il ait reçu la vie, et la vie dans le temps, 
et qu'il y eût un temps où il n’ait pas été? Dans la première 
épître aux Corinthiens (8, 16), il est dit : « 1] n’y a qu’un seul 
Dieu qui est le Père, de qui toutes choses tirent leur être et 
qui nous ἃ faits pour lui; et il ΗὟ ἃ qu’un seul Seigneur qui 
est Jésus-Christ, par qui toutes choses ont été faites, comme 
c'est aussi par lui que nous sommes ce que nous sommes. » Si 
toutes choses ont été faites par lui, il ne fait pas partie de ces 
choses, sans quoi il faudrait compter parmi elles celui de qui 


230 VIE D'ATHANASE LE GRAND. 


toutes sont sorties. Or s’il ne fait partie du tout, on me peut 
᾿ pas dire qu’il fut un temps où il n'était pas (Or. 1, c. 19)". 

Si le Fils est l’image, le resplendissement du Père (Ποὺ. 1,5), 
il faut qu'il ait été de tout temps avec le Père. Le Père se con- 
temple lui-même dans le Fils. Il est dit (Prov., 8, 30) : « Je 
sus celui en qui il s'est réjoui.» Quand a-t-il commencé à se 
contempler dans le Fils comme dans son image? Et comment 
je Créateur, le Tout-Puissant pouvait-il se contempler dans mn 
être fimi? Car il faut que l’image du Père soit semblable au 
Père; or si le Fils est l'image du Père, nous n'avons qu'à con- 
sidérer ce qu'est le Père; il est éternel, immortel; il est la 
lamière, le Tout-Puissant; le Fils doit donc l'être aussi (Gr. 
Z, c. 20). 

Dans l'Évangile de saint Jean (5, 17) il est dit: « Mon Père 
ne cesse point d'agir jusqu'à présent , et j'agis aussi incessam- 
ment. » Dans l'expression jusqu'à présent est renfermée Fac- 
tion éternelle du Logos ,-car il est dans la nature du Logos de 
faire les œuvres du Père et de ne pas exister hors de lui. Or si 
Je Fils agit en toutes choses avec le Père; si ce que le Père fait, 
le Fils le fait aussi, et si ce que le Fils fait est en même temps 
une création du Père; si avec cela, comme vous le prétendez, 
le Fils est Jui-même une créature, il faut que le.Hils ait pris 
part à sa propre création; car tout ce que le Père fait, le Fils 
le fait aussi. Or il faut convenir qu'il est absurde de dire que 
Je Fils ait aidé au Père à le créer lui-même. 

Comme c'est lui qui crée ou qui produit les œuvres du Père, 
il ne peut pas être lui-même une créature, afin de ne pas 
transmettre aux choses qu'il crée, la qualité qu'il possède 
d'être la cause créatrice d’autres objets. S'il a été créé du néant, 
et si, malgré cela, il a le pouvoir de faire sortir d'autres 
choses du néant, il faut que toutes ces choses ainsi sorties du 
néant, possèdent comme lui la faculté d’en faire sortir d’autres 
à leur tour *. Mais c’est une loi générale que les objets sortis du 


? Cfr. ep. encyclic., ς. 15, fol. 285. 
ει » ᾿ LA - " 
5 Εἰ δὲ dû πατηρ ἐργαζεται; ταυτα καὶ ὃ υἱος ἐργαζεται; κα! ἀ χτιζε! ὃ υἷος, 
ταυτα τοῦ πατρος ἐστι κτισματα; ἐργον ὃς καὶ κίζισμα ἐστι του πατρὸς ὃ υἷος" 


LIVRE ill. 23 


néant ne peuvent point en créer d’autres. Les anges même ne 
le peuvent pas, paree qu'ils ont été créés eux-mêmes ; quoique 
Basilides, Valentin et Marcion prétendent qu'ils le peuvent et 
que vous leur ayez emprunté leurs assertions. Les êtres finis 
nepeuvent créer que dans ce qui existe déjà, d'après leurs idées 
innées qu'ils pen à ce qui est *. D’après cela, si le Logos 
crée (de rien), ainsi que l'Écriture-Sainte nous l'apprend , [ἢ 
n'est pas lui-même un être créé. 

À la vérité les Grecs disent que Dieu lui-même n'a fait que 
travailler la matière déjà existante. Mais alors Dieu n'est plus 
qu'un artiste et non pas un créateur. En ce cas rien n'em- 
pêche que le Fils, ouvrier de Dieu, ne travaille comme lui ἴα 
matière. 

Mais si Dieu, par le Logos, appelle à l'existence ce qui 
n'existait pas auparavant, alors le Logos n'appartient pas not 
plus aux choses finies. ILest, au contraire, le Dieu créateur, 
ct on le reconnaît aux œuvres du Père qu'il fait; de sorte 
qu'il est dans le Père et le Père est en lui, et qui le voit, voit 
aussi le Père , à cause de l'identité de la substance et la res 
semblance du Fils avec le Père en toutes choses. Or commet 
le Père peut-il créer par lui, s’il n'est pas son propre Logos 
etsa sagesse ? Et comment serait-il la sagesse du Père s'ilne 
procédait pas de sa substance et s’il avait été tiré du néant. 

Side Fils est une créature comme toutes les autres, comment 
se fait-il que lui seul révèle le. Père et aucun autre? D'après 
la doctrine de l'Église, nous comprenons pourquoi ilest dit : 
Personne n’a vu le Père que celui qui est créé du Pére 
(5. Jean, 6, 46), car il lui est propre; d'après elle, nous cons- 


ἡ χα! AÜTOG ἑαυτὸν ἐργάσεται, χαι αὗτος ἑαυτον ἐστι χτιζων" ἐπειδὴ ὦ pas 
ζετα! ὃ πατηρ. ταυτα και του ULOU ἐστιν ἐργα᾽ ὧπερ ἄτοπον ἀν εἴη χαι ἀδυσ 
νατον" ἡ τα TOU πατρὸς χτιζὼν χα: ἐρ ργαζομενος, αὐὗτος οὐχ εἴη ἐογον οὐδε 
χτισμα, ἵνα μὴ αὐτος ποιητίχον αἰτίον ὧν; ἐν τοῖς ποιουμενοὶις εὑοσχηταῖ 
ποιὼν ὅπερ Ἴεγονεν αὐτος, 

1 Ὁ δὲ ἄνθρωπος ἐπιστημὴς ὧν Jexrixoc, ταυτὴν τὴν ὑλὴν συντιθησ!, χα 
μεταῤῥυθμιζει καὶ τα ὄντα ἐργαζεται, ὡς ἐμαθε" τὴν δὲφυσιν ἐπιγιγνώσχον TK 
ἕαντον; ἐαν τινος δεηται; τὸν Jeoy οἶδεν αἰτεῖν, 


489 VIE D'ATHANASE LE GRAND. 


prenons pourquoi il est dit que nul ne connaît le Père que le Fils 
(5. Matth., 11,27)". D'après votre système cela est incompré- 
“hensible. Car si le Fils est une créature, et si nous sommes tous 
des créatures, chacun de nous doit comprendre le Père selon la 
mesure de ses forces ; maisil est dit que personne ne connaît le 
Père que le Fijs, il est doncévident quele Fils n’est pas une des 
créatures, mais qu'il est différent des créatures. (Ici il faut se 
rappeler ce qui a été dit plus haut, que le Logos a empreint 
son image sur toutes les créatures en les créant, en sorte 
qu’elles ne voient le Père que dans le Logos; c’est pour cette 
raison qu'Athanase introduit dans cette suite d'idées cet argu- 
ment qui sans cela n’y serait pas à sa place.) Avec cela, vous 
vous figurez la chose comme si Dieu s'était servi d’un objet tiré 
hors de lui pour produire la création ; d’après vous, il n'aurait 
pas pu l’accomplir lui-même; il avait besoin d’un intermé- 
diaire, à peu près comme le charpentier a besoin d'une 
scie. Combien ces idées sont terrestres! Nous savons que Dieu 
crée tout par sa science et par sa volonté; c’est là la doctrine 
chrétienne; 1] n’a pas besoin d'intermédiaire (Orat. IE, c. 20, 
23, 29, etc. Orat. I, c. 26). 

Asterius disait que le Fils avait appris l’art de créer. Atha- 
pase répond : «Il ne voit pas l’absurdité de ce qu’il dit. Car 
si l’art de créer pouvait s’apprendre, il serait possible que 
Dieu aussi l'eût appris et qu'il ne lui fût pas propre par sa 
nature. C’est tout comme si l’on disait que l’on peut apprendre 
la sagesse en elle-même. Mais qu'était donc la sagesse avant 


l Hilar.de Trinit., 1. VI, c. 28, dit, en citant saint Jean, 7, 28, 29 : Pa- 
trem nemo novit, et frequens hinc professio Εἰ est. Idcirco autem sibi 
solum cognitum esse dicit, quia ab eo sit. Quæro auiem, utrum id. quod 
ab eo est, opus in eo creationis, an naturam generationis ostendat? Si 
Opus creationis est; universa quoque, que creantur, a Deo sunt. Et quo- 
modo Patrem non universa noverunt, cum Filius idcirco, quia ab eo est, 
non nesciat? Quod si creatus potius quam natus videbitur ën eo, quod ἃ 
Deo est; cum a Deo cuncta sint, quomodo non cum cæteris Patrem , que ab 
eo sunt, ignorali? Sin vero idcirco, quia ab eo sit, cum nosse sit proprium ; 
quomodo non hoc ei, quod ab eo est, erit proprium ? Scilicet ut verus filius 
a naluwra Dex sil, cum idcirco Deum solus noverit, quia solus ab eo sit. 


LIVRE ΠῚ. 933 


qu’elle eût appris? Elle n’était pas la sagesse puisqu'elle avait 
besoin d'apprendre. C'est par degrés qu’elle est devenue la 
sagesse. Elle restera donc la sagesse, tant qu’elle conservera 
ce qu’elle a appris : car ce que l'on a appris, on peut de 
nouveau l'oublier » (Orat. 1], c. 28)". 

Quant à l'opinion des ariens d’après laquelle la force créa- 
trice proprement dite résiderait dans le Père, mais que la 
formation des créatures et leur conservation seraient dans les 
attributions du Fils, il dit que l’on ne peut point les séparer 
(Or. I. c. Ar., e. 25). En effet, conserver et créer sont abso- 
lument la même chose. 

Mais les ariens s’efforçaient encore d'appuyer leur opinion 
que le Fils avait été l'intermédiaire de la création, sur ce que 
Moïse avait été de même l'intermédiaire par lequel la loi de 
l'ancien Testament était parvenue aux hommes. Athanase niait 
avec raison [a ressemblance et faisait voir la différence qu'il 
yaentre transmettre des commandements et tirer le monde 
du néant; ce dernier acte n’appartient, dit-il, qu'au Logos, 
à la sagesse divine, tandis que, pour le premier office, Dieu 
avait employé non-seulement Moïse, mais plusieurs autres 
encore. Mais ici Athanase étend ses regards et présente une 
comparaison générale entre le Fils de Dieu et le prophète de 
l'ancien Testament. Il dit : « Dès que les prophètes voulaient 
faire la moindre chose, ils avaient besoin du secours d'en 
haut (il cite à ce sujet Gen. 15, 18. Exod. 4, 10; 3, 13. Zach. 
4, 12, 17). Le Logos leur faisait connaître la volonté du Père. 
Mais quand le Logos agit lui-même et crée, alors les questions 
et les réponses deviennent inutiles; car le Père est en lui οἱ 1] 
est dans le Père. Aussi sa volonté seule suffit : il a parlé et cela 
s'est fait. «(Or. IE, ce. 31.) Ce n’est pas sans raison qu’Athanase 
en appelle ici au psaume 32, 9, et au premier chapitre de 
la Genèse : car si, dans le nouveau Testament, la création 
est attribuée au Fils, il faut nécessairement aussi que ces 


! Dans Æilar. de Trinitate, 1.7, c. 19, on voit que c’est saint Jean, 5, 20, 
qui leur avait donné l’idée que l'art de créer pouvait s’apprendre. 


23 VIE D'ATHANASE LE GRAND. 


passages de l'ancien Testament se rapportent à lui. Athanase 
s'appuie en général très-souvent sur de semblables passages de 
l'ancien Testament , et avec raison; car bien que, dans l’ancien 
Testament, on n’ait pas encore connu le Fils de Dieu, m'y 
était pas pour cela inactif, et il n’a pas commencé à agir seule 
ment dans le nouveau Testament. 

Les ariens disaient que le Fils, comme première créature, : 
avait créé les autres. Athanase répondait : Les diverses eréa- 
iures qui forment l’univers, se complètent l’une l’autre; ear 
ce qui manque à l’une, l'autre y supplée. Aucune d’entre elles 
m'est isolée; elles sont l’une à l’autre comme les membres d'un 
corps, et c'est ainsi qu'elles forment l'univers ἡ. Il n’y a point 
d'exception. Si d’après cela on dit que le Fils est un être ni, 
un membre de l'univers créé, une de ses parties, quimetpeut 
remplir sa destination qu’à l'aide de secours étrangers, on blas- 
phème. Ils devraient donc reconnaître par là, ajoute-t-il;que le 
Logos n’est point un être créé ; mais le propre Logos du Père 
(Orat. IL, c. 28). | 

Dans ce passage Athanase a plutôt exprimé la répugnance 
du sentiment chrétien à considérer Jésus-Christ comme un 
membre de l'univers, qu'il n'a complètement développé ses 
motifs ; il est allé même jusqu'à dire que ceux qui pensaient 
ainsi de Jésus-Christ mtriteraient d’être lapidés. Iest vrai que 
tout chrétien se révolte à l’idée que le Sauveur puisse-avoir 
besoin d’autres êtres finis pour être ce qu’il est; et pourtant 
c'est là ce que devront nécessairement croire tous ceux qui 
disent qu'il est un être fini. Comment celui qui a opéré la dé- 
livrance et la rédemption de tous les êtres finis, pourrait-il 
avoir besoin de ce qui a été délivré οἱ racheté par lui? 

; $ 

᾿ Και dk οὐδε ἕν μονον; ἀλλ᾽ ἑχαστον τῶν γεγενημενῶν; ὥσπερ ιἀλληλων 
ὄντα peln, ἑνιχαθαπερισωμα; τον χοσμον ἀποτελουσιν" εἰ τίνυον. οὕτω χαιτον 
υἱον ὑπολαμόανουσιν sivat, βαλλεσθωσαν παρα παντῶν; μερος νομίζοντες εἶναι 
τον λογον χαὶ μερος οὐχ ἰχανὸν ἄνευ τῶν ἄλλων προς τὴν ἐγχειρισθεισαν αὐτῷ 
λειτουργιαν" εἰ δὲ τουτο ἐκ φανερου δυσσεῶες ἐστιν; ἐπιγνώτωσαν, ὅτι μὴ τῶν 
γεένητων ἐστιν; 9 λογος ἄλλα του μεν πατρος ἴδιος λογος; τῶν δὲ γενήτων da - 
μιουργος. 


LIVRE I. LEE 


Mais dans un autre endroit Athanase a mieux développé es 
moûfs qu'il allègue, et a rendu plus évident à la raison tout ce 
qu'il y a de faux dans la doctrine arienne. Il prouve d’une me 
nière péremptoire que, si le Fils aété le commencement desvoies 
ce Dieu, comme les ariens le soutenaient d’après Proverbes 
(8, 22), ou le commencement de la création qui n'avait été que 
continuée dans les autres choses finies, le Fils ne serait pas ie 
Fils unique et ne pourrait pas être appelé le Seigneur de toutes 
choses. Il ya plus; s’il faisait partie de la création, il ne pourrai 
pas même en être le commencement, puisque le monde entier, 
comme un grand être organisé, devait nécessairement avoir éié 
créé tout à la fois, aucun être fini ne pouvant exister que dass 
ca liaison avec tous les autres. Voici ce passage : « S'il est ig 
Fils unique, comment peut-il être appelé le commencement εἰ 
la voie? Car s’il a été créé comme le commencement de tétf, 
il ne pouvait pas être unique, puisqu'il devait avoir des succés” 
seurs. Ruben est à la vérité le commencement des fils de Jacobs; 
mais il n’était pas son fils unique; le premier quant au temps, if 
ne fut, quant à la nature et à la parenté, qu'un de ceux qui ἰδ 
suivirent. Si d'après cela le Logos est le commencement de Ï& 
voie, il a dû être semblable à la voie même et la voie sent 
blabie à lui, bien qu’il l'ait précédée quant au temps ". Le conr- 
mencement d’une ville est semblable aux autres parties de 
la ville, et ces parties, réunies au commencement, forment 
la ville tout entière et sont comme les divers membres dust 
seul corps. Une des parties ne se trouve pas, par rapport aux 
autres parlies, dans la relation d’un créateur aux créatures ; 
toutes les parties existent et sont disposées de la même manitre 
par l'architecte ἡ. Si donc le Seigneur a été, dans ce sens, créé 


Κα! γαρ κα! nokewç ἀρχὴ τοιαυτὴ ἔστιν, οἷα ται τα ἄλλα μερὴ τὴς πολύῷᾷ 
ἔστι αὐτα τε τὰ μερὴ συναπτομενα τῇ ἀρχῃ, ὁλοχληρον χα: μίαν τὴν HAL 
ἄποτελει, ὡς ÉvOS σωματὸος πολλὰ μελη. καὶ αὖτο μὲν αὐτῆς τῶν ποισυν!ῶν 
ἐστι, τὸ δὲ τῶν γενομενῶν, καὶ ὑποχεῖται τῷ ἑτερῷ peser, ἄλλα πάσο αν 
TOU πεποιηχοτος ἐπ ἰσὴς ἔχε: τὴν ἐπ'μελειαν χαὶ συνεστηχε. 

3. Εὶ τοῖνυν καὶ ὁ xuptos οὕτως ἀρχὴ τῶν παντῶν χτίζετα!, αναγχα été 
παντῶν αὗτον μιαν τὴν χτισιν ἀποτελεῖν.) χα! μήτε διαφερεῖν τῶν ἄλλων. HAS 


430 VIE D'ATHANASE LE GRAND. 


comme le commencement de l'univers, il est, avec le reste, le 
complément de la création tout entière, et il ne diffère point : 
des autres parties, quoiqu'il soit leur commencement, et il n’est 
pas non plusle Seigneur du reste de la création, quoique selon les 
temps son existence l'ait précédée; pour tout le reste il setrouve 
dans la même relation à l'égard de la création du monde et de 
son Seigneur. D'ailleurs, s’il est, comme vous le dites, une 
créature, comment a-t-il pu être créé seul et le premier, de 
manière à être le commencement, puisqu'il résulte de ce qui ἃ 
été dit qu'aucune créature ne peut exister par elle-même et être 
la première , mais que toutes doivent avoir une même origine 
quoiqu'’elles puissent différer en dignité. Car d’entre les astres, 
il n’y en ἃ pas un qui ait été créé plus tôt et un autre plus tard ; 
tous ont été créés le même jour et par la même volonté. C'est 
ainsi que l'homme aussi ἃ été créé par Dieu à son image : car 
bien qu’Adam ait été placé seul sur la terre, il portait en lui le 
germe du développement de tout le genre humain ᾿. Toutes les 
parties de la création ont donc été formées à la fois, et avec 
les espèces a été donné tout ce qu’elles renfermaient. Il aurait 


ἀρχὴ TOY παντῶν VEVATAL, MATE XUDIOV εἶναι τῶν ἄλλων μερῶν τῆς χτίσεως, 
χαν τῷ χρόνῳ πρεσόυτερος ὧν τυγχαν. "μετα παντῶων γαρ χαι αὖτος ἕνα τον 
τῆς δημιουργίας ἔχει λογον χαι δεσωοτην. 

l'E: γαρ και δ Αδαμ. ἐχ γῆς povos ἐπλασθη, ἀλλ᾽ ἐν αὑτῳ ἦσαν οἱ λογοι 
τῆς διαδοχὴς παντος του γένους. — Le système d’Athanase de la création 
simultanée de toutes les choses, comme faisant partie d’un organisme général, 
se trouve aussi chez d’autres Pères de l’Église, comme, par exemple, chez 
Anselme (cur Deus homo, 1. I, c. 18. Si autem tota creatura simul facta 
est; et dies illi, in quibus Moyses istum mundum non simul factum esse 
cidetur dicere, aliter sunt intelligendi, quam sicut videmus ïstos dies, in 
quibus vivimus, efc. Ce système, vraiment philosophique, n’est point en con- 
tradiction avec le récit de Moïse. Il est possible que les créatures d’un ordre 
supérieur aient paru plus tard, quoique leurs éléments eussent été posés dans 
l'acte même de la création; c’est ainsi que la partie la plus sublime de 
l’homme se développe plus tard. Ce sont là les périodes de développement de 
la création, qui, dans ja Genèse, sont appelées des jours. On trouve une 
sorte de‘commentaire sur Athanase, dans l’Anthropologie de Steffens , et dans 
l'introduction du second volume de son ouvrage, intitulé : Caricaturen des 
Heiligsien , pages 4 et suivantes. 1 


LIVRE Il. 237 


donc fallu quele Fils fût créé en même temps que lesanges, les 
archanges, les dominations, les trônes, bien qu'il fût supérieur 
en dignité. C’est là la loi de la formation des choses (των γὰρ 
ἀτισμάτων τοιαυτὴ  yevsotc). Donc, si le Fils a été créé, il ne 
saurait être ni le premier ni le commencement des autres. Mais 
s’il est réellement le premier, s’il est avant toutes choses et en 
vérité le Fils de Dieu, comme il l’est effectivement , alors il ne 
saurait être une créature; il diffère des créatures par sa sub- 
stance: il est le créateur, et c’est nous qui sommes les créa- 
tures. » (Or. LE, c. A8, 79.) 

Avec quelie clarté, quelle simplicité Athanase ne sait-il pas 
développer les idées les plus délicates et les plus subtiles, au 
moyen desquelles on peut dire qu’il écrase l’arianisme! Mais 
il est surtout inépuisable dans les preuves qu’il déduit de l’élé- 
vation du Fils de Dieu au-dessus des créatures et de sa vraie 
divinité. (Car entre la créature et Dieu, il n’y a pas de terme 
moyen; d'après cela, quand il démontre si clairement , par les 
éléments de l’Écriture-Sainte, que le Fils ne peut pas être une 
créature, la conclusion qu'il est vrai Dieu en découle d’elle- 
même.) Mais que de richesse dans les développements qu’il 
tire d’un petit nombre de passages de l'Écriture! Il trouve 
encore une preuve que le Fils ne saurait être une créature 
dans le dogme catholique d'après lequel le Fils est le juge de 
toutes les créatures. « Dieu, dit-il, jugera toutes les créatures 
(Eccl. 12, 14) sur tout ce qu’elles auront fait de bien ou de 
mal. Or, si le Fils est une créature, devra-t-il aussi subir ce 
jugement? Mais que devient le tribunal si le juge lui-même 
doit être jugé? Qui louera les justes et punira les méchants si 
le juge est obligé lui-même de rendre compte de ses actes? Et 
d’après quelle loi le législateur sera-t-il jugé? Les créatures 
seront jugées : craignez donc à l'avenir le Juge, et croyez à 
lEcclésiaste qui le dit. Rien ne fait voir plus clairement que 
le Fils n’est point une créature, mais qu’il est le Logos du Père, 
par lequel toutes les créatures seront jugées. » (Orat. IE, c. 6.) 

«Nous trouvons dans l'Écriture, dit Athanase autr: part, 
que le Seigneur est adoré, même par les anges. (Hebr. 1, 6). 


2338 VIE D'ATHANASE LE GRAND. 


{est peut-être, direz-vous, parce qu’il est une créature plus 
sublime que toutes les autres? Mais si c'en était là la seule 
raison, il faudrait que chaque créature adorât toutes celles qui 
sonf au-dessus d'elle ; mais cela n’est pas. Aucune créature 
s'en adore une autre; mais les serviteurs adorent le Seigneur ; 
la créature adore Dieu. Thomas lui dit: « Mon Seigneur et mon 
Dieu » (9. Jean, 20, 28), et il le souffrit. » (Orat. II, c. 23) :. 
11 devenait facile après cela pour Athanase d'exposer sous 
teurs véritables couleurs les paroles des ariens que le Fils est 
“ne créature, mais qu'il n’est pas semblable aux autres. Il 
emarque à ce sujet : Que cela est perfide et méchant! Ils savent 
sombien il est douloureux pour le chrétien (το πεχρον τὴς ἔδιοις 
ψαταφροσυνηςῚὴ de l'appeler une créature; c’est pourquoi 15 
disent : « Il est une créature , mais il n’est pas semblable aux 
sebatures. » Ils veulent, par des discours trompeurs, rendre 
iewr doctrine plus douce qu'elle n’est. Maïs puisqu'ils pensent 
ag il est une créature , pourquoi ne pas dire tout simplement 
4w'il est une créature? Que de sottises dans ce peu de mots. 
Ye dirait-on pas que toutes les créatures se ressemblent ? Où 
érouver, au contraire , deux créatures assez semblables l'une à 


# Aitar. de Trinil., L, VIT, c. 12. Dominus professionis hujus religionem 
sn honoris esse docuit, sed fidei dicens : Quaia vidisli, credidisti : beati, 
qwë non viderunt et crediderunt. Videns enim Thomas credidit. Sed quid 
esedidit quæris? Et quid aliud credidit, quam professus est, Dominus 
sneus, et Deus meus? Resurrexisse enim per se ex mortuis in vilam, nisi 
Dei natura non potuit : et credita religionis fides hoc est professa, quod 
Deus est. — Nam utique religiosus filius, et qui non voluntatem suam , 
se ejus, qui se miserat, facerel, el qui non honorem suum, sed ejus, à 
45 venerat, quereret, honorem hujus in se nominis recusassel; ne quod 
*pse unum Deum prædicaverit, solveretur. Sed veræ et apostolicæ fidei mys- 
fesium, confirmans, el nature in se paternæ nomen agnoscens , beatos esse 
<5cuik, quicum se resurgentem ex morluis non vidissent, Dem tumen per 
resurreclionis ihtelligentiam credidissent. Comme nous ne voyons nulle part 
çue les adversaires de la divinité de Jésus-Christ dans l'Église primitive aient 
prétendu que l'exclamation de Thomas n’était qu'une façon de parler, on peut 
æsaclure que l'expression : « Mon Dieu! » pour marquer la surprise , n’était 
gs d'usage chez les anciens, 


LIVRE EH. 9239 


l'autre, pour que cette distinction suflise pour caractériser le 
Fus ‘? Voyez tout ce que Île Seigneur ἃ fait en six jours. La 
lamière ne ressemble pas à l’eau; les étoiles ne ressemblent 
point à la terre ; les animaux privés d'intelligence ne ressem- 
blent point à ceux qui en ont. Mais (ous sont des créatures; 
c'est là ce qu’ils ont de commun. Si, en effet, le Logos est une 
créature, il faut la ranger sans hésiter au nombre des créa- 
tuüres. Quand même il serait plus glorieux que d’autres, il n’en 
est pas moins une créature. Une étoile est plus brillante qu'une 
autre, mais la plus brillante n’en est pas pour cela la mat- 
tresse , et les autres des esclaves. Telle créature ne crée pas 
et telle autre ne provient pas d'elle-même. Mais toutes les 
créatures célèbrent la gloire du Créateur ; tous louent celui 
qui dit: «Mon Père agit jusqu’à présent , et moi j'agis, parce 
qu'il est leur Créateur » (Orat. IL, 6. 19, 20). 
Athanase (Ep. encycl., ο. 15) répond à l’assertion des ariens 
que le Fils aurait été créé dans le but précis de créer les hom- 
mes, en partie par des passages de la Bible, tels que l'Épitre 
aux Hébreux, 2, 16 : « Tout est à cause de lui et par lui ; » 
et en partie par les observations suivantes, aussi fines que 
mordantes : «S'il en était ainsi, il nous devrait plus de re- 
connaissance que nous à lui. Nous aurions été créés pour 
être, et le Fils ne laurait pas été pour être, mais comme 
moyen, pour que nous fussions. H faudra encore que vous 
avouiez que nous étions en Dieu avant lui : car Dieu ne songea 
pes à nous créer, après qu'il fut en Dieu, mais Dieu ne songea 
à lui qu'après que nous étions déjà en Dieu. Dieu n'a donc pas 
voulu le Fils, mais il nous ἃ voulus et lui à cause de nous. 
Mais alors il est impossible de comprendre pourquoi nous 
n'arons pas existé avant lui, car puisqu'en Dieu la volonté 
suflit pour donner l'existence aux choses, il fallait que nous 
fussions dès le moment où Dieu nous avait pensés; mais d’après 


ΙΝ 


vous il a dû penser à nous d'abord, puisqu'il fallait que le 


1 Ποῖον γὰρ ἕτεοον τῶν κτισμάτων τοιουτὸν ἔστι, οἷον γέγονε χαι τὸ ἕτερον; 
ἵνα τοῦτο περι τοῦ υἱου ὡς ἐξαίσετον τιλεγητε. 


240 VIE D'ATHANASE LE GRAND. 


Logos ne dût être que le moyen de nous avoir. En ce cas, c'est 
nous qui sommes proprement ses fils, et non pas le Fils qui 
n'a été créé qu'à cause de nous (Or. 11, c. 70). » Cette idée 
des ariens était en opposition avec un des principes les plus 
féconds d’Athanase , savoir que Dicu contemple toutes choses, 
et particulièrement les hommes, dans son Fils. 
En attendant, comme la doctrine catholique de la Trinité 
est en opposition avec l’arianisme, d’après lequel le Fils, par 
qui le Père a créé et racheté le monde, ne se montre que 
comme quelque chose d'extérieur, arrivé à Dieu du dehors, 
comme simple moyen, tandis que Dieu est en général séparé 
du monde et de ceux qu'il a rachetés, il était encore néces- 
saire de développer comment il faut concevoir la relation du 
Fils au Père et au Saint-Esprit, pour éviter de partager les 
idées de l’arianisme. D’après ce que nous avons vu jusqu'à 
présent de l'argumentation d’Athanase, la solution de ce pro— 
blème ne peut guère souffrir de difficulté; mais, comme il se 
charge lui-même de le résoudre, nous ne pouvons mieux 
faire que de suivre ses raisonnements. Il répond aux ariens 
qui ne regardent pas le Logos absolument comme le Logos de 
Dieu, parce qu'il n’est pas de la même substance, en re- 
marquant d’abord que l’Écriture-Sainte l'appelle le Logos sans 
restriction (S. Jean, 1, 1), et par conséquent Dieu, par qui 
tout ἃ été fait, et que par cela même le monde n’est point 
séparé de Dieu (Orat. LL, c. 39). Puis il dit : « Il faut encore 
que les ariens m'entendent soutenir positivement qu'il Υ ἃ un 
Logos de Dieu, qui, vrai et propre Fils, est seul de la sub- 
stance de Dieu et est inséparablement uni à Ja divinité du Père 
(και οἰχωριστον ἐχὼν πρὸς τὸν πατερα ἑαυτου τὴν ἑνοτητὰ τῆς 
ϑεοτητος). Si cela n’était pas ainsi, pourquoi le Père créerait-il 
par lui et se révélerait-il en Jui à qui il lui plaît? Et pourquoi, 
dans le sacrement du baptême, le Fils serait-il nommé avec 
le Père? Si l’on prétendait que le Père ne suffit pas par lui- 
même, ce serait un discours impie; mais s’il suffit, au contraire, 
pour créer le monde et pour administrer le saint baptême, 
qu'avait-il besoin du Fils? Ou bien pourquoi ordonnez-vous 


LIVRE 111. 911] 


de croire à un Créateur et à une créature? Pourquoi faut-il lese- 
cours d’une créature pour pouvoir s'unir à Dieu. Car d’être uni 
au Fils, si le Fils est une créature, c'est une chose fort inutile, 
puisque Dieu qui a fait de lui son Fils, peut aussi de la même 
manière faire de nous ses enfants. En sa qualité seule de 
créature intelligente, il ne peut nous être d'aucun secours. 
Pourquoi donc nomme-t-on le Fils avec le Père? Α mon avis 
ce n'est pas parce que le Père par lui-même n'aurait pas été 
suffisant, mais ce n’est pas non plus fortuitement et sans motif; 
c'est parce que la parole de Dieu est toujours avec le Père. D’a- 
près cela, quand le Père donne, on recoit aussi la grâce du Fils. 
Car le Fils est dans le Père, comme l'éclat est dans la lumière. 
Dieu qui n'a besoin d’aucun secours étranger, crée tout par 
son Logos, et confirme le saint baptème en son Fils. Car Rà où 
est le Père est aussi le Fils. Εἰ tout ce que fait le Père est fait 
aussi par le Fils ; le Fils l'atteste par ces mots : « Je fais ce que 
je vois faire «au Père (S. Jean, 5, 19); » ainsi le Fils baptise 
celui que le Père baptise , et celui que le Fils baptise est aussi 
baptisé par le Saint-Esprit. Donc quand on nomme le Père, 
on nomme aussi le Fils, et pour cette raison, le baptême se 
donne aussi au nom du Fils. À cause de l'inséparable unité du 
Père, du Fils et du St.-Esprit, le monde a été créé du Père par 
le Fils; car le Père n’est point sans le Fils et le Fils est toujours 
dans le Père (Or. II, c. 41). En un mot, Athanase entend par 
là que, si l'on ne veut pas se faire une idée tout à fait indigne 
de Dicu, en expliquant comment tout a été créé par le Fils, 
et comment la sanctification dans le Saint-Esprit, est donnée 
en même temps par le Père et par le Fils, il faut nécessaire- 
ment admettre une relation intérieure et indispensable dans 
la divinité, qui se compose du Père, du Fils et du Saint- 
Esprit, sans que nous soyons du reste en Ctat de l'expliquer. 
Il présente encore ce qui suit comme une preuve de cette 
incompréhensible relation. « C'est précisément pour cela que 
» le Fils en faisant ses saintes promesses, dit (S. Jean, 14, 23) : 
» Nous viendrons en lui et nous ferons en lui notre de- 
» meure; » et puis encore (S. Jean, 17, 22) : « Afin qu'ils 
ATHAN. T. 1. {1 


249 VIE D'ATHANASE LE GRAND. 


soient un comme nous sommes un. » Et la grâce qui nous est 
donnée par le Père et le Fils est aussi une, ainsi que 5. Paul 
nous l’apprené dans toutes ses épiîtres ; il dit « Que Dieu notre 
Père et Jésus-Christ notre Seigneur vous donnent la grâce et 
la paix Giom. 1,7; 1. Cor.1, 3; Ephes. 1, 2). » — «C'est pour- 
quoi les juifs qui nient le Fils ne possèdent pas non plus le 
Père.» Et c’est dans cette conviction dé l'unité inséparable du 
Père et du Fiis qu’Athanase s'écrie avec douleur et compassion : 
« Ne doit-on pas avec raison les plaindre de ce que, par sen- 
sualité, ils trahissent leur salut et perdent leurs espérances pour 
l'avenir? En paraissant recevoir de celui qui n’est point, ils 
ne reçoivent rien. Unis à une créature, ils n’obtiennent pas de 
secours. Par la croyance en un Rédempteur sans ressemblance 
avec le Père et d'une substance différente, ils ne s’umissent 
point au Père, ne possédant point son vrai Fils qui est dans le 
Père et qui est le Père. Égarés par les ariens, ces malheureux 
demeurent vides et privés de la divinité. » 

Les ariens cherchaient aussi, comme nous l'avons vu, à 
embarrasser l'esprit des chrétiens par les formules α᾽ ἀγενητος 
et de γενητος. Car , il semblait que si le Père était le seul de qui 
l'on püt dire qu'il n'eüt pas été produit par un autre [ἀγενητος), 
le Fils devait nécessairement avoir été produit {γενητος) , et par 
ρῶν. être né dans le temps et créé de rien. Athanase 

épond à cela que l’épithète ἀ᾽ ἄγενητος ne s'applique à Dieu 
qu vi opposition aux créatures; c'est-à-dire que lui 568] ἃ le 
fondement de son existence ea lui-même , tandis que toutes les 
créatures sont en lui; de sorte qu’elle ne signifie pas autre 
chose. si ce m'est que Dieu est le Créateur de l'univers, le 
Fout-Puissant, le LE met τὸ suprême. Mais cette opposition 
ἀ᾽ ἄγενητος et de γενητος n’a aucun rapport au Fils, par qui tout 
a été fait, par qui tout est régi et qui est le Créateur dans IG 
Père. Les philosophes grecs avaient employé ce mot pour dé- 
signer Diea comme le Tout-Puissant. Mais les chrétiens dési- 
gnèrent le rapport de Dieu avec son Logos, par les noms de 
Père et de Fils, et indiquèrent par Ἰὰ que le Fils n’était point 
une créature. Et comme les chrétiens sont devenus aussi, par 


LIVRE ΠῚ. 245 
le Fils, enfants de Dieu, ils ne se servirent point, en partant 
du Père, du mot dyevntoc, mais du mot de « Père. » Il faut 
donc éviter de se servir de ee mot grec qui prête à l’équivo- 
que. Jésus-Christ ne dit pas quand il apprit à ses disciples à 
prier : « O Dieu non produit qui êtes dans le ciel, » mais 
«notre Père.» Nous ne sommes pas baptisés au nom du non 
produit et du produit, mais au nom du Père et du Fils ; par là, 
de simples créatures que nons étions, nous deyenons enfants 
de Dieu, parce que nous croyons à celui qui, seul vrai Dieu, 
n'est point une créature , et que nous reconnaissons ainsi que 
celui qui, de simples créatures, nous a faits enfants de Dieu, 
n'est point une créature, mais le Logos dans le Père (Or. 1, c. 
34 ; 

Il était facile de prouver, d’après cela, que si le Fils était un 
avec le Père, ce n'était point par une simple unité de volonté, 
οἱ qu'il ne pouvait pas non plus être dans le Père, dans le 
même sens que toutes les autres créatures sont dans le Père. 
Mais Athanase jugea que sur cet objet aussi les objections des 
ariens méritaient une attention particulière. Il dit que ce der- 
nier point ne saurait être admis puisque tout est animé par le 
Fils et que toutes choses subsistent en lui (Col. 1, 17). Toutes 
choses vivent parce que Dieu est en elles; mais le Fils est la 
vie même. Dieu n’est pas non plus dans le Fils, comme dans 
les Saints, par l'harmonie de la volonté; car les saints ne sont 
devenus saints que parce qu'ils ont été dans le Fils et qu'ils 
ont participé à Jui par le Saint-Esprit. Si le Père n'était dans 
le Fils que comme il pouvait avoir été dans les prophètes, 1ἱ 
ne se serait rien attribué de grand ni de distingué en disant : 
« Je suis dans le Père et le Père est en moi. » D'ailleurs 
aucun prophète n'a dit qu'il agissait par sa propre et pleine 
puissance, quand il avait fait ou dit des choses miraculeuses ; 
Jésus-Christ seul ἃ parlé ainsi, quoique les prophètes aussi 


Τ᾿ Oùro yap τελειουμενοι καὶ ἥμεις ἐχ τῶν ποιημάτων ὄντες υἱοποιουμεθα 
λοιπὸν; χαιὶ τὸ τοῦ πάατρος ὀνομα, λεγοντες, ἐπιγινωσχομεν ἐχ τοῦ ὀνοματος 
τουτο χαι τὸν ἐν αὐτῷ τῳ πατρι λογον. Cfr de decret. Nic., où il est parlé 
très-au long et très-savamment du yevnros et de l'ayevntos. 


244 VIE D'ATHANASE LE GRAND. 


aient été unis avec Dieu. « Puis, ajoute Athanase, le Sauveur 
aurait dû dire en ce cas : Et moi aussi, je suis dans le Père, » 
afin de se placer sur un pied d'égalité avec les autres et de ne 
point s’arroger une supériorité à laquelle il n'avait aucun 
droit ; mais il dit simplement : « Je suis dans le Père, etc. ; » 
il est donc dans le Père d’une manière différente des autres 
êtres. Ce passage signifie, pour autant que nous pouvons nous 
en former une idée (ὡςγε νοειν ἐξεστι) : toute l'existence du Fils 
est la propriété de la substance du Père, comme le resplendis- 
sement de la lumière renferme en lui toute la lumière ; comme 
l'Esprit est dans le Verbe. C’est ainsi qu'il est possible que celui 
qui voit le Fils voit aussi le Père. La divinité du Père estdans 
le Fils; c’est pourquoi le Père est nécessairement dans le Fils 
et le Fils dans le Père. C’est donc là le sens de ce que dit le 
Fils ; « Moi et le Père nous sommes un (S. Jean, 10, 30); » 
et : «Je suis dans le Père et le Père est en moi (S: Jean, 14, 
10). » Cette même divinité et l'unité de substance se montrent 
[να τὴν μὲν ταυτοτητα τῆς θεοτητος, at τὴν ÉVOTNTE της οὐσιᾶς 
duËn). I n'est pas un, dans le sens que suppose Sabellius, qui 
croit que Père et Fils ne sont que deux noms de la même di- 
vinité ; au contraire, le Père est père et le Fils est fils. Mais 
c'est une seule nature; car l’engendré n’est pas différent de 
celui qui engendre. Par la même raison le Fils n’est pas un 
autre Dieu; car il n’est pas venu du dehors. Sans cela il y au- 
rait une pluralité de Dieux. Si le Fils, en tant qu'engendré, 
n'est pas le même que le Père, il est pourtant le même, en tant 
que Dieu. Lui et le Père sont un par la communauté de nature 
et parce que la même divinité est dans tous deux (ἐν εἰσιν αὐτὸς 
καὶ ὃ πατήρ, τῇ ἰδιοτητι καὶ οἰκειότητι τῆς φυσεως). C'est pourquoi 
on dit du Fils la même chose que du Père ; le Fils est appelé 
Dieu (5. Jean, 1, 1), le Tout-Puissant; celui qui est, qui a été 
et qui sera (Apoc. 1, 8), Seigneur (1 Cor.8, 6), la lumière 
(S. Jean, 8, 12). I remet les péchés (5. Luc, 5, 24) et dit lui- 
même : «Tout ce qu’a mon Père est à moi {S. Jean, 16, 15) ,» 
et: « Tout ce qui est à moi est à vous (au Père). » (8, Jean, 
11, 10) (Orat. HIT, c. 1-3.) 


LIVRE II. 245 


Les ariens ayant onjecté que si le Père a οἱ obligé d'engen- 
drer son Fils; cette nécessité porte atteinte à la liberté du Père, 
tandis que si, au contraire, cet acte a eu lieu par la libre vo- 
lonté du Père, le Fils, n’existant que par la volonté du Père, 
ne lui est point égal. Athanase leur répond avec finesse : Ils 
reconnaissent le contraste de la volonté, mais ce qui va plus 
loin, et qui s'élève au-dessus de la simple liberté, c'est ce qu'ils 
ne voient point : car, de même que la volonté est l'opposé de 
la contrainte, de même ce qui provient de la nature est au— 
dessus de la volonté, est plus élevé qu’elle. Ce qui est produit 
par la volonté a commencé à être et est hors de celui qui l'a 
fait. Mais le Fils est la propre procréation de la nature da 
Père et n’est par conséquent pas hors de lui. Aussi ne se con— 
sulte-t-il pas à son sujet, sans quoi il se consulterait sur lui- 
même. Or, le Fils est d'autant supérieur à une créature que ce 
qui procède de la nature est supérieur à ce qui est produit par 
la volonté. Mais ceux qui oublient qu'il est question du Fils, 
transportent à Dieu des contrastes qui n’appartiennent qu'à 
l'homme ἡ. » Il demande après cela aux ariens s'ils croient que 
Dieu n’est devenu clément et miséricordieux qu'après l'avoir 
voulu, et s'ils ne voient pas que, d’après leur système, 1] au 
rait fallu que sous ce rapport aussi, ou bien Dieu ait pu 
devenir une chose qu’il n'était pas, ou bien, s'il n'était pas 
libre de ne pas être bon, sa bonté était le résultat de la con- 
trariété (Orat. LIT, e. 62, 63). 

Mais les ariens prétendant que le Fils n’est pas un avec le 


1 To μεν ἀντιχείμενον τῇ βουλήσει ἑωραχασι, to δὲ μειζον και ὑπερχείμενον 
οὐχ ἑωραχήησαν" ὡσπερ γαρ ἀντιχειται τῇ βουλήσει TO παρα γνώμην, οὕτως 
ὑπερχεῖται χαὶ προηγεῖται του βουλευεσθαι τὸ χατα φυσιν. — To μεν βουλησε: 
χατασχευαζομενον, ἦρξατο γενεσθαι; καὶ ἐξοθεν ἐστι τοῦ ποίουντος " ὃδε υἷος 
ἴδιον ἐστι τὴς οὐσιας του πατρος γεννημα; και οὐχ ἐστι ἔξωθεν αὐτου. Διο où 
βουλευεται περι αὐτου, ἵνα χαι μὴ περι ἑαυτου δοχῃ βουλευεθαι" ὅσῃ οὖν του 
χτισματος ὁ υἷος ὑπερχειται, τοσουτο χα: τῆς βουλήσεως το κατα φυσιν. Kar 
ἔδει σύτους ἀχουοντας; où βουλησει λογίζεσθαι to χατα quotv οἱ δὲ ἐπιλαθο- 
μένοι; ὅτι περι υἱου Jeou ἀχουουσι, τολμῶσιν ἀνθροπιναᾶς ἀντιθέσεις λεγεῖν ἐπὶ 
τοῦ Jeou, ἀγαγχὴν χαι πάρα YVOUNV. 


246 VIE D'ATHANASE LE GRAND. 

Père par la substance, mais qu'il a seulement été produit par 
sa volonié, il s’ensuivait qu'ils devaient soutenir aussi quelle 
Fils est susceptible de changement. Et voici comment Atha- 


nase les réfute : « Une fois qu'ils se sont fait un Dieu de rien 


et un Fils de Dieu créé, cette conclusion ‘est toute naturelle. 
Mais si le Fils est sujet au changement ét à l'instabilité, 
comment ce qui est instable peut-il ressembler à ce qui est 
immuable? Dans quel état de l’instable doit-on considérer 
limmuable? Qui peut, en voyant l'instable, croire qu'il'a vu 
Fimmuable? Et cependant le Fils ἃ dit lui-même : @Qui me 
» voit, voit mon Père. » Comment peut-il être l'image‘du 
Père s’il n’est pas égal à lui en immutabilité ? Son unité avec 
le Père exclut le changement. C'est pourquoi l'apôtre dit : 
« Jésus-Christ était hier et 1| est aujourd’hui et 1] sera 16 
» même dans tous les siècles (Ætbr.43, 8).» Il est le Logos 
dans la sagesse du Père. La sagesse exclut toute addition; sans 
quoi elle ne strait pas la véritable sagesse. Il'est la vérité 
(5. Jean, 14, 16) qui est toujours égale ἃ elle-même. Or; 5116 
Scigneur dit cela de lui-même ; si [05 saïnts (les évangélisteset 
les apôtres) l’attestent, eux à qui cela ἃ été enseigné si l'idée 
de Dieu nous dit que cela est conforme à la piété, por Ϊ 
les impies ont-ils imaginé autre chose? » [Ὁ γαΐ. I, c. 85,36.) 
La dialectique des ariens contre la doctrine de l'Église ca— 
tholique reposait aussi, en grande partie, Sur la supposition 
qu’elle attribuait à Dieu certaines propriétés de la matière. Ils 


disaient que, si le Fils de Dieu devait être vraiment son Fils , 


cela ne pouvait être imaginé sans partage dans la substance 
divine; et que pour cette raison précisément le Fils devait 
être sorti du néant. Athanase, en réponse , développaitilessens 
sl du mot « engendrer. » Il disait qu’engendr 51- 
gnifie pas autre chose que de faire participer quelqu'un ἃ 5ὰ 
nature οἱ à sa substance, et, être fils, signifie entrer dans 
cctle participation. Or, tous les chrétiens participent à la na- 
ture de Dicu d’après la seconde épître de saint Pierre (1 , 4) : 
« Pour vous rendre participants de la näture divine; » et per- 
sonne ne se figure, en lisant cela, que la substance de Dieu 


LIVRE HI. 247 


soit partagée. Il en est de même du Fils. Tous les hommes de- 
viennent enfants de Dieu, dit-il plus loin, quand ils sont mis 
en communication avec le Fils par le Saint-Esprit, tandis que 
c'est lui-même qui envoie le Saint-Esprit, et qui le conrmmu- 
nique. C’est pourquoi il participe immédiatement au Père, οἱ 
il est son véritable Fils, sans que pour cela il soit nécessaire 
d'imaginer un partage matériel du Père”. 

Je ne eiterai plus que les passages suivants de la réponse 
d’Athanase au reproche que des idées matérielles se trouve- 
raient au fond de la doctrine catholique de la Trinité. «Quand 
on parle d’un homme, on peutparler Bumairement de sa parole; 
mais quand il est question de Dieu, le Créateur des hommes, 
il faut penser différemment, et comme il convient à un sujet 
‘qui est élevé au-dessus de la nature de l’homme. L’engendré 
doit être semblable au générateur ; le Logos doit ressembler au 
Père du Logos. L'homme né dans le temps, engendre aussi 
son fils dans le temps. Comme il est lui-même sorti du néant, 
sa parole cesse et ne reste point. Mais Dieu n’est pas comme 
un homme : caril est l'existence même. C’est pourquoi son Fils | 
existe aussi, οἱ il est d'une manière éternelle avec le Père, 
comme le r#plendissement du soleil est avec le soleil. La pa- 
‘role de l’homme se compose de syllabes; elle ne croit point, 
elle n'agit point , elle n’exprime que les sentiments de celui qui 
la profère; elle apparaît , et elle passe, et elle n’est plus, parce 
qu'elle n’était point avant d’avoir été proférée. La parole de 
l'homme n’est pas absolument l’homme; mais le Logos de Dier 
n’est pas une parole, un simple commandement du Père, il est 
la génération parfaite du parfait. C’est pourquoi le Verbe de 


L To yap ὅλως μετεχεσθαι τον Teov, ἰσον ἐστι λεγεῖν, OT: γεννα" τὸ δὲ γεν- 
γαν. τι σημαινε! ἡ υἱον; αὐτοῦ γοῦν τοῦ υἱου μετέχει TO παντὰ χατα τὴν τοῦ 
πνευματος γενομενὴν παρ᾽ αὐτου χαριν, και φανερὸν ἐχτουτοῦ “γενεται. DT! 
αὐτος μεν ὃ υἷος οὐδενος μετεχει; TO δὲ ἐχ του πατρος μετεχομενον, TOUTO ἐστ’ 
ὃ υἷος. Cfr. Oxat. IT, ο. 18. Ta μεν γαρ χτισματα ἁγιαζετα! παρα TOU ἁγιου 
πνευματος, Ὁ δὲ υἷος οὐχ ἁγιαζομενος παρα τοὺ πνευματος, ἀλλα μαλλεν 
αὐτος διδοὺς αὐτο τοῖς πασι; δειχνυται μὴ χτισμα; ἄλλα υἷος ἀλήθινος τ. 
πατρὸς ὧν. Ι 


248 VIE D'ATHANASE LE GRAND. 


Dieu est Dieu : car Dieu est le Logos (S. Jean, 1, 1; Orat. 11, 
c.35).» On ne doit pas demander, dit-il autre part, «pourquoi 
la parole de Dieu n’est pas semblable à la nôtre; » car Dieu 
n'est pas non plus comme nous. C’est pourquoi on ne doit pas 
se figurer la parole de Dieu comme celle des hommes ; quoique 
celle-ci soit l’image de celle-là; car, sans cela, il faudrait que 
Dieu füt une créature. Les hommes profèrent plusieurs paroles 
différentes, et elles passent : parce que ceux qui les ont en- 
gendrées sont des hommes, qu'ils vivent dans le temps, et que 
ieurs paroles expriment des pensées. Ils pensent et repensent 
encore, et leurs paroles se suivent l’une l’autre; mais bientôt 
elles ne sont plus : car celui qui les a proférées cesse lui-même 
d’être, et, par là, sa parole finit. Mais Dieu est éternellement 
le même, et, par conséquent, son Verbe l’est aussi; il est tou— 
jours semblable à lui-même, et, par conséquent, son Verbe l’est 
aussi. Il ne faut donc pas demander : «Pourquoi le Logos pro- 
vient-il de Dieu? » Les hommes qui font cette question de- 
vraient plutôt demander : Comment est Dieu; où est Dieu; 
d'où vient le Père? Mais de pareilles questions prouveraient 
que l’on ne connaît aucunement Dieu (1. .c. 36). La génération 
de Dieu doit-elle donc être imaginée d’une façon‘humaine (4p” 
οὖν ἀνθρωποπαθης à του Secv γεννησις) ? Nullement : car Dieu n'est 
pas comme l’homme, les hommes n'étant pas comme Dieu. 
Ceux-ci sont nés d’une substance susceptible de souffrance ; 
mais Dieu est incorporel. Or, quand l’Écriture-Sainte se sert 
des mêmes expressions, en parlant de Dieu et des hommes, il 
faut que des hommes intelligents fassent attention à €e qu'ils 
lisent, afin de ne pas attribuer à Dieu ce qui est de l’homme, 
ni à l’homme ce qui est de Dieu ; car ce serait mêler le vin avec 
l'eau. Les hommes partagent aussi avec Dieu la production et 
l'existence; mais celui-ci produit du néant, ceux-là à l’aide 
d'une matière indépendante d'eux. Les hommesexistent, mais 
ils n'existent pas par eux-mêmes : ils sont placés dans des re- 
lations d'espace, et ils existent par le Verbe de Dieu. Maïs 
Dicu, qui a une véritable existence en lui-même, embrasse tout, 
οἱ n’est point embrassé lui-même. Il est en toutes chosesipar sa 


LIVRE HI. 9419 


bonté et sa puissance, et hors de toutes choses par sa substance. 
Or, comme ils n'existent pas et ne produisent pas de la même 
manière, la génération de Dieu est aussi différente de celle de 
l’homme. Nous devenons, dans le temps, les pères de nos enfants ; 
parce que nous, qui n'étions pas auparavant, nous sommes 
devenus plus tard ce que nous sommes. Mais Dieu, qui est 
éternel , est de toute éternité le Père du Fils. Il suflit d’un re- 
gard pour s'assurer que les fils des hommes proviennent d’une 
substance semblable à la leur. Mais aucune personne ne con- 
nait le Fils que le Père, et personne ne connaît le Père que le 
Fils, et ceux à qui le Fils veut le révéler (saint Matth. 11, 27) ; 
ainsi, les saints à qui Dieu l’a révélé nous en ont donné une cer- 
taine image, tirée des objets visibles, et ils disent que le Fils 
est la splendeur de sa gloire et le caractère de sa substance 
(Hebr. 1, 3). A la vérité, c’est là une image faible, et qui n’ex- 
prime que vaguement ce que l'on veut désigner (καὶ fumpov ἐστ: 
τοπαραδειγμα καὶ λιαν ἀμυδρον προς το ποθουμενον). Toutefois nous 
pouvons en conclure que la génération du Fils n'est pas sem- 
blable à la nôtre : car y a-t-il eu un temps où la splendeur du 
soleil n'existait pas? ou bien serait-il possible de la séparer du 
soleil? Qui oserait donc dire du Fils, qu'il fut un temps où il 
n'était pas; qu'il est sorti du néant, ou qu'il est d’une autre 
substance que le Père , lui qui dit : Je suis la vie, et celui qui. 
me voit, voit le Père? Telle est donc l’idée que les saints vou- 
laient que nous eussions du Fils, et il est à la fois déraison- 
nable et impie, tandis que les saintes Écritures se servent de 
pareilles images, de nous en créer d’autres qui ne sont poini 
écrites, et qui ne peuvent contribuer en rien à la piété (de sen. 
Dionys., ὁ. 10-12). 

Quand vous dites, d’après cela, que, pour que le Fils soit 
égal au Père, il faudrait qu'il eût aussi un fils; ce sont là des 
idées tirées des choses matérielles et terrestres. Les animaux et 
les hommes s’engendrent par l’union des sexes; et l'engendré 
provient toujours d’un père qui a commencé. Aucun d'eux, 
par conséquent, n’est père dans la véritable acception du 
mot : car le fils devient père à son tour, comme le père a com- 

11. 


350 VIE D'ATHANASE LE GRAND. 


mencé par être fils. Mais, avec Dieu , il n’en est pas ainsi : car 
le Père n'était pas né dan père, il n’engendre point de fils qui 
devienne père : aussi, le Père est père dans la véritablevac- 
ception du mot, et le Fils est fils de même. Donc, celui qui 
demande pourquoi le Fils n’a point de fils, doit demander 
aussi pourquoi le Père n’a point de père. Or, ce sont là des 
auestions déraisonnables οἱ pleines d'impiété. Précisément , 
parce que le Fils est la parfaite image du Père, il reste éter- 
nellement immuable comme le Père. Rétorquant contre eux 
lcurs arguments, on pourrait leur dire : Un architecte peut-il 
bâtir une maison sans matériaux? Donc Dieu ne le peutipas 
non plus. Et toi, peux-tu exister sans te trouver dans l’espace? 
Donc Dieu ne le peut pas non plus. Dieu n’est égal qu'à lui- 
même: il crée et il engendre d’une manière quiluiestiparti- 
culière (Orat. I, c.21,'23). 

L’objection des ariens que, si le Fils était coéternelavectle 
Père, il devrait être appelé le Père et non pas le Fils du Père, 
n'était, comme le remarque Athanase lui-même, qu'une plai- 
santerie des arièns, mais qui répond parfaitement à leurvaine 
pensée. En attendant, comme cette objection pourrait pour- 
tant embarrasser des personnes inexpérimentéeset leur donner 
l'idée que le Fils est une créature, il y répond encore, disant : 
Si l’on n’enseignait que la coéternité seulement du Fils aveclle 
Père, sans enseigner en même temps sa qualité de Fils yon 
pourrait parler ainsi avec une apparence de raison. Mais le 
Fils étant sorti du Père et ayant son fondementen lui, ilest 
déraisonnable de faire de pareilles-objections. D'ailleurs ;‘en 
ce cas, il faudrait imaginer un troisième être d'où le Pèreret 
le Fils descendissent tous deux (Or. 1, c. 29). Dans de pareïlles 
discussions, Athanase demande pardon à Dieu ,'de "A ose 
même s'en occuper. 

Si Athanase ἃ répondu avec une grande et victorieuse péné- 
fration aux objections dialectiques des ariens contre la doc- 
trine de l'Église catholique, on conviénidra sans peine qu'il ne 
montre pas moins de supériorité dans sa réfutation de leurs 
arguments purement bibliques, quoique les critiques modernes 


LIVRE III. 951 


puissent penser peut-être qu’elle est souvent plus spirituelle 
que vraie et convaincante. Toutefois, en y regardant de plus 
près on y reconnaîtra incontestablement une grande force de 
génie, jointe à un esprit profondément chrétien et évangéli- 
que. D'ailleurs Athanase lui-même n'avait pas la prétention 
de rendre chacune de ses explications également frappante. 1 
n'était certain que d'une chose, savoir qu'aucune explication 
ne pouvait être vraie qui était contraire à la doctrine de 
l'Église. Athanase avait, en effet, la ferme conviction que 10 
doctrine de l'Église et celle de l'Écriture sont parfaitemer: 
d'accord, et que par conséquent la lettre morte de l'Écriture ne 
peut recevoir l'esprit et la vie que de l'esprit vivant de l'Église. 
En conséquence, il avait pour principe, non-seulement de 
comprendre l’ensemble de l'Écriture-Sainte dans l'esprit de 
l'Église, mais encore, quand Île sens de l'Écriture présentai: 
parfois des difficultés, d'avouer que tous les passages n'en de- 
vaient pas être également clairs pour nous. C’est pourquoi 1 
dit, par exemple, après avoir donné l'interprétation d'u: 
passage de la Bible : « Je regarde ce sens comme ‘très-con- 
forme à celui de l'Église ‘, » voulant dire par R qu'il s'accorde 
avec la doctrine de l'Église. Je ne dirai pas pour cela que ce 
passage n'eût pas pu être mieux expliqué, mais toute inter- 
prétation contraire à la doctrine de l'Église doit être rejetée 
dès le premier abord. 

Ainsi que je l'ai remarqué plus haut, Athanase ἃ écrit une 
dissertation particulière sur 5. Matthieu (11, 27) : « Mon 
Père m'a mis toutes choses entre les mains (tom. ἢ, folio 103- 
409).» Mais il en parle aussi ailleurs. Dans son troisième 
discours contre les ariens (6. 36), il dit que de ce passage ré— 
sulte précisément le contraire de ce que les ariens voulaient y 
trouver, c'est-à-dire que le Fils, comme créature, faisait partie 
de l’ensemble : car si toutes choses lui ont été mises entre les 
mains, ilest évident qu’il ne fait pas partie de ces choses. S'il 


᾿ Toraurnv μὲν οὖν ἥγουμαι τὴν διανοίαν τοῦ ρήτου χα! μαλα ἐχχαλησιαστι- 
χὴν οὖσαν. 


252 VIE D'ATUANASE LE GRAND. 

faisait partie du tout, il ne pourrait pas être en même temps 
l'hérilier du tout. Athanase compare ensuite à ce passage celui 
de 5. Jean (5, 26) : « Comme le Père ἃ la vie en lui-même, il 
ἃ aussi donné au Fils d’avoir la vie en lui-même. » Le mot 
2022 indique seulement que le Père n'est pas le Fils : celui qui 
donne et celui qui reçoit sont deux personnes différentes ; mais 
du mot οὕτως résultent l'égalité et l'identité de la nature du Père 
et du Fils; le Père l'ayant donnée telle qu'il la possédait. Enfin 
il dit encore que, d'après la manière que les ariens expli- 
quaient la mise de toutes choses entre les mains du Fils, qui 
ne serait pas un avec le Père, comme vrai Dieu, il résulterait 
que le monde serait séparé de Dieu le Père. 

Athanase s'étend longuement sur Prov. 8, 28 : « Dominus 
creavit me inilium viarum suarum in opera sua. » Il lui était 
d'autant moins possible de se dispenser d'une interprétation 
détaillée de ce passage, que non-seulement les ariens s’ap- 
puyaient dessus pour prouver que le Fils avait été fait pour 
créer le monde, mais encore que l'Église primitive en général 
l'appliquait à Jésus-Christ. Athanase ne pouvait pas rapporter 
ce verset à la divinité de Jésus-Christ, puisqu'il démontrait 
qu'il était impossible qu'une créature devint créateur. Il 
commence donc par observer que dans ce livre, qui, par son 
caractère poétique, ne doit pas être regardé comme strictement 
dogmatique et didactique, il ne faut pas prendre les expres- 
sions dans un sens très-rigoureux. Il fait ensuite remarquer 
qu'un des buts de l'existence du Seigneur y est indiqué et que 
ce but ne pouvait pas se rapporter à sa nature divine, puisque 
dans ce cas il y serait annoncé d’une manière absolue qu'ilest 
et ce qu'il est. C’est ainsi que, dans 5, Jean (1, 1), il est dit : 
« Au commencement était le Verbe, et le Verbe était avec 
Dieu, et le Verbe était Dieu. » Là il n’y a point de cause 
indiquée pourquoi il l'est. Si l'on ne peut pas dire pourquoi 
le Père existe, on ne peut pas le dire non plus du Fils. Ils 
sont parce qu'ils sont. Il en est de même d’autres passages où 
il est question des rapports du Fils avec le Père; il dit sim— 
plement : « Je suis dans le Père et le Père est en moi. » C'est 


LIVRE 141. 552 


pourquoi il dit dans 5. Jean : « Au commencement était. lo 
Verbe, » et non pas : Au commencement Dieu créa le Verbe, 
comme dans le premier chapitre de la Genèse où il est question 
de la créature. Or, comme dans le passage du livre des Pro- 
verbes, est indiqué le but de la création du Seigneur, savoir 
in opera, il faut donc le comprendre sous le rapport de la 
venue du Logos dans le monde. Athanase l'applique donc à la 
relation générale du Fils avec le monde; ainsi, sur la repré- 
sentation de la sagesse éternelle du Logos, d'abord dans le 
monde en général, et puis en particulier dans l’homme, dont 
la nature divine est un reflet du Logos dans le sens désigné. 
Lui, le Seigneur, de qui tout est l’image et l'empreinte, est 
placé là au lieu de cette même empreinte, parce qu'il est en 
toutes choses par représentation. « Or comme une empreinte 
de la sagesse divine est placée en nous et dans toutes ses 
œuvres, la sagesse véritable et créatrice rapporta avec raison 
cette empreinte sur elle-même et dit : « Le Seigneur me 
» créa dans ses œuvres » (εἰς τα ἐργα). Car ce que la sagesse dit 
en nous, c'est le Seigneur en personne qui le dit. Lui, le 
créateur, n'a point été créé, mais à cause de son image qui 
est placée dans la créature, il le dit comme s’il parlait de lui- 
même. Et comme le Seigneur ἃ dit : «Celui qui vous recoit me 
recoit, » parce que nous sommes son image, il dit aussi, 
parce que son image et son reflet sont empreints dans la créa- 
ture : « Il me créa au commencement de ses voies dans ses 
œuvres. » Mais, à cause de cela, l’image de la sagesse de Dieu 
fut mise dans ses œuvres, afin que le monde reconnüt le Logos 
créateur et en lui le Père (Rom. 1, 19, Orat, IL, c. 78). 

En second lieu, Athanase rapporte ce passage à l’incarna- 
tion de Jésus-Christ et au rétablissement par lui de l’image de 
Dicu en nous. Après avoir cité entre autres l’épitre aux Ro- 
mains (8, 3), il continue ainsi : «Il le dit par rapport à son 
incarnation; nous voyons particulièrement dans l’épitre aux 
Éphésiens (2, 14) : « Il a rompu dans sa chair la muraille de 
» séparation. afin de former en soi-même un seul homme 
» nouyeau, en mettant la paix entre eux. » Or, si ces deux 


254 VIE' D'ATIIANASE LE GRAND. 


(les Juifs et les gentils) sont transformés en lui, qu’ils sont 
aussi dans son corps, on peut dire avec raison, puisqu'il 
les porte tous deux en lui, qu'il a été en quelque sorte créé en 
eux. Car il a réuni en lui les êtres créés, et lui, étant sem— 
blable à eux, est en eux. Comme ils ont donc été créés en lui, 
c'est avec raison qu'il est dit de lui : « Le Seigneur m'a 
» créé; » car de même qu’on a dit de lui qu'il était devenu 
faible, parce qu'il avait pris sur lui notre faiblesse, quoiqu'il 
n’eût pas péché, mais parce qu’il avait porté notre péché et la 
malédiction, de même, s'étant créé (régénéré) en nous, ilrest 
dit : «Il m'a créé dans son œuvre, » quoiqu'il ne soit point 
une créature. » 

thanase explique ensuite les versets suivants de ce passage 
des Proverbes : « Fundavit me ante ævum, ct priusquam terram 
faceret, et antequam montes collocarentur. » Regardant Jésus- 
Christ comme la réunion de ceux qui voient en lui, il ap- 
plique cette phrase à la prédestination des élus, dont le salut 
a été fondé de toute éternité en Jésus-Christ, même avant la 
création du monde. 

Mais on pourrait lui objecter que, quand même ‘on 
admettrait que Jésus-Christ eût été mis à la place de ceux qui 
sont sauvés par lui, l'expression in opera scraït encore beau-— 
coup trop générale, puisqu'elle ne peut signifier que la création; 
si avec cela on songe qu'il est appelé le premier né de toutes les 
créatures, cette interprétation tombera d'elle-même, et ilme 
restera plus qu'à la considérer, d’après ce passage, comme la 
première créature faite pour créer les autres. Mais Athanase 
va au devant de cette objection, ct adopte l'idée d’une 
rédemption de la création tout entière. Déjà Théophile Δ᾽ Ἀη-- 
tioche avait pensé que le péché de l’homme avait infecté toute 
la nature ; que son poison s'était communiqué d'une manière 
mystérieuse à la nature entière, et l'avait livrée à la corruption, 
et que , depuis ce moment , l'homme et la nature avaïent été 
engagés dans un combat, et cherchaient réciproquement à sc 
détruire. Athanase cite à ce sujet l'épitre aux Romains (8, 19), 
où il est dit que « les créatures attendent avec un grand désir 


» 


LIVRE 111. 35 


Ja manifestation des enfants de Dieu. » Elles seront donc aussi 
délivrées de l'esclavage de la corruption, dans la liberté de la 
gloire des enfants de Dieu. Le Sauveur est donc aussi le 
premier né par rapport à eux, οἱ sa rédemption les regarde 
aussi. Mais Athanase déduit encore de l'une très-forte preuve 
contre le système des ariens, qui regardent le Fils comme une 
créature; et dit que, d’après le passage de saint Paul, la 
création tout entière soupirait avec nous en attendant la déli- 
vrance. Si donc le Rédempteur était une des créatures, 1" 
soupirait aussi après la rédemption, et, dans ce cas, il ne 
pouvait pas être le Rédempteur lui-même (Or. IE, c. 72). 
Dans l'interprétation de ce passage, comme dans ἰδ dialec- 
tique déjà citée contre les ariens, on répond à leur argument 
que le Sauveur est un être fini, parce qu'il est appelé le frère 
des hommes, quoique le premier né. Mais Athanase remarque 
particulièrement que le Sauveur est appelé, non-seulement Ic 
premier né, mais encore l'unique; et que ces deux dénomina- 
tions se contredisent l’une l’autre; celui qui est premier né ἃ 
d’autres frères ; celui qui est unique n’en a point. Il faut donc 
que ces deux expressions soient prises dans des acceptions dif- 
férentes ; en effet, comme fils unique, il est le Fils de Dieu, le 
Verbe, la sagesse. C'est de lui que saint Jean dit «Et nous 
avons vu sa gloire, la gloire que le Fils unique devait recevoir 
du Père (saint Jean, 1, 1%);» et «Dieu a envoyé son Fils 
unique (L,‘ep. saint Jean, 4, 12). » Il est appelé, au contraire, 
le premier né, parce que, par amour pour les hommes, il s’est 
fait homme, qu'il a acquis beaucoup de frères (καὶ dx τὴν 
πολλων ἀδελφοποιησιν). Nous avons tous été incorporés avec lui 
(συσσωμοι τυγχανοντεςὶ, puisqu'il a racheté tous les hommes en 
se faisant homme. C'est pourquoi il est aussi le premier né des 
morts, puisqu'il a anéanti la mort en la souffrant pour nous; 
et il est le premier des hommes qui soit ressuscité, puisqu'il 
a ranimé son corps pour nous. Car, comme il est ressuscité, 
nous aussi, nous sommes ressuscités par lui, οἱ en nous atta— 
chant à lui. C’est pourquoi il ne s'appelle pas le premier né de 
Dieu, maïs le premier né de toute création. Or, le Fils unique 


4 


256 VIE D'ATHANASE LE GRAND. 


est devenu le premier né, pour que la succession des frères ne 
fût pas interrompue, chacun d'eux se rattachant à lui comme 
le Logos, le point de départ inébranlable de tous . Il est donc 
le Fils unique, parce qu'il est sorti seul du Père, et le premier 
né, parce que nous sommes tous devenus, par lui, enfants de 
Dieu, et que, délivrés de l'esclavage de la corruption, nous 
sommes parvenus à la liberté des enfants de Dieu *. Il s'appelle 
le premier né de toute création; mais si, parce qu’il est le pre— 
mier né, il appartenait à la création sous tous les rapports, à 
faudrait qu'il eût existé avant lui-même, puisqu'il faisait partie 
de la création, et qu'il avait existé avant l'ensemble de la créa- 
tion. Mais il faudrait aussi qu’il eût été plus tard que lui-même, 
puisqu'il a produit la création, et qu’il a dû, par conséquent, 
exister avant elle, et pourtant retomber encore en elle, lui ap 
partenant, d’après la supposition arienne. Le mot de premier 
né s'applique donc nécessairement à son incarnation. 

Une des interprétations les plus spirituelles d'Athanase est 
celle du passage de l'épitre aux Hébreux (1, 4): « Τοσουτῳ 
κρείττων γένομενος τῶν ἀγγελῶν.» Les ariens tiraient du mot 7ε-- 
youeyos (factus) la conclusion que le Fils de Dieu avait été fait; 
Athanase remarque que ce mot n’est pas placé là d'une manière 
absolue, mais qu'il est modifié par le mot κρείττων (melior); il y 
est donc synonyme du mot ἐστι. Il leur reproche, avec raison, 
de ne s'attacher qu'aux mots. C’est précisément comme si, du 
verset du psaume 9, 10 : « Le Seigneur est devenu le refuge du 
pauvre, » on prétend conclure que Dieu n'a pas toujours 
existé. Ce passage exprime ce que le Seigneur est devenu par 
rapport à nous; mais non pas ce qu'il est par lui-même; aussi ne 
dit-il pas qu'il soit devenu ce qu'il est par rapport à lui. Mais 
comme les ariens mettaient la plus grande importance au mot 
χρειττων, et qu'ils en concluaient que Jésus-Christ était comparé 


1 Orat. II, c. 6. Ποωτοτοχος De ὃ χυρίος; ἵν᾿ ἐν τῳ λεγεσθαι πρῶτον αὐτὸν, 
τα μετ᾽ αὐτον διαμεινῃ, ὦσπερ ἐχ τινος ἀρχῆς του λογου συνημμενα. 

2 L.L c. ὅ8. στε του μὴν πατρος εἶναι μονογενητον υἷον δια το ἐξ αὐτου 
μόνου αὗτον εἶναι; τῆς δε χτισεως ποωτοτοχον; δια τὴν τῶν παντῶν υἱοποιησιν. 


LIVRE III. 257 


aux anges, et que, par conséquent, il était une créature, quoique 
beaucoup plus excellente queles autres, Athanase explique que 
par le mot χρείττων, Jésus-Christ n’est point comparé aux 
anges ; qu'il en est, au contraire, distingué (οὐ συγκριτιχως ἀλλα 
δακριτικως). En parlant d'êtres de la même espèce, mais qui ne 
diffèrent entre eux que par le degré de perfection, on ne se 
sert pas du mot κρείττων, mais on emploie des formes compa- 
ratives. Ainsi, l’on dit : Rachel est plus belle que Lia; une 
étoile est plus brillante qu'une autre; tandis que, dans le livre 
des Proverbes, 8, 10 : «La sagesse est préférable (κρειττων) à 
l'or, » parce que la sagesse et l'or sont deux choses essentielle- 
ment différentes. C'est ainsi que l’a entendu l’Apôtre, qui n'a 
pas voulu faire proprement une comparaison, mais distinguer 
les anges du Rédempteur, comme des serviteurs du Fils. Les 
comparaisons ne se font qu'entre des choses de la même espèce 
(ἐν μὲν τοῖς δμογενεσιν ὁμολογουμένως φιλεῖ Ta τῆς συγχρισεως γι-- 
νεσθαι, καὶ οὐχ. ἐν τοις ἑτερογενεσιν). Ainsi Dieu ne se compare 
pas aux hommes, ni les hommes aux animaux (dx τὸ ἀνόμοιον 
τῆς φυσεως). Dieu est en dehors de toute comparaison ; mais on 
compare les hommes avec les hommes. Or, dans ce cas, per- 
sonne ne se sert du mot de χρείττων *. D'après cela, si, dans le 
passage ci-dessus, il s'agissait d'une comparaison, il faudrait 
qu'il y eût, par exemple : Dieu est plus grand que les anges, 
mais non pas : χρειττων. C'est pourquoi il est dit aussi du Fils 
(γ. 10), qu'il a tout créé et dans le verset 5 il est retiré du 
rang des anges. C’est pourquoi enfin le Fils ne dit pas que le 
Père est « meilleur » que le Fils, mais «plus grand, » préci- 
sément parce que le Fils est, par sa nature, égal au Père; 
l'emploi de l'expression « plus grand » indique une égalité de 


1 Je ne pense pas que personne puisse objecter à Athanase qu’un homme 
est quelquefois meilleur qu'un autre, et qu'on l’exprime ainsi : «Bon» est le 
terme technique pour indiquer la valeur morale des hommes, et, dans ce sens, 
«meilleur» n’exprime qu'une valeur morale plus grande. Mais , en sa qualité 
d'homme, un homme n’est pas meilleur qu'un autre. Tous ont la même na- 
turc : l’homme est partout le même. 


258 VIE D'ATHANASE LE GRAND. 


substance, maïs cette expression est employée, parce que le 
Fils tire du Père la source de sa divinité. 

- Pour trouver le sens de ce passage, continue Athanase ,äl 
faut se rappeler le but de lépiître et tout l’ensemble du sujet. 
L'Apôtre dit que Dieu a parlé souvent aux hommes par les 
prophètes, et a souvent répété ce qu'il leur avait dit, jusqu’à 
ce que, dans la plénitude des temps, il se soit révélétpar son 
propre Fils; le rosourw κρειττων met la même différencetentre 
Îe Fils et les anges qu'entre le Fils et des serviteurs. Car laloï 
a eu les anges pour intermédiaires. Ce n’est pas pour faire 
une comparaison, mais pour bien marquer la véritable diffé- 
rence qu'il est donc dit τοσούτῳ κρείττων γενομένος. Cela 46- 
vient d'autant plus évident, quand avec l’Apôtre on compare 
les effets de la loi et ceux de l'Évangile. De même que 1 10] οἵ 
l'Évangile diffèrent par leur essence, ceux qui les ont apportés 
devront différer aussi. La loi a été apportée par les anges, ce 
qui n'a pas empêché que, depuis Adam jusqu'à Jésus-Christ, 
le péché n'ait continué à régner. Tous les hommes sont morts 
dans Adam, et ils n'ont été rappelés à la vie qu'en Jésus- 
Christ. Les services des anges ne se rapportaient qu'aux Juifs; 
l'œuvre de Jésus-Christ embrassa tous les peuples et tous/les 
temps. Les paroles d'Isaïe : « Tous seront instruïts du Seigneur 
(54, 13),» se sont accomplies. Jésus a présentétune offrande 
bien différente des offrandes mosaïques; il nous a donné une 
fout autre éspérance intérieure. C’est la même difiérence 
qu'entre loi et grâce, vertu et vérité, etc. Ici donc on ne com- 
pare point ce qui est grand avec ce qui est petit, maison fait 
connaître la différence essentielle, et cela précisément parce 
que celui qui nous apporte la nouvelle alliance est élevé au- 
dessus des créatures. (Οὐχ εἷς προς pupa μεγαλαι συγχρινομεναι, 
ἀλλ᾽ ὡς ἄλλαι προς ἀλλα τὴν φυσιν τυγχανουσαι" ἔπει και ὃ ταυτα οἴκο- 
poyouncas χρειττων των γενητων ἐστι. (Orat. I, c. 55-63.) 

Dans l'interprétation de l’'épitre aux Hébreux (3, 2), «qui 

a été fidèle à celui qui l’a fait, » il faut surtout remarquer les 
premières observations : « Il faut commencer par nous assu- 
rer de la nature du Fils et expliquer ensuite les mots dont on 


LIVRE ΤΠ. 259 


s'est servi pour la désigner. Comme Fils, il ne peut venir du 
dehors à la divinité, mais il est, au contraire, de la substance 
de celui qui l'a engendré. Il ne faut donc pas disputer sur les 
mots, même quand au lieu « d’engendré » on trouverait celui 
de «fait; » car le mot nous importe peu quand nous avons la 
chose. Les désignations ne détruisent pas la chose; c’est bien 
plutôt la chose désignée qui attire à elle la définition et la 
change. Les paroles n'existent pas avant les êtres qu’elles dé- 
signent; celles-ci viennent d’abord et les paroles les désignent. » 
Athanase rapporte alors le row, d’après l’ensemble de la 
phrase, aux fonctions pontificales du Rédempteur, et dit 
qu’il faut voir dans leur liaison tous les versets depuis 2, 44 
jusqu'à 3, 2. 

Athanase s'étend longuement sur l'interprétation de l'épitre 
aux Philippiens, 2, 6 et versets suivants (Or. I. c. Ar., c. 40- 
46). Cette interprétation est fort spirituelle, et il est nécessaire 
que je la développe, non-seulement à cause de ce qu’elle ἃ de 
particulier, maïs encore parce qu’elle éclaircit tout le système 
d'Athanase sur l’œuvre de la rédemption. Il commence par re- 
lever en grand dialecticien le vrai sens de l’objection que les 
ariens tiraient de ce passage. Il remarque : « L'élévation de 

ésus-Christ aurait donc été la récompense de ses progrès, ct 
naturellement des progrès qu'il aurait faits comme homme: 
car c'est de son obéissance jusqu'à la mort qu’il est question, 
par suite de laquelle, selon nous, son élévation aurait eu 
lieu. » Il demande donc ce que Jésus-Christ était auparavant, 
sice n'est qu'alors qu'il a été élevé et qu’il a commencé à être 
adoré? Ils feraient bien, ajoute-tl, d’avoucr franchement 
qu'ils ne regardent Jésus-Christ que comme un homme. Il dit 
en outre ici que ce serait alors Jésus-Christ qui devrait avoir 
de la reconnaissance envers nous, et non pas nous envers lui, 
puisque c’est à nous qu'il devrait son élévation. 

[va ensuite plus loin ; le Seigneur parle d’une gloire qu'il 
possédait avant la création (S. Jean, 17, 5). Ce n’est pas par 
son obéissance seulement qu'il a été glorifié. 1 rapporte après 
cela en détail le passage de l'épitre aux Philippiens, et dit qu'il 


! 


260 VIE D'ATHANASE LE GRAND. 


est clair que ce n’est point par son incarnation qu'il ἃ d'abord 
été glorifié, puisqu'il y est parlé d’une forme de servitude qu'il 
a prise ; d'un abaïissement auquel il s’est soumis. Celui qui était 
égal à Dieu est devenu un serviteur ; ce m'est point là une 
élévation. Le dispensateur de la grâce, car 1] l’est devenu par 
sa rédemption, aurait donc besoin d’abord de recevoir la 
grâce? Il est dit : « Au commencement était le Verbe et le 
Verbe était avec Dieu et le Verbe était Dieu. » Celui qui était 
déjà le plus haut aurait-il donc encore besoin d’être élevé? 
Athanase trouvait donc une contradiction à dire en même 
temps que Jésus-Christ, qui s’est abaissé en devenant homme, 
qui s’est glorifié par son incarnation, ait été élevé pour les 
mérites qu’il s'est acquis comme homme. Il remarque d’abord 
que l’abaissement dans l’incarnation et la glorification qui s’y 
rattache, ne sont pas dites de la personne de Jésus-Christ 
considérée sous le même aspect; quand on dit qu'étant égal à 
Dieu, il s’est abaissé en devenant homme, on parle du Fils de 
Dieu , du Logos; mais quand il est question d’une glorification, 
il s'agit de l'humanité qui avait besoin d’être élevée; or, vu la 
réunion de la divinité et de l'humanité en Jésus-Christ pour en 
former une seule personne, l’abaissement et l'élévation sont 
appliqués à la même personne. Si l'on voulait expliquer ὅδ 
passage dans le sens des ariens, d’après lesquels Jésus-Christ 
tout entier aurait été élevé, il renfermerait une contradiction 
inconciliable, Mais par l'humanité qui ἃ été élevée, Athanase 
entendait non-seulement l’homme dans lequel Jésus-Christ ἃ 
agi pendant sa vie sur la terre, mais encore le genre humain 
tout entier racheté par lui. Il dit que, de même que Jésus= 
Christ, comme homme , a souffert la mort pour nous et s'est 
offert en victime à Dicu pour nous, de même que nous sommes 
tous morts en Jésus-Christ, nous avons aussi été tous élevés en 
lui. ἢ] compare à cela l’épitre aux Hébreux (6, 20), où il est 
dit que Jésus est entré comme précurseur pour nous dans le 
ciel. Notre élévation à nous qui sommes incorporés avec lui 
(συσσωμόι ἐχεινου), est donc regardée comme la sienne. Il est 
représenté comme receyant, en qualité d'homme, ce qu'il ἃ 


LIVRE 111. 261 
toujours possédé comme Dieu. C’est là précisément ce qu'il y 
a de merveilleux ; savoir que la grâce que le Fils répand , de la 
part du Père, est représentée comme recue par le Fils lui- 
même, et que l'élévation dans le Père que le Fils donne, est 
considérée comme sa propre élévation. En un mot, Athanase 
conçoit aussi dans cette occasion le Fils comme le représentant 
du genre humain racheté. Le mot ἐχαρισατο, remarque-t-il, 
n'est dit à la vérité que du Fils, mais:il se rapporte au genre 
humain tout entier et à nous; mais le mot à désigne les mé- 
rites de Jésus-Christ, causes de notre élévation et de notre 
‘glorification. 

Le nom au-dessus de tout nom qui lui est donné est le nom 
de « Fils de Dieu , » qui, d’après. Jean (1, 12), appartient à 
tous ceux qui croient en lui et qui sont nés de Dieu. Que tout 
genou se plie au nom de Jésus; cela veut dire que tous les 
fidèles deviennent par lui enfants de Dieu, temples de Dieu, 
vrais adorateurs de Dieu et glorifient en vérité le Père (εἰς déa 
θερυ πατρος v. 11). Tous ceux qui virent les fidèles, ainsi rem- 
plis de l’esprit de Dieu, reconnurent avec surprise et recon- 
naissance la main de Dieu dans l’œuvre de la rédemption , et 
les esprits célestes, eux-mêmes, qui avaient toujours adoré 
Dieu, éprouvèrent une joie plus vive encore, en se voyant 
incorporés avec nous. « Voyez d'après cela la croix, qui pa- 
raissait aux hommes une folie de Dieu, et qui est devenue 
notre honneur à tous; car c’est en elle que repose notre résur- 
rection. Non-seulement Israël, mais encore tous les peuples 
abandonnent les idoles et reconnaissent le vrai Dieu, le Père 
de Jésus-Christ. » Athanase pense donc que par les mots : 
« Tout genou fléchit devant le nom de Jésus, » on doit com- 
prendre les effets qui ont résulté de ce que celui à qui l'hon- 
neur revenait de toute éternité, qui étant Dieu depuis le com- 
mencement, s'est abaissé jusqu'à la mort sur la croix, et a 
ramené les hommes à l’adoration de Dieu. 

Mais cetie interprétation devient plus claire encore par plu- 
sieurs autres, par lesquelles Jésus-Christ, dans son humanité 
divinisée , est considéré comme celui dans lequel sont compris, 


262 . VIE D'ATHANASE LE GRAND. 


pour ainsi dire , tous ceux qui ont été rachetés. Ainsi Athanase 
cite entre autres les Actes des Apôtres (9, 4), où Jésus-Christ 


dit à Saul qui persécutait l'Église : « Pourquoi me persécutez= 


vous?» pour se justifier de ce qu'il lui arrive souvent de rap- 
porter aux siens ce qui est dit de Jésus-Christ’. Quand d’après 
cela les ariens expliquaient l'onction de Jésus-Christ (Hebr. 
1, 9), le baptême de Jésus-Christ, la descente du Saint-Esprit 
sur lui, comme si par là Jésus-Christ eût obtenu quelque chose 
qu’il n'avait pas encore, Athanase l'interprétait au contraire 
en ce sens qu'en Jésus-Christ tous les siens avaient été oïnts et 
baptisés et avaient recu le Saint-Esprit. « Il n’a donc pas été 
oint du Saint-Esprit, dit Athanase, afin de devenir Dieu, car il 
l'était déjà, et pas non plus pour devenir roi ; il est éternellement 
roi. Les rois juifs recevaient l’onction parce qu'ils ne l'étaient 
pas encore; mais le Sauveur est lui-même le dispensateur du 
Saint-Esprit. C’est pourquoi il dit (8. Jean, 17, 19) : «Etyje 
me sanctifie moi-même pour eux, afin qu'ils soient aussi sanc- 
üliés dans la vérité. » Il n’est donc pas le sanctifié, mais le 
sanc{ifiant. Il n’est pas sanctifié par un autre, maïs il se sanc- 
ülie lui-même, afin que nous aussi soyons sanctifiés dans la 
vérité. Or celui qui se sanctifie lui-même est le Seigneur de la 
_ sanctification. Par conséquent, si l’on dit en parlant de lui 
qu'il a été oint, cela veut dire qu'il sanctifie son humanité, afin 
que tous les hommes deviennent saints en lui (Orat. I, c. 46) *. 
C'est aussi ainsi qu'il a été baptisé dans le Jourdain et que le 
Saint-Esprit est descendu sur lui; cela n'eut pas lieu pour que 
le Seigneur devint meilleur, mais pour notre sanctification, afin 
que l’on püt dire de nous : «Ne savez-vous pas que vous êtes un 
» temple de Dieu et que Dieu demeure en vous? » Donc quand 


ἢ 

Ÿ Orat. II. c. 80. αι Σαυλου ποτε διωχοντος τὴν ἐχχλησίιαν, ἐν ἢ ὃ τυπος 
ὧν αὐτου χα: εἴχων. 

? Cf. Orat. II, 18. To μετ᾽ ἐξουσιας διδοναι το πνευμα οὐ χτισματος, οὐδε 
ποιήματος ἐστι; ἀλλα Jecu δωρον" τὰ μὲν γαρ χτισματα ἁγιαζεται παρα τοῦ 
πνευματος ἅγιου, ὁ δὲ υἱος οὐχ ἁγιαζομενος παρα του πνευματος, ἄλλα μαλλον 
αὗτος διδοὺς αὖτο τοις πασι, δειχνυτα! μὴ χτισμα, ἀλλα υἷος ἀληθίνος τοῦ 
πατρος ὦν. 


me tnt tdi au di 


ses 


LIVRE ΠῚ. 263 


le Seigneur aété baptisé comme homme, nous avons été baptisés 
en lui et de lui, et nous sommes devenus participants de son 
esprit. C'est pourquoi il est dit du Saint-Esprit : « Il recevra 
» de ce qui est à moi (8. Jean, 16, 14). » Dès lors nous com- 
mençons donc aussi à avoir le sceau et l'onetion, puisque 
l'Apôtre dit : « Vous êtes scellés par le Saint-Esprit. » C'est 
ainsi que la sanctification du genre humain part du Seigneur 
et se répand sur tous les hommes (Orat. Ï, c. 47)". » 

Ainsi que je l'ai déjà dit, les ariens ne savaient pas séparer 
dans le Rédempteur la divinité de l'humanité ; ils attribuaient 
aussi à la partie divine de Jésus-Christ la souffrance qui était 
le caractère distinctif de sa partie humaine. Ce qu'il y avait 
d'humain en Jésus-Christ leur paraissait indigne du vrai Dieu ; 
et c'était là une des raisons qui leur faisait nier la vraie divi- 
nité du Sauveur. Athanase rappelle en réponse « que ce qui a 
été dit de Jésus-Christ dans son abaissement lui est appliqué 
par eux pour le rabaisser. Mas le caractère iout enter du 
christianisme est précisément dans l'abaissement de la divinité 
(πασα ὃ: ἀκριξεια του χριστιανισμου ἐν τοις εὐτελεσε ῥημασι καὶ 
πράγματι εὑρισκεται). D'après cela, s'ils étaient en état de com- 
prendre saint Paul, quand il écrit aux Corinthiens : « Vous 
» savez quelle a été la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ, 
» qui, étant riche, est devenu pauvre pour l'amour de nous, 
» afin que vous devinssiez riches par sa pauvreté (LI Cor. ὃ, 
» 9), » ils ne diraïent pas que le Fils n’est point égal au Père. 
Puissent-ils au moins reconnaître quelle est la nature de sa 
pauvreté, dans laquelle consiste la force de sa croix! C'est à 


1 Cf.L I, 8, 48. Οἱ ἀνθρῶποι εἰσιν, où ἀρχὴν ἐχοντες του λαύειν ἐν αὑτῷ 

, , ἢ} ᾽ ε * « 

χαι δι᾿ αὐτου" αὐτου γὰρ νυν λεγόομενου ἀνθρωπινὼς χρίεσθαι, ἧμεις ἐσμεν οἱ 
ἐν αὑτῳ χρίομενοι; ἐπειδὴ χαὶι βαπτιζομενου αὐτου, ἡμε!ς ἐσμεν οἵ ἐν αὑτῷ 
βαπτιζομενοι" περι δὲ τῶν τουτῶν παντῶν μᾶλλον ὃ σωτὴρ φανερον ποιεῖ» λέγων 
τῷ πατρὶ; καγὼ τὴν δοξαν, ἦν δεδωχας μοι; δεδωχα αὐτοῖς, ἵνα ὧσιν ἑν, καθὼς 
ἐμεῖς, ἣν ἐσμεν" δι᾽ pas ἀρα και δοζαν direz, και το ἐλαύε, και TO ἐχαρίσατο 
χαι τὸ ὑπερυψωσε λελεχται" LV” ἡμεῖς λαόωμεν χα! ἧμιν χαρισηται; και ἡμεις 
ὑφωδωμεν ἐν αὗτῳ, ὠσπερ χα! ὑπερ ἥμων ἑαυτον ἁγιαζει, iv ἡμεῖς ἀγιασθῶ- 


μὲν ἐν αὐτῶν 


264 VIE D'ATHANASE LE GRAND. 


aussi pourquoi saint Paul parle avec tant de force de la pau- 
vreté et de la passion du Rédempteur, et dit : « Pour moi, à 
» Dieu ne plaise que je me glorifie en autre chose qu’en la 
» croix de Notre-Seigneur Jésus-Christ, par qui le monde est 
» mort et crucifié pour moi, comme je suis mort et crucilé 
» pour le monde (Gal. 6. 14). » Et encore : « S'ils l'avaient 
» reconnu, ils n'auraient point crucifié le Scigneur de la 
» gloire (1 Cor. 1, 28). » On peut dire de même des ariens 
que, s'ils entendaient l'Écriture, ils n'appelleraient point le 
créateur une créature. 

Mais, comme les ariens ne reconnaissaient absolument 
rien de purement surhumain dans Jésus-Christ, et tiraient 
précisément de ce que l’on rapportait d'humain de lui des 
preuves contre sa divinité, il était naturel que les catholiques, 
pour détruire les objections des ariens, s’efforçassent de sépa- 
rer l'humanité et la divinité de Jésus-Christ plus fortement 
qu'on ne l'avait encore fait. Ce n’était donc point par une fri- 
vole susceptibilité des pères, ni par une négligence de ce qui 
était réellement important , qu'ils insistèrent sur cette distinc- 


tion, comme on le leur a plus tard si souvent reproché; c'était 


seulement pour sauver le point principal qu'ils agirent ainsi. 
Ce n'est point en déplorant faiblement l'audace des hommes 
qui cherchaient à tout approfondir qu'ils pouvaient répondre 
aux objections et détourner l’arrogance. Mais, comme on pré- 
tendait que l'humanité s’étendait sur Jésus-Christ tout entier , 
non-seulement sur le Fils de l’homme, mais encore sur le Fils 
de Dieu, les pères étaient obligés de leur côté de déclarer net- 
tement ‘que , quoique la divinité en Jésus-Christ dût être dis- 
tüinguée de son humanité, il y avait cependant une unité de 
personne, c'est-à-dire que la divinité s'était réunie en l'huma- 
nité dans l'unité d'une vie, en sorte que ce qui se disait de 
l'une pouvait aussi se dire de l’autre , et réciproquement. C'est 
sur cette distinction de la partie divine et de la partie humaine 
en Jésus-Christ, d’une part, et sur la réunion de toutes 
deux en une seule personne, de l’autre, que repose l'inter- 
prétation que nous avons déjà donnée d'après Athanase des 


PT, 


LIVRE II. 265 


versets 6 et suivants du chapitre 2 de l’épitre aux Philippiens. 

Mais il fallait faire voir, pour satisfaire le chrétien médita- 
tif, des preuves plus profondes de cette réunion personnelle. 
Athanase dit donc que, dès avant Jésus, des hommes avaient 
été mdividuellement sanctifiés, comme Jérémie dans le sein de 
sa mère, Isaïe et d'autres, mais que malgré cela le péché avait 
régné depuis Adam jusqu’à Jésus-Christ, et que cette sanctifi- 
cation n'avait été que la demeure passagère de la force divine 
dans certains hommes. D’après cela, pour que le péché fût réel- 
lement détruit, et qu'un salut durable füt accordé à l'humanité 
tout entière, il fallait que la divinité dans toute sa plénitude 
s’unit à l'humanité, prit sur elle les fautes des hommes, et les 
délivrät de la malédiction. « Si la divinité et l'humanité se 
sont réunies pour ne faire qu’un seul, c’est par un effet de la 
grâce du Logos, et nous sommes devenus les adorateurs, non 
pas d’un autre homme, mais de Dieu; les faiblesses de l’homme 
furent transportées à lui et détruites, et nous sommes deve- 
nus pour toute l'éternité libres et exempts de souffrances ‘. » 
Voici donc ce que veut dire Athanase : La plénitude de la di- 
vinité, le vrai Fils de Dieu est devenu homme, afin que ce qui 
auparavant n'avait été le partage que d’un petit nombre d'in- 
dividus momentanément, lesquels encore n’avaient recu, pour 
ainsi dire, qu’un seul rayon de la divinité, appartint désor- 
mais et pour toujours au genre humain tout entier ; cette divi- 
nité pénétra l’homme complètement, au point de ne former 
avec lui qu'une seule personne, sans quoi elle n’aurait pas pris 
sur elle , et n'aurait pas détruit les défauts et les faiblesses des 
hommes. 

Il prouve ce qu'il vient de dire par la Bible. « ἢ] est écrit, 
dit-il, que le Verbe est devenu chair, et qu’il ἃ habité parmi 
nous. Le Logos s’est donc fait homme, etil n’est pas venu seule- 


! Or. III, c. 32-34. Οὑτως ἡἥμεις οἱ ἀνθρωποι παρα του λογου τε Teomorc 
μεθα προλεφθεντες δια τῆς σαρχος αὐτου χαι λοιπὸν ζωὴν αἰώνιον χληρονομοὺ- 
μὲν. -α- Λοιπὸν λογιθεισης τὴς σαρχος δια τὸν του Jeov λογον; ὃς δι᾿ ἡνια- 
ἔγεγετο σαρξ, 

ΑΤΗ͂ΑΝ. T. I. 12 


966 VIE D'ATHANASE LE GRAND. 


ment dans un homme. Il faut que l'on sache cela, afin que l'on 
ne pense pas qu'il est encore venu cette fois dans un homme, 
comme autrefois dans [65 saints, et que cette fois aussiil n’a sanc- 
ti£é que cet homme seul. Car s'il en avait été ainsi, ceux qui 
l'ont vu ne se seraient pas étonnés, et n’auraïent pas dit : Pour- 
quoi te fais-tu Dieu, (01 qui n'es qu’un homme? D'ailleurs la 
simple venue aurait été une chose tout à fait ordinaïre; mais c’est 
précisément parce qu’il est devenu homme, parce qu'il s’est 
abaissé, paree qu'il a pris la forme d’un serviteur, que la croix 
est un scandale pour les Juifs, maïs une force et une sagesse di- 
vines pour nous; car le Logos s’est fait chair. Quand jadis le 
Logos venait dansles saïnts, et les sanctifiait lorsqu'ils Paccueil- 
lient dignement, on n’a pourtant jamais dit d'aucun d'eux, à 
leur naissance, que le Logos lui-même était né, ou, dans leurs 
souffrances, que c'était lui qui souffrait. Mais saïnt Pierre ἃ 
dit: «Il a souffert pour nous en sa chair (1. 5. Pierre, 4, 1).» 
C'est ce qui prouve que la divinité, comme dit l’Apôtre, a ha- 
bité corporellement avec nous (Orat. IIT, ο. 70-73). » 

Atbanase montre après cela comment, par suite de cette 
réunion de la divinité avec l'humanité, on peut aussi appliquer 
l'idée de l'humanité à Jésus-Christ tout entier, et observe que 
même quand c'était la divinité qui agissait, comme par exemple 
dans les miracles, l'humanité y prenaït part aussi; par la 
même raison, dans les douleurs et les souffrances , bien quela 
divinité, impassible par sa nature, n’en fût point affectée, elle 
n'était pourtant pas hors de l’homme, de sorte que l'on pou- 
vait fort bien dire la Passion du Verbe de Dieu. 

C'est ainsi qu'Athanase explique comment on avaït pu dire 
que Jésus-Christ augmentaït en sagesse, sans que pour cela 
les ariens fussent en droït de nier sa divinité. 11 pose en fait 
que la nature humaïne, d’après ses lois, ne peut se développer 
que par degrés; il est loin, d’après cela, d'admettre que l'hu- 
manité dans Jésus-Christ se soit développée subitement, ct 
en une fois, comme par magie (του σώματος dpt À πρόγοπη, 
αὕτου γαρπρονοπτοντος 2. τ. À. KaT ὀλιγον αὐξανοντος του σώμα :58... 
ἀλλα το ἀνθρωπινον ἐν τῇ σοφιρ πρϑεχοπτεν,, ὑπερβαινὸν κατ᾽ ὀλίγον 


LIVRE Ill. 267 


την ἀνθρωπινὴν φυσιν, καὶ Sewrouwuuesy). D'après l'idée qu'il 
s'en fait, le Rédempteur se serait perfectionné par lui-même 
et en lui-même (αὔτος ἐν éavtw προεχοπτε). Plus la partie humaine 
se développait en lui par la partie divine, et laissait paraitre 
celle-ci au dehors, plus la divinité se révélait; et c’est là ce 
qu'il faut entendre quand on dit qu’il augmentait en sagesse 
et en bonté. Peu à peu l’homme s’est complètement divinisé , 
et est devenu ainsi l’organe par lequel la divinité ἃ pu complè- 
tement se révéler (και ὀργανον αὐτῆς προς τὴν ἐνεργειαν τὴς Deorr- 
τος καὶ τὴν ἐκλαμψιν αὐτῆς γινόμενον, καὶ φαίνομενον πασι). Ainsi 
l'objection arienne était réfutée d’une manière satisfaisante ; 
et Athanase y gagnait encore l'avantage de pouvoir présenter 
cette divinisation graduelle de la nature humaine comme une 
preuve réelle du genre de déification et de perfectionnement 
dont l'homme est susceptible ᾿". 

L'observation des ariens que le Seigneur ἃ dit que le Père 
seul savait le temps et l'heure, a été écartée par Athanase avec 
une rare supériorité. « Comment, dit-il, celui qui fait le 
temps (Hebr.1, 2) ne saurait-il pas la fin des temps? Mais l’en- 
semble du passage suflit pour prouver qu'il la savait. Car, 
comme il indique toutes les circonstances qui doivent la pré- 
céder et l'accompagner, il faut bien qu'il sache aussi quand la 
fin elle-même arrivera. C’est précisément comme si quelqu'un, 
en parlant à un voyageur qui veut se rendre dans certaine 
ville, lui décrivait exactement tout ce qu'il trouvera sur la 
route, tout ce qu’il verra en arrivant aux portes de la ville, et 
ae saurait pourtant pas où la ville même est située! Il le savait 
donc comme fils de Dieu, et ne le savait pas comme homme. 
Quant à la raison pour laquelle Jésus-Christ ne l’a point dit, 
c'est qu'il est inutile que nous le sachions. Toutefois, ajoute 
Athanase, un motif en est indiqué dans saint Matthieu 


1 Tre ὃς ἐστιν ἡ λεγομενὴ προχοπὴ ἡ ἡ παρα τῆς σοφιας τοῖς ἀνθρωποις - 
μεταδιδομενη ϑεοποιησις χαι χαρις, ἐξαφανιζομενὴς ἐν αὐτοῖς τῆς ἁμαρτιας 
χα! τῆς ἐν αὐτοῖς φθορας κατὰ τὴν ὁμοίοτητα χαι συγγένειαν τῆς σαρχος τοῦ 
λογου x, τ- À. 


268 VIE D'ATHANASE LE GRAND. 


(24, 42), c'est-à-dire pour que nous veillions toujours (Orat. 
LIL, c. 43)". 

Les ariens rapportaient la résurrection de Jésus-Christ 
d'entre les morts à toute sa personne : la partie divine en 
Jésus-Christ pouvant souffrir et mourir comme étant finie, elle 
pouvait aussi ressusciter. Ils alléguaient en preuve l’épitre aux 
Galates (1, 1). Athanase, en réponse, alléguait saint Jean 
(2, 19), auquel l'évangéliste ajoute comme explication, 
« qu'il parlait du temple de son corps. » Par la même raison, 
dans le passage de l’épître aux Galates, il n’est pas question de 
la résurrection du Fils de Dieu, quoique, par l'unité de la 
personne formée en Jésus-Christ par la réunion de la divinité et 
de l'humanité en Jésus-Christ, on ait pu dire aussi que le Fils 
de Dieu avait ressuscité. Indépendamment de cela, ilest dit que 
lui-même rebâtira son temple dans trois jours (De Incarnat. 
cont. Ar., δ: 2). 

Les paroles de Jésus-Christ au jeune riche : « Pourquoi 
m'appelles-tu bon? Personne n’est bon que Dieu seul, » sont 
expliquées par Athanase en ce sens, que Jésus-Christ parlait 
d'après l’idée de celui à qui il adressait la parole. Celui-ci le 
prenait pour un simple homme, et disait pourtant qu'il était 
bon ; à quoi Jésus-Christ répond que l’épithète de bon n'appar- 
tient à aucun homme, mais seulement à Dieu. On voit pourtant 
par l'ensemble que Jésus-Christ a reconnu tacitement sa bonté, 
puisqu'il exige de ce jeune homme qu'il lui obéisse sans ré— 
serve; ce qui n’était possible que dans la supposition qu'il était 
la bonté même (De Incarnat. cont. Ar., 6. 7); mais Jésus 
Christ a pu répondre comme il a répondu, parce qu'il était 
homme, et que la bonté absolue n’est point la propriété de 
l'homme. 

Le passage : «Mon Dieu , mon Dieu , pourquoi m'avez-vous 


! DeTncarnat. cont. Ar., c. 7. Athanase ne dit plus que Jésus-Christ comme 
bomme n'ait pas connu le temps et l’heure. Cela était aussi peu conséquent : 
car,ayantenseigné que l'humanité de Jésus-Christ s'était divinisée, il ne pou- 
vait plus dire, strictement parlant. que, comme homme, il ne pouvait point 
répondre à cette question. Voyez plus bas saint Hilaire à ce sujet. 


LIVRE Il. 269 


» abandonné? » dit Athanase, a été proféré par Jésus-Christ 
dans un moment où il se mettait à notre place (ἐκ προσώπου 
nuerepou λεγει). Ce n'est pas lui qui ἃ dit en parlant de lui- 
même, qui était un avec le Père, qu'il était abandonné de 
Dieu, mais nous, et c’est à cause de nous qu'il l’a dit, abar- 
donnés que nous étions quand Jésus-Christ est venu dans !e 
monde. Or, c’est en prenant sur lui le châtiment qu'avaient 
mérité ceux qui avaient abandonné Dieu, afin de nous rame- 
ner à Dieu, qu'il prononça ces paroles en place du genre hu- 
main, Et quand il dit sur la croix : « Mon Père, je remets 
» mon âme entre vos mains, » 1] recommande à son Père tous 
les hommes régénérés en lui. Car ils sont ses membres, et tous 
ces membres réunis forment un corps qui est l’Église, comme 
saint Paul l'écrit aussi aux Galates : « Vous êtes tous une fa- 
» mille unie en Jésus-Christ. » La tête a parlé pour les mem- 
bres (2. 7, c. 2, 5). 

Mais Athanase réunit tout dans le passage suivant : « Tout 
ce que l'on a dit de petit du Seigneur doit être attribué à sa 
pauvreté, afin que nous devinssions riches en lui, et non pas 
pour nous donner le droit de mépriser le Fils de Dieu. Le Fils 
de Dieu est devenu le Fils de l’homme, afin que les enfants des 
hommes, les enfants d'Adam , devinssent les enfants de Dieu. 
Car celui qui, d’une manière incompréhensible, ineffable et 
éternelle, est né du Père dans le ciel, naît dans le temps de 
Marie, la mère de Dieu, afin que ceux qui auparavant étaient 
nés d'en bas soient régénérés d'en haut, c’est-à-dire de Dieu. 
Ainsi celui de qui le père est dans le ciel eut une mère sur [ὃ 
terre. Il se dit lui-même le Fils de l’homme, afin que nous au- 
tres hommes puissions donner à Dieu le titre de père. Or, de 
même que nous, les serviteurs de Dieu, sommes devenus les 
enfants de Dieu, le seigneur des serviteurs est devenu le fils 
du serviteur, le fils d'Adam, afin que les enfants mortels d’A- 
dam devinssent les enfants de Dieu ; de même qu'il est écrit : 
« Il leur a donné le pouvoir d’être faits enfants de Dieu. » 
C'est pourquoi le Fils de Dieu, comme homme, goûte de 19 
mort, afin que les enfants des hommes puissent participer à la 


270 VIE D’ATIANASE LE GRAND. 


vie de Dieu. Il est fils de Dieu par sa nature, comme nous le 
sommes par la grâce. C’est pourquoi il dit : « Je vais auprès 
» de mon père et de votre père, auprès de mon Dieu et de 
» votre Dieu. » Car Dieu est son père par la nature, et notre 
père par la grâce. Mais il est aussi son Dieu en vertu de l'éco- 


nomie, puisque Jésus-Christ est homme, notre Dieu et notre - 


Seigneur par sa nature. C’est Ἰὰ la raison pour laquelle le Lo- 
505, Fils du Père, a été uni à l'humanité; ilest devenu chair 
et homme parfait, pour que les hommes unis avec l'esprit ne 
devinssent qu'un seul esprit. 1] est Dieu dans la chair, pour 
que nous devenions hommes dans l'esprit. Il prit les prémices 
de la substance de l'humanité, e’est-à-dire la forme du servi- 
teur, et devint semblable à nous, et nous donna, de la sub- 
stance du Père, les prémices de l'esprit, pour que nous devins- 
sions enfants de Dieu semblables au Fils de Dieu. Par 
conséquent, lui qui est le vrai fils de Dieu par la nature, τ nous 
porte tous, afin que nous portions tous le Dieu unique. En con- 
séquence, tout ce que, d’après l’Écriture-Sainte, le Fils a 
recu se rapporte au corps de Jésus-Christ qui est les prémices 
de l'Église (1. Cor. 15, 23). Or, les prémices ayant recu un 
nom au-dessus de tout nom, la puissance (d’une réalité en de- 
hors du temps) s’est élevée en lui d'après la masse entière, et 
participe à sa dignité (συνηργεθη δυναμει και τοιφυραμα καὶ συν-- 
εκαθεσθη). « Inous a ressuscités avec lui, et nous a fait asseoir 
» dans le ciel en Jésus-Christ (Ephes. 2, 6).» C'est ainsi que 


comme Dieu il nous donne ce qu’il a recu comme homme. Il 


se donne à lui-même la vie (de son humanité), il se,sanctifie 
et s'élève lui-même. Or, quand on dit quele Père l’a sanctifé, 
l’a ressuscité , lui a donné une âme, la vie , il est évident , puis- 
que le Père fait tout par le Fils, qu’il l'a sanctifié , ressuscité 
par lui-même , c’est-à-dire.son corps, et en même temps son 
corps mystique qui est l'Église, son humanité, et en même 
temps tout le genre. humain qui croit en lui (De Incarnat. 
cont. Ar.,c.8, 12). » 

Athanase regarde done toujours Jésus host comme le re- 


présentant du genre humain racheté, mais non pas seulement ὦ 


LIVRE 111. 371 


le simple représentant ; l'Église tout entière est en lui, dans sa 
puissance ; il est le point de départ, et comme tout est compris 
dans le commencement, l'Église tout entière est comprise en 
lui. L'Église est en quelque sorte le développement de Jésus 
Christ dans le temps; mais, en me servant de cette expression, 
j'engage à ne point s'en choquer, car j'avoue qu'il est fort 
possible de la mal comprendre. Quand on s'est bien rend: 

maître de la manière dont Athanase se figure et représente 
Jésus — Christ, on trouvera que l'interprétation de cer- 
lains passages qui au premier aspect pourrait paraître arbi- 
traire, est cependant parfaitement en rapport avec l'ensembie. 

Pour en venir maintenant à la réponse qu’Athanase fait aux 
ariens sur la manière dont ils expliquent le 14° verset du 3° 
chapitre d’Ézéchiel et autres passages semblables, il remarque 
que ces reproches ne sauraient tomber sur la doctrine catho 
lique; précisément parce que, selonielle, le Père et le Fils ne 
font qu'un seul Dieu. Quant au passage de 5. Jean (17, 3), 
il dit qu'aux paroles, «à vous connaître, vous qui êtes le seul 
Dieu-véritable , » suivaient immédiatement celles-ei «et Jésus- 
Christ que vous avez envoyé; » et il demande comment Jésus- 
Christ, s’ilavait été une créature, aurait pu être joint ainsi 
au Créateur? Ce passage lui-même prouve qu'il était vrai Dieu 
et vraiment Fils de Dieu. Il engage ensuite à comparer à ce 
passage celui de la première épitre de 5. Jean (5, 20). 

Après avoir aussi ämpiement {raité ee qui a rapport au Fils 
de Dicw, nous arrivons, à la doctrine du Saint-Esprit. Cette 
doctrine qui, au.commencement de l’hérésie arienne, avait été 
tenue tout à.fait à l'écart, ne pouvait manquer d’être aussi com- 
promise dans la lutte : ear les ariens ayant au sujet du Fils des 
idées: anti-chrétiennes, il 6tait impossible qu'ils en: eussent de 
chrétiennes au sujet du Saint-Esprit. Le, Fils que l'on repré- 
sente comme envoyant le Saint-Esprit, étant à leurs veux une 
créature, à combien plus forte raison:le Saint-Esprit qui était 
envoyé par lui re devait-il pas l'être? A la vérité, on pourrait 
croire; d’après quelques passages que nous avons cités, que les 
ariens mettaient le Saint-Esprit au-dessusidu: Fils, puisqu'ils 


272 VIE D'ATHANASE LE GRAND. 


disaient que le Fils avait été sanctifié par le Saint-Esprit. Mais 
il faut qu'ils se soient figuré, en disant cela, un autre Esprit, 
peut-être le Père lui-même, ou une émanation de lui. Peut- 
être encore ne s’en sont-ils fait aucune idée du tout , et auront- 
ils tout simplement profité de cette apparition, lors du baptême 
du Rédempteur, pour y trouver une occasion favorable de faire 
des objections contre la vérité catholique, sans réfléchir du 
reste à la chose elle-même. Cela n’est pas invraisemblable 
quand on songe à l’irréflexion des ariens, dont nous avons 
déjà vu tant d'exemples. Mais il fallait bien qu'ils considé- 
rassent le Saint-Esprit comme une créature, puisqu'ils regar- 
daient le Fils comme la première des créatures, par qui après 
cela toutes les autres avaient été faites. 1] faut du reste remar- 
quer qu’en parlant du Saint-Esprit, Athanase écrivait princi- 
palement contre ceux qui croyaient à la divinité du Fils, 
mais qui rejetaient celle du Saint-Esprit seulement, comme 
nous le voyons par l’Ep. 1 ad Serap., c. 3. Il nomme du 
reste les faiseurs du Saint -- Esprit auxquels il s'adresse 
des Tropéciens (1. 1, c. T), je ne sais pas pour quelle 
raison. Peut — être disaient-ils que le Saint — Esprit n'est 
que la personnification d’une force divine ; mais en ce 
cas Athanase n'aurait pas eu besoin de prouver contre 
eux la divinité, mais seulement la personnalité du Saint- 
Esprit. 

Du reste, les preuves qu’Athanase allègue pour la divinité 
da Saint-Esprit sont exactement semblables à celles qu'il 
donne pour le Fils. Je passe sous silence les passages dans 
lesquels il déduit sa divinité des épithètes de Tout-Puissant, 
de présent en tous lieux , et autres semblables, parce que les 
dogmatistes qui sont venus après lui n’ont fait que le répéter. 
ΠῚ trouve aussi une preuve de sa divinité dans la formule du 
baptême où il est nommé en même temps que le Pèreet le Fils, 
puisqu’aucune créature ne peut être rangée à côté du Créateur. 
La Trinité tout entière, continue-t-il, est créatrice et vrai 
Dicu, inséparable, semblable à elle-même et n'ayant qu'une 
seule action : car le Père fait tout par le Fils dans le Saint- 


LIVRE ΤΙΣ. 2738 


Esprit", C'est la seule manière d'expliquer l'unité de la Trinité, 
mais par là aussi on établit l'unité de la substance. 

La foi qui est donnée sur la Trinité, dit Athanase plus loin, 
est essentiellement une et la même; la Trinité est aussi insé— 
parable et n’est point inégale entre elle: il Υ ἃ par conséquent 
nécessairement dans les trois personnes une sainteté » une éter- 
nité, une nature inaltérable (1. Z, c. 30). Cette preuve se présente 
aussi sous la forme suivante : que notre foi étant éternelie, il 
faut que la Trinité aussi soit éternelle, οἱ que par conséquent 
le Saint-Esprit ne saurait être une créature (2. 1,, 7). Cet ar- 
gument sera adopté par {ous ceux qui n'affaiblissent pas le sens 
de la formule du baptême et la croyance dans le Père , le Fils 
et le Saint-Esprit. Car il ne suffit pas de dire que la formule du 
baptême alteste seulement que nous croyons au Père tel que 
Jésus-Christ nous l’a enseigné ; notre croyance en Jésus-Christ 
ne consiste pas seulement à croire à sa doctrine: lui-même, sa 
personne, est l'objet de notre foi, comme le Père: il en est de 
même du Saint-Esprit. Nous pouvons croire un être fini, mais 
nous ne pouvons pas croire à un être fini ;.et nous croyons au 
Père, au Fils et au Saint-Esprit. 

Athanase ramène aussi cet argument sur l'action une et in- 
séparable de la Trinité. « Quand le Saint-Esprit est en nous, 
le Fils qui le donne est aussi en nous, et avec le Fils, le Père. 
C'est là le sens du discours : « Nous viendrons moi et le Père, 
» et nous demeurerons avec lui. » C’est comme si l’on disait : 
Où il y a de la lumière, ilya le resplendissement de la lu- 


! Τριας τοῖνυν ἅγια τελεια ἐστιν, ἐν πατρ' At υἱῳ χαὶ ἁγίῳ πνευματ! Sen. 
λογουμενη, οὐδὲ ἀλλοτριον οὐδὲ ἐξωθεν ἐπιμιγνυμενον ἐχουσα, οὐδε ἐχ δη- 
μιουργου χαι γενήτου συνισταμενη, ἀλλ᾽ ὅλη του χτιζεῖν καὶ δημιουργεῖν 
οὐσα" ὁμοιαδε ἑαυτῃ κα: ἀδια!ρετος ἐστι τῇ φυσει, και μια ταυτὴς ἡ ἐνεργεια. 
Ὃ γαρ πατὴρ δια του λογου ἐν πνευματι ἁγ!ῳ ra παντα ποιεῖ. ἴα! 
ἕνοτης τῆς ἀγιας τριαδος σώζεται (Ep. III. ad Serap., c. 6). Ἔν Tera dr γαρ 
αὐτὴν (τὴν πιστιν) ἐθεμελίωσε χαι ἐῤῥιζωσεν ὁ χυριος, εἰρήχως, 
πορευθεντες x. τ. À. (Matth. 28, 19.) Κτισμα δὲ εἰ ἦν το πνευμα, οὐχ ἀν συν- 
εταξεν αὐτο τῳ πατρι; ἵνα μὴ ἡ ἀνομοιος ἑαυτη ἡ τριας; Éevou τινος χα! ἀλλο- 
τρίοῦ συντασσομενου. Τὶ γαρ Este: ro Jo, ἵνα ἀλλοτρίουσίον ποοσλαθηται, 
χα! σὺν αὐτῳ δοξαζεται: 


οὕτως ἡ 


τοις μαθηταις: 


PAL LE Ἂ ΠΝ ΄- a RC Fret: δ: 


pa Rue ER 12. 


274 VIE D'ATHANASE LE GRAND. 


mière, et où il y a le resplendissement il y a l’action , la grâce 
qui éclaire. C'est aussi ce qu'enscigne 5. Paul quand il dit 
“ans la seconde épître aux Corinthiens (18, 43) : « Que la 
» grâce de notre Seigneur Jésus-Christ, l'amour de Dieu et, 
» la communication du Saint-Esprit demeurent avec vous. » 
La grèce qui est donnée est donc donnée du Père par le Fils 
dans le Saint-Esprit. C'est-à-dire qu’en participant au Saint— 
Esprit nous recevons l’amour du Père, et la grâce: du Fils, et 
la communication du Saint-Esprit. L'opération de la Trinité se 
montre donc aussi en cela; ear l'Apôtre ne dit pas querchacun 
fasse un don différent et séparé, mais qu'un seul don est fait 
par la Trinité et que le tout vient d’un seul Dieu. (£p. I. ad 
Serap. , e. 30, 31 ; cfr. Ep. LL. ad Serap., c.6:)» 

Atbanase dit encore que le Saint-Esprit est le principe sanc- 
tifant. 1} cite Rom. 1, 4,—1I Cor. c. 2,—Tit. 3,5, en preuve 
de son assertion ; or celui qui sanctifie toutes choses né saurait 
être lui-même un être fini; car ce sont les êtres finis précisé 
ment qui ont besoin de sanctification ἡ. 

Il est le principe vivifant (Rom. 8, 11) ; toutesles créatures 
n’ont la vie qu’autant qu'elles participent à lui; or, celui qui 
donne la vie à d’autres doit l'avoir en soï ἢ. 

Le Saint-Esprit est le sceau et l’onction ([-. 5. Jean: 9, 28. 
Les créatures sont par lui scellées, oïintes et enseignées. Or, 
si le Saint-Esprit est le sceau et l’onction, dans lequel: le Fils 
oint et scelle toutes choses, quelle ressemblance le sceau 
peut-il avoir avec ce qui est scellé, Fonction avec ce qui est 
oint? Le sceau ne fait pas partie de celui qui doit être scellé, 
ni Jonction de celui qui doit être oint (Ep. FE. ad Serap., ο. 23). 

Par lui, les hommes deviennent participants de Dieu (Z Cor. 
3,16). Or, s’il était lui-même une créature, nous n’aurions 


! Ep. aû Serap. To τόινυν un ἁγιαζομενον παρ᾽ étepou, μήτε etexov 
a γισσμου, ἀλλ᾽. αὐτὸ μετεζτον ὃν, ἐν © χαι τα χτισματα πᾶντα ἀγνιαζε Tab, 
πῶς ἂν εἴη ἐν τῶν ravtoy, ἰδιον τῶν μετεχοντῶν αὐτοῦ: 

2 Ta δεχτίσματα ζωοποιουμενα ἐστι δι᾽ αὐτου" το δὲ μὴ μεέτεχον ζωης; ἀλλ᾽ 
αὗτο μετεχοίενον καὶ ζωσποίουν τὰ χτισματά; ποίαν συγγενέτονν πρὸς τὰ Ye" 
νητα ÉXELS 


LIVRE HI. ᾿ 275 
point de communication avec Dieu. On ne saurait donc dire 
raisonnablément que le Saint-Esprit est un être fini, et qu'il 
n’est pas de la substance de Dieu (£p. I. ad Serap., ο. 24). Le 
Saint-Esprit est le souffle du Fils; il imprime Jésus-Christ en 
nous : il n’est done point une créature (c’est-à-dire que l'œuvre 
divine de la rédemption en nous,ne peut être opérée que par* 
Dieu; or, comme c’est le Saint-Esprit qui l'opère, il est par 
conséquent Dieu aussi). 

De même que celui qui voit le Fils voit aussi le Père, ἐς 
même celui qui possède le Saint-Esprit possède aussi le Fils: 
et en le possédant, il est un temple de Dieu. C'est pourquoi 
saint Paul dit: « Ne savez-vous pas que vous êtes un temple de 
Dieu, et que l'Esprit de-Dieu demeure en vous? » Et saint 
Jean : « C’est ce qui nous fait connaître que nous demeurons 
en lui, et lui en nous, et: qu’il nous ἃ rendus participants de 
son corps (E S. Jean, 4, 13). » Or, side.ce que le Père est. dans 
le Fils, et le Fils dans le Père, il s'ensuit que le Fils ne saurait 
être une créature, il s'ensuit aussi que le Saint-Esprit n’en est 
pas une non plus; car, quand le Saint-Esprit demeure en 
nous, Dieu aussi demeure en nous. D'ailleurs, il n’y à qu'un 
Fils : il est Fils unique; et il n’y a aussi qu'un Esprit; mais il 
y ἃ beaucoup de créatures, beaucoupid'anges , d’archanges : il 
en est donc du Saint-Esprit exactement de même que, du Fils 
(Ep. ad Serap. LIL., c. 3).» ΓῚ 

Athanase concluait en général, de ce que le Saint-Esprit est 
représenté comme étant dans la même relation au Père que le 
Fils, qu'il ne saurait pas plus que celui-ci faire partie deserés- 
tures. «Par le Fils, nous connaissons le Saint-Esprit; car nous 
reconnaissons aussi dans le Saint-Esprit la relation dans la- 
quelle le Fils se trouve à l'égard du Père. Le Fils dit : « Tout 
» ce qui est au Père est à moi; » etil en est de même du Saint- 
Esprit (1. Cor. 2, 11). Comme le Fils nous élève, et fait de 
nous des enfants de Dieu, de même ceux qui sont poussés par 
le Saint-Esprit sont enfants de Dieu dans le Saint-Esprit. Le 
Père envoie dans nos cœurs l'Esprit de son Fils qui crie Abba : 
mon Père (Gal. 4, 16). Comme le Fils procède du Père, le 


70 - VIE D'ATHANASE LE GRAND. 


Saint-Esprit en procède aussi; et l'Esprit du Fils s'appelle 
aussi l'Esprit du Père. « Lorsque le Consolateur , l'Esprit de 
» vérité, qui procède du Père, que je vous enverrai de la part 
» de mon Père, sera venu, il rendra témoignage de moi 
(S. Jean, 15, 26). » (C'est-à-dire que le St.-Esprit ne pro-, 
cède pas seulement du Fils, mais, ainsi que le Fils lui-même, 
immédiatement du Père). Donc si le Fils n’est point une créa- 
ture, le Saint-Esprit ne peut pas l'être non plus ({. 1, c.1). 

Ceux qui niaient la divinité du Saint-Esprit invoquaient 
assez étrangement Amos, 4, 13 : « χτιζων πνευμα.» Athanase 
développe en réponse les diverses significations du mot πνευμα, 
et donne pour règle qu’il ne faut entendre par ce mot le Saint- 
Esprit que quand il est précédé de l’article, ou quand on l’ap- 
pelle l'Esprit de Dieu, l'Esprit du Père, l'Esprit de Jésus- 
Christ, l'Esprit du Fils. Ce n'est que dans le nouveau 
Testament que l’on trouve aussi parfois le mot esprit sans 
article, quoique dans la signification du Saint-Esprit, parce 
que le discours s’adressait à ceux qui l'avaient déjà reçu, et 
qui savaient en quoi consistait la foi en lui, comme dans l'épitre 
aux Galates, 3, 3. Dans tout autre cas, ce n’est pas du Saint 
Esprit qu'il est question. Quant au passage d’Amos, là, le mot 
πνεῦμα signifie le vent; dans d’autres, il s’agit des effets du 
Saint-Esprit en nous, ou quelque chose de semblable. Du 
reste, quiéonque se sera fait, par ce qu'il a lu jusqu'ici, une 
idée du genre d’esprit d’Athanase, se doutera bien de la ma- 
nière dont il s’y prend pour répondre aux ariens, quand ils 
soutiennent (Ep. IV. ad Serap., c. 5) que si le Saint-Esprit 
provenait du Père et du Fils, il était le petit-fils du Père, et 
que le Père était devenu grand-père. 

Nous pouvons maintenant comprendre l’ensemble de la 
doctrine d’Athanase sur la Trinité. Il dit que le Père, le Fils 
et le Saint-Esprit sont ὁμοουσιοι (Ep. I. ad Serap., c. 21), une 
seule divinité. «C’est une foi à la sainte Trinité, parce qu'il 
n’y a qu'une seule divinité dans la Trinité.» Ep. ad Jov., c. 4. 
Δια τὸ χαὶ puay εἶναι ἐν τῇ ἁγίᾳ τριαδὶ ϑεοτηταὶ. Malgré cette 
unité dans la divinité des trois, il s'attache à la différence des 


LIVRE I. 272 


personnes. Ainsi, dans son commentaire sur saint Matthieu, 
11, 22 (tom. 1, f. 108), il dit : « La Trinité toute louable, tout 
admirable, tout adorable, est une, indivisible et sans forme. 
Elle est unie sans mélange, et l'unité subsiste sans séparation. 
Car, quand à ces trois adorables êtres vivants il est dit : Saint, 
Saint, Saint, cela indique les trois parfaites hypostases (τὰς 
τρεῖς τελείας ὑποστάσεις δεικνοντα ἐστι); de même quand on dit 
d'eux : « Seigneur, » on indique un seul être. » Mais, préci- 
sément parce qu'Athanase prononce que la Trinité est sans 
forme , et qu’il est convaincu que, si l’on se figure la divinité 
comme trois hommes, dont l'unité consisterait dans la pos- 
session d’une seule humanité, on adopterait l’idée de trois per- 
sonnes séparées, ilrejette cette comparaison. (Fidei expos., ο. 2. 
Οὐτε τρεῖς ὑποστάσεις μεμερισμενας χαϑ' ἑαυτας, ὥσπερ σωματο-- 
ouws ἐπ᾿ ἀνθρωτων.) Enfin il enseigne que le Saint-Esprit pro- 
cède aussi du Fils. Il dit (de Incar. cont. Ar, c. 9) que le Fils 
est la source du Saint-Esprit (οἷδε γὰρ παρα τῳ θεῳ ur τὸν υἱον 
τὴν πηγην TOU ἁγιου πνευματοςῚ. 

Saint Grégoire de Nazianze (Encom. 5. Atha., e. 20) dit à 
la louange d’Athanase : « Quand tous les chrétiens s'étaient 
divisés en trois partis, et que beaucoup d’entre eux tenaient 
une doctrine pernicieuse sous le rapport de la foi au Fils (les 
ariens), qu’un plus grand nombre encore étaient dans l'erreur 
au sujet du Saint-Esprit, et qu’il suffisait d’être un peu moins 
incrédule pour que l'on passât pour avoir la véritable foi, at- 
tendu qu'il y en avait peu qui fussent sains sous les deux rap- 
ports, alors Athanase le premier, et presque seul, eut le cou- 
rage de confesser hautement et sansréserve dans sesécrits l'unité 
de la divinité et l'unité de la substance des trois; et la grâce 
que les Pères avaient précédemment reçue dans la connaissance 
du Fils, lui futaccordée dans la connaissance du Saint-Esprit. » 
C’est ainsi qu’Athanase devint le père de la théologie ecclésias- 
tique; c’est-à-dire, non pas de la croyance de l'Église qui ne 
vient que de Jésus-Christ, mais de l'exposition et du dévelop- 
pement plus net et plus précis de cette croyance dans les idées. 

Dans les mêmes ouvrages dans lesquels Athanase lutte 


278 VIE D'ATHANASE LE GRAND. 


contre les ariens, il combat aussi les sabelliens. Cela était 
d'autant plus urgent, que beaucoup de catholiques, en chier- 


chant à se défendre’ contre l’arianisme, allaient trop loin et 


tombaient dans le sabellianisme. J'aurai plus loin occasionrde 
parler encore d'eux. D'ailleurs on accusait souvent les'catholi- 
ques de sabellianisme. Mais je suis obligé de me. livrer iei à 
une discussion que bien des personnes jugeront peut-être mal 
placée. Elle me parait toutefois nécessaire pour faire com- 
prendre les arguments d’Athanase contre le sabellianisme, 
ct surtout pour se bien pénétrer de Fesprit du combat que 
l'Église soutenait pour'sa doctrine de la Trinité et que j'ai en- 
trepris de décrire. J'y suis en outre excité par ce que je 
pourrais appeler un motif extérieur. A la vérité, j'aurais pu, 
par suite de ce motif, diseuter ce point dans le premier livre, 


attendu que Sabellius appartient à la période antérieuse au 


concile de Nicée; mais comme nous avons maintenant déve- 
loppé la doctrine catholique de la Trinité sous toutes ses faces, 
il m'a semblé que ce n’est qu'à présent que l’on pourra bien 
comprendre ses rapports avec le sabellianisme; ses rapports 
avec l’arianisme seront par cela même mis en lumière: 

ἢ ἃ paru, il y a quelques années, une dissertation! très-pro- 
fonde sur «la différence entre la doctrine d'Athanase et celle 
de Sabellius sur la Trinité.» Cet écrit, sorti de la plume d’un 
des théologiens protestants les plus spirituels de notre temps, 
donne une préférence décidée à Sabellius sur Athanase. Je dis 
qu'elle donne la préférence à la doctrine de Sabellius, car elle 
ne décide point quelle est proprement la doctrine biblique, ré- 
vélée sur la Trinité. Elle paraît au contraire reconnaître que, 
dans l’origine, le Rédempteur n'avait été divinisé que dans des 
hymnes, dans des œuvres poétiques ou dans des harangues; et 
qu'en conséquence la foi chrétienne n'aurait pas positivement 
enseigné sa divinité. Schleiermacher regarde seulement comme 
tout à fait anti-chrétien de ne voir en Jésus-Christ qu'un 


* Journal théologique de Schleiermacher, de Wettetet Luke, cahier 111. 
p. 295-408, L'auteur de la dissertation est Schleiermacher. 


ne ne, ce re - 


LIVRE II. 279 


homme qui n'aurait pas même été conçu par le Saint-Esprit 
et qui, par conséquent, ne serait point impeccable ; mais il ne 
paraît pas croire que la révélation chrétienne ait déclaré posi- 
_tivement si Jésus-Christ est vrai Dieu, et, par conséquent , de 
la même substance que le Père, quoique distinct comme per- 
sonne; ou bien s'il est un être inégal et subordonné au Père; 
ou bien encore s’il est tout simplement identique avec le Père, 
eu de quelque facon que leur rapport puisse s'expliquer, pourvu 
que l’on reconnaisse dans Jésus-Christ quelque chose de sur- 
humain et de divin. Il regarde enfin comme l'effet du hasard 
que la doctrine catholique ait été généralement adoptée (p. 297 
et suivantes). 

Voici en attendant comment il explique la chose : il dit que la 
doctrine de l'Église sur la Trinité a pris son origine à Alexandrie, 
par suite du goût pour la philosophie platonique, ou bien parun 
simple intérêt philosophique et cosmologique, dans le but d’ar- 
river à une transition de la nature finie à la nature infinie dans le 
Fils de Dieu (p. 355), et il pense que si cet intérêt n’avait pas 
prévalu, la doctrine sabellienne de la Trinité se serait formée, 
cette doctrine qui n'admet aucune distinction de personne dans 
la divinité, et qui enseigne que c’est cette divinité imperson- 
nelle qui est la partie divine dans Jésus-Christ et dans le Saint- 
Esprit; quoique pourtant elle admette des révélations de Dieu 
d'une nature particulière dans Jésus-Christ et dans le Saint— 
Esprit, ce qui lui ἃ fait conserver le nom de Trinité. C’est, 
ajoute Schleiermacher, ce mélange d'humanité et de choses 
étrangères à l'humanité qui a jeté tant de vague dans l’idée que 
les Pères de l'Église se sont formée des rapports du Fils avec 
le Père; tandis que la théorie sabellienne était en elle-même 
claire et arrêtée, ce qui ne permet pas de lui refuser le témoi- 
gnage de l'originalité et de l'indépendance. Sans rapporter tous 
les arguments dont se sert M. Schleiermacher, car ils m’entrai- 
neraient dans trop de longueurs, et ils ont d’ailleurs une 
grande ressemblance avec ceux des ariens, je remarquerai 
que, selon lui, la génération du Fils et surtout la procession du 
Saint-Espritsont absolumentincompréhensibles, et qu’il prétend 


280 VIE D'ATHANASE LE GRAND. 


qu'une fois que l’on ἃ commencé à personnifier un des attributs 
de la divinité, comme par exemple le Logos (la sagesse divine), 
iln'ya plus de raison pour ne pas les personnifier tous '. Iditen- 
suite que la théorie sabellienne satisfait la piété chrétienne, pour 
le moins autant que celle de l'Église, et plus peut-être , puis- 
qu’elle considère Jésus-Christ comme Dieu même. Enfin elle est 
encore préférable en ce qu’elle se borne uniquement à classer les 
rapports de Dieu avec le monde et avec l’ordre du salut, tandis 
que la doctrine de l'Église sur la Trinité est transcendante. 

Je remarque d’abord qu’ainsi que je l'ai fait voir dans le 
premier livre, pour ce qui regarde Jésus-Christ, on a toujours 
enseigné qu'il était Dieu, et qu’il n’est pas vrai qu'il n'ait été 
divinisé que dans des hymnes ou dans les effusions extraordi- 
paires du sentiment chrétien. Que l'on se rappelle l'épitre de 
Barnabé, l'épître au pasteur et les épîtres de S. Ignace. Sa di- 
vinité y est enseignée avec la plus grande réflexion et les rap- 
ports de cette doctrine avec la foi et l’espérance du chrétien y 
sont développés. Or, quand même on admettrait que l'auteur 
de l'épitre attribuée à 5. Barnabé fût d'Alexandrie, ce que per- 
sonne du reste n’a encore prouvé, que dira-t-on de l’épître au 
pasteur et de celles de 8. Ignace? Celles-là n'ont certainement 
pas été écrites à Alexandrie. Or Schleiermacher n'a rien dit de 
ces écrits ni de celui de 8. Irénée , qui s’est attaché si fortement 
à la tradition et qui a tant dédaigné toutes les formes philoso- 
phiques. 8. Irénée n’a aucune relation avec ceux d'Alexandrie, 
soit pour son origine, soit pour la tournure individuelle de son 
esprit ; et pourtant la doctrine de l'Église sur la Trinité apparaît 
chez lui avec plus de netteté peut-être que chez aucun autre 
Père antérieur au concile de Nicée. D'ailleurs la plupart des 
apologistes chrétiens n'étaient nullement liés avec les alexan- 


! Page 322. « Dès qu’une fois, indépendamment de la génération éternelle, 
on admet encore une autre différence, complètement inexplicable, dans la 
substance divine, telle que la procession du Saint-Esprit, il n’y a aucun moti 
pour qu’il n’y ait pas eu plusieurs processions du même genre; et, si la sa- 
gesse divine se montre au dehors comme une substance, pourquoi n’en 
serait-il pas de même de tous les attributs ou opérations de la divinité? » 


LIVRE Ill, 281 


driens; on pouvait même indiquer fort clairement chez eux, 
une direction opposée sur plusieurs points au système de ceux 
d'Alexandrie. Comment se fait-il après cela qu'ils soient tous 
d'accord sur la croyance en Jésus-Christ? Certes il faudra con- 
venir que le témoignage unanime de toute l'Église, depuis le 
commencement, ne peut s'expliquer qu’en disant que cette 
doctrine est une tradition apostolique. D'un autre côté, si 
l'idée que Jésus-Christ n’a été divinisé dans l'origine que par 
les effusions extraordinaires de la sensibilité, s'appliquait moins 
encore à l'Église primitive qu'aux apôtres eux-mêmes, Schleier- 
macher partirait d’une supposition qui rendrait absolument 
impossible de s'entendre sur ce sujet. En attendant, qu'il ÿ ait 
chez les Pères bien des choses vagues et peu claires, cela se 
comprend facilement, et je crois l'avoir expliqué d'une manière 
satisfaisante, en faisant une distinction entre la croyance in— 
time et l’art d'exprimer bien nettement ce que l'on croit : à la 
vérité, la croyance ἃ pour origine des idées ; mais ces idées 
ne peuvent pas être dans le commencement parfaitement déve- 
loppées. Les Pères partisans de la philosophie platonicienne se 
laissèrent, il est vrai, embarrasser de temps en temps par des 
influences étrangères ; mais le fond de la croyance en la divi- 
nité de Jésus-Christ se trouve avant eux, chez eux et à côté 
d'eux. Pour le moment, je ne veux pas même faire remarquer 
que je vois une contradiction à prétendre que la doctrine 
sabellienne se trouve dans l'Écriture, et à ajouter que dans 
l'origine Jésus-Christ n'a été divinisé que dans des épanche- 
ments poétiques et oratoires. 

Le Logos n’est point un attribut divin personnifié par les 
Pères; ce n’est point une personnification de la sagesse divine, 
Tous les attributs de Dieu sont dans le F ils, ou, pour parler 
plus exactement, le Fiis est l'image, égale en toutes choses, 
de la substance du Père. C’est pourquoi les Pères ne l'appellent 
pas seulement le Logos, mais Τ᾿ αὐτοδικαιοσυνη, ᾿ αὐτοσοφια, Ἰ᾿ αὐτο- 
Con, la δυναμις τοῦ πατρος; en un mot les Pères accordent au 
Fils de Dieu toutes les propriétés divines ; il est l’image per- 
sonnelle du Père, et non pas seulement l'intelligence ou la sa- 


VIE D'ATHANASE LE GRAND. 


î L 
C9 
[Ὁ] 


gesse divine personnifiée. Cela se voit encore en ce que les 
Pères ne cessent de protester. contre la personnification des at- 
tributs, comme saint Irénée quand il écrit contre les gnosti- 
ques. La raison qu’il en donne, c’est que Dieu.ne se compose 
pas d'une réunion d’attributs, mais qu'il est toujours un en 
lui-même , toujours égal à lui-même, sans aucune différence , 
tout esprit (νους), toute sagesse, toute intelligence (λογος), toute 
puissance (Adv. hær., ἴ. II, c. 13). Bien. des gens quinecom- 
prenaient pas mieux saint Irénée que la doctrine de 'Église.sur 
la Trinité, ont conclu de ce passage qu'il n’admettait aucune 
différence de personnes; comme si Irénée avait dù dire que 
Dieu était un composé d’attributs parce que, selon lui, le Fils 
était une personne! Mais précisément parce que Dieu est un 
être simple en lui-même, ce qui ἃ été de tout temps soutenu 
par les Pères de l’Église, ils ne pouvaient pas admettre la per- 
sonnification d’un seul attribut : comme il est impossible d’ima- 
giner un seul attribut indépendamment des autres , tous étant 
contenus dans chacun d'eux, le Fils ne pouvait pas être consi- 
déré comme la personnification de l'intelligence divine, mais 
comme une image complète de la substance du Père. C'était le 
seul moyen de conserver la simplicité de Dieu. Athanase! se 
sert des mêmesarguments pour combattre ceux qui ne voyaient 
en Jésus-Christ que l'intelligence divine non personnifiée ἡ. 


" Orat. IV contr. Ar., ο. 4. Et Se φησαιεν ὡς ποίοτητα εἶναν ἐν τῷ πατρι 
τὴν σοφίαν; à αὐτοσσφιαν εἰναι" ἀκολουθήσει τα ἐν τοις ἔμπροσθεν ἀτοόπα: εἴρη- 
μενα" ἐστι jap συνθετος---εἷς οὗτος υἷος, ὃς, ἐστι Loos, σοφιαγδυνάμις. οὐ γὰρ 
συνϑετος ἐχ τουτῶν ὃ Jeoc, ἀλλα γεννητιχος. Ὥσπερ γάρ τα χτισματα λογῳ δὴ- 
μιουργεῖ) οὕτως χατα φυσιν τῆς ἰδιας οὐσιας ἐχει γέννημα τον λογον (Cfr. 
Hilar. de Trinit., L. VIT, c. 27). Totum in eo (Deo) quod'est, unuwm est : ut 
quod spiritus est, et lux et virtus et vita sit; et quod'oila est, etlux et virtus 
et spiritus sit. Nam qui ait : Ego sum et non demuwtor ; non demutatur ex 
partibus, nec fit diversus ex genere. Hæc enim, que superius sigmijicaia 
sut, non ex parlibus in 60 sunt; sed totum hoc in eo unum etperfectum, 
omnia Deus vivens est, Vivens igitur Deus, et cterna naturæ viventis (sc. 
filii) potestas est. — Dehinc cum dicit, sicut enim Pater habet vilam in 
semetipse, sic et Filio dedit vitam habere in semetipso ; omnia viva suwez 
œwivente testaluws est, 


LIVRE ΠῚ. 283 


Mais pourquoi les Pères donnent-ils particulièrement au Fils 
le nom de Logos? En premier lieu parce que ce nom était tra- 
ditionnel et conforme au langage de la Bible ; ensuite ils n’en- 
tendaient pas exprimer par le terme de Logos l'intelligence 
divine seule ou même spécialement. On n’a qu'à se rappeler 
que, depuis saint Justin, les Pères avaient continué de dire 
que le Logos avait imprimé son image dans les hommes (λογος 
crepuatos). Par cette image du Logos, ils n’entendaient pas 
seulement l'intelligence de l’homme, mais sa nature spirituelle 
tout entière, la partie divine de son être. En conséquence, le 
mot de Logos n’exprimait pas chez eux un simple attribut de 
la divinité; loin de là, le Logos possède d’une manière infinie 
et éternelle tout ce qu’il imprime dans l’homme d'une manière 
finie. Telle est l’idée qu'ils se. formaient du Logos. C’est pour 
quoi ils appelaient parfois Dieu lui-même Logos et non pas seu- 
lement le Fils, puisqu'il est un être purement spirituel ( Tat. 
ὁ. 6; ren. ἰ. IE, c. 13). Si la distinction entre le λογος προφορι- 
χος οἱ le λογος ἐνόιοιθετος, qui se trouve chez quelques Pères, ne 
paraît pas d'accord avec ce que je viens de dire, il faut se rap- 
peler que cette distinction n'était qu'une tentative pour expli- 
quer la croyance déjà existante à la divinité du Rédempteur,, 
et qu'il faut la comparer à tout ce qu'ils ont dit en outre sur le 
même sujet. 

Il resterait encore à prouver que la théorie sabellienne se 
soit formée d'elle-même et sans aucun intérêt étranger. Elle 
a dû, au contraire, son origine à l'intérêt de la raison humaine, 
ainsi que l'on peut s’en convaincre par la plupart des arguments 
dont on s'est servi pour attaquer la doctrine de l'Église ça- 
tholique sur la Trinité. Mais si la doctrine de l’Église satis- 
faisait réellement un intérêt philosophique, c'est-à-dire 
l'intérêt de la raison, ce que je crois, mais dans un sens dif- 
férent de celui de Schleiermacher, ce serait une recommanda- 
tion de plus en sa faveur. Athanase déduit la théorie sabellienne 
du stoïcisme; nous verrons plus bas si c'est avec quelque 
apparence de raison. L'influence du judaïsme ne doit pas être 
oubliée non plus. Les Pères de l'Église ont de tout temps 


284 VIE D'ATHANASE LE GRAND. 


reproché aux sabelliens de judaïser, et avec justice sous bien 
des rapports; ils tiraïient presque toutes leurs preuves de 
l’ancien Testament. En revanche, l'Église s’en est tenue simple- 
ment à la tradition, quelles que fussent les difficultés que 
présentât sa doctrine. Elle n’a jamais eu peur de rien, préci- 
sément parce que sa doctrine était de la tradition; et elle ἃ 
triomphé, parce que sa tradition est divine, et que Dieu com- 
battait par elle pour lui-même. Jamais elle n’a dû céder en 
rien à la raison humaine, tombée, finie. Il lui importait peu 
de savoir s’il était possible ou non de rendre compréhensible 
et de décrire la génération du Fils et la procession du Saint- 
Esprit; sa mission d’ailleurs n’était pas de rendre ces mystères 
compréhensibles. 

Je pense aussi que ce ne serait pas à tort que l’on pourrait 
disputer la précision, la clarté et la simplicité de la théorie sa- 
bellienne. Quelle peine extrême, que d’effortset quelle dépense 
d'esprit il a fallu faire pour rendre un peu compréhensible ce 
que Praxéas, Noetus, Beryllus et Sabellius voulaient réelle- 
ment dire! Combien souvent n’a-t-on pas été obligé d’accuser 
les Pères de l'Église tantôt d’ignorance, tantôt d’injustice et de 
ruse. 1] semblerait pourtant qu'une doctrine qu'on vante pour 
sa simplicité dût être comprise par l'intelligence la plus mé- ΄ 
diocre. Et pourtant, sans parler de Tertullien et d’autres, si 
Athanase, cet esprit si pénétrant et si profond, ne l’a pas com- 
prise, n’y a-t-il pas en cela quelque chose qui dément sa 
clarté? Il me paraît par trop étrange que les Pères aïent refusé, 
comme le prétend Schleiermacher, d'admettre la théorie sa- 
bellienne parce qu’elle leur paraissait trop singulière. Ce que 
Schleiermacher prend pour la véritable théorie sabellienne se 
trouve en effet chez Athanase; mais il n’est pas certain que ce 
füt vraiment là l’opinion des sabelliens; ils en avaient peut- 
être une toute différente ; car on pourrait trouver des preuves 
de l'un et de l’autre, tant dans leurs écrits que dans leurs con- 
versatiohs particulières. Athanase cite d’après cela différentes 
manières d'interpréter le sabellianisme et les réfute. Donc, 
s'il n’expose pas nettement la théorie sabellienne , ce n'est pas 


————————_—_——— 


. LIVRE II. 285 


faute de pouvoir s'approprier les idées des autres. Il ne pouvait 
avoir aucun intérêt à cacher leurs véritables opinions, soit 
parce qu'il est impossible d'en imaginer aucune, soit parce 
qu'il expose réellement le système que Schleiermacher regarde 
comme le vrai sabellianisme. Je serais bien plutôt porté à 
croire que les hérétiques sabelliens ne savaient pas exactement 
cux-mêmes ce qu'ils pensaient, et que c'est à cela qu'il faut 
attribuer l'obscurité qui règne dans leurs théories. Je doute 
très-fort que Schleiermacher ait eu raison de donner au sa- 
bellianisme l’épithète de clair. Il faut pourtant convenir que 
le sabellianisme inventé par Schleiermacher est très-clair et 
très-simple , qu'il ait été ou non enseigné par Sabellius. Quant 
à moi je trouve qu'il a plus de rapport avec le sabellianisme 
du patriarche monophysite Damine. Je ne puis toutefois 
m'empècher de remarquer que c'était une grande ruse de 
guerre de la part de Schleiermacher de ne comparer le sabel- 
lianisme qu'avec des expositions incomplètes de la doctrine de 
l'Église. Pourquoi ne l’a-t-il pas placé en regard de l'exposition 
et de la défense d’Athanase, comme le commencement de la 
dissertation devait le faire espérer ? 

Mais si l'on soutient que la doctrine catholique est trans- 
cendante parce qu’elle dit que le Père, le Fils et le Saint-Esprit 
sont un par la substance et différents par les personnes, et qu’ils 
sont ce qu'ils sont, même indépendamment de la révélation 
dans le monde en général, et dans le christianisme en parti- 
culier, cette remarque est juste. Quand on demande à un chré- 
tien si Dieu est sage, juste et bon par lui-même, il n’hésitera 
certainement pas à répondre d’une manière affirmative à cette 
question , et de dire que, si Dieu se révèle ainsi, c’est préci- 
sément parce qu'il est ainsi, indépendamment de sa révéla- 
tion; cette révélation ne devient même possible que parce qu'il 
l'est, et il ne se serait pas révélé ainsi s’il ne l'avait pas été par 
sa nature. À vrai dire, on n'aurait jamais dû mettre en doute 
si Dieu est réellement tel qu'il paraît dans sa révélation. Le 
premier point ne nous intéresse pas à la vérité par lui-même ; 
mais il est pour nous d’une haute importance à cause du se- 


286 VIE D'ATHANASE LE GRAND. 


cond : nous ne sommes pas parfaitement certains du second si 
le premier n’est pas. C’est dans ce sentiment que de tout temps 
les théologiens ont soutenu une transcendance dans notre 
connaissance de Dieu; et ce sentiment était juste, quoiqu'ils 
en aient poussé trop loin l'application. Il en est de même de la 
doctrine de la Trinité : Dieu s'étant révélé comme Père, Fils 
et Saint-Esprit, il l’est aussi, indépendamment de toute révé- 
lation; et nous ne pouvons pas être certains que Dieu soit 
tout cela pour nous, comme le chrétien l'exige, s'il me l'est 
pas aussi par lui-même. Ce qui suit expliquera cela mieux 
encore. 

Le rapport de l’arianisme au sabellianisme peut s'exprimer 
ainsi : d’après le premier, Dieu est séparé du monde; d’après 
le second, Dieu et le monde sont confondus ensemble. Le ca— 


tholicisme, au contraire, distingue Dieu du monde, tout en 
conservant une union intime entre Dieu et le monde. Que . 


l’arianisme sépare Dieu du monde, c’est ce qu'il n’est plus né- 
cessaire de prouver. Ayant trouvé dans la Bible. que tout avait 
été créé par le Logos, il profita de ce dogme pour représenter 
le Fils comme un être intermédiaire entre Dieu et lemonde. 
Il me reste à démontrer l'exactitude de ce que je viens de dire 
au sujet du sabellianisme. 

Le sabellianisme n’est d'aucune manière en état d'expliquer 
ce dogme biblique de la création de toutes choses du Père par 
le Fils : car il aurait fallu pour cela que le Fils-agît avant qu'il 
existât. En effet, d'après le sabellianisme, le Fils n’est autre 
chose que la divinité rédemptrice , une circonseription parti- 
culière de la substance divine qui s’est faite homme en Jésus- 
Christ, une manière particulière de se révéler; et le Saint- 
Esprit est la divinité dans l'Église. Mais un grand nombre de 
passages de Y'Écriture prouvent que la création de toutes 
choses du Père par le Fils est un dogme biblique; on le voit 
dans 1 Cor. 8,16, — Col. 1, 15-17, Hebr. , 1. 1-2, où le Fils est 
particulièrement nommé comme celui par qui Dieu ἃ créé le 
monde {τοὺς αἴωνας.) Cette opposition du Père et du Fils, en 
vertu de laquelle le premier aurait tout créé par le second, est 


ge sa TS 


LIVRE I. 287 


donc un dogme biblique; et le Fils n’esi pas seulement la di- 
vinité rédemptrice, mais entore celle qui a créé avec le Père. 
C’estlà l'argument que les Pères ont toujours fait valoir contre 
la théorie sabellienne, οἱ il est en effet impossible d'y répondre. 
Aussi Schleiermacher n’a-t-il pas même essayé de résoudre la 
difficulté qu’il présente pour le sabellianisme. ἢ] dit, à la vérité, 
pour combattre la personnalité du Logos, que le προς de saint 
Jean (1, 1) équivant ὃ ls hébreu, qui signilie aussi ἐν, et que 
dans le passage «καὶ eos ἦν ὁ Joyos, » il est simplement dit 
que le Logos est Dieu, tandis que θεὸς dans ce passage a pré- 
cisément la même signification que Seos dans le πρὸς τὸν Ses, 
sans que l'absence de l’article devant Scoç puisse être alléguée, 
comme Ja fait Origène, en sorte que le sens serait que le 
Logos est simplement la divinité. Cela pourrait être vrai si l’on 
ne considérait que la construction grammaticale, quoiqu'il soit 
certainement digne d'observation que, dans d’autres endroits 
encore, comme dans le 4°" verset du 5° chapitre de son Évan- 
gile , et dans le 2e verset du 1° chapitre de sa première épiître, 
saint Jean ne se sert pas non plus du mot ἐν, mais de προς et de 
παρα exactement dans le même cas. Mais toute l'exposition de 
saint Jean doit étonner, du moment où l’on explique ce passage 
de la même manière que Schleiermacher. Pourquoi done cette 
substance étendue de saint Jean? Pourquoi ce mot de Logos”? 
Pourquoi répète-t-il dans le second verset que ce Logos était au 
commencement avec Dieu, ce qui serait une chose toute natu- 
relle, s’ilétait la divinité seule et toute simple? Qui songerait à 
dire que Dieu était avec lui-même (ou dans lui-même), et le ré- 
péterait encore, afin que personne ne püt avoir une autre idée? 
Tout cela s'explique, au contraire, le plus naturellement du 
monde, si le Logos est personnellement différent de Dieu (le 
Père). Saint Jean voulait donc montrer, qu'indépendamment de 
cette différence, il était intimement uni à Dieu ; qu'il était Dieu 
lui-même. C'est là ce qu’il cherchait à inculquer aux chrétiens, 
et c'est pour cela qu'il répète : « Il étaitau commencement 
avec Dieu. » Mais ce qu'il y ἃ de plus important, c'est que 
dans le troisième verset il est dit : « Par lui tout a été créé. » 


288 VIE D'ATHANASE LE GRAND. 


Maintenant comparons ce qui est dit dans la seconde épitre 
aux Corinthiens, dans l’épitre aux Colossiens, et dans l’épitre 
aux Hébreux , que, par le Logos ou Fils (car pour le moment 
je regarde ces deux noms comme synonymes), le Père a tout 
créé; nous ne pourrons pas nous dispenser de reconnaître 
une différence entre le θεὸς du προς τὸν Seov, et le même mot 
dans la phrase Sesc ἦν ὁ λογος. Dans le premier et le troisième 
verset, on décrit donc la dignité de celui de qui il est ditplus 
tard qu'il s’est fait homme ; il est Dieu, celui par qui Dieu le 
Père a tout fait 

Celui qui était au coîïnmencement avec Dieu et qui était 
Dieu, par qui le monde ἃ été créé, est représenté ensuite 
comme celui qui éclaire tous les hommes qui viennent en ce 
monde, et qui par conséquent s'était certainement déjà révélé, 
avant qu'il eût paru dans la chair pour la rédemption. Par 
conséquent, celui qui s’est révélé dans la chair (v. 14) n’est 
pas seulement la divinité rédemptrice, mais, de même que 
tout avait été créé du Père par lui, le Père a encore racheté 
tout par lui. A la vérité Sabellius peut dire qu’il admet aussi 
une divinité dans le Rédempteur et dans le Créateur du monde, 
et que, par conséquent, celui-ci est aussi celui-là; mais, met- 
tant de côté ce qui a été dit jusqu’à présent, Sabellius admet, 
il est vrai, la même divinité, mais il soutient que cette divinité 
s'est révélée d’une manière différente comme Créateur et 
comme Rédempteur. Cela est on ne saurait plus contraire à la 
Bible; car si Sabellius se forme une idée tant soit peu claire du 
Logos, il doit‘reconnaître en lui la divinité qui se révèle : or 
le Logos, cette divinité qui se révèle dans la création, est en 
méme temps la divinité rédemptrice; car le Logos s’est fait 
chair. Saint Jean dit : Le méme par qui le monde a été créé, 
a plus tard racheté les hommes, c'est-à-dire qu'il était la même 
divinité qui se révélait; non-seulement la divinité a été la 
même dans la création et dans la rédemption, mais encore 
la révélation de cette divinité dans le christianisme a été Ja 
même qu’au commencement. D’après Sabellius, au contraire, 
Ja divinité était la même, mais sa révélation était différente. 


LIVRE III. 289 


Si, dans l’ancien Testament, et même, selon quelques Pères 
de l'Église, parmi tous les peuples, il y a eu, avant le chris- 
tianisme, quelques individus qui ont eu la véritable connais- 
sance de Dieu, quoique personne ne connaisse Dieu que le 
Fils et ceux à qui le Fils veut le révéler, cela est parfaitement 
d'accord avec la croyance de l'Église, d'après laquelle, dès le 
commencement, le Père agissait par le Fils, avec le Saint-Esprit. 
Mais, d'après le sabellianisme, comment ces individus reçu- 
rent-ils leur connaissance de Dieu? Il ne peut pas dire que 
c’est le Fils qui la leur ἃ communiquée, puisque le Fils, d’après 
lui, n’a commencé à exister que dans Jésus-Christ. Saint Pau! 
dit qu'Abraham était justifié devant Dieu par la foi, et que 
tous ceux qui croient sont enfants d'Abraham par la foi, s'ils 
ne le sont pas par la chair. Il Υ a eu des hommes justes et saints 
avant le christianisme. Or la justice et la sainteté sont tou- 
jours égales à elles-mêmes dans le christianisme et avant le 
christianisme; et certes, on ne soutiendra pas qu'il s’y trouve 
une différence réelle, bien que le moindre fidèle soit plus 
grand que le plus grand prophète. Or donc, ceux qui furent 
saints et justes, par qui le devinrent-ils, si ce n’est par le Fils 
et le Saint-Esprit? Car cela est absolument impossible de toute 
autre facon. Mais comment un sabellien expliquera-t-il cela 
simplement et sans subtilité, puisque, d’après lui, le Fils et le 
Saint-Esprit, et avec eux aussi la véritable spiritualité des 
hommes, sont des révélations ultérieures de Dieu? Et, quoi 
que l’on en puisse dire, l'inspiration dans l’ancien Testament et 
les prophéties sont des œuvres du même Saint-Esprit qui ἃ agi 
aussi dans le nouveau Testament. On ne fait jamais de diffé- 
rence quand on parle du Saint-Esprit, soit qu'il s'agisse de 
l'ancienne ou de la nouvelle alliance. 11 s’appelle partout le 
Saint-Esprit. Dans les Actes des Apôtres (4, 16; 28, 25; II. 
Ep. 5. Pierre, 1,21; 1. Ep. 5. Pierre, 1, 11) l'Esprit qui, dans 
les prophéties, annonçait Jésus est nommément désigné comme 
l'Esprit de Jésus-Christ. (En conséquence, Origène déjà 
place le dogme de l'identité du Saint-Esprit qui agit dans l'É- 
glise et dans les prophéties au nombre de ceux que toute 

ATHAN, T. I, 13 


290 VIE D'ATHANASE LE GRAND. 


l'Église catholique reconnaît (De princip.. 1. 1, pref.). Le sÿm- 


bole de Constantinople et plusieurs autres disent, en parlant 


du Saint-Esprit du nouveau Testament : «celui qui a parlé par 
les prophètes. ») Donc le Saint-Esprit n’a pas commencé avec 
le nouveau Testament. Le pouvoir de faire des miracles est 
zénéralement attribué au Saint-Esprit; et dans l’ancien Testa- 
‘ament, les miracles n’ont pas manqué. Le Saint-Esprit qui 
annonce Jésus-Christ par des prophéties, qui fait naître le 
désir de sa venue, agit aussi continuellement pendant l'appa- 
rition du Fils de Dieu dans la chair; il est recu par lui; il 
paraît à son baptême; le Fils le souffle aux apôtres : comment, 
d'après cela , le Saint-Esprit peut-il être simplement l'union de 
la divinité avec l'Église chrétienne? 

Le Fils et le Saint-Esprit (du nouveau Testament) n’agis- 
saieat donc pas, d’après Sabellius, lors de la création, ni en 
général avant la rédemption; d’après la doctrine de l'Église, 
au contraire , ils agissaient. Tout dépend de cela. Car si le Fils 
et le Saint-Esprit n’ont pas moins agi que le Père, il faut que 
l'homme ait été dès le commencement en communication'avec 
le Fils et le Saint-Esprit; il était enfant de Dieu par sa commu- 
nication avec le vrai Fils de Dieu, et il était saint dans le 
Saint-Esprit. (En me servant du mot « sainteté» par rapport 
au premier homme, j'entends la bonté et la communication 
avec Dieu qu’il possédait sans le savoir.) Mais, d’après le sa 
bellianisme , l'homme ne pouvait pas être enfant de Dieu; il ne 
pouvait pas, dans le sens propre, dans le sens d'Irénée, être 
intelligent et saint, puisque le Fils et le Saint-Esprit ne sont 
que des révélations ultérieures de Dieu. Le péché est done, 
d'après le sabellianisme, un phénomène nécessaire fondé sur 
la loi de la création, placé dans la substance de l’homme, 
attendu que Dieu ne s'était révélé que comme créateur, mais 
non pas dans des opérations qui auraient pu mettre l'homme 
en état de se défendre contre le péché. Aussi, d’après le système 
de Sabellius, n'est-il guère possible de parler duspéché et de 
la nature du péché dans leur véritable sens, sous quelque rap- 
port que ce soit. L'homme n'était-il donc pas nécessairement 


LIVRE Il. 291 


enchaîné à la créature, puisque, dans le commencement, Dieu 
ne s'était révélé que par la formation de la créature? Et com- 
ment pourrions-nous après cela nous étonner que la créature 
ait été déifiée? Personne ne connaît le Père que le Fils, et 
ceux à qui le Fils l’a révélé; mais le Fils ne s'était pas révélé : 
comment donc le Père pouvait-il être connu ? D’après le sabel- 
lianisme, le polythéisme est donc aussi un phénomène abso- 
lument nécessaire dans l’histoire. 

Le même résultat, ou même un plus frappant encore, se 
présente à nous d’un autre côté. Le Saint-Esprit est, d’après la 
doctrine de Sabellius, l'esprit de l’ensemble (de tous les 
fidèles). « L'esprit n’est que dans l’ensemble; car l'esprit étant 
la divinité même, s'il se trouvait comme tel dans chaque 
chrétien individuellement, il faudrait que chaque chrétien 
devint un Christ. » C'est ainsi que s'exprime Schleicrmacher 
dans le sens du sabellianisme et pour l'expliquer (p. 381). 
L'esprit est donc à l'Église comme la divinité en Jésus-Christ 
l'est à son humanité. A la vérité, de cette façon, chaque chré- 
tien, pris individuellement, n'est pas Dieu; mais il est difficile 
de comprendre comment on ne peut pas dire que l'Église tout 
entièreest Dieu, et comment on lui refuserait Jes honneurs di- 
vins. Car nous adorons Jésus-Christ tout entier, précisément 
parce que la divinité est inséparable de l'humanité, et que 
toutes deux réunies forment une vie personnelle, Sabellius 
doit donc en faire autant de l'Église. Mais il faut aussi en dire 
autant de l'univers tout entier qui est placé , à l'égard du Père, 
dans le même rapport où l'humanité en Jésus-Christ l’est à sa 
divinité, l'Église au Saint-Esprit. « La personne du Rédemp- 
teur n'existait pas auparavant, de sorte que ce n’est qu'après 
que la divinité s'est unie à elle, ou, en d’autres mots, la per- 
sonne n’a existé que quand l'union a eu lieu; de même aussi 
l'Église n'existait pas, et la divinité s’est unie plus tard avec 
elle; ou, en d'autres mots encore, la naissance de l'Église et 
le changement de Dieu en Esprit sont identiques. En consé- 
quence, toutes les incarnations de la divinité, même la seconde 
et la troisième, sont créatrices; combien plus la première 


209 VIE D'ATHANASE LE GRAND. 


doit-elle l'avoir été; en sorte que la création du monde doit 
avoir eu lieu au même moment où Dieu est devenu père 
(p. 382).» Il s'ensuit que l'univers n’est pas seulement le corps 
de la divinité, mais Dieu lui-même, ainsi que le Christ tout 
entier ; et l'Église aussi, à sa manière, est le corps de la divi- 
aité, est Dieu. Or donc, de même, comme nous l'avons dit. 
qu'à cause de l’union personnelle de humanité avec la divi- 
nité dans Jésus-Christ, celle-ci, c’est-à-dire Jésus-Christ tout 
entier, reçoit des honneurs divins (doctrine qui, à la vérité, 
dans le système sabellien, a une tout autre signification) , äl 
était indispensable, qu'avant le christianisme, l’univers tout 
entier füt adoré. Il est même difficile de concevoir pourquoi, 
dans le christianisme, nous cesserions cette adoration, puisque 
le monde se trouve confondu avec Dieu le Père. 

A la vérité, on ne peut pas dire encore que chaque partie 
de l'univers soit Dieu, non plus que chaque membre de l'É- 
glise, mais l'univers l’est pourtant. « Toutes les forces vivantes 
du monde sont au Père (d’après le sabellianisme) dans le même 
rapport que les dons de la grâce dans l’Église le sont à l'esprit 
(p. 986). » Mais qu'est-ce qu'un don de la grâce? « C'est 
l'union de l'esprit du tout (du St.-Esprit) avec les facultés 
spirituelles des fidèles (p. 382). » Or l'esprit du tout est la 
divinité même. Que faudra-t-il donc que nous disions que 
sont toutes les forces vivantes dans le monde? Toutes les forces 
vivantes en nous-mêmes? D’après cela, la grossière idolätrie 
des anciens se serait seulement spiritualisée dans le christia— 
nisme ; il se serait idéalisé, en sorte que nous n’adressons pas 
nos prières à l'Esprit qui vivilie , qui pénètre tout, mais à tout 
ce qui vit, à notre esprit lui-même, et en général aux forces 
vivant en nous. À la vérité, de cette manière, nous n’avons 
pas de théologie transcendante; mais il est au moins fort dou- 
teux, à mon avis, que cette théologie non transcendante ne 
soit pas malgré cela fausse. Et c’est pour cela que j'ai dit que, 
d'après le sabellianisme, Dieu et le monde sont confondus. 

D’après la doctrine sabellienne de la Trinité, l'homme n’est 
pas tombé. Avait-il jamais, avant le christianisme, contemplé 


LIVRE ΠῚ. 292 


le Père dans le Fils; avait-il été sanctifié dans le Saint-Esprit, 
de façon à se trouver déchu par le péché de son état de sain- 
teté? Π n’a donc point été racheté d’une chute faite librement ; 
le christianisme n'est point la rédemption, et l’homme n’est 
point régénéré en lui. La divinité se révèle au contraire d’une 
facon qui n’a jamais eu lieu auparavant. Le christianisme est 
une nouvelle évolution de la divinité, par laquelle la création, 
auparavant imparfaite, se trouve pour ainsi dire complétée, la 
divinité s'épanchant en elle dans toute sa plénitude. On ne 
conçoit pas ce qui a pu empêcher la divinité de se communi- 
quer entièrement plus tôt; et rien ne nous assure qu’il n’y aura 
pas encore une évolution de la divinité, ou même plusieurs; 
car si c’est l'usage de la divinité de se développer ainsi peu à 
peu , et que le motif qui l’a fait agir dans le christianisme, 
après avoir créé le monde, se trouve placé seulement en elle et 
non pas dans l'homme, il n’est réellement pas certain que nous 
n’aurons pas le bonheur de voir encore une évolution qui 
nous élèvera encore plus haut; et ce que Schleiermacher re- 
proche à la doctrine catholique de la Trinité tombe de tout 
son poids sur celle de Sabellius. Schleiermacher dit, en par- 
lant pour Sabellius, que, dans la doctrine catholique de la 
Trinité, il n’y ἃ pas de raison pour qu'il n’y ait pas plus de 
trois personnes dans la divinité, et qu’il est fort possible que 
plusieurs opérations du même genre aient lieu, tandis que, 
d’après les sabelliens, cela est impossible, attendu que l'intérêt 
religieux des chrétiens n’en exigeait pas davantage. Maïs c'est 
au contraire d’après la doctrine catholique qu’un plus grand 
nombre de processions est impossible, puisque les trois per- 
sonnes composent par elles-mêmes la divinité. Mais si nous 
partons du principe de l'intérêt religieux, et si c’est par lui 
que nous voulons fixer le nombre 465 révélations divines, je 
dis qu’il nous est tout aussi impossible de dire aujourd’hui si 
dans l'avenir il y aura ou non encore quelques révélations, 
qu'il l'était avant le christianisme de savoir, qu'indépendam- 
ment de celle de la création, le genre humain obtiendrait en- 
core la révélation rédemptrice et formatrice de l'Église. 


294 ViE D'ATHANASE LE GRAND. 


Le passage de saint Jean (3, 16) : « Dieu ἃ tant aimé le 
monde qu'il a donné son Fils unique, afin que tous ceux qui 
croiraient en lui ne fussent point perdus, maïs obtinssent la 
vie éternelle, » n’a, pour ainsi dire, point de sens dans le 
système sabellien. Je ne veux pas dire qu’il n’en a point, parce 
que , si Le Père a envoyé son Fils dans le monde, il fallait pour 
cela que celui-ci fût déjà son Fils, comme le disaient les Pères, 
avant d’être envoyé dans le monde, puisqu'il y avaït été en- 
voyé comme Fils; mais je n’y trouve point de sens, parce que 
cet amour du Père n’est si grand que parce qu'il nous a aimés, 
nous qui étions pécheurs, et qui ne l’avions point aimé, et qui 
l'avions abandonné par le péché. Mais si la situation des 
hommes avant Jésus-Christ était une situation inévitable, et 
elle devait l’être si le Fils et le Saint-Esprit n’avaïent point en- 
core agi, comment est-ce l'amour de Dieu, la miséricorde de 
Dieu qui nous délivre d'une situation dans laquelle nousnenous 
sommes pas mis nous-mêmes, mais dans laquelle nous avons 
été placés sans qu'il ÿ ait de notre faute? D’après la théorie 
sabellienne, toute la période qui a précédé Jésus-Christ se 
présente sous un tout autre aspect que dans la croyance ca- 
tholique , et par conséquent dans le christianisme lui-même. 
La rédemption et la sanctification en Jésus-Christ et le Saint- 
Esprit est, selon celui-ci, le rétablissement de l'état primitif, 
le retour au commencement. De là les expressions de régéné- 
ration, de nouvelle création, de nouvel homme. C’est parce 
que, dans l'origine, l'homme était ce qu ‘il doit redevenir par 
le christianisme, le Père ayant agi dès l’origine dans le Fils 
avec le Saint-Esprit. D'après le sabellianisme, l’homme est, 
à la vérité, placé par le christianisnie plus haut qu'il m'était 
auparavant; mais ce n’est point un rétablissement, puisque 
d’après lui nous n’élions point au commencement ce que nous 
devons redevenir par le christianisme. En un mot, le chris- 
tianisme est un des degrés du développement naturel du 
genre humain; et ce développement se trouvant placé dans 
une liaison intime avec les évolutions de la divinité, il de- 
vient extrêmement difficile de séparer le Père de la création, 


LIVRE 111. 295 


le Rédempteur de ceux qu'il a rachetés, le Saint-Esprit de 
l'Église; la première évolution de la divinité est le monde, 
la seconde la rédemption, si l’on peut parler ainsi, et la troi- 
sième l'Église. Indépendamment de ces évolutions, on ne 
peut rien dire de la divinité comme être simple, qui n'est ni 
Père, ni Fils, ni Saint-Esprit. C'est là ce que saint Grégoire 
de Nazianze paraît avoir entrevu quand il dit que, lorsque les 
sabelliens ramènent tout ἡ une seule personne, ils anéantis- 
sent toutes les personnes * ; il les accuse en conséquence d’a- 
théisme, comme les ariens de polythéisme. En ne disant 
d'aucun des trois qu'il est une personne, mais le Père, le Fils 
et le Saint-Esprit n'étant , selon eux, que des révélations, des 
manifestations , des développements de la Monade, que l'on ne 
connaît point, puisqu'elle ne.se révèle que comme Père, Fils 
et Saint-Esprit, et non point comme Monade, toute l’idée que 
le chrétien se fait de Dieu disparaît. Ce sont là, selon moï, 
les motifs véritables et fondamentaux pour lesquels l'Église 
n'a jamais pu adopter le sabellianisme, et ne l’adoptera jamais: 
d’après lui, Dieu et le monde sont confondus. Ce n’est pas par 
des passages isolés, mais par l'esprit général de l'Évangile 
qu'il est réfuté. Il me paraît d'après cela fort douteux que le sa- 
bellianisme satisfasse l'intérêt de la piété chrétienne autant que 
la doctrine de la Trinité selon l'Église. Il ne suffit pas de dire 
que la divinité s'est révélée dans Jésus-Christ; le chrétien veut 
qué Dieu se soit révélé en personnage : or, ce Dieu personnel 
Π6 86 retrouve que dans la doctrine catholique sur la Trinité. 
Mais comparons la doctrine catholique de la Trinité avec 
celle de Sabellius sous quelques autres points encore. Elle est 
opposée à l’arianisme, en ce qu'elle croit au Fils comme au 
vrai Dieu; et ce Fils étant en même temps le Créateur et nous 
unissant au Père, le monde se trouve placé par [à dans une 
communication intime avec Dieu. Les Pères de l'Église ensei- 
gnent, sans aucune restriction, que l'union la plus intime ἃ 


1 Orat, I. Kat μηδὲ προς τὴν Σαδέλλιου ἀθειαν ἐκ τῆς χαινὴς TAUTNE ἄνα- 
λυσεως, ἡ συνθέσεως ὑπαχθῆναι; μὴ μαλλὸν ἑν παντα; ἡ μῆδεν ἑχαστον εἶναι. 


4 


296 VIE D’ATHANASE LE GRAND. 


lieu entre la divinité et les hommes rachetés ; dans le Saint-Es- 
prit qui est communiqué, le Père et le Fils se trouvent compris, 
à cause de leur inséparable unité. Par ce moyen, les hommes 
rachetés vivent véritablement en Dieu : Dieu est infiniment près 
de nous; il est en nous; nous crions dans l'Esprit du Fils: Abba, 
mon Père. Nous ne savons pas ce que nous devons demander; 
mais, comme dit saint Paul, l'esprit crie en nous par des sou- 
pirs ineffables. Quelle union avec Dieu pourrait être plus in- 
time, plus satisfaisante, plus consolante? Mais Dieu n’est pour- 
tant pas pour cela nous. Il hous a créés, nous et le monde entier ; 
le Fils, et c’est là un des principaux arguments employés par 
Athanase, le Fils, par qui le Père a tout créé, est différent du 
tout; il est d’une substance différente; le Saint-Esprit l'est aussi. 
Si plusieurs Pères de l'Église ont dit qu'il était en nous en 
substance, cela signifie seulement que lui-méme agit en nous, 
que nous l'accueillons librement, et que, avec la méme liberté, 
nous pouvons le chasser de nouveau par le péché; il est donc dif- 
férent de nous, quoique tout ce qu'il y a de bon en nous 
vienne de lui, par lui et en lui. Il en est de même du Fils, 
quoique Athanase et, d’après lui, A ouré autres Pères de 
l'Église le considèrent, après qu'il est devenu notre Rédemp- 
teur, comme l'unité de tous les fidèles; car il est à tel point 
différent de nous qui avons été divinisés en lui, que même. 
l'humanité qu'il a prise, et avec laquelle il s’est uni pour en 
former une personne, n’est pas devenue de la même substance 
que lui, ne s’est pas confondue avec lui, mais en est restée 
toujours différente. Cette doctrine n’aurait jamais pu se déve- 
lopper en prenant pour point de départ la doctrine sabellienne 
de la Trinité. Le Père était Père avant de créer le monde; le 
Fils était Fils avant de devenir homme, et l'Esprit était Es- 
prit avant qu l'Église existât. Dieu est en lui-même Père, Fils 
et Saint-Esprit; il ne l’est pas seulement devenu avec lemonde, 
avec l’incarnation , avec l'Église. Or, ce qu'il est ainsi en lui- 
même , il l’est éternellement et immuablement, et cela préci- 
sément parce qu'il l’est en lui-même. Ainsi Dieu est à la fois 
hors du monde et dans le monde; il est toujours différent de 


LIVRE III. 997 


chaque individu et de l’ensemble, et pourtant il n’en est point 
séparé. Mais si l’on abandonne cette existence en lui-même, 
si l'on prétend que Dieu n’est devenu père qu'avec le monde, 
comment sera-t-il possible de distinguer Dieu et le monde 
l'un de l’autre ? 

Si, de tout temps, les catholiques se sont formé une si haute 
idée de l'Église, c’est parce qu'elle est la maison de Dieu, 
remplie du Saint-Esprit, la fondation du Fils qui reste auprès 
d'elle eten elle jusqu’à la fin du monde. Mais jamais elle ne s'est 
égarée dans son adoration aussi loin qu’elle aurait dû le faire, 
si elle avait adopté la théorie sabellienne. Nous reconnaîtrons 
toujours, et nous ne pourrions cesser de le reconnaître, que 
si l'Église elle-même cessait, que l'esprit de l'ensemble, son 
esprit de corps, son esprit d'union, et tout ce qu'elle possède 
de vérité et de gloire, sont les effets de l'opération du Saint- 
Esprit en elle; mais jamais nous ne dirons que l’esprit de l'en- 
semble est le Saint-Esprit, la divinité même. D'un autre côté, 
l'Église n’est jamais tombée dans la contradiction étrange de 
prendre à la vérité le Saint-Esprit pour l'esprit de corps ou le 
sentiment d'union, comme on s'exprime assez souvent au- 
jourd’hui dans un langage sabellien, et en même temps de 
faire que cet esprit de corps se détruise lui-même , en mettant 
dans la bouche d'un membre de l'Église des choses contraires 
au sentiment commun et invariable des fidèles, et de con- 
sidérer ce sentiment comme s’il n'avait Jamais existé. Jamais 
le sentiment de l’union, qui ἃ pourtant toujours existé dans 
l'Église avec le Saint-Esprit, n’a prétendu qu'il était lui-même 
le Saint-Esprit. Le sentiment de l'union ne se dissout-il pas, 
et ne se détruit-il pas de lui-même en voulant s'affermir ? 

L'Église étant, d’après le sabellianisme, complètement Dieu, 
puisque les forces générales et vivantes, lesquelles, comme 
toutes les forces de la nature, ont la même relation au Père 
que les grâces ont à l'esprit, se trouvent aussi dans les fidèles, 
On aurait certes de la peine à se figurer le fanatisme qui se se- 
rait emparé de l'Église, si elle avait adopté la doctrine sabel- 
lienne sur la Trinité: l'Église aurait été la troisième personne 

19. 


298 VIE D'ATHANASE LE GRAND. 


dans la divinité, comme le Créateur était la première et Jésus- 
Christ la seconde. La formule : « Celui qui désobéit à l'Église 
désobéit à Dieu, » aurait acquis un tout autre sens. Dans l'É- 
glise catholique, elle signifie que l’on désobéit indirectement 
à Dieu, parce que l'Église est l'organe de Dieu; mais, d’après 
la théorie sabellienne, elle ne pourrait signifier autre chose, 
sinon que l’on se met immédiatement en opposition avec Dieu, 
puisque l’Église elle-même est Dieu. Quel système. hérétique 
aurait-on pu voir se former? D'après la doctrine arienne de la 
Trinité, il ne se serait pas formé d'Église du tout, parce 
qu’elle n'aurait pu se former que d’une façon purement mo- 
rale, par de simples enseignements, d’où rien de vivantne peut 
sortir; d’après la doctrine sabellienne, elle se serait détruite 
elle-même par excès de fureur. Je dois passer sous silence les 
autres comparaisons, parce qu'elles ne seraient pas ici à leur 
place, et qu’il est déjà assez évident combien le dogme de la Tri- 
nité est décisif. Mais il y a pourtant un point qu'il ne m’est pas 
permis de négliger : comment serait-il possible de ne pas 
avouer l’infaillibilité de l'Eglise ? Qui pourrait ne point recon- 
naître que Jésus-Christ est vraiment en elle? Comment des 
forces humaines seules auraient-elles pu éviter l’arianisme si 
spécieux, et le sabellianisme qui ne cessait de soutenir qu'il 
honorait Jésus-Christ plus que l’Église, protestation à laquelle 
les fidèles ne pouvaient manquer d’être sensibles ; comment ces 
forces auraïent-elles été en état de maintenir si pure la vérité 
évangélique, et si exempt d'inquiétude l'intérêt. des chrétiens? 

Après cette digression dans laquelle j'ai essayé de réfuter 
en peu de mots, et dans l'esprit des Pères de l’Église, les:ob- 
jections que Scbleiermacher, d’une manière plus vague que 
positive, et tout à fait dans l'esprit de Sabellius, ἃ élevées 
contre la doctrine catholique de Dieu et de la Trinité, je re 
viens à Athanase , et je vais développer saréfutation du sabellia- 
nisme. Athanase n'était pas bien certain si Sabellius croyait 
que le Père était la Monade divine qui plus tard s'était aussi 
révélée comme Fils,et comme Saint-Esprit, ou bien s'il y avait 
une Monade au-dessus de tous les trois qui s'était révélés 


LIVRE Il. gai 


comme Père, Fils et Saint-Esprit. Mais, dans un cas comm 
dans l'autre, dit-il, on adoptait une passion de Dieu (πὸ 
développement de Dieu) dans le temps; et par conséquenf ; 
Dieu lui-même était soumis au temps. L'expression dont ἕο: 
sabelliens avaient coutame de se servir quand ils voulaient 
dire que la divinité était devenue Père, Fils, etc., consistait 
à dire qu’elle s'était élargie, étendue (πλατυνεσιθαι; ἐκτεινεσ Sa) ἦ. 
Athanase répond que, dans ce cas, il faut que la divinité soit 
devenue plus tard quelque chose qu’elle n'était pas auparavant 
Naguèreresserrée, elle devint ensuite plus large *, c’est-à-dire 
qu'un développement successif de la divinité eut lieu. Ath 
nase n'aura sans doute pas pensé que les sabelliens erusset 
que la divinité avait reçu quelque accroissement en devenanf 
Fils et Saint-Esprit, ou, pour parler comme lui, qu'elle était 
devenue plus large, mais qu’elle s'était en quelque façon mére 
en elle-même, afin de produire au jour les évolutions qui de- 
vaient alors avoir lieu. C’est là, en effet, une pensée dont if est 
difficile de se défendre quand on examine leur système, et c'est 
Ἰὰ aussi sans doute ce qu’Athanase voulait dire quand il re 
prochait à la divinité sabellienne de « s'étendre dans le temps.» 
Si, d’après la théorie sabellienne, nous pouvions, d'une mis 
nière le moins du monde satisfaisante, distinguer le monde de 
Dieu, nous pourrions aussi séparer les variations de l'huxs- 
nité et ses développements des développements de la divinité ; 
mais, comme il est absolument impossible de les distinguer 
l'un de autre, nous sommes également forcés de considére: 
les évolutions de l'humanité comme des évolutions de la sub-- 
stance divine; et ce sont bien là des changements. La d£- 


1 Plusieurs catholiques employaient, à la vérité, aussi ces formules, fa: 
dans un autre sens. Nous voyons par Athanase (Orat. 1V, cont. Ar., ο. 18) ax” 
€’était la manière habituelle de s’exprimer des sabelliens. 

2 L. 1. Τίρωτον μεν πλατυνθεῖσε ἡ μονας» παθος ὑπεμεῖνε, χαὶ γέγονεν ὅπεῦ 
οὐχ Av" ἐχπλατονθη γαρ; οὐχ οὖσα πλατεια" ταυτα e χαταψευδομενος ἀν τ 
εἶποι tou ὥεου σωμα, και παθητὸν αὐτον εἰσαγων" τ' YAP ἐστι πλατυνεσθσ. 
n παθος του πλατυνομενου; ἡ τὶ ἐστι πλατυνόμενον, À TO RPOTEPOY μὴ τοίου το, 
ἄλλα στενον τυγχάνον" TAUTOY FAP ἐστι χρονῶ μόνον διαφερον ἑαντου- 


300 VIE D'ATHANASE LE GRAND. 


vinité se développe dans le temps; elle devient finie et passible. 

La preuve qu'Athanase a entendu son objection de la façon 
que je viens de l’expliquer, ressort encore des autres diffi- 
cultés qu'il oppose au sabellianisme, comme, par exemple, 
que si le monde était provenu du fait que Dieu était devenu 
père, il pouvait aussi cesser et être de nouveau englouti par la 
divinité; ou, pour m'exprimer plus exactement, Athanase ne 
disait point que, d’après le système sabellien, le monde était 
provenu de ce que Dieu était devenu père, mais il adoptait 
l'autre point de vue sous lequel le système sabellien pouvait se 
présenter, savoir, que Dieu serait une Monade, et que le Logos 
impersonnel aurait été le créateur. Α quoi donc il répondait 
que, si le monde avait commencé à l'apparition de ce Logos 
(impersonnel), il devait naturellement cesser quand le Logos 
rentrait dans le sein de son Père. « Si nous sommes venus à 
sa venue (ἐν τῷ γενεσϑαι αὐτονῚ, et si la création existe par sa 
venue; si après cela il retourne pour redevenir ce qu'il était 
auparavant, dès lors ce qui a été engendré ne sera plus en- 
gendré. Car si sa sortie du Père est la génération, sa rentrée 
dans le Père est la cessation de la génération. Quand il est 
rentré en Dieu, l’activité de Dieu cesse; si l’activité de Dieu 
cesse, les choses rentrent dans l'état où elles étaient avant que 
Dieu commencäât à agir au dehors, c’est-à-dire dans le repos et 
dans l'absence de la création. La création cessera : car puisque 
la sortie du Logos lui a donné l'existence, elle ne sera plus 
quand le Logos retournera.Mais pourquoi la création a-t-elleeu 
lieu si elle doit cesser? Ou, pour mieux dire, pourquoi Dieu 
a-t-il agi au dehors, s’il se retire de nouveau en dedans ? Pour- 
quoi a-t-il fait sortir de lui le Logos, s’il le rappelle de nouveau 
en lui? Pourquoi a-t-il engendré celui dont la génération devait 
cesser? Mais ce qui aura lieu alors est incertain. Ou bien Dieu 
n'agira plus jamais au dehors, ou bien il fera une autre créa- 
tion. Car ce ne sera plus la même, sans quoi il l'aurait laissé 
subsister. Ce sera donc une autre; et puis après celle-là, il se 
relirera encore en lui-même, et en fera une autre encore, et 
ainsi à l'infini. » (Orat. IV, c. 12.) 


LIVRE II. 901 


Or, dit-il, c’est là la doctrine (panthéistique) du stoïcien ; 
car d’après eux tantôt Dieu s'étend et alors la création se fcit, 
tantôt il se retire de nouveau et alors elle disparaît '. Puis en- 
core : «Si Dieu s’est étendu à cause de la création, si tant qu'il 
était une Monade il n’a point existé de création, et qu'après la 
consommation des choses il redevienne Monade, en rentrant 
en lui-même, alors la création sera dissoute (e. 24) *. » Sa- 
belliusn’aurait peut-être pas avouéces conclusions ; ou bien peut- 
être avouait-il et avait-il réellement le système panthéistique. 
En effet, dans le chapitre 12, il y a des expressions qui feraient 
croire que les sabelliens supposaient réellement que le Logos 
rentrerait dans le Père ; or, comme la création du monde s’est 
faite quand le Logos est sorti du Père et que la cessation du 
monde est nécessairement inséparable de sa rentrée , il paraît 
qu'une partie du moins des sabelliens étaient assez portés à cette 
manière de voir. Il s'agit seulement de savoir, s’il aurait 
été possible à Sabellius d'éviter cette conclusion en restant 
conséquent. Voici quelles sont les conclusions d’Athanase. En 
supposant la Monade placée au-dessus du Père, du Fils et du 
Saint-Esprit, il n'appartient pas à son essence d'être Père, Fils 
et Saint-Esprit; mais par elle-même elle n’est aucun des trois. 
La paternité de la Monade et la création du monde se con- 
fondent; Dieu est devenu monde dans le Père; or, puisque la 
Monade est devenue Père et que tout ce qui devient autre chose 
qu'il n'était est dans un état incertain; que ce n’est pas son 


 Orat. IV, ce. 13. Touro Je ἴσως ἀπὸ τῶν Στωιχων ὑπελαθε, διαθεθδαιου - 
μενῶν συστελλεσθαι, xar παλιν ἐχτεινεσθαι τὸν Teov μέτα τῆς χτισεῶς, χαὶι 
ἀπειρως παυεσθαι. Le savant bénédictin Montfaucon cite le passage suivant 
de Diogène-Laërce : Λεγουσι τὸν χοσμον τριχὼς" αὐτὸν τε τὸν Jeov, τὸν τῆς 
ἅππσης οὖσιας ἰδιοποιον, ὃς δὴ ἄφθαρτος ἐστι χαι ἀγεννητος, δημίουργος dv 
τὴς διαχοσμησεως, χατα χρονῶν ποίας περίοδους, ἀναλίσχων εἰς ἑαυτον ἀπα- 
σαν οὐσιαν, xat παλιν ἐξ ἑαυτου γεννῶν. 

? Εἰ γαρ δια τὴν χτισιν ἐπλατυνθη, ἑως χαι μονας ἦν, οὐχ ἦν ἡ χτισις, παλιν 
δὲ ἐσται μετὰ τὴν συντελείαν μονας ἀπο πλατυσμου" ἀναιρεθησεται χαι ἡ 
χτισις᾽ ὥςπερ γαρ δια ro χτισαι ἐχπλατυνθη" οὗτως παυομενου του πλατυσμον, 
παυσετα! χαι ἡ χτισις. 


"4 


302 YIE D'ATHANASE LE GEAND. 


existence; que, de même qu'il est devenu une chose, il peut 
aussi cesser de l'être, la Monade peut aussi cesser d'être Père, 
puisque l’état de père n’est pas l'existence naturelle de Dieu; οἱ 
par la même raison la création qui est la même chose que !: 
paternité de Dieu, peut retomber dans le néant. La paternit: 
n'est point de l'essence de Dieu; car, par essence, il n’est qu 
Monade. Être devenu Père peut donc n'être qu'une expressio:: 
passagère de Dieu ; quand cette expression cesserait , Bieum.e 
serait pas moins ce qu'il est : une Monade. Mais:si l’on disai: 
que le Père est éternel; c’est-à-dire, si l'on ne parlait d'une 
Monade que comme d’une supposition nécessaire pour main 
tenir l'unité dans les trois, alors la création serait aussi éter- 
nelle et elle serait non-seulement éternelle, mai nécessaire et 
se confondrait avec Dieu, le Père et le mondestant la même 
chose. Or, comme il est malgré cela question dans l'Écriture 
d'une συντελεια τοῦ χοσμου, d'un perfectionnement des choses, et 
que le Père, qui est la même chose que Dieu devenu le monde, 
est éternel , qu'est-ce que cette συντελεια peut être autre chose 
qu'une métamorphose du Père, dans laquelle, à la vérité, il 
reste l’ensemble général, tandis que nous, objets individuels, 
sommes dissous ἦ. | 
Nous avons vu plus haut qu’Athanase rattachait la certitude 
de la durée éternelle des fidèles à l'éternité du Fils, puisqu'in- 
timement unis à lui, qui est la vie par excellence, ils croient 
éternellement en lui. Mais, d’après le sabellianisme, qui veut 
que le Fils ait eu un commencement, qu'il n’ait point d’exis- 
tence par lui-même, cette existence indépendante n’appartenant 
qu'à la Monade, et que le Fils ayant commencé puisse aussi Ὁ 
cesser; d'après le sabellianisme, dis-je, cette certitude devait . 
se changer en doute ou même s’anéantir tout à fait,le doute y 
conduisant. Athanase se plaint donc de ce que, si le ils n'est 4 
plus qu'un vain nom, s'il n’est point une vérité, c'est-à-dire ‘ ! 
s'ila eu un commencement, 51} n’est rien par lui-même et qu'il 
existe éternellement dans la substance de Dieu, le christianisme 


* Orat. IV, c. 18. Και αὐτο μὲν ἐστι, πλεον De οὐδὲν ἡ πάθος ὑπομενεῖ. 


LIVRE I. GO 


et ses principes ne sont plus qu'un vain mot. QE s'ensuit qui 
les noms de Fils et de Saint-Esprit cessent quand leur usage 
cesse (quand le παθος de la Monade est passé). A la fin tout ec 
qui s'est passé n'est qu'un jeu, attendu que cela ne s'est pas 
passé en réalité, mais seulement en apparence. Or, si d'après 
eux le nom de Fils cesse, la grâce du baptème qui est donnée 
sur le Fils cesse aussi, et que s’ensuivra-t-il autre chose qu: 
la destruction de la créature? etc. ". » 

Le passage de la première épitre aux Corinthiens (15, 28) : 
« Alors le Fils à qui il a tout soumis, se soumettra aussi à bai ; 
afin que Dieu soit tout en tout , » paraît avoir été compris par 
les sabelliens dans le sens de la rentrée du Fils en Dieu (de sa 
dissolution en Dieu). Si par le mot Dieu le Père ils entendaiest 
le Père, comme Monade, il s’ensuivrait nécessairement, à ia 
vérité, la cessation de toute individualité qui aurait dû sos 
existence à la sortie du Fils, de sorte qu'à la fin du monde il 
n'existerait plus rien que la Monade, le Dieu caché. Maïs 8 
par Dieu le Père ils entendaient, non la Monade en elle-même, 
mais seulement la première révélation de la Monade, et e’esé 
là ce que pense Schleiermacher , il serait difficile de concevois 
comment ils expliquaient ce passage. Car le Fils, révélation 
rédemptrice de la divinité, devrait se soumettre à la révélatiost 
créatrice. Qu'est-ce que cela peut vouloir dire? La rédemption 
cessera-t-elle pour ne laisser subsister que la création? Toui 
redeviendra-t-il comme il était avant la rédemption? Mais 
précisément alors tout ne serait pas soumis à Dieu , car c'est 
pour se soumettre toutes choses que la divinité est devenue ré- 


! Orat. IV, ὁ. Ar., c. 25. /Avaryxn δὲ παυθησεσθαι χαι To dvoua του οἵοῦ καξ 
TOU πνευματος, τῆς χρείας πληρωθεισης" χαὶ ἐσται λοιπὸν Gypt παιδίαφ TE 
γένομενα; dr: μη ἀλήθεια, ἀλλ᾽ ὀνοματι ἐπιδειχθη" ravouevou δὲ του ὀνομάτος 
του υἱου κατ᾽ abrous, παυσεται χαι τοῦ βαπτισματος ἡ χαρις. Εἰς vas υἱοῦ 
ἐδόθη. χαι τι ἀχολουθησει ἡ αἀφανισμος τῆς χτισεως 3 εἶγαρ ἵνα ἡμεις χτισβωμεν 
προῆλθεν ὃ λογος xat προελθοντος αὐτου ἐσμεν; δηλον ὅτι ἀναχώρουντος αὔτεσ 
εἰς τον πατερα, ὡς AOL, οὐχ ét! ἐσομεθα" οὕτω γαρ ἐσται, ὡςπερ ἦν» αὕτως 
οὖχ ἔτι ἐσομεθα, deep οὖν οὐχ ἦμεν. Οὐχ te γαρ προελθοντος, οὖχ ἔτε À REP E 
ἔσται. Par ce passage aussi, le Logos rentre dans le Père, c’est-à-dire q# #e 
monde et tout ce qui a été cesse, d’après le système des sabelliens. 


304 VIE D'ATHANASE LE GRAND. 


demptrice. Et comment le Fils peut-il être un πρόσωπον en tout 
semblable au Père, ce qui est un des principaux avantages 
dont se vante le sabellianisme, 51] se soumet, c’est-à-dire s'il 
cesse pour se fondre dans le Père? Mais 5115 n’adoptent pas 
cette explication, et s’ils préfèrent la première, alors, à la vé- 
rité, le sens est plus clair, le second πρόσωπον est égal au pre- 
mier , c'est-à-dire que l’un et l’autre disparaissent; la Monade 
est tout en tout; le 7230 cesse pour faire place à un nouveau. 

Mais Athanase donne contre les ariens qui tiraient de ce 
passage des arguments contre la vraie divinité du Rédempteur, 
l'explication suivante : « Dans 5. Luc (1 , 35), il est dit tout 


IS. Hilar. de Trinit., 1. XI. c. 21, etc. Cet écrivain explique aussi ce pas- 
sage; c. 28, il cherche à prouver que 7 Cor. , 15, 24, par les mots : « Et alors, 
sur la fin, quand il aura tout réuni à Dieu et au Père,» n'entend pas parler 
d'une destruction des âmes. Cela ne peut avoir été dirigé que contre les sa- 
belliens de son temps qu'il a toujours combattus. Il dit entre autres, en ex- 
pliquant la signification du mot finis: finis itaque legis Christus est; et 
quæro utrum abolitio legis Christus sit, anne perfectio? Sed si legem 
Christus, qui finis ejus est, non dissolvit, sed adimplet, secundum quod 
ait : Non veni legem solvere, sed adimplere : finis non defectio est, sed con- 
summata perfectio. Tendunt enim ad finem omnia, non ut non sint, sed ut 
in 60, ad quem tetenderint, maneant. — Dominus ita adhortatur : « Beatus, 
qui permanserit usque ad finem,» non utique ut sit beata defectio, et non 
esse sit fructus, et merces fidei sui cujusque constituatur abolitio : sed quia 
finis proposiltæ beatitudin:s inexcessus modus est, beati sunt qui usque ad 
finem consummande beatitudinis manserint, non ultra se fidelis spei ex- 
spectalione tendente. Finis itaque est manendi immobilis ad quem tenditur 
status. Nous voyons par conséquent partout la direction panthéistique du sa- 
bellianisme. Après avoir ainsi combattu les sabelliens, ilse retourna vers les 
ariens : Videamus an traditio regni defectio sit intelligenda regnandi. Quod 
si quis stullæ impielatis furore contendet ; fateatur necesse est, Patrem, 
cum tradidit omnia Filio, amisisse tradendo, si tradidisse traditis egere si- 
gnificet. Ait enim Dominus, omnia mihi tradita sunt a Patre meo. Siigitur 
tradidisse caruisse est, Pater quoque his, quæ dedit caruit. Quod si Pater 
tradendo non caruit ; ne Filius quidem intelligi potest, his egere, queæ tradit. 
Ergo si tradidissse omnia, his que tradidit non videtur equisse ; reliquum 
est, ut in tradendo dispensationtis causa noscatur, cur et Pater tradendo non 


careat, οἱ Filius dando non egeat. Le reste de l'explication est celle d’Ax 
thanase. 


LIVRE III. 805 


le contraire, car il y est parlé du royaume éternel de Jésus- 
Christ. Il faut combiner ces deux passages de façon que celui- 
ci se rapporte au gouvernement éternel de Jésus-Christ comme 
Dieu et celui de la première épître aux Corinthiens (15, 24-28) 
au royaume qu'il a fondé dans le temps : saint Paul parle de 
Ja soumission du monde par son incarnation. » Athanase prend 
donc de nouveau le Fils comme le représentant du monde 
vertueux , comme réunion de tous les fidèles, et 1] dit : « C’est 
comme si l'on disait : soumettons-nous tous au Fils; soyons 
comme ses membres, et devenons en lui enfants de Dieu. Vous 
êtes, dit saint Paul , un en Jésus-Christ; mais alors ce sera lui 
qui se soumettra au Père en place de nous, comme la tête en 
place des membres. Car si ses membres ne sont pas encore tous 
soumis, lui leur chef n’est pas encore soumis au Père, dans 
l'attente où il est de ses propres membres. Le Fils lui-même ne 
peut pas faire partie de ceux qui se soumettaient les premiers ; 
il n'a jamais désobéi et n’osera pas attendre la fin pour se sou- 
mettre. C'est donc nous qui nous soumettons au Père en lui; 
c'est nous qui régnons en lui jusqu'à ce que nos ennemis se 
soumettent à nous. Car ce n’est qu’à cause de nos ennemis que 
le Seigneur des cieux est devenu égal à nous et qu'il a pris le 
trône humain de David, son père selon la chair, pour le rele- 
ver et l’édifier; afin que quand il sera construit, nous régnions 
tous en lui, qu'il rende au Père le royaume céleste et que 
Dieu soit tout en tout, régnant par lui, comme son Logos, 
après avoir régné par luicomme Rédempteur des hommes. » 
Nous voyons ainsi la différence de la doctrine catholique et de 
la doctrine sabellienne sur la Trinité. A vant la création le Fils 
était dans le Père; le Père créa le monde par le Fils; mais 
après le συντελεία tou χοσμου le Fils existera encore et le Père 
régnera par lui. Si nous ne reconnaissons pas l'existence per- 
sonnelle du Fils dans le Père, avant le monde, et si nous di- 
sons que la croyance à cette existence est une transcendance 
sans intérêt, son existence après la fin du monde cessera éga- 
lement et tout ce qui est né avec lui cessera en même temps. 

Or, comme nous avons un intérêt réel à ce que 16 Fils conti- 


598 VIE D'ATHANASE LE GRAND. LIVRE III, 


se à exister après la fin du monde, et que cela n’est pas pos- 
sible à moins de croire qu’il est une personne, nous avons par 
la même raison un intérêt à croire qu'il était une personne 
ayant le commencement du monde, c’est-à-dire qu'il existait 
éiernellement comme personne avec le Père. 


FIN DU TOME PREMIER, 


ps Dm 7 Co 


TABLE DES MATIÈRES 


* 


DU TOME PREMIER. 


LIVRE PREMIER. 


Ce que les plus anciens Pères de l’Église, qui écrivaient sans s'occuper de po- 
lémique extérieure, c’est-à-dire Clément de Rome, Barnabé et Hermas, 
enseignaient au sujet du Fils de Dieu et du Saint-Esprit. — Enseignement 
des pius anciens apologistes, tels qu'Ignace et Irénée, contre les hérétiques , 
et sentiments des premiers apologistes contre les Juifs et les païens , tels que 

l’auteur de l’épître à Diognète, Justin, Æatius, Athénagore et Théophile 
d’Antioche sur ce même dogme. — Réflexions sur la distinction du λυγος 
ἐνδίαϑετος Οὗ xpodopixes. — Examen et réfutation de l’assertion de Munscher et 
d’autres, d’après lesquels les prédicateurs, nommés jusqu'ici, croyaient 
que le Fils de Dieu s'était simplement incarné et ne s’était pas fait homme. 
— Réflexions sur les systèmes des hérétiques de cette époque ; ils confirment 
la doctrine catholique du Fils de Dieu. — Croyance de Tertullien , de Clément 
d'Alexandrie, d’Origène et de Denys d'Alexandrie sur la Trinité. — Coup 
d'œil sur les symboles publics et particuliers. 


LIVRE DEUXIÈME. 


Commencements de saint Athanase. — Idée générale de son caractère. — Son 
caractère ecclésiastique. — Doctrine de l’Église, de l’Écriture et de la tradi- 
tion. — Principes qui en résultèrent pour sa qualité d'écrivain. — Ses écrits 
avant que l’hérésie arienne n’existât : réfutation da paganisme, et défense 
du christianisme. — État primitif de l’homme. — Chute de l’homme. — Ce 
que c’est que le mal. — Possibilité du mal. — Suites du péché. — Péché origi- 
nel. — Déduction de la déification de la nature, tirée du péché. — Comment, 
par le péché, la connaissance d’un Dieu, élevé au-dessus de la nature, s’est per- 
due, comme aussi celle de la différence entre l’âme et le corps de l’homme. — 
Preuve que Dieu est différent du monde (unité de Dieu) et l’âme du corps (im- 
mortalité de l’esprit de l’homme).— Preuve de la nécessité de l’incarnation du 
Logos, tirée de la raison. — Comment la rédemption de tous les hommes s’est 
faite en Jésus-Christ. — Possibilité d’une révélation immédiate de Dieu. — Le 
but des miracles de Jésus-Christ est de prouver cette vérité, que Dieu est 


508 TABLE DES MATIÈRES. ” nd 
élevé au-dessus de la nature. — Jésus-Christ est un modèle moral. — Li 
son de la mort de Jésus-Christ avec son incarnation. — But de la résurrec- 
tion de Jésus-Christ. — Preue que Jésus-Christ est ressuscité, et qu’il vit, 
tirée de ce qu’il ne cesse d’agir mystérieusement dans les siens : la divinité 
de Jésus-Christ se montre dans l’histoire par ses œuvres divines : transfor- 
mation du monde par lui. — Nécessité de l'expérience propre et intérieure 
pour vivre en lui. — Arius se présente. — Son caractère. — Occasion exté- 
rieure de la discussion qu’il élève. — Cause cachée de la rapide extension de 
sa doctrine. — Liaison de toutes ses assertions : il anéantit l’essence du 
christianisme. — Développement des motifs dialectiques et bibliques qu’il 
alléguait pour son erreur. — Elle est intrinséquement et véritablement op- 
posée à la croyance du Fils de Dieu, telle que cette croyance se trouve dans 
les plus anciens symboles de l’Église. 


LIVRE TROISIÈME. 


Constantin veut apaiser la discussion intérieure entre les doctrines catholique 
et arienne, par des moyens extérieurs. — Concile de Nicée. — Son histoire. 
— La doctrine d’Arius est condamnée, et il est banni par Constantin. — 
Athanase se distingue, à Nicée, comme un adversaire habile d’Arius. — Π 
défend la foi catholique dans plusieurs écrits, — Réfutation de l’arianisme 
d’après les principes fondamentaux du christianisme. — Ses admirables ar- 
guments philosophiques, bibliques et dialectiques contre cette hérésie. — 
Analyse des preuves que les ariens tiraient de l’Écriture contre le dogme de 
la divinité de Jésus-Christ. — Défense de la divinité du Saint-Esprit. — 
Athanase combat le sabellianisme. — Réflexions sur le rapport du dogme des 
catholiques sur la Trinité à celui des ariens et des sabelliens; les ariens sé 
parent Dieu du monde; les sabelliens confondent Dieu avec le monde; les 
catholiques distinguent Dieu du monde, comme le créateur de sa créature, 
sans pour cela les séparer physiquement. — Examen de la dissertation de 
Schleiermacher « Sur le contraste entre la doctrine d’Athanase et celle des 
sabelliens sur la Trinité. » 


FIN DE LA TABLE DES MATIÈRES DU TOME PREMIER, 1} 


ATHANASE 


LE GRAND 
ET L'ÉGLISE DE SON TEMPS 
EN LUTTE AVEC L'ARIANISME 


PAR 
JEAN-ADAN MOEHEER 
TRADUIT DE L'ALLEMAND 
AVEC UNE NOTICE HISTORIQUE SUR L’ARIANISME 
DEPUIS LA MORT DE SAINT ATHANASE JUSQU'A NOS JOURS 
PAR ZLICGKWOLFF 


ET 


JEAN COHEN 


BIBLIOTUÉCAIRE À SAINTE-GENEVIÈVE 


PRÉCÉDÉ DU PANÉGYRIQUE DE SAINT ATHANASE 
PAR SAINT GRÉGOIRE DE NAZIANZE 


rome second 


BRUXELLES 
PUBLIÉ PAR LA SOCIÈTÉ NATIONALE 


POUR LA PROPAGATION DES BONS LIVRES 
GÉRANT, CH.wJ., DE MAT 
RUE DE LA BATTERIE, N° 24 


M DCCC ΧΗ 


à à 
448 dés 


ATHANASE 


LE GRAND. 
ἘΣ τ σεις τις τες II ISIN τ ΠῚ 


LIVRE ΤΥ. 


Les deux premiers exils de saint Athanase. — Les Ariens cherchent à se con- 
soler en cachant leur doctrine. — (Eusèbe et Marcel d’Ancyre.) — Brillant 
triomphe d’Athanase. — ( Antoine.) 


Nous comprendrons facilement que les Ariens ne pouvaient 
être que les ennemis d’Athanase quand nous réfléchirons, d’un 
côté, à la force des raisons par lesquelles il combattait si vic- 
torieusement leur doctrine, et de l’autre, à la résolution qu'ils 
avaient prise de ne céder à aucun argument. Toutefois, s’il 
n'était resté que diacre ou simple prêtre, Athanase ne serait 
probablement pas devenu l'objet spécial de leurs persécutions ; 
son humble position aurait servi à le protéger. Mais la provi- 
dence divine l'avait destiné à être évêque, et évêque d’Alexan- 
drie, de cette ville même où la nouvelle hérésie avait pris nais- 
sance , où celui qui se trouverait à la tête du diocèse ne pouvait 
manquer d'être mêlé à tous les troubles que les Ariens voudraient 
encore chercher à exciter. Le vénérable Alexandre les prévoyait 
déjà, ces troubles, quand il sentit que son Sauveur allait l'ap- 
peler à lui; et par cette raison-là même il désirait vivement 
qu’Athanase füt son successeur de préférence à tout autre. Ce- 
lui-ci, ayant appris les intentions de l’évêque, prit la fuite. 
Alexandre, au moment de sa mort (en 326) prononça le nom 
d’Athanase; mais le hasard voulut qu'un autre Athanase, qui 
se trouvait là, lui répondit. Alexandre se tut; et au bout de 

ATHAN. — T. IL. 1 


φ VIE D'ATHANASE LE GRAND. . 


quelque temps, il réitéra l'appel, en ajoutant : «Tu crois fuir, 
» ὁ Athanase, mais tu ne t'échapperas point’. » Le vieillard ne 
se trompait pas. Athanase revint à Alexandrie, et le choix du 
peuple le désigna pour évêque. Un concile composé des évêques 
d'Égypte, de Libye, de la Pentapole et de la Thébaïde, suffra- 
gants du patriarchat d'Alexandrie, et qui s’assembla en 340, 
rend compte en ces termes de la manière dont se fit cetteélec- 
tion : « Tout le peuple de l'Église catholique s'était réuni, 
comme un seul corps et une seule âme, et 1] s'écria avec force 
et à plusieurs reprises qu'il fallait qu'Athanase fût évêque. ἢ 
le demandait hautement à Jésus-Christ et nous conjura pén— 
dant plusieurs jours et plusieurs nuits d'accorder la consécra- 
tion à Athanase, ne voulant pas sortir de l'Église οἵ πὸ nousper- 
mettant pas non plus de nous éloigner. Tous disaient que c'était 
un homme vertueux, pieux , un chrétien, un ascèle, un véri- 
table évêque *. » En conséquence les évêques du concile , ainsi 
qu'ils nous l’apprennent eux-mêmes, lui imposèrent les mains, 
et le peuple poussa de grands cris de joie. Mais les électeurs 
ainsi que l’élu devaient payer chèrement ce triomphe. 

Arius fut rappelé de l'exil. Constantia, sœur de Constantin, 
avait dans sa maison un prêtre qui favorisait autant Arius qu'il 
était lui-même favorisé de la princesse. Il employa le crédit 
dont il jouissait auprès d'elle pour exciter sa compassion en 
faveur d’Arius exilé, II lui représenta que c'était injustement 
qu'Arius avait été chassé de sa patrie ; il ne s'agissait que d'une 
discussion personnelle avec Alexandre, et c'était pour ce seul 
motif qu'on l'avait enlevé à son troupeau; Alexandre avait été 
jaloux de l'influence dont il jouissait sur le peuple, Tels étaient 
les discours que ce prêtre tenait à Constantia , qui toutefois hé- 
sita longtempsavant d'oser en parler à Constantin. A la fin , étant 
tombée dangereusement malade, elle recommanda cet ecclésias- 
tique à son frère, comme un homme d’une foi éprouvée. Elle 
ajouta qu'une vive inquiétude agitait son âme; elle craignait 


! Soz., 1. II, c. 17. D’après Apollinaire. 
2 Apolog. contr. Ar., f. 129, £. 1. 


LIVRE IV. 3 


que Constantin ne fût menacé de quelque grand malheur, 
peut-être de perdre l'empire, pour avoir condamné des hom- 
mes justes et probes à un exil éternel. Constantin attacha donc 
à sa personne le prêtre qui lui était ainsi recommandé: il 
s'entretint avec lui au sujet d’Arius, et cet hérétique lui ayant 
été dépeint comme très-orthodoxe, il résolut de le rappeler. 
L'empereur écrivit sur-le-champ à l’exilé pour lui dire de ve- 
nir se réjouir dans la présence de son souverain et lui offrit 
l'usage des relais publics. Arius vint, accompagné d’'Euzoïus, 
diacre qu'Alexandre avait privé de la communion. L'un et 
l’autre protestèrent qu'ils étaient d'accord avec la croyance de 
l'Église et remirent à l’empereur la confession de foi suivante : 
«Nous croyons en un seul Dieu, le Père, tout-puissant, et en 
Jésus-Christ son Fils, Dieu Logos, provenu de lui de toute 
éternité, par qui tout a été fait, dans le ciel et sur la terre... 
Si nous ne croyons pas cela et si nous n’admettons pas vérita- 
blement le Père, le Fils et le Saint-Esprit, ainsi que nous l’en- 
seignent l’Église catholique tout entière et l'Écriture-Sainte, 
que nous croyons en toutes choses, nous consentons que Dieu 
soit notre juge, aujourd'hui οἱ au jugement dernier. C'est 
pourquoi nous supplions ta justice, empereur bien-aimé de 
Dieu, de faire en sorte que nous, prêtres, qui partageons la 
foi et les opinions de l’Église et de toutes les saintes Écritures, 
nous puissions, par le secours de ta justice pacifique et dévote, 
être réunis avec notre mère l'Église , afin que les Fe ins 
et la guerre de paroles puissent cesser. Ainsi, en paix avec 
l'Église, nous adressons en commun les prières accoutumées 
à Dieu pour lie bonheur de ton empire et de toute ta famille.» 
L'empereur se réjouit fort de ce qu'ils lui dirent et s’adressa 
aux évêques pour qu'ils le reprissent dans la communion de 
l'Église; car il n’osait prendre sur lui de lui rendre cette com- 
munion sans le jugement de ceux que cette affaire regardait 
plus particulièrement *. 


᾿ Socrat, L. 1, c. xxv, xxvi. 505. ἰ. II, 6. xxvur. Où μεν ἑαυτῳ ἔπετρεψεν εἰς 
χοινωγίαν αὐτοὺς δεζασθαι, προ χρισεὼς και δοχιμασιας τῶν τουτου χυριὼν 
κατα τὸν νομον τὴς ἐχχλησιας. 


VIE D'ATHANASE LE GRAND. 


+ 


Arius s'étant assuré provisoirement de la bienveillance de 
l'empereur, quoiqu'il n’eût pas encore obtenu la permission de 
retourner à Alexandrie, Eusèbe de Nicomédie et Théognis de 
Nicée se donnèrent aussi de leur côté du mouvement pour re- 
couvrer la communion de l'Église et la dignité épiscopale. Ils 
écrivirent en 329 une lettre aux évêques, dans laquelle ils di- 
rent «que quoiqu'ils eussent été condamnés sans avoir été 
entendus, ils s'étaient soumis sans se plaindre. Mais, comme 
il ne serait pas juste que leurs faux accusateurs tirassent 
des preuves contre eux de leur silence, ils déclaraient que, 
d'accord avec eux pour la foi et admettant l’homoousios, ils 
ravaient en aucune facon suivi l'hérésie. Bien loin de là, s'ils 
n'avaient pas voulu signer les anathèmes, c'était seulement 
parce que, connaissant particulièrement Arius, ils savaient 
que ses opinions n’y avaient pas été comprises. Aussi était-ce 
bien moins aujourd'hui l'exil dont ils désiraient être délivrés 
que le soupçon d’hérésie. D’après cela, si les évêques leur ren- 
daient la Communion, ils pourraient être assurés qu'ils acquer- 
raient en eux des défenseurs de l'Église, qui partageraient tous 
leurs sentiments et qui enseigneraient la même doctrine. Or, 
Arius, qu'il fallait regarder comme le vrai coupable, ayant été 
rappelé et s'étant justifié, il ne leur était plus possible de gar- 
der le silence. Ils priaient donc l’empereur de s'intéresser pour 
eux et de prendre à leur égard une prompte décision. » Ce fut 
ainsi qu'Eusèbe et Théognis recouvrèrent leurs siéges, tandis 
que les évêques qui avaient été nommés à leur place furent 
obligés de se retirer . 

Mais à peine eurent-ils repris possession de leurs diocèses 
qu'ils ne négligèrent rien pour se venger de ceux qui avaient 
combattu avec tant de zèle, de talent et de succès la doctrine 
d’Arius. Eustathe, évêque d’Antioche, fut le premier attaqué. 
I! était aussi distingué par sa piété que par son profond juge 
ment, par l'élégance et la beauté de son style. Il avait publié 
plusieurs ouvrages contre les erreurs des Ariens; mais il s'était 


L 802. 1. IT, c. xvi. 


LIVRE IV. 5 


montré surtout mécontent d'Eusèbe de Césarée. Il évitait avec 
soin et détestait les évêques ariens et ne s’en cachait pas. Ceux- 
ci donc s’assemblèrent à Antioche en 330 et le déposèrent. Ils 
l'accusaient , du moins à ce que l’on suppose, de sabellianisme, 
ainsi que d’une liaison criminelle avec une femme de mauvaise 
vie qui, gagnée par les Ariens, déclara qu'il l'avait rendue 
mère; selon Athanase, ils lui reprochaient aussi une conduite 
peu respectueuse envers la mère de l’empereur ‘. Plusieurs 
prêtres et diacres furent excommuniés et bannis en même temps 
qu'Eustathe, tandis que l’on accueillait tous les hommes 
qu'Eustathe avait privés de la communion de l'Église à cause 
de leurs opinions ariennes”. Les chrétiens d’Antioche en éprou- 
vèrent un si grand mécontentement, et il y eut parmi eux une 
telle fermentation, qu'au dire d'Eusèbe lui-même, elle faillit 
entraîner la destruction de la ville. Ce malheur ne put être 
évité que par les plus grands efforts de la part des autorités et 
même de l'empereur qui écrivait lettre sur lettre; il fallut faire 
intervenir la force armée. Eusèbe de Césarée refusa l'évêché 
d'Antioche qui lui fut offert, mais, quant à moi, je ne trouve 
pas qu'il eut en cela un grand mérite : car les troubles avaient 
été causés en partie par la répugnance que l’on éprouvait à 
avoir pour évêque celui-là même qui avait poursuivi avec {ani 
d'acharnement cet Eustathe si aimé des habitants. 

Eutrope , évêque d’Andrinople, homme très-célèbre, fut en- 
suite destitué ; car il avait de tout temps combattu avec force 
la propagation des doctrines ariennes. Basiline, épouse de Jules 


! Euseb. de vita Const. M. 1. III, c. x, passe entièrement sous silence la 
cause de sa déposition parce qu'il ne veut pas renouveler le souvenir des mé- 
chants. Socrat. L. I, c. xx1v, remarque qu'Eustathe avait été accusé de sabel- 
lianisme, mais selon d’autres de faits peu honorables (οὐχ ἄγαθας αἰτιας): 
mais il regrette que les évêques se contentassent de déposer sans donner les 
raisons de leurs résolutions. Saint Jérôme ( contr. inf. 1. III, c. x1) et Théo- 
doret (7. 1, c. xx1) disent, positivement, qu’une femme de mauvaise vie avait 
été payée pour rendre un faux témoignage. Or, comme Théodoret ajoute à ce 
qu'il dit des détails circonstanciés, je crois qu'il est hors de doute que la 
chose s’est passée ainsi qu'il la rapporte. 

? Ath. hist. Ar. ad Monach., c. αν. 


8 VIE D'ATHANASE LE GRAND. 


Constance et mère de Julien l’Apostat, lui était particulière- 
ment contraire. Euphration de Balanée, Kymace de Paltus, 
Kymace de Taradus, Asclépas de Gaza, Cyrus de Béroé en 
Syrie, Diodore, évêque en Asie mineure, Domnion de Sirmium 
et Hellanique de Tripoli, partagèrent, l’un après l’autre, le 
sort d'Eustathe. Les uns furent accusés de sabellianisme parce 
qu'ils avaient pris la défense de l'homoousios ; à d’autres on 
reprocha d’autres crimes. Ceux-ci furent déposés et bannis 
par des conciles, d’autres sur un simple ordre de l'empereur ; 
car les Ariens étaient alors tout-puissants à la cour impériale. 
Les évèques déposés furent remplacés par des ariens, ou du 
moins par des hommes qui ne leur étaient point contraires ἡ. 

Il fallut bien pourtant que les Ariens trouvassent de la résis- 
tance quelque part. Quant à l'Orient, les évêques catholiques 
les plus distingués étant destitués d’une facon si humiliante, 
pour être remplacés par des ariens, l'inquiétude et l’effroi s’y 
répandant de tous côtés, nul n'osant s'opposer à ce qui se faisait, 
ou du moins, ne pouvant s'y opposer avec succès, il devait 
nécessairement s’infecter de l’hérésie. Ce fut dans cet état de 
choses qu’Athanase essaya de faire des démarches en sens con- 
traire. Arius, soutenu par l'empereur, chercha à se fairerece- 
voir de nouveau à Alexandrie. Il fut refusé. Eusèbe de Nicomé- 
die espérant faire plus que l'empereur, par la manière dont il 
s'y prendrait, proposa ouvertement à Athanase derendre la com- 
munion à Arius. La lettre qu’il lui écrivit à ce sujet lui fut remise 
avec la menace verbale que, s’il n’y consentait pas, ilauraïit lieu 
de s’en repentir *. Athanase répondit qu'il ne ferait rien decon- 
traire au concile de Nicée. Cette tentative ayant manqué son but, 
les eusébiens nouèrent desrelationsavec les mélétiensd'Égypte, 
toujours turbulents. Meletius lui-même s'était tenu tranquille 
après les décisions de Nicée; mais avant de mourir il mit à sa 
place un certain Jean. Les autres évêques et prêtres mélétiens 


᾿ Athanas. L. I, c.v. Socrat. L. I, c. xx1v. Théodoret. L. I, c. xx. 
2 Soz. L. II, c. xvin. Et δὲ anetôncer, xaxwç αὐτὸν ποιήσειν qpapuc ἀπειλει. 
Socrat. 1. I, e. xx. 


LIVRE IV. 7 


avaient toujours conservé leur ancienne position, nonobstant 
les décisions de Nicée, et il paraît qu’un nombre assez consi- 
dérable de chrétiens avaient embrassé leur parti. Or, ceux-ci 
étaient toujours en dispute avec le clergé d'Alexandrie. Les 
eusébiens profitèrent des troubles intestins qui agitaient le dio- 
cèse d'Alexandrie ; ils s’efforcèrent d'attirer à eux les mélétiens 
qui, du reste, étaient d'accord avec l'Église catholique sur les 
points de foi en litige. Les Ariens parvinrent peu à peu à faire 
partagerleur manière de voiraux mélétiens , et cela au point que 
pendant longtemps les Ariens ne furent connus en Égypte que 
sous le nom de mélétiens", Ceux-ci firent donc cause commune 
avec les eusébiens, et poussés par eux ils dressèrent un acte 
d'accusation contre Athanase et les évêques de son parti. Dans 
cet acte, ils disaient à l'empereur qu'Athanase seul était cause 
de tous les troubles; qu'il ne permettait pas la réunion avec 
l'Église catholique, quoique évidemment tous ceux qui de- 
mandaient la réunion devaient être orthodoxes, de sorte qu’en 
leur permettant l'entrée de l'Église toute discussion serait ter- 
minée. Ils accusaient, en outre, les évêques catholiques de 
beaucoup d'actes de violence, prétendant qu'ils les avaient 
maltraités et avaient renversé leurs églises. Athanase développa 
à l'empereur la conduite des mélétiens ; il démontra qu'ils ne 
cessaient de violer les décrets de Nicée, que ceux qui dési- 
raient rentrer dans la communion de l’Église étaient opposés 
à sa croyance, et il fit voir aussi combien les plaintes des mé— 
létiens étaient mal fondées. Mais les eusébiens appuyèrent de 
toutes leurs forces leurs amis, et l’empereur fit parvenir à 
Athanase l'ordre de ne refuser la communion de l'Église à 
personne. Ce rescrit était concu en ces termes : «Ma volonté 
l'étant connue, ne défends l'entrée de l'Église à aucune per- 
sonne qui la demande : car si j'apprends que tu aies refusé la 
communion à quelqu'un qui la désirera ,ou que tu l’empêches 
d'entrer, j'enverrai sur-le-champ une personne qui te déposera 
d’après mon ordre et t’éloignera d'Alexandrie *. » Athanase 


Sos. D 11, c. xx1. 
? Athan. Apolog. c. Ar. fol. 178. 505. 1. IL, c. xx. 


8 VIE D'ATHANASE LE GRAND. 


risqua malgré cela des représentations, et Constantin finit par 
s’y rendre. En attendant, on ne peut s'empêcher de se deman- 
der pourquoi les Ariens tenaient tant à la communion de 
l'Église catholique. Une Église ne subsiste que par l’uniformité 
de croyance de ses membres, car si cette croyance n’avait pas 
été la même pour tous, cette Eglise n'aurait jamais pu se for- 
mer. Que voulaient donc y faire ceux qui ne partageaient point 
ses croyances? L'Eglise catholique ἃ de tout temps eu cette 
conviction , ainsi que chacun de ses membres, car ils sentaient 
bien en eux-mêmes qu'ils ne formaient une Église que parce 
qu'ils avaient une eroyance positive, qui les attachait récipro- 
quement entre eux. Mais par cette même raison il devenait 
d'autant plus nécessaire qu’Athanase demeurât ferme, puisque 
la foi catholique était de nouveau attaquée de tous les côtés ", 
et que, s’il avait admis Arius à la communion, ou il aurait té- 
moigné de l'indifférence pour la vérité chrétienne, ou bien il 
se serait montré accessible à la crainte et par conséquent 
vénal. 

Les mélétiens présentèrent alors d’autres charges; ils pré- 
tendirent qu'Athanase avait introduit un nouvel impôt en or- 
donnant que les ecclésiastiques devaient porter des habits de 
lin. Il y avait précisément à cette époque auprès de l’empereur 
deux prêtres égyptiens, Apis et Macaire; il les interrogea et 
reconnut la fausseté de F’allégation des mélétiens. Mais bientôt 
après Constantin fut assailli par une autre accusation très-grave 
contre Athanase; il se serait, disait-on, laissé entraîner dans 
une conspiration contre l'empereur, et aurait envoyé à un cer- 
tain Philumène une eaisse d’or pour l'exécution de ce projet. 
Constantin fit appeler l'accusé à sa eour, et l'ayant trouvé 
complètement innocent, il le renvoya avec la lettre suivante à 
l'Église d'Alexandrie : « Chers frères, je vous salue sous l’in- 
» vocation de Dieu, le grand témoin de nos pensées, et de son 
» Fils unique, notre législateur, le Seigneur de notre vie, qui 
» haït toute discorde. Que vous dirai-je? Que nous sommes en 


1 Socrat. ἰ. Z, c. xx, 502. 1. II, c. xvux. 


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LIVRE IV. 9 


bonne santé? Mais nous nous porterions mieux encore, si 
vous vous aimiez réciproquement et si vous étiez exempts de 
toute cette haïne, dans laquelle l'amour de la discussion vous 
a fait abandonner la charité. Oh! quelle démence! Que de 
malheurs fait naître journellement la haine quand elle est 
excitée! C'est ainsi que le peuple de Dieu a été couvert de 
honte! Où s’est retirée la foi aux saintes dispositions? Car 
nous sommes entourés de grandes ténèbres, non-seulement 
à cause des nombreuses erreurs, mais encore des actes per- 
vers des ingrats ; puisque nous souffrons ceux qui sont ver— 
sés dans la folie et que nous connaissons ceux qui oppriment 
le droit et la justice et que nous n’en tirons pourtant point 
de vengeance. Combien nous avons tort! Non-seulement 
nous ne nous Opposons point aux ennemis, mais encore nous 
suivons la horde impie à l’aide de laquelle la funeste impos— 
ture s'est frayé une route sans trouver d'opposition, N’existe- 
t-il donc plus de sentiment moral, pas même celui de la 
morale naturelle? Car, quant à l'esprit évangélique, il ne 
peut plus en être question ici. Mais, dira-t-on peut-être, la 
charité naturelle n’est point détruite! Comment se fait-il 
donc que nous qui, avec le sentiment moral inné chez tous 
les hommes, possédons encore l'Évangile, nous souffrions 
les artifices et la perversité de l'ennemi qui, à ce qu'il pa- 
raît, veut mettre tout en feu ? Pourquoi ne YOYOnSs—nous pas, 
quoique nous ayons des yeux; pourquoi sommes-nous dé 
pourvus de sensibilité, pourquoi l'Évangile dûtnousenrem- 
plir? Quel esprit obtus s'est emparé de notre vie, et a fait 
que nous nous négligions, quoique Dieu nous avertisse ? Ce 
mal n'est-il pas insupportable? De tels hommesne devraient- 
ils pas être regardés plutôt comme des ennemis que comme la 
maison et le peuple de Dieu 7... Venez donc à votre propre 
secours, répondez à notre amour et opposez-vous de toutes 
vos forces à ceux qui veulent anéantir la grâce de notre 
concorde; contemplez Dieu et aimez-vous les uns les autres. 
J'ai accueilli votre évêque Athanase avec bienveillance, et 
je lui ai parlé comme le dictait la conviction que j'ai qu'il 
ι. 


10 VIE D'ATHANASE LE GRAND. 


» est un homme de Dieu. C’est à vous à être sages et ce n’est 
» pas à moi à juger. Pour le reste, Athanase, le très-honora- 
» ble, vous transmettra mon salut. Je reconnais la sagesse de 
» ses soins, lesquels, d'accord avec mes dispositions pacifiques, 
» ne cessent de maintenir le trésor de la foi salutaire. Il vous 
» enseignera ce qui est juste. Dieu vous garde, mes chers 
» frères. » 

Après l'humiliant résultat de cette accusation , les mélétiens 
se Uinrent en repos. Mais les eusébiens les poussèrent par la 
corruption à exciter de nouveaux troubles. Cette fois leurs ac- 
cusations surpassèrent tout ce que l’on peut imaginer de plus 
effronté. Un homme appelé Ischyras s'était de lui-même fait 
prêtre dans un petit village de la province de Maréotis. Mais 
il n'avait ni troupeau ni église; il n'y avait qu’un petit nom— 
bre de ses parents qui assistaient aux cérémonies qu'il célébrait 
dans une maison particulière. Dès l’époque du séjour d’'Hosius 
à Alexandrie, quand celui-ci examina l'affaire d’un certain 
prêtre Collythos, qui s'était fait un troupeau à lui seul, par la 
raison qu'Alexandre n'avait pas voulu prononcer l’excommu- 
nication contre Arius, dès lors, dis-je , il avait aussi été ques- 
tion de la conduite d'Ischyÿras. Il prétendait, en effet, avoir été 
ordonné par Collythos. Mais indépendamment qu’Arius ne 
regardait point les ordinations de Collythos comme valables, il 
faut encore remarquer qu'Ischyras n'avait pas même pu obtenir 
l'imposition des mains du prêtre schismatique d'Alexandrie. Il 
lui fut donc ordonné de cesser les fonctions ecclésiastiques. Et 
pourtant, quand Athanase alla faire la visite pastorale accoutu- 
méc dans le Maréotis, les curés de ce district se plaignirent 
de ce que Ischyras continuait.à agir en prêtre. En consé- 
quence, le curé du village auquel Ischyras appartenait, et Ma- 
caire, prêtres alexandrins de la suite d’Athanase, furent en— 
voyés auprès de lui pour le rappeler à l’obéissance. Ils le 
trouvèrent malade dans son lit; on pria d’après cela le père 
d'Ischyras de veiller à ce que son fils cessât de remplir les fonc- 
tions de prêtre. Mais Ischyras s'adressa aux mélétiens, qui tra- 
vestirent l'affaire à leur manière et l’engagèrent à déclarer que 


LIVRE IV. 11 


Macaire avait brisé son calice et renversé l'autel. Il s'agissait 
de faire porter à Athanase la peine des violences de ses 
prêtres. 

Voici encore le sujet d’une seconde plainte. Un évêque mé- 
létien, Arsène d'Hypsèle, avait été obligé depuis longtemps, 
pour différents méfaits, de prendre la fuite et de se cacher. On 
lui offrit de l'argent pour qu'il s'engageât à ne plus se montrer 
en public. Or, le successeur de Meletius, Jean et les siens, ré- 
pandirent le bruit qu'Arsène avait été assassiné par Athanase 
qui se servait de ses restes pour des sortiléges. Ils montraient 
même une main qu'ils disaient avoir appartenu à Arsène. Les 
deux plaintes furent mises sous les yeux de Constantin, qui 
en confia l'examen à l’un de ses parents, Dalmatius le censeur. 
Athanase recut l'ordre de se rendre à Antioche pour se défen- 
dre; mais le tribunal devait se composer de Dalmatius, d'Eu- 
sèbe de Nicomédie, de Théognis et de quelques autres. 

Cependant Ischyras se repentit bientôt d’avoir risqué une 
semblable démarche. Il pria Athanase, dans une lettre signée 
de plusieurs prêtres, de l’admettre de nouveau à la commu- 
nion, et avoua franchement que ce n'avait été qu'à force de 
mauvais traitements qu'il avait pu être poussé à porter une 
fausse accusation contre son évêque. Quant à Arsène, Athanase 
soupconna qu'il pouvait bien être encore en vie, quoiqu'il y 
eût six ans qu'il ne l'avait vu. Un diacre fidèle fut envoyé dans 
la Haute-Égypte, pour le trouver s’il était possible. C'était ἰὰ 
un point de la plus haute importance; aussi le diacre fut-il 
assez heureux pour découvrir bientôt les traces du prétendu 
mort. Il se tenait caché dans un couvent. Mais Pines, prêtre du 
couvent et mélétien, trouva moyen de le faire embarquer pour 
la Basse-Égypte aussitôt qu'il apprit l’arrivée du diacre et le 
but de son voyage, Celui-ci emmena pourtant avec lui, à 
Alexandrie, ce Pines et le moine Élie, ami d’Arsène, qui dé- 
clarèrent devantles magistrats qu'Arsène étaiten vie et jouissait 
d'une santé parfaite. De son côté, Arsène s'était réfugié à Tyr, 
où il fut découvert et où , après un peu d'hésitation, il se fit 
reconnaître de l'évêque Paul. Athanase, instruit de ces détails 


19 VIE D'ATHANASE LE GRAND. 


envoya les documents à Constantin : car, pour de bonnes rai- 
sons, il refusa de comparaître dévant Dalmatius et les évêques 
Eusèbe et Théognis. 

L'empereur supprima le tribunal et écrivit à Athanase une 
lettre, avec ordre de la rendre publique. A la fin de cette let- 
tre, il est dit : « Un si grand crime ayant été commis, il faut 
» qu'ils sachent que, s’ils excitent de nouveau des troubles, ils 
» neserontplus jugés d’aprèslesloisecclésiastiques, mais d’après 
» les lois civiles et en ma présence. » Quant à Arsène, il s’a- 
dressa directement à Athanase, promettant de se soumettre aux 
ordonnances de l'Église. Jean fit comme lui ἡ. Ceci se passait 
en l'an 333. 

Mais les eusébiens ne se reposèrent pas; il leur importait 
peu que le bon droit triomphät ; ils voulaient qu’Athanase fût 
opprimé. Il fallut que les mélétiens renouvelassent les ancien- 
nes accusations et y en ajoutassent de nouvelles. Constantin 
daigna les écouter encore. Un concile convoqué à Tyr en 335, 
devait examiner l'affaireet publier une décision. Les deux Eu- 
sèbe de Césarée et de Nicomédie, Théognis, Maris, Patrophile, 
Théodore d'Héraclée, Macedonius de Mopsueste, Georges de 
Laodicée, Ursace de Singedunum, Valens de Mursie et plu- 
sieurs autres ariens déclarés y furent appelés. Les deux der- 
niers étaient des disciples d’Arius, mais leurs évêchés étaient 
situés en Mæsie et en Pannonie. Pourquoi les appela-t-on et 
les fit-on venir de si loin ? Il y eut pourtant aussi un certain 
nombre d'évêques impartiaux présents au concile. Le commis- 
saire impérial était Denys qui se mit, avec la force armée, aux 
ordres des évêques ariens. Macaire, accusé de sacrilége à cause : 
du calice brisé, fut amené à Tyr enchaîné. Athanase jugea qu'il 
y aurait du danger à comparaître devant une pareille assem- 
biée ; il fit des représentations à Constantin ; mais on le força 
de partir, et il dut par conséquent se présenter devant un tri- 
bunal où les mélétiens étaient ses accusateurs et les Ariens ses 
juges. 


1 Tout ce récit est tiré d'actes authentiques que l'on peut voir dans 
Athanase, Apol. e. Ar. fol. 183 194. Tom. I. 


LIVRE iv. 13 


Arsène ne pouvait plus causer d'inquiétude à Athanase : ear 
il fut présenté au concile en propre personne, avec ses deux 
mains”. Le mélétien Jean s'enfuit de honte. Il n'était pas moins 
facile de réfuter une autre plainte, celle qui avait rapport à 
l'élection d’Athanase. Ils disaient qu'après la mort d’Alexan- 
dre, il avait été convenu entre eux et les évêques catholiques 
que l’élection se ferait en commun, mais qu’Athanase avait été 
sacré par sept évêques d'Égypte, en secret et sans le consen- 
tement de la majorité d’entre eux. Les évêques égyptiens pré- 
sents à Tyr n’eurent pas de peine à prouver la fausseté de cette 
allégation. C'est d'après leur témoignage que j'ai déjà décrit 
l'élection d’Athanase; je ne m'arrêterai donc pas davantage 
sur cette accusation. 

Quant à la plainte d'Ischyras, elle aurait pu aussi être écartée 
d'autant plus facilement que lui-même l'avait déjà une fois ré- 
tractée et que les évêques d'Égypte attestaient la vérité à cet 
égard. Mais cette accusation contre Athanase étant la seule 
qui reslàt (car je passe sous silence quelques-unes qui étaient 
tout à fait frivoles et qui n'offraient pas même une apparence 
de vérité) et l'éloignement du lieu où le crime aurait été 
commis permettant d'embrouiller l'affaire à plaisir, les eusé- 
biens s’attachèrent à celle-là. Leur humiliation aurait été trop 
forte, si, après {ous leurs artifices, ils n'avaient pas pu alléguer 
l'ombre même d’un délit contre un homme qu'ilsavaient accusé 
avec tant de confiance; ils auraient perdu par là jusqu’à la 
considération du monde à laquelle ils tenaient tant, et des 
années de travaux ne leur auraient pas même procuré un avan- 
tage temporel. Le concile décida qu'une commission serait en- 
voyée dans la province de Maréotis pour faire une enquête sur 
les lieux ; mais 1l fut décidé en même temps que tous les com- 
missaires ne devaient pas être choisis dans le même parti. Mal- 
gré cela, Théognis, Maris, Théodore, Ursace et Valens furent 
désignés pour commissaires par les eustbiens, à l'insu du con- 
cile, pour accompagner l’accusateur, tandis que l'accusé Ma- 


!Socrat. 1. I, ce. xxvur: Soz. /, LI, c. xxx, en donnent tous les détuils. 


14 VIE D'ATHANASE LE GRAND. 


caire demeura à Tyr dans les fers. Le préfet d'Égypte recut 
l'ordre de faciliter, autant qu'il le pourrait, les opérations de 
la commission, ) 

Cependant les cinquante évêques d'Égypte remirent aux au- 
tres évêques du concile un mémoire de griefs dans lequel on 
lisait entre autres choses « que dès le commencement ils s'é- 
taient réunis avec Athanase contre des juges ariens; car ils 
savaient que ce que l'on désirait surtout c'était de persécuter 
tous les orthodoxes. Si les autres membres du concile avaient 
pu en douter jusqu'alors, toute incertitude à ce sujet devait cesser 
désormais. Déjà depuis quatre jours ils avaient envoyé plusieurs 
hommes qui devaient amener des mélétiens de Maréotis pour 
servir de témoins oculaires, tandis qu’il était bien connu qu'il 
n'avait jamais existé de mélétiens dans ce district. On devait 
se souvenir que Ischyras avait avoué lui-même que son trou- 
peau ne s'était jamais composé de plus de sept personnes. II 
venait aussi, d'apprendre à l'instant même que tous les évêques 
avaient été sommés d’attester que la commission avait été nom- 
mée avec leur pleine approbation, mais ils les conjuraient de 
ne point signer par crainte; des chrétiens ne devaient jamais 
craindre des hommes quels qu'ils fussent, mais préférer la vé- 
rité à toutes choses. » Ils écrivirent dans le même sens au com- 
missaire de l'empereur, Denys; ils remarquèrent encore que, 
par le moyen des mélétiens, des ariens et des colluthiens, donton 
avait reçu les dépositions, on avait eu l'intention de leur dres- 
ser des embüches. Dans une seconde lettre à Denys, ils dirent 
que l'instruction tout entière étant pleine d’injustices et de 
ruses , ils demandaient que l’empereur décidät en personne de 
cette affaire. L'évêque Alexandre de Thessalonique, qui jouis- 
sait d'une considération générale, remit aussi de son côté un 
mémoire au commissaire impérial, dans lequel il se plaignait 
de la violation de la décision du concile, d’après laquelle les 
commissaires devaient être nommés en commun, et le conjurait 
de prendre les précautions nécessaires pour qu'ils ne portassent 
pas tous le poids de l’iniquité. Il remarqua que les ariens réunis 
aux mélétiens étaient en état de troubler l'Égypte tout entière. 


LIVRE ἵν. 19 


Ému par ces représentations, Denys écrivit aux eusébiens que 
les commissaires n’ayant point été choisis en commun, on pour- 
rait élever contre tous de justes plaintes. Mais la volonté seule 
du commissaire impérial ne pouvait rien empêcher, Il était un 
instrument dans les mains des eusébiens. En attendant Atha- 
nase, dans ces circonstances, partit de Tyr et se rendit à Con- 
stantinople auprès de l’empereur *. 

La conduite des eusébiens à Maréotis est décrite dans une 
lettre adressée par les prêtres de cette province au concile de 
Tyr, et dont je vais extraire quelques passages : « Dieu est 
témoin qu'il n'y ἃ jamais eu de calice brisé, jamais d’autel 
renversé, soit par notre évêque, soit par une personne quel- 
conque de ses alentours. Tout cela est faux. Nous l’attestons 
tous, nous qui étions près de l'évêque, car nous l’entourons 
tous chaque fois qu’il vient à Maréotis. Il ne sort jamais seul ; 
il est toujours accompagné de tous les prêtres, de tous les 
diacres et d’une foule considérable de peuple. C’est pourquoi 
nous qui étions avec lui pendant toute sa tournée pastorale, 
nous disons et cerlifions que tout ce qui a été rapporté à ce 
sujet est une pure invention, ce que du reste Ischyras lui- 
même a déclaré et signé de sa main. En conséquence, quand 
Théognis, Théodore, Maris, Macedonius, Ursace et Valens 
sont venus à Maréotis, ils n’ont en effet rien découvert. Or 
comme le moment approchait où il allait être prouvé que notre 
évêque avait été faussement accusé, Théognis dicta aux parents 
d'Ischyras et à quelques Ariens, ce que l'on désirait entendre 
d'eux. Personne d’entre le peuple n'avait déposé contre l'évé- 
que; ce n’est que par la terreur que répandait le préfet Phila- 
grius et par les menaces des Ariens que les commissaires ont 
obtenu ce qu'ils voulaient. Quand nous offrimes de démontrer 
que l'accusation était sans fondement, ils ne nous le permirent 
pas, et même ils nous chassèrent. Philagrius ne voulut pas 
même souffrir notre présence, afin que nous pussions faire 
connaître lesquels d’entre les témoins appartenaient à l'Église, 


! Ces lettres sont toutes dans 4/han. Apol. c. Ar, fol. 193 et seq Tom. I. 


16 VIE D'ATHANASE LE GRAND. 


et lesquels étaient ariens et par conséquent partiaux, et non 
pas témoins oculaires. » Ces mêmes prêtres adressèrent aussi 
au préfet Philagrius une lettre pour le prier de soumettre leur 
déposition à l'empereur. 

Par les actes passés à Maréotis on découvrit plus tard que 
non—seulement des catéchumènes, mais encore des païens et des 
juifs avaient été appelés en témoignage. Cela est d'autant plus 
remarquable, que les déclarations de ces témoins portent qu'ils 
étaient présents au saint sacrifice dans le moment où Ischyras 
fut attaqué par Macaire, tandis que, d’après l'observation 
d’Athanase, il ne leur était pas permis d'y assister. D'ailleurs 
les témoins se contredisent réciproquement; les uns disent 
qu'Ischyras était malade dans son lit à l’arrivée de Macaire, 
les autres qu'il venait précisément d'achever le sacrifice divin : 
ceux-ci déposèrent que c'était Athanase qui avait brisé le ca- 
lice, ceux-là attribuaient cette action à Macaire. En attendant, 
les commissaires étaient eux-mêmes si bien convaincus que 
le résultat de l'enquête était favorable à Athanase, qu'ils ne 
trouvèrent d'autre moyen de donner à leur cause une appa— 
rence de justice, qu'en soutenant qu'Athanase avait su d’'a- 
vance éloigner ceux qui auraient pu témoigner d’une manière 
décisive contre lui. | 

Quoi qu'il en soit, le concile décida, d’après leur rapport, 
qu'il serait déposé. Il lui fut défendu de retourner à Alexan— 
drie, de peur que sa présence n’y excitat des troubles. Le prin- 
cipal évêque mélétien fut admis à la communion de l'Église 
en réparation du tort qui lui avait été fait; chacun de ses 
collègues devait rentrer dans ses dignités respectives. Ischyras 
fut même nommé évêque de sa bourgade; et, comme il n'avait 
pas d'Église, il fut ordonné plus tard qu'on jui en bâtirait 
une ‘; mais cet ordre ne fut point exécuté. 

Tous les évêques furent avertis par une lettre circulaire 
qu'ils eussent à rompre toute communion avec Athanase, à ne 
plus lui adresser de lettres et à n’en plus recevoir de lui. 


l'Athan. Apolog. c. Ar. fol, 200 et 804. 


LIVRE IV. 17 


Voiciles motifs que l’on alléguait pour cela. Il avait commis des 
crimes avérés. Théognis, Maris, etc., avaient attesté le brise- 
ment du calice. L'année précédente, il avait méprisé le tribu- 
nal composé d’évêques de l'Orient, et avait désobéi aux ordres 
de l’empereur. A Tyr, il était arrivé avec une suite nombreuse 
(sans doute de témoins à décharge qu'il amenait avec lui), et 
avait occasionné du tumulte dansle concile; ilavait refusé de se 
justifier des crimes qui lui étaient imputés; il avait tenu une 
conduite offensante envers les évêques, et parfois même il s’y 
était présenté sans y avoir été appelé. Par sa fuite il devait 
être considéré en outre comme convaincu de divers crimes 
pour lesquels il n'avait point été jugé. Tel était le contenu de 
la lettre synodiale. Plusieurs d’entre les évêques présents ne 
voulurent point la signer , et entre autres Marcel d'Ancyre. 
Sozomène cite encore un récit d'après lequel le confesseur 
Paphnuce avait pris par la main l'évêque Maxime de Jérusa- 
lem , confesseur comme lui , et qu’ils avaient quitté l'assemblée 
remplis d'horreur des violences qui s'y commettaient *, Il 
n'était pas décent, dit-il, qu'un confesseur assistât à une pa- 
reille assemblée. 

Mais le concile de Tyr avait encore un autre but. Il devait 
dédier l’église que Constantin avait fait bâtir à Jérusalem ! Et 
c'est après des crimes semblables que les eusébiens osèrent 
approcher du tombeau du Seigneur ! La dédicace terminée, 
Arius aussi fut admis à la communion, et une lettre synodiale 
fut adressée au peuple d'Alexandrie. Dans cette lettre il est 
dit : « Cette grâce de Dieu (celle d'avoir pu dédier le temple à 
Jérusalem) ἃ causé une grande joie aux évêques venus de di- 
vers pays pour dédier le temple construit sur le tombeau du 
Seigneur. L'empereur lui-même les avait chargés par son 
rescrit de s'occuper des autres mesures qu'ils ont prises. Il 
faut donc que la haine et l'envie qui divisaient les membres 
de l'Église soient oubliées. 115 ont rendu la communion à Arius 
et aux siens, que l'envie qui s'attaque sans cesse à tout ce qui 


1 Soz., L. 11, c. xxx. 


18 VIE D'ATHANASE LE GRAND. 


est vertueux, avait exclus pendant quelque temps de l'Église. 
L'empereur lui-même, après avoir examiné la foi de ces hom- 
mes, l'avait trouvée orthodoxe, et avait envoyé aux évêques 
leur sainte confession. » Cette lettre ne dit rien de précis sur 
la condamnation d’Athanase par le concile; mais il est proba- 
ble qu'ils y faisaient allusion en disant qu'il fallait que la 
haine et l'envie fussent oubliées. Athanase, en rapportant 
cet écrit *, remarque que le concile y laisse percer, malgré 
qu'il en ait, les artifices dont il usait envers lui ; car si c'était 
lui qui avait tenu les Ariens éloignés de la communion de 
l'Église, et s'ils y rentraient par suite des artifices employés 
contre lui, il était évident que toutes les accusations dont on 
l'avait chargé n'avaient eu d’autre but que d'introduire de 
nouveau dans l'Église les Ariens et leurs erreurs. Et cette 
conclusion est conforme à la vérité. 

Bientôt cependant le concile de Jérusalem fut fort désagréa- 
blement surpris par un ordre de l’empereur, effet du voyage 
d’Athanase à Constantinople. Il rencontra l’empereur dans une 
des rues de sa capitale. Constantin l’apercut et fut si frappé de 
surprise qu’il le reconnut à peine. Mais une personne de sa 
suite lui racon{a ce qui s'était passé au concile de Tyr. Malgré 
cela l’empereur était disposé à ne point écouter Athanase. 
Mais celui-ci ayant dit qu’il demandait seulement une enquête 
impartiale, en présence de l'empereur, le monarque pensa 
que la justice et l'équité exigeaientqu'il la lui accordât. Il écrivit 
sur-le-champ au concile une lettre dans laquelle il dit qu'il 
lui paraissait que la vérité avait été étouffée par des menaces 
violentes, et que l’on cherchait à éterniser le trouble et la 
discorde. Il désire savoir si les choses ont été traitées avec 
amour de la vérité, sans malveillance ou partialité ; il ordonne 
en conséquence aux évêques qui ont été présents à Tyr, de se 
rendre sans retard à Constantinople. Mais les eusébiens ne 
permirent pas à tous les évêques d’obéir aux ordres de l’em- 
pereur. Il n’y eut que les deux Eusèbe, de Césarée et de 


l'Apol. c. Ar. fol. 200. 


LIVRE IV. 19 


Nicomédie, Théognis, Patrophile, Ursace et Valens qui s’y 
rendirent, et ce qu'il y eut de remarquable, ce fut qu’ils aban- 
donnèrent les charges proférées jusqu'alors, c’est-à-dire le 
meurtre d'Arsène et le brisement du calice, pour en porter 
une toute nouvelle : Athanase aurait menacé, selon eux, d’em- 
pêcher l’exportation du blé d'Alexandrie à Constantinople ! 
L'empereur se mit, à ce que l'on rapporte, dans une grande 
colère , et sans vouloir écouter sa défense, il bannit l'accusé à 
Trèves dans la Gaule *. 

Alors les eusébiens s’efforcèrent d'obtenir de l'empereur 
qu'il leur permit d’élire un nouvel évêque pour Alexandrie ; 
mais Constantin ne voulut absolument pas leur en accorder l’au- 
torisation, et les eusébiens persistant dans leur demande, il 
les éloigna de sa présence avec des menaces. Cette circonstance 
rend fort probable l’assertion émise plus tard par le césar 
Constantin, qu'Athanase n'avait été banni par son père que 
pour le mettre à l’abri des persécutions des Ariens. Il paraît 
qu’Athanase lui-même le pensait *, Socrate et Sozomène dou- 
tent l’un et l’autre que la colère de l’empereur contre Atha- 
nase, à l’occasion du dernier crime qui lui avait été imputé, 
fût sérieuse. Le premier dit : « Il y a des personnes qui 
pensent que l’empereur ἃ agi ainsi pour pacifer’ l'Eglise, 
Athanase ne voulant, en aucune façon, communiquer avec 
les Ariens *.» Ceci s'accorde fort bien avec l’assertion du césar 
Constantin. Du reste, il est impossible de croire que l’empe- 
reur ait ajouté la moindre foi aux discours des eusébiens. Les 
changements perpétuels qu’ils faisaient dans leurs accusations 
durent lui démontrer que toutes étaient également fausses. 
Athanase fut donc banni, ce qui lui procura du repos, et de- 
vait, dans la pensée de l'empereur, en procurer aussi à [Ἔ-- 
glise; les eusébiens avaient obtenu leur victime et atteint leur 
but, que l’empereur connaissait fort bien ,.et qui était de faire 


1 Socrat., L 1, c. xxxv. Soz., l. IT, c. xxvn. Athanas. Apolog. c. 41. 
fol. 202-203. 

2 Histor. Arian. ad Monach., c. 1. 

$ Socrat., ἰ. I, c. v. 502. 1. II, c. xxviu. 


90 VIE D'ATHANASE LE GRAND. 


rentrer dans lacommunion de l'Église les Ariens, qu'ils avaient 
su faire passer pour orthodoxes aux yeux de Constantin. Tout 
paraissait donc terminé. 

Cependant Athanase fut accueilli ävec la plus haute distine- 
tion par saint Maxime, à Trèves, où il arriva en 336, car cet 
évêque avait une grande piété et était ferme dans la foi. Aussi 
estimait-il beaucoup Athanase. De son côté le césar Constan— 
tin, qui résidait à Trèves, se réjouit d'y voir Athanase, à 
cause de l'amour que son troupeau lui portait, et de la no- 
blesse qui brillait dans toute sa personne. Chacun d'eux 'ai- 
mait donc à sa manière, et le césar lui procura tout ce qui 
pouvait contribuer à répandre de l'agrément sur sa vie tem- 


porelle. 
Si, comme 16 le suppose , Constantin avait jugé cette affaire 


sous le point de vue politique, et avait conclu que pour arri- 
ver au but qu'il se proposait d'atteindre, c'est-à-dire à la paix 
de l'Église, il était plus facile de faire céder un seul homme à 
plusieurs, que plusieurs à un seul, il ne dut pas tarder à re- 
connaître qu'il s'était trompé et avait agi avec autant d’impru- 
dence que d'injustice. En effet, Athanase écarté, les eusébiens 
firent voir que son renoncement n'avait pas été le seul point 
auquel ils avaient visé, et ils attaquèrent Marcel d’Ancyre. 
Dès l’époque du concile de Nicée, Marcel avait combattu 
vaillamment pour la doctrine de Jésus-Christ. Plus tard, il 
écrivit contre Astérius; et la conduite des évêques au concile 
de Tyr le révolta tellement que, non-seulement il refusa de si- 
gner leurs décisions, mais encore qu'il regarda comme unacte 
d'impiété de les suivre à Jérusalem. Aussi avait-on résolu de 
le mettre en jugement à Jérusalem même, et l’ordre de l’em- 
pereur aux évêques de se rendre à Constantinople put seul le 
sauver pendant quelque temps encore. A peine, cependant, 
les eusébiens eurent-ils vu le plein succès dont leur entreprise 
contre Athanase avait été couronné, qu'ils se souvinrent de 
Marcel; un concile fut convoqué à Constantinople, malgré 
l'évêque Alexandre, et Marcel y fut déposé. Il fut remplacé par 
Basile, qui n'était pas défavorable aux eusébiens. Le motif de 


M, A ἃ 


LIVRE IV. 21 


la conduite que l'on tenait contre Marcel est d'autant plus ex- 
traordinaire, qu'il pouvait être retourné contre les Ariens. On 
l’accusait d’'hérésie; à la vérité c'était d’une hérésie diamétrale- 
ment opposée à celle d'Arius, de sabellianisme, mais, du mo- 
ment où l’on allègue pour soi qu'il ne faut pas traiter avec 
trop de sévérité une opinion erronée, il serait juste d'en user 
aussi de même envers d’autres. Quant à Marcel, il paraît en 
outre qu'on l’accusait d'une doctrine qu'il n’avouait pas. 
Eusèbe de Césarée écrivit contre lui cinq livres , dont les 
deux premiers portaient pour titre : «Contre Marcel , » et les 
trois autres : «Sur la théologie ecclésiastique.» La conduite 
d’Eusèbe envers Marcel et les arguments qui doivent servir à 
établir le sabellianisme de ce dernier, sont fort remarquables 
et aident à bien apprécier les temps qui suivirent le concile de 
Nicée. Nous y voyons combien on se montrait passionné con- 
tre les défenseurs de cette assemblée , et combien l’on compre- 
nait mal la doctrine catholique, que l’on attaquait avec tant de 
violence. Dans son premier livre, Eusèbe accuse son adversaire 
de haine contre ses frères. Jamais, dit-il, Marcel n'avait pris 
la plume contre les hérétiques, qui sont si nombreux dans la 
Galatie; et voilà, tout d'un coup, qu'il écrit un grand ou- 
vrage. Quelle singulière preuve de haine fraternelle! Mais 
précisément, de la conduite précédente de Marcel, Eusèbe au- 
rait dû conclure qu’il n'était point mu par la haine pour ses 
frères; que si les Ariens avaient mis la moindre modération 
dans leur conduite, Marcel ne serait jamais sorti de sa stu- 
dieuse tranquillité. Puis encore, il reprochait à Marcel de 
manquer de savoir et de connaissance de l'Écriture-Sainte. 
Ce n'est pas seulement pour avoir confondu l’un avec l’autre 
deux Josués différents, ni pour avoir donné à Salomon, comme 
auteur des Proverbes, le titre de prophète, ni pour avoir appli- 
qué au vrai Satan les paroles de Jésus-Christ : «Retire-toi de 
moi, Satan!» mais par un motif qui devait aliéner bien da- 
vantage de Marcel les esprits des chrétiens, quoiqu'il pût 
faire raisonnablement douter dela science d’Eusèbe lui-même. 
Selon lui, Marcel ne reconnaît point l'inspiration des Saintes- 


29 VIE D'ATHANASE LE GRAND. 


Écritures, et cela, pour avoir dit que le livre des Proverbes 
devait être expliqué historiquement, attendu que les proverbes 
devant leur origine à certains faits particuliers, ces faits ser- 
vent à les interpréter; et que, sous ce rapport , les proverbes 
grecs sont semblables aux proverbes hébreux. A la vérité, Eu- 
sèbe ne juge pas nécessaire de rapporter les causes qui avaient 
engagé Marcel à s'occuper du livre des Proverbes, et nous ne 
possédons, de cet écrivain, que les fragments qu'Eusèbe lui- 
même nous ἃ transmis et d’après lesquels il paraît avoir été un 
homme très-savant ; toutefois, il est probable qu’Astérius aura 
voulu tirer des Proverbes quelques preuves de ses opinions 
ariennes, et que Marcel les aura réfutées par cette règle her- 
méneutique. Nous apprenons, cependant, bientôt la véritable 
raison pour laquelle Marcel était accusé de haïr ses frères. 
Eusèbe dit qu’il se permet de contredire tantôt Astérius, tan- 
tôt le grand Eusèbe de Nicomédie, tantôt Paulin, le saint 
homme de Dieu, tantôt l’autre Eusèbe (de Césarée), en un 
mot, «qu'il méprisait tous les Pères de l'Église ‘.» Or, dit 
Eusèbe , quand il aiguise sa langue calomniatrice contre les 
saints serviteurs de Dieu, comment est-il possible qu'il n’insulte 
pas aussi le Fils unique de Dieu *. Si tout ce qu'Eusèbe allègue 
contre Marcel , dans la plus grande partie de son premier livre, 
est de la même frivolité, il n’en est pas moins important pour 
expliquer les phénomènes de l’époque; nous y voyons que les 
évêques catholiques étaient poursuivis précisément parce qu'ils 
attaquaient ceux qui étaient généralement reconnus pour 
ariens , et qui avaient été, en partie, nommément blâmés par 
le concile de Nicée. Les catholiques ne devaient pas avoir la 
permission de se défendre, fût-ce même contre ceux qui, fei- 
gnant d’être catholiques, portaient atteinte au dogme universel 
de l'Église. Ceci paraîtra d'autant plus frappant lorsque, plusbas, 
J'aurai occasion de citer quelques-uns des passages que Marcel 
relève dans les hommes qu'Eusèbe appelle des Pères de l'Église. 


‘Ado. Marcell., 1.1, c.1v. O'uov τε παντας ἐχχλησιαστιχους πατερας ἀθετεῖ, 
2 TT; e.4; 


LIVRE IV. 23 


Voici, selon Eusèbe, quelle était la doctrine de Marcel : « ἢ 
ose dire que le Fils, à qui tout a été donné, n'existe point; il 
le regarde comme une simple parole, semblable à celles de 
l’homme, qui tantôt repose.en Dieu, comme notre parole en 
nous, quand nous gardons le silence, et tantôt agit en parlant, 
comme la nôtre quand nous élevons la voix ; il enseigne que 
plus tard cette même parole, à une certaine époque , il n’y ἃ 
pas tout à fait quatre cents ans, a pris de la chair { je ne sais 
pas bien comment) et a, par ce moyen, accompli le décret rendu 
à l'égard des hommes ; que devenu Fils de Dieu, il s’est appelé 
Jésus-Christ et Roi, et qu'il s'est montré l’image de Dieu in- 
visible et le premier né de la nature, ce qu’il n’était point aupa- 
ravant(, À cette absurdité se joint encore qu'il n’accorde pas 
même à Jésus-Christ une vie et un empire éternels et sans 
bornes, à compter du moment qu'il a fixé. Enfin, quand 
son royaume cesse et quand la chair qu'il a prise, même 
en la supposant immortelle , ἃ été déposée, la parole s’unit de: 
nouveau avec Dieu et redevient la même chose que Dieu, ainsi 
qu'elle l'était auparavant. » En conséquence, Eusèbe soutient, 
dans un autre endroit, que Marcel nie les trois hypostases ". 
Dans cette exposition, il y a des choses vraies, d’autres déf- 
gurées et d’autres qui sont tout à fait fausses. Voici ce qui en 
est. On sait les reproches que les Ariens faisaient au dogme de 
la génération du Fils par le Père , et l’on sait aussi qu’ils ensei- 
gnaient une création au lieu d’une génération , une différence 
au lieu d'une unité de nature, et soutenaient que le Fils était 
quelque chose de fortuit. Ils disaient, en outre, que le Fils est 
l’image du Père, visible par sa nature, tandis que le Père, par 
sa nature, est invisible; d’où ils concluaient que si l’un était, 
par sa nature, visible et l’autre invisible, ils devaient être de 
nature différente *. Nous avons déjà vu les conclusions qu'ils 
tiraient de l'expression de premier né. Or donc, pour éviter 


γος |. 
? C’est ce qui se voit par Aug. serm. 7, n. 4. Ici les Ariens disent : Filius 
visus est patribus, Paier non est visus: invisibilis et visibilis divcersæ 


24 VIE D'ATHANASE LE GRAND. 


tout cela, Marcel avait dit : le Rédempteur, par sa nature di- 
vine, n'est pas le Logos; par lui-même, il n’est pas Fils de 
Dieu, image (visible) du Père, premier né; en un mot toutes 
les qualités que le Logos de Dieu possède encore, indépendam- 
ment de sa qualité de Logos, se rapportent, en général, à sa 
relation avec le monde et, en particulier, à son incarnation. 
Or, il définissait le Logos à la manière des apologistes du 
deuxième siècle. Il croyait que c'était là la meilleure manière 
d'expliquer l'unité de substance du Logos avec le Père, et en 
même temps son éternité et son existence nécessaire. C'est 
pourquoi il enseignait que l'empire du Fils, en sa qualité de 
Rédempteur, avait eu un commencement, mais non pas que 
l'empire du Logos eût jamais commencé; l’un est éternel, 
l’autre était survenu; puisque la rédemption du genre humain 
n'avait commencé qu'à une certaine époque ‘. Quand la ré- 
demption du genre humain sera accomplie, l'empire du Fils 
cessera , tandis que son empire comme Logos continuera. Dans 
le passage suivant, il explique pour quelle raison il ne veut 
pas reconnaître le Logos, en lui-même, comme l’image du Dieu 
invisible : « Astérius l'appelle l’image du Dieu invisible, 
afin de prouver, par là, que Dieu est aussi différent de 
son Verbe que chaque homme l’est de son image. Il est évi- 
dent que le Verbe, par lui-même (29° éaurey), avant d'avoir 
pris un corps humain , n’était pas l’image du Dieu invisible. Car 
l’image doit être vue, afin que par l’image on puisse voir ce qui 
était resté, auparavant , invisible. Pourquoi donc Astérius a-t-il 
dit que le Logos de Dieu était l’image du Dieu invisible? Les 
images font voir ceux dont elles sont les images, même en 
leur absence. Donc, si Dieu est invisible, le Logos doit être 
invisible aussi; comment donc le Logos, considéré par lui- 
même , peut-il être l’image du Dieu invisible, s’il est lui-même 
invisible? Comment celui qui a créé, comme Seigneur et comme 


nature est. Cfr. de Trinit. L. 111, c. x1v, où il appelle ceux-là delirantes qui 
soutenaient que le Fils pouvait être né par sa nature. 

1 C'est ainsi que le concile de Sardique explique la doctrine de Marcel à 
cet égard. 


LIVRE IV. 25 


Dieu , peut-il être l'image de Dieu? L'image de Dieu n'est pas 
la même chose que Dieu, de sorte que celui qui est l’image n’est 
pas Seigneur et Dieu ; il n’est que l’image de Dieu et du Seigneur. 
Mais, s'il est réellement Seigneur et Dieu , iln’est pas l’image ‘.» 
Il rapportait l'expression de premier né à l'humanité de Jésus- 
Christ. « Comment est-il possible, disait-il, que celui qui a tou- 
jours été, puisse être le premier né de quelqu'un? Ce premier 
nouvel homme, par lequel Dieu voulait tout ramener à son état 
primitif, est nommé, dans l'Écriture-Sainte, le premier né 3.» 
Marcel démoritre donc par l'éternité du Logos, que le mot de 
premier, qui suppose une succession de temps, ne saurait lui 
convenir. Nous voyons d’abord , de ce qui précède, que Marcel 
attaquait les Ariens avec force; peut-être même y mettait-il 
trop de finesse; mais, par le passage suivant, on reconnaîtra 
que Marcel était loin de nier la personnalité du Logos, et qu'il 
s’est tout simplement borné à introduire une manière nouvelle 
de s'exprimer, ou du moins que, comme catholique, il n’a fait 
que se servir d’une expression nouvelle, en disant que ce n’est 
pas le Fils, mais le Logos qui est éternel. 

Marcel disait, dans son ouvrage : « J'ai lu, un jour, une 
épitre de l’évêque Narcisse de Nicomédie, d’après laquelle il 
paraîtrait que Hosius aurait demandé à Narcisse si lui aussi, 
de même qu'Eusèbe de Palestine , admettait deux (n'est-ce pas 
trois qu'il voulait dire?) substances (οὐσιαςῚὴ dans la divinité, et 
de cette épitre j'ai reconnu qu'il était aussi d'avis des trois sub- 
stances. » Dans un autre endroit il dit : « Eusèbe de Césarée a 
osé séparer le Logos de Dieu et soutenir que le Logos était un 
autre Dieu, différent du Père par la substance et la puissance *.» 
Dans un autre endroit encore, Marcel reproche à Paulin d’a- 
voir dit que le Christ était un second Dieu (δευτερος Seoc); par- 
fois même, qu'il était une créature, qu'il ÿ avait un premier 


1 Ado. Marcell., L. I, c. 1x. 

PE SUN ΠῚ c un. 

3 L. I, c.av, fol. 25. Ici la traduction latine met pour διελεῖν τὸν λογον του 
Jov, dividere verbum Dei. Xlle est inexacte en cet endroit comme en beau- 
coup d'autres. 

ATHAN.— Τ᾿ Il. 2 


26 VIE D'ATHANASE LE GRAND. 


et un second Dieu ‘. Puis l'évêque d'Ancyre ajoute : « L'image 
d'une chose n’est jamais identique avec la chose même (ἐν χαι 
τ᾽ αὐτον). Mais ce sont deux choses et deux puissances ( δὺο 
οὗὑσιαι, duo πραγματα, duo δυναμεις). » C’est d'après ce passage 
qu'Eusèbe s’efforçait de prouver que Marcel était un sabellien ! 
Pour avoir dit que le Père, le Fils et le Saint-Esprit ne sont pas 
trois substances et, comme on le voit par ce qui précède, qu'ils 
nesont pas trois substances séparées, il aurait nié la personnalité 
du Logos! Pour avoir blämé celui qui parlait d’un premier etd’un 
second Dieu, d'un Dieu plus jeune *; pour avoir reproché à 
Eusèbe de Césarée d’avoir enseigné que le Fils est différent du 
Père, quant à la puissance et à la substance, il nierait que le 
Fils a une existence personnelle! Nous voyons déjà, d’après 
cela, dans quel sens Marcel niait les trois hypostases; c’est-à- 
dire dans le sens des Ariens, qui faisaient le mot d’hypostase 
synonyme avec celui de substance, et qui voyaient dans lestrois 
personnes trois substances différentes. Or si Marcel , en les ré— 
futant, dit que les trois sont un, il entend par là qu'ils sont 
une seule substance ou bien homoousioi, pour parler lelangage 
de l'Église. On reprochait donc à Marcel d’être sabellien parce 
qu'il était catholique et non pas arien, parce qu'il enseignait 
l'existence d’un seul Dieu et non pas de deux ou trois dieux. 
Eusèbe reproche ensuite à Marcel d’avoir blâmé l’assertion 
d'Astérius qui avait dit, que le passage « Moi et le Père nous 
sommes un » ne devait s'entendre que de l'unité de volonté, et 
d'enseigner, par contre, que le Père et le Fils sont identiques 
(c'est-à-dire qu'ils sont un, parce qu'ils sont la même substance 
et non pas seulement parce que la volonté du Père et du Fils, 
s'accordent) *. Il regarde aussi comme une hérésie l'assertion 
de Marcel que le Logos est éternel, ce qu’iltiraitdeS. Jean, 1, 1°. 


1 L. I. fol. 28. 

2 Ado. Marcell., 1. 11, c. τι, fol. 41. Οὐτε οὖν vewrepoçirie Dec ἐστι 2 οὗτε 
ἀλλος τις μετα ταυτα Jeoç, dit Marcel dans ce passage qu'Eusèbe, avec une 
étonnante naïveté, cite pour le lui reprocher. 

3 De eccles. theol., L. II, c.1v, fol. 107. Cfr. ado, Marcell, 1. 1, c. 1v, fol. 28. 

4 ὧν Marcell., LIL. 6. τι. fol. 35. 


LIVRE IV. 94 


Eusèbe rattache à ce reproche celui que Marcel n'admettait 
point la génération du Logos. Dans l’opinion d'Eusèbe, la qua- 
lité d’éternel que Marcel accorde au Logos, exclut la possibi- 
lité d'une génération ; raisonnant d’après des rapports fixes, il 
croyait que le Père, comme générateur, devait nécessairement 
avoir existé avant le Fils, l’engendré; donc si l'éternité du Fils 
détruisait celte existence antérieure et postérieure, on niait, 
par cela même, la génération. Puis il ajoute que, si l’on n’ad- 
met point de génération , le Logos ne saurait être personnelle- 
ment distinct du Père”. Mais Eusèbe oubliait qu'il cite lui-même 
des passages de Marcel où celui-ci parle d’une génération, à 
la vérité, éternelle. « Comment , dit Marcel dans un des passa- 
ges déjà cités, comment celui qui a été engendré comme Seigneur 
et Dieu peut-il (comme tel) être l’image de Dieu? » Voici donc 
cet évêque, accusé de sabellianisme, qui dit, non-seulement 
que le Logos a été engendré, mais encore qu'il a été engendré 
comme Seigneur et Dieu, et qui rend le témoignage le moins 
équivoque de la personnalité du Logos. L'expression : «il a été 
engendré comme Seigneur et Dieu, » ne se rapporte point à 
l'incarnation du Logos; car Marcel dit que le Logos, comme 
tel, étant lui-même Seigneur et Dieu, ne peut point être 
l'image de Dieu ; mais il dit aussi que le Logos devenu homme 
était l’image de Dieu : le Logos est donc , d’après Marcel, éter- 
nellement Seigneur et Dieu. Dans un autre endroit Eusèbe, 
toujours oublieux, cite encore ces paroles de Marcel : « Com- 
ment espèrent-ils (les Ariens) prouver qu'il y ait un engendré 
et un qui ne l’est point , attendu qu'ils croient qu'il a été engen- 
dré*? » Il ne saurait être nécessaire de tirer, des paroles de 
Marcel, d'autres preuves que sa doctrine sur la Trinité n'était 


1 L. I, fol. 40. Ici Eusèbe reproche à Marcel d’avoir dit que dans 5. Jean 
(1,1) il n’est pas question de génération. Marcel n’a évidemment voulu dire 
par là autre chose si ce n’est que 5, Jean, parlant en ce passage de la pré- 
existence du Rédempteur, ne pouvait pas encore l'appeler Fils. Dans Eccles. 
theol., 1. II, c. in, Eusèbe dit positivement : Eyreudey eixorus χαι ἀΐδιον, 
TOUT ἐστιν ἀγέννητον; εἰναι φησι TOv λογον. 

5.1, 1.1.1, c. 1v, fol. 28. 


28 VIE D'ATHANASE LE GRAND. 


nullement sabellienne; car le dogme de la génération du Logos, 
de toute éternité, comme Seigneur et Dieu, indépendamment - 
de ses rapports avec le monde, est directement opposé au sabeË 
lianisme qui ne s'occupe, en aucune autre manière, de Dieu 
que dans ses rapports avec le monde. Mais il faut que je remar- 
que encore que Marcel répondant à Astérius, qui disait que le 
Fils avait une gloire reçue (qui lui avait été donnée par la grâce), 
remarque qu'il possède une gloire qui lui est propre (qui fait 
partie de sa substance) en Dieu , ce qui ne pourrait certes pas 
se dire d’une puissance impersonnelle *. Marcel combat aussi 
Sabellius, même dans plusieurs passages cités par Eusèbe, qui 
avoue que l'expression d'uionztwp (Fils-Père), caractéristique 
de Sabellius , ne se trouve nulle part dans son adversaire; mais 
il soutient qu'au fond, Marcel était de la même opinion que 
lui, et cela par l'étrange motif « qu'il enseigne l'existence d’un 
seul Dieu *! » 

Par ce que j'ai dit jusqu'à présent, nous voyons enfin 
qu'Eusèbe expliquait la doctrine de Marcel en ce sens que le 
Logos ne serait qu'une puissance impersonnelle du Père. Il 
alla même au point de se servir d'un artifice indigne de lui, 
et de pervertir le sens de l'expression de Marcel qui dit : que, 
par lui-même (#25 ἑαυτον), le Logos n'est que le Verbe seule- 
ment (μόνον Xoos); en supposant qu'il aurait dit que le Logos 
n’est qu'une simple parole (dos }ογος), ce qui est bien diffé- 
rent *. Autre part, toutefois, il renonce à ce reproche et sou- 
tient que Marcel enseignait la même doctrine que Sabellius , 
« que les trois existent, savoir : le Père, le Fils et le Saint- 


ι Ade. Marcell., 1. IL, e, n, fol. 41. Oixetav δοξαν : la traduction latine dit 
privatam opinionem. 

2 De ecclesiast. theol. 1. I, c. τ. Eusèbe trouve aussi du sabellianisme en ce 
que Marcel dit : que Dieu seul existait avant la création du monde. Eccles, 
theol. 1. III, c. 11. Οὐχ ἐφριξε ταυτὴν ἄφεις τὴν φωνὴν; ἀρνητιχὴν οὖσαν του 
υἵου. Cfr. 1. IT, c. n. Eusèbe admettait donc encore quelqu'un, indépendam - 
ment de Dieu, qui existait avant la création, c'est-à-dire que selon lui le Fils 
n'est pas Dieu. 

3 Ade. Marcell., L. I, c. 1v. W'ilov çap καὶ τῷ ἄνθρωπειῳ λογῳ ὅμοιον τὸν 
χρίστον elvat ὁμολογεῖν Jeder. 


LIVRE IV. 29 


Esprit, attendu qu'il serait impossible que les trois hypostases 
Pussent se réunir dans une unité, à moins que la Trinité ne 
tirât son origine d'une monade ‘, » Marcel aurait donc enseigné 
qu'au-dessus du Père, du Fils et du Saint-Esprit, il y a encore 
un être qui forme l'unité de cette Trinité ; que le Père, le 
Fils et le Saint-Esprit sont coordonnés l'un à l’autre quant à 
leur origine; c'est-à-dire que le Fils n’est pas dans le Père, 
comme une puissance impersonnelle du Père; mais que le 
Père et le Fils ont, l’un et l’autre, pour fondement un être 
supérieur. Ici Eusèbe paraît avouer lui-même que Marcel en- 
seignait trois personnes, trois-hypostases, mais que son hété- 
rodoxie aurait consisté à admettre un être supérieur au Père, 
au Fils et au Saint-Esprit. Or, ce qu’il y a de remarquable, 
c'est que, dans le passage qu'Eusèbe cite pour preuve de son 
assertion, il ne se trouve pas un seul mot de ce qu'il met de 
sabellien sous la plume de Marcel. En effet, Marcel dit que le 
Logos procède du Père; pour le Saint-Esprit, il dit tantôt qu'il 
procède du Père et tantôt qu'il procède du Fils; d’où il faut 
conclure qu’il procède de tous les deux à la fois. Sur cela 
Marcel remarque encore qu'il serait impossible de croire que 
le Saint-Esprit procédât de tous deux, si le Père et le Fils 
étaient des substances différentes : car, en ce cas, il faudrait 
Ou qu'il procédät du Père sans qu'il fût question du Fils, ou du 
Fils sans qu’il fût question du Père; mais, comme il procède 


1 De δοοῖδε. theol., 1. LIL, c.1v. To λεγεῖν τα τρία εἶναι, τὸν πατερα XAL τὸν 
υἷον, χαι To ἁγίον πνευμα. Σαθελλιου γαρ χαι τουτο. Ὁ Se χαι αὐτο Mas- 
χελλος ὧδε πὴ γραφων ἀπεφαίνετο. ᾿Αδυνατον τρεῖς ὑποστασεις οὐσας. ἐνουσθαι 
μοναδι, εἰ μὴ πρότερον ἡ τριας τὴν ἀρχὴν; ἀπο μοναδος ἐχοι. Ce passage 
offre, d’ailleurs, des difficultés. Car, que signifie : C’est du sabellianisme de 
dire que les trois sont? J'avais d'abord supposé que dans le texte il fallait 
ajouter ἐν ou bien ἑν χαὶ ro adro. Mais le reproche porte bien sur ce que les 
trois auraient une existence coordonnée. Puis des mots ὧδε πη γραφῶν on 
pouvait conclure que ce que dit Marcel commence aux mots ἀδυνατον γαρ: 
mais, dans ce cas, Marcel dirait positivement qu'il y a trois hypostases, ce 
que, d’après Eusèbe, il a toujours nié. Eusébe paraît donc avoir placé trop 
tôt le ὧδε πη γράφων. Quant au traducteur latin, il a supprimé entièrement 


les mots ὧδε πη dans lesquels pit précisément la difficulté. 


30 VIE D'ATHANASE LE GRAND. 


du Père et du Fils, il faut que les deux soient un. Il termine 
par ces mots : « Cela n’exprime-t-il pas clairement et incon— 
testablement que la monade se dilate, à la vérité, d’une ma- 
nière inexplicable comme triade ; maïs qu'il n’en résulte nul- 
lement une séparation? » La monade de Marcel est le Dieu 
unique qui se compose du Père, du Fils et du Saint-Esprit ; 
mais il ne dit point, qu'au-dessus de ces trois, il existe une 
monade ; il soutenait, au contraire, expressément que le Logos 
procède du Père et le Saint-Esprit de tous deux. De ce pas- 
sage Eusèbe aurait pu conclure aussi que Marcel n'était 
opposé qu’à la séparation des personnes en trois natures diffé- 
rentes; mais qu’il ne pouvait point considérer le Père comme 
la même personne que le Logos, quand ce ne serait que parce 
qu'il admet que le Saint-Esprit procède du Père et du Logos, 
ce qui n'aurait aucun sens 51] les regardait tous deux comme 
la même personne ἡ. Voici donc comment Marcel s'exprime : 
Il y ἃ une hypostase en trois personnes (une trinité), et le mot 
d'hypostase, ainsi que nous l'avons déjà vu, est pour lui 
synonyme avec substance (cücux) *. Or, comme il admet que le 


! Par ce passage on voit clairement combien Theod. hæœr. fabul. 1. I. c.x, 
a tort quand il soutenait que, d’après Marcel, le Fils était une dilatation du 
Père et le Saint-Esprit une dilatation de la dilatation. Il dit, au contraire, que 
le Saint-Esprit procède du Père et du Fils, ce qui exprime non-seulement que 
le Saint-Fsprit est distinct du Père et du Fils, mais encore que le Père et le 
Fils sont distincts l’un de l’autre. Théodoret copie Eusèbe sans avoir lu lui- 
même Marcel. La preuve, alléguée par Marcel, de l'unité de substance du 
Père et du Fils, savoir la procession du Saint-Esprit de tous deux, se retrouve 
d’ailleurs aussi chez S. Hilaire. | 

? Eccles. theol. 1. 111, c. vi. ταν [Ze ὑποστασιν τριπροσῶπον 
Marcel s'oppose justement à toute séparation. C’est pourquoi il rejette, & Z, 


εἰσαγει. 


6. 1V, δυο διαιρουμενα προσωπα; ce qui du reste ne doit pas étre traduit 
comme l'abbé Fleury l’a fait, dans son Histoire Ecclésiastique, L. XH,e:xr, 
par personnes distinctes, mais par personnes séparées. C'est ce qui explique 
pourquoi Basil., Ep. 66, 69, reproche à Marcel d’avoir rejeté les trois hypo- 
stases. Par le mot ἀ ὑποστασις Marcel entendait la même chose qu'obctæ» 
{andis que ce qui, chez Basile, s'appelle ὑποστασις est chez Marcel προσῶπον. 
La langue du temps de Basile n’était plus la même que du temps de Marcel. 
Même chez Athanase et jusque dans les Anathèmes de Nicée, on retrouve la 


LIVRE IV. 91 


Père a engendré le Logos, il est évident que par ce mot il en- 
tendait absolument la même chose que les autres théologiens 
catholiques par le mot de Fils, et qu'il ne différait d'eux que 
par l'expression. En attendant, Eusèbe a bien prouvé qu'il ne 
comprenait pas lui-même et n’exposait pas nettement la doc 
trine catholique ; mais il n’a point prouvé que Marcel s'en fût 
écarté. 

I y ἃ dans saint Hilaire plusieurs passages qui jettent beau- 
coup de jour sur la discussion entre Eusèbe et Marcel. Π dit 
que les Ariens rejetaient l’homousios parce qu'ils s'imaginaient 
que par là on enseignait que le Père et le Fils étaient une seule 
personne, et que le Père s'était, par son infinité, dilaté dans 
une vierge. Ils rejetaient le dogme de l'éternité du Fils, et cela 
pour que l’on ne pensât pas.qu’il n’a pas été engendré : comme 
si, en disant qu’il a toujours été, on lui enlevait la possibilité 
d’avoir été engendré. Saint Hilaire dit encore que, selon eux, 
homousios signifie qu’un autre objet préexistant serait commun 
à tous deux, comme si l'on admettait par à une substance 
antérieure qui se serait communiquée à tous deux et que tous 
deux seraient cet objet préexistant ”. Ce que saint Hilaire dit, 
dans ce passage, n’est qu'une manière plus relevée d'exprimer 
le reproche qu’Athanase met dans la bouche des Ariens, savoir 
que si le Fils est éternel, le Père et le Fils doivent être frères. 
Il s'ensuit que les objections d'Eusèbe contre la doctrine de 
Marcel ne sont que la répétition de celles que les Ariens avaient 
coutume de faire contre la doctrine catholique en général. 

Il faut pourtant convenir qu'il y ἃ dans Marcel des parties 
très-faibles. Il n'aurait pas dû abandonner la doctrine tradi- 
tionnelle de l'identité des expressions de «Fils de Dieu » et 
de « Logos.» Alors il n'aurait pas été facile à ses ennemis de 
prétendre qu'il regardait le Logos comme une puissance im 
personnelle de Dieu et qu'il détruisait la génération. Il paraît 


façon de parler de Marcel, d’après laquelle il n’y aurait qu’une ὑποστασις 

dans la divinité. De même que Marcel rejetait δυο διαιρουμενα ποοσωπα. 

Athanase repoussait ὑποστασεῖς peueptouevas , ainsi qu’on le verra plus bas. 
lHilar. de Trinit. 1. IV, c.1v, v. 


32 VIE D'ATHANASE LE GRAND. 


d’ailleurs étrange qu’il n’ait pas voulu donner au Logos, comme 
tel, le nom de Fils, tout en reconnaissant qu'il a été engendré, ce 
qui revient, en d’autres mots, à la même chose. Il est probable 
que, par celte distinction, il voulait éviter l’objection qu’en 
admettant la génération du Fils, de la substance, il se formait 
l'idée de quelque chose de matériel. Mais, en ne parlant que de 
la génération du Logos seulement, cette objection ne lui pa- 
raissait pas possible. Peut-être ce rapport fut-il la première 
origine de la manière dont les anciens apologistes représen— 
tent le Logos, et cette supposition acquiert quelque poids 
quand on songe qu'ils mettaient une grande importance à 
distinguer le Fils de Dieu, des enfants des dieux du paga- 
nisme, qui, d'après les mythes, auraient été engendrés d’une 
manière qui était très-matérielle. Marcel aurait dû aussi éviter 
l'expression sabellienne de la dilatation de la monade, d'autant 
plus que l’on avait coutume, à cette époque, d’accuser tou- 
jours de sabellianisme la doctrine catholique de la Trinité. 
Enfin, son système de la cessation du royaume du Rédemp- 
teur est d’ailleurs contraire à celui de l'Église, quoiqu'il faille 
remarquer que, d'après Eusèbe lui-même, Mareg n’a parlé 
ainsi qu ‘hypothétiquement '. ὁ 

Quelle était donc l'opinion d’Athanase sur Marcel? Épiphane 
rapporte, qu'ayant demandé un jour à Athanase ce qu'il pen- 
sait de Marcel, celui-ci s'était borné à sourire. Epiphane expli- 
que ce sourire, en disant qu’Athanase ne voulait ni le défendre 
ni l’accuser ; que son sens était qu’à la vérité Marcel n'avait pas 
été éloigné d’une opinion impie, mais qu'il s'était purifié ?. 
Toutefois, dans son histoire des Ariens, Athanase dit : « Cha- 
cun sait que ce fut lui qui le premier accusa les eusébiens 
d'erreur, sur quoi ils récriminèrent contre lui, et bannirent 
le vieillard *. Notre Père de l’Église était donc convaincu que la 


! Encore d’après Soz. 1. II, ce. xxx. Taura ὡς ἐν ζητησει εἴρεσθαι τῷ 
Masx:ho. 

2 Epiphan. hæœr. 72. Movoy δια του προσωπον μειδιασας brepnve, μοχθη- 
ρίας μὴ μαχραν αὖὐτον εἶναι κα: ὡς ἀπολογήσαμενον εἶχε. 

3 Mistor. arian., c. v. Noël Alexandre (Tom. VIII, p. 109, ed Bing) tire 


LIVRE IV. 33 


déposition de Marcel n’était qu'une représaille, parce qu'il 
avait osé le premier se mettre en opposition avec les eusébiens, 
quoique, par l'expression de « vieillard, » il semble avoir 
voulu indiquer que son ouvrage renferme des endroits qui se 
ressentent de la faiblesse de l’âge. Il faut d’ailleurs remarquer 
que, d’après une ancienne tradition, le principal sujet de la 
plainte que les eusébiens adressèrent contre Marcel à l'empe- 
reur , était d’avoir insulté le monarque lui-même, en refusant 
de prendre part à la dédicace du temple que Constantin avait 
fait construire à Jérusalem ‘. Ils paraissent , d’après cela, n’a- 
voir pas mis eux-mêmes une bien grande importance à leurs 
accusations dogmaliques, et avoir senti que, si Marcel n'était 
pas d’accord avec eux, il l'était du moins avec les catholiques, 
et que par conséquent ils ne retireraient pas un fort grand 
honneur d’une semblable plainte. 

C’est encore ici le moment d'expliquer quels furent les rap- 
ports d'Eusèbe de Césarée avec Athanase, pour autant du 
moins que l’histoire nous en fournit le moyen. Dès le com- 
mencement des discussions ariennes, Eusèbe s'était montré peu 
favorable aux évêques d'Égypte, et il ne pouvait oublier la 
défaite de Nicée. Il paraît s'être permis plusieurs actes hostiles 
contre les Égyptiens, et avoir tenu une conduite trop partiale 
au concile de Tyr, où, d’après ce que nous apprend Épiphane, 
il avait la présidence. Les évêques égyptiens disaient, dans 


trop de conclusions de ce passage : il cherche à justifier Marcel, moins par ses 
propres paroles et celles de son adversaire que par le jugement des Ariens. 

1 Sos., 1. II, c. xxx. Eusèbe reproche à son adversaire ( ado. Marcell., 
4. 11, c. 1v, vers la fin) d’avoir cherché à gagner l’empereur en le flattant, Ce 
reproche est d'autant plus injuste que Marcel, étant accusé d’avoir pour l’em- 
pereur une antipathie personnelle, ne pouvait naturellement détruire cette 
accusation qu’en lui témoignant son estime et en lui faisant remarquer que, 
s’il n'avait pas assisté à la dédicace de l’église, ce n'avait pas été à cause de 
lui, Constantin, mais à cause des ensébiens. Et qu'en faut-il penser, quand 
on voit Eusèbe, si grand flatteur lui-même, accuser un autre de flatterie ? On 
ne peut, du reste, mettre aucune confiance dans les rapports d'Eusèbe sur 
les affaires de l'Église en ce qui regarde les ariens. Quelle pitoyable relation 
ne fait-il pas du Concile de Nicée, dans sa vie de Constantin! 

3 


8. ΨΙΕ D'ATHANASE LE GRAND. 


l'épitre déjà citée, aux membres de l'assemblée, et dans 
laquelle ils se plaignaient de l'injustice avec laquelle on avait 
traité Athanase : « Vous savez pourquoi ils nous sont hostiles, 
» ét pourquoi Eusèbe de Césarée nous est devenu depuis peu 

de temps contraire. » L'évêque Potammon, d’Héraclée en 
Égypte, fut si irrité de la conduite d'Eusèbe au concile de 
Tyr, qu'il en versa des larmes et lui adressa le discours sui- 
vant : « Comment, Eusèbe, peux-tu siéger comme juge de 
l'innocent Athanase ? Qui peut supporter cela? Comment! n'as- 
tu pas été en prison avec moi du temps des tyrans? Ils m'ont 
arraché un œil, parce que je confessais la vérité; tu l'en es tiré 
sain et sauf; tu n'as point souffert pour ta confession, tu es 
présent ici intact. Comment es-tu sorti de prison? N'’était-ce 
pas parce que tu avais promis de faire, que tu avais peut-être 
même fait une chose défendue ‘? » Le confesseur exprimait le 
soupcon qu'Eusèbe avait peut-être sacrifié aux idoles pour se 
délivrer, et que par conséquent, coupable lui-même, il.ne 
pouvait pas être juge. Le reproche était à la vérité intempestif; 
mais il prouve toujours qu'Eusèbe s'était montré fort injuste 
envers Athanase; et le courage du confesseur , dont la sensi- 
bilité se révoltait à cette pensée, est honorable. Eusèbe répon- 
dit d'une manière fort piquante au sujet des Égyptiens qu'il 
accusa d’une arrogance que, même loin de chez eux, ils ne 
pouvaient pas réprimer. Il n'y ἃ pas de doute Lu la franchise 
du confesseur nuisit à Athanase. 

La dissension entre ces deux hommes, qui étaient sans con- 
tredit les plus distingués de leur temps, Athanase par son 
esprit profond et percant, Eusèbe par sa science, tenait à des 
causes profondes, je veux dire à la manière différente dont 
chacun d'eux comprenait le christianisme et le Rédempteur. 
La facon dont Eusèbe rend compte des opinions de Marcel et 
dont il les réfute, fait déjà suffisamment voir combien il était 
éloigné de sa doctrine catholique de la Trinité. ΠῚ ne serait 
peut-être pas trop inexact de dire qu'Eusèbe se trouvait, à 


1 Epiph. πον. LXIY, 


LIVRE IV. 35 


égard de l’arianisme, dans la même position que Marcel à 
l'égard du sabellianisme ; tous deux se rapprochaient du catho- 
licisme, seulement le premier était resté un peu én arrière et. 
le second l’avait un peu dépassé. Il est du reste certain qu'en- 
tre l’arianisme et le sabellianisme, le seul vrai moyen terme 
est la doctrine catholique de la Trinité; aussi était-il plus fa- 
cile à Marcel de conserver la distinction des personnes, qu’à 
Eusèbe de maintenir leur unité ; aussi celui-ci le niait-il pé- 
remptoirement. Mais ce serait bien autre chose de prétendre 
qu'Eusèbe ait voulu être arien; on peut même assurer bien 
positivement qu'il ne le voulait pas, et il y ἃ assez de motifs 
pour rendre fort probable qu'il ne l’a réellement pas été. 
D'après cela, s'il se rapprochait beaucoup de l’arianisme en 
croyant s'en éloigner, il faut en chercher la cause en ce qu'il 
ne comprenait pas le véritable sens des deux doctrines, arienne 
et catholique, de la Trinité, et en ce qu'il manquait de suite 
dans le raisonnement ; la volonté n’y entrait pour rien. 

Mais, en tous cas, il faut distinguer deux époques dans la 
vie d'Eusèbe : celle qui précéda le concile de Nicée et celle 
qui suivit cette assemblée. Dans la première, il était incon- 
testablement arien, et l’on a même dit, non sans raison, qu'il 
pouvait être considéré comme la source de l’arianisme. Dans 
ses premiers écrits, il appela le Fils un être intermédiaire 
entre Dieu et le monde, une créature de Dieu (dymousynuz), 
le second être après Dieu. Dans le passage suivant, il cherche 
à expliquer l'idée du Fils de Dieu : « Toutes les natures spi- 
rituelles , intelligentes, incorporelles, furent, dit-il, éclairées 
par le Logos unique qui pénètre toutes choses, comme tous 
les êtres qui existent dans le monde sont éclairés par le soleil, 
afin qu'une seule loi gouvernât tout, et que le Logos, de 
même qu'il est l’image de Dieu en vertu, en puissance et en 
substance , le füt aussi en unité. D'un autre côté, comme ces 
êtres, à cause de leur faiblesse , sont sujets au changement et 
pourraient facilement s'éloigner du Père suprême, attendu que, 
par l'excès de sa puissance inexprimable et dont la grandeur 
surpasse tout, et en qualité d'être non créé, il ne peut pas être 


36 VIE D'ATHANASE LE GRAND. 


connu des êtres créés; dans sa bonté et pour ne pas priver 
complètement de communication avec lui les êtres qu'il se pro- 
posait de créer, il avait placé un être intermédiaire entre lui 
et les créatures (pes τινα παρεμβαλλειν δυναμιν), une foree 
toute-puissante, toute vertueuse, qui communiquait de fort 
près avec le Père et était instruit de ses secrets. On n’a qu'à 
songer à ce qui arriverait si le soleil était tout près de la terre; 
les hommes ne pourraient pas supporter sa lumière; au lieu 
de voir, ils en seraient aveuglés. Il ne faut donc pas s'étonner 
si l’on retrouve quelque chose de semblable dans l’économie 
de Dieu (Démonstr. évang., ἰ. 4, c.6).» C'était ainsi qu'Eu- 
sèbe croyait rendre le Fils de Dieu accessible à la raison hu- 
maine. En conséquence, lorsque, dans le quatrième livre de 
sa Démonstration de l'Évangile , il cherche à expliquer ce qu'il 
y a de mystérieux et de profond dans le christianisme, il dit 
que Dieu avait prévu que le monde étant un seul corps, aurait 
besoin d'un seul chef, d’un guide, d’un roi, ce que l’on pou- 
vait voir aussi chez les théologiens et les poëtes hébreux. On 
y apprend qu'il existe un principe de toutes choses, ou pour 
mieux dire on apprend à connaître un étre qui existait avant 
le commencement, plus tôt que le premier, plus tôt que l'unité, 
l'inexprimable, l’incompréhensible, la cause de tout, le Dieu 
seul et unique, de qui et par qui tout existe, dans lequel nous 
vivons, nous mourons, nous sommes. Or ce Dieu produisit le 
premier de tous les êtres, la sagesse unique, celui qui est 
parfaitement intelligent et raisonnable, ou, pour mieux dire, 
la raison même, et s’il est possible de dire d’un être créé qu'il 
est la beauté ct la bonté même, c’est celui-là qui l’est. Get être 
a été produit par Dieu pour être le fondement de toutes choses, 
une œuvre parfaite de celui qui est parfait, le sage chef-d'œu- 
vre du sage, la bonne procréation du bon Père, l'administra- 
teur, le Sauveur et le médecin, le souverain de l'univers 
(1, 4, c. 1, 2). Il a donc été au commencement, comme dit 
saint Jean : « Il était au commencement avec Dieu, » et il est 
Dieu { Z. 1, c. δ). 

Conformément à son idée du Fils comme être intermédiaire 


[a 


LIVRE IV. ΕἸ 


entre Dieu et la créature, il place le Fils et le Saint-Esprit au 
rang, quoique à la tête, des êtres intelligents. IL compare le 
Fils au soleil, le Saint-Esprit à la lune. Le Père est pour lui 
au-dessus de toute comparaison. Quant à la comparaison ordi- 
naire du Père et du Fils au soleil et à ses rayons, il dit qu'elle 
serait assez exacle, si ce n'est que les rayons ne peuvent pas 
êtres séparées du soleil, tandis que leFils a une existence sépa- 
rée de celle du Père. L'éclat du soleil a commencé avec lui, mais 
le Père a existé avant le Fils. Seul être non engendré, il existait 
avant la génération du Fils. Enfin , il faut remarquer aussi 
cette différence, que l'éclat du soleil en émane nécessairement, 
tandis que le Fils existe par la libre volonté et le décret du 
Père (Démonstr., ἰ. 4, c. 3). D'après tout cela, le Père se 
trouve placé si fort au-dessus du Fils, que l’on ne sait pas en 
quel sens le Fils peut être appelé Dieu; et d’ailleurs, quelle 
masse de contradictions! Le Père est le seul et unique Dieu, 
et pourtant le Fils est Dieu aussi. Le Fils est l’image de Dieu 
quant à l'unité, et cependant Dieu existait avant l'unité (16 
Fils). Le Père est en tout; tout est par lui; nous vivons et 
nous sommes dans lui, et pourtant un être intermédiaire 
est nécessaire {ὀργανον, Dem., ἰ. 4, c. À) pour nous unir à 
Dieu! Si, du reste, il appelle le Père l’inexprimable, l’incom- 
préhensible, même en opposition avec le Fils, cela s'accorde 
avec le passage où il dit que Le Père est plus qu'un être (οὐσία, 
Præp., 1.9, c. 21), c'est-à-dire qu'il est absolument impos- 
sible de rien rapporter du Père, tandis qu'Eusèbe lui-même 
en rapporte tant de choses, et qu'il appelle dans un autre en- 
droit le Fils le second être (μετα τὴν δευτεραν οὐσιαν, Præp., Ϊ. 
7, c. 15); ce qui ne pouvait se dire qu'en opposition avec 
le Père, qui serait alors le premier être, et par conséquent 
aussi un être. 

Mais dans les ouvrages publiés par Eusèbe, après le concile 
de Nicée, on trouve des passages fort brillants contre les er- 
reurs ariennes. Socrate, pour défendre, Eusèbe en cite plu- 
sicurs. Il y combat ceux qui disent que le Fils est la plus su- 
blime des créatures et qu'il a été créé de rien; il enseigne 


38 VIE D'ATHANASE LE GRAND. 


lui-même que le Fils est réellement né du Père; qu'il estwrai 
Dieu, en sorte que l’on ne peut pas dire que Dieu soitson 
Créateur, mais son Père. Il est avec le Père, Dieu de Dieu, 
lumière de lumière, vie de vie. Ce n’est que dans ce sens qu'on 
peut appeler le Rédempteur Fils. Il réfute l'explication des 
Ariens du livre des Proverbes, 8, 32, etc. ἡ. Et pourtant , dans 
ces passages, le Fils se montre encore comme un être inter- 
médiaire entre Dieu et les créatures *. Pour réfuter l’objection 
de Marcel, que si l’on adopte plusieurs hypostases (substances) 
on détruit l’unité de Dieu, Eusèbe répond qu'iln’y a pourtant 
qu'un seul Dieu qui est le Père. Voici la traduction littérale de 
ce passage : «Mais s'ils craignent que ce ne soit là admettre 
deux dieux, il faut qu'ils sachent que, quoique nous reconnais 
sions la divinité du Fils, il n’y a pourtant qu’un seul Dieu : 
celui-là qui est seul sans commencement et qui n’a point été 
engendré ; qui a sa divinité en lui-même, qui est la cause de 
l'existence du Fils, et qui existe d’une manière qui lui est pro- 
pre ; de qui le Fils lui-même reconnaît qu'il a la vie par lui. 
C'est pourquoi il dit que le Père est son Dieu et notre Dieu. 
Aussi le grand apôtre enseignait-il que Dieu est le chef du Fils, 
et que 16 Fils est le chef de l'Église. C'est pourquoi il est le Sei- 
gneur de l’Église; mais son chef suprême est le Père. Ainsi il y 
a un Dieu, le père du Fils unique, et un chef, Jésus-Christ 
lui-même. Or, s'il y ἃ un fondement et un chef, comment 
peut-il y avoir deux dieux ? Il n’y en a qu’un seul qui estcelui 
qui n’a rien au-dessus de lui, qui n’a point d'autre cause que 
lui-même, qui ἃ une divinité propre, sans commencement, 
non engendrée, à qui seul appartient la puissance, qui commu- 
nique au Fils sa divinité et sa vie, qui a tout soumis au Fils, 
qui l'envoie, qui lui donne des ordres, une mission, qui l'en- 
seigne, qui lui délivre tout, qui le glorifie, l'élève, qui le pro- 
clame roi de l'univers, lui transmet toute juridiction, qui veut 


! Socral., ἰ. II, c. xx1. Ces passages sont principalement tirés de Theol. 
eccles., L. 1, 8-10. 
? L.I, ade. Marcell., c. 1. 


LIVRE IV. 39 


que nous lui obéissions, qui commande qu'il (16 Fils) s’asseoie 
à la droite de sa majesté. Pour lui obéir, le Fils unique s’est 
humilié ; il a pris la servitude, et il ἃ obéi jusqu’à la mort; c’est 
à lui qu'il adresse sa prière; c’est lui qu'il écoute quand il com- 
mande; c'est lui qu'il remercie, et il nous apprend à l'appeler 
le seul vrai Dieu ; il avoue qu'il est plus grand que lui ; il veut 
que nous le reconnaissions comme le Dieu qui est supérieur à 
tout, comme le sien.» Dans ce passage , Eusèbe expose la doc- 
trine d’un seul Dieu dans des termes tels qu'il ne lui est plus 
possible de reconnaître le Fils comme Dieu: ou bien, s'il ne 
veut pas renoncer à sa divinité, il ne saurait éviter d'admettre 
plus d’un Dieu. Quand Marcel parlait d'un seul Dieu , il l'en- 
tendait, comme le fait toujours l'Église catholique, du Père, 
du Logos et du Saint-Esprit réunis; mais quand Eusèbe parle 
d'un seul Dieu, il ne l'entend que du Père. Or tout cela était 
évident par la manière d’après laquelle, selon que je l’ai rap- 
porté plus haut, il expliquait et réfutait Marcel. 

Il ne nous reste plus qu’à écouter Eusèbe parlant du Saint- 
Esprit. J'ai déjà remarqué que du dogme évangélique d'après 
lequel le Fils procède du Père, et le Saint-Esprit de tous les 
deux, Marcel déduisait l'unité de substance des trois personnes 
divines, Or Eusèbe dit qu’il est facile de prouver que le Saint- 
Esprit procède du Père. « Le Fils était dans la partie la plus 
intime du royaume paternel, et il en est sorti, comme quand un 
semeur sort pour semer (c'est-à-dire que le Fils n’est pas de la 
substance du Père). De même aussi, le Saint-Esprit a toujours 
été autour du trône de Dieu, car, d’après Daniel, ce trône 
était entouré de myriades. C’est de celles-ci qu'il est sorti”. 
Peut-être, dit-il plus loin, tous ces esprits farent-ils sancti- 
fiés par le Saint-Esprit ; mais le Fils qui est seul honoré de la 
Divinité paternelle, crée tout, les choses visibles et invisibles, 
et dans le nombre, la personne de l'Esprit consolateur. Mais le 
Père de Jésus-Christ , le bien inexprimable, qui est élevé au- 
dessus de toute pensée et de toute conception, le conducteur du 


! De Eccles. theol., L HI, c. 1v, fol. 169. 


40 VIE D'ATHANASE LE GRAND. 


Saint-Esprit, et aussi celui du Fils, est Dieu au-dessus detoutes 
choses, par toutes choses et en toutes choses. » Ainsj, quand 
Eusèbe dit que le Saint-Esprit procède du Père, c’est comme 
s’il disait qu'un ambassadeur procède de la cour d’un prince. 

Pour pouvoir expliquer cette doctrine d'Eusèbe, si complè- 
tement nulle, si vide de sens, si contradictoire sûr tous les 
points , il faut que nous poussions nos recherches encore un 
peu plus loin. Il est certain que la différence ne consiste pas 
uniquement dans une erreur de jugement. Eusèbe était de ces 
natures sobres, nettes d'esprit, réfléchies, qui cherchent par- 
tout avec soin un fondement solide pour le pied, qui n’avancent 
d'un pas que quand elles l'ont trouvé; mais qui, malgré toute 
leur prudence, ne s'apercoivent point qu’elles bâtissent sur un 
terrain qui lui-même n’en a point. Je demande, d’après cela, 
comment Eusèbe comprenait-il le christianisme tout entier? 
La réponse fournira une explication fort importante de la ma- 
nière dont il concevait Jésus-Christ. Eusèbe ἃ dit des choses 
très-belles, très-vraies et parfois très-frappantes, sur la nature 
du christianisme (Démonst. év., 1 1, c. 5-7, fol. 9-29), mais 
il ne paraît pas l'avoir assez approfondie. La différence entre le 
christianisme et le judaïsme est, selon lui, que le premier estuni- 
versel, et le second particulier; que l’un veut un culte spirituel, 
et l’autre un culte extérieur. Ces distinctions sont à la portée de 
la raison humaine, comme le Fils de Dieu, tel qu'Eusèbe la fait; 
en conséquence , Eusèbe s’en contente, et la raison ne pouvant 
pas aller plus loin, il n’en cherche pas davantage. Mais l'Évangile 
dit qu'il diffère du judaïsme , comme la grâce de la loi, et que 
le chrétien diffère du juif, comme le fils du serviteur , l'homme 
libre de l’esclave. Le royaume mystérieux de la grâce n’a 
point été ouvert à Eusèbe; c’est pourquoi Jésus-Christ n'est 
pas pour lui le Dieu mystérieux, inexprimable, mais il a au- 
dessus de lui le Dieu qui se cache dans une sainte obscurité. 
De la destruction intérieure du péché par Jésus-Christ, de 
son véritable sacrifice de propitiation, du fait qu'à tous ceux 


ΕΖ; cn. 


LIVRE IV. 41 


qui croient en lui, qui ont recu l'esprit du Fils, il a donné le 
pouvoir d'être faits enfants de Dieu ; de tout cela, il n’est pour 
ainsi dire aucunement question chez Eusèbe. C'est pourquoi, 
d'après lui, Jésus-Christ n’a fait qu'annoncer la rémission du 
péché, c’est pourquoi il n’a fait que nous rendre la vraie doc 
trine. Il n’a donc point expliqué comment le chrétien devient 
vraiment spirituel, comment la loi ne se présente plus au fidèle 
seulement du dehors, comme une prescription, mais s’'accom- 
plit intérieurement et avec joie par la grâce. Il n’a point dit 
que, quoique nous vivions avec la loi, nous ne vivons point 
sous la loi, c’est-à-dire que nous sommes des enfants et non 
point des serviteurs. Il n’a donc point fait connaître le véritable 
fondement, mais seulement le résultat d’une chose dont la source 
est plus profonde, quand il a dit que le christianisme est spiri- 
tueletuniversel, en opposition au mosaïsme extérieur et borné. 

C'est pourquoi, d’après lui, Jésus-Christ n’a fait que réta- 
blir la religion telle qu’elle était avant Moïse, et non pas 
l'homme tel qu'il était avant la chute *. 1 dit, en effet, qu'avant 
Moïse, il n'existait point de loi religieuse se rapportant à un 
seul peuple; sans la circoncision, etc., on obtenait la bienveil- 
lance de Dieu par le seul accomplissement des lois morales. 
C’est là pour lui la piété d'Abraham, par laquelle il a trouvé 
grâce devant Dieu. Il suffit de considérer le passage suivant, 
dans lequel il cherche à faire voir pourquoi la loi mosaïque ne 
suffit pas, pour reconnaître sur-le-champ qu'il n’a point péné- 
tré dans les profondeurs de la doctrine évangélique. Après 
avoir cité le passage de l’épitre aux Romains, 8, 3 : « Car ce 
qu'il était impossible que la loi fit, étant (la chair la rendant) 
faible et impuissante *, Dieu l’a fait, ayant envoyé son propre 


Cf. Demonts. ev., 1. IV, c. x, fol. 163. Il décrit encore ici l'œuvre de la 
Rédemption, et tout ce qu’il en dit se borne à ceci : Πὰν δὲ ro dvSpwrtvos 
yevos τοῖς δια λογὼν ἡμέρων καὶ προσηνεσι φαρμαχοῖς; ταῖς TE πραεσι χαι 
προτρεπτιχαις αὐτου διδασχαλιαις ἰατο χαι ἐθεραπαινε. 

2 Demonst. ev., L I, c. vi. fol 16. Ὡς εἶναι τὴν καινὴν διαθηχὴν οὐδ ἀλλὴν 
ἐχεινὴς τῆς ἀρχαιοτατὴς τῶν Νωσεως χρωνὼν Εὐσεθους πολιτειας. 

5. Eusèbe a supprimé les mots δια τὴς σαρχος. Mais c'est précisément ce 


qui fait la force du passage de 5. Paul. 


12 VIE D'ATHANASE LE GRAND. 


Fils revêtu d’une chair semblable à la chair du péché, ete. » 
Il ajoute : « Il était, par exemple, impossible que, d’après la 
loi de Moïse, les femmes de tous les peuples se rendissent trois 
fois par an, après avoir mis au monde, à Jérusalem, pour se 
purifier. Ainsi il y ἃ encore mille autres choses, que la loi 
ordonne à la vérité, mais qu'il est impossible que touslespeuples 
accomplissent (Démonst., ἰ. 1, c. 6). » Il ne voyait donc que 
l'impossibilité extérieure d'accomplir la loi, et non point une 
impossibilité intérieure, c'est-à-dire le péché, que Jésus- 
Christ ἃ anéanti, en nous donnant par là la possibilité d’ac- 
complir la loi. L’impossibilité d'accomplir la loi ne consiste 
pour lui que dans le fait que le rituel ordonné par Moïse ne 
peut pas être observé par tous les peuples! Il ne savait pas 
que nous ne pouvons pas non plus accomplir la loi morale, 
et celle-là surtout, sans avoir ‘en nous l'esprit du Fils et sa 
force mystérieuse. Eusèbe croyait que l’homme pouvait être 
régénéré par un simple enseignement, de sorte qu'il suffisait 
d'ordonner de déposer l'ancienne loi, et d'adopter la nou- 
velle pour que tout fût accompli. Ii s'ensuit que, dans la 
manière dont il comprend le christianisme, il ne se trouve 
aucun motif pour lequel ce qu'il appelle le second principe, 
c'est-à-dire le Logos, ait jugé nécessaire de devenir homme. 
Aussi n’en a-t-il imaginé d'autre, que parce que les anges, 
à la protection desquels les divers peuples étaient confiés, 
n'étaient point en état de résister à Satan (Démonstr., ἴ. 4, 
c. 10, f. 161). IL paraît donc n’avoir compris le péché qu’ex- 
térieurement, comme qui dirait mécaniquement; il n’est 
point selon lui dans l’intérieur de l'homme; aussi suflisait-il 
d'un secours extérieur, d’un simple enseignement. Ne con- 
naissant point d’après cela la profonde plaie du genre humain, 
il ne pouvait pas non plus reconnaître la nature du médecin 
qui devait la guérir. Il reste donc toujours sur la surface; et 
quand il parle des forces divines départies aux apôtres pour 
gagner les hommes à l'Évangile , elles ne sont guère à ses yeux 
que les forces des miracles et celles des discours extérieurs 
(Démonstr., 1. 3, c. 5, 6); tandis que le Saint-Esprit n'est 


LIVRE IV. 43 


en quelque sorte qu’un grand ange gardien. Voilà ce que 
j'avais à dire sur Eusèbe et sur la lutte à laquelle il prit part. 
Ce que je viens de rapporter expliquera aussi pourquoi les 
Ariens et ceux qui penchaient pour leur système, ne compri- 
rent pas, et étaient réellement hors d'état de comprendre la 
doctrine catholique. 

C'est pour cela qu'E αϑὸ δὲν ne pouvait pas comprendre 
Athanase; plus favorablement disposé par les Ariens, quoique 
sans le vouloir, il ne concevait pas comment Athanase pouvait 
avec justice leur être si contraire, et il se laissa entraîner à 
prendre part aux artifices que l’on employait contre lui. Mais 
si Athanase sut apprécier Marcel, il ne se trompa pas non plus 
au sujet d'Eusèbe de Césarée. Il reconnut que l’un et l’autre 
avaient fait ce qui était en leur pouvoir, et leur pardonna de 
n'avoir pas fait ce qui le dépassait. Il n’était pas mécontent de 
la confession de foi d'Eusèbe au concile de Nicée, et il s’en 
servit même comme d'une preuve contre les Ariens. Quelque 
grande que fût l'injustice dont il avait été la victime à Tyr, et à 
laquelle Eusèbe avait tant contribué, elle ne l’empêcha pas 
d'approuver Eusèbe toutes les fois qu’il ne s’en était pas montré 
absolument indigne. Aussi dit-il plus tard, en parlant d’un de 
ses disciples qui lui avait succédé au siége de Césarée : « Pour 
ce qui regarde Acace, comment pouvait-il se justifier devant 
son maître, Eusèbe, qui non-seulement signa le symbole de 
Nicée, mais qui en outre écrivit à ses subordonnés une lettre 
pour leur dire que ce qui avait été prononcé à Nicée était la 
vraie foi? Car s’il se défendit d’une facon un peu arbitraire, il 
ne rejela du moins pas le symbole, et il se prononcça contre les 
Ariens qui y soutenaient que le Fils n'existait pas avant d’avoir 
été engendré, et ne tirait son existence que de Marie /de Sy- 
nod.). » Théodoret suivit Athanase , et opposa aussi aux Ariens 
la confession de foi d'Eusèbe * 

En attendant, Arius, malgré des protecteurs si puissants et 


! Hist. eccl., L. I, 6. x. Il est probable que ni Athanase ni Théodoret n’ont 
connu la doctrine d'Eusèbe sur le Saint-Esprit, ni en général l’ensemble de 
ces maximes. 


44 VIE D'ATHANASE LE GRAND. 


si actifs, et malgré le bannissement d'Athanase, ne fut pas admis 
à la communion de l'Église d'Alexandrie. Un véritable évêque 
laisse son esprit dans son troupeau, même quand il est absent. 
De graves commotions se seraient même manifestées dans la 
ville, si Arius n'avait pas reçu, pour la seconde fois, de l’em- 
pereur, l’ordre de s'éloigner. Mais en revanche c'était à Con- 
stantinople qu'il devait être solennellement admis à la commu- 
nion. L'évèque de cette capitale, Alexandre, s’y opposa pourtant 
de toutes ses forces ; mais Eusèbe de Nicomédie menaça de le 
déposer et de faire élire à sa place un nouvel évêque qui s'en- 
tendrait avec Arius. Puis vinrent les ordres de l'empereur et 
de grandes dissensions à Constantinople même , où les uns te- 
naient pour Arius, et les autres le repoussaient. Alors, pour 
me servir de l'expression de Socrate, Alexandre abandonna la 
dialectique, c'est-à-dire la tentative de faire voir par des preu- 
ves humaines qu’Arius était un hérétique, et il eut recours à la 
prière, pour demander que la honte, dont ils étaient menacés, 
s'éloignät de lui et de son Église. Eusèbe et les siens s'étaient 
déjà rassemblés; Arius devait être recu le lendemain. Le soir il 
traversa la ville avec plusieurs de ses partisans ; tout à coup il 
éprouva un besoin naturel et se rendit dans un lieu publie, 
destiné aux personnes qui se trouvaient dans cette position. Il 
ne revint plus. Ses amis, inquiets de sa longue absence, étant 
allés à sa recherche, le trouvèrentmort : ses entrailles étaient 
sorties de son corps avec ce qu’elles contenaient. Bien des per- 
sonnes pensèrent que sa mort était une punition de Dieu , mais 
ses amis l’attribuèrent à la magie ". Athanase dit qu'il ne fallait 
se réjouir de la mort de personne, car chacun devait mourir à 
son tour ; mais il ne pouvait s'empêcher de trouver dans celle 
d’Arius des circonstances que le jugement des hommes n'était 
point en état de pénétrer. 

Constantin mourut l’année suivante, 337. Ses trois fils, Con- 
stantin, Constant et Constance, se partagèrent l'empire, en 


1 Socrat., L. I, c. xxxvn, xxxvu. Soz., L. IL, c. 1xx, et n.c. Vales. Athanas. 
de morte Arii. fol. 341. 


LIVRE IV. 18 


vertu du testament de l’empereur. Ils eurent une entrevue 
personnelle en Pannonie, dans laquelle le rappel des évêques 
fut résolu. Constantin adressa la lettre suivante aux fidèles 
d'Alexandrie : «Il n’a sans doute pas échappé à vos saintes 
pensées, par quels motifs Athanase, le prédicateur de l’adora- 
ble loi, a été envoyé momentanément dans les Gaules. La fu- 
reur de ses sanguinaires ennemis {enant des dangers suspendus 
sur sa tête, cette résolution fut prise afin qu'il ne lui arrivât 
pas malheur. C’est pour le mettre à l'abri de la vengeance de 
ses adversaires qu'il fut confié à moi. Dans la ville que j'ha- 
bitais, il jouit en abondance de tous les besoins de la vie, quoi- 
que son caractère si digne d'éloges, soutenu par l'appui de 
Dieu, lui eût fait supporter sans se plaindre les plus grandes 
privations. Déjà notre maître Constantin-Auguste, mon père, 
avait résolu de le rendre à votre piété bien-aimée; mais le sort 
commun de tous les hommes l'ayant appelé au repos éternel, 
avant qu'il ait pu accomplir son désir, j'ai cru devoir exécuter 
les intentions de l'empereur de bienheureuse mémoire. Vous 
savez vous-mêmes de quels respects Athanase sera digne quand 
il viendra auprès de vous. Vous ne vous étonnerez done pas si 
j'ai fait quelque chose pour lui. Mon cœur y a été poussé et 
entraîné par la pensée de l'amour ardent que vous lui portez, 
et par le mérite d’un si grand homme. Que la Providence di- 
vine vous garde, mes chers frères ‘! » Son bannissement avait 
duré deux ans et quatre mois. 

Les évêques d'Égypte décrivent de la manière suivante la 
part qu'eux et le peuple prirent à son retour. «Le peuple ac- 
courut en foule de toutes parts, pour exprimer sa joie et son 
bonheur de revoir celui qu'il avait tant désiré. Les églises 
étaient pleines de réjouissances, et des actions de grâces étaient 
partout adressées au Seigneur. Les diacres et les prêtres ne 
pouvaient se lasser de le contempler ; ils éprouvaient une joie 
intérieure , et disaient que ce jour était le plus beau de leur 


‘ Apol. c. Ar., fol. 203. Soz., 1. 111. c. n. On y lit que Constantin avait 
ordonné, par son testament, le rappel d’Athanase. 


46 VIE D'ATHANASE LE GRAND. 


vie. Mais à quoi sert de décrire notre félicité, à nous les évé- 
ques? car nous avons déjà dit qu’il nous avait semblé à tous 
que nous souffrions avec lui (Apolog. c. Ar., fol. 181).» L'at- 
_tachement sans bornes que les fidèles d'Alexandrie, ainsi que 
les prêtres et les évêques de l'Egypte, portaient à Athanase 
offre, au milieu de ces orages, un spectacle sur lequel le cœur 
aime à se reposer, Car le sentiment de la justice, ainsi que l’a 
mour de l'Église et l'esprit de corps, brillent chez eux avec un 
grand éclat. Le retour d’Athanase eut lieu en 338. 

Mais ces élans de joie des habitants d'Alexandrie n'étaient, 
en quelque sorte, qu'un encouragement offert au pasteur et à 
son troupeau pour leur donner la force de supporter les maux 
qui allaient encore les accabler ; les eusébiens ne tardèrent pas 
à recommencer leurs efforts pour renverser la foi de l'Église, 
Ils avaient déjà essayé d'empêcher le retour d’Athanase; mais 
la manière dont ils s'y étaient pris pour chasser l'évêque Paul 
de Constantinople, faisait bien connaître l’effrayant pouvoir 
dont ils jouissaient alors. Ainsi, quand Alexandre, évêque de 
Constantinople, vieillard de quatre-vingt-dix-huit ans, fut sur 
le point de mourir (Constantin-le-Grand vivait encore à cette 
époque), on lui demanda de désigner son successeur. On a déjà 
vu par ce qui précède, que quand un évêque était aimé de ses 
ouailles, le vœu qu'il exprimait influait beaucoup sur le choix 
que l’on faisait après lui. Comme 1] fallait que le successeur 
füt pris dans le diocèse même qu'il devait gouverner, qui 
mieux que l’évêque pouvait savoir quel était le plus digne? 
Alexandre répondit donc : «Si vous voulez avoir un évêque 
pieux, savant, et en état d'enseigner, choisissez Paul. Si vous 
préférez un homme adroit, qui entende les affaires et qui sache 
se conduire avec les employés du gouvernement, prenez Ma- 
cedonius. » Les qualités de Paul triomphèrent sur celles de son 
compétiteur. D'ailleurs, il est probable que ce dernier avait 
dès lors fait connaître son penchant pour les eusébiens ; c'était 
là un motif suflisant pour que sa personne ne füt pas agréable 
à une grande partie de la population. Paul se fit sacrer par les 
évêques présents, au nombre desquels ne se trouvait point 


LIVRE IV. 47 


Eusèbe de Nicomédie, qu'il détestait pour son hérésie, mais 
qui, vu sa proximité de la capitale, se croyait.le droit de pré- 
sider à la consécration. En conséquence, quand Constantin, 
qui était absent au moment de la cérémonie, revint à Constan- 
tinople, les eusébiens trouvèrent moyen de le prévenir contre 
Paul, qu'ils dépeignirent comme un homme indigne; il fut 
déposé. Ils retournèrent les qualités par lesquelles Alexandre 
avait désigné les deux candidats, disant que Macedonius était 
pieux et savant, et Paul, au contraire, adroit et intrigant. 
Sozomènes remarque du reste que l'histoire prouve qu’Alexan- 
dre les avait bien jugés, puisque Paul ne sut jamais se défen- 
dre contre les ruses de ses ennemis (Soz. /. 3, ὁ. 1-3). Après 
la mort de Constantin-le-Grand, Paul fut rappelé en même 
temps qu’Athanase, ce qui prouve bien que les nouveaux em- 
pereurs regardaient son bannissement comme une suite de 
l'irritation des eusébiens contre les défenseurs du concile de 
Nicée. Bientôt, cependant, les eusébiens trouvèrent moyen de 
s'emparer complètement de l'esprit de l’empereur Constance. 
Paul fut déposé une seconde fois par un concile eustbien, et 
Eusèbe lui-même échangea l'évêché de Nicomédie contre celui 
de Constantinople", Funeste présage pour Athanase! 

Nonobstant la bienveillance que le jeune Constantin témoi- 
gnait à Athanase, les Ariens avaient néanmoins osé l’accuser 
auprès des trois empereurs. Ils renouvelèrent avec une incon- 
cevable hardiesse l'affaire d’Arsène et d'Ischyras ; mais ils pa— 
rurent ne la réveiller que pour appuyer, en quelque façon, 
leurs nouvelles accusations sur une base ancienne. Athanase, 
disaient-ils cette fois, aurait provoqué des séditions , commis 
des assassinats, envoyé une foule de gens en exil; ils lui faisaient 
surtout un crime de ce qu'après avoir été déposé par un 
concile, il avait repris l'administration du siége épiscopal 
d'Alexandrie, sans Υ avoir été de nouveau autorisé par un 
autre concile; en dernier lieu , ils l’accusaient aussi d'avoir dé— 
tourné des grains destinés à la nourriture des pauvres. 


 Socrat., ἰ. IT, e. vu, dit positivement qu'il y avait été appelé par Constance. 


28 VIE D'ATHANASE LE GRAND. 


Mais ces affreux outrages étaient devenus pour les eusébiens 
une tactique inévitable; car le rappel des évêques leur avait 
fait le plus grand tort dans l'opinion publique; leurs partisans 
devenaient moins nombreux de jour en jour : Athanase assure 
même positivement qu’il leur en restait à peine quelques-uns ‘. 
Aussi craignaient-ils, qu'une fois que les évêques rappelés se- 
raient solidement rétablis sur leurs siéges, on ne leur demandät 
compte des actes de violence qu'ils avaient commis. Ils poussè- 
rent donc la chose à l'extrémité. Toutefois, Constantin et 
Constant rejetèrent leurs plaintes avec mépris; mais il n’en fut 
pas de même de Constance; un mémoire justificatif qu’Athanase 
lui adressa demeura sans effet, ce qui était d'autant plus mal- 
heureux qu’Alexandrie se trouvait précisément placée dans le 
partage de ce prince. Un certain Pistus, qu'Alexandre avait un 
jour excommunié avec Arius, fut même nommé, par un con- 
cile eusébien, évêque d'Alexandrie à la place d’Athanase. 
Macaire, prêtre, fut envoyé, avec deux diacres, Martyrius et 
Hesychius, au pape Jules, pour le prier de reconnaître le 
nouvel évêque d'Alexandrie et de consentir à la déposition 
d'Athanase. Mais celui-ci dépécha, tout à fait à l’improviste, 
des défenseurs à Rome , qui accablèrent à tel point de honte le 
député des eusébiens, que Macaire, quoique malade , prit la 
fuite au milieu de la nuit. Jules fait le plus grand éloge de l’as- 
surance et de la fermeté que les prêtres d'Alexandrie montrè- 
rent dans leur défense d’Athanase, en opposition avec la con— 
duite inconvenante des envoyés eusébiens *. Cependant, les 
deux diacres, qui étaient restés après le départ de Macaire, 
proposèrent , en désespoir de cause, un concile dans lequel les 
deux parties comparaîtraient devant Jules, et il promit que 
dans ce cas les plaignants démontreraient les faits dont ils ne 
possédaient point encore en ce moment les preuves. Sur ces 
entrefaites, Constantin, le puissant protecteur d’Athanase , fut 
tué dans une campagne contre Constant, 


! Hist. Arian., c. 1x, fol. 349. 
? Ep. Julii ad Ar. apud Athanas., fol, 144, 146, 


LIVRE IV. 19 


Les évêques d'Égypte, de Libye et de la Pentapole se ras- 
semblèrent à Alexandrie par suite de ces nouveaux mouve- 
ments ; là, ils rédigèrent une lettre synodiale adressée à tous 
les évêques de l'Église , dans laquelle ils défendaient Athanase 
de toutes les accusations portées contre lui. Cet écrit est plein 
de vérité, de force et de preuves frappantes; on y rencontre 
surtout, à chaque phrase, cette sérénité intérieure que donne 
le sentiment de l'innocence et de la véracité. Qu'il est touchant 
de voir cent évêques réunis appeler le bannissement d’Athanase 
et ses souffrances leur bannissement et leurs souffrances. C'est là 
le vrai style de l'Église, où le métropolitain est le lien d'union 
de tous ses suffragants; en sorte que, quand la tête souffre, tous 
les membres souffrent aussi; sa souffrance est la leur. C'est ainsi 
qu'ils disent : « Comment ceux qui ne se reposent pas même 
après notre bannissement peuvent-ils enseigner à sympathiser 
aux peines d'autrui? car son exil (celui d'Athanase) ἃ été à tous 
égards le nôtre. Tous, nous nous sommes regardés comme ban- 
nisavec lui, et tous nous sommes rentrés dans notre patrie avec 
Athanase ; au lieu de nos larmes et de nos soupirs, la joie et la 
volupté ont inondé nos cœurs; et puisse le Seigneur nous les 
conserver! Oh! qu'il ne permette pas qu’Athanase soit renversé 
par les Ariens (Apol. c. Ar. fol, 126)! » 

Les évêques racontent toute l'histoire de la persécution 
d'Athanase et démontrent que, s’il a été porté contre lui des 
accusations qui pouvaient le conduire au supplice, c’est uni- 
quement parce qu'il s'est montré si inébranlable contre l'hérésie 
des Ariens. Déjà son intime union avec son évêque Alexandre 
lui avait valu la haine des Ariens ; mais quand, à Nicée, il dé- 
fendit contre eux la doctrine de l'Église avec un si intrépide 
courage, cette haine acquit une nouvelle force. Je me bornerai 
maintenant à rapporter encore ce que les évêques disent au 
sujet des nouvelles plaintes portées contre Athanase. Ils décla- 
rent que leur Église est pure de sang humain ; qu'Athanase n'a 
jamais fait assassiner ni exiler personne, et que, même depuis 
le retour d’Athanase, aucun acte de ce genre n’a eu lieu en 


Égypte. Ils démontrent, par des pièces authentiques, que les 
ATHAN.-T, IL. 3 


50 VIE D'ATHANASE LE GRAND. 


exécutions dont les Ariens parlaient avaient été ordonnées par 
les autorités séculières, et cela dans un moment où Athanase, 
en route pour revenir, se trouvait encore en Syrie; que ces 
exécutions n'avaient eu aucun rapport avec les affaires de 
l'Église et ne concernaient en rien des ecclésiastiques. Or, 
quand même Athanase aurait été en Égypte dans ce temps , ce 
qui n’était pas, en quoi pouvait-il être responsable des actes du 
préfet? Ils terminent cette partie de leur lettre en remarquant 
que, par ces fausses accusations, les eusébiens n'avaient d’autre 
but que d’éloigner les prêtres fidèles afin de prêcher leur hérésie 
librement et sans opposition. Pour ce qui regarde la prétendue 
soustraction des grains, ils racontent qu'en Égypte et en Libye 
des grains sont distribués aux veuves par ordre de l’empereur, 
et ils en appellent au témoignage des personnes intéressées pour 
certifier que ces distributions ont été faites jusqu’à ce moment, 
sans interruption, par Athanase, qui n’a négligé ni peines ni 
embarras pour qu'elles se fissent d’une manière équitable. Le 
seul motif qu'ils puissent, d'après cela, supposer aux Ariens 
pour avoir porté celte accusation , c'est le désir d'enlever l’avan- 
tage de ces distributions de blé aux catholiques pour les procu- 
rer à leur propre église. En effet, plus tard, l'Église catholique 
cessa de profiter de ce bienfait, qui fut accordé aux Ariens, 

La troisième plainte nouvelle touchait à la liberté et à l’in- 
dépendance de l'Église. Athanase, disaient les Ariens, avait 
été déposé par un concile, condamné par un tribunal ecclé- 
siastique, et sa réintégration s'était faite par le gouvernement. 
Les évêques d'Égypte reprochent en premier lieu à Eusèbe de 
Nicomédie un défaut total de pur esprit ecclésiastique, puis- 
qu'il paraît mesurer la dignité d'un évêque d'après la gran- 
deur de la ville et l'importance de ses revenus, ayant d'abord 
échangé Béryte contre Nicomédie, et puis Nicomédie contre 
Constantinople, et cela toujours par l'autorité du gouverne- 
ment. Mais si l'Écriture-Sainte proclame l’indissolubilité du 
mariage, à combien plus forte raison le lien qui unit l'évêque 
à son église doit-il être impossible à rompre! ils remarquent 
ensuite qu'Eusèbe et Théognis avaient osé prononcer l'arrêt 


LIVRE IV. 51 


de déposition contre un évêque, après avoir été eux-mêmes 
déposés par le concile de Nicée. Ils s'étaient permis de renver- 
ser ce concile æcuménique, et de donner le nom de concile à 
leur assemblée passionnée de Tyr! Plusieurs membres de l'as- 
semblée de Tyr avaient été accusés de divers crimes; d’autres 
avaient été déposés par un concile d'Alexandrie. Comment 
osait-on, chargé de tant de méfaits, en accuser d'autres? 
Comment pouvait-on donner le nom d'Église à une assemblée 
présidée par un commissaire impérial, à laquelle assistaient 
un exécuteur des hautes œuvres et un accusateur public, des- 
quels le dernier avait présenté les accusés en place du diacre, 
comme 1] est d'usage dans les conciles ‘; où les eusébiens 
avaient imposé leurs volontés au commissaire, et où celui-ci 
avait fait exécuter ses ordres par des soldats et obligé les évé- 
ques à.se soumettre à ses mesures? Si le concile de Tyr avait 
été réellement une assemblée ecclésiastique, Pourquoi ce com- 
missaire impérial et ces soldats? Mais s'ils en avaient besoin N 
et s'ils tenaient de lui leur considération , comment pouvaient- 
ils objecter à la résolution impériale (à celle qui rappelait 
Athanase)? » En terminant cette lettre, les évêques exhortent 
à la sympathie pour le sort d’Athanase, et à une active Coopé- 
ration pour mettre un terme aux artifices et à la malignité du 
crime. Le résultat de cette lettre synodiale fut de faire con- 
naître partout les eusébiens pour ce qu'ils étaient, et tous les 
évêques catholiques se prononcèrent sur-le-champ contre 
Pistus et pour Athanase ἢ. 

Mais quand les eusébiens apprirent de leurs ambassadeurs 
qu'il n'y avait rien à gagner pour eux à Rome, ils s’efforcè- 
rent de faire réussir leurs projets contre Athanase à un concile 
convoqué à Antioche, l'an 341. Le prétexte en fut la dédicace 
d'une église dont Constantin avait fait commencer la construc— 


! Παρὴν σπεχουλατωρ, κα! χομμενταριὸς ἡμας εἰσηγεν ἀντι διαχονῶν τῆς 
ἐχχλήσιας. Les glossaires expliquent le mot de σπεχουλατὼρ par ἀποχεραλίστης 
et δήμιος. 

? Ath. ep. encyclic. Παντες ὑμεῖς οἱ τὴς ἐχχλησιας καθολιχης ἐπισχοποι ἐπ'σ- 
τασθε, ὡς δια τὴν ἀσεθειαν εἴχοτως αὐτον ἀναθεματισατε xai ἀπεχηρυξατε, 


53 VIE D'ATHANASE LE GRAND. 


D «“ 


tion dix ans auparavant. On célébrait en même temps le cin- 
quième anniversaire de l'avénement des fils de Constantin-le- 
Grand. Athanase fut déposé pour avoir repris possession de son 
siége sans avoir obtenu préalablement la permission d’un concile, 
et un autre fut élu à sa place. On abandonna toutefois Pistus, 
qui n'aurait jamais pu se soutenir à Alexandrie contre Athanase 
dont le talent était si remarquable. Le choix tomba d’abord 
sur Eusèbe d'Émèse, homme très-savant, originaire d'Édesse, 
et formé à l’école d'Eusèbe de Césarée. Mais il était trop sage 
et trop équitable pour consentir à devenir évêque d’Alexan- 
drie. Il était surtout retenu par la pensée du tendre attache- 
ment du peuple d'Alexandrie pour Athanase', Socrate, ajou— 
tant à ce qui vient d'être dit, qu'il fut plus tard accusé de 
sabellianisme, il est probable qu'un motif dogmatique contri- 
bua aussi à son refus d'accepter l'évêché d'Alexandrie. Il fut 
fait évêque d'Émèse. En revanche , un certain Grégoire devint 
évêque d'Alexandrie. Il fut sacré à Antioche. 

- Cependant les évêques assemblés à Antioche publièrent 
quatre symboles. Dans le premier, qui fut joint aux lettres 
synodiales, ils disaient : « Nous ne sommes point des disciples 
d'Arius, car comment nous qui sommes évêques pourrions- 
nous suivre un simple prêtre? Nous n'avons pas non plus 
adopté d'autre foi que celle qui nous a été transmise depuis 
le commencement, Nous avons été, au contraire, les juges de 
sa foi, que nous avons approuvée; mais c’est nous qui ayons 
adopté Arius lui-même, et nous ne l'avons pas suivi. Vous 
reconnaîtrez cela vous-même par ce qui suit. Nous avons 
depuis le commencement appris à croire en un seul Dieu, οἱ 
en un Fils unique de Dieu, qui est avant tous les temps, qu! 
est avec son Père qui l’a engendré, par qui tout a été fait. » 
Une autre formule, jointe à une autre lettre, s'exprime avec 
un fort grand détail, mais se rapproche du reste beaucoup du 
symbole de Nicée. La voici ; « Nous croyons en un Dieu , en 


1 Socrat., 1. II, c. 1x. Aa τὸ σφοῦρα ὑπο του τῶν ᾿Αλεξανδοεων Xa5y 


ἀσππασασθαι τον AGzyasto. 


LIVRE IV. 53 


un Seigneur Jésus-Christ, son fils, unique Dieu, par qui tout 
est; engendré par le Père avant tous les temps, Dieu de Dieu, 
tout du tout, unique de l'unique, parfait du parfait, roi du 
roi, Seigneur du Seigneur , le Verbe vivant, la sagesse vivante, 
la vraie lumière, la voie, la vérité, la résurrection , le pasteur, 
la porte, l'immuable et l’inaltérable ; l'image qui ne diffère en 
rien de la divinité, de la substance, de la volonté, de la puis- 
sance et de la gloire du Père; le premier-né de toute création , 
qui a été au commencement avec Dieu, le Dieu Logos, de qui 
il estécrit, « et Dieu était le Verbe, » par qui tout a été fait, 
et en qui tout existe ; et au Saint-Esprit, qui a été donné 
pour la consolation, la sanctilication et la consécration des 
fidèles. » Le reste s'étend sur l’incarnation de Jésus-Christ et 
sur la personnalité du Père, du Fils et du Saint-Esprit. A la 
fin il est prononcé un anathème sur ceux qui soutiennent qu'il 
fut un temps où le Fils n’était pas, etc. Du côté des catholi- 
ques, on n'était pas absolument mécontent de cette formule ; 
à la vérité, on n'y trouve pas l’homousios, mais on ne tenait 
pas particulièrement au mot, pourvu que son sens fût exprimé 
pleinement par d’autres. On se déclara toutefois mécontent 
d'une des formules qui faisaient partie des anathèmes, et dans 
laquelle on lisait : « Si quelqu'un dit que le Fils est une créa- 
ture comme une d’entre les créatures, etc., » puisqu'elle don- 
nait toujours à entendre que le Fils est une créature, quoique 
différente des autres ἡ. En outre, le Père, le Fils et le Saint- 
Esprit sont désignés comme étant trois par l'hypostase, mais 
un par leur accord (τῇ ος συμφωνία ἐν). Or, dans le sens des 
Ariens, hypostase signifie substance. 

Cependant, Théophrone de Tyane, un des évêques présents 


! Socrat., 1. IE, c. x. Soz., 1. LIT, c. v. dont on peut comparer les obserxa- 
tions. Athanas. de Synod., fol. 735, et segq. Hilar. de Synod., fol. 21. Du 
reste les catholiques devaient se méfier de cette profession de foi, quand ce 
ne serait que parce que Astérius, ainsi que nous le voyons dans Euseb. ade. 
Marcell., 1. I, c.1v, s’y conforme presque verbalement dans ses écrits, ce qui 
ne l'empêche pas de dire, dans d’autres endroits, du Fils de Dieu tout ce que 
j'ai cité de lui dans le second livre de cet ouvrage, 


54 VIE D'ATHANASE LE GRAND. 


à l'assemblée, n'agréa point cette formule: il en donna une 
plus courte et plus précise qui fut adoptée. Dans celle-ci, Mar- 
cel fut anathématisé d'une manière distincte, tandis que dans 
la seconde 1] n'était que nommé. Cette troisième s'exprime en 
ces termes. «Je crois en un Dieu, le Père tout-puissant….et en 
son Fils unique, Dieu, Verbe, puissance, sagesse, Notre-Sei— 
gneur Jésus-Christ, par qui tout est, né du Père avant tous 
les temps, Dieu parfait du Dieu parfait, qui est en substance 
auprès de Dieu (ὄντα προς τὸν Seoy ἐν ürostasa), et au Saint- 
Esprit, le consolateur, l'esprit de vérité, de qui Dieu a promis 
par la prophétie qu'il le répandrait sur tous ses serviteurs, que 
le Seigneur avait annoncé à ses disciples, et qu'il a envoyé 
conformément aux actes des apôtres. » Enfin, la quatrième 
formule fut un peu plus tard envoyée à Constant, dans la Gaule, 
par Narcisse, Maris, Théodore et Marc. Voici quelles en sont 
les expressions : « Nous croyons... en son Fils unique, Jésus- 
Christ, qui est du Père avant tous les temps, Dieu de Dieu, 
lumière de lumière, par qui tout a été fait, sur la terre comme 
dans les cieux, les choses visibles et invisibles, qui est le verbe, 
la sagesse, la puissance, la vie et la lumière. » C'est ainsi que 
les Ariens s’exprimaient ; mais ils ne croyaient pas ce qu'ils di- 
saient(, ainsi qu'on le verra plus tard; ils voulaient seulement 
s'affermir par une apparente orthodoxie, afin de pouvoir, quand 
ils seraient parvenus à leur but, rendre leurs opinions générales. 
Sur ces entrefaites, Grégoire de Cappadoce avait entrepris 
sa mission à Alexandrie sous la protection de la force armée. 
Le préfet Philagrius, conformément aux ordres qu'il en avait 
recus, fit connaître par un édit que Grégoire était le nouvel 
évêque. Les esprits en furent frappés comme d'un coup de fou- 
dre ; et ce fut bien pis quand on vit cet évêque arriver avec un 
cutourage d’Ariens; un cri de douleur s’éleva danstoute laville, 
et surtout dans les demeures des autorités supérieures. Les ca- 
holiques se plaignaient que leur évêque eût été déposé sans 
avoir été jugé par l'Église, et que, pour plaire aux Ariens, on 
eût fait une chose inouïe. Quand on avait des plaintes à élever 
contre un évêque, il fallait , disaient-ils, que le peuple füt con- 


te 


LIVRE IV. 55 


voqué et que l'affaire se traität en sa présence; et puis, quand 
même l’évêque serait trouvé coupable, on ne pouvait point impo- 
ser au diocèse un évêque étranger, acheté, un arien*, Ainsi parlait 
le peuple. C'était précisément l’époque du grand jeûne, quand 
on se préparait à célébrer la fête de la Passion du Sauveur, et 
les églises étaient plus fréquentées qu'à l'ordinaire. Mais le 
pauvre peuple avait encore un motif de plus pour courir aux 
églises; il lui semblait que quand il y était, l'évêque étranger 
ne pouvait point s'en emparer et la profaner ? Mais Grégoire 
s'avançait avec des soldats; juifs et païens avaient été invités 
par Philagrius à prendre part à la conquête ! Ils pénétrèrent 
dans la ville avec des armes de toute espèce ; les vierges con- 
sacrées à Dieu furent dépouillées et maltraitées; les ascèies 
furent tués, les églises pillées, les choses saintes profanées. 
Pendant que ces excès se passaient dans une église, Athanase 
était dans une autre. Pour prévenir tout accident, pour que 
les mêmes horreurs ne se renouvelassent pas dans celle-ci, τὸ 
qui n'aurait certainement pas manqué, il prit la fuite. I fallut 
après cela laisser les églises aux Ariens. Le peuple fut obligé 
d'entrer en communication avec eux , ou de se priver de toute 
prière en commun, de toutes les cérémonies du culte. Que dis- 
je? on ne pouvait pas même prier à son gré chez soi; tous ceux 
qui n’assistaient pas aux assemblées ariennes étaient maltrai- 
tés. Athanase remarque à ce sujet : « On ne vit jamais de per- 
sécution semblable à celle-là; car, dans les persécutions pré- 
cédentes , ceux qui échappaient pouvaient au moins prier, et 
ceux qui se cachaïent pouvaient être baptisés. Maintenant, Ja 
cruauté des persécuteurs semble avoir pris celle des Babylo- 
niens pour modèle. Car, de même que ceux-ci dénoncaient 
Daniel, Grégoire dénonce au préfet les personnes qui prient 
chez elles ; il surveille d’un œil jaloux les serviteurs de l'Église 
lorsque par hasard ils veulent distribuer en secret les remèdes 
spirituels) ; en sorte que, par cette tyrannie, beaucoup de per- 
sonnes courent risque de ne pas être baptisées, et beaucoup 


"Ath. ép. encyclie., fol. 112. Hist. Ar., 5, 10. Ep. Julii. k. 43. 


56 VIE D'ATHANASE LE GRAND. 


d'autres de ne pas être visitées, dans leurs maladies, par des 
prêtres; elles pleurent cependant etregardent ce malheur comme 
plus grand que la maladie même. Car, lorsque les serviteurs de 
l'Église sont persécutés, les fidèles, dans l'horreur que leur in- 
spire l’hérésie arienne, aiment mieux courir tous les dangers 
plutôt que de se laisser toucher la tête par un arien*. » En 
attendant , comme il arriva souvent que les prêtres et le peu- 
ple n’obéissaient pas aux ordres de Grégoire, il s'ensuivit que 
prêtres et laïques furent appelés devant les tribunaux et punis 
par le fouet. Trente-quatre personnes, des vierges, des femmes 
et des hommes de distinction, accusés à la fois par Grégoire, 
furent publiquement passés par les verges et jetés en prison. 

Ce fut ainsi que Grégoire affermit son autorité à Alexan- 
drie; bientôt après son arrivée, il fit le tour de son diocèse 
accompagné de Philagrius. Il est probable que les évêques de 
l'Égypte se prononcèrent avec franchise contre ce qui se pas- 
sait, et qu'ils refusèrent de reconnaître le nouveau métropoli- 
tain, qui leur avait été imposé contre toutes les lois canoniques, 
à l'élection duquel ils n'avaient pas été appelés et qu'ilsn’avaient 
pas ordonné , ainsi que ces lois l’exigeaient. Ils furent battus 
et chargés de chaînes. Serapammon fut exilé; Potammus, 
mortellement blessé, ne reprit connaissance qu'avec peine et 
mourut peu de jours après. Les moines et d’autres personnes 
ne furent pas plus heureux. 

Après l'invasion de Grégoire, Athanase se tint caché dans 
les environs d'Alexandrie, pour y attendre pendant quelque 
temps la suite des événements. Il apprit que Grégoire avait 
persuadé au préfet de faire parvenir à Constance un acte d’'aceu-— 
sation contre lui, qui était rédigé de telle façon, qu'il paraissait 
émaner du peuple. Il l'avait fait signer par des païens et d’au- 
tres qui ne faisaient pas partie du corps des catholiques. Ils 
espéraient tromper par là Constance. Athanase adressa alors 
une lettre encyclique à tous les prêtres pour faire connaître 
publiquement l’histoire de l'invasion du nouvel évêque. II ter- 


1L.I, fol. 116. 


LIVRE IV. 57 


mine en exhortant les évêques à ne pas rester indifférents à 
l'infortune qui accablait l'Église d'Alexandrie; à ne pas laisser 
fouler aux pieds, par les hérétiques, ce membre si distingué 
du corps de l'Église, et à avoir compassion des souffrances de 
ses fidèles maltraités. L’Apôtre n’a-t-il pas dit: Quand un mem- 
bre éprouve de la douleur, tous les autres souffrent avec lui? Il 
faut pleurer, dit-il, avec ceux qui pleurent; quand une église 
est maltraitée, c'est comme si toutes l’étaient ; le Sauveur de 
tous est outragé; les lois de toutes les églises sont violées. Il 
priait, d’après cela, les évêques de ne pas reconnaître Grégoire 
et de ne pas lui envoyer de lettres de communion; mais de se 
prononcer contre lui et, par leur sympathie, de donner aux 
évêques et au peuple d'Égypte l'assurance que, loin d’être seuls 
et abandonnés, ils pouvaient se féliciter d’être unis avec eux 
dans la foi en Jésus-Christ (Ep. encycl., fol. 116-118). 

Après qu'Athanase eut ainsi rempli son devoir envers son 
troupeau et envers l'Église universelle, il s'embarqua pour 
Rome, où il était appelé, afin d'obtenir enfin une décision sur 
les plaintes contre les eusébiens au concile qu'ils avaient de- 
mandé. Le pape était le seul appui des nombreux persécutés ; 
car, indépendamment d’Athanase, on y vit encore Marcel, 
Asclépas de Gaza, et plusieurs autres évêques de Thrace, de 
Syrie, de Phénicie et de Palestine, qui venaient demander au 
chef à être toujours considérés comme des membres de F'E- 
glise. Socrate dit en parlant d'eux : «Ils firent connaître leur 
position à l'évêque Jules, lequel, conformément au privilége 
de l'Église de Rome, les protégea par des lettres pleines de fran- 
chise. » Quant à Sozomène, il s'exprime ainsi : « Après que 
l’évêque des Romains eut entendu les plaintes de chacun et 
qu'il eut vu que tous étaient d'accord avec le dogme de Nicée, 
il les admit à la communion comme ayant la même foi que lui. 
Car, à causé de la dignité de son siége, c’est à lui qu'est com- 
mis le soin pour tous ".» Mais Athanase fut accueilli par Juies 


! Socrat., L 171, c. sv. Γνωριζουσιν οὖν τῷ imioxore Ἰουλίῳ τὰ καθ᾽ ἑαυτοὺς" 
“κ᾿ . . 5 5 ἊΝ 
Ὁ d:, ἅτε προνομία τῆς ἐν Ρωμῃ ἐχχλησιας ἐχουήτὴς x. τ᾿ À. Sos, ἰ. ILE, ο. vint. 


3. 


38 VIE D'ATHANASE LE GRAND. 


avec une considération particulière, car Sozomène dit: «Ceux 
qui présidaient l'Église romaine et tous les évêques d'occident 
considérèrent ceci (la persécution d’Athanase) comme un acte 
de violence contre eux-mêmes; car ils avaient déjà approuvé 
en toutes choses l'assemblée de Nicée et étaient restés jusqu'a- 
lors fermes dans la foi; en conséquence, quand Athanase ar- 
riva auprès d'eux, ils l’accueillirent amicalement ct se char- 
gèrent de lui faire obtenir justice '. » 

Jules envoya aux eusébiens les prêtres Elpidius et Polixène, 
pour être d'autant plus assurés qu'ils viendraient au concile 
qu'ils avaient eux-mêmes demandé. Mais ils avaient peur d'un 
jugement libre et ecclésiastique et craignaient Athanase. Ils 
ailèrent même jusqu’à retenir les députés pendant plusieurs 
mois, οἱ à leur départ, ils leur donnèrent, à ce que nous 
apprend Sozomène , une lettre pour le pape Jules, écrite d’un 
style très-fleuri, très-éloquent, mais en même temps dédai-— 
gneux et menaçant. En voici la substance : « La sollicitude de 
l'Église de Rome était, disaient-ils, généralement connue; 
u'était-elle pas l'atelier des pensées des Apôtres, et depuis l'ori- 
gine la patrie de la vraie foi ἡ. A la vérité elle avait reçu sa foi 
de lorient. Quant à eux {les eusébiens), ils ne croyaient pas 
devoir céder à l'Église romaine pour l'étendue et le nombre, 
tandis que pour la vertu et les sentiments, ils valaient mieux 
qu'elle. » Ils imputaient après cela, à crime, à Jules, d’avoir 


Οἷα de τὴς τῶν παντων αὐτῷ προσηχουσὴς δια τὴν αξιαν του Jaovou. Com- 
prenez à ceci Henri de Valois, ad. h, ἰ. 

ΓΙ, π᾿ Vir 

2 Φερειν μὲν πασι φιλοτιμίαν τῶν Ῥωμαιων ἐχχλησιαν ἐν τοῖς γράμμασιν 
ὁμολογουν, ὡς ἀποστολὼων φροντιστήριον. Ce passage est équivoque et avec 
intention; je n'ai cru devoir suivre, ni les traductions biämées par Valois ni 
la sienne non plus. Φροντιστηοῖον (école) a un double sens, de même que 
φιλοτιμια. Jele prends comme Aristophane dans ses Nuées contre Socrate . 
v.94, où Strepsiades dit : χων σοφῶν tour ἐστι φροντιστήριον (vd. Schütz, 
1, 240), que Voss traduit ainsi: « C’est pour toi la fabrique des pensées 
{ Deukiwirthschaflerei) des âmes sages. » Les ariens ne pouvaient nier le 
primat de Rome; c'est pourquoi ils s'en moquaient, comme fous ceux qui 


abandonnent l'Église. 


LIVRE IV. 59 


accueilli Athanase et se montraient irrités de ce que Jules 
avait méprisé leur concile et annulé leur arrêt. C'était une 
violation des lois de l'Église; car leurs ancêtres avaient res- 
pecté les décisions de l'Église de Rome contre Novatien. Jules 
montrait de la partialité en préférant la communion d’Atha- 
nase à la leur. A la fin, ils disaient qu'ils étaient à la vérité 
offensés, mais qu'iis n’en continueraient pas moins à commu- 
niquer avec Jules, pourvu qu'il approuvât la déposition de 
ceux qu'ils avaient condamnés et l'installation des évêques 
qu'ils avaient fait sacrer à leur place. S'il ne le faisait pas, ils 
prendraient le parti contraire !, c'est-à-dire qu'ils renonceraient 
aussi à sa communion, Il leur était impossible de se rendre 
au concile convoqué à Rome, parce que l'époque en était 
{rop rapprochée, et qu'ils en étaient d’ailleurs empêchés par 
la guerre de Perse. 

Jules répondit avec la dignité qui convient au pasteur su- 
prême, avec une franchise pleine de vigueur et une douceur 
toute chrétienne, avec autant de simplicité et de sincérité 
apostolique que de zèle, et enfin avec cette incorruplibilité qui 
convient au défenseur de l'innocence opprimée. Mais cette 
lettre était écrite au nom du concile de Rome, qui, après 
un examen approfondi, avait acquitté Athanase et Marcel. 
Jules disait en commencant : « J'ai lu les lettres qui m'ont été 
remises par mes prêtres, οἱ je me suis étonné que vous ayez 
répondu avec une colère inconvenante à ce que je vous écrivais 
en amour et en vérité. L'orgueil et la vanité de ceux qui l'ont 
rédigée s’y montrent clairement. Cela est étranger à la foi de 
Jésus-Christ. Ce qui avait été écrit avec charité aurait dû être 
répondu avec charité, et non pas dans un esprit de querelle. 
N'est-ce pas, en effet, une preuve de charité de ma part d’avoir 
envoyé des prêtres pour témoigner ma pitié pour ceux qui 
souffraient, et pour engager les accusateurs à se présenter , 
afin que tous les différends pussent être promptement apaisés 
et oubliés; que nos frères ne souffrissent plus, et que personne 


NE ἃ EL, ce, vin. 


60 VIE D'ATHANASE LE GRAND. 


ne püt continuer à vous accuser? Quand j'eus lu cette let- 
tre, elle me donna beaucoup à réfléchir, et je la gardai long- 
temps par devers moi, parce que je me flattais toujours que 
quelqu'un d'entre vous viendrait, et qu’il ne serait pas néces- 
saire de vous écrire une seconde lettre, sachant d’ailleurs que 
la vôtre ferait beaucoup de peine à plusieurs de nous s’ils en 
avaient connaissance. Mais personne n'étant venu, je l'ai 
communiquée, et je vous fais observer que tout le monde ἃ 
êté saisi d'étonnement; l'on pouvait à peine croire qu’elle eût 
réellement été écrite par vous. Car c'était plutôt uné lettre de 
colère que de charité. Si celui qui l’a rédigée l’a fait par amour 
des querelles, cela ne convient nullement dans cette occasion. 
Dans les affaires de l'Église, il ne s’agit pas de disputes de 
mots, mais de concours apostoliques, et du désir de ne scan- 
daliser personne, pas même le dernier membre de l'Église. » 
Il dit ensuite, que si, à cause des opprimés, il les eût, de 
son propre mouvement, appelés à un concile, il aurait agi 
d'une manière tout à fait conforme à l'esprit de l'Église ; mais 
ayant été, au contraire, invité à cette convocalion par leurs 
propres envoyés, sans qu'ils y aient paru, cette circonstance 
donnait lieu à de grands soupcons contre eux. Les Ariens qui 
n'avaient pas péché seulement contre les hommes, mais encore 
contre Jésus-Christ, le Fils du Dieu vivant, avaient été dé- 
posés par le concile de Nicée; mais rien n'avait pu être prouvé 
contre Athanase et Marcel. Ce n'était donc pas lui qui déro- 
geait à un concile, mais c'étaient eux qui, les premiers, 
s'étaient soulevés contre les décrets de Nicte, en rendant la 
communion aux personnes que ces décrets avaient excommu- 
niées. Ils avaient aussi, en opposition aux résolutions de Nicée, 
passé d’un évêéché à un autre ἡ, D'après cela, il leur fait obser- 
ver avec beaucoup de finesse, que 515 étaient, en effet, d'opi- 
ion que la dignité de tous les évêques était égale, et qu'il 
ae fallait point la mesurer d’après la grandeur de la ville, il 
devait paraitre étrange qu'ils voulussent quitter les petites 


! Cela était défendu par le dixième canon de Nicée. 


NI 


LIVRE IV. 61 


villes où Dieu les avait placés, pour passer dans d’autres plus 
considérables. Il expose après cela les motifs qui ont fait agir 
l'Église de Rome, en continuant à communier avec Athanase 
- et Marcel , et il reproche aux eusébiens leur conduite injuste à 
Tyr et leur tyrannie en Égypte. C’est à cela qu'il attribue leur 
répugnance pour paraître au concile de Rome, et, quant au 
prétexte de l’époque rapprochée et de la guerre avec la Perse, 
il leur fait remarquer qu'ils ont retenu ses prêtres pendant 
plusieurs mois sans leur faire de réponse, et qu'ils ne se lais- 
saient point arrêter par la guerre pour exercer des actes d’hos- 
tilité et de violence au sein même de l’Église. La guerre de 
Perse ne pouvait mettre aucun obstacle à un voyage en Italie. 

C'est un discours plein de haine fraternelle, remarque-t-il 
plus loin, que de dire que lui, Jules, préférait la communion 
d’Athanase et de Marcel à la leur ; car il a développé les motifs 
pour lesquels ceux-là avaient réellement droit à la communion 
avec l'Église romaine. « Et maintenant, puisque nous sommes 
unis avec eux d'après les lois de l'Église et avec raison, je 
vous prie, au nom de Jésus-Christ, de ne pas souffrir que les 
membres de Jésus-Christ soient déchirés; méprisez l'égoisme 
et préférez à toutes choses la paix du Seigneur. Car il n’est ni 
juste ni équitable de priver des innocents de la communion, 
et d'affliger en cela l'esprit par des motifs intéressés. Si pour- 
tant vous croyez avoir raison à plusieurs égards, ceux qui le 
pensent n’ont qu'à venir et le prouver. Athanase et Marcel se 
sont engagés à démontrer tout ce qu'ils ont dit. » En dernier 
lieu, Jules parle des tribunaux ecclésiastiques d'où l'esprit 
évangélique s’estéloigné, et il dit: « Quand même ils (Athanase 
et Marcel) auraient quelques torts, comme vous le dites, il fau- 
drait que le tribunal jugeât d’après les canons de l'Église et non 
pas ainsi (comme à Tyr et à Antioche). On aurait dû tout nous 
écrire, afin que ce qui est juste püt être décidé, Ce sont des évè- 
ques qui ont été maltraités, οἱ non pas ceux de quelques égli- 
ses inconnues, mais de celles qui ont eu les apôtres eux-mêmes 
pour fondateurs. Pourquoi ne nous avez-vous pas écrit spécia- 
lement au sujet de l'Église d'Alexandrie? Ou bien ne savez- 


93 VIE D'ATHANASE LE GRAND. 


vous pas qu'il est d'usage de nous écrire d’abord, et puis de 
décider conformément à la justice? D’après cela, s'il y avait 
lieu d'entretenir un tel soupcon contre ces évêques, il fallait 
commencer par en donner avis à notre Église. Et maintenant, - 
eeux qui ne nous ont laissé prendre aucune part à ce qui a été 
fait, et qui ont agi d'après leur seule et arbitraire volonté, 
ceux-là prétendent que, sans avoir été juges, nous adoptions 
leurs arrêts.» (Ici Jules défend ses droits de primatie. Le pieux 
et vénérable pape ne s'était pas arrogé un droit imaginaire, en 
demandant que, dans des affaires aussi importantes, on lui 
donnât avis avant de rien décider. Car Socrate dit, en parlant 
du concile d’Antioche, qui déposa pour la seconde fois Atha- 
nase : « Jules, évêque de Rome , n’y assistait pas non plus, et 
personne ne le représentait, οἵ pourtant un des canons de l'E- 
glise ordonne que les églises particulières ne peuvent rendre au- 
cune loi, sans la permission de l'évéque de Rome”. On avait done, 
sous tous les rapports, cruellement agi envers les évêques per- 
sécutés.) 

La fin de la lettre contient l'exhortation suivante : « Je vous 
en conjure, prenez en bonne part ce que j'écris : car [6 vous 
mande ce qui nous ἃ été transmis par le bienheureux Pierre, 
l’'apôtre ; et je n'aurais même pas écrit des choses qui sont sues 
de tout le monde, si ce qui est arrivé ne nous eüt ému. Les 
évêques ont été expulsés et éloignés de leurs siéges; d'autres, 
venus d’autres lieux, ont été mis à leur place, en sorte que les 
fidèles pleurent ceux qui leur ont été enlevés par la force, et 
souffrent des actes de violence de la part de ceux qui leur ont 
été imposés ; les évêques qu'ils voulaient , ils ne les obtiennent 
pas, et ceux qu'ils détestent, ils sont obligés de les supporter. 
Je vous conjure que cela n'arrive plus. Soulevez-vous plutôt 
contre ceux qui se permettent de pareilles choses, afin que les 
églises ne souffrent plus de si grandes cruautés; qu'aucun 
évêque, aucun prêtre ne soit plus maltraité ou forcé malgré 


! Socrat., L. IL, c. vin. Katrot χανονὴς ἐχχλησιαστιχου χελευοντος. un δεῖν 
τας ἐχχλήσιας παρα τὴν Ὑνωμὴν του ἐπισχοπου Pours χανονίζειν. 


LIVRE IV. 65 


lui, ainsi qu'il nous ἃ été rapporté, de faire certaines choses, 
afin que nous ne devenions pas la risée des gentils, mais surtout 
afin que nous n’attirions pas sur nous la colère de Dieu. Car 
chacun de nous devra, au jour du jugement, rendre compte 
de ce qu'il a fait ici-bas. Puisse tout le monde tourner son esprit 
vers Dieu, pour que les églises recouvrent leurs évêques, et se 
réjouissent toujours en Notre-Seigneur Jésus-Christ; que par 
lui gloire soit au Père, aux siècles des siècles , ainsi soit-il! » 

Cette défense si honorable et si chrétienne des évêques in- 
nocents demeura sans aucun résultat. Athanase resta plus de 
trois ans à Rome. Mais à un concile convoqué par Constant, à 
Milan , il fut enfin décidé que les empereurs seraient priés de 
convoquer un concile æœcuménique, pour mettre de l’ordre dans 
les affaires de l'Église. Constant y consentit, et persuada à son 
frère Constance de prendre une résolution semblable. Cette as- 
semblée devait se tenir en l'an 347, à Sardique, en Illyrie. Sur 
ces entrefaites, Constant appela Athanase auprès de lui, et plus 
tard il lui ordonna de se rendre en Gaule, et d'accompagner 
les chefs des églises de ce pays jusque dans la ville où le con- 
cile devait se tenir. 1} s’y trouva au moins cent évêques d’Oc- 
cident et soixante-dix d'Orient. 

On désirait y traiter trois sujets ". La foi attaquée devait être 
confirmée; l’affaire des évêques déposés par les eusébiens de- 
vait être examinée, et enfin tout ce dont les Ariens étaient ac- 
cusés devait y être éclairci : car des plaintes s’élevaient contre 
eux de tous les côtés. La lettre synodiale des évêques assemblés 
à Sardique s'exprime ainsi : « Des accusateurs se sont.présentés 
contre eux de divers endroits. Des hommes revenus de l'exil, 
montraient leurs fers et leurs liens; ceux qui y gémissent 
encore avaient chargé leurs parents ou leurs amis d'exposer 
leurs griefs ; d’autres enfin venaient demander vengeance des 
cruautés souffertes par leurs amis morts dans les lieux de leur 
bannissement. Et ce qu'il y avait de plus affreux, c'était que 
des évêques avaient été traités ainsi, et l’un d'entre eux mon- 


" Hilar. frag., fol. 129] 


64 VIE D'ATHANASE LE GRAND. 


trait les chaînes dont les Ariens lui avaient chargé le cou; 
d’autres attestaient qu'ils avaient été près de périr par suite de 
faux témoignages. Ils se sont, en effet, livrés à de si grands 
excès, que des évêques auraient été mis à mort par eux, s'ils 
n'avaient pas pris la fuite. Feu Théodule, notre confrère, est 
mort, quoiqu'il eüt échappé à leur fureur : car ce fut sur leurs 
accusations que l’ordre de l’exécuter fut expédié. Il y en eut 
qui montrèrent les marques des épées , des blessures et des ci- 
catrices ; d’autres se plaignirent qu'on leur avait fait souffrir la 
faim. Cela fut aussi attesté par des hommes dignes de foi. Des 
envoyés de toutes les églises racontèrent des circonstances où 
des soldats en armes et la populace avec des fouets se livraient 
à leur fureur, où les juges menaçaient, où de fausses lettres 
étaient écrites. » 

Il est naturel de penser que, dans de pareilles circonstances, 
les eusthiens ne devaient pas se sentir fort à leur aise. 115 eu- 
rent, en conséquence, de nouveau auprès d'eux des commis- 
saires impériaux, Musonius et Hesychius. Malgré cela la 
frayeur s’empara d'eux sur la route. Car Arius et Étienne, l’un 
évêque en Palestine, et l’autre en Arabie, qui avaient passé du 
côté des évêques d'Occident, racontèrent que jes chefs des 
eusébiens avaient, à plusieurs reprises, assemblé les évêques 
qui voyageaient avec eux, et qu'ils étaient convenus de ne point 
assister au concile, mais de se borner à faire une apparition à 
Sardique, et puis de se retirer de nouveau sur-le-champ. Ils 
ajoutèrent qu'il y avait beaucoup d'évèques orthodoxes parmi 
ceux d'Orient; mais que, par des menaces, on les empêchait de 
se déclarer. 

Quant au concile, il s’assembla librement; point de soldats, 
point de commissaires impériaux , aucun déploiement de forces 
quelconques ne devait gêner la liberté des délibérations *. Il fut 
décidé qu’on ne soumettrait pas la foi de l'Église à un nouvel 


1 Ath. apol. tom. L, fol. 154. Histor. Arian., fol. 352. Athanase se sert, à 
cette occasion, d'une expression fort belle : « Les Occidentaux vinrent seuls; 
leur père élaït Hosius; les Orientaux avaient avec cux des pédagogues εἰ des 
avocats, tels que le comte Musonius (Musonim), etc. » 


- 


LIVRE iv. 65 


examen ; les évêques d'Occident firent observer que le concile 
de Nicée n'avait rien laissé à désirer à cet égard. Il fut question 
après cela de l'affaire d'Athanase et des autres évêques desti- 
tués, Mais les eusébiens ne voulaient point qu’on s’en occupât; 
ils disaient que ces hommes étaient déjà jugés, et qu’il n’é- 
tait pas permis de révoquer en doute la justice des conciles 
qui les avaient condamnés. Des évêques qui avaient formé ces 
assemblées, plusieurs étaient morts; il en était de même des té- 
moins. Ilsreprochèrent ensuite aux évêques d'Occident de s'être 
mis en relation avec des excommuniés, et demandèrent avant 
tout que les évêques destitués fussent déclarés irrévocablement 
déposés. Mais cela était directement contraire au but du concile. 

Les occidentaux ne négligèrent rien pour inspirer aux eu- 
sébiens des sentiments de justicé. Ils les y exhortèrent à plu- 
sieurs reprises, en-leur disant qu'ils étaient venus pour se 
faire juger par le concile; pourquoi donc s’y dérobaient-ils 
après être venus? Ou bien ils n'auraient pas dû s’y présenter 
du tout, ou bien ne pas se retirer. C'était une grande présomp- 
tion contre eux. Athanase et ses coaccusés étaient là; tant 
qu'ils avaient été absents, les eusébiens les avaient accusés ; 
maintenant ils étaient présents, il fallait les convaincre. Le 
concile devait nécessairement les regarder comme des calom- 
niateurs et juger en conséquence, puisqu'ils prétendaient ne 
pas vouloir convaincre Athanase, quand en réalité ils ne le 
pouvaient pas. » 

Ces représentations furent inutiles. Hosius, que l’on appelait 
communément le père des évêques, fit alors la dernière tenta- 
tive. Il alla trouver les eusébiens, et leur dit que si Athanase 
était reconnu coupable, il serait infailliblement abandonné 
aussi par les occidentaux ; mais que, si son innocence était 
démontrée, s’il prouvait qu'on l'avait faussement accusé, et si 
malgré cela les eusébiens ne voulaient pas le reconnaître, lui, 
Hosius, était déjà convenu avec Athanase qu'il se rendrait 
avec lui en Espagne ἡ. Ces efforts ne réussirent pas mieux que 


lAthan. histor. Arian. ep. Hosii ad Const., fol. 370. 


66 VIE D'ATHANASE LE GRAND. 


les précédents. Les eusébiens dirent qu'ils venaient de recevoir 
la nouvelle de la victoire remportée par Constance sur les 
Perses, et qu'il fallait qu'ils retournassent chez eux pour les 
réjouissances auxquelles cet événement donnait lieu. Ils quittè- 
rent donc Sardique, et se rendirent en toute hâte à Philippo- 
polis. 

Les occidentaux repoussèrent après cela toutes les anciennes 
accusations des eusébiens contre Athanase ; ils l’acquittèrent 
ct déclarèrent rester en communion avec lui. L'ouvrage de 
Marcel fut examiné, et les évèques n'y découvrirent point les 
hérésies que les Ariens prétendaient y trouver. Ils reconnurent 
qu'il enseignait un Dieu Logos éternel et son royaume étérnel; 
qu'il n'enseiguait point que le Logos tirât son origine de sa nais- 
sance de Marie, et que certains autres points qui le concer- 
naient étaient plutôt examinés que niés *. Asclepas fut aussi 
admis, après un examen approfondi. En revanche, furent 
*xcommuniés Théodore d'Héraclée, Narcisse de Néroniade, 
Acace de Cérasée, Étienne d’Antioche, Ursace et Valens, Mé- 
nophante d'Éphèse et George de Laodicée (les deux Eusèbe 
de Césarée et de Nicomédie étaient déjà morts). Les évêques 
publièrent ensuite quelques canons sur la discipline de l’Église, 
rédigèrent deux lettres synodiales, envoyèrent une dépu- 
tation à Constance, et se remirent en route pour retourner 
chez eux. 

Les lettres synodiales étaient adressées à l’Église d'Alexan- 
drie, à l'Église universelle et au pape Jules; car Jules ayant été 
empêché par de graves motifs d'assister au concile, s'était 
contenté d'envoyer des légats à Sardique; mais, dans l'absence 


. 

2 Hil. fragment. II, fol. 1287. Lectum autem est liber, quem conscripsit 
frater et coepiscopus noster Marcellus : et inventa est Eusebii et qui cum 
ipso fuerunt exquisita malitia. Quæ enim ut proponens Marcellus posuit, 
hœc eadem quasi jam comprobans proferret, adsimularunt. Lecta ergo 
sunt, quæ sequebantur, lecta etiam quæ anteposita erant quæslioni ; et recta 
fides ejus inventa est. Neque enim a sancta virgine Maria sicut ipsi confin- 
gebant, initium dabat Deo Verbo; neque fines habere regnum ejus, sed 


regnum ejus sine principio et sine fine esse conscripsil. 


LIVRE IV. 67 


du pape, Hosius avait présidé l’assemblée. Dans leur lettre à 
l'Église d'Alexandrie, les évêques disaient qu'ils étaient déjà 
instruits des ruses des Ariens avant d’avoir reçu la lettre que 
cette Église avait écrite pour la défense d’Athanase ; car il était 
généralement connu que les Ariens n'avaient d’autre but que de 
détruire la foi traditionnelle. Ils avaient porté contre Athanase 
de graves accusations, et lui, avec un courage intrépide et iné- 
branlable, les avait sommés de les prouver en justice, ce qu'ils 
avaient éludé. La lettre continue ensuite en ces termes : «Nous 
vous conjurons , chers frères, avant tout, de conserver la vraie 
foi de l'Église catholique; car vous avez souffert bien des cha- 
grins et bien des peines. L'Église catholique a supporté bien 
des violences et bien des persécutions ; mais ceux qui persévé- 
reront jusqu'à la fin seront bienheureux. Si done, plus tard, on 
vous maltraite encore, acceptez l’affliction comme si c'était de la 
joie. De pareilles souffrances font partie du martyre. Vous avez 
confessé et vous avez souffert, mais vous ne resterez pas sans 
récompense; vous recevrez de Dieu la couronne de la victoire. 
Combattez donc pour la saine doctrine et pour l'innocence 
de votre pasteur Athanase, votre évêque; nous n'avons pas 
non plus gardé le silence pour votre bien. Nous avons fait, au 
contraire, avec soin, tout ce que la charité exige; car nous 
souffrons avec nos frères qui souffrent; leurs douleurs sont nos 
douleurs. » Ils disent ensuite aux fidèles qu'ils ont prié l'empe- 
reur de remettre en liberté ceux d’entre eux qui étaient encore 
en prison, et de défendre aux autorités civiles de se mêler des 
affaires de l'Église, afin que chacun püt, d’après les désirs de 
son cœur, confesser librement et en paix la foi catholique et 
apostolique. Quant à l'intrus Grégoire, ils disaient ne pas le 
reconnaître pour évêque d'Alexandrie (Apolog. c. Ar., fol. 159). 

La lettre encyclique, adressée à tous les évêques de l'Église 
catholique, rapporte l'histoire du concile telle qu’on vient de 
la lire ἡ. La lettre à Jules contient plusieurs passages remar- 


‘ Apol. c. Ar., fol. 162 et seq. Frag. Hilar. 1283 et seq. l'hcodoret, 7, 1], 


ce. VI, 


68 VIE D'ATHANASE LE GRAXD. 


quables ; elle commence ainsi : « Nous sommes restés fidèles à 
notre croyance; car l'expérience confirme et renforce ce que 
chacun a appris. » Ils disent ensuite que, quoique Jules ait été 
absent de corps, il a toujours été réuni d'esprit avec eux. Car, 
tandis qu'ils travaillaient à Sardique contre les eusébiens, 
Jules défendait à Rome le troupeau de Jésus-Christ contre les 
loups. « Il leur paraît, d’après cela, que ce qu'il y a de plus 
convenable, c’est que les évêques des diverses provinces fas— 
sent des rapports au chef, c'est-à-dire au siége de l’apôtre 
Pierre. » Ceci est fort remarquable. Les Ariens ayant dirigé 
leurs attaques contre Athanase dans une séparation pleine 
d'égoïsme et ayant toujours prétendu que l’Église universelle 
devait sans difficulté se soumettre à la direction destructive 
d'un de ses membres, tandis qu'au contraire la partie malade 
aurait dû recevoir la sienne de l’ensemble du corps, pour 
cette raison, le même concile de Sardique ordonne que les 
parties devront toujours agir d'accord avec l’ensemble, Or, 
comme le pape , à qui Pierre a transmis sa dignité, est le chef 
avec lequel tous les membres sont placés dans une union orga- 
nique , il fallait que tous les mouvements des églises particu— 
lières fussent en harmonie avec les siens. De même que, par 
la toute-puissance du Rédempteur, ce qui était séparé avait 
été réuni ; ainsi dans l’arianisme, qui niait la divinité du Sau- 
veur, résidait le germe de la séparation, de l'arbitraire et de la 
destruction, ainsi que le prouve toute son histoire. Et comme 
l'Église catholique luttait contre l’arianisme , il était dans la 
nature des choses que, poussée par une voix intérieure, elle 
s’opposät aussi à sa tendance dissolvante, et que, tout en glo- 
rifiant le centre et le chef invisible de l'Église, elle s’efforçät 
aussi de relever son centre et son chef visible. Il s'ensuit qu'en 
défendant Athanase, représentant de l'Église catholique, dans 
la lutte pour la divinité du Rédempteur, on s’occupa non 
moins sérieusement du chef de l'Église visible. C’est ainsi que 
tout se liait et qu’une chose devenait la condition d'une autre. 
Ceux qui défendaient la dignité du chef invisible se rattachè- 
ren{ au chef visible et furent à leur tour défendus par lui ; par 


LIVRE IV. 69 


ce moyen, ils furent rendus à leurs églises, où ils purent de 
nouveau défendre Je chef invisible. C’est ainsi que l’histoire 
d’Athanase devint un point intéressant dans l'histoire de 
l'Église primartiale, et ses résultats s'étendirent, sous ce rap 
port , bien loin dans l'avenir. 

Mais, avant de rendre compte des suites de la députation 
envoyée à Constance, il faut raconter ce que firent les évêques 
ariens qui avaient pris la fuite. Ils s'étaient rendus, comme 
nous l'avons vu, à Philippopolis; là, ils publièrent une lettre 
synodiale qu'ils prétendirent avoir été publiée à Sardique. Ils 
avaient par là pour but de faire considérer leurs résolutions 
comme émanées du concile œcuménique de Sardique. Ils réus- 
sirent, du moins en partie, au point que, même du temps de 
saint Augustin, on ne connaissait encore en Afrique d'autre 
concile de Sardique que celui dont les décisions étaient conte- 
nues dans la lettre des évêques eusébiens. La cause en est une 
négligence des évêques catholiques qui, se fiant à la bonté de 
leur cause, se persuadèrent que tout s'arrangerait de soi 
même. Les eusébiens furent plus adroits. Dans leur lettre 
synodiale, ils disaient que Marcel, la peste hérétique la plus 
exécrable (hæreticorum omnium execrabilior peshs), qui réu- 
nissait en lui les erreurs de Sabellius, la méchanceté de Paul 
de Samosate et l’impiété de Montanus, demeurait excom-— 
munié, bien qu'il eût été admis à la communion par plusieurs 
évêques qui ne connaissaient pas ses doctrines. Athanase est 
dépeint comme chargé de (ous les crimes qui lui avaient été 
attribués par le concile de Tyr; il est dit qu’il a trompé d’au- 
tres évêques, notamment Jules, par de fausses lettres , et que 
ceux-ci l'avaient en conséquence admis à la communion. Mais 
comme ces évêques avaient porté un jugement sur des choses 
dont ils n'avaient aucune connaissance, l'arrêt précédent rendu 
contre Athanase avait été confirmé. Quant à Paul de Constan- 
tinople, le seul récit de ses crimes ferait frémir. Lucius d’An- 
drinople, après son retour de l'exil, aurait jeté aux chiens 
les hostics consacrées par de saints prêtres. Aussi ne pouvait- 
on pas exiger que de pareils loups fussent considérés comme 


70 VIE D'ATHANASE LE GRAND. 

des brebis de Jésus-Christ. Ces scélérats, qui auparavant 
s'étaient condamnés les uns les autres, avaient alors conspiré 
entre eux pour se pardonner mutuellement les crimes qu'ils se 
reprochaient Jorsqu'ils étaient évêques. 

Les occidentaux, continuaient les eusébiens , prétendaient 
gouverner les orientaux et introduire une nouvelle loi, d’après 
laquelle ceux-ci devaient être jugés par ceux-là ἡ. Ceci était 
d'autant plus impossible que les occidentaux , loin de pouvoir 
être juges, étaient eux-mêmes soumis à la juridiction. Jules, 
Hosius, Protogènes de Sardique, etc., n'avaient pas rougi de 
communiquer avec Athanase; ils l'avaient même admis au 
service des autels. Ils avaient confirmé l’hérésie de Marcel et 
préféré la communion avec le coupable Athanase à La foi et à 
la paix de l'Église. (Dans ce passage, Athanase paraît être 
aussi accusé d'hérésie.) Quant à eux {les eusébiens), ils avaient 
toujours prié de ne point saper la loi, anéantir les droits de 
Dieu, introduire une secte nouvelle; mais les occidentaux 
étaient allés jusqu'à menacer et dire qu'ils défendraient Atha- 
nase et les autres coupables. C’est pourquoi Jules, Hosius, 
Maximin de Trèves, Protogène et Gaudens avaient été con- 
damnés par eux (les eusébiens). Indépendamment de ces motifs 
généraux pour condamner ces évêques, ils en alléguaient 
quelques-uns de particuliers, Quant à Jules, il avait été l'ori- 
gine de tout le mal ; c'était lui qui, le premier, avait ouvert la 
porte aux excommuniés; il avait défendu Athanase avec une 
impudence extrême. Pour Hosius, il axait déjà été en com-— 
munication avec les coupables de l'Orient ; il était l'ami intime 
d'un magicien, homme de mœurs scandaleuses (de Paulin, 
ci-devant évêque en Dacie). A saint Maximin ils reprochaient 
de ne pas avoir accueilli leurs députés, d'avoir reconnu le 


! Hilar. frag. 111, fol. 1314. Voluerunt aulem etiam Orientalibus epis- 
copis, el veniunt pro judicibus defensores pro defensoribus rei, noram 
legem introducere putaverunt, ut Orientales episcopi ab Occidentalibus ju- 
dicarentur. Le commencement de ce passage a besoin d'être rectifié par la 
crilique, à moins qu'il ne faille le traduire par l'expression française en vouloir 
à quelqu'un, ce qui ne me parait pas probable, L'original grec est perdu. 


LIVRE IV. id: 


premier Paul de Constantinople, ete. Ils exhortaient en consé- 
quence les évêques à ne point recevoir de lettres de ces excom- 
muniés et à ne point leur en expédier. 

Après avoir écrit cette lettre, ils se remirent en route pour 
l'Orient. Mais dans les lieux qu'ils traversèrent, il y eut beau- 
coup de personnes qui eurent le courage de fuir à leur appro- 
che, et quelques-unes même leur dirent ouvertement leur pen- 
sée. Cinq laïques furent exécutés pour cela à Andrinople. Un 
grand nombre d’évêques et de prètres furent , à cette occasion, 
bannis par l’empereur, ou bien traités plus cruellement en- 
core. Ils arrivèrent ainsi auprès de Constance, qui approuva 
leur conduite ‘. En attendant, le concile de Sardique ayant 
décidé que les évêques destitués devaient être rétablis sur leurs 
siéges, Constance envoya de tous côtés des ordres pour qu’on 
les arrêtät à leur retour : les précautions les plus minutieuses 
furent prises dans le port d'Alexandrie ; du reste, les Ariens se 
donnaient là une peine inutile; les évêques destitués ne son- 
geaient point à revenir d'eux-mêmes dans leurs diocèses; et 
c'était précisément pour en obtenir la permission de l'empereur 
Constance, qu'une députation lui avait été envoyée de Sar— 
dique. 

Cette députation arriva enfin à Antioche, où l’empereur se 
trouvait en ce moment. Elle se composait de deux vieillards, 
Euphrate, évêque de Cologne, et Vicence de Capoue, qui avait 
autrefois assisté au concile de Nicée. Constant leur avait donné 
des lettres de recommandation, et avait même menacé son 
frère de lui faire la guerre, s’il ne rétablissait pas les évêques 
destitués. En attendant, une ruse infernale devait être prépa- 
rée pour faire manquer le but de leur voyage. Un homme dé- 
réglé était allé chez une femme de mauvaise vie, et lui avait 
dit de se rendre chez les évêques, comme si ceux-ci l'avaient 
fait demander. Cette femme étant entrée la nuit dans la cham- 
bre d'Euphrate, il s'éveilla, et la prenant pour un fantôme, il 
appela à son secours Jésus-Christ, en le priant de le délivrer 


l Athanas. hist, Arian., $ 18-20. 


72 VIE D'ATHANASE LE GRAND. 


du démon. La prostituée reconnut alors que ce lieu n’était pas 
fait pour elle, et se mit à pousser de grands cris, disant qu’on 
avait voulu lui faire du mal. Aussitôt le jeune homme qui était 
à l'affût, entra précipitamment dans la chambre avec plusieurs 
autres personnes, pour être témoins du crime de l’évêque. On 
espérait par ce moyen accabler de honte la députation et la 
faire renvoyer. Mais le grand bruit qui se faisait dans la maï- 
son, y attira d’autres spectateurs, et toutes les personnes qui 
avaient eu part à cette affaire furent conduites devant le com- 
mandant de la ville. L'évêque Étienne, d’Antioche, qui avait 
été à Philippopolis avec les Ariens, insista vainement pour 
qu'on lui rendit ses prêtres, car on découvrit alors que c’é- 
taient eux qui avaient dressé cette embüche à la députation. 
La prostituée raconta par qui elle avait été appelée; ceux-ci 
avouèrent qu'Étienne avait dirigé tout le complot, dont ils 
n'avaient été que les instruments. Étienne fut destitué et rem- 
placé par l’arien Léonce. 

Soit que Constance crüût pouvoir juger par cet exemple de la 
vérité des autres accusations que les Ariens portaient contre 
les évêques catholiques, soit que le grand nombre d’évêques 
qui signèrent les actes du concile de Sardique (il y en eut en 
tout plus de 340) fit impression sur lui, soit que les menaces 
de son frère l’effrayassent, ou bien enfin, peut-être, ces trois 
causes s'étant réunies, il résolut de rappeler les exilés, et en 
348 il révoqua tous les ordres donnés contre eux. D'ailleurs 
rien ne s’opposait au retour d’Athanase à Alexandrie, car Gré- 
goire avait perdu la vie dans une émeute populaire. 

Constance désirait entretenir en personne Athanase. Il lui 
écrivit done « qu'il n'avait pas échappé à son humanité qu’Atha- 
nase avait été pendant si longtemps poursuivi par d'horribles 
tempêtes ; dans sa piété il avait remarqué avec douleur que cet 
évêque avait été obligé d’errer loin de sa demeure, séparé des 
siens et n'ayant pour compagnons que les sauvages habitants 
des déserts. Constance ajoutait qu'il n'aurait pas attendu si 
longtemps pour lui écrire, s’il n'avait pas espéré qu'Athanase 
viendrait lui-même le trouver pour lui demander d’alléger ses 


LIVRE ΤΥ. 13 


souffrances. Mais comme il était possible que ce füt la crainte 
qui l’eût retenu, il lui donnait l'assurance la plus positive qu'il 
pouvait se rendre auprès de lui sans inquiétude. Il avait en con- 
séquence écrit à son frère Constant, pour. le prier d'accorder à 
Athanase la permission de venir à sa cour (à celle de Constance) 
pour être rendu à sa patrie. » Cette lettre ne suffit pourtant 
pas pour délivrer Athanase de toute crainte, et il hésita à partir 
pour aller trouver Constance. L'empereur lui écrivit done 
encore deux lettres ; la dernière, datée d'Edesse, lui fut portée 
par un diacre spécialement chargé de cette commission. 

Athanase quitta pour lors Aquilée, où il demeurait, et se 
rendit à Rome pour prendre congé de Jules. L'Église de Rome 
fut remplie de joie en voyant cet évêque persécuté se mettre en 
route pour retourner à son diocèse, et Jules écrivit aux habi- 
tants d'Alexandrie une lettre autographe pour les en féliciter. 
Il leur dit dans cette lettre qu'il se réjouit avec eux , ses frères 
chéris, de ce qu'ils recueillent d’une manière si visible le fruit 
de leur foi; le résultat faisait bien voir qu'ils avaient adressé à 
Dieu des prières pures et pleines de charité. Il s'en réjouissait 
aussi avec son frère et coévêque Athanase, qui, au milieu de 
toutes ses souffrances, n'avait jamais cessé de penser à son trou- 
peau , et, quoique séparé de corps, avait toujours été au milieu 
de lui en esprit. Il revenait avec plus d'éclat qu'il n’était parti, 
Car les métaux précieux, l'or et l'argent, ne peuvent être pu- 
rifiés que par le feu. Jules se représente ensuite la joie générale 
à la rentrée d'Athanase dans son église et dit : « Dans les pays 
étrangers vous fütes sa consolation, et vos cœurs pleins de foi 
l'ont soutenu au milieu des persécutions. Je m'épanouis en son- 
geant à la joie que vous éprouverez à son retour ; il me semble 
voir tout le peuple courir au-devant de lui, et assister aux 
pieuses fêtes par lesquelles vous signalerez son arrivée, » Il 
finit en exprimant sa satisfaction de ce que Dieu lui a permis 
de voir de près un si grand homme, 

Oh! combien alors, au milieu de tous les malheurs de l'É- 
glise, la vie y était encore belle et pleine de vigueur! Quelle 


joie elle éprouvait, tout entière dans le Seigneur, quand la for- 
ATHAN.-—T. II. ἐ 


74 VIE D'ATHANASE LE GRAND. 


tune se montrait favorable à un seul de ses membres! Quelle 
cordialité, quelle bienheureuse sensibilité! Mais quiconque a 
la vraie foi, possède aussi la charité, et dans la charité réside 
la félicité. Ce ne fut pas le pape Jules qui seul, dans cette occa- 
sion, donna des preuves de sympathie; un concile tout entier 
s’assembla en Palestine au passage d’Athanase, et cette assemblée 
adressa aussi de son côté une lettre aux frères d'Égypte et de 
Libye. On ylit entre autres choses : «Vos prières ont vraiment 
été exaucées du Dieu tout-puissant, qui veille sur son Église, 
qui contemple vos larmes et vos supplications, et prête l'oreille 
à vos demandes. Vous étiez comme des brebis égarés qui n’ont 
point de pasteur. C’est pourquoi le vrai Pasteur dans le ciel, 
qui s'intéresse à ses brebis, a jeté les yeux sur vous et vous 
donne celui après lequel vous soupiriez. Voyez! nous aussi nous 
avons tout fait pour la paix de l'Église, nous avons respiré le 
méme air que celui que vous aimez; nous l’avons déjà salué ; 
nous nous sommes mis par lui en communication avec vous, et 
maintenant nous vous saluons, afin que vous sachiez que nous 
sommes unis avec lui et avec vous par le lien de la paix. » 

Cependant Constance accueillit Athanase avec beaucoup de 
bienveillance. Il lui demanda de céder aux Ariens une des 
nombreuses églises qui appartenaient aux catholiques d’Alexan- 
drie. Athanase y consentit, mais demanda en retour que les 
Ariens d’Antioche cédassent une de leurs églises aux catholi- 
ques : car, depuis la déposition d'Eusiathe, il n’y avait eu dans 
cette ville que des évêques ariens qui avaient tout enlevé à ceux 
qui étaient restés fidèles. L'empereur trouva la demande d’A- 
thanase juste, mais les Ariens ne voulurent point l’accorder. lis 
avaient même exigé, après la mort de Grégoire, que l’on don- 
nât encore un évêque arien à Alexandrie. L'empereur s y op- 
posa formellement, et, fidèle à sa parole, il renvoya Athanase 
en qualité d’évêque à Alexandrie, non sans lui témoigner une 
très-vive admiration *, 


1 Socrat., L 11, c. xxu. Soz., 1. 111, 6. xx. Theod., Ἰ. HI, c. xx. Theodor., 
LIL, c. xxm. Οὕτω τὸν Αθανασιον Tavyacas, ἀπεπεμψεν εἰς ἀλεξανδρειαν. 


LIVRE IV. 75 


Athanase avait certainement fait une grande impression sur 
Constance, car ce prince fit expédier plusieurs lettres dans 
lesquelles il parlait de lui en termes trop flatteurs, pour qu’elles 
aient pu être l'effet des seules menaces de Constant. La circu- 
laire suivante fut envoyée aux évêques et aux prêtres de l'É- 
glise catholique. «Le très-respectable Athanase n’a point été 
abandonné de la grâce divine ; bien qu'il ait été pendant quel- 
que temps soumis à des épreuves de la part des hommes, il a 
été pourtant protégé, comme, il le méritait, de la toute-puis- 
sante Providence ; par la volonté divine et par notre décision, il 
a recouvré sa patrie et l’église à la tête de laquelle Dieu voulut 
le placer. En conséquence nous avons résolu, dans notre clé- 
mence, que toutes les ordonnances rendues contre ceux qui 
communiqueraient avec lui seraient mises en oubli, que toute 
suspicion cesserait pour eux à l'avenir, et que les fonctions 
dont son clergé jouissait ci-devant, seraient confirmées ainsi 
qu’il convient. Nous avons en outre pensé que l'équité exigeait 
que les évêques et les prêtres qui ont suivi son parti obtinssent 
toute sécurité. Nous regarderons l'union avec lui comme une 
grande preuve de bonnes dispositions de la part de tous ceux 
qui s’y conformeront. Nous voulons que tous ceux qui, suivant 
leur bon jugement et leur devoir, communiqueront'de préfé- 
rence avec lui, obtiennent, par la volonté de Dieu, notre grâce. 
Que Dieu vous garde.» Au peuple d'Alexandrie, l’empereur 
écrivit pour l’engager à recevoir Athanase avec joie, et à se dé- 
vouer à lui de tout cœur et de toute âme (ἡθεως ὁΞξξασθς nou TA71 
ψυχὴ καὶ yvoun ἄσπαστον ἡγησασθε); il exhorte ensuite tout le 
monde à la concorde et à la paix, et menace de punition ceux 
qui troubleront la tranquillité publique. Enfin, il ordonna 
aux autorités civiles en Égypte, de détruire tous les actes por- 
tés dans les registres contre Athanase et les siens, et de laisser 
jouir son clergé de ses anciennes immunités *. 

Toutes les églises renouvelèrent alors leurs liaisons avec 


! Toutes les lettres dont il a été question jusqu'ici se trouvent dans l'Apolog. 
e. Ar., fol. 170-175. 


76 VIE D'ATHANASE LE GRAND. 


Athanase, et plusieurs évêques avouèrent qu'ils avaient cédé à 
la violence en se prononçant auparavant contre lui. Ce qu'il y 
a de plus extraordinaire, c'est qu'Ursace et Valens qui, après 
la mort d'Eusèbe de Nicomédie, s'étaient montrés les ennemis 
les plus acharnés d’Athanase, firent un voyage à Rome et dé- 
clarèrent par écrit au pape Libère, successeur de Jules, que 
tout ce qu'ils avaient dit contre Athanase était faux et contraire 
à la vérité. Ils prient le pape d’user envers eux de sa clémence 
naturelle en leur pardonnant, et ils ajoutent qu’ils accepteront 
volontiers la communion avec Athanase. Ils déclarent à la fin 
Arius et tous ses partisans hérétiques. Quant à Athanase, ils lui 
envoyèrent en effet des lettres de communion dans lesquelles 
ils lui disaient qu'ils éprouveraient une grande consolation 
s’il voulait bien y répondre *. 

Cependant Jules semblait avoir été animé d’un esprit pro- 
phétique lorsqu'il avait dit qu'il se représentait la joie des ha- 
bitants d'Alexandrie au retour de leur évêque. Il y avait alors 


! On trouvera ces lettres, 2. 1, fol. 176-177. Gibbon, Æist. of the Decline, etc , 
dit: «1 have always entertained some doubts concerning the retraclation 
of Ursacius and Valens.» Ses motifs sont parce que la lettre adressée à Li- 
bère porte un caractère différent de celle qui est écrite à Athanase. « The ona 
speaks the language of criminals who confess their guilt and infamy ; the 
other of enemies, who solicit on equal terms an honourable reconciliation. 
Je ne trouve point cette dernière remarque juste : Dederis enim fiduciam , si 
lu quoque in rescribendo vicem nobis rependas. Ce n’est pas là le lingage 
d’un adversaire orgueilleux; d’ailleurs il était naturel et concevable que Valens 
et Ursace écrivissent d’un autre style au pape, protecteur d'Athanase, qu'à 
Athanase lui-même. Du reste, ces lettres se trouvent aussi chez 5. Hilaire 
( fragment. IL, fol. 1298) et pas chez Athanase seulemet. Or, tous deux éeri- 
vaient pendant que Valens et Ursace étaient encore en vie; comment auraient- 
ils osé commettre un pareil faux? Athanase donne la traduction grecque de 
l'original latin ; 5. Hilaire cite l'original même, ainsi que toute personne 
versée dans 165 deux langues peut le reconnaitre. Enfin Hosius, dans une 
lettre à l'empereur Constance, que je transcrirai plus bas tout entière, parle 
de leur rétractation, tandis que Valens et Ursace firent connaître plus tard 
eux-mêmes les motifs qui les y avaient engagés. Je remarquerai, enfin, que 
ee caractère vacillant ἃ été effectivement celui de ces deux hommes, ainsi 


qu'on le verra. 


Le 


LIVRE IV. 4 


huit ans qu'Athanase était éloigné de son troupeau. Il avait 
plus d’une fois vu la mort de près, et ce n'était pas seulement, 
comme le remarque avec tant de justesse saint Grégoire de 
Nazianze, à cause de la foi à la Trinité qu'il était parti, mais 
avec elle‘. Car les Ariens semblaient devoir s'emparer pour 
toujours de l'Église fondée par l'évangéliste saint Marc. Mais 
le peuple d'Alexandrie avait aussi cruellement souffert pour 
son attachement à la foi de l'Église catholique; il avait été 
privé d'enseignement dans la véritable croyance salutaire, etles 
âmes affamées avaient cessé d’être nourries par les sacrements. 
Cependant, la main de Dieu était avec Athanase; il ne s'était 
pas, comme tant de gens, dérobé à la persécution dans une 
lâche indolence; il avait courageusement tenu tête à ses en- 
nemis; il avait renversé victorieusement tous leurs piéges, et 
sa victoire avait délivré l'Église du poids de la servitude; la 
vraie foi dans le Rédempteur pouvait être annoncte de nou- 
veau ; l'esprit de Dieu pouvait se répandre de nouveau dans 
les âmes par les sacrements, et l'union, cet élément de vie des 
catholiques, était rendue à l'Église. Quelle joie pouvait done 
égaler celle du peuple d'Alexandrie? Les fidèles de cette ville 
se contemplaient eux-mêmes dans leur illustre évèque; ils se 
sentaient glorifiés avec lui; car il était sorti de leur sein, il 
était leur évèque. Eux aussi lui étaient restés attachés au milieu 
des dangers qui menacçaient leurs biens et leurs vies ; et com- 
ment aurait-il pu vaincre s'ils l'avaient abandonné, s'ils 
avaient accordé au premier intrus qui se présentait chez eux 
un amour adultère? Le retour d’Athanase fut la fête de Fhé- 
roïsme en Jésus-Christ, tant par rapport au peuple que par 
rapport à l'évêque. La Joie ensevelie au fond du cœur éclata 
au dehors; elle était vraiment religieuse, comme l'objet qui 
l'inspirait. Voici comment Athanase décrit lui-même la con- 
duite de son troupeau : « Dans les assemblées , le peuple s’exei- 
tait mutuellement à de saintes dispositions. Combien de jeunes 


lEncom 5. Ath., $ 16. Oùro γαρ ἐγὼ χαλὼ τὴν éxervou δια τὴν τριαδα xx: 
μέτα τριαδος φυγην. 


78 VIE D'ATHANASE LE GRAND. 


filles, prêtes à se marier, vouèrent leur virginité à Jésus-Christ! 
Combien d'hommes se décidèrent à nrener une vie solitaire! 
Combien de parents encouragèrent les sacrifices de leurs en- 
fants! Combien d'enfants conjurèrent leurs parents de ne pas 
les empêcher de devenir ascètes de Jésus-Christ! Combien de 
femmes supplièrent leurs maris, et combien de maris leurs 
femmes, de se consacrer, comme dit l’Apôtre, à la prière! 
Combien de veuves et d'orphelins, qui auparavant étaient nus 
et mourants de faim, furent nourris et revêtus par le zèle ar- 
dent du peuple! La lutte pour les sentiments religieux était si 
vive et si générale, que chaque famille, chaque maison, res- 
semblait à un temple, par la piété de ses habitants et les prières 
qu'ils adressaient à Dieu. Une profonde et merveilleuse paix 
régnait dans toutes les églises *. » 

Quand Dieu se manifeste d’une manière extraordinaire, il 
arrive le plus souvent que les hommes sont aussi extraordinai- 
rement excités; mais chaque siècle a sa manière particulière 
d'exprimer ses sentiments. À celte époque, on n'avait pas encore 
oublié que la virginité est aussi un don du Saint-Esprit; on 
n'avait pas encore affaibli la force des paroles de saint Paul. 
C'est pourquoi, quand on éprouvait une sainte joie, on se vouait 
à la chasteté. Mais, dès lors aussi les habitants d'Alexandrie 
s’efforcèrent d'offrir un symbole de la joie éclatante dont leurs 
cœurs étaient animés en éclairant l'extérieur de leurs demeures, 
tandis que d’autres l'exprimaient en se réunissant autour d’une 
table bien servie ἡ, C’est ainsi que la joie publique présenta toutes 
les nuances, depuis l'enthousiasme le plus sublime jusqu'aux 
réjouissances les plus vulgaires. Les dons du ciel sont accordés 
aux hommes dans des mesures différentes, mais heureux le 
siècle qui ne cherche à se dérober à aucune des grâces que ré- 
pand l'Esprit saint ! Quand on veut le forcer à n’agir que d’une 
seule manière, il n’agit pas du tout. 

Voici comment saint Grégoire de Nazianze décrit la con 


! Hislor. Arian., $ 25, fol. 359. Cf. Gregor Naz. encom. 8. Ath., $ 16-17 
2 Greg. Naz. ἰ. c. Theod., 1. ZL, c. χτι. 


LIVRE IV. 79 


duite d’Athanase dans le diocèse qui lui était rendu : « ΠΠ vécut 
comme il convient à un homme placé à la tête d’un tel peuple. 
Il vécut comme 1] avait enseigné, et comme il avait enseigné, 
il souffrit. La vie qu'il mena après son retour ne contrasta 
point avec sa réception. Le plus parfait accord régna partout ; 
dans sa vie, dans sa doctrine, dans ses combats, dans ses dan- 
gers, dans ses mœurs, avant et après son retour. Quand il eut 
repris possession de son siége, il ne lui arriva point ee qui 
arrive à bien des gens que leurs passions aveuglent, qui ren- 
versent {out ce qu'ils rencontrent, même ce qui mérite d’être 
épargné ; ces gens se laissent maitriser par la colère. Quant 
à Athanase, il jugea que le moment de la vraie gloire était 
venu pour lui. Car, en général, les hommes se montrent timi- 
des dans le malheur, orgueilleux dans la prospérité. Il traita 
ceux qui l'avaient offensé avec tant &e douceur et de modéra- 
tion, que ceux-là même ne purent pas dire que son retour 
avait été un malheur pour eux. A la vérité, il purifia le tem-— 
ple de ceux qui avaient profané le sanctuaire et qui avaient 
vendu Jésus-Christ, imitant en cela Fésus-Christ lui-même ; 
il ne se servit pourtant pas pour cela de verges et n’employa 
que la force de la raison. Il sut réconcilier les éléments en 
guerre, et n'eut pas besoin de médiateur pour y parvenir. ii 
délivra de peine les opprimés, sans faire aucune différence 
entre son parti et celui de ses adversaires. Il releva la doe- 
trine abattue. Il posa sur le flambeau la prédication de la 
Trinité et éclaira toutes les âmes par le dogme d’un seul 
Dieu. Il donna de nouveau des lois à toute l'Église et attira 
tous les cœurs à lui en adressant à ceux-ci des lettres, en 
instruisant d’autres, tandis que beaucoup de personnes ve- 
naient le trouver, sans avoir été appelées, pour écouter ses 
enseignements. Il donnait à tous la même règle, celle de sui- 
vre leur libre arbitre; car 1] était convaincu que cela suffisait 
pour arriver à tout ce qui est bien. En un mot, il imita la 
nature de deux pierres que l'on frappe l’une contre l’autre. Ceux 
qui le frappèrent devinrent comme du diamant, et ceux qui 
étaient séparés, comme l’aimant qui, par une puissance secrète 


80 VIE D'ATHANASE LE GRAND. 


de sa nature, attire à lui le fer et force à l’union la matière la 
plus réfractaire‘. » 

C'est ainsi qu'Athanase fut accueilli de nouveau dans l'O- 
rient, et c'est ainsi qu'il agit. Mais, même dans l'Occident, 
son influence se fit sentir longtemps encore après qu'il l'eut 
quitté ; ce fut lui qui le premier y introduisit la vie monastique 
proprement dite. Les moines étaient jusqu’à lui en partie 
inconnus dans l'Occident, et en partie méprisés ; surtout à 
Rome, dans cette ville voluptueuse. Or Athanase, quand il 
alla chercher un asile auprès du pape Jules, se présenta accom- 
pagné de deux moines distingués, Ammon et Isidore. Le pre- 
mier était tellement préoccupé des choses du ciel , et mettait si 
peu d'importance à celles de la terre, qu'il ne daigna pas jeter 
méme un regard sur toutes les merveilles que renfermait la 
capitale du monde; Fautre, au contraire, fit une impression 
si vive et si générale par sa sagesse et par la céleste amabilité 
de son âme toute dévouée à Dieu , que les païens eux-mêmes 
ne pouvaient s'empêcher de l’aimer. Plusieurs habitants de 
Rome imitèrent la vie de ces deux étrangers ἡ. Ce fut ainsi que 
la vie monastique s'introduisit à Rome, d'où elle s’étendit 
dans la Gaule, toujours par l'entremise d’Athanase; il entre- 
tint avec les religieux de ce pays une liaison suivie, et décrivit 
pour eux la vie de saint Antoine, qu'il leur offrit comme un 


Ν 

l Encom., n. 18. Cf. Socrat., 1. II, c. xx. Soz., c. IE, c. xxx. Je sais fort biem 
que le passage de 5. Grégoire de Naziance pouvait se rapporter aussi au retour 
d’Athanase de son troisième exil; mais ce qui précède immédiatement appar- 
tient, sans aucun doute, à la fin du second. On voit du reste par là combien 
Gibbon, dans son Histoire de la Décadence et de la Chute de t Empire Ro- 
main, t. III, p. 281, a été injuste quand il a dit, en parlant d'Athanase : 
« His mind was lainted by the contagion of fanaticism,» Quand même on 
donnerait le sens le plus favorable au mot fainted, le jugement de Gibbon 
n'en serait pas moins contraire à la vérité. À ses yeux, la fermeté et la préci- 
sion sont du fanatisme. Du reste, ce grand historien a bien peint Athanase 
quand il dit qu'il eût été mieux placé à la tête d'un vaste empire que les fils 
dégénérés de Constantin. 


2 Socrat., L. IV, c. xx. Pagi. t. I, 676. 


LIVRE IV. 61 


modèle à imiter. Ce {ableau engagea encore des personnes à 
faire des efforts pour ressembler à ce type. 

L'amour de la chasteté, l'élévation de l'esprit au-dessus 
de la possession de la terre et des biens périssables qu'elle 
procure; en d'autres mots, l’affranchissement de l'esprit des 
liens du monde ou le désir d'arriver à cet affranchissement , 
furent les premiers éléments du monachisme. Il existe dans 
certains hommes une qualité spirituelle accordée par Dieu , 
dans laquelle l'attrait vers les choses divines , Saintes et éter— 
nelles, est si fort, qu'ils ne s'attachent plus à ce qui est tempo- 
rel et fini, que par un fil extrêmement léger. La partie spiri- 
tuelle de la nature humaine, celle qui est en rapport avec 
Dieu, se met tellement en évidence que la partie opposée 
disparaît dès cette vie. La vie de ces hommes est avec Jésus 
Christ cachée en Dieu. Il ne faut pas croire qu'ils prennent 
avec connaissance de cause la résolution de se débarrasser de 
toute attache aux choses finies, afin de pouvoir s'occuper plus 
librement de l'éternité; s'ils ne se marient point, s'ils ne 
prennent que la nourriture strictement nécessaire, s'ils se 
privent de tous les plaisirs terrestres, ces austérités ne sont 
point pour eux un moyen de s'élever à une plus grande hau- 
teur. Non, ils sont déjà placés d'avance à cette hauteur: et 
comme elle remplit leur âme tout entière, comme elle satisfait 
tous leurs désirs, ils s'abstiennent d'eux-mêmes de tout ce qui 
est terrestre, 115 l’'abandonnent involontairement : leur vie 
extérieure est Le résultat de la propriété de leur esprit, et non 
pas un moÿen pour y parvenir. 1] se rencontre sans doute, 
dans la vie de la plupart des chrétiens, des moments où une 
sainte activité remplit à tel point l'homme intérieur , que les 
fonctions corporelles en sont presque suspendues. Or, ce qui 
chez le grand nombre arrive rarement, un peu plus souvent 
chez d'autres, est pour ces individus élus un état habituel. 

D'un autre côté, il y a tant d'hommes qui se laissent si fort 
attirer par les éléments d’un monde passager, qu'ils deviennent 
entièrement semblables à lui, et que tout sentiment divin 
s'éteint en eux, On aurait également tort de penser que ces 

le. 


82 VIE D'ATHANASE LE GRAND. 


hommes commencent par éloigner avec intention {out ce qui 
les rapproche de Dieu, afin de pouvoir vivre exclusivement 
pour le monde; 115. ne se débarrassent pas du sentiment de la 
religion afin que le vide de leur âme devienne pour eux le 
moyen d'être complètement heureux, d’un bonheur et d'une 
joie temporelle; ils ont déjà tant d’attache pour en jouir, que 
seuls 115 sont capables d'exercer de l'attrait sur eux, et les cho- 
ses saintes disparaissent d'elles-mêmes sans laisser la plus lé- 
gère trace après elles. Toute l’activité de l'homme est concentrée 
sur le pôle opposé. 

Telle fut donc l’origine des premiers moines qu’on appela as- 
cètes. On n’explique point le monachisme par une simple op- 
position à la vie de tant d'hommes qui s'étaient complètement 
livrés au temps, comme si un extrême eût donné naissance à 
s’'autre extrême pour conserver l'équilibre. La virginité est un 
don de la grâce ; elle existe purement par elle-même, essentiel- 
lement et radicalement dans certains hommes ; elle appartient à 
leur vie spirituelle, et se montre aussi indépendamment de 
toute influence extérieure que la blanche fleur du lis s'élève sur 
sa tige. Une chose qui lient par sa racine à une propriété spiri- 
tuelle, et qui est par conséquent intérieure, ne saurait jamais 
e montrer comme le contraste d’une autre chose. L'occasion 
extérieure ne fait que réveiller le sentiment intérieur qui exis- 
tait déjà, quoique caché. A la vérité il peut arriver que l'Es- 
prit divin répande ce don plus fréquemment dans un temps que 
dans un autre, quand il lui semble devoir conduire à l'amélio- 
ration du genre humain. Mais cela n'empêche pas que la vir- 
ginité ne soit quelque chose d’original, ayant une valeur 
intrinsèque. 

Ces saints hommes ne se distinguaient pas seulement par une 
profonde connaissance des choses de Dieu, par une grande 
piété, mais souvent même, vu la clarté et la précision de leur 
esprit et leur élévation au-cessus de toutes les influences exté- 
rieures qui auraient pu les troubler, par une juste appréciation 
des affaires, un excelient esprit de conseil. Parfois aussi on en 
a vu qui, doués ἀπ don des miracies, possédaient le pouvoir 


En AE en 105 à - 4 


LIVRE ΙΓ. 83 


surnaturel de guérir les malades, de chasser les démons, et de 
lire dans l'avenir. Comme d’ailleurs l'homme ἃ un respect na- 
turel pour ce qui est saint, grand et sublime, de tels hommes 
furent regardés comme des amis particuliers de Dieu, et sou- 
vent on venait en foule des pays étrangers les visiter. Mais il 
en résulta aussi qu'ils eurent beaucoup d'imitateurs. De ce 
nombre, il s’en trouva plusieurs qui avaient à la vérité des 
dispositions à la vie monacale, mais qui ne se rendant pas à 
eux-mêmes nettement compte de ce qu’ils éprouvaient, avaient 
besoin d'être dirigés et formés par d’autres. Chez eux, les for- 
ces intérieures n'élaient pas assez considérables pour qu'ils 
pussen( trouver d'eux-mêmes ce qui doit être la véritable vie 
du moine ; mais une fois que l'impulsion leur était donnée, ils 
la suivaient d’un pas assuré, et avéc un bon résultat. Chez eux 
encore, la vie ascétique n'était pas la suite aussi évidente d’une 
disposition intérieure, mais elle s’y développait pourtant. Il y 
en avait d’autres encore qui n'étaient frappés que de l'extérieur 
des illustres religieux ; ils attribuaient la gloire, dont ceux-ci 
étaient environnés , aux jeünes et aux austérités corporelles, et 
ne se doulaient pas qu'une vocation intérieure füt nécessaire. 
Cette gloire ne consistait, selon eux , que dans le pouvoir de 
faire des miracles, et c'était là par conséquent le principal but 
auquel ils tendaient; quand ils ne l’obtenaient pas, ils étaient 
abattus. L'élévation des grands religieux au-dessus des choses 
de la terre ne devait, dans la pensée de ces hommes, se mani- 
fester que par un rejet hostile de tout ce qui tient à l'humanité ; 
à la civilisation qui régnait dans les villes, ils opposaient de la 
rudesse et de la grossièreté, une affectation de vulgarité dans 
les mœurs et les vêtements. Bien des gens perdirent dans la so- 
litude , sans en avoir eu l'intention, toute la joie de l'esprit , et 
s'abandonnèrent à une sombre tristesse. Il y en eut beaucoup 
qui s'épuisèrent dans des fatigues extérieures, et qui portèrent 
les privations auxquelles ils s'astreignirent à un point inconce- 
vable, tandis qu’ils n’en étaient pas pour cela plus purs à l’in- 
térieur. Les ravages intérieurs du péché, ils les excusaient par 
les fureurs de Satan qui s'exerçaient principalement sur ceux 


8. VIE D'ATHANASE LE GRAND. 


qui devaient triompher du monde. Avec tout cela, ils étaient 
orgueilleux; ils se sentaient non-seulement flattés quand le 
monde les admirait pour leurs austérités, mais’ils étaient en- 
core inaccessibles à toute exhortation, fiers avec leurs supé- 
rieurs, intolérants pour les moines, leurs frères, insolents avec 
les évêques, et éloignés de l'esprit de l'Église, en ce qu'ils se 
croyaient parfaits, et étaient en toutes choses satisfaits d’eux- 
mêmes. Leur solitude, ils la passaient souvent dans l'oisiveté et 
dans une mortelle absence de réflexions, qu'augmentait encore 
chez un grand nombre d’entre eux leur ignorance dans l’art de 
la lecture, Il y en eut qui avaient bien commencé, mais qui 
succombèrent ensuite, et qui se contentèrent de ce qu'ils 
avaient déjà fait. Ainsi ils périrent et tombèrent intérieurement 
en poussière. 

Π ne faut pas perdre de vue cet état de choses, si l’on veut 
bien apprécier l'ouvrage dans lequel Athanase décrit la vie de 
saint Antoine. On ne lui refusera certainement pas son admi- 
ration, soit que l’on regarde tous les faits qu’il rapporte comme 
conformes à la vérité historique, soit que l’on pense qu’Atha- 
nase y ait ajouté divers détails. Quant à moi, je suis de ce der- 
nier avis, car il me semble en reconnaitre par-ci par-là des 
traces évidentes. IL faut pourtant bien se garder de pousser 
trop loin ces suppositions ; il y ἃ d'autre part des preuves pal- 
pables qu’Athanase s’est senti lié par l'impérieuse loi de l'his- 
toire. Le but de cet ouvrage est de faire voir ce que c’est en 
réalité que la vie religicuse; de montrer de quel côté un moine 
doit diriger toute son attention; de lui apprendre qu'il doit 
faire servir la solitude et les privations à une fin plus sublime, 
c'est-à-dire à la sanctification intérieure; de décrire avec 
exactitude les moyens qui y conduisent; de le préserver de toute 
fausse route, et enfin de prouver que le moine, bien qu'éloigné 
de la société des hommes , doit pourtant se rendre utile à lhu- 
manilé. Je me bornerai à en indiquer les parties les plus sail- 
lantes. ] 

Antoine, Égyptien d'origine, naquit de parents nobles et 
opulents; ils étaient chrétiens. Dans son enfance, il ne con- 


νυν nn ne ES ed É  On 


LIVRE IV. 85 


naissait que ses parents et leur maison. Tout le reste était sans 
intérêt pour lui ; il ne prenait aucun plaisir à jouer avec d’au- 
tres enfants. L'instruction même que les gens riches ont cou- 
tume de donner à leurs enfants, était sans attrait pour lui; il 
n'apprit point à lire; il voulut être et rester dans sa simplicité 
primitive. En revanche, il entendait souvent à l'église lire des 
chapitres de la Bible, et le contenu en restait profondément 
gravé dans son cœur. Dès lors, sa nourriture était de la plus 
grande sobriété, et il mangeait beaucoup moins que ce que son 
père pouvait lui donner. A l’âge d'environ dix-huit ans, il per- 
dit ses parents et se chargea des soins du ménage et de celui 
des intérêts de sa sœur. Mais six mois après, comme il se ren- 
dait un jour à l’église, il se rappela que les apôtres avaient tout 
abandonné, et que les premiers fidèles à Jérusalem avaient dis- 
tribué {ous leurs biens aux pauvres, recevant en échange les 
plus magaifiques promesses de bonheur dans le ciel. Voilà qu'il 
entendit dans l’église ces paroles de 5. Matthieu : « Si vous 
voulez être parfait, allez, vendez ce que vous avez, et donnez- 
le aux pauvres. Puis venez et me suivez. » 

Antoine avait coutume de rapporter à sa personne toutes les 
lecons de l'Évangile, il en fit de même de celle-ci. Il donna 
sur-le-Champ à la communauté des fidèles ses immeubles qui 
étaient beaux et considérables, et distribua parmi les pauvres 
le produit de la vente de ses biens meubles. Il conserva seule- 
ment de quoi faire vivre sa sœur. 

Il vécut après cela en ascète devant sa maison ; car à cette 
époque Les moines n'avaient pas encore d'habitations commu 
nes, et personne n'était encore allé habiter dans le désert; qui- 
conque désirait travailler à son salut, vivait non loin du lieu de 
sa naissance et restait seul, Un de ces hommes habitait le voi- 
sinage; Anloine alla le voir, l'imita et ne le quitta jamais sans 
avoir obtenu de lui quelque nourriture spirituelle. Du reste, 
Antoine subsistait du travail de ses mains : car il avait entendu 
enseigner que qui ne travaille pas ne mangera pas. Ce qu'il ga- 
gnait au-delà de ses besoins, il le donnait aux pauvres. La 
prière élait la principale occupation de son âme, car il avait 


86 VIE D'ATHANASE LE GRAND. 


aussi entendu lire qu'il n'y a rien de plus nécessaire que la 
prière. D'ailleurs, comme il écoutait toujours avec attention et 
de tout son cœur, ce qu'il entendait s’y gravait profondément 
et lui tenait lieu de livre. 

Menant une vie si sainte, Antoine fut aimé de tout le monde; 
mais il obéissait volontiers aux hommes sages qu'il rencontrait, 
et il s’appropriait les plus belles qualités de chacun. De l’un il 
prit la douceur, de l’autre la vertu de la prière; à celui-ci l'éga- 
lité d'humeur, à celui-là l'honnêteté; tantôt il imitait ceux qui 
passaient leurs nuits à veiller, tantôt il prêtait l'oreille aux 
amis de la sagesse (φιλολογουντι). Il admirait l’un pour sa con- 
stance, l’autre pour ses jeünes; ici il observait la délicatesse du 
sentiment, là la longanimité. De tous il prit la foi pieuse en 
Jésus-Christ et l'amour du prochain. Ainsi nourri, il retournait 
au lieu de sa demeure. Mais comme il emportait avec lui ce que 
chacun avait de meilleur, il réunissait en lui les perfections de 
tous les hommes. Il ne disputait rien à ses contemporains que 
le désir de les égaler en ce qu'ils avaient de recommandable. 
Par ce moyen il n’offensait personne et plaisait à tout le monde. 
Tous les villageois et toutes les bonnes gens qui le voyaient, 
l'appelaient un ami de Dieu; les uns lui donnaient le titre de 
fils , les autres celui de frère. 

Mais aussi les tentations de Satan se dirigèrent spécialement 
contre lui; il n’y avait point d'homme que le démon désirât 
davantage de se soumettre. Mais il rougit, et il se préserva par 
la foi, la prière et le jeûne. Il se représenta Jésus-Christ; il 
songea à la noblesse de l'âme qu'il nous ἃ procurée, et il réflé- 
chit que la raison est la marque distinctive de l’homme. Ce fut 
ainsi que les efforts de l'esprit malin échouèrent ; celui qui se 
croyait l'égal de Dieu, fat vaincu par un jeune homme; celui 
qui se vantait de sa puissance sur la chair et le sang, fut forcé 
de céder à un homme de chair : car le Seigneur qui s’est fait 
chair pour les hommes, et qui a vaincu Satan pour nous, agis- 
sait avec cet homme. Il en est de même de tous ceux qui com- 
battent; tous doivent dire: « Ce n’est pas moi, mais la grâce 
de Dieu avec moi. » 


ES PP SP OP OI RP 


LIVRE IV. 87 


Ce fut là la première victoire d'Antoine, ou pour mieux dire, 
l’action du Sauveur en lui, l’action de celui qui a condamné le 
péché dans la chair, afin que la justice de la loi fût accomplie 
en nous, qui ne marchons plus dans les voies de la chair, mais 
dans celles de l'esprit (Rom. 8, 34). Mais Antoine ne se relächa 
pas pour cela du soin avec lequel il veillait sur lui-même. ἢ 
avait lu dans l'Écriture-Sainte que les ruses de Satan sont 
nombreuses, et que, s’il ne triomphe pas en excitant en nous la 
concupiscence, l'ennemi s'y prend de quelque aatre façon pour 
nous opprimer. Ilcrut devoir, d'après cela, s'accoutumer ἃ une 
vie plus austère, et cela ne lui fut pas difficile. Car ayant per- 
sévéré pendant longtemps avec le plus grand zèle, cette austé- 
rité devint chez lui une habitude, de sorte qu'il surpassa de beau- 
coup ce qu'il avait vu faire à d’autres. Il était en état de passer 
plusieurs nuits de suite sans dormir, et parfois jusqu'à quatre 
jours sans manger. Du reste il ne se nourrissait que de pain et 
d’eau. Il ne couchait que sur de la paille, et souvent même sur 
la terre toute nue. il dédaignait l'usage d'oindre le corps avec 
de l'huile. II disait : « Lorsque je suis faible, c'est alors que je 
suis fort (17 Rom. 12, 10). » Car il avait pour maxime que la 
force de l'âme briliait avec le plus d'éclat quand les désirs da 
corps disparaissaient ἡ, Mais c'était à une des particularités de 
son esprit : il ne caiculait point le chemin qu'il faisait dans la 
vertu d’après la valeur de la vie religieuse ou la mesure du 
temps, mais d'après les efforts et les faits intérieurs. Aussi ne 
se rappelait-il jamais le temps qui était passé; il faisait au con- 
traire chaque jour de nouveaux progrès, comme s’il n'eût fait 
que commencer la vie ascétique. Il avait toujours dans l'esprit 
les paroles de saint Paul : « Oubliant ce qui est derrière moi, je 
m’avance vers ce qui est devant moi (Phil. 3, 14). » Il pensait 
aussi à Élie qui disait : « Vive le Seigneur, en la présence de 


ΕΟ vu. Καὶ ἦν αὑτῳ ἡ τροφὴ ἄρτος και ἅλας, και τὸ morov ὑδὼρ μονον. 

Περιναρ χρεὼν χαι οἶνον περίττον ἐστι και λεγειν᾽ ἵπουγε οὐδὲ παρα τοῖς ἄλλοις 
. " Ἂ ε 

σπουδαῖιοις ἠνρισχετο τι το!ουτον᾽ TOTE ἐλεγεν ἰσχυεῖν τῆς ψυχὴς τον τονον, ὅταν 


αἱ TOU σώματος ἀσθενωσιν ἡδοναι. 


66 ᾿ VIE D'ATHANASE LE GRAND. 


qui je suis (II Rom. 18,15). » Celui-là aussi n'avait compté 
pour rien le temps passé, mais comme s’il π᾿ οὐ fait que com- 
mencer, il s’eflorçait chaque jour de se montrer tel qu'il 
fallait être pour paraître devant Dieu, c'est-à-dire d’avoir le 
cœur pur et prêt à obéir à lui et à nul autre. 

Après cela Antoine se retira pendant vingt ans alternati- 
vement dans les tombeaux voisins de son village et daus les 
montagnes, où il se renferma. Des amis se rendirent auprès de 
lui, et pénétrèrent, à son insu , dans sa demeure. Mais Antoine 
se présenta devant eux comme un homme tout rempli de εύ-- 
lestes mystères et touché par l'esprit de Dieu. Tous ceux qui 
le virent furent frappés de surprise : car son apparence exté- 
rieure était toujours la même, et son âme était pure. Il n'était 
pas devenu sombre et farouche, comme un homme livré à une 
tristesse solitaire, ni amolli par la volupté; il ne se livrait ni à 
une gaieté hors de saison, ni à une excessive timidité, comme 
on l'aurait pu attendre d’un homme qui, depuis longtemps, ne 
s'était pas trouvé avec plusieurs personnes réunies. Il ne témoi- 
gna pas une joie sans bornes en se voyant salué par tant de 
monde. Il était en toutes choses semblable à lui-même ; conduit 
par la raison, il se trouvait dans le véritable état naturel de 
l'homme. A cette occasion , il guérit plusieurs malades. Mais 
Dieu lui avait accordé aussi le don de la parole. Il consola bien 
des personnes affligées; il réconcilia bien des ennemis; maisil 
inculqua à tout le monde la nécessité de ne rien préférer à l’a- 
mour de Jésus-Christ. Il leur rappela le passé, et leur repré- 
senta combien avait été grand l'amour de Dieu pour les hom- 
mes, puisqu'il n'avait pas épargné son propre Fils, et l'avait 
livré pour les péchés du monde. Il décida plusieurs à embras- 
ser la vie religieuse, et le désert se peupla. Ils renoncèrent à 
leurs biens et se vouèrent à une vie consacrée à Dieu. 

Un jour, tous les ermites se rassemblèrent autour de lui et 
le prièrent de leur faire un discours. Voici ce qu'il leur répon- 
dit : «L'Écriture-Sainte contient assez d'enseignements; mais 
ils est convenable que nous nous renforcions les uns les autres 
dans la foi et que nous nous édifiions par des discours. Main- 


LIVRE [ν-. 89 


tenant, mes enfants, dites à votre père ce que vous savez, et 
moi, comme le plus âgé, je vous ferai part des fruits de mon 
expérience. Efforcez-vous tous de ne point vous relâcher de 
ce que vous avez commencé et de ne point succomber sous le 
poids des travaux. Ne dites jamais : nous sommes vieillis dans 
la pratique, mais bien plutôt parlez comme si vous ne faisiez 
que commencer et dites : augmentons en courage, Dans ce 
monde , toutes choses se vendent pour ce qu’elles valent, et les 
échanges se font à prix égal. La promesse de la vie future 
s'achète seul pour un prix fort modique. Car il est écrit que 
le nombre dé nos années s'élève à soixante ou à soixante-dix, 
tout au plus à quatre-vingts, et que ce qui est au-delà n’est que 
douleur et souffrance. Or, quand nous devrions passer quatre- 
vingls, où même cent ans dans les austérités, nous ne passe- 
rons pas pour cela cent ans dans le royaume de Dieu; mais 
nous régnerons pendant toute l'éternité. Nous avons combattu 
sur la {erre, mais notre promesse est dans le ciel. En déposant 
notre corps mortel, nous -héritons de l’immortalité. Ne vous 
lassez donc pas en croyant avoir fait de grandes choses. Les 
peines de ce temps ne sont pas à comparer avec la gloire qui 
nous sera révélée. Ne croyez donc pas que vous ayez renoncé 
à de grandes choses quand vous avez abandonné vos biens ,un 
peu d'or ou autres objets semblables. En tout cas, vous n’au- 
riez pas pu l'emporter avec vous dans la vie éternelle, Ce que 
vous avez gardé, c’est la sagesse, la connaissance , la justice, 
la tempérance, la bravoure, la charité, le soin pour les pau- 
vres, la croyance en Jésus-Christ, la douceur, l'hospitalité. 
Quand nous posséderons ces biens, nous trouverons qu'ils 
nous assurent à notre tour l'hospitalité dans le pays de celui 
qui est la bonté même. 

» L'esclave ne dit point : J'ai travaillé hier, je ne travaille- 
rai pas aujourd'hui. ΠΠ ne devient point négligent dans l'avenir 
parce qu'il a été zélé dans le temps passé. Mais, comme il est 
écrit dans l'Évangile, « 1] montre toujours la même sollici- 
tude. » Le Seigneur ne nous fera point don du temps présent 
en considération du passé, mais il sera irrité contre nous pour 


90 VIE D'ATHANASE LE GRAND. 


notre lâcheté. Car nous avons Dieu pour nous aider. « Nous 
savons que tout contribue au bien de ceux qui aiment Dieu 
(Rom. 8, 28). » Pour ne pas devenir négligents, rappelez-vous 
les paroles de saint Paul : « Il n’y a point de jour que je ne 
meure (1 Cor. 15, 31). » Vivons comme si nous mourions 
chaque jour ; ainsi nous ne pécherons point; nous pardonne- 
rons à {out le monde, nous ne nous fâcherons contre personne, 
nous ne cacherons point de trésor dans la terre, nous n’aurons 
point de pensées impures. 

» Ne craignez point quand vous entendrez prononcer le mot 
de vertu. La vertu n’est ni loin de nous ni hors de nous : elle 
est en nous et facile à acquérir, pourvu que nous le voulions. 
Les Grecs traversent des mers pour acquérir des connais- 
sances. Vous n'avez pas besoin de voyager dans les pays loin- 
tains pour obtenir le royaume de Dieu et les saintes dispasi- 
tions. Le Seigneur ἃ dit : « Le royaume de Dieu est au milieu 
» de vous (5. Luc. 17, 21). » La vertu n'a donc besoin que 
de nous, et c'est en nous qu'elle consiste. La substance spiri- 
tuelle est naturelle à l'homme, et c'est en cela qu'elle consiste. 
Donc, si elle est en nous, conservons-la comme un trésor 
pour le Seigneur, afin qu'il reconnaisse que son ouvrage est 
tel qu'il l'a fait. 

» Il ne faut pas que vous craigniez Satan et ses anges. Jésus- 
Christ a brisé leur puissance. Les meilleures armes que l’on 
puisse employer contre eux sont la foi et une vie pieuse. Ils 
craignent d’après cela les ascètes , leurs jeünes , leurs veilles, 
leurs prières, leur douceur et leur calme, leur mépris des ri- 
chesses et de la vaine gloire, leur humilité et surtout leur 
pieuse foi en Jésus-Christ. Ils savent qu'aux fidèles a été 
donné le pouvoir de marcher sur des serpents et des scorpions 
et de vaincre toute la puissance de l'ennemi. Méfiez-vous par- 
dessus tout des efforts qu’il fera pour vous dévoiler les évé- 
nements à venir. Car, à quoi sert-il à ceux qui l’entendent de 
savoir quelques jours plus tôt ce qui doit arriver ? Quand ce 
serait la vérité, comment cela peut-il en valoir la peine ? Ce 
désir n'indique point de saintes dispositions et n'est pas la 


bit. 


LIVRE IV. 91 


marque distinctive d'un bon caractère. Car nul d'entre nous 
ne sera condamné pour n'avoir pas su quelque chose, et nul 
ne sera bienheureux parce qu'il a appris ce qu'il sait. Mais 
voici sur quoi portera le jugement, savoir : si l’on a conservé 
la foi et si l’on a exécuté la loi avec un esprit pur. Il ne faut 
donc pas mettre un grand prix à connaître l'avenir et se faire 
ermite pour acquérir celte connaissance, mais seulement pour 
plaire à Dieu par la sainteté de ses voies. Tu ne dois pas prier 
que le don de la prophétie te soit accordé; ce n'est pas ἰὰ 
le fruit que tu dois attendre de {a vie ascétique; mais que Dieu 
nous vienne en aide pour vaincre Satan. Si l’on veut à toute 
force savoir l'avenir, que l’on ait de la pureté d'esprit; car 16 
suis convaincu qu'un esprit qui vit en tout conformément à la 
nature acquiert une grande perspicacité. Une telle âme possède 
le Seigneur, le Seigneur l'anime. Tel fut l'esprit d'Élysée. - 

» D'après cela, quand les démons viendraient avec des pro- 
phéties, n’y faites point d'attention, car ils mentent. S'ils vous 
louent à cause de votre vie ascétique, et s'ils disent que vous 
êtes bienheureux, ne les écoutez en aucune facon; faites le 
signe de la croix; fermez-leur votre porte et priez : ce ne sont 
point là de bons esprits. Quand les bons esprits s'approchent 
de vous, leur présence s'annonce par la douceur et la tran- 
quillité ; la joie, la volupté et le courage remplissent l'âme, 
car le Seigneur est avec eux, lui qui est notre joie et la puis- 
sance de Dieu le père. Notre âme se réjouit; elle est tout 
éclairée de la lumière des anges; elle éprouve un ardent désir 
de Dieu et des choses futures; elle voudrait être tout entière 
réunie à eux οἱ partir d'ici. 

» Apprenez donc à distinguer les esprits. La présence des 
esprits malins s'annonce par l’effroi de l'âme, la confusion et 
le désordre des pensées, l'abattement, la haine des ascètes, ia 
nonchalance, la tristesse, un désir désordonné de vivre, avec 
la haine et la crainte de la mort; et en outre, par de mauvais 
désirs, par le mépris de la vertu et l'hésitation du caractère 
moral. Si, après que vous avez été effrayé par une de ces ap- 
paritions, elle s'éloigne pour être remplacée par une joie inex- 


93 VIE D'ATHANASE LE GRAND. 


primable, par de la gaieté, du courage, par le renouvellement de 
l'esprit, la sûreté et la fixité des pensées , la fermeté et l'amour 
de Dieu, allez, ayez confiance et priez. Car la joie et la fer— 
meté de l'esprit font connaître la présence d’un saint ange. 

» Les gentils sont soumis aux mauvais esprits. Pour nous, 
le Seigneur nous ἃ délivrés; il a dit: « Retire-toi Satan; car 
» il est écrit : c’est le Seigneur votre Dieu que vous adorerez 
» et c’est lui seul que vous servirez (S. Matth. 4, 10). » Par 
nous, ils doivent être toujours de plus en plus méprisés, car 
nous aussi nous avons vaincu Satan en Jésus-Chrisé. 

» Π ne faut pas se vanter de pouvoir chasser les démons et 
ne pas se glorifier de posséder le don de guérir. Nous ne de- 
vons pas plus admirer ceux qui peuvent chasser les démons 
que mépriser ceux qui ne peuvent pas les chasser. Que chacun 
prenne pour modèle un ascète et qu'il s'efforce de l'imiter et 
de lui ressembler. Faire des miracles n’est pas notre mission ; 

cela regarde le Rédempteur. C’est pourquoi il dit à' ses disei- 

ples : « Ne mettez point votre joie en ce que les esprits impurs 
» vous sont soumis, mais réjouissez-vous de ce que vos noms 
» sont écrits dans les cieux (5. Luc, 10, 20). » Car, de ce que 
nos noms sont écrits dans les cieux, c’est une preuve de là 
pureté de notre vie et de la sainteté de nos dispositions. C’est 
pourquoi ceux qui ne se glorifient pas de la sainteté de leurs 
dispositions, mais des signes, et qui disent : Seigneur, n’ayons- 
nous pas chassé les démons en votre nom et fait plusieurs 
miracles, il leur sera répondu : « Je ne vous ai jamais con- 
» nus (5. Matth. 7, 22). » Car le Seigneur ne connaît pas les 
voies de ceux qui ne sont pas sain{s. Prions pour le don de 
savoir éprouver si les esprits sont de Dieu , afin, comme il est 
écrit, de ne pas croire à tout esprit (Ép. I. 5. Jean, 4, 1). 

» Je vous fais part du fruit de mon expérience , et je ne parle 
pas comme un insensé ; souffrez donc que j'en reparle encore. 
Le Seigneur qui m'entend connaît celui qui a la conscience 
d'être pur ; il sait que je ne parle pas à cause de moi, mais par 
amour pour vous et pour votre perfectionnement. J'ai souvent 
été loué par les démons et tenté de toutes sortes de manières. 


LIVRE IV. 93 


Mais je leur disais: « Rien ne me séparera de l'amour de 
» Jésus-Christ (Rom. 8, 35). » Ce n'était pas moi qui les en- 
chaînais, mais le Seigneur, qui a dit : « Je voyais Satan tomber 
» du ciel comme un éclair (5. Luc, 10, 18). » Mes petits en- 
fants, je rapportais cela à moi ; apprenez donc aussi à prendre 
courage dans votre vie d’ascètes. Je suis devenu une porte ; 
écoutez-moi : Un jour, Satan vint me trouver et se plaignit de 
ce qu'il était en horreur aux ascètes et à tous les chrétiens. Je 
lui dis : Pourquoi les tourmentes-tu ? Il me répondit : Ce n’est 
pas moi ; ds se tourmentent eux-mêmes. Qu'ils s'examinent donc 
et qu'ils ne me maudissent pas. Je lui dis : Tu es un menteur 
depuis le commencement ; mais aujourd'hui, pour la première 
fois, tu viens de dire la vérité. Jésus-Christ l'a enchainé. Je 
prononçai le nom de Jésus-Christ (avec une foi entière), et il 
disparut. 

» Rejetez donc la crainte. Ne nous attristons jamais ; ayons 
plutôt courage, et réjouissons-nous de ce que nous sommes des 
créatures rachetées. Disons en nous-mêmes : Le Seigneur est 
avec nous; que peuventnos ennemis? [{s viennent et prennent la 
forme sous laquelle notre vie spirituelle se trouve dans le moment; 
ils sont l'exacte contre-partie de nos pensées ‘. Si tu as des dis- 
positions charnelles, tu serasleur proie : c’est là la punition des 
âmes malheureuses. Mais si tu te réjouis dans le Seigneur, si 
tes dispositions sont pour l'éternité, si tu C'occupes de ce qui 
est du Seigneur, ils ne peuvent rien sur (οἷ. » 

Ainsi parla Antoine. Mais tous se réjouirent ; chez lesuns l’a- 
mour de la vertu fut augmenté; chez les autres, la nonchalance 
fut écartée; chez d'autres encore, ce furent les illusions. Ils 
admirèrent la grâce qu'Antoine avait reçue pour distinguer les 
esprits. 

Les cellules situées sur les montagnes se remplirent donc de 
chœurs célestes qui chantaient, travaillaient dans les sciences, 


1 C. χει. Ἔλθοντες yao (οἱ ἐχθ5οι) ὅποιους ἀν εὑρωσιν ALES ; τοιουτοι χα! 
αὐτοι γίνονται, προς ἡμας, χαι πρὸς ἃς εὑρισχουσιν ἐν ἧμιν ἐννοίας, οὑὗτω 
χαι TOI τας φαντασιας ἀφομοιουσι. 


94 VIE D'ATHANASE LE GRAND. 


enseignaient, priaient, se réjouissaient dans la pensée de l’ave- 
nir, s'efforcaient de se montrer bienfaisants ; la concorde et la 
charité régnaient parmi eux. On eût dit une contrée tout en- 
tière, habitée par la piété et la justice. Là, il ne se trouvait 
personne qui fit une injustice ou qui en souffrit; il y avait à 
la vérité sur une montagne une foule d’ascètes , mais tous étaient 
animés d’un même esprit de saints efforts. Celui qui voyait les 
cellules et l’organisation de cette société d’ermites, aurait pu 
s'écrier. « Que vos pavillons sont beaux, ὁ Jacob! que vos ten- 
tes sont belles, ὁ Israël! Elles sont comme des vallées couvertes 
de grands arbres; comme des jardins le long des fleuves, tou- 
jours arrosés d'eaux ; comme des tentes que le Seigneur même a 
affermies; comme des cèdres plantés sur le bord des eaux 
(Noinb. 24, 5-6). » 

Antoine avait généralement coutume de rentrer dans sa cel- 
lule, d'y augmenter ses exercices , et de soupirer avec le désir 
le plus ardent d'entrer dans les célestes demeures. Cela lui ar- 
rivait surtout quand il voyait la vie des hommes. Quand il 
considérait d’un côté la nécessité de manger et de dormir, et 
de l’autre la substance spirituelle de l'âme et ses besoins, il 
rougissait. Il lui arrivait souvent pendant qu'il mangeait 
avec d’autres religieux de se rappeler sa nourriture spirituelle, 
de fuir celle des sens, et de se retirer loin d’eux. Il mangeait 
seul pour satisfaire aux besoins du corps, mais souvent aussi 
avec les frères; il ne mettait aucune importance au repas, 
mais il en profitait pour leur parler à cœur ouvert de choses 
utiles. Il disait qu'en tout temps il faut se consacrer plus à 
l'âme qu’au corps; on peut bien, par nécessité, céder pour un 
moment au corps, mais il faut mettre les besoins spirituels au- 
dessus de tout, et chercher ce qui peut être utile à l’âme, afin 
qu’elle ne soit pas entrainée par les désirs du corps, qui doit, 
au contraire, être soumis à l'esprit. Car c’est à l'intention du 
Seigneur. 

Quand la persécution de Maximin éclata sur l'Église, et 
quand les saints martyrs furent conduits à Alexandrie, il parla 
ainsi : « Allons-y aussi pour combattre quand on nous appel- 


LIVRE IV. 95 


lera, ou du moins pour voir ceux qui combattent. » Il désirait 
ardemment rendre témoignage au Seigneur, mais il ne voulut 
pas se livrer lui-même. Il visitait alors les confesseurs dans la 
mine et dans les prisons ; il les encourageait devant le tribunal, 
et les accompagnait jusqu’à la consommation. Le juge le lui 
défendit; mais il se contenta de nettoyer son habit, et de s’y 
montrer paré. Il voulait faire voir quel était le courage des 
chrétiens. Mais le Seigneur le préserva pour l'avantage des 
autres, alin qu'il enseignât à d’autres la vie ascétique qu'il avait 
apprise dans l'Écriture !. 

Un jour, un certain Mareien lui amena une jeune fille qui 
était possédée des démons, afin qu’il la guérit. Il ne sortit point 
de sa cellule, mais regardant par une ouverture, ildit: « Homme, 
pourquoi l’adresses-tu à moi? Je suis un homme comme (oi. Si 
tu crois en Jésus-Christ que je sers, va, prie dans ta croyance 
en Dieu, et cela se fera. » Cet homme donc prit une ferme 
confiance; il supplia Jésus, partit, et sa fille recouvra la santé. 
Beaucoup d'autres malades guérirent par le Seigneur à l’aide 
de son intercession. I disait toujours : «Priez, et il vous sera 
accordé. » Par la foi et une prière ardente, ils furent rétablis. 
Toutefois, Antoine se retira dans le désert le plus reculé, en 
partie pour ne pas s’enorgueillir du grand nombre de gens qui 
venaient le visiter, et en partie aussi pour ne donner à per— 
sonne l’occasion de le regarder comme plus grand qu'il n’était. 

Après un temps considérable, il reparut de nouveau près des 
demeures les plus écartées des religieux. Tous le regardaient 
comme leur père; et lui, comme s’il leur eût apporté un ca- ἡ 
deau de son voyage dans les montagnes, il leur donna, par ses 
enseignements, les fruits des contrées étrangères et leur fit 
part des avantages qu'il Υ avait recueillis. Il y eut alors de nou- 
veau une grande joie dans les montagnes; ce fut une lutte pour 
les progrès, οἱ les consolations de la foi augmentèrent parmi 


1 Ὁ Se xvproc nv αὐτὸν φυλαττον, εἰς τὴν ἧμων χαὶ τὴν ἕτερων dpeletav, 
ἵνα καὶ ἐν TN ἀσχησει, ἐν ἐχ τῶν γράφων αὖτος μεμαθηχε, πολλοῖς διδασχαλος 
γίνηται, 


» 


96 VIE D'ATHANASE LE GRAND. 


eux. Il partagea lui-même la joie et le courage qu'il inspirait 
aux religieux , tandis que sa sœur qui s'était aussi vouée à la 
virginité, dirigeait de son côté d'autres vierges. 

Tous les religieux accoururent auprès de lui; mais il ne ces- 
sait de leur répéter qu'ils devaient croire dans le Seigneur et 
l'aimer, se préserver de pensées impures et de désirs charnels, 
et, comme il est dit dans le livre des Proverbes, ne point 
s’abuser en se remplissant trop l'estomac, fuir la vaine! 
gloire, prier sans relâche, chanter des cantiques de louanges 
avant de s'endormir et en se réveillant, poser dans son sein 
les paroles de la sainte Écriture, et se rappeler la vie que me- 
naient les saints, afin que Fâme, ayant devant les yeux leurs 
préceptes, pût prendre la même forme par la contemplation de 
leur vie !. Il les exhortait surtout à peser toujours les paroles 
de l’apôtre : « Que le soleil ne se couche point sur votre co- 
lère, » et leur disait qu'il fallait les appliquer à tous les com- 
mandements, afin que non-seulement le soleil ne se couchât 
pas sur notre colère, mais sur aucun de nos péchés. Car il est 
bon et nécessaire que le soleil ne puisse pas nous accuser du 
péché commis pendant le jour, ni la lune de celui dont nous 
nous serions rendus coupables la nuit, Et pour que cela soit 
ainsi, il faut prendre à cœur le passage de l’apôtre : « Exami- 
nez-vous vous-mêmes (11 Cor., 13, 5).» Chacun doit se ren- 
dre compte chaque jour, des pensées qui lui sont venues pen- 
dant le jour ou pendant la nuit. S'il a péché, qu’il ne pèche 
plus; s’il n’a pas péché, qu’il ne se glorilie pas, mais qu'il reste 
fidèle à la sainteté; qu'il ne devienne pas négligent, qu'il ne 
condamne pas son prochain, et qu'il ne se justifie pas lui 
même, comme ἃ dit l'apôtre : « Jusqu'à ce que le Seigneur 
vienne, qui portera la lumière dans les ténèbres (1 Cor., 4, 5; 
Rom., 2,16). » Car bien souvent nous sommes cachés à nous- 
mêmes dans nos actions. Nous ne savons donc rien , mais le 


lC.iv. ᾿Ἀποστηθιζειν τα ἐν ταῖς γραφαῖς παραγγελματα, χαι μνημονευεὺν 
των πραξεῶν τῶν ἁγιων προς τὸ τῳ ζήλῳ τουτῶν ῥυθμίζεσθαι τὴν ψυχὴν ὕπο 
μιμνεσχομενὴν ἐχ τῶν ἐντολῶν. 


LIVRE IV. 97 


Seigneur sait tout; c'est donc à lui que nous devons laisser 
le soin de juger, et avoir compassion les uns des autres !. 
« Portons, ajoutait-il, mutuellement nos fardeaux; jugeons- 
vous nous-mêmes, et efforçons-nous de perfectionner ce en quoi 
nous sommes défectueux. Observons encore ceci , afin de nous 
mettre en sûreté contre le péché. Notons et mettons par écrit 
nos actions et les mouvements de notre âme, comme si nous 
voulions réciproquement nous les communiquer. Certes, nous 
cesserions de pécher et même de penser au mal, par la crainte 

‘être découverts. Car qui voudrait être vu quand il pèche ? 
Et ne préfère-t-on pas mentir quand on a péché, seulement 
pour que cela ne soit pas su? Or, de même que nul ne fait 
une action contraire à la charité, dans la présence d'autrui, 
nous nous abstiendrons aussi de mauvaises pensées, par la 
crainte d’être reconnus, si nous les écrivons comme si elles 
devaient être communiquées à autrui. Que cet écrit nous 
tienne lieu des regards des religieux , nos frères. Que l'action 
d'écrire soit comme la présence des hommes, et alors nous n'au- 
rons pas de mauvaises pensées. En nous formant ainsi, nous 
soumettrons la chair, nous serons agréables au Seigneur, et 
nous triompherons des ruses de l'ennemi. » 

C'était ainsi qu'il parlait à ceux qui s’approchaient de lui. 
Il partageait les peines de ceux qui souffraient et il priait avec 
eux. Le Seigneur l'exauçait souvent. Mais il ne se glorifiait 
point quand ses prières élaient écoutées, et ne témoignait point 
de mécontentement quand elles ne l’étaient pas; il remerciait 
au contraire toujours le Seigneur. Il exhortait les malades à la 
patience , et leur rappelait que leur guérison ne dépendait pas 
de lui, ni en général des hommes; Dieu seul secourait quand 
il voulait. Les malades trouvèrent de leur côté une force salu- 
taire dans ses enseignements ; ils apprirent à ne pas se décou- 
rager, mais à avoir de la confiance. Ceux qui guérissaient 
apprenaient à ne pas remercier Antoine, mais Dieu seul. An- 
toine avait une grande humilité à cet égard ; il observait très 


Αὐτῷ οὖν τὸ χριμα διδοντες, ἀλληλοῖς CUMTAUYOEV. 
ATHAN. — ΤΟ ΤΙ. 5 


98 VIE D'ATHANASE’ LE GRAND. 


exactement les commandements de l'Église. Il voulait que 
l'évêque et le prêtre le précédassent. Il ne rougissait pas-non 
plus d'apprendre, en demandant souvent des renseignements 
aux assistants; puis, quand quelqu'un lui en avait donné, il 
avouait qu'il avait beaucoup profité. Il avait dans la physio- 
nomie un agrément extraordinaire; il ne se distinguait point 
des autres par sa taille et sa carrure, mais par-ses mœurs-et 
par la pureté de son âme ᾿. Car son âme n’étant:point troublée 
par les passions, une singulière gaîté régnait dans-tout son 
extérieur ; l'enjouement de son âme lui donnait un regard in- 
spiré, et des mouvements de son corps on pouvait juger ce qui 
se passait dans son esprit. On pouvait dire de lui comme il est 
écrit : «La joie du cœur se répand sur le visage (Prov. 15, 
13).» C'était donc par là que l’on reconnaissait Antoine; car 
à cause de l’enjouement de son esprit, il n'était jamais som- 
bre, et à cause de la joie de son âme, il n'était jamaïstriste, 

I! possédait une foi et une piété merveilleuses. Il ne commu- 
niquait jamais avec les mélétiens, avec les infidèles; car il sa- 
vait depuis l’origine leur indigne apostasie. Il ne parlait aux 
hérétiques que pour les délivrer de leurs erreurs. Les Ariens 
avaient répandu qu'il partageait leurs opinions. Alors les évé- 


ques dans la ville s'adressèrent à lui, et il répondit : «Le Fils 


n'est point une créature, il ne vient pas de rien, mais il est le 
0308 éternel, de la substance du Père. Les Ariens sont comme 
les païens, car ils rendent les honneurs divins à une créature. 
Fuyez leur communion; comment la lamière.et les ténèbres 
peuvent-ils se trouver ensemble ? La création toutentière leur 
est contraire, puisqu'ils comptent au nombre des choses créées 
le Seigneur et le Créateur de l'univers, par qui tout a été fait.» 
Il avait une force d'esprit extraordinaire. Et ce qu'il y.a de 
plus merveilleux, c’est que, sans avoir appris les sciences, 1} 
avait beaucoup de perspicacité et une grande justesse de juge- 
ment. Deux philosophes grecs vinrent un jour le trouver pour 


1 Οὐχ ὕψει de, οὗτε τῷ πλατε: διέφερε τῶν ἄλλων ἀλλα τῇ τῶν ἤθων χατασ- 
TAGEL, χαὶ τῇ τῆς ψυχῆς χαθαροτητι. 


PE EC δι 


LIVRE IV. 99 


le tenter. Il se trouvait alors en decà des montagnes. Illes recon- 
nut sur-le-champ à leur apparence, et leur fit demander par un 
interprète : « Pourquoi, vous qui êtes des philosophes, vous 
introduisez-vous auprès d’un fou? »—« Vous n'êtes point fou, 
lui répondirent-ils, mais très-sage. » — «Si c'est auprès d’un 
fou que vous êtes venu, répondit Antoine, votre voyage vous 
aura été inutile; si c’est auprès d’un sage, faites comme moi, 
car il faut toujours imiter ce qu’il y a d’excellent. Si j'étais 
venu à vous, je vous aurais imité. Mais puisque c’est vous qui 
venez à moi, devenez ce que je suis, devenez chrétiens. » Ils 
s’éloignèrent émerveillés. 

Une autre fois, certaines personnes vinrent à lui, avec l’in- 
tention de 16 railler parce qu'il n'avait pas appris à lire. An— 
toine leur parla en ces mots : « Qu'est-ce que vous dites? 
Qu'est-ce qui ἃ été auparavant; l’intelligence ou les lettres de 
l'alphabet? Est-ce l'alphabet qui a inventé l'intelligence ou 
l'intelligence l'alphabet? » Or, comme on lui répondit que la 
raison avait été la première , et que c'était elle qui avait inventé 
l'alphabet, Antoine répliqua : « Par conséquent l'alphabet est 
inutile à celui qui possède une saine raison". » Tous les assis- 
tants furent surpris, ainsi que les philosophes eux-mêmes, car 
ils ne s'étaient pas attendus à trouver tant de finesse d'esprit 
dans un homme sans instruction. Il n'avait pas non plus des 
manières grossières, quoiqu'il fût né et qu'il eût vieilli dans 
les montagnes. Elles étaient au contraire aussi polies que s’il 
avait été élevé à la ville (χαρεὶις χαὶ πολιτικος). Ses discours 
étaient relevés par un sel divin , en sorte que personne ne l’en- 
viait, mais que tous ceux qui l’approchaient éprouvaient de la 
satisfaction de son commerce, 

De prétendus sages de la Grèce vinrent encore une fois le 
trouver. Ils demandèrent qu'il justifiät à leurs yeux notre 
croyance en Jésus-Christ. [ls se mirent à parler de la prédica- 
tion de la croix divine, et voulurent se moquer de la croix. 
Après un moment de silence, pendant lequel il avait ressenti 


€ ε ᾽ 
"Ὧι rouvuy ὃ νους ὑγιαίνει, route οὐχ ἀναγχαια τα γράμματα. 


100 VIE D'ATHANASE LE GRAND. 


de la pitié de leur ignorance, il leur dit : « Qu'est-ce qui vaut 
mieux , de confesser la croix, ou de croire à de prétendues di- 
vinités coupables d’adultères et de crimes contre la nature ? La 
croix est le signe du courage et du mépris de la mort. Pour le 
salut et la délivrance des hommes, le Logos, toujours inaltéra- 
ble, prit un corps humain afin que les hommes pussent avoir 
part à la nature divine, comme il l'avait eue à la nature humaine. 
Cela n'est-il pas plus digne de la divinité, que de la rendre 
semblable aux êtres sans raison ? 

» Ne vaut-il pas mieux souffrir la mort de la croix, ou toute 
autre qui arriverait par suite de persécutions, et la supporter 
avec constance, plutôt que de faire ce que l’on raconte des er- 
reurs d'Osiris et d'Isis, des embüches de Typhon, ou de la fuite 
et du parricide de Chronos? C'est là votre sagesse. Maïs pour- 
quoi outragez-vous seulement la croix et n'admirez-vous pas 
la résurrection? Car ceux qui nous parlent de la première, 
nous racontent aussi la seconde. Vous ne cessez de vous 
scandaliser de la croix, et vous vous taisez sur les morts 
ressuscités, sur les aveugles qui voient, sur les lépreux puri- 
fiés, etc. Sont-ce là les œuvres d’un simple homme ou d’un 
Dieu? Il me semble que vous vous trompez vous-mêmes, et 
que vous n'examinez pas l'Écriture-Sainte avec sincérité. Li- 
sez-la avec un esprit de simplicité, et vous verrez que Jésus- 
Christ a fait preuve qu'il était Dieu, et qu'il habitait parmi 
nous pour le salut des hommes. 

» Rendez-vous maintenant compte de l'Éternel. Vous êtes 
obligés d'expliquer Dieu comme une série de mythes et d’allé- 
gories. Selon vous, l'enlèvement de Cérès est la terre; le boi- 
teux Vulcain est le feu ; Héré est l'air. Mais ce n’est pas à ho- 
norer Dieu, c’est adorer la création, tandis qu'elle ne devrait 
être que l’objet de votre admiration , et non pas de votre culte. 
Répondez à cela, afin de nous faire connaître que la croix est 
réellement méprisable. » 

Les sages voulurent répondre, mais ils ne firent que battre 
la campagne ; alors Antoine sourit et leur dit : «Cela est facile 
à réfuter. Mais puisque vous vous appuyez sur vos démonstra- 


LIVRE IV. 101 


tions, et puisqu’en possession de cet art, vous désirez que nous 
aussi nous démontrions pourquoi nous adorons Dieu, je vous 
le dirai , et je commencerai par vous demander : Comment ac- 
quiert-on la véritable connaissance des choses, et particulière- 
ment la connaissance de Dieu; cette connaissance est-elle dé- 
monstrative , ou bien est-elle fimmédiate) née de la force de la 
foi? Quelle connaissance est plus ancienne, celle qui vient de 
la foi ou celle que donnent les perceptions? » Or, comme ils 
répondirent que les connaissances acquises par la force de la 
foi sont les premières et les véritables, Antoine continua ainsi : 
« Vous avez raison ; car la foi tire son origine d’une direction 
immédiate de l’âme, tandis que la dialectique est l’art des com- 
binaisons (par la réflexion ou l’abstraction) ‘. Par conséquent, 
celui qui possède la force de la foi n’a pas besoin de démonstra- 
tion, elle lui est même superflue. Car, ce que nous confessons 
par la foi, vous cherchez à vous le rendre sensible par des per- 
ceptions, et vous ne pouvez pas parvenir à comprendre ce que 
nous savons avec certitude. C’est pourquoi la connaissance 
qui vient de la foi est plus noble et plus sûre que celles que 
vous vous procurez par vos conclusions sophistiques. 

» Notre sainteté ne repose donc pas sur la sagesse des syllo- 
gismes grecs, mais sur la force de la foi que Dieu nous a donnée 
en Jésus-Christ. Voici du reste ce qui prouve que notre doctrine 
est vraie; vous voyez que , sans posséder aucune science, nous 
croyons en Dieu et que nous reconnaissons dans ses ouvrages 
sa providence qui gouverne toutes choses. Combien nous som- 
mes forts par notre foi qui s'appuie en Jésus-Christ, et com- 
bien vous êtes faibles avec tous vos sophismes et vos disputes 
de mots; cela se voit par ceci, qu'avec tous vos raisonnements 
et vos syllogismes, vous n'avez jamais pu convertir aucun 


l'Eirate nporoy ὑμεῖς, τα πραγματα, χαι μαλιστὰ ἡ περι JEOU γνῶσις, 
πὼς ἀχριδὼως διαγιγνωσχετα!, δι᾿ ἀποδειξεως λόγων, ἡ δι᾿ ἐνεργείας πίστεως ; 
χαι τι πρεσόυτερον ἐστι, ἡ δι᾿ ἐνεργειας πιστεὼς ἡ ἡ δια λογὼν ἀποδειξις : τῶν 
Se ἀποχριναμενῶν, πρεσβυτεραν εἶναι τὴν δι᾿ ἐνεργείας πίστιν, xat ταυτὴν 
εἶναι τὴν ἀχριθη yvoctv lon ὁ ᾽᾿Αντωνίος, καλως εἰπατε" ἡ μεν γαρ πιστις 
ἀποδιαθεσεως ψυχες γινεται" ἡ δε διαλεχτιχη ἀπὸ τεχνὴς τῶν συντεθέντων ἐστι, 


103 VIE D'ATHANASE LE GRAND. 


chrétien et lui faire embrasser vos croyances, tandis que 
nous, qui prêchons la foi en Jésus-Christ, nous anéantissons 
(ψιλουμεν) votre superstition en reconnaissant que Jésus-Christ 
est Dieu et Fils de Dieu. Avec toutes vos belles paroles, vous 
ne mettez point d'obstacle à la propagation de la doctrine de 
Jésus-Christ. 

» Dites encore où sont vos oracles? Que sont devenus les 
enchantements des Égyptiens, les sortiléges des Mages ?: Quand 
tout cela a-t-il cessé, si ce n’est avec l'apparition de la croixde 
Jésus-Christ? Quelle merveille ! Votre religion n'a jamais été 
perséeutée, elle a passé paisiblement d’une génération à l’autre. 
Les chrétiens, au contraire, ont été persécutés ; et cependant 
leur religion fleurit plus que la vôtre etest plus prospère. Votre 
célèbre ouvrage tombe, tandis que la foi en Jésus-Christ, mé- 
prisée par vous et persécutée par l'empereur , remplit la terre. 
Quand la sagesse et la vertu de la virginité se sont-elles mon- 
trées avec un si grand éclat? Quand la mort a-t-elle été au— 
tant méprisée que depuis l’apparition de la croix de Jésus- 
Christ? C'est ce dont personne ne pourra douter, qui a vu les 
martyrs mépriser la mort pour Jésus-Christ et qui contemple 
les vierges de l'Église conserver des corps purs et sans tache 
pour l'amour de Jésus-Christ. 

» Cela doit suffire pour prouver que la foi chrétienne est la 
seule vraie manière d’honorer Dieu. Voyez : vous-mêmes vous 
n'avez point de foi et vous cherchez toujours à démontrer. 
Quant à nous, nous ne prouvons pas, comme dit notre maître, 
par les paroles persuasives de la sagesse grecque, mais nous 
convainquons par toute la force irrésistible de la foi qui ἃ 
précédé l'échafaudage des perceptions ἡ. Voyez, voici quelques 
démoniaques; essayez de les guérir et de les purifier par vos 
syllogismes; ou, si vous ne le pouvez pas, cessez de lutter 


contre nous et reconnaissez la puissance de la croix de Jésus- 
Christ. » 


1 ΤῊ δὲ πιστεῖ πείθομεν ἐναργως προλαμδανουσὴ τὴν ex τῶν λογὼν xa- 
TAXE NV, 


LIVRE IV. 103 


En parlant ainsi, Antoine invoquait Jésus-Christ; il scel- 
lait les possédés du signe de la croix, et voilà qu'ils demeu- 
raieñt inlacts, sains d'esprit, et remerciaient Dieu. Les pré- 
tendus philosophes s’étonnèrent des miracles et admirèrent de 
bonne foi la profondeur de son esprit; sur quoi il leur dit : 
« De quoi vous étonnez-vous? Ce n’est pas nous qui faisons 
cela ; mais c’est Jésus-Christ qui agit par ceux qui croient en 
lui. Vous apprendrez que nous n’employons pas la science des 
perceptions, mais la foi qui est mise en action par la charité. 
Si vous avez la foi et la charité, vous ne chercherez plus de 
démonstrations, maïs vous regarderez la foi en Jésus-Christ 
comme suffisante par elle-même. » 

Ainsi parla Antoine, et les sages, de plus en plus surpris, 
le quittèrent en le saluant avec amitié; ils avouèrent plus tard 
que ses discours n’avaient-pas été sans utilité pour eux. 

Sa réputation parvint jusqu’à l’empereur. Constantin et ses 
fils, quand ils surent ce qui s'était passé, lui écrivirent comme 
à un père et le prièrent de vouloir bien leur répondre. Cepen- 
dant il n’attacha pas une grande importance à ces lettres et ne 
s’en réjouit pas beaucoup. Il demeura toujours égal à lui- 
même, et la réception d’épitres si flatteuses ne changea rien 
à sa manière d’être. Il rassembla les religieux et leur parla en 
cés termes : «Ne vous étonnez pas si l’empereur vous écrif; 
l’empereur estun homme. Étonnez-vous plutôt de ce que Dieu 
a donné sa loi aux hommes et de ce qu'il nous ἃ parlé par son 
Fils. » Il ne voulut, après cela, pas même accepter les lettres, 
parce qu'ilnepouvait pas y répondre. Mais les religieux l’en- 
gagèrent à les prendre, en lui faisant observer que c’étaient 
des princes chrétiens et que son refus pourrait les offenser. 
Il les prit donc et y répondit en disant qu’il se réjouissait de 
ce que ces princes honoraïent Jésus-Christ; il leur conseilla 
en outre ce qu'ils devaient faire pour leur salut. Ils ne devaient 
pas-estimer beaucoup les choses temporelles, mais se rappeler 
le jugement.à venir, et reconnaître que Jésus-Christ seul était 
leroï véritable et éternel. Iles pria-d’être humains et de soi- 
gner : la justice et les pauvres. Ils reçurent ses lettres et s'en 


104 VIE D'ATHANASE LE GRAND. 


réjouirent. Antoine était donc aimé de tout le monde et 
chacun l’honorait comme un père. x 

Il arrivait souvent, quand Antoine s’entretenait avec d’au- 
tres personnes, qu'il se taisait tout à coup. Ce n'était qu'après 
un assez long espace de temps qu’il renouait la conversation, 
et les assistants supposaient alors que, dans l'intervalle, il avait 
eu une vision. L'évêque Sérapion le vit un jour en cet état. Il 
fut transporté hors de lui et soupira beaucoup pendant sa con- 
templation. Au bout de quelque temps, il se tourna vers les 
assistants, soupira, trembla et plia le genou, et resta long- 
temps dans cette position. A la fin, le vieillard se leva et versa 
des larmes. Les assistants tremblèrent; ils éprouvèrent une 
grande frayeur et le prièrent instamment de leur dire ce qui 
l'avait tant ému. Après beaucoup d’hésitation , il déclara enfin, 
comme malgré lui, que l'Église était menacée d’un grand 
châtiment, et que les hommes seraient livrés comme des bêtes 
privées de raison ; que les temples seraient profanés et les 
vases sacrés enlevés. En effet, peu de temps après, ces désas- 
tres arrivèrent à Alexandrie. Mais il encouragea les siens en 
leur disant que le pouvoir des impies ne serait pas de longue 
durée; que les pieuses croyances seraient bientôt de nouveau 
prêchées en liberté; qu’en conséquence, ils devaient seulement 
avoir soin de demeurer fidèles à la vraie foi. Mais on ne doit 
pas, disait-il, se montrer incrédule quand de pareils miracles 
se font par les hommes; car le Sauveur ἃ dit : « Quand vous 
auriez de la foi comme un grain de sénevé, vous diriez à cette 
montagne : Transporte-toi d'ici à, et elle s’y transporterait, 
et rien ne vous serait impossible (S. Matth., 17, 19); » et en- 
core : « Ce que vous demanderez en mon nom au Père, il vous 
l'accordera. » 

Antoine retourna ensuite dans le sein des montagnes; car 
il aimait à se livrer à la contemplation des choses du ciel, et 
il s’afiligeait quand on l'y troublait : et pourtant cela arrivait 
très-souvent. Les juges le prièrent de venir les trouver , at- 
tendu qu'ils ne pouvaient pas quitter leur ville. S'y étant refusé, 
ils renvoyèrent les accusés auprès de lui. Il leur fut fort utile, 


LIVRE IV. 105 


et les juges eux-mêmes eurent à se louer de leurs relations 
avec lui; il les exhortait à préférer à tout la justice et l'équité, 
à craindre Dieu, et à être bien convaincus qu'ils seraient 
jugés à leur tour comme ils auraient jugé. Ce fut dans une de 
ces occasions qu'après avoir dit à un officier supérieur de l’ar- 
mée, qui avait fortement insisté Pour être admis auprès de 
lui, ce qui était nécessaire à son salut et ἃ celui des siens, il se 
retira de nouveau immédiatement dans les montagnes. L’'offi- 
cier l'ayant conjuré de retarder un peu son départ, il le con- 
vainquit de la nécessité où il se trouvait de se retirer, par cette 
belle comparaison : De méme que le poisson ne saurait exister 
hors de la mer, le religieux ne peut rester longtemps hors de 
la solitude, afin de ne pas perdre par son retard les sentiments 
intérieurs. Le militaire ( στρατηλατὴς ) écouta ces choses et 
beaucoup d’autres semblables : il en fut étonné οἱ s’écria : « Cet 
homme est vraiment un serviteur de Dieu. Comment un 
homme sans éducation pourrait-il avoir tant d'esprit, s’il 
n'était pas aimé de Dieu? » 

Il écrivit une lettre à Basace qui se montrait fort cruel en- 
vers les chrétiens (catholiques), à cause de son zèle pour les 
Ariens , et lui annonça le prochain jugement de Dieu. C'était 
ainsi qu'il avertissait les oPpresseurs ; quant aux opprimés, il 
agit avec tant d’ardeur pour eux que l'on eût dit qu’il souffrait 
lui-même. Il était, en quelque sorte, un médecin pour l'Égypte. 
Quel était le malheureux qui s’adressait à lui et qui le quittait 
sans en avoir reçu des consolations ? Quel était celui qui s’appro- 
chait de lui la haine dans le cœur, et qui ne s’éloignait pas avec 
amitié? Et le pauvre qui arrivait auprès de lui découragé, ne 
finissait-il pas par mépriser les richesses, et leur préférer sa pau- 
vreté même? Et le religieux tiède ne puisait-il pas des forces 
en sa présence ? Le jeune libertin gravissait la montagne, voyait 
Antoine, et en redescendant il dédaignait les vains plaisirs et ai- 
mait la continence. Celui que les démons tourmentaient s'ap- 
prochait de lui et trouvait le repos. Celui que ses réflexions 
agitaient, allait chercher le calme auprès d'Antoine, et reve 
nait le cœur et l'esprit tranquilles. Par le don qu'il possédait 

ὃ. 


106 VIE D'ATHANASE LE GRAND. 


de distinguer les esprits, il reconnaissait, sans jamais. s'y trom- 
per, les mouvements intérieurs de tousceux qu'il voyait. Les 
penchantsdes hommes ne lui échappaient jamais. Nulnepouvait 
le tromper, et il savait donner à chacun le conseil le plus-con- 
venable à l'état dans lequel il se trouvait. 

Il mourut à l’âge de cent cinq ans; avant de quitteriles reki- 
gieux ,il les pria encore une fois de bien se maintenir exempts 
de toute doctrine erronée, de conserver la traditiondes Pères, 
et surtout la pieuse foi en Notre-Seigneur Jésus-Christ qu'ils 
avaient apprise des saintes Écritures et qu’il-leur avait souvent 
inculquée. « Je vais, ajouta-t-il, retrouver les Pères. Jewois 
que le Seigneur m'appelle. Soyez sobres , et ne perdez pas les 
fruits de vos longs travaux. Efforcez-vous de conserver votre 
premier courage. Je vous prie de ne pas porter mon corps en 
Égypte; car c'est pour cela que je suis allé vivre dans lesmon- 
tagnes. Vous savez que j'ai toute ma vie prêché contre-cette 
coutume. Couvrez mon corps avec de la terre. Je le retrouve- 
rai à la résurrection des morts. Partagez ainsi mes vêtements. 
Rapportez à l'évêque Athanase une de mes mélotes , et 16 vête- 
ment de dessus qu’il m'a donnés. Donnez l’autre mélote à Séra- 
pion ; gardez pour vous le cilice. Mes enfants, soyez heureux. 
Antoine part et n’est plus avec vous!» Il parla ainsi, 'et-les 
religieux l’embrassèrent; il leur jeta encore un regard plein 
d'amitié et de sérénité, et alla rejoindre les Pères. Les religieux 
donnèrent les reliques à ceux à quiilles avait légués, et ceux 
qui les reçurent les conservèrent comme des objets d’une 
srande valeur. Car toutes les fois qu'ils les regardaient, ils 
se rappelaient avec joie les discours d'Antoine. 

C'est ainsi qu'Antoine fut honoré et admiré de tout le 
monde, et désiré de ceux qui ne l'avaient jamais vu : 66 qui 
est une grande preuve de sa haute piété, etde l’amourque: Dieu 
avait pour lui. Car s'il devint célèbre, ce ne fut ni par:ses 
écrits, ni par sa sagesse grecque, mais uniquement par sa 
pieuse foi. Si ce n'était pas. que Dieu-fait connaître partout 
ceux qui sont à lui, comment son nom aurait-il pu retentirsi 
loin? Quand même ils agissent en secret, et qu'ils cherchent 


LIVRE IV, 107 


à rester cachés, le Seigneur les montre comme des flambeaux 
à tout le monde, afin que ceux qui entendent parler d'eux 
puissent reconnaître que ses paroles ont en elles le pouvoir de 
sanctifier ἡ. 

Telle fut l’idée qu'Athanase s'était faite de la vie monasti- 
que. Pense-t-on que les Pères la regardassent comme une vie 
oisive, extérieure, fantastique, misanthrope, ainsi qu’on la 
si souvent prétendu ? 


| Pour connaître les résultats qu'eut la publication dela Vie de 5. Antoine, 
voyez les Confessions de 5. Augustin, 1, VITE, c. vi. La lecture de cet ouvrage 
fut l’occasion d’une crise dans la vie de ce saint. Evagrius traduisit, dès le 
quatrième siècle, l'ouvrage de 5. Athanase en latin. 


FIN DU LIVRE QUATRIÈME, 


LIVRE V. 


Troisième exil de saint Athanase. — La tendance des Ariens se dévoile. 
— Ils arrivent au faîte et tombent. 


Athanase était parvenu dans le cours de sa vie à une hau- 
teur de renommée, et à une considération qui pouvaient lui 
devenir très-nuisibles. Sa réputation avait eu pour origine une 
grande lutte; elle se liait, par conséquent, nécessairement à 
la honte de ses adversaires. Cela était inévitable, mais on ne 
le lui pardonna pas; comme s’il eût pu lui être possible de se 
défendre sans réfuter en même temps ses antagonistes. Mais 
plus il devenait l’objet de leur haine, plus il s’affermissait dans 
le cœur des catholiques. En attendant, comme il n’était pas im- 
possible d’abuser de ce sentiment, il ne manqua pas de per- 
sonnes qui tentèrent de se servir de son influence sur les esprits 
pour exécuter de honteux projets. Dans l'Occident, Magnence 
s'était soulevé; Constant, protecteur d’Athanase, et plusieurs 
membres de la famille impériale qui lui étaient particulièrement 
attachés, furent assassinés, et les meurtriers s’emparèrent de 
l'empire. En Pannonie aussi, les légions proclamèrent Auguste 
un certain Vétéranion. Magnence envoya en diverses provinces 
de l'empire romain, des hommes chargés de gagner des par- 
tisans à sa cause. Valens et Clément vinrent, à cet effet, en 
Libye et en Égypte. Ce dernier ne craignit point d'aller trouver 
saint Athanase, et il n’y ἃ pas de doute qu’il n’ait cherché à le 
gagner pour son maître, espérant que l'Égypte tout entière 
suivrait l'exemple de l'évêque qu'elle vénérait. On annonçait 


d: 
| 
| 
| 
| 


LIVRE Υ. 109 


que les Égyptiens, qui avaient tant souffert de certaines me- 
sures de Constance en faveur des Ariens, ne demanderaient pas 
mieux que de se détacher de lui. D'un autre côté, Constance 
ne négligeait pas non plus d'assurer de nouveau Athanase de 
sa bienveillance. Il envoya quelques-uns de ses courtisans les 
plus affidés et les plus puissants, et en même temps de ceux 
qu'il savait être le plus favorablement disposés pour Athanase, 
avec des lettres dans lesquelles il lui disait que, quoïque Con- 
stant fût mort, il pouvait continuer à administrer tranquille- 
ment son diocèse; qu'il n'avait qu'à former, comme par le 
passé, son troupeau à la piété et à la foi, sans rien craindre 
des artifices de ses ennemis. Le préfet de l'Égypte reçut en 
même temps l’ordre de n'avoir aucun égard aux nouveaux 
mouvements qui se manifestaient contre Athanase, et de les 
réprimer. Car à peine eut-on appris la mort de Constant, puis- 
sant protecteur d’Athanase, que ses anciens ennemis relevèrent 
la tête. Cependant la position de Constance était périlleuse; car 
Magnence, Germain plein de bravoure, était à la tête de forces 
considérables *. Maïs Athanase, qui, même dans les circonstan- 
ces les plus critiques, n’hésitait jamais, qui ne mettait jamais 
dans la balance ses devoirs avec ses avantages temporels, qui 
dans tous les cas savait mépriser la vie quand il s'agissait de 
la justice, Athanase montra, dans cette occasion, comment le 
même prêtre qui osait dire à son souverain : Nous devons obéir 
à Dieu plutôt qu'aux hommes, savait, quand il le fallait, se 
montrer sujet et citoyen fidèle. Il rassembla son troupeau et 
l’affermit dans son devoir envers Constance, en élevant publi- 
quement la voix au ciel pour son salut et pour celui de l’em- 
pire, et en mettant l’obéissance au prince au rang des devoirs 
religieux. Ayant eu plus tard occasion d'adresser une apologie 


! Voyez Luden, Histoire du peuple Allemand, t. IT, p. 168. Mais, quand 
à la page 517, 1. 10, cet auteur paraît douter qu’Athanase ait pu sérieusement 
dire de Magnence qu'il était un διαύολον, il oublie que Magnence avait enlevé 
à l'Église catholique et à Athanase, l'empereur Constant, leur seul appui 
dans l’État. 


110 VIE D'ATHANASE LE GRAND. 


à Constance, il invoqua le témoignage du gouverneur de l'É- 
gypte qui avait assisté à cette prière et à cette exhortation. 

En prodiguant à Athanase ces assurances de sa faveur, Con- 
stance avait pour but de s'assurer de son côté de la sienne. Mais 
il lui donna par là un avantage dont il se repentit plus tard, et 
qu’il voulut rétracter. Ayant vaincu Vétéranion par la ruse, 
et Magnence en batailles rangées, dans les années 351 et 353, 
il recommencça le combat contre Athanase. Les anciens ennemis 
de celui-ci profitèrent des dispositions de l'empereur pour sui- 
vre les plans qu'ils avaient formés depuis longtemps, c’est-à-dire 
pour renoncer la foi catholique ; et ils attirèrent complètement 
l’empereur dans leurs vues. Il paraît aussi que l'opposition des 
évêques catholiques indisposait de plus en plus Constance con- 
tre leur confession de foi. Du reste, cela est facile à concevoir. 
Les eusébiens ne faisaient aucune difficulté de reconnaître 
l'empereur comme le chef de l'Église; les catholiques, au con- 
traire, défendaient leur indépendance. Toute secte, par le seul 
fait de sa séparation du grand corps de l’Église, tend naturel- 
lement à se transformer en une simple religion d’État; la 
croyance des Ariens qui regardaient le Sauveur comme un être 
borné, rabaissait l’idée d’une Église universelle et en faisait 
l'idée bornée d'une Église purement politique ; le Sauveur per- 
dant de sa dignité, l'Église qu’il avait fondée devait nécessai- 
rement perdre aussi de la sienne ; ils cherchaïent donc à don- 
ner à leur Église, qui n'avait ni grandeur, ni solidité, cette 
grandeur et cette solidité qui lui manquaient par sa fusion dans 
l'État. Cette pensée devait plaire à un prince faible comme 
Constance. L'Église catholique, au contraire, par sa croyanee 
en la divinité du Sauveur, ne pouvait jamais s’humilier-au 
point de se persuader qu’elle n’était qu'une Église politique. 
Mais en soutenant son indépendance, elle souleva Constance 
contre elle. 

Sur ces entrefaites, les Ariens qui avaient condamné avec le 
plus grand zèle l’hérésie de Photinus dans deux conciles, à Sir- 
mium, s’occupèrent en même temps à rafraîchir d'anciennes 
plaintes, et à en inventer de nouvelles. Valens et Ursace ré- 


LIVRE V, 111] 


tractèrent le repentir qu'ils avaient témoigné, et soutinrent 
qu'ils y avaient été forcés. De tous les côtés de l'horizon, Atha- 
nase vit l'orage se former contre lui. Il envoya, en consé- 
quence , cinq évêques et trois prêtres à Constance, pour réfu- 
ter les plaintes alléguées contre lui, et pour ajouter ce que, 
du reste, ils jugeraient convenable de dire ‘. Ce fut en vain. 
Or, voici quelles étaient les nouvelles accusations. Athanase , 
disaient-ils, était cause que Constant et Constance étaient pres- 
que devenus ennemis déclarés ; il n'avait cessé d'exciter le pre- 
mier contre son frère, et de lui inspirer contre celui-ci les 
sentiments les plus hostiles. Il avait eu des liaisons avec l'u- 
surpateur Magnence; il avait célébré un office solennel dans 
une église d'Alexandrie, avant sa dédicace; et enfin il avait 
refusé d’obéir à une invitation de Constance de se rendre au- 
près de lui. On verra plus bas ce qu’il en était de ces accusa— 
tions, et comment la méchanceté la plus noire fut mise en 
œuvre à l'égard d’une d'elles pour la rendre seulement pos- 
sible. 

A la demande du pape Libère, un concile fut convoqué par 
Constance à Arles en l'an 353. Il est probable que l’empereur 
avait demandé à chacun des évêques, en particulier, la dépo- 
sition d'Athanase, et que le pape aura cru qu'un concile sau- 
rait-mieux résister à l'empereur que des prélats isolés ἡ, Vin- 
cent, évêque de Capoue, muni de tous les moyens de défense 
d’Athanase, et chargé de soutenir la foi contre les Ariens, ainsi 
que de veiller à ce que la cause d’Athanase fût examinée et 
décidée d’une manière légale, représenta le pape Libère au 
concile. 

Mais on exigea sur-le-champ et sans détour des évêques, 
qu'ils condamnassent Athanase. Comme ils ne voyaient pas de 


1 Sozom., 1. IV, c. v, place cette embassade à une époque plus tardive. 
Mais dans la Vie d’Athanase, par Montfaucon, fol. xxx1, Op.ed. Bened., tom. [, 
elle est indiquée avec plus de vraisemblance à cette année. 

? Libère dit lui-même. (Æil., fragment. V, fol. 1330) qu'il désirait ce 
concile, Propter quæ concilium fieri manseutudinem tuam fueram depre- 
catus. Voyez n. 9 du bénédictin Constant à l’article de ce saint. 


112 VIE D'ATHANASE LE GRAND. 


motifs pour cela, ils s’y refusèrent. Toutefois les menaces de 
l'empereur, et l’effroi dont il remplissait tous les esprits, enga- 
gèrent enfin les évêques à donner leurs signatures. Vincent, 
lui-même, signa la décision à la dernière extrémité, et afin de 
remplir, du moins à quelques égards, sa mission, il avait pro- 
posé, tout en déposant Athanase, de condamner la doctrine 
des Ariens, et de leurs partisans déclarés. On lui répondit que 
ce n’était pas pour cela que le concile avait été convoqué, et 
tous ses efforts demeurèrent inutiles. Paulin, évêque de Trèves, 
fut le seul qui ne se laissa point intimider jusqu’à refuser la 
communion à Athanase, et reconnaître les évêques ariens. Les 
autres évêques virent, dans le sort de cet homme, un exemple 
de celui qui les eût attendu eux-mêmes, 5115 eussent persisté 
comme lui à préférer la justice aux ordres de l’empereur. Pau- 
lin fut relégué en Phrygie, parmi les Montanistes, où il mou- 
rut, au bout de quelques années , de douleur et de misère. 

La chute de Vincent, car tel fnt le nom sous lequel on dési-— 
gna généralement sa conduite à Arles, causa un profond cha- 
grin au pape. Voici ce qu’il écrivait à Hosius, évêque de Cor- 
doue : « Je mettais une grande confiance dans Vincent , parce 
qu’il connaissait à fond cette affaire , dans laquelle il avait siégé 
comme juge avec votre sainteté. Je croyais que l'Évangile 
tout entier pouvait être placé sous sa protection. Mais non-seu- 
lement il n’a rien obtenu, il s’est encore laissé séduire jusqu’à 
déguiser ses sentiments. J'ai été rempli, par sa conduite, d’une 
double douleur ; j'aimerais mieux mourir pour Dieu, afin de 
ne pas paraître comme le dernier accusateur (contre Athanase), 
et afin que l’on ne pensât pas de moi que j'aie pu donner mon 
approbation à une façon d'agir contraire à l'Évangile. » D'au- 
tres évêques encore encouragèrent Libère à ne pas se laisser 
induire en erreur, sur ce qui était bien , par la conduite de 
Vincent. 

Libère s'efforca donc, de toutes les manières, d'éloigner de 


 Hilar., fragm. VI, fol. 1334. On peut voir d’autres lettres de Libére chez 


Baronius, ad ann. 354, n. 20. 


LIVRE V. 113 


lui le soupçon que son légat eût agi d’après la direction qu'il 
lui aurait imprimée. Mais il ne fit par là qu'augmenter le 
courroux dont l'empereur était animé contre lui, par suite des 
instructions qu’il avait données à son représentant à Arles; on 
s’occupa de formuler des plaintes dans le but de le déposer, 
lui aussi, de son siége ἡ, On lui reprochait d’y être monté d’une 
manière illégale, et de vouloir s'arroger des droits trop éten— 
dus; enfin, on prétendait que, dans l'affaire d’Athanase, il 
avait détruit certains documents d’où serait ressortie sa cul- 
pabilité. 

Malgré cela, le pape ne négligea rien pour faire révoquer 
les décisions d'Arles. Il envoya une nouvelle députation à l’em- 
pereur pour le prier de convoquer encore un concile. Lucifer, 
évêque de Cagliari, homme d’une franchise, d’une résolution et 
d'un courage à toute preuve, mais en même temps d’un zèle 
exagéré, s'offrit pour cette mission. On lui adjoignit le curé 
Pancrace et le diacre Hilaire, du clergé de Rome. Et, afin que 
la sagesse se montrât unie au courage en présence de l’empe- 
reur, Libère pria l'évêque Eusèbe de Verceil de faire aussi 
partie de la députation. Ce personnage était généralement es- 
timé pour sa profonde érudition et respecté pour sa piété. Il 
ne balança pas à offrir ses services dans une circonstance si 
importante. 

Dans sa let(re à l’empereur, le pape dit qu'il est fort triste 
pour lui que, malgré tous ses efforts, il ne puisse parvenir à 
s'assurer la bienveillance de l'empereur. II désire sincèrement 
la paix avec lui; une paix qui ne repose point sur des paroles 
trompeuses , mais qui soit conforme à l'Évangile. Ce n'était plus 
d'Athanase seul qu'il s'agissait, mais de bien d’autres choses en- 
core, et surtout du maintien de la foi, sur laquelle toute espé- 
rance repose. Il ne concevait pas quelles pouvaient être les let- 
tres qu'il aurait supprimées. Des lettres d'Orient et d'Égypte lui 


! Hilar., fragm. V, fol. 1829. Libère dit dans sa lettre à Constance : 
« Sermo enim pietatis tuæ, jamdudum ad populum missus, me quidem, 


quem patienter omnia ferre necesse est, plurimum lacerat. » 


114 VIE D'ATHANASE LE GRAND. 


étaient parvenues; les unes et les autres renfermaient contre 
Athanase les mêmes allégations ; mais elles avaient été réfantées 
par les évêques d'Égypte. Il avait lu dans l’église et devant le 
concile toutes les lettres qu'il avait reçues. Il avait eu d'autant 
moins de motifs de rien cacher, que la majorité des évêques 
s'était déclarée en faveur d’Athanase. Dieu était témoim , et 
tous les membres de son Église, qu'il méprisait tous les biens 
terrestres; c'était malgré lui qu'il avait été élevé à la dignité 
dont il était revêtu. Aussi était-il résolu de remplir toujours 
ses fonctions d’une manière agréable à Dieu. Il n'avait jamais 
exécuté ses propres ordonnances, mais il s'était toujours oc— 
cupé de maintenir celles des apôtres. Il était resté fidèle à a 
règle et aux coutumes de ses prédécesseurs ; il n'avaitrpoint 
cherché à étendre les droits de l’'épiscopat de la ville de Rome, 
et il n'avait pas souffert non plus qu'il y füt porté atteinte. Son 
désir constant avait été de rester fidèle à la foi transmise par 
la succession des évêques. Sa sollicitude pour l'Église l’obligeait 
à parler franchement à l'empereur. Les Orientaux désiraient 
sa communion, sa paix ; mais la communion n’était pas possible, 
plusieurs d’entre eux ayant déjà refusé, huit ans auparavant, 
à Milan, derejeter les erreurs ariennes. Ce n’était pas une chose 
nouvelle que de voir la doctrine de l’Église attaquée sous le 
nom d’Athanase. Plusieurs prêtres et diacres, précédemment 
déposés et excommuniés comme partisans d’Arius, étaient de- 
venus évêques. Et c'était à de pareilles gens que l’on préten- 
dait soumettre les autres évêques! A Arles aussi, on avait re- 
fusé derejeter la doctrine d’Arius, et l’on avait privé Athanase 
de la communion. Que l’empereur daigne, d’après cela, accorder 
un concile qui puisse examiner cette affaire avec toute la pru- 
dence convenable et qui veille sur la foi, telle que l'Église 
universelle l'a exprimée à Nicée. » Ce fut en ces termes qu'é- 
crivit Libère (Hilar. frag. fol. 1329). 

Les députés n’eurent pas de peine à obtenir de l’empereur la 
convocation d’un nouveau concile. Il fut indiqué à Milan pour 
l'an 355. Constance avait déjà une fois réussi à obtenir l'as- 
sentiment des évêques, et il jugea que cela ne lui serait pas 


LIVRE V. 115 


plus difficile cette fois-ci. Peu d’évèques d'orient assistèrent au 
concile ; quant à ceux de l'occident, quoiqu’ils ne vinssent pas 
tous, il y en eut près de trois cents. Eusèbe de Verceil, n’en 
prévoyant rien de bon , ne voulait pas y paraître; mais il y fut 
appelé, tant par les évêques catholiques que par Constance; les 
premiers eherchaïent en lui un appui pour Athanase; l’autre 
voulait que les résolutions contre Athanase fussent confirmées 
par la présence d’un homme d’un si grand poids. Il sy rendit ; il 
fut obligé d'attendre dix jours avant qu'il püt assister aux dé- 
libérations. Dans cet intervalle, les Ariens tenaient desréunions 
secrètes. Quand tous les préparatifs furent achevés, les Ariens 
demandèrent dans le concile qu'Athanase füt condamné. Les 
catholiques, au contraire, dont les démarches étaient dirigées 
par Eusèbe, insistèrent pour qu'avant tout on signât le symbole 
de Nicée, attendu qu'il ÿ avait dans l'assemblée des personnes 
dont la foi était suspecte et qui, par conséquent, ne pouvaient 
point être juges. Denys, évêque de Milan, avait déjà pris en 
main une feuille pour recueillir les signatures; Valens la Jui 
arracha. On ne signa donc point le symbole de Nicée. Cepen- 
dant, le bruit de cet événement s'était répandu dans la ville; le 
peuple de Milan, en apprenant que la foi traditionnelle était 
en danger, s’émut, et le concile, pour la sûreté de ses mem- 
bres, crut ne plus devoir tenir ses séances dans l'église, selon 
la coutume, et se transporta dans le palais de l'empereur. Le 
prince, caché derrière une tapisserie, écoutait les délibérations. 
Un édit, parsemé d’assertions ariennes, fut présenté aux évê- 
ques ; Constance y disait que le contenu lui en avait été révélé 
par Dieu dans un songe; et, pour donner à ses ordres une au- 
torité divine, il rappelait les victoires qu’il avait remportées 
sur {ous ses ennemis et dans lesquelles Dieu avait évidemment 
combattu pour lui. Il voulait convaincre par R les évêques 
qu'il ne leur demandait rien qui ne fût conforme à la justice 
et à la vérité. Il fallait donc qu'Athanase fût déposé; c'était le 
point principal de sont décret ; la paix de l'Église, seul but au- 
quel Constance tendait, exigeait que cela fût ainsi. Les com— 
missaires de l'empereur vantaient beaucoup son orthodoxie, 


116 VIE D'ATHANASE LE GRAND. 


quoique Lucifer de Cagliari cherchât à la rendre suspecte. 
On exigeait que les évêques signassent cet édit sans aucun 
examen; car le songe de l’empereur et le souvenir de ses vic- 
toires devaient, comme de raison, tenir lieu de toutes preuves 
contre Athanase. Cependant, Lucifer de Cagliari prit la parole 
et dit que!le Symbole de Nicée était seul saint et salutaire, οἵ, 
quand il aurait devant lui toutes les armées de l’empereur, 
il ne signerait point l’édit. Il eut la hardiesse de dire que c’é- 
tait une pièce impie. Aussitôt l'empereur quitta la place qu'il 
occupait derrière le rideau et prit ouvertement part aux dé- 
libérations. Il sut, pour le moment, se contenir assez pour ne 
se plaindre qu’en termes généraux de l’audace de Lucifer, et 
lui dire qu'il n’était pas chargé de le corriger du défaut d’aria- 
nisme. Puis, il insista sur la condamnation d’Athanase. Les 
évêques répondirent que l’on ne pouvait accorder aucune con- 
fiance à Valens et à Ursace, dans leurs nouvelles accusations, 
puisque naguère encore ils avaient rétracté tout ce qu’ils avaient 
jadis allégué contre Athanase; ils ne pouvaient donc point être 
ses accusateurs. Alors l’empereur prit la parole et dit que c'é- 
tait lui qui se déclarait l'accusateur d’Athanase; et il deman— 
dait que, par considération pour lui, ils apportassent foi aux 
déclarations d’Ursace et de Valens. On lui répondit que, quand 
cela serait, l’accusé était absent; qu’un concile n’était pas 
un tribunal romain; que, bien qu'il fût empereur, comme 1] 
s'agissait d’un évêque, il fallait, d’après les lois de l'Église, 
que les deux parties jouissent de droits égaux. Athanase était 
fort loin; si l'empereur jugeait convenable d’en croire Valens 
et Ursace sur leur parole, il n’y avait pas de raison pour ne 
pas croire également Athanase sur la sienne. Par le désir qu'il 
venait d'exprimer, l’empereur donnait lieu de penser, non pas 
qu'il ajoutât foi aux plaintes portées contre Athanase, mais 
que c'était par ses ordres mêmes que ces dénonciations avaient 
été faites. L'empereur réfuta l'argument tiré des lois de V'É- 
glise en disant que sa volonté était la seule loi que l'Église eût 
à suivre ; il remarqua que les orientaux ne s’opposaient jamais 
aux volontés qu'il exprimait. Il fallait donc qu'ils obéissent s'ils 


LIVRE V. 117 


ne voulaient pas être bannis. Les évêques furent frappés de 
surprise à ce discours; ils rappelèrent au prince que l'empire 
n'était pas sa propriété, mais qu'il lui avait été donné par 
Dieu qui pouvait le lui ôter de nouveau : ils lui mirent de- 
vant les yeux le jugement dernier et le conjurèrent de ne pas 
détruire l'Église, en confondant l'Église avec l'État ‘. L'empe- 
reur tira l'épée et leur ordonna de se taire; il voulut même en 
faire mourir quelques-uns, mais il rétracta cet ordre. L'offre 
des évêques de se rendre, à leurs frais, à Alexandrie pour 
interroger au moins aussi des accusateurs catholiques, fut éga- 
lement refusée, et, en définitive, tous ceux qui ne voulurent 
point concourir à la condamnation d’Athanase furent réelle- 
ment exilés. Un légat du pape, le diacre Hilaire, fat même 
maltraité par Valens, Ursace et quelques eunuques; ils le dé- 
pouillèrent et le frappèrent de verges. Lucifer fut banni en 
Germanie, où, renfermé dans une prison obscure, il ne lui 
fut permis de recevoir personne; Eusthe de Verceil fut en- 
voyé à Scythopolis; Denys de Milan, en Cappadoce, où il 
mourut. Les autres évêques cédèrent aux menaces; ils admi- 
rent les Ariens à la communion et abandonnèrent Athanase, 
à la déposition de qui ils consentirent. En place des évêques 
catholiques, on nomma des ariens : ainsi, Aurens fut appelé de 
Cappadoce pour occuper le siége de Milan. Athanase remar- 
que à ce sujet qu’il ne savait pas seulement la langue latine, 
qui était celle de la ville dont il était nommé évêque; ce fut 
ainsi que l'on renversa la discipline de l'Église et que l’on in- 
troduisit un nouveau mode d'élection pour les évêques ἢ. 
Cependant c'était de Milan que le malheur devait s'étendre 
peu à peu sur toute l'Église. Le pape Libère prévoyait déjà le 


1 Συνεδουλευον αὐτῷ μὴ διαφθείρειν τα ἐχχλησιαστιχα; μηδὲ ἐγχαταμισγεῖν 
τὴν Ῥωμαΐκην ἀρχὴν τῇ τῆς ἐχχλησιας διασαγῃ. 

2 Athanas. hist. Arian., δῇ 33, 34, 76. Hilar. epist. ad Constantium, 
jf 7, 8, fol. 1222. Ce témoignage est d'autant plus remarquable que la lettre 
même est adressée à Constance. Lucifer dans l'écrit : Quod sit moriendo pro 


Christo , et Sulpice Sévère, dans divers endroits, 


118 VIE D'ATHANASE LE GRAND. 


destin qui l’attendait, quand il écrivit une lettre de consola— 
tion aux évêques bannis. Il loue en eux la constance de leur foi, 
et leur dit qu'ils sont des confesseurs. Il leur assure qu'il est 
en esprit auprès d'eux, et il exprime ses regrets, de ce que, 
vivant encore dans l'incertitude, une dure nécessité ne lui per- 
met pas de partager leur sort. Il aurait eu, dit-il, bien de la 
joie s’il avait pu leur donner l'exemple d'une glorieuse confes- 
sion. Maintenant, il les prie d’implorer pour lui de Dieu, la 
force de supporter avec courage les nouvelles toujours plus 
tristes qui lui parviennent, et le bonheur de pouvoir partici- 
per avec une foi intacte à leur glorification ( Hilar. frag. 4, 
fol. 1333). Bientôt, cependant , le premier eunuque de la cour 
de l’empereur vint trouver le pape, afin de l’engager, soit par 
des présents, soit par des menaces, à excommunier Athanase, 
et à entrer en communion ecclésiastique avec les Ariens: Li- 
bère répondit qu'il ne lui était pas possible de condamner 
Athanase, qui avait été déclaré innocent par deux conciles. 
L'empereur devrait bien plutôt annuler tout ce qui ayait été 
décidé contre Athanase, et faire examiner l'affaire par un con- 
cile qui ne s’assemblerait pas dans le palais impérial, où 1] n'y 
aurait point d'empereur ou de comte, où l’on n’exercerait 
point de violences, et où la crainte de Dieu seule déciderait. 
Aucun arien ne devait y être admis, attendu qu’ils avaïent été 
excommuniés par le concile de Nicée. Aucune personne qui 
combattait la foi ne devait assister à un concile. Il fallait 
commencer par rétablir l'unité dans la croyance. Le Sauveur 
lui-même n'avait point guéri de malade avant de s'être as- 
“τό de sa foi. C'était là ce qu'il avait appris des Pères, et 
ce que l’eunuque pouvait rapporter à l'empereur. Si le prince 
réglait d’après cela sa conduite, il s’en trouverait bien, et 
l'Église en serait édifiée. L’eunuque s’éloigna avec des me- 
naces, et déposa son offrande sur le tombeau de saint Pierre. 
Libère, dédaignant un semblable don, ordonna qu'il lui fût 
reporté. 

Le préfet de Rome recut alors l’ordre de s'emparer en secret 
de Libère, ou même, s’il était nécessaire, de le faire saisir de 


LIVRE V. 119 


vive force, et de le conduire à la cour de l'empereur. Personne 
n'osait parler à Libère. L'effroi se répandit dans toute la ville ; 
on craignait les dernières extrémités. Les matrones se sauvè- 
rent à Ja campagne. Bientôt toutes les avenues de la ville fu- 
rent fermées, et toutes les personnes qui n'étaient point domi- 
ciliées à Rome furent obligées de s’en éloigner. On offrit de 
l'argent à divers individus pour qu’ils portassent des plaintes 
contre Libère. Il fut à la fin conduit auprès de Constance 
(Athan. Hist. Arian., $ 36-38). On ἃ de la peine à compren- 
dre toutes ces dispositions.'Que craignait donc l'empereur? Son 
inquiétude prouvait mieux que toute autre chose combien sa 
conduite était injuste. 

Théodoret raconte (L. 4, ο. 16) ce qui suit: « L'empereur 
Constance parla ainsi à Libère : Puisque tu es chrétien et évé- 
que de notre ville, nous t’avons fait appeler pour l’engager à 
renoncer à la folle communion avec Athanase, ce méchant 
homme. La voix générale s’est prononcée contre lui, et l’a dé- 
claré, par la décision d'un concile, indigne de la communion 
de l'Église. — Libère répondit : Empereur, les jugements de 
l’Église doivent être équitables. Si cela te plaît, forme un tri- 
bunal. Si Athanase paraît digne d’être condamné, l’arrêt sera 
porté contre lui, conformément aux ordonnances de l'Église. 
— L'empereur : La voix générale s’est prononcée sur son im— 
piété. Ses artifices ont trompé tout le monde depuis le commen- 
cement. — Libère : Ceux qui se sont déclarés contre lui n’ont 
pas été témoins oculaires de ce qui s’est passé : ils ont agi par 
vaine gloire, par timidité, par la crainte d’être maltraités par 
toi. — L'empereur : De quelle vaine gloire parles-tu, de quelle 
crainte, de quels mauvais traitements? — Libère : D'une gloire 
qui n'est pas celle du bon Dieu, qui par l'amour de tes présents 
condamnent celui qu’ils n’ont pas vu, qu'ils n'ont pas jugé. Cela 
ne convient pas à des chrétiens, — L'empereur : Au concile de 
Tyr, il a été condamné en sa présence, et tous les évêques ont 
voté contre lui. — Libère : Il n’a jamais été jugé en sa pré- 
sence, car ceux qui le condamnèrent à cette époque, le firent 
sans motifs, et après qu’Athanase eut quitté le tribunal. — En 


190 VIE D'ATHANASE LE GRAND. 


ce moment, Eusèbe, l'eunuque !, prit la parole, et dit : Au con- 
cile de Nicée, on a trouvé qu'il était opposé à la doctrine ca- 
tholique. — Libère (sans faire attention au discours insensé de 
l’eunuque) : Il ne fut jugé que par cinq évêques , qui s'étaient 
rendus avec Ischyras, “ἃ Maréotis ἡ. Ils furent envoyés pour 
dresser des actes contre l'accusé. Deux de ces députés sont 
morts, Théodore et Théognis. Trois vivent encore, Maris, Va- 
lens et Ursace. Le concile de Sardique a condamné les dépu- 
tés, précisément à cause de leur conduite dans cette affaire. Ils 
ont ensuite présenté au concile (de Rome) des mémoires dans 
lesquels ils demandent pardon d’avoir rédigé, à Maréotis, des 
actes pleins de partialité, afin qu'ils pussent servir de fonde— 
ment à une fausse accusation. Nous avons ce mémoire en notre 
possession. Qui donc, ὁ empereur, faut-il que nous croyions, 
ceux qui après avoir condamné Athanase ont demandé pardon 
de ce qu'ils avaient fait, ou ceux qui ont condamné ceux-ci ? 
— L'évêque Epictète* prit alors la parole : Empereur, Libère 
a bien moins en vue de défendre la foi et les jugements de 


! Athanase avait surtout une grande antipathie pour les eunuques, qui 
étaient les plus grands ennemis de la doctrine catholique ( Xést. Arian., ( 38). 
Il y explique par les motifs suivants pourquoi ils niaient le Fils de Dieu : Ko: 
το παραδοξον τῆς ἐπιδουλὴς τουτο ἐστ!. ὃτι ἡ ἀρειανὴ αἵρεσις; ἀρνουμιενη 
τον υἷον του Jeou ἐξ εὐνουχῶὼν ἐχε! τὴν βοήθειαν, οἱτινης ὡς τῇ φυσει, οὕτως 
χαὶι τὴν ψυχὴν ἄγονοι τυχάνοντες οὗ φερουσιν ὁλὼς ἄχουειν περι VIOL. 

? Henri de Valois, ad h. 1. dit : Sed hic quæri meritù potest, quomodo 
verum sit, quod ait Liberius, quinque solos episcopos condemnasse Atha- 
nasium in Synodo Tyri, cum in ea Synodo plurimi fuerint episcopi. Huic 
objeclioni ita respondendum videtur. Quinque episcopi missi sunt in Ma- 
reotem a Synodo Tyri, ut in ea cognoscerent, de sacro poculo, quod ab 
Athanasio fractum fuisse dicebatur, et de aliis criminibus, qua ill fuerant 
objecta. Hi quinque episcopi, cum in Mareotem venissent, falsa üllic acta 
conscripserunt, Quæ cum postea retulissent ad Synodum, ex eorum fide 
slatim damnatus est Athanasius. Recle ergo hi quinque soli Athanasiumr 
damnasse dicuntur, cum ex illorum falsa relatione damnatus fuerit 
Athanasius. ; 

3 Athanas., Hist. Ar., ( 75, donne quelques détails sur cet évêque de 
cour. Il dit que c'était un néophyte, un jeune homme audacieux, prêt à 
exécuter tous les projets de Constance et que celui-ci aimait particulièrement. 


LIVRE V. 19 


l'Église, que de pouvoir se vanter auprès des sénateurs ro- 
mains d’avoir triomphé de l'empereur. — L'empereur : Quelle 
partie de l'empire formez-vous, pour approuver seul cet homme 
impie , et troubler ainsi la paix de l'empire et du monde entier ? 
— Libère: Ce n'est pas parce que je suis seul que la parole de 
la foi peut perdre de sa force. Car on voit aussi dans l’ancien 
Testament qu'il n'y en eut que trois qui résisiérent aux ordres. 
— Eusèbe, l'eunuque : Oses-tu comparer l’empereur à Nabu- 
chodonosor? — Libère : En aucune facon. Mais tu condam- 
nes sans motif un homme que nous n'avons pas jugé. Je de- 
mande seulement que lon commence par confirmer la foi 
exprimée à Nicée, en la signant à l'unanimité. Que nos frères 
soient rappelés de l'exil et rétablis sur leurs siéges. Après cela, 
quand ceux qui troublent l'Église seront d'accord avec la foi 
apostolique, que tous se rendent à Alexandrie, où l'accusé et les 
accusateurs habitent. On leur donnera des avocats de part et 
d'autre. Nous examinerons l'affaire, et nous rendrons notre 
jugement. — Eusèbe, l'eunuque : Les relais publiques ne pour- 
raient suflire à transporter les évêques. — Libère : Les affaires 
de l'Église n’ont pas besoin des relais publics. Car les églises 
ont bien le moyen de transporter les évèques jusqu'au bord 
de la mer. — L'empereur : A faut que ce qui ἃ été décidé sub- 
siste. Le jugement de la majorité des évèques doit être exé- 
cuté. Toi seul tu es l’ami de cet homme impie. — Libère : Il est 
sans exemple que le juge condamne pour un crime un accusé 
absent, comme s'il était animé contre lui d’une inimitié per- 
sonnelle. — L'empereur : 11 ἃ offensé tout le monde, mais per- 
sonne autant que moi. Il ne s'est pas contenté de la perte de mon 
frère aîné, il n’a pas cessé d'animer le défunt empereur Con- 
stant contre moi. Ce n'est que par la plus grande douceur que 
j'ai pu supporter les attaques de celui que l'onexcitait contre 
moi, et de l’homme par qui il était excité. Je ne regarde au- 
cune de mes victoires comme aussi belle, pas même celle que 
j'ai remportée sur Magnence et sur Silvain, que celle dont je 
pourrai me glorifier quand ce méchant homme sera éloigné de 
son Siêge. — Libère : Ce n’est pas par la main des évêques que 
ATHAN.—T, II, 6 


122 VIE D'ATHANASE LE GRAND. 


tu dois assouvir ta vengeance: leurs mains ne doivent que bé- 
nir et consacrer. Veuille donc, si cela te plaît, rappeler les 
évêques, et s'ils sont d'accord avec celui qui, à Nicée, a défendu 
la vraie foi, qu'ils se réunissent pour la paix générale de VÉ— 
slise, afin qu'ils ne fassent pas de mal à celui qui n’a point 
commis de crime. — L'empereur : I ne s'agit que d’une chose. 
Si tu te mets en communion avec l'Église, il est de ma vo- 
lonté que tu retournes à Rome. Vote donc pour la paix, signe 
et repars. — Libère : J'ai déjà pris congé de mes frères à Rome. 
Car les liens de l'Église valent plus que le séjour de Rome. — 
L'empereur : Je te donne trois jours pour réfléchir si tu veux 
signer et retourner à Rome, ou sinon pour choisir le lieu du 
bannissement que tu préfères. — Libère : Trois jours ni trois 
mois ne changeront point ma résolution. Envoie-moi où tu 
voudras. » 

Au bout de deux jours Libère fut appelé de nouveau par 
l’empereur, et exilé à Béroé. L'empereur, et puis l’impératrice, 
lui offrirent de l'argent pour défrayer son voyage. Il le refusa, 
en disant que l'empereur avait besoin de son argent pour payer 
ses soldats. Après cela, Eustbe, l’eunuque, reçut l'ordre de lui 
présenter une somme; mais Libère lui dit : « Tu as dépouillé 
les temples de tout l'empire, et tu veux me faire l'aumône comme 
à un criminel. Va et fais-toi d'abord chrétien. Au bout de trois 
jours, ce pape courageux se rendit au lieu de son exil. Libère 
fut généralement admiré pour sa noble franchise *, Tel fut 
le sort du pape; mais il Υ eut encore d’autres évêques en Italie 
qui furent persécutés. Plusieurs se cachèrent quand le sort de 
Libère se répandit. Maxime, évêque de Naples, refusa coura- 
geusement de signer, et partagea le sort du pontif. Il fut rem- 
placé par Sozime, et Libère par le diacre romain Félix, tous 
deux altachés à la foi catholique, mais dont la conduite avait 


l Athanas. hist. Arian., ὃ 39, 40. Οὑτω μεν οὖν ὃ Λιθεριος, τοτελεγὼ, παρα 
παντῶν ἐθαυμαζετο. Il rapporte l’entretien de Libère avec Constant en abrégé. 
On peut comparer avec Ammien Marcellin, L. ÆV, 6. vu. Celui-ci, qui était 
païen, parle avec le plus grand respect de Libère et d'autant plus défavora- 
blement de Constance. 


LIVRE V. 129 


êté équivoque depuis que les Ariens avaient pris le dessus ". 

Les négociations que l’on entama avec Hosius, vieillard 
presque centenaire, pour l’engager, lui aussi, à donner sa 
signature contre Athanase, sont fort remarquables. Il fut ap 
pelé à la cour de l'empereur ; mais il refusa avec fermeté, en 
présence de Constance, la demande qu'on lui fit de condamner 
Athanase. Ilobtint la permission de retourner chez lui; mais, 
quand il fut arrivé, on lattaqua de nouveau par des lettres et 
des ambassadeurs chargés de lui f#ire changer d'avis. Alors, il 
écrit une lettre à Constance lui-même, dans les termes sui- 
vants : «Je suis devenu confesseur quand ton aïeul Maximin 
persécuta l'Église; si, à ton tour, tu me persécules aujourd'hui, 
sache que je suis encore prêt à tout souffrir plutôt que de ver- 
ser le sang innocent et de trahir la vérité. Je ne saurais te louer 
quand tu écris de pareilles choses et que tu fais de semblables 
menaces. Cesse d'écrire ainsi; ne sois pas d'accord avec Arius; 
n'écoute point les Orientaux ; ne (6 fie pas à Valens et à Ur- 
sace. Car tout ce qu'ils allèguent, ce n’est pas à cause d’Atha- 
nase qu'ils le disent, mais pour soutenir leur hérésie. Crois- 
moi, Constance; je suis ton aïeul par l'âge. J'étais à Sardique 
quand toi et ton frère Constant, de bienheureuse mémoire, 
vous nous y appelâtes tous. Moi-même je priailes ennemis d’A- 
thamase de venir dans l’église où je demeurais pour déclarer ce 
qu'ils avaient contre lui. Je leur promisqu'ilsobtiendraient sans 
faute un jugement équitable ; et je ne fis pas cela une fois, mais 
deux fois; je les conjurai de me dire, au moins en confidence, les 
plaintes qu'ils pouvaientavoir à former, dansle cas où ils ne vou- 
draient pas les proférer en plein concile. (Il raconte après cela 
toutes les peines qu'il s'est données à Sardique, et rappelle à 
Constance que, plus tard, lui-même avait invité Athanase à 


1 Socrat., ἰ. 1], c. xxxvn, dit que Félix avait passé du côté des Ariens. 
D'autres, au contraire, ajoute-t-il, soutiennent qu'il n'était point arien et 
qu'il avait été forcé d'accepter l’épiscopat. Afhanas. hist. Ar., ἢ 75. Ἔπιοσ- 
χοπὸν ἐν τῷ παλατιῷ, et voici comment il raconte son élévation. Epictète 
avait fait ordonner Félix par trois catascopes (exploratores), car on ne 


pouvait pas les appeler des évéques. 


124 VIE D'ATHANASE LE GRAND. 


venir le trouver.) Maintenant, pourquoi continues-{u à prêter 
l'oreille à Valens et à Ursace, après qu’ils ont exprimé leur 
repentir et reconnu par écrit la fausseté de leurs accusations? 
Ils l'ont avouée, et sans qu'on leur fit la moindre violence ἡ, 
quoiqu’à présent ils le nient; point de soldats ne les ont entou- 
rés, et ton frère n’en savait absolument rien; car, sous son 
règne, il ne se passait rien de semblable à ce que l’on voit au- 
jourd'hui. Que Dieu nous soit en aide! Ils s'étaient rendus à 
Rome de leur plein gré, et als écrivirent leur rétractation, en 
présence de l'évèque et du clergé, après avoir commencé à en- 
voyer à Athanase des lettres de communion. Mais, puisqu'ils 
parlent de violences illégales qu'ils auraient souffertes, puis- 
que toi-même tu désapprouves l'usage de la force, cesse done, 
de ton côté, de l'employer; n'écris plus, n’envoie plus tes 
comtes. Rends la liberté aux exilés, afin que, dans le moment 
où tu te plains de violences qui auraient été exercées, il ne 
s'en exerce pas de plus fortes encore en ton nom. Car enfin, 
quand est-il arrivé rien de semblable sous Constant? Quel évé- 
que a été banni? Quand s’est-on immiscé dans les jugements 
de l'Église? Quel fonctionnaire de l'État a forcé à signer des 
actes, comme Valens et les siens le prétendent? Cesse, je t'en 
prie; rappelle-toi que tu es un homme mortel. Crains le jour 
du jugement; conserve-toi pur dans l'attente de ce jour. Ne 
t'immisce pas dans les affaires de l'Eglise; ne nous donne point 
d'ordres à ce sujet ; apprends au contraire de nous à cet égard. 
Dieu t'a donné l'empire, et c'est à nous qu'il a confié l'Église. 
De même que celui qui 'enlèverait l'empire contreviendrait 
aux décrets de Dieu, de même aussi tu dois craindre de com— 
mettre un grand crime en attirant à toi ce qui appartient à 
l'Église. Il est écrit : « Rendez à César, ce qui est à César, et à 
» Dieu ce qui est à Dieu.» Aucune puissance ne nous ἃ été 
donnée dans les affaires de l'État, comme toi, empereur, tu 
n'as pas le droit d'offrir le sacrifice. J'écris ceci par sollicitude 
pour ton salut. Du reste, quant à ce que tu m'as écrit, voici 


! Athanase parle dans le même sens dans son Histoire des Ariens , { 29, 


LIVRE V. 125 


quelles sont mes intentions. Je ne m'accorderai point avec les 
Ariens; je les condamne au contraire. Je ne donnerai point de 
signature contre Athanase, que l’Église romaine et le concile 
de Sardique) ont déclaré innocent. Tu l'as compris toi-même, 
puisque tu l'as rappelé auprès de toi et que tu luias permis de 
retourner honorablement dans sa patrie et à son église. Quel 
peut être aujourd'hui le prétexte d'un si grand changement? 
Ses anciens ennemis sont toujours les mêmes ; ce qu'ils allè— 
guent à présent en secret contre lui, car en sa présence ils 
sont muets, ils le disaient déjà avant que tu n’appelasses Atha- 
nase ; ils disaient tout cela pendant le concile. Et, comme je 
l'ai remarqué, quand je les priai d'en donner des preuves, 115 
n’en furent point capables; car, s'ils. avaient eu des preuves, 
ils ne se seraient pas sauvés d'une manière si honteuse. Qui 
l'a done persuadé , après si longtemps, à oublier ta parole et tes 
lettres? Arrêle; ne suis pas des hommes pervers, afin que, par 
tes relations avec eux , tu ne deviennes pas toi-même coupable. 
Ici tu leur cèdes, mais au grand jugement {u seras seul pour 
te défendre. Ils se servent de toi pour perdre leur ennemi; ils 
veulent, par ton secours, introduire dans l'Église leur infâme 
hérésie. L'homme sage ne doit point se précipiter dans le dani- 
ger pour faire plaisir à d’autres. Cesse; je C'en prie, Constance, 
écoute-moi. Il convient à moi de t’écrire ainsi, et à toi de ré— 
fléchir profondément à ce que je t'écris. » | 

Après plusieurs menaces, ce vénérable vieillard fut exilé à 
Sirmium , et l'Église perdit encore en lui une de ses colonnes 
(Athan. hist. Art., e. 44). 

Vers cette même époque, un nouvel astre commenca à bril- 
ler dans les Gaules et à éclairer de sa douce et bienfaisante lu 
mière les sombres nuages qui couvraient l’horizon : c'était saint 
Hilaire de Poitiers. Il possédait un esprit dont la finesse égalait 
la profondeur. Le don de la parole lui avait été accordé à un 
degré tel que peu d'hommes en ont joui. Pour la science, il 
était légal des plus célèbres d'entre ses contemporains. Mais 
ce qui le distinguait surtout, c'était un caractère plein de dou- 
ceur et de tendresse, qui ne l'empêchait pourtant pas de com- 


126 VIE D'ATHANASE LE GRAND. 


battre pour la vérité avec courage et franchise. Je dirai plus : 
ainsi qu'il arrive souvent chez des personnes de ce caractère, 
la flamme qui couvait dans son cœur résistait au souffle des 
plus fortes tempêtes, et se changeait même souvent en un feu 
dévorant. Nous verrons toules ces qualités se développer peu à 
peu dans Hilaire. À peine fut-il devenu évêque, qu'il se vit 
entrainé dans les grandes affaires du temps. If lui fut d'autant 
moins possible de s’y dérober, que son grand mérite lui assi- 
gna, dès le premier moment, la place que ne donnent ordinai- 
rement qu'un long service dans l'Église et une dignité exté- 
rieure toute particulière; il devint sur-le-champ le chef des 
évêques des Gaules, leur organe, leur représentant en toutes 
choses. Précisément à cette époque, les Ariens faisaient tous 
leurs efforts pour engager les évêques des Gaules à excom- 
munier Athanase; lui, de son côté, travaillait à les affermir 
dans la fidélité envers l'Église. Mais, pour faire cesser tout mo- 
üif de persécution, il profita d’une occasion très-favorable pour 
faire naître des dispositions plus équitables. Les Germains 
avaient franchi les frontières de l'empire, et l’on faisait courir 
le bruit d'une révolte parmi les peuples de la Gaule , qui se se- 
raient liés à cette invasion. Hilaire fut chargé par les évêques 
de ce pays de tranquilliser l’empereur, et il ajouta : « Nous te 
prions, non-seulement par des paroles mais encore par nos 
larmes, de ne plus traiter avec tant d’inimitié les églises catho- 
liques; qu'elles ne soient plus exposées à tant de persécutions 
et à tant d’injustices; car, ce qu’il y a de plus triste, ce sont des 
frères qui se conduisent ainsi... Tu concois qu'il n’est pas 
juste de soumettre par force les fidèles à ceux qui ne cessent 
de répandre la semence d’une fausse doctrine. Ce qu'exige de 


! Voyez la Vie de 5. Hilaire, devant l’édition de ses œuvres, par les Béné- 
dictins, ὃ 29. Le savant Constant cherche à prouver que ce ne fut pas dans 
l’année 355 qu'il fut fait évêque, c’est-à-dire la même année qu'il fut exilé: 
mais qu'il l'était déjà. Plusieurs de ses arguments sont faibles. Du reste, ce 
que Gibbon dit d’Athanase dans son Histoire de la Décadence, etc., {. 11]. 
p. 280, peut aussi s’appliquer à Hilaire : In a time of public danger, the dull 
cluim of age and of rank ure sometimes superseded, etc. 


LIVRE V. 127 


toi le rang que tu occupes, c’est que tu fasses jouir tous les 
sujets d’une douce liberté ; c’est pour cela que tu diriges VE 
{at. La seule manière d’apaiser les troubles , de réunir ce qui ἃ 
été séparé, c'est de laisser jouir chacun d’une entière liberté, 
affranchi de tout lien de servitude. Certes, il faudra que tu 
écoutes la voix de ceux qui s’'écrient : Nous sommes des catho- 
liques, et nous ne voulons point être des hérétiques; nous 
sommes des chrétiens et non pas des ariens; nous aimons 
mieux souffrir la mort dans notre corps que de violer la chas- 
teté virginale de la vérité. Il doit paraître plus juste à ta sain- 
teté que ceux qui craignent Dieu et le jugement divin ne veuil- 
lent point souiller leur conscience, mais qu'ils désirent jouir 
de la liberté de suivre les évêques qui conservent intacts les 
liens de la charité et qui font des vœux pour une union éter— 
nelle et sincère. On ne saurait prétendre concilier des choses 
contradictoires, réunir ce qui est opposé, rattacher ensemble 
le vrai et le faux, faire que le jour et la nuit, la lumière οἱ 
l'obscurité existent en même temps. Dieu a enseigné sa con— 
naissance aux hommes et ne la leur a point imposée; il a 
donné du poids à sa doctrine en faisant admirer ses œuvres 
divines ; mais il a dédaigné de la faire adopter par la violence. 
Quand on a voulu l'employer pour la vraie foi, les évêques se 
sont levés et ont dit : Dieu est le Seigneur de l'univers ; il n’a 
pas besoin d’une obéissance forcée, d’une reconnaissance im- 
posée. On ne doit pas vouloir le tromper; il faut se montrer 
toujours digne de lui. C’est à cause de nous et non pas à cause 
de lui qu’il faut l’adorer. Nous ñe pouvons admettre dans l'É- 
glise que celui qui veut, écouter que celui qui prie, baptiser 
que celui qui confesse. IT faut le chercher avec simplicité d’es- 
prit, apprendre à le connaître dans les confessions, l’'embrasser 
avec amour, l'adorer avec crainte, le retenir par de pieuses 
dispositions. Mais comment prétend-on, par des chaînes, for- 
cer les évêques à craindre Dieu? » Dans le reste de sa lettre, 
il se plaint avec non moins de franchise de la conduite violente 
des autorités publiques et de leur intervention dans les affaires 
de l'Eglise ; il décrit les mérites des évêques exilés, demande 


138 VIE D'ATIHANASE LE GRAND. 


leur rappel, et réclame surtout pour Athanase un tribunal li- 
bre et impartial ἡ. 

Cette démarche si vigoureuse aurait sans doute suffi pour 
rendre Hilaire odieux aux Ariens, quand il ne s’y serait pas 
joint la circonstance qu'au concile de Béziers, il avait su dé- 
jouer les efforts de Saturnin, évêque arien d'Arles, pour faire 
adopter dans les Gaules les résolutions d'Arles et de Milan. 
Hilaire fut accusé, auprès du césar Julien et auprès de Con- 
stance, de se servir de son crédit pour exciter du tumulte 
dans l'État ; il fut exilé en Phrygie. 

Ces divers bannissements étaient pour Athanase la plus 
éclatante justification. Il le remarque lui-même (Hist. Arian., 
$ 3) : « En admettant, dit-il, qu'ils eussent eu raison d’accu- 
ser Athanase, qu'ont fait les autres évêques? Est-ce que chez 
eux on a trouvé un Arsène mort? Y avait-il aussi chez eux un 
curé Macaire? Là aussi a-{-on brisé un calice? Mais cela prouve 
que ce que l’on allègue contre Athanase est faux ; et la faus- 
seté d'accusation contre Athanase démontre aussi la fausseté 
de celles que l'on porte contre les autres évêques. » 

L'oppression se manifestait donc jusque dans les parties les 
plus éloignées de l'Église, partout où un évêque donnait des 
marques d'une consciencieuse franchise. Constance voulait que 
la condamnation d’Athanase fût prononcée d’après les formes 
légales; qu'il parüt avoir été jugé par les évêques. Plusieurs 
d’entre eux s'y soumirent, en effet, grâce à l’intimidation que 
l'on avait mis en usage envers eux. Mais cette manière de les 
faire voter contre Athanase ne’satisfit pas l'empereur lui-même, 
ainsi que nous le verrons par toute sa conduite à son égard : 
car il se fia si peu au droit que lui donna contre Atbanase le 
vote des évêques, qu'il crut devoir employer contre lui tous 
les moyens que lui offrait sa puissance; mais, de cette facon, 
il n'aurait pas même eu besoin des formes qu'il avait impo— 


1 Hilar. ep. ad Constant. opp., fol. 1218. Baronius, ad ann. 355, n. 18, 
attribue à cette lettre la loi de Constance, d’après laquelle les juges civils ne 
pouvaient point évoquer devant leur tribunal les procès des évêques. 


LIVRE V. 129 


sées. Le concile d'Arles n'avait, en réalité, fait aucun mal à 
Athanase, à cause des grandes contradictions qui s’y manifes- 
tèrent. Mais après la conclusion du concile de Milan, lempe- 
reur ordonna que la part du troupeau d’Athanase dans les 
grains qui se distribuaient aux pauvres, fût retirée à celui-ci 
pour être donnée aux Ariens. Il fut permis à tous le monde 
d'insulter ceux qui se rendaient à ses assemblées, et les fonc- 
tionnaires publics reçurent l'ordre d'entrer en communion 
avec les Ariens. Quant aux évêques qui honoraïent Athanase 
comme leur métropolitain, il leur fut enjoint de cesser toutes 
relations avec lui, et de signer l'édit de Milan. Ceux qui refu- 
saient, étaient menacés de bannissement, de confiscation de biens, 
et même d'emprisonnement. Les villes recurent l'ordre d’in- 
sister auprès de leurs évêques pour qu'ils se soumissent à la 
volonté de l'empereur. Des prêtres qui jouissaient de la con- 
fiance de Valens et d'Ursace accompagneent les fonctionnaires 
chargés de l'exécution des ordres de l’empereur, dans les villes 
de province, afin qu'une compassion naturelle ne les portât 
pas à en adoucir la sévérité 1, Mais Athanase lui-même ne de- 
vait être inquiété que quand l’épiscopat tout entier se serait 
déclaré contre lui. . | 

En attendant, la situation d’Athanase était évidemment 
bien pénible. Les rêts tendus contre lui se rapprochaient de 
jour en jour davantage, et il ne pouvait manquer d'y être pris 
tôt ou tard. Mais, dans ces terribles circonstances, il se con- 
duisit avec la prudence la plus consommée et la plus grande 
présence d'esprit, et il continua à remplir ses fonctions avec 


! Athanas. hist. Ar, 31. D’après Soz., L IV, c. 1x, La demande de quitter 
Alexandrie aurait éte faite à Athanase dès l'an 354; mais le commissaire 
impérial qui en était chargé aurait été chassé par le peuple. Cela n'est point 
vraisemblable : car, d'un côté, on ne dit point le lieu où Athanase aurait été 
cité à comparaître, et de l’autre, l’empereur n'aurait certainement pas laissé 
impunie une pareille conduite du peuple, Athanase ne parle que d’une seule 
sommation de quitter Alexandrie, et c'est celle dont il sera question plus bas. 
Sozomène aura apparemment confondu l'invitation faite par l’empereur à Atha- 
nase de se rendre à sa cour, dont nous aurons occasion de parler, avec la me- 


nace d'un exil, Mais cette invitation avait précédé de quelque temps 10 menace. 


6. 


130 VIE D'ATHANASE LE GRAND. 


sagesse, et avec le soin le pius consciencieux. Au milieu de 
ces orages, le siége épiscopal de la petite Hermopolis devint 
vacant. Le peuple et le clergé élurent pour évêque l'abbé Dra- 
conce, homme digne et respectable. Mais, dans l’état périlleux 
des affaires, l’épiscopat n'était nullement recherché; car on 
savait que les évêques n'avaient que le choix de subir les trai- 
tements les plus cruels, ou de trahir leur conscience. Draconce 
prit la fuite, et les religieux de son abbaye l'ayant conjuré de 
ne pas les abandonner, il leur promit, sous serment, qu'il n’ac- 
cepterait point la dignité d'évêque. Mais plus Draconce avait 
de mérite,|plus on voyait d'évêques ariens imposés à l'É- 
glise, et plus aussi les pasteurs supérieurs devaient désirer 
que le troupeau d'orphelins ne füt pas privé d’un pareil homme. 
En attendant, ce n'était pas seulement la crainte des Ariens 
qui empêchait l'abbé d'accepter l'épiscopat; il s’y joignait la 
défiance de ses propres forces, et puis encore une circonstance 
particulière : une opinion générale était répandue parmi les 
moines, que les travaux des prêtres séculiers offraient de nom- 
breuses occasions de pécher, et qu’ils mettaient obstacle à la 
sublimité de la vie ascétique. Athanase écrivit donc à Draconce 
une lettre pastorale pleine de cordialité, de zèle pieux , et de 
lumières chrétiennes. Dans cette lettre, il lui disait : «Il ne 
convient pas de fuir, puisque tu as recu la grâce (de bien rem- 
plir les fonctions épiscopales). Ta perspicacité a dü te faire voir 
que tu donnais par là à d’autres un prétexte pour fuir aussi. 
Bien des personnes se scandaliseront, moins encore par la fuite 
elle-même, que parce que tu fuis en ce moment où l'Église est 
si affligée et menacée de si grands malheurs. Je crains qu’en 
fuyant à cause de toi, tu ne coures des dangers auprès du Sei- 
gneur à cause d’autres. Le district d'Alexandrie t'a élu avec la 
plus satisfaisante unanimité. Si tu refuses, il s'ensuivra né- 
cessairement une scission. L'évêché deviendra la proie de bien 
des gens, et tu sais toi-même que ce ne seront pas des hom- 
mes honnêtes. Les gentils qui ont promis de se faire chrétiens 
dès que tu serais évêque, resteront dans le paganisme , ei tu 
auras éteint en eux la lumière de la grâce. 


LIVRE γν. 131 


» Comment pourras-tu te défendre en de pareiïlles circon— 
stances? Par quels motifs pourras-tu détruire l'accusation qui 
s’élèvera contre (01 7 Comment guériras-tu ceux qui seront tom- 
bés et qui se scandaliseront à cause de toi? Comment rétabli- 
ras-tu la paix que tu auras rompue? Mon cher Draconce, au 
lieu de joie, tu m'as préparé du chagrin; au lieu de conso- 
lations, tu m'as fourni une occasion de plaintes. Nous espé- 
rions que tu partagerais la consolation avec nous; et au lieu 
de cela tu fuis, et nous te verrons appelé en justice et con- 
damné à exprimer ton repentir quand il sera trop tard. Com- 
ment pourras-tu espérer le pardon, quand tes frères pour qui 
Jésus-Christ est mort auront souffert du dommage par ta faute? 
Il faut que tu saches qu'avant d’avoir été évêque, tu ne vivais 
que pour loi; mais que depuis que tu les, tu appartiens à ton 
troupeau. Avant que tu fusses évêque, personne n'exigeait 
rien de Loi; maintenant que tu l'es, le peuple attend de toi la 
nourriture spirituelle et l'enseignement de l'Evangile. Si tu 
laisses dans le besoin ceux qui ont faim, et ne songes qu’à te 
nourrir toi-même, comment te défendras-tu quand Notre-Sei- 
gneur Jésus-Christ viendra pour nous juger, et qu'il verra 
ton troupeau mourant de faim? Si {u n'avais pas recu les talents 
nécessaires, Je ne (6 blâmerais pas; mais puisque tu les pos- 
sèdes et que tu les enterres, il te punira avec raison, et te 
dira : «Tu aurais dû donner mes talents au changeur, afin que 
» Je pusse les redemander à mon arrivée. » 

» Si tu crains les circonstances, tu n'as point une âme cou- 
rageuse. C'est précisément aujourd’hui que tu dois faire voir 
ton zèle pour Jésus-Christ ; que tu dois t'exposer franchement 
au danger, et dire avec Paul; « Nous sommes vainqueurs en 
» tout.» 1 faut songer surtout que l'on ne doit pas servir le temps, 
mais le Seigneur (ὅτι οὐ rpena τῷ καιρῳ θουλευειν, ἀλλο. τῷ χυριῳ). 
Mais si la hiérarchie de l'Eglise ne te plaît pas; si tu penses 
que les fonctions épiscopales ne seront point récompensées, et 
si tu vas même jusqu'à mépriser l’ordre établi par le Seigneur, 
je l'exhorte à ne point entretenir de semblables pensées, et à 
ne pas écouter de tels conseillers : cela ne serait pas digne de 


132 VIE D'ATHANASE LE GRAND. 


Draconce. Car ce que le Seigneur a établi par les apôtres est 
bon , et durera éternellement; mais la timidité des frères pas— 
sera. 

» Nous devons imiter les Saints et les Pères, et nous per- 
suader que, si nous les abandonnons, nous ne serons pas di- 
gnes de leur communion. D'après ceux qui te conseillent , qui 
faudra-t-il que tu imites? Celui qui est douteux ; celui qui veut 
bien faire, mais qui hésite et qui consulte les siens? Ou bien 
saint Paul qui, lorsqu'il fut chargé d'annoncer l'Évangile, cessa 
de consulter la chair et le sang? Car bien qu'il ait dit : Je ne 
suis pas digne d’être appelé un apôtre, il reconnut cependant 
ce qu'il avail reçu, ne renia point celui qui le lui avait donné, 
et écrivit : «Malheur à moi, si je ne prêche point! » Et de 
même que ce malheur lui fût arrivé s’il n'avait point préché, 
de même aussi ses disciples décrivent sa joie et sa couronne 
lorsqu'il annonça l'Évangile. C’est pourquoi il mit de l'impor- 
tance à aller jusqu'en Illyrie, et à prêécher l'Évangile à Rome 
et en Espagne, afin que le prix ne füt pas au-dessus de la 
peine. Aussi se glorifia-t-il du beau combat qu'il a soutenu, et 
altendit-il avec confiance la couronne qui lui était réservée. 
Qui, d’après cela, prendras-tu pour modèle? Je désire que toi 
Οἱ moi nous puissions suivre l'exemple des Saints. € 

» Le Seigneur nous connaît mieux que nous ne nous con— 
naissons nous-mêmes ; il sait à qui il confie son Église. Si quel- 
qu'un ne se croit pas digne, qu'il ne considère pas sa vie pas- 
sée, mais qu'il accomplisse sa mission. Quand tu réfléchis à ces 
choses, ta résolution ne l’inquiète-t-elle pas? Ne crains-tu pas 
qu'un de ceux qui te sont confiés ne se perde? La flamme de la 
conscience ne brüle-t-elle pas? Au jour du jugement, chacun 
devra rendre compte de ceux qui lui auront été confiés. Tu ne 
pourras pas rejeter la faute sur tes conseillers , non plus qu'A- 
dam ne put la rejeter sur Eve. 

» Hâte-toi donc, mon bien-aimé ; n'hésite pas; rappelle-toi 
celui qui t'a confié cet office. Viens à nous, qui l’aimons et qui 
te conseillons d’après l'Évangile; nous t'accompagnerons, et 
tu songeras à nous en accomplissant {es devoirs sacrés. Tu n’es 


LIVRE V. 133 


pas, d’ailleurs , le seul moine qui soit devenu évêque. Il y en ἃ 
beaucoup qui l’ont été {il en cite ici plusieurs). Ils ne s’y sont 
point refusés; ils ont pris pour modèles Elie, Elysée et les 
apôtres, et n'ont point dédaigné les fonctions épiscopales. Cela 
ne les rendit pas pires qu'ils n'étaient auparavant; ils firent, 
au contraire, des progrès, en en faisant faire à d’autres. Com- 
bien de personnes n'ont-ils pas enlevées au culte des idoles! 
Combien n'ont-ils pas amené de serviteurs au Seigneur ! Est- 
ce peu de chose qu'une vierge qui se voue au Seigneur, un 
jeune homme qui conserve la chasteté, un adorateur des idoles 
qui apprend à connaître Jésus-Christ? Comment pourrais-tu 
empirer en imitant les Saints? 

» Ne crois done pas ceux qui te disent que la dignité d'évé- 
que fournit des occasions de péché. Tu peux , quoique évêque, 
souffrir la faim et la soif, comme Paul. Tu peux t'abstenir de 
vin, comme Timothée; jeüner, comme Paul. Et en jeünant 
comme Paul {u en rassasieras d’autres par ta prédication ; et 
quand {u auras soif, parce que tu ne boiras pas, tu étancheras 
la soif des autres par tes enseignements. Nous connaissons des 
évêques qui Jeünent et des moines qui mangent. Nous connais- 
sons des évêques qui ne boivent pas de vin et des moines qui 
en boivent. Nous connaissons des évêques qui font des miracles 
et des moines qui n'en font pas. Beaucoup d'évêques n'ont 
jamais été mariés, et des moines sont devenus pères; de même 
aussi qu'il y a des évêques qui ont élevé des enfants, et des 
moines qui n’ont point eu de progéniture ἡ, Une manière est 
permise et une autre n’est pas défendue. Mais chacun doit 
combattre au poste où il a été placé; car la couronne ne sera 
pas donnée d’après les circonstances extérieures, mais d’après 
les œuvres. 

» Viens donc à nous au plus vite. Vois, la sainte solennité 
approche; ne souffre pas que le peuple célèbre la fête sans toi. 


ll est question ici d'évêques qui avaient été mariés avant de devenir 
évêques: car une fois qu'ils l’étaient, ils n'avaient plus de commerce avec 
leurs femmes ; tels furent 8. Hilaire, le père de Grégoire de Nazianze, 5. Gré- 
goire de Nysse. 


134 VIE D'ATHANASE LE GRAND. 


Qui lui préchera la passion, si {u n’es pas là? Qui annoncera 
le jour de la résurrection , si tu te caches? Qui lui apprendra 
la manière la plus convenable de célébrer cette fête, si tu fuis ? 
Oh! combien il y en aura que {a présence animera d'un saint 
zèle, et combien aussi à qui ton absence fera un tort irrépara- 
ble! Les moines eux-mêmes désirent avoir des prêtres; d’après 
cela, si tu n'es bon à rien, il faut qu'ils l'évitent; mais si tu 
peux être utile, il ne faut pas qu'ils envient à d’autres le bien 
que tu peux leur faire. » (Ep. ad Drac., f° 263-268.) 

Draconce accepta donc l'évêché, et eut bientôt occasion de 
devenir confesseur. 

Le temps approchait cependant qui devait renverser Atha- 
nase , et les dispositions les plus effrayantes furent prises pour 
cet événement. Les notaires Diogènes et Hilaire furent envoyés 
à Alexandrie; on leur adjoignit plusieurs personnes attachées 
au palais impérial; {andis que Syrianus, qui commandait les 
troupes de l'empire en Égypte, ainsi que les soldats eux-mêmes, 
furent exhortés à remplir strictement leur devoir. Athanase 
devait être enlevé, et, selon loute apparence, assassiné. Mais 
on crut avoir besoin des soldats pour réprimer les mouvements 
qui pourraient se manifester dans le peuple d'Alexandrie. 
Syrianus ordonna à Athanase de quitter la ville. Celui-ci dé- 
clara qu'il était prêt à obéir aussitôt qu'on lui aurait fait voir le 
rescrit impérial qui le lui enjoignait. Cette demande lui ayant 
été refusée, il pria Syrianus de lui communiquer au moins par 
écrit le contenu des ordres qui lui avaient été donnés. Athanase 
avait le droit de l’exiger; car dans ces temps de confusion les 
fonctionnaires se permettaient souvent les actes les plus arbitrai- 
res, bien assurés d’être soutenus par les courtisans, ou, s'ils ne 
l'étaient pas, ils niaient plus tard ce qui ne leur rapportait ni 
honneur ni profit. Mais Athanase allégua d’autres motifs encore. 
Il dit qu'il avait dans les mains des lettres de l'empereur, qui 
lui donnaient l'assurance qu'il pouvait remplir ses fonctions sans 
empéchement , et qui l’engageaient à n’ajouter aucune foi aux 
discours inquiétants qui pourraient lui être tenus, parce qu'il 
devait être certain que la protection impériale lui était acquise 


--- 


a em - 


LIVRE V. D 9 


pour toujours. En conséquence, à moins de recevoir de nou- 
velles lettres de l'empereur, il était obligé de s’en tenir aux 
anciennes, auxquelles il ne lui était pas permis de désobéir. 
Il est probable que l'empereur aura rougi de se mettre ainsi en 
contradiction flagrante avec lui-même, et qu'il aura défendu 
à ses fonctionnaires de montrer les ordres qu'ils avaient reçus: 
peut-être aussi voulait-il, dans le cas où l'entreprise échoue- 
rait, comme il était tant de fois arrivé, se réserver un moyen 
de rejeter toute la faute sur ses serviteurs. 

Le peuple, le clergé, les habitants les plus distingués de ta 
ville intercédèrent pour Athanase ; tous se réunirent pour de- 
mander qu'on leur fit voir les letires de l’empereur, ou, si cela 
ue se pouvait pas, que l’on suspendît au moins l'exécution des 
ordres qu'elles contenaient, jusqu'à ce que l’on eût pu envoyer 
une députation au prince. Ainsi la première tempête fut apai- 
ste. Tout le monde se réjouit, et la tranquillité accoutumée 
rentra dans Alexandrie. On se livra sans méfiance à la pro- 
messe des fonctionnaires. Mais le repos ne dura que vingt 
jours; ils suflirent pour ôter toute inquiétude aux esprits. 
A certaines grandes fêtes, il était d'usage de passer en prières 
dans l'Église une partie de la nuit qui les précédait. Or, la 
vigile d'une de ces fêtes se célébrait; les fidèles s'étaient ras 
semblés autour de leur évêque. Tout à coup, à l'heure de 
minuit, l'église fut entourée d’un corps de cinq mille soldats 
commandés par Syrianus. Îl fallait surtout empêcher qu’Atha- 
nase n’échappät. On y pénétra en armes. Athanase faisait pré— 
cisément réciter un psaume, auquel le peuple devait répondre 
par ces mots : « Sa miséricorde s'étend dans tous les siècles. » 
Mais la trompette sonna; des flèches volèrent au milieu des 
fidèles, des épées furent tirées. Athanase ne se sauva pas; il 
resta sur la chaire épiscopale, en attendant que le peuple eût 
échappé, comme à l'ordinaire, aux assassins, ou qu'il pût par- 
tager son sort. Mais quand la plus grande partie da peuple se 
fut éloignée, on le pressa vivement de se retirer. Il s’y refusa; 
il voulait rester jusqu'à ce que tout le monde fût parti. Alors 
quelques ecclésiastiques et quelques moines l’emportèrent de 


196 VIE D'ATHANASE LE GRAND. 


force au milieu d’eux et l'entrainèrent tout épuisé. Il échappa à 
ceux qui le cherchaiïent et demeura longtemps caché, personne 
ne savait où ‘. Ce fut surtout depuis cet événement, où Atha- 
nase fut préservé d’une facon réellement extraordinaire, et où 
lui-même attribua son salut à une protection particulière de 
Dieu , que le bruit se répandit qu'il était doué d’un pouvoir 
surhumain *. 

La persécution que les habitants d'Alexandrie éprouvèrent 
après cette terrible nuit, surpasse de beaucoup la précédente. 
Des meurtres, des coups de verge, des emprisonnements, des 
bannissements, se suivaient sans relâche. Mais ce qui était le 
plus douloureux , c’est que les fidèles furent obligés de donner 
à Syrianus un certificat d'après lequel tout s'était passé sans 
le moindre trouble; ils avaient suspendu dans l’église les armes 
dont elle était jonchée, pour conserver la mémoire de cet évé- 
nement ; il fallut les enlever. Cela n’empêcha pourtant pas les 
habitants de faire parvenir à l’empereur un récit conforme à la 
vérité; mais le prince y demeura tout à fait indifférent. Après 
cela, on ôta de nouveau aux catholiques leurs églises et on 
chassa leurs prêtres. Les Ariens envoyèrent à Alexandrie un 
nouvel évêque, George; et en même (emps le sénat et le peuple 
recurent l’ordre, accompagné de menaces, de chercher partout 
Athanase et de le livrer. D’Alexandrie, la persécution s’étendit 
derechef à toute l'Égypte ; Constance ordonna que nul ne pour- 
rait devenir ou rester évêque que ceux qui rendaient hommage 
au nouvel crdre de choses. Il failut donc que les hommes les 
plus distingués et les plus éprouvés cédassent la place et re 


! C’est ainsi qu'Athanase lui-même raconte la chose dans son Apolog. de 
fuga, δ 24. Apolog. ad Constant., ὃ 26. Un acte authentique adressé par les 
Alexandrins s’exprime de même( Hist. A., ( 80). 

? Soz., 1. IV, c.x, dit : « Personne ne doit douter qu'il n'eût trouvé grâce 
aux yeux de Dieu et qu'il ne prédit clairement l'avenir, » IL offre en preuxe 
plusieurs faits. Ammien Marcellin raconte, L XF, c.xv, qu'ilayait cherché par 
toute sorte de moyens à connaître l'avenir, et ille regarde à peu près comme 
un sorcier. « Dicebalur enim fatidicarum sortium fidem, quæve augurales 
portenderent alites scientissime callens, aliquoties prœdixisse futura. 


LIVRE V. 37 


missent le soin de leurs troupeaux à des intrus. Draconce fut 
exilé dans un désert. Mais quelques évêques, saisis d’effroi, 
passèrent du côté des Ariens. 

Après qu'Athanase se fut tenu caché pendant quelque temps 
à Alexandrie ou dans les environs, il poursuivit sa fuite vers 
le désert. Là il rédigea son mémoire justificatif, adressé à 
l'empereur Constance, au sujet des nouvelles accusations por- 
tées contre lui. La forme de cette apologie fait supposer que 
son intention était de la remettre lui-même à l’empereur. 
Mais, comme il apprit bientôt que les mesures que l'on prenait 
contre lui devenaient de plus en plus sévères, il retourna dans le 
désert et se contenta de rendre son mémoire public. Il dit en 
parlant du premier point qui lui était reproché : « Mon front 
se couvre de rougeur en songeant qu'il faille me défendre 
contre l'accusation de lavoir calomnié auprès de ton frère. 
Constant, qui avait tant d'amour pour Jésus-Ehrist, n'était 
pas assez crédule pour prêter l'oreille à des calomnies, et moi 
je ne suis pas homme à exciter un frère contre un frère, ou à 
mal parler d’un empereur à un autre empereur; je ne suis pas 
assez peu sage pour cela, etje connais les paroles de l'Écriture- 
Sainte : « Ne parlez point mal du roi dans votre pensée et ne 
» médisez point du riche dans le secret de votre chambre, parce 
» que les oiseaux mêmes du ciel rapporteront vos paroles, et 
» ceux quiontdes ailes publieront ce que vous aurez dit (Π οί. 
» 10, 20). » Or, si même la secrète pensée qui se dirige con- 
tre vous, ὁ rois, ne peut rester cachée, ne serait-il pas in— 
croyable que j'eusse mal parlé de toi en présence de l'empereur 
et au milieu d'une cour si nombreuse? Car je n'ai jamais vu 
ton frère en particulier; il ne m'a jamais parlé seul; toutes les 
fois que J'ai été auprès de lui, j'étais accompagné de l’évêque 
de la ville; c'était avec lui que je me mélais à la foule qui e:- 
tourait l'empereur, et je m'éloignais de même. J'en appelle à 
Fortunatien, évêque d'Aquilée, à Hosius, etc. (Il cite plu- 
sieurs autres personnes, οἱ notamment les ministres de l’em- 
pereur par qui il était persécuté.) 

» Cela seul doit suflire pour prouver que je n'ai point parlé 


138 VIE D'ATHANASE LE GRAND. 


contre toi. Cet homme pourrait l’attester. Mais je dois t'ap- 
prendre encore les motifs de mon voyage auprès de ton frère. 
En quittant Alexandrie, je n’avais nulle intention de me rendre 
à sa cour; je voulais aller à Rome pour recommander mes in 
térêts à l’Église. Je n'avais aucun autre projet. Je n’écrivis 
à ton frère qu'après que les eusébiens m'eurent accusé auprès 
de lui et qu'il ne me fut plus possible de ne pas me défendre. A 
celte époque, J'étais encore à Alexandrie. Je lui écrivis de 
nouveau, lorsque, par son ordre, j'eus fait transcrire pour lui 
les livres divins ; je les fis mettre en ordre et je les lui expé— 
diai. Au bout de trois ans, il m’ordonna d'aller le trouver; il 
était alors à Milan. Je demandai le motif de cet ordre, car 
Dieu m'est {émoin que je l'ignorais. On me répondit que quel- 
ques évêques l'avaient engagé à écrire à sa Sainteté au sujet 
de la convocation d’un concile. Crois-moi, empereur, c’est 
ainsi que les choses se sont passées; je ne mens point. A mon 
arrivée à Milan, l'empereur se montra fort gracieux pour 
moi; il me permit de lui parler, et il me dit à cette occasion 
qu'il l'avait prié de convoquer un concile. 

» En quel lieu et dans quel temps aurais-je donc pu préve- 
nir ton frère contre toi? Rappelle-toi que je t'ai parlé trois 
fois, et que je ne l'ai jamais dit un seul mot des eusébiens, qui 
pourtant me faisaient tant de mal. Or, puisque je n'ai pas 
même fait cela, comment aurais-je été assez insensé pour exci- 
ter l’empereur contre l'empereur, le frère contre le frère? » 

Quant à la seconde accusation , il continue ainsi : « J'aurais 
entretenu une correspondance par lettres avec le (tyran! Je ne 
veux pas seulement prononcer son nom ; car l'excès de la ea- 
lomnie me met hors de moi-même ; examine donc toi-même, 
et Juge. Quand on ἃ porté contre moi des accusations par rap- 


port à {on frère, elles avaient du moins un prétexte, car J'avais 


eu l'honneur d'être admis en sa présence; il avait écrit à son 
frère à mon sujet ; il m'accueillait avec distinction quand j'étais 
auprès de lui et m'appelait quand j'étais absent. Mais pour 
Magnence, je ne le connais pas même. Quelle liaison peut-il 
y avoir entre des personnes qui ne se connaissent pas? Quel 


LIVRE V. 129 


prétexte aurais-je pu prendre pour lui écrire? Quelle intro- 
duction aurais-je donné à ma lettre? Aurais-je commencé par 
lui dire : Tu as bien fait d’assassiner celui qui me protégeait, 
celui dont je n'oublierai jamais les bienfaits? Je te remercie 
d’avoir fait mourir mes amis, ceux qui partagent ma croyance, 
les hommes les plus respectables? Je t'admire d’avoir massacré 
ceux qui, à Rome, m'avaient accueilli avec le plus de cordia- 
lité? Ta belle mère, Eutropien, qui méritait vraiment ce nom, 
le noble Abuterius, le fidèle Sperantius , et tant d’autres excel- 
lents hommes? 

» Je voudrais me trouver placé en face de mon adversaire. 
Je lui demanderais qui de nous devrait le plus désirer que 
Constant vécüt, et qui s'en est le plus réjoui. Or, s’il sait bien 
lui-même qu'un ami de Constant ne saurait être un ami de son 
rival, je serais presque disposé à croire qu'il projetait lui- 
même contre Constant ce qu'il a inventé contre moi. » 

Sur la troisième accusation, il se justifie ainsi : « Tu peux le 
croire, empereur, dès le temps du carême, par suite de la 
petitesse du temple et du grand nombre de fidèles, il y eut 
beaucoup d'enfants et plusieurs femmes, surtout des femmes 
âgées, qui furent tellement pressées par la foule, qu’on fut 
obligé de les emporter chez elles. Tout le monde était mécon- 
tent et réclamait la grande église. Or, si la foule était déjà si 
grande dans les jours de préparation, à quoi devait-on s’atten- 
dre quand viendrait celui de la fête? Des inconvénients bien 
plus graves encore. Mais il n’était pas convenable que le peuple 
trouvât le deuil où il cherchait le bonheur, la tristesse en place 
de la gaité, des larmes au lieu de réjouissances. D’après l'usage 
de divers lieux (il en nomme plusieurs) où l’on s’est assemblé 
dans les églises avant qu'elles fussent tout à fait terminées, 
quand l’espace manquait dans les temples déjà existants, je fis 
célébrer le service divin dans cette grande église inachevée. 
Je suis convaincu que, pieux comme {u es, tu comprendras 
le désir du peuple, et tu me pardonneras d'y avoir cédé et de 
n'avoir pas mis obstacle aux prières de tant de fidèles. 

» Je pourrais demander à mon adversaire : en quel lieu 


110 VIE D'ATHANASE LE GRAND. 


était-il plus convenable que le peuple s’assemblât pour prier, 
dans un désert ou dans un édifice destiné au culte divin? Car 
il avait déclaré qu'il préférait se réunir dans les champs, plu- 
tôt que dans un local si étroit et si dangereux. Où était-il plus 
digne et plus honnète que le peuple répondit amen, dans le 
désert ou dans un lieu qui portait déjà le nom de temple? Et 
toi, ὁ empereur, où pourrais-tu désirer que le peuple élevât 
les mains au ciel et priàt pour toi; dans un lieu où les païens 
passent et repassent, ou dans celui qui porte ton nom, où les 
fondements d’un temple sont posés et que chacun désigne déjà 
sous ce titre? Là, il était facile de voir l'unanimité du peuple 
qui devait rendre sa prière plus agréable à Dieu. Car si, d'a 
près la promesse du Sauveur, partout où deux ou trois per— 
sonnes sont assemblées, il leur accordera ce qu’elles lui de- 
manderont; quelle ne devait pas être l'efficacité des prières 
d'une si grande foule, disant tout d’une voix : amen? Aussi, 
quelle fut la joie du peuple en se voyant pour la première fois 
rassemblé en un seul lieu, après avoir été jusqu'alors divisé! 
Chacun s'en réjouit; les calomniateurs seuls en éprouvèrent 
du chagrin. | 

» Si j'avais permis au peuple de s’assembler dans les champs, 
ce serait alors que mon adversaire m’accablerait de reproches ! 
Ce serait alors qu'il mettrait toute son éloquence en usage pour 
dire : Il a méprisé ta demeure; il a passé en riant devant ta 
porte; il a choisi les champs à la place du lieu qui aurait suffi 
aux besoins; il ἃ empêché le peuple de prier quand il le dési- 
rait! Si j'avais agi ainsi, cela lui aurait fait plaisir ; mainte— 
nant que cela n’est point ainsi, il s’en afilige et m'attribue ses 
propres inventions. 

» En dernier lieu, mes accusateurs disent que je n'ai point 
quitté Alexandrie quand tu me l’as ordonné et que je ne me suis 
pas rendu auprès de toi. Voici ce qui en est : Montanus m'ap- 
porta une lettre, laquelle, dans la supposition que j'aurais 
demandé à te parler en Italie, pour les affaires de l'Eglise, 
me permettait d'aller te trouver. Je dois des remercîments à ta 
Sainteté de ce qu’elle a daigné s'occuper de rendre mon voyage 


LIVRE V. 111 


commode et de ce qu'elle a bien voulu avoir égard à la prière 
qu'elle croyait que 16 lui avais faite. Mais il est impossible de 
montrer une lettre de moi dans laquelle j'aie fait cette de- 
mande. Quand même j'aurais eu la facilité de te faire parvenir 
Journellement des lettres, il ne m'aurait pas été permis de quit- 
ter mon église ; tandis que tu as d’ailleurs coutume de veiller 
aux besoins des églises, sans qu’il soit nécessaire que les évê- 
ques se rendent en personne auprès de toi. Ta lettre ne con- 
tenait donc point d'ordre proprement dit pour aller te trouver, 
mais une permission pour le cas où je l'aurais désiré; il était 
donc évident que cette lettre avait été écrite à ton insu. C’est 
ce que tout le monde savait ; c’est ce que j'ai écrit dans le temps, 
et Montanus sait fort bien que je n'ai point refusé d'aller te 
trouver; mais il me paraissait inconvenant d'y aller comme 
si Je l'en avais prié. Je ne voulais point donner lieu de penser 
que je Cimportunais. Montanus sait aussi que j'avais fait tous 
mes préparaüfs pour partir dès que j'en recevrais l'ordre ; mais, 
n'en ayant point reçu, en quoi donc ai-je désobéi? Plus tard, 
Diogènes le notaire vint me trouver; mais il n’apportait pas de 
lettre non plus. Je demandai aussi au général Syrianus s'il était 
porteur de quelque ordre. Je conviens que je désirais voir 
quelque écrit positif à ce sujet, et je fondais mon droit à le 
demander sur une lettre de toi, dans laquelle tu me disais que 
je ne serais inquiété par personne, et que je pouvais rester 
dans mon église tranquille et sans crainte. 

» Or, personne ne m'ayant fait voir de lettre postérieure, 
n'aurais-je pas agi en opposition directe avec la première ? 
C'était donc avec raison, ὁ pieux empereur, qu'étant revenu 
dans ma patrie avec des lettres de toi, je ne voulais point en 
repartir sans lettres. C'était le seul moyen de ne pas avoir l'air 
d'un fugitif, de ne pas m'exposer à de la responsabilité, et de 
pouvoir alléguer un juste motif pour m'éloigner, ayant reçu 
l'ordre de partir. Le peuple et le clergé partagèrent mes dé- 
sirs, et ils prièrent Syrianus d'y céder. Ils demandèrent, ou 
que l’on me fit voir des lettres, ou que l’on me laissät tran- 
quille, jusqu'à ce que les fidèles eussent eu le temps de t'en- 


142 VIE D'ATHANASE LE GRAND. 


voyer une députation. Syrianus sentit combien ces représen- 
tations étaient jusies; il promit de ne plus nous inquiéter, et de 
laisser la décision de cette affaire à ta piété. 

» Tout le monde désirait donc des lettres. Je n’ignore pas 
que la parole d’un empereur ἃ la même force qu'un acte authen- 
tique, surtout quand celui qui en est chargé l'atteste par écrit. 
Mais comme ils ne disaient pas clairement que c’étaient des 
ordres qu'ils exécutaient, comme ils refusaient de m'instruire 
par écrit, ainsi que je les en priais, de l’ordre qu'ils préten- 
daient avoir recu de toi, comme tout semblait, au contraire , 
indiquer qu'ils agissaient de leur autorité privée, j'avoue, et 
je le dis franchement et sans détour, que leur conduite m'in- 
spira de la méfiance. En effet, plusieurs d'entre eux étaient 
entourés d’Ariens; ils mangeaient avec eux, prenaient conseil 
d'eux, ne montraient jamais une noble franchise dans leur 
conduite, et n'usaient envers moi que d'artifices et de ruses : 
ne faisant rien qui pût indiquer qu'ils fussent porteurs d’un 
ordre impérial, mais agissant toujours comme s'ils avaient été 
appelés par quelque ennemi caché, ils se rendirent toujours de 
plus en plus suspects, et me mirent dans la nécessité d’insister 
avec plus de force pour qu'ils montrassent leurs lettres. (Lei il 
raconte l'attaque nocturne). 

» Pourquoi donc tous ces plans concertés, toutes ces ruses 
cachées, tandis qu'il leur eût sufli d'écrire et d'ordonner ? L’om- 
bre sous laquelle ils se cachaient, rendait d'autant plus vrai- 
semblable qu'ils n'avaient réellement pas recu d'ordre. Dis- 
mois donc, ὁ empereur, toi qui aimes la vérité, qu'ai-je 
demandé de si absurde ? Pourquoi un pareil désir n’aurait-il 
pas été permis à un évêque ? Puisque tu as lu l'Écriture, tu sais 
combien est grand le crime d'un évêque qui abandonne son 
Église et qui ne pait pas le troupeau de Dieu. L'absence du 
pasteur donne occasion aux loups de tomber sur le troupeau. 
C’est ce que voulaient les Ariens et tous les autres hérétiques. 
Ils voulaient profiter de mon absence pour entraîner le peuple 
à leurs doctrines impies. » Telle fut la défense d’Athanase. 

Il pose en fait, dans son apologie, que Constance n’était 


LIVRE V. 1143 


point un arien; que, dans les événements d'Alexandrie , une 
grande partie s'était faite directement contre sa volonté, et que 
le reste n'avait pas été tout à fait conforme à ses ordres. C’est 
pourquoi il se justifie ainsi de sa fuite : «J'ai tout souffert, j'ai 
habité au milieu des bêtes sauvages, pour attendre l’occasion 
de convaincre devant toi les calomniateurs, et de faire briller 
ouvertement ta justice. Qu’aurai-je dû faire, à ton avis? ὁ 
empereur ! Fallait-il, pendant que les sycophantes étaient en- 
flammés de fureur contre moi et cherchaïent à me faire mourir, 
fallait-il me livrer, ou bien devais-je me cacher pendant quel- 
que {emps, afin que, dans l'intervalle, mes accusateurs pus- 
sent être reconnus pour des hérétiques, et que tu eusses fait 
éclater ta Justice et ton équité? Pouvais-tu désirer que je me 
remisse entre les mains des fonctionnaires qui, au lieu d’exécu- 
ter tes volontés, m'auraient assassiné ? Il aurait été tout aussi 
peu convenable de ma part, de prendre la fuite sans un motif 
pressant, que de rester au milieu des dangers les plus immi- 
nents; et il eût été indigne de toi que l'on eût pu t’attribuer la 
mort d'un chrétien et d’un évêque. Car tout aurait été mis sur 
ton compte. » 

Il est impossible de ne pas reconnaître à la fois la force et la 
finesse qu'Athanase mettait dans sa défense. Combien elle est 
supérieure aux attaques grossières et immorales des Ariens! Il 
devait suflire d'avoir la plus légère idée de la position d’Atha- 
nase à l'égard de Constance, pour comprendre combien 1 
était absurde de croire qu'il pût entrer dans un complot contre 
lui. L'autre accusation, d'après laquelle Athanase aurait été 
assez avant dans la confiance de Constant pour pouvoir l'in- 
disposer contre son frère, est en contradiction directe avec la 
précédente. Quant à la fausse lettre par laquelle Athanase au- 
rait demandé la permission de se rendre auprès de l’empereur, 
elle avait peut-être été écrite avec la connaissance de Constance. 
Sans cela , 1] eût été trop facile de découvrir la supercherie, et 
sous quel jour aurait-elle montré les évêques ariens aux yeux 
de l’empereur? D'un autre côté, la supposition bien naturelle 
que l’empereur avait eu connaissance de cette fausse lettre, 


144 VIE D'ATHANASE LE GRAND. 


montre le trône impérial sous un aspect si repoussant, si peu 
digne, qu'elle mérite bien la tournure spirituelle qu’Athanase 
donne à cette circonstance. Il est probable que, si Athanase se 
füt rendu auprès de l'empereur, il y aurait trouvé la mort; car 
Constance, qui avait fait assassiner {ant de membres de sa 
propre famille, était capable de tout. Si, malgré cela, les Ariens 
avaient réellement osé risquer l'invention de cette lettre à 
l'insu de l'empereur, que faut-il, même dans ce cas, penser 
de ce prince, auprès de qui un piége si grossier pouvait réus- 
sir? Du côté d’Athanase, le succès n'eût été possible que 51] 
eût été assez timide et assez faible pour obéir, sans aucune ré- 
clamation , à un ordre impériai, dont la fausseté devait lui pa- 
raître évidente, et qu'arrivé en présence de l’empereur, 1] 
n'eût exprimé aucun étonnement de l'audace de ceux qui 
avaient osé supposer une semblable lettre. 

En attendant, la méchanceté des Ariens était si grande, qu'ils 
dépeignirent la fuite d'Athanase après l'attaque, comme un 
acte de lächeté. Il fut obligé d'en rédiger une justification par- 
ticulière. Dans cet écrit, il en appelle à l'exemple des prophè- 
tes, de Jésus-Christ lui-même et des apôtres. II dit entre autres 
choses : «Ils regrettent de ne pas m'avoir assassiné, et me 
reprochent de la lâcheté, sans songer que leurs reproches re- 
tombent sur eux-mêmes. Car si la fuite de l’un est un crime, 
la persécution de l’autre est un plus grand crime encore. L'un se 
cache pour ne pas étre assassiné; l’autre poursuit afin d’assas- 
siner. Or, s'ils trouvent que la fuite soit honteuse, ils devraient 
rougir de l'avoir rendue nécessaire. Qu'ils cessent de dresser 
des embüches, et l'on cessera sur-le-champ de fuir. Ils ne sen- 
tent pas que la fuite du persécuté est une accusation contre le 
persécuteur. Nul ne fuit celui qui est doux et humain, mais 
on se sauve devant l'homme cruel et impie. Les saints nous 
ont appris, par leurs discours et par leur exemple, que la fuite 
est permise ; mais où trouverez-vous, soit dans leurs enseigne- 
ments, soit dans leur conduite, la permission de persécuter ? » 
D'après ces reproches, et la nécessité même d'une apologie pour 
sa fuite, nous voyons que, dans les mœurs du temps, Atha- 


LIVRE V. 145 


nase ne pouvait réellement s'éloigner de son troupeau qu'à la 
dernière extrémité. 

D'ailleurs, même au sein du désert, un certain Artemius 
vint poursuivre Athanase de la part de l’empereur, et il s’a- 
dressa aux rois d'Éthiopie, pour les prier d’ordonner à leur 
évêque Frumence de cesser aussi de son côté toute communi- 
cation avec Athanase ". Ceci dut lui être d'autant plus dou- 
loureux, que Frumence, l'apôtre des Éthiopiens, était un de 
ses disciples, et avait été sacré évêque par lui. Constance dit 
dans sa lettre aux princes Aezanas et Sazanas, que Frumence 
avait été sacré par un évêque impie; qu'il ferait bien de se 
rendre en Égypte auprès de George, pour apprendre de lui la 
vérité chrétienne, pour recevoir la véritable institution épis- 
copale et retourner dans son diocèse, si, du reste, il en était 
jugé digne. Sans cela , ils courraient risque de voir tous leurs 
pays remplis d’une erreur dangereuse, c’est-à-dire de la doc 
trine catholique, surtout si, par malheur, Athanase lui-même 
se rendait dans leurs royaumes. Constance voulait empêcher 
par là que l’évêque persécuté ne trouvât un asile auprès de 
Frumence, son disciple et son ami”. Dans cette lettre, l’empe- 
reur dit ouvertement qu'Athanase est un hérétique, et par con- 
séquent que le symbole de Nicée est une hérésie ; il déclare, 
sans détour, qu’une croyance opposée devra devenir la foi 
dominante {πιστις xpatouoz), et cela non-seulement dans l’em- 
pire romain, mais partout où s’étendait la puissance impé- 
riale. 

Aïnsi donc s’accomplit le désir de l’empereur : Athanase était 
expulsé de son siége. Mais, comme cela ne pouvait pas se faire 
sans qu'une infinité d’autres évêques quittassent aussi leurs 
troupeaux, on devait nécessairement en conclure que l'Église 
catholique était sur le bord d’un abime prêt à l’engloutir. 


Vita 5. Pachom. in act. Sanctor., 14 Mai; et Greg. Nuz. encoiw. 
S. Athan. n. 9. 
* Cette lettre se trouve dans l’Apolog. ad imperat. Constant. { 31 ; mais elle 
forme un supplément ajouté plus tard à cette apologie par Athanase, avec 
plusieurs autres pièces. 


ATHAN.-T, IL. 7 


146. VIE D'ATHANASE LE GRAND. 


L'observation suivante d'Athanase n’est pas non plus de πᾶ-- 
ture à dissiper cette inquiétude. Il dit (Hist. Arian., $:53) : 
«Quelle Église adore maintenant Jésus-Christ en liberté? 
Celles qui se montrent franchement pieuses et fidèles sont en 
danger!, et celles: qui se déguisent n’en éprouvent pas moins 
de la crainte. Constance ἃ rempli tout le monde, autant-qu'il 
dépendait de lui, d'hypocrisie οἱ d'impiété. Car, si l'on ren 
contre par-ci par-là quelqu'un qui reste fidèle ἃ la foi; qui 
aime Jésus-Christ, et qui se montre semblable aux prophètes 
et au grand Élie, il se cache dans les cavernes de la terre; 
ou se réfugie dans le désert. » Il faut observer, toutefois, que 
cette nécessité de se cacher n'existait que pour les évêques et 
pour les personnes en vue; et ce n'était guère qu'en Égypte, à 
Constantinople, et dans un petit nombre d’autres lieux, où la 
persécution était la plus vive, que de simples citoyens se 
voyaient obligés de quitter les villes. On ne peut cependant 
nier que l'Église catholique ne se trouvât dans la position: la 
plus triste, la plusaffligeante, quoiqu'il existât en même temps 
des germes de réparation qui promettaient un prompt et heu- 
reux développement. 

Athanase remarque avec raison que Constance: croyait qu'en 
renversant les hommes il renversait la vérité, maisqu'il n'en 
était pas ainsi ( Hist. Ar., $ 32). L'espérance de l'Église ca- 
tholique se fondait sur ce que la position dans laquelle-elle se 
trouvait n'avait pu être causée que par la violence la plus ex- 
cessive; et quelque nombreux que fussent ceux qui étaient 
portés à l'arianisme, le noyau des divers troupeaux restait 
toujours fidèle à l'Église. Athanase l’atteste, quand! il dit: 
« Dans chaque église ils conservent la foi qu'ils ont reçue, ils 
attendent leurs prédicateurs, et rejettent la doctrine-opposée 
à J.-C., doctrine qu'ils évitent comme un.serpent (ἢ τέ. Ar. 
$ 42). » D'ailleurs, les prédications mêmesde l’évêque arien ne 
faisaient pas autant de mal qu’on pourrait le penser. A la vé- 
rité, quand il exposait sa doctrine proprement dite, la piété 
des chrétiens devait s'évanouir. : quand il disait que Jésus- 
Christ était une créature, sortie du néant, sujet au change- 


LIVRE V. 147 


ment, la foi intime devait cesser chez ceux qui adoptaient cette 
croyance, Mais les évêques ariens les plus déterminés avaient 
rarement le courage de débiter de pareilles choses du haut de 
la chaire. C’étaient pour la plupart des hommes doués de la 
prudence du monde; ils parlaient donc vaguement du Fils de 
Dieu, et le peuple, toujours catholique, l’entendait comme la 
doctrine catholique le lui avait enseigné; de sorte que, quelque 
éloigné que fût l'évêque du sentiment de l'Église catholique , 
le peuple y demeurait en général fidèle. Hilaire (contr. Auxent., 
c. 6) dit à ce sujet : «Cette supercherie impie (celle de penser 
d'une facon et de prècher d’une autre) fait que, même sous 
les évêques de l'Antechrist, le peuple ne se perd pas, parce 
qu'il donne aux mots leur sens naturel. Les fidèles entendent 
prêcher que Jésus-Christ est Dieu, et ils croient qu'il est, en 
effet, ce qu’on lui dit qu'il est. Ils l’entendent appeler Fils de 
Dieu, et croient par-conséquent qu'il est vrai Dieu. Ils enten- 
dent dire qu'il est avant tous les temps, et ils en concluent 
qu'il est éternel. Les oreilles du peuple sont plus saintes que le 
cœur des évéques. (Sanctiores aures populi, quam corda sunt 
sacerdotum.) 

D'un autre côté, les évêques destitués portèrent un coup si 
fatal à la réputation de l’arianisme et de ses défenseurs , que 
ceux-ci ne purent manquer de perdre considérablement dans 
l'opinion publique. « Ils regardaient leur exil, dit Athanase, 
comme une sphère d'activité. En traversant les pays et les vil- 
les, ils prêchaient la vraie foi, quoique déjà dans les fers, et 
rejetaient les erreurs ariennes; en sorte qu'il arriva tout le 
contraire de ce:que les persécuteurs voulaient. Plus le lieu du 
bannissement éfait éloigné, plus la haine contre eux s’étendait 
au loin, et le voyage seul des évêques était déjà un sermon 
contre l'impiété des Ariens. Tous ceux qui voyaient les exilés 
les admiraient comme des confesseurs, et abhorraïent leurs en- 
nemis, non pas seulement comme des hommes immoraux, 
mais comme des bourreaux et des assassins (7. 1, δ 34). » 

Les pasteurs exilés conservaient d’ailleurs des relations sui- 
vies avec leurs troupeaux; ils les consolaient et les encoura- 


128 VIE D'ATHANASE LE GRAND. 


géaient de toutes les facons. Ainsi, il nous reste encore des 
fragments d’une lettre qu'Athanase écrivait à son troupeau 
délaissé : « Dieu vous consolera ; vous vous affligez à la vérité 
que d’autres se soient emparés par violence de vos églises, et 
que pendant ce temps vous soyez obligés de rester à la porte. 
Mais ceux-là ont les temples, et vous avez la foi apostolique. 
Ceux-là sont dans les églises, mais hors de la foi ; tandis que, 
si vous êtes hors des églises, vous avez la foi en vous. Qu'est-ce 
qui est plus important, la foi ou le temple? Évidemment la foi. 
Qui donc a plus perdu et qui possède davantage, celui qui a la 
foi ou celui qui a le temple? À la vérité, ily a une vertu bien- 
faisante dans le temple quand la foi y est préchée, et quand le 
saint l'habite*. Vous êtes bienheureux, parce que vous êtes dans 
l’église par la foi, parce que votre demeure est construite sur le 
solide fondement de la foi; que cela vous suffise , c’est-à-dire la 
plénitude de la foi, qui demeure inébranlable en vous. Elle 
vous est arrivée par la tradition des apôtres ; une détestable 
haine ἃ voulu souvent l’'ébranler, mais en vain. C’est pourquoi, 
quand Pierre confessa par l'inspiration du Père : «Tu es le 
» fils du Dieu vivant,» il lui fut répondu: « Tu es bienheureux, 
» Simon, fils de Jonas; car ce n’est pas la chair et le sang qui 
» te l'ont révélé, mais mon Père qui est au ciel.» Personne ne 
saurait donc porter atteinte à votre foi (car elle est un flambeau 
allumé en vous par le Père lui-même qui est au ciel), mes chers 
frères, et quand un jour, comme nous l’espérons , Dieu nous 
rendra nos églises, il faudra qu'alors même notre foi s'élève 
encore plus haut qu’elles (Opp. fe 968). » 

Il prit pendant son exil la part la plus vive à tout ce qui 
se passait dans l'Eglise de l'Egypte entière. Il expliquait aux 
siens les erreurs de l’hérésie arienne, et les vérités de la doc- 
trine catholique; il encourageait ceux qui chancelaient , louaïit 


3 Comparez à ceci Hil. contra Auxent., c. xn. Unum mnoneo, cavete Anti- 
christum; male vos parictum amor cepit, male ecclesiam Dei in teciis 
œdificiisque veneramini, male sub his pacis nomen ingerilis. — Montes 
mihi et sylcæ et lacus et carceres, et voragines sunt tuliores : in his enim 
propheta aut manentes aut demersi spiritu prophetebant. 


LIVRE NW. 149 


ceux qui restaient fermes, et les relevait tous. Lors de l’arri- 
vée de George, on proposa aux évêques de signer une formule 
dont la tendance était arienne. A cette occasion, il leur écri- 
vit entre autres choses (Epist. encycl. fe 270). « Rien ne doit 
nous engager à nous écarter de l’amour de Jésus-Christ, quand 
même les hérétiques devraient nous menacer de la mort. Nous 
sommes des chrétiens et non pas des ariens. Cette franchise 
nous sied bien. Car nous n’avons pas reçu de nouveau l'esprit 
de servitude qui donne de la crainte; Dieu nous a, au con- 
traire, appelés à la liberté. ΠῚ serait honteux vraiment, par 
trop honteux, si nous abandonnions la foi que nous avons 
reçue du Sauveur par ses apôtres, pour lui préférer celle 
d’Arius et de ses pareils. Dans ces environs (ceux où Athanase 
s'était caché), presque tout le monde ἃ le courage de résister 
jusqu’à la mort à leurs artifices, surtout depuis que l'on y ἃ 
entendu parler de votre fermeté. C’est pourquoi, je vous prie, 
conservez bien la foi que les Pères ont confessée à Nicée; dé- 
fendez-la avec joie, avec courage et avec une ferme confiance ; 
devenez tous autant de modèles, et montrez à chacun que le 
moment est venu de combattre pour la vérité. Pour être mar- 
tyr, il n’est pas absolument nécessaire de refuser d’encenser les 
idoles; on donne également un éclatant témoignage de sa foi, 
quand on ne la renie pas devant des hérétiques. Vous savez 
qu'Alexandre lutta jusqu’à la mort contre l'erreur; vous savez 
combien de chagrins il éprouva dans sa vieillesse, et combien 
d’autres même ont souffert en combattant cette doctrine impie. 
Ils ont la gloire de leur confession auprès de Jésus-Christ. 
Ayons donc aussi le même zèle et les mêmes sentiments, puis- 
qu'il s’agit de tout ce qu'il y ἃ de plus grand, de renier ou de 
conserver la foi. Conservons ce que nous avons recu, et te- 
nons-nous, comme à une forteresse, à la foi confessée à Nicée. 
Armés de la parole divine, opposons-nous à ceux qui veulent 
répandre la fureur dans la maison du Seigneur ; nous ne vou- 
lons pas craindre la mort du corps. Ils ont soif aussi de mon 
sang; mais je ne m'en inquiète pas, car je sais qu'une grande 
récompense attend ceux qui persévèrent, et je sais aussi que 


150 VIE D'ATHANASE LE GRAND. 


: vous pérsévérez comme les Pères, et que vous êtes les modè- 
les de vos troupeaux. Repoussez désormais la doctrme étran- 
gère, et vous recueillerez la gloire de pouvoir dire : « :Nous 
ayons maintenu la foi, » et la couronne de la wie sera votre 
lot, cette couronne que le Seigneur ἃ promise.à .ceux..qui 
l’'aiment. » 

« Quand même les frères nous abandonnent , dit Athanase 
dans un autre endroit (Hist. Ar., $ AT), en ‘parlant ἃ ses.com- 
pagnons de souffrance ; quand les amis et les connaissances 
s'éloignent de nous, quand 1] ne se trouve personne qui: par- 
tage nos douleurs et qui nous console, il nous reste toujours 
Dieu pour principal refuge. Élie aussi était seul quand il fut 
persécuté; mais Dien était le monde entier pour 66. saint 
homme. Le Sauveur nous ἃ aussi laissé un exemple-semblable ; 
lui aussi demeura seul quand il souffrit des embüches de ,ses 
ennemis, afin que quand nous sommes abandonnés et pour— 
suivis par les hommes, nous ne perdions pas courage, mais que 
nous ayons confiance en lui et que nous ne trahissions pas la 
vérité. Elle peut être opprimée pendant quelque-temps, mais 
ses persécuteurs eux-mêmes sont à la fin obligés de la recon— 
naître. » 

Ce fut ainsi qu'Athanase s'efforçait de maintenir.dans la 
fidélité et son troupeau et les évêques ses frères, quoiqu'il füt 
toujours fugitif, et qu'il habität, pour me servir de.ses. propres 
expressions, parmi les bêtes sauvages. D'après cela, quoique 
la position de l'Église catholique fût triste.et douloureuse ; la 
force de ses pasteurs supérieurs ne cessait de la:soutenir etrde 
la diriger, et il s'en fallait de beaucoup. qu'elle füt près.dessa 
chute. De même qu'Athanase, les autres évêques «expulsés 
étaient toujours en-relation avec leurs troupeaux, et-leurs/pa- 
roles avaient d'autant plus d'efficacité que leur fidélité au Sau- 
veur se montrait plus pure, plus fermetet plus éprouvée ‘. 


l Comparez à ceci Hilar. de synod., c. 1-2. 11 dit, à la vérité, qu'il est 
resté longtemps sans pouvoir écrire, mais il rend témoignage auxévêques 
des Gaules auxquels cet écrit est adressé. Gratulatus swm in Domino, 


LIVRE V. 151 


L'Église catholique trouvait encore un motif d'espérer du 
côté même d’où semblait venir le plus grand danger; c’est- 
à-dire du ‘côté des évêques ariens. Le péril imminent qui la 
menaçait.de leur part était évident. La doctrine et la constitu- 
tion de l'Église sont intimement unies l’une à l’autre; quand 
Vune des deux éprouve un changement notable, l’autre ne 
saurait subsister. Or, la constitution de l'Église repose tout 
entière sur un esprit d'union porté au plus haut point, ou qui, 
pour mieux dire, est surhumain; il tire son origine de cet 
amour quinaît dans les chrétiens quand ils sentent et recon- 
naïssent de tout leur cœur que le Rédempteur est le fils de Dieu 
étque nous sommes régénérés en Jui pour la vie éternelle. En 
niant:ce dogme, les Ariens ne pouvaient plus comprendre la 
constitution-de l'Église, ni par conséquent la conserver. Avec 
une doctrine étrangère, un membre étranger s'était introduit 
dans l'organisation ecclésiastique ; ne s'étant pas développé or- 
ganiquement en dedans , mais étant entré du dehors dans l’en- 
semble , il devenait inévitable que celui-ci perdit toute solidité 
et tombât en ruines. Ce membre étranger: était l'empereur, 
qui, de son propre mouvement, s'était-eréé premier évêque de 
l'empire. Il:se choisit lui-même ses évêques suffragants, et la 
hiérarchie ne fut plus ébservée , du moins en ce qui regarde 
les siéges épiscopaux des villes les plus importantes, dont les 
évêques éxercèrent comme de raison à leur tour la plus grande 
influence sur [65 nominations aux siéges des villes de province. 
Puis, de même que ce membre étranger , le grand évêque de 
l'empire, avait nommé des métropolitains étrangers à Pesprit 
de l'Église , et que ceux-ci avaient éhoisi des évêques qui léur 
ressemblaient, de même ces évêques créèrent des prêtres et 


incontaminatos vos οἱ illesos ab omni contagio detestandæe hæreseos persti- 
hiese vosque comparticipes evilii meë, in quod Mme Saturninus intruserat, 
negalw ipsè usque hoc tempus toto jai triennio comiunione , fide mihi ac 
Spèritu cohærère. Necessarium mihi ac religiosum intelleri, ut unus quasi 
episcopusepistopis meeumin Christo comnunicäntibus"salwtaris ac fidelis 
Sermonisicolloquia tränsmitierem.…. Ὁ glorièsæ conscientite véstræ tncon- 
Cussam siabilitatem ! o firmum fidelis Petræ fundamine ! ete. 


152 VIE D'ATHANASE LE GRAND. 


des diacres animés d’un esprit semblable, Si l’ordre naturel de 
l'Église avait été maintenu, il n'aurait pas pu s'y introduire 
des évêques étrangers à son esprit, ni des hommes souillés 
d'une doctrine étrangère ; le maintien de l’organisation ecclé- 
siastique aurait créé des évêques tels qu’il en fallait à l'Église. 

Cependant de cet ordre lui-même, en apparence si perni- 
cieux et si plein de dangers, naquirent des espérances pour 
l'Église catholique. Car les évêques que les peuples avaient 
recus par une consécration irrégulière, qui n'étaient pas en— 
trés par la porte, mais qui s'étaient introduits dans la place 
comme des voleurs et des brigands, devinrent naturellement 
des objets de haine pour leurs troupeaux, et en retour ils les 
traitèrent comme des ennemis; se fiant à la protection impé- 
riale, ils abusèrent de leur pouvoir et s’aliénèrent de plus en 
plus les esprits. George d'Alexandrie avait été chargé dans sa 
jeunesse de la fourniture de la viande de porc à l’armée; mais 
s'étant rendu coupable de malversation, il avait été obligé de 
prendre la fuite, et il erra pendant longtemps en divers lieux. 
Grossier et ignorant, sans aucune éducation et de l'esprit le 
plus borné, il conserva ce caractère après qu'il fut devenu 
évêque; son avidité et l'habitude qu’il avait, conservée de sa 
première profession l’entraîna dans plusieurs spéculations ; il 
prit à ferme les salines, et les marais où croissait le papyrus ; il 
sut même, sous divers prétextes, s'approprier les biens des 
personnes qui mouraient. Il se fit le dénonciateur des citoyens 
auprès de l’empereur, au lieu d'en être le médiateur; et en se 
mélant des affaires intérieures des familles il se rendit odieux 
à tous les habitants de la ville ἡ. Nommé par l'empereur, et 
véritable évêque du gouvernement, il croyait devoir pousser 
sa complaisance au-delà de toutes les bornes de l’équité. Il 


‘ Ammian. Marcell., 1. XXIL, c. x1, a rendu un bien mauvais témoignage 
à Grégoire. Il dit entre autres choses que Grégoire avait conseillé à l’empereur 
de mettre un impôt sur les maisons d'Alexandrie, et de percevoir cet impôt 
comme un de ses droits régaliens, attendu que la ville avait été bâtie par 
Alexandre. Ce fut pour cela que les paiens eux-mêmes le maudissaient et 
qu'ils finirent par l’assassiner sous Julien. 


LIVRE V. 153 


portait sur le siége épiscopal les mœurs des camps. Il croyait 
pouvoir s’affermir par la force. En conséquence, quand les 
fidèles, pour ne pas se rendre dans les assemblées religieuses 
des Ariens, se réunissaient hors de la ville, il envoyait des 
soldats pour les disperser. Leur commandant , Sébastien, le 
manichéen, était toujours disposé à le seconder. Un jour les 
catholiques d'Alexandrie s'étaient, selon leur coutume, as- 
semblés près du cimetière. Sébastien s'approcha avec un déta- 
chement considérable, fit allumer un grand feu, et menaça les 
assis{ants de les y jeter s’ils ne se convertissaient pas à l’aria- 
* nisme. 565 discours ne produisant aucun effet sur eux, il com- 
mença par les faire frapper avec des verges de palmiers, aux- 
quelles les épines étaient encore attachées. Quelques-uns furent 
tués et leurs corps jetés aux chiens. Ils furent dès lors et sont 
encore aujourd'hui honorés comme martyrs. En tout ce que 
les Ariens exécutaient dans l'Église, ils se réfugiaient toujours 
derrière le nom de l’empereur, et tous les cœurs furent révol- 
tés en entendant sans cesse invoquer la puissance séculière 
dans les affaires de l'Église ; cependant Jésus-Christ, en qualité 
de chef invisible de sa maison , lui avait donné, dans ses re- 
présentants, ses seuls, ses vrais administrateurs. Ce fut ainsi 
que l’arianisme excita une haine universelle par la conduite 
de ses partisans ᾿. 

Tout se passait à Constantinople de la même manière qu’à 
Alexandrie. L’artifice, tout à fait indigne d’un prince, par le- 
quel l’évêque Paul avait d’abord été attiré dans un bain pu- 
blic, puis enlevé et conduit dans les déserts de la Tauride, 
avait dû nécessairement faire une impression ineffacable sur 
les esprits. Mais ce ne fut pas encore tout. Arrivé au lieu de 
son exil, on commença par le laisser six jours sans nourriture ; 
après quoi il fut étranglé. Pendant ce temps, le préfet du pré- 
toire, Philippe, prenait le nouvel évêque Macédonius dans le 


‘ Athanas. Hist. Ar., δ 53-65, 59. Πασι yap φούερους ἑαυτοὺς ἐδειχνυον, 
και προς πάντας ἀλαζονευοντο, βασιλεα πασιν ὀνομαζοντες. χαι ἀπείλοντες 
μὲν τὸν ἐχείνου φοῦον. Gregor. Naz., ce. xx. Theod., L ΠῚ, 6. κιν, etc. 


= 
4. 


154 VIE D'ATHANASE, LE GRAND. 


même bain où l’on avait fait venir Paul, et le conduisait , dans 
une voiture, à l'Église pour lui faire donner.sur-le-champ.la 
consécration épiscopale. Aux portes de l'Église , il.s’élevatun 
grand tumulte, les catholiques et les ariens voulant chacun -de 
leur côté occuper l'édifice; et la force armée étant intervenue, 
près de trois mille personnes y perdirent la vie. Cefut ainsi 
que Macédonius devint évêque ‘. Des catholiques quine vou- 
laient pas le reconnaître, ceux-ci furent bannis, ceux-là maltrai- 
tés de coups; il y en eut même que l’on marqua d’un. fer rouge 
au front, et d’autres.que l’on ruina par.des confiscations..La 
persécution s'étendit même jusque sur Jes noyatiens, parce 
qu'ils s'accordaient.avec les catholiques.sur le dogme.de la Fri- 
nité. Ils éprouvèrent les traitements.les plus cruels; onlesforça 
aussi à prendre part aux cérémonies ariennes ;.on.en.jeta quel- 
ques-uns dans les prisons et l’on démolit unede leurs.églises 
à Constantinople. L'évêque Agelius prit Ja fuite. Les.catholi- 
ques à qui, par ordre de l’empereur, on n’avait point laissé 
d'église du tout, assistaient aux offices chez les noyatiens ἡ. 

A Antioche, Léonce fut assez prudent:et assez sage pour ne 
point commettre des injustices tropcriantes etpour ne pas pré- 
cher directement contre les croyances catholiques ; il se con 
tenta de suivre la route détouxnée qui devait les miner lente- 
ment; il ne choisit pour entrer dans le clergé aucune personne 
qu'il soupconnât de catholicisme, et ne donna les ordres qu à 
des ariens, Il était évident que la foi catholique, privée de 
prédicateurs, devait bientôt d'elle-même cesser d'exister. On 
conçoit..que le but de ces efforts n’échappa point aux.catbo- 
liques. Mais les choses en étaient déjà venues au point qu'ils 
n'avaient plus pour appuis qu'un, petit nombre de Jaïques:; 
comme, par exemple, l’ascète Diodore, qui se rendit plus tard 
si célèbre comme évêque de Farse, et Flavius , qui devint, 
par la suite, lui-même évêque d’Antioche. L'unret l'autre, 
dignes du plus grand respect par leur piété et jouissant d'une 


\ Athan. Hist. Ar., δ΄ 7. Socrat., 1, IE, c. xxx. Theodor, I. 11, ce. w. 
2 Socrat., LIL, xxvu, xxviu. Soz., L. IV, c. 1,111, xx. 


LIVRE V. 155 


grande influence par leurs vastes connaïssaänees, réunirent les 
catholiques:qui ne faisaient point partie de la communion des 
eusthatiens, tantôt dans leurs propres maisons, tantôt près des 
tombeaux des martyrs, οἱ entretinrent aïnsi la flamme de la 
vraie foi. Les catholiques auraient pu se rendre aussi dansiles 
assemblées.des Ariens s'ils l'avaient voulu ; mais ils chantaient - 
@Gloire au Père, au Fils et au Saint-Esprit, » tandis que 
leurs adversaires disaient : «Gloire au Père, par le Fils, dans 
le Saint-Esprit. » Ce fut ainsi que nos pères voulurent poser 
une distinetion bien nette entre eux et les Ariens ; car ces der- 
niers abusaient de leur doxologie pour se faire un appui de 
leur système. On assure que c'est Flavius qui introduisit d’a- 
bord à Antioche la doxologie, qui devint par la suite celle 
que tous les catholiques adoptèrent *. Ce fut ainsi quele con- 
traste-entre les deux doctrines resta empreint dans tous les es- 
prits, et que les évêques ariens contribuèrent eux-mêmes à 
rendre leurs croyances odieuses en faisant haïr leurs per- 
sonnes. 

Enfin , c'était précisément dans le temps du bannissement 
des évêques catholiques qu'ils s'occupèrent avec le plus de zèle 
à défendre la doctrine de l'Église par des recherches scienti- 
fiques. Ce fut alors qu'Athanase écrivit plusieurs de ses dis- 
sertations les plus profondes οἱ qu'Hilaire publia son traité 
sur la Trinité. ILest nécessaire de prendre connaissance de ce 
dernier ouvrage pour se faire une juste idée de l’immensité de 
foi et.de force divine que l'Église catholique possédait en elle- 
mème ; et pour se convaincre qu'elles seules suffisaient pour 
que, malgré toutes les persécutions que cette Église avait à 
souffrir, elle ne füt pourtant pas près de sa ruine. 

Les douze livres d'Hilairesur la Trinité sont écrits avec beau- 
coup plus de méthode que ceux d’Athanase sur le même su- 
jet ; car ce dernier, toujours errant et fugitif, n'avait guère le 


* Théodoret, 1. H, δ. s , appelle Léonce τὴν γνώμην χρύψινους,, χαὶ τας 
ὕφαλους πετρᾶς μιμουμενος : le ο. xxv. contient un portrait particulier de 
cet homme, 


156 VIE D'ATHANASE LE GRAND. 


loisir de mettre de l’ordre dans les matières qu'il traitait. Hi- 
laire était à la vérité aussi exilé; mais il menait une vie beau- 
coup plus tranquille et plus sûre. Il dispose donc ses pensées 
avec une müre réflexion ; chaque livre est précédé d’introduc- 
tions pleines d'intérêt, et qui se rattachent toujours intime- 
ment au but général de son travail. Il commence par établir et 
fixer clairement ce qu’il faut entendre par le dogme de la Tri- 
nité catholique; après quoi il passe aux preuves, en prenant 
d’abord les plus faibles et en arrivant ensuite peu à peu aux 
plus fortes. Sa principale force git dans le développement des 
preuves qu'il tire de passages bibliques, et il sait avec une 
perspicacité admirable choisir les plus importants et les placer 
dans tout leur jour. Le plus souvent, il réunit de grandes mas- 
ses, montre la liaison de chacune des parties avec l’ensemble, 
et tire ensuite ses conclusions avec une irrésistible solidité. 
Mais comme cette manière de traiter son sujet rend souvent 
difficile d’en saisir l’ensemble, tandis que les arguments, en— 
trelacés avec art, font parfois oublier au lecteur le point prin- 
cipal, il réunit fréquemment en un petit nombre de phrases 
tout le contenu d’une longue dissertation. Toutefois, la langue 
et les expressions sont souvent pénibles à comprendre : la 
cause en est en partie dans le peu d'aptitude que la langue la- 
tine avait encore acquise à cette époque pour faire valoir de 
semblables discussions, et en partie dans le caractère person- 
nel d'Hilaire. Il paraît n'être parvenu que par l’art et par de 
grands efforts à réprimer certains défauts de la nature, sans 
avoir pu toutefois les vaincre tout à fait *. Quoi qu'il en soit, 
ceux même qui ne partageaient point sa conviction reconnu— 
rent le mérite éminent de son ouvrage. 

Hilaire commence la plupart de ses livres par recommander 


! Quelque désir que j’en aie, il m'est impossible de rapporter ici les 
réflexions les plus profondes d’Hilaire, Car cela m'’entraînerait beaucoup trop 
loin. Presque tout le dixième livre en est rempli. Heureusement les arguments 
les plus profonds ne sont pas toujours les plus importants. 

? C. II, vit. S. Hil. Constant aurait dû avoir plus d’égard aux observations 
de Bouchet et de dn Saussay. 


LIVRE V. 157 


la foi, car c'était précisément pour cela que son siècle manquait 
de force. Pour montrer que les efforts purement humains ne 
peuvent jamais s'élever au-dessus de l'erreur et du doute en ce 
qui regarde Dieu et les choses divines, il dit : « Mécontent de 
l'idée que les philosophes donnent de Dieu, je lus ces mots : 
«Je suis celui qui suis;» — «Il embrasse les cieux avec sa 
» main et la terre avec ses doigts; »et je reconnus par là que Dieu 
est l'être par excellence, le fondement de toute existence, et 
que, précisément pour cette raison, il estéternel, infini, incom- 
préhensible. Je compris qu’il n’est pas renfermé dans des no- 
tions, mais qu'il peut cependant être saisi par le sentiment ‘. 
Ceci tranquillisa mon esprit méditatif ; je compris que, par sa 
nature, il ne restait à mon esprit aucun moyen de prouver son 
dévouement plus ou moins grand à son Créateur, qu’en se per- 
suadant que ce Créateur est si élevé, qu'il ne saurait être com- 
pris, mais que pourtant il pourrait être ainsi par la foi, puis- 
que la foi apprend à savoir combien la religion est nécessaire, 
quoique l’'infinité de la puissance éternelle surpasse toute 
compréhension ({. 1, ὁ. 8). C’est avoir une compréhension 
parfaite de Dieu que de savoir qu'il est à la vérité impossible 
de l’exprimer, mais qu'il ne se dérobe pourtant pas tout à fait 
à notre connaissance. Il faut croire en lui, le reconnaitre, l’a- 
dorer, et c'est ainsi seulement qu'on doit l'exprimer *. 

«Après avoir lu la loi et les prophètes, je tombai sur ce pas- 
sage : « Au commencement était le Verbe, et le Verbe était 
» avec Dieu, et le Verbe était Dieu... Il est venu chez soi, et 
» les siens ne l'ont point reçu ; mais il ἃ donné à tous ceux qui 
» l'ont recu le pouvoir d’être faits enfants de Dieu.» Dans ces 
paroles, mon esprit timide et craintif trouva plus de motifs 
d'espérance qu'il ne s’y était attendu. Mais, afin que le pou- 
voir d’être faits enfants de Dieu ne fût pas diminué par la fai- 


| De Trinit., l. I, c. vu. Ita Deus pulcherrimus est confitendus , ut neque 
sitintra sententiam intelligendi, neque extra intelligentiam sentiendi. 

? L. II, c. vu. Perfecta scientia est, sic Deum scire , ut licet non ignora- 
bilem, tamen inenarrabilem scias; credendus est, intelligendus est, ado- 
randus est, et his officiis eloquendus. 


158 VIE D'ATHANASE:LE GRAND. 


blesse d'une foi timide , attendu que, par ἰὰ difficulté d'y armi- 
ver, on ἃ de la peine à espérer, ce que l’on‘ désire plus-qu'on 
ne croit, pour-cette raison le Verbe de Dieu s'est fait homme, 
afm que, par le Dieu fait homme, l’homme -püût s'élever jus- 
qu'au Verbe qui est Dieu. Mon:espritsaisit avec joiele dogme 
de ces divins mystères. Comme homme, je devais m'élever à 
Dieu, à-une nouvelle création ; par la foi, je devaisêtre ap- 
pelé à une régénération céleste qui était en mon pouvoir; je 
reconnus l'amour du Père et du Créateur :jeme devaisiplus 
retomber dans le néant, puisque j'en avais.été retiré ‘pour 
exister. Et je ne mesurai pas tout cela avec l'échelle de l'intel- 
ligence humaine, car la raison de l'hommemepeut comprendre 
les conseils de la Divinité ,elle-qui croit quewien-n'est possible 
que ce qui est à la portée de sa force et que:ce que l'homme 
peut faire par lui-même. Je pesai la force :de Dieuwrpar:la -su- 
blimité de sa puissance; non paspar la raison , maiscpar l'inti- 
nité de la foi (non-sensu'sed fidei infinitate). Je neefusaitpas de 
croire que le Verbe de Dieu avait été au commencementawec 
Dieu, et qu'il était devenu chair, et qu'il avait habité parmi 
nous , parce que je ne le.comprenais pas ; mais jewconsidénai que 
jepourrais le comprendreisi'je croyais (L. 1,.6. 12). 

«Saint Paul dit : «Prenez garde que personne me-vous 
» surprenne par la philosophie et par des raisonnements vains 
» et trompeurs, selon les traditions des hommes, selon les 
» principes d'une science mondaine, et non-selon Jésus-Christ. 
» Car la plénitude de la Divinité habite en lui corporellement, 
» et c'est en lui que vous êtes accomplis, lui quiestle chef de 
» toute principauté et de toute puissance, comme c'estren lui 
» que vous avez été circoncis d’une circoncision qui n'éstpas 
» faite de main d'homme, mais qui consiste dans le dépouille- 
» ment du corps des péchés que produit la coneupiscence char - 
» nelle, c'est-à-dire de la circoncision de Jésus-Christ, ayant 
» été ensevelis avec lui par le baptême , dans lequel vous avez 
» aussi été ressuscités par la foi que vous avez eue que Dieu l'a 
» ressuscité d’entre les morts par l'efficacité de sa puissance. 
» Car, lorsque vous étiez dans la mort de vos péchés et dans 


LIVRE V. 159 


» l'incirconcision de votre chair, Jésus-Christ vous a fait revi- 
» vre avec lui, vous pardonnant tous vos péchés. la «effacé la 
» cédule qui nous était contraire; il a entièrement aboli lle 
» décret de notre condamnation, en l’attachant à sa croix. » 
Quand la foi est ferme, elle méprise donc les questions cap- 
tieuses et inutiles de la philosophie, et, résistant aux illusions 
des folies humaines, elle n'abandonne pas la vérité en proie à 
l'erreur. Elle ne croit pas en Dieu dans le sens de l'intelligence 
commune; elle ne juge pas Jésus-Christ d'aprèsles principes 
de la science du monde, car la plénitude de la Divinité habite 
enlui corporellement. L’infinité de la puissance éternelle étant 
en lui, il surpasse la force de compréhension de tout esprit 
fini. Nous attirant vers sa divinité, il ne nous oblige plus à 
l’observance de commandents corporels ; mais l'esprit, circon- 
cis des péchés , doit se purifier intérieurement. C’est pourquoi 
nous sommes ensevelis dans le baptême avec Jésus-Christ, 
afin de rentrer dans la vie éternelle. Puisque la régénération 
à la vie est la mort de la vie, et puisque mourant au péché 
nous devons renaître à l'immortalité, lui, l'Immortel, est 
mortpour nous, afin que, du sein de la mort, nous fussions 
réveillés à l’immortalité. Il ἃ pris la chair du péché afin de re- 
mettre les péchés par l'adoption de la chair. Il ἃ détruit par sa 
mort la loi de lammort, et il a souffert la croix pour détruire en 
lui l'ancienne loi par la nouvelle création de notre-race. Ces 
œuvres de Dieu, élevées au-dessus de la compréhension de la 
nature humaine, ne sont pas non plus soumises aux notions 
naturelles de l'intelligence; car l’action d’un être infini exige 
une compréhension infinie (quia infinitaæternitatis operatio tn 
finitam metiendi exigit opinionem); que Dieu.se soit fait homme, 
que l’Immortel soit mort, que l'Eternel ait été enseveli, tout 
cela est aussi incompréhensible qu'il l'est que l'homme puisse 
devenir Dieu, qu'un mort devienne un immortel, un enseveli 
un éternel (ἐ, 1, ὁ. 13). | 

«L'imparfait ne conçoit point le parfait; celui qui tire son 
existence d’un autre ne saurait avoir une connaissance appro- 
fondie ni de son Créateur, ni de lui-même. Il sent qu'il existe 


160 VIE D'ATHANASE LE GRAND. 


et ne s'efforce point de s'élancer au-delà de lui-même. II doit 
son mouvement non à lui, mais à son auteur. Étant sorti d'un 
autre, 1] s'ensuit nécessairement qu'il devient fou précisément 
dans les choses où il croit étre parfaitement sage: Ne réfléchis- 
sant pas à sa nature bornée, et croyant que tout est renfermé 
dans les limites de sa faiblesse, 1l se glorifie d'une fausse sagesse : 
il Lui est impossible de savoir au-delà de ses forces , et l'impuis- 
sance du savoir est égale à l'impuissance de l'existence (quam in- 
firmum subsistendi est virtute, tam sensus sit). D’après cela, 
quand un étre d'une existence imparfaite prétend connaître un 
étre parfait , il mérite avec raison le Les d'une fausse sagesse. 
E° Apôtre dit : « Jésus-Christ ne m'a pas envoyé pour baptiser, 
» mais pour annoncer l'Évangile, non dans des discours 58-- 
» ges, afin que la croix de Jésus-Christ ne devint pas inutile. 
» Mais nous prêchons Jésus-Christ crucifié, scandale pour les 
» Juifs, folie pour les Gentils. » Ainsi donc, toute incrédulité 
est folie; car, s'appuyant sur son intelligence imparfaite, et 
augurant tout d’après la faiblesse de sa présomption, elle croit 
que ce qu'elle ne conçoit pas ne peut pas arriver. L'incrédulité 
naît de la faiblesse, parce que l'on croit qu'une chose n'est pas 
arrivée dès que l'on pense être certain qu'elle n'a pas pu arriver 
(1. 8, ὁ. 24). 

« Dieu ποροιιΐ étre connu que de Dieu, et, par la méme raison, 
Dieu ne peut étre honoré de nous que par Dieu. Car nous ne sau- 
rions pas comment il faut l’honorer, s’il ne nous l'avait pas 
enseigné ; et nous ne pourrions non plus avoir aucune con- 
naissance de Dieu, s’il ne s'était pas fait connaître sur la terre. 
L'économie des mystères divins ἃ ses lois; nous avons été in- 
struits par Dieu de la manière dont il fallait l’honorer (1. 5., 
c. 20). Il faut donc que nous reconnaissions notre ignorance, 
afin de devenir sages ; non pas d’une manière inconsidérée, 
mais avec la conscience des bornes de notre nature, pour que 
nous obtenions par la puissance divine ce que la sagesse ter- 
restre ne peut concevoir. Nous devons arriver à la conviction 
qu'il ne faut croire véritablement de Dieu que ce en quot il a été 
lui-méme témoin ct auteur. (Hoc solum de Deo benc credi intel- 


LIVRE V. 161 


ligamus, ad quod de se credendum ipse sibi nobiscum et tes- 
tis et auctor est (7. 3,c. 26) ". Car il y en a beaucoup qui 
disent qu'ils croient, et qui pourtant ne se soumettent pas à 
la foi ; ils se font à eux-mêmes une foi plutôt qu'ils nelarecçoi- 
vent; bouffis de la vanité humaine, ils sont sages en ce qu'ils 
veulent l'être, et ne veulent pas être sages en ce qui est vrai. 
Mais le propre de la vraie sagesse est d'étre quelquefois sage dans 
les choses où l'on ne veut pas l'étre ἢ. 

» L'esprit incrédule parvient avec la plus grande difficulté à 
la connaissance de la vraie foi; car la doctrine religieuse ne 
sympathise pas avec l'âme rétrécie par le défaut de piété. De 
là vient que l'esprit incrédule ne voit pas ce que Dieu a fait 
pour le mystère du salut des hommes, et ne comprend pas que 
l’œuvre de son salut est l'effet de la puissance de Dieu. Alors, 
quand il contemple la naissance , la faiblesse de l'enfance , le 
développement de l'adolescence, la jeunesse, les souffrances 
du corps, la passion sur la croix, la mort sur la croix, il se 
persuade que le Sauveur n’était pas vrai Dieu (7. 5, c. 18). 

» Beaucoup d’églises, dans toutes les provinces de l’Empire 
romain, sont infectées de la maladie de cette prédication mor- 
telle ; elle s'estaffermiepar une longue habitude, et en s’arrogeant 
faussement le nom de la vraie religion. La volonté a de la 
peine à chercher sa guérison ; car, dans le zèle qui l'anime 
pour son erreur, elle prend le consentement de tant de person- 
nes comme un indice de l'opinion publique. L'erreur est dan- 
gereuse quand elle règne dans la majorité. La chute d’un grand 
nombre, quoiqu'on la conçoive, empêche de se relever, parce 


1 Comparez ceci avec L. IP, c. xiv. Non subeunt ingenia nostra in cœlestem 
sapientiam, neque incomprehensibilem virtutem sensu aliquo infirmitas 
concipiet. Ipsi de Deo credendum est, et iis, quæ cognitioni nostræ de se 
tribuit, obsequendum. Aut enim more gentilium denegandus est, si testi- 
monta ejus improbabuntur, aut si, utest, Deus creditur, non potest aliter 
de eo, quam ut ipse de se est testatus , intelligi. 

? Multi enim sunt, qui simulantes fidem, non subditi sunt fidei, sibi 
fidem ipsi potius constituunt, quam accipiunt, sensuw humanæ inanitatis 
inflati, dum quæ volunt sapiunt, et nolunt sapere, quæ vera sunt: cum 

apientiæ hœc veritas sit, ea interdum sapere, quæ nolis. 


162 VIE D'ATHANASE LE GRAND. 


qu'onena honte. L'erreur sefait passer impudemmentpour la 
vérité, à cause du grand nombre; celui qui se trompe avec 
plusieurs se persuade qu'il a raison, ou bien il regarde son 
crime comme de peu d'importance , parce qu'il le partagetavec 
beaucoup de monde (2. 6, c. 1). 

» Je reconnais encore, sous un autre rapport, que c'estune 
route pénible et escarpée que celle dans laquelle jemersuis 
engagé pour la défense de la doctrine évangélique. Dans la 
conscience de ma faiblesse, j'aurais reculé devant latäche ; 
mais, enflammé par l'ardeur de ma foi, animé par la fureur 
des hérétiques, frappé des dangers qui menaçaient les'igno- 
rants, je ne puis taire ce que je n'ose pas exprimer. Undouble 
péril m’effraie. Je crains également que l'on n'accuseow monsi- 
lence ou mes discours de l'abandon de la vérité ; car laudace 
de l'hérésie s’agite dans les incroyables artifices d’un esprit 
corrompu. D'abord ell: prend l’apparence de la ‘piété, puis 
elle se rattache à la sagesse du monde ; enfin, elle rendplus dif- 
ficile la connaissance de la vérité, en feignant de vouloir lui 
donner un fondement. Car, en eonfessant un seul Dieu , elle 
trompe par sa piété; en admettant le Fils, elle trompe ΘΟ] 
qui l'écoute par le:nom; puis, en disant qu’il n’était pas avant 
d’être né, elle satisfait à la sagesse du monde; en prêchant 
un Dieu immuable et incorporel, elle empêche de croire à un 
Dieu né de Dieu, parce qu'elle pose son raisonnement-sur une 
base trompeuse ; elle se sert de notre ‘doctrine contre’ nous- 
mêmes, et de la foi de l'Église pour combattre la foi dé l'Église. 
Par ce moyen, elle nous met dans le plus grand danger, soit 
que nous répondions ou que nous nous taisions, puisque, par 
le moyen des choses que l’on ne nie pas, elle annonce les cho— 
ses que l’on nie (1. 7, ὁ. 1). Or donc, si, d’après la loi, les 
prophètes et les apôtres, .je proclame.un seul Dieu, Sabellius 
se présente et.s’imagine que je prends son parti; mais si jenie 
un seul Dieu, dans le sens de Sabellius, et "81 je confesse que 
le Fils de Dieu est Dieu aussi, une nouvelle hérésie m'attend , 
qui me reproche de prêcher deux Dieux (7. 7, c. 3). 

» Mais ils croient pouvoir rendre raison de toutes leursas- 


LIVRE V. 163 


sertions en les appuyant chacune individuellement de quel- 
ques témoignages tirés de l'Écriture sainte; ces passages, mal 
compris, flattent les ignorants, en ne donnant qu’une appa- 
rence de vérité par la fausseté de l'interprétation (1. 4, €. 7). 
Mais le meilleur prédicateur est celui qui tire:de la chose 
qu'il dit le sens de cette chose, .au lieu de lui donner le sens 
qui convient à ce qu'il veut prouver, et qui ne fait point d'ef- 
forts pour montrer que les passages renferment réellement le 
sens qu’il a annoncé d'avance devoir s’y trouver. Quand il s’a- 
git des choses de Dieu, nous faisons bien d'avouer que Dieu se 
connaît lui-même, et, dans cette conviction, nous devons nous 
soumettre à ses arrêts avec une pieuse adoration. Car celui-là 
est un bon témoin qui n'est connu que par lui-méme ". 

» Mais l'Église catholique possède un pouvoir tout particu- 
lier pour combattre les hérétiques. C'est là ce qu'il y a de plus 
remarquable en elle, ayant été attaquée par tant de monde et 
n'ayant jamais été vaincue par personne. De même qu'il y a 
certains remèdes qui ne sont pas utiles seulement contre un 
petit nombre de maladies, mais contre toutes, de même aussi 
l'Église catholique vient au secours de tous les maux ; elle ne 
peut être aflaiblie par aucune espèce particulière (d’hérétiques), 
vaincue par. aucun nombre, trompée par aucune diversité ; elle 
existe toujours une et la méme contre tous et chacun : c'est une 
chose sublime. que dans elle, qui est seule, il y ait autant-de re- 
mèdes que de maladies, et qu'elle renferme autant de dogmes:de 
vérités qu'il.y.a de variétés d'erreurs (1. 2,.c.22). 

» Je me flatie que l'Église répand une telle lumière sur sa 
doctrine, même pour la folie du monde, que celui-ci, πο dût-il 


1 De Trinit., 1. 1, c. xvin. Optimus enim lector est, qui dictorum intelli- 
gentiam expeclet ex dictis potins, quan imponat, et retulerit magis, quam 
attuleril,;:neque cogat, id videri dictis contineri, quod ante lectionem præ- 
sumpseril intelligendum. Cum. itaque de rebus Dei erit sermo, concedamus 
cognitionem sui Deo, dictisque ejus pia veneratione famulemur. Idoneus 
enim sibi testis est, qui nisi per se cognitus non est. — Du reste il a pour 
principe: An divinis rebus non frequentius dicta, sed tantwm dicta suffi- 
ciunt. L. IV, c: xxx, 


164 VIE D'ATHANASE LE GRAND. 


pas adopter le mystère de la foi, n’en voit pas moins que nous 
publions contre les hérétiques la vérité du mystère. Car la 
puissance de la vérité est grande ; elle peut être reconnue par 
elle-même; mais elle brille non-seulement par elle-même, 
mais encore par ce qui lui estopposé. Toujours matérielle dans 
son essence, elle n’acquiert sa propre force (elle n’en obtient 
une parfaite connaissance) que dans les attaques journalières 
auxquelles elle est en butte. Car l'Église a cela de particulier 
qu'elle ne triomphe que quand elle est attaquée, qu'elle n'est com- 
prise que quand on l'accuse d'erreur, qu'elle ne gagne tous les 
esprits que quand on l'abandonne. Elle désire, à la vérité, que 
tous restent auprès d'elle et dans elle; elle préférerait ne rejeter 
personne de son paisible giron, n’abandonner personne à la 
perdition, quand on cesse d’être digne de demeurer avec une 
si bonne mère; mais quand les hérétiques s’éloignent d'elle ou 
en sont repoussés, elle gagne autant par la certitude que la féli- 
cité éternelle s'obtient chez elle, qu’elle perd en occasions de 
répandre le salut. Cela devient évident par les efforts mêmes 
des hérétiques. Car l'Église ayant été fondée par le Seigneur, 
affermie par les apôtres , étant la même pour tous, beaucoup 
d'erreurs différentes s’en sont séparées; comme, d’un autre 
côté, on ne saurait nier que la séparation des croyances a été 
occasionnée par une fausse manière de voir, puisqu’en lisant 
on suit plutôt sa propre idée que le sens de ce qu'on lit, il 
s'ensuit néanmoins que les diverses parties qui s’en sont sépa- 
rées se contredisant mutuellement, elle est comprise, non- 
seulement par sa propre doctrine, mais encore par celle de 
ses adversaires. En conséquence, tous étant réunis contre elle 
qui est une, elle réfute déjà l'erreur par cela seul qu'elle est seule, 
qu'elle est une. Tous les hérétiques s'élèvent donc contre l'Église : 
mais ils se combattent aussi l’un l'autre ; et quandilsremportent la 
victoire, cette victoire ne leur profite pas. Car les triomphes de cha- 
cun d'eux sont les triomphes de l'Église sur terre, puisque chaque 
hérésie combat dans une autre hérésie précisément la doctrine que 
la croyance de l'Église elle-méme y rejette: en se combattant, elles 
confirment notre foi. Sabellius essaie de se soutenir en disant : 


LIVRE Y. 165 


«Les œuvres qui ont été faites n'appartiennent qu'à ΠΣ τὸ di- 
» vin : la rémission des péchés, la vue rendue aux aveugles, 
» les morts ressuscités, ne peuvent venir que de Dieu. Aucun 
» être, si ce n’est celui qui ἃ la conscience de sa divinité, ne 
» pouvait dire : Moi et le Père nous sommes un. Pourquoi 
» m'attribues-tu une autre substance? Pourquoi fais-tu de moi 
» un autre Dieu? Les œuvres qui sont propres à Dieu, n'ont 
» été faites que par Dieu. » A cela, ceux quidisent que le Filsa 
une substance qui n’est point semblable à celle du Père, ré- 
pondent : «Tu ne connais point le mystère de ton salut ; il 
» faut que tu croies au Fils, qui a créé le monde, qui à 
» formé les hommes, qui est né de Marie, qui a été in 
» par le Père, qui a ressuscité d’entre les morts, et est assis à 
» Ja droite de Dieu, où il juge les vivants et les morts. En lui 
» il faut que tu sois régénéré ; c’est lui que tu dois confes- 
» ser, c’est son royaume que tu dois mériter.» C'est ainsi qu'ils 
se combattent entre eux pour nous ({. 7, c.4-6). 

« Les apôtres ne nous ont point transmis une croyance dé- 
pourvue de raison. A la vérité, c'est la foi principalement qui 
conduit au salut; mais si la science n’accompagne pas la foi, 
celle-ci pourra bien, pendant le combat, se cacher dans une 
embuscade d’où il sera impossible de la faire sortir, mais elle 
n'aura pas la certitude de vaincre; après la fuite de l'ennemi, 
le faible vainqueur peut s'emparer du camp, mais il n’y entre 
pas avec Fintrépidité d'un conquérant armé. Il faut que tous les 
orgueilleux discours contre Dieu soient humiliés ; il faut que 
les esprits qui s'élèvent contre une foi pieuse soient écrasés, 
non point avec les armes de la chair, mais avec des armes spi- 
rituelles ; non point par des artifices terrestres, mais par une 
céleste sagesse. Autant les choses divines se distinguent des 
choses humaines , autant la sagesse céleste surpasse celle de la 
terre (7. 12, c. 20). » 

C'est ainsi que saint Hilaire développe avec esprit et profon- 
deur ses idées sur l'essence de la foi, et ses rapports avec la 
science; sur l'Église catholique et ses rapports avec les hé- 
ré en général, et de son temps en particulier. Ses 


166 VIE D'ATHANASE LE GRAND. 


introductions contiennent, pour l'ordinaire, des dissertations 
de ce genre. Avec le second livre, ilentame ses réflexions sur 
le dogme de la sainte Trinité. ΠῚ commence par vanter la foi 
primitive, qui, pour être simple, n’en est pas moins posi- 
tive, et il se plaint de ce que, par les malentendus des héré- 
tiques et par la manière dont ils en ont perverti, le sens, 
l'Église se soit vue obligée d'abandonner cette forme primitive. 
La parole de Dieu suflisait, dit-il, aux fidèles ; cette parole que 
nous avons reçue, d'après le témoignage de l’évangéliste, avec 
une. force qui prouve sa vérité, lorsque le Seigneur dit : 
« Allez done, et instruisez tous les peuples, et baptisez-les au 
» nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit. » Car qu'est-ce 
qu'il y a qui se rapporte au mystère de notre salutet qui nese 
trouve point dans cette parole? Qu'est-ce qui y manque? 
Qu'est-ce qui est obscur ? Tout y est parfait, car elle vient de 
celui qui est parfait. Cette formule renferme et la signification 
des noms, et l'effet de leur contenu , et l’ordre de leur action , 
et la connaissance de leur substance. Il ordonne de baptiser au 
uom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, c’est-à-dire sur la 
connaissance du fondement, du Fils unique engendré par lui 
et du don de sa grâce. Il n’y a qu'un fondement à toutes-choses : 
un Dieu le Père, de qui tout est; un Fils unique, Notre- 
Seigneur Jésus-Christ, par qui tout est, etun Esprit, le don 
fait à tous. Ainsi toutest ordonné d’après sa force et sa dignité 
respective : une puissance de qui tout est, une génération par 
qui tout est, un don de la parfaite espérance. Rien ne manque 
à cette grande perfection ; car dans le Père éternel se trouvel'in- 
défectibilité ; dans le Fils, son image, la ressemblance de Dieu; 
dans le Saint-Esprit, son don, l'assurance de la. jouissance. 

Cette simplicité de la doctrine, que nous confessons dans le 
baptême , devrait suffire à tout le monde ἡ. Mais, par le crime 
des héréliques et de ceux qui outragent Dieu, nous nous trou- 
vons dans la nécessité d'entreprendre cequi n’est pas permis , 


l'August. de Trinit., 1. VI, c. x. dit tout ce qui convient sur ce passage de 
5. Hilaire et l’éclaircit. 


LIVRE V. 167 


de gravir ce qui est escarpé, d'exprimer ce qui est ineffable, 
de tenter ce qui est défendu. Nous. devrions dans la foi seule 
accomplir les commandements, c'est-à-dire adorer le Père, ho- 
norer avec lui le Fils, et étre pleins du Saint-Esprit. Mais nous 
sommes obligés d'élever notre force débile à ce qui est inex- 
primable, de participer aux péchés d'autrui, et de mettre au 
jour, par de dangereux discours, ce qui devrait rester ren- 
fermé dans le sanctuaire de l'esprit. Car 1] y en a beaucoup qui 
se sont levés, et qui ont interprété la simplicité des paroles cé- 
lestes, non d’après la vérité, mais d’après les idées arbitraires 
de leur propre esprit, leur donnant un sens tout différent de 
celui que leur force comportait. Car l'hérésie ne provient point 
de l'Écriture, mais de l'esprit du lecteur ; le crime n’est pas 
dans les mots, mais dans le sens qu’on leur donne, Quand on 
prononce le nom du Père, cela seul n’indique-t-il pas la nature 
du Fils? Le Saint-Esprit ne sera-t-il pas ce qu'il est dit qu’il 
est? Car dans le Père ne peut pas manquer ce qui fait qu'il 
est Père, ni dans le Fils ce qui fait qu'il est Fils, et dans le 
Saint-Esprit doit nécessairement se trouver ce que l’on reçoit 
(la force de Dieu). Mais des hommes d'un esprit faux confon- 
dent tout , et vont si loin par la fausseté de leur esprit, qu'ils 
renversent même la nature; ils enlèvent au Père ce qui lui ap- 
partient, en ôlant au Fils ce qui fait qu'il est fils. Or, ils le lui 
ôtent, parce que, d’après eux , il n’est pas fils selon la nature, 
et me fait que le devenir. Mais il est contraire à la nature que 
celui qui est engendré n'ait pas en lui ce qu'a celui qui l’a en- 
cendré. Celui-là n’est pas fils, qui ἃ une substance autre et 
différente de celle du père. Mais comment celui-ci serait-il 
père, s'il ne reconnaissait pas dans son fils sa substance et sa 
nature (L. 2, c. 1, 3)? La for est par elle-méme positive; mais 
tout sens deviendrait incertain s'il fallait en croire les hérétiques *. 

C'est pourquoi. il faut avant toutes choses bien fixer les idées. 
Le Père est celui en qui tout ce qui est existe, IL est le fonde- 


1 . 2 « 
L. II, c. v. Forma fidei cerla est, sed quantum ad hærelicos omnis 
sensus incertus est. 


168 VIE D'ATHANASE LE GRAND. 


ment de toutes choses en Jésus-Christ et par Jésus-Christ. 
Pour le reste, il a son existence en lui-même (ejus esse in sese 
est) ; ilne prend pas d'autre part ce qu’il est ; mais ce qu’il est, il 
l’est par lui et en lui. C'est là le premier point incompréhensible. 

Le Filsestla génération de celui qui n’a point été engendré; 
l'invisible de l'invisible; car il est l’image du Dieu invisible : 
qui voit le Fils, voit le Père. Il est autre que le Père, et le Père 
et le Fils existent tous deux; mais la substance divine n’est 
pas deux êtres différents, car les deux sont un. Il est Dieu 
de Dieu; parce qu'il est le Dieu, Fils unique du Dieu non en- 
gendré. L'un n’est pas différent de l’autre, parce que la vie de 
celui qui vit est dans le vivant. Il ne faut pas se figurer un 
partage ; car Dieu n’est pas soumis à la souffrance, et il dit lui- 
même : « Le Père est en moi et je suis dans le Père. » Il n’a 
point eu son Fils comme d’autres; car c'est un Fils unique 
qui a la vie en lui-même , comme le Père a la vie en lui-même 
(S. Jean, 5, 26). Il n'est pas une partie du Père; car le Fils 
dit lui-même : « Tout ce qui est au Père est à moi, et tout ce 
qui est à moi est à vous (5. Jean, 17, 10). » Et l’apôtre dit : 
« Toute la plénitude de la divinité habite en lui corporellement 
» (Col. 2, 9).» Mais une simple partie n’a pas tout. Il est done 
le parfait du parfait, parce que celui qui est tout lui a tout 
donné. Il est vrai Fils, et non pas fils d'adoption; car il ἃ dit 
lui-même : « Qui me voit, voit le Père. » 1] est engendré de 
toute éternité, et il est pourtant une personne différente du 
Père. Par quelle cause? 

Le pêcheur dit : « Au commencement était le Verbe. » 
Qu'est-ce que cela veut dire : « Il était au commencement ? » 
Les temps passent, les siècles disparaissent, les générations se 
succèdent, mais le Verbe était au commencement. Considérez 
le monde; écoutez ce qui a été écrit de lui. « Au commence- 
» ment Dieu créa le ciel et la terre. » Donc ce qui a été créé a 
commencé au commencement, et ce qui ἃ commencé au com- 
mencement est tenu ferme par le temps. Mais mon pêcheur 
ignoran( ἃ triomphé du temps. Car le Verbe éfait ce qu'il est ; 
il n’est renfermé dans aucun espace de temps, car il était au 


LIVRE V. 169 


commencement et n'a point commencé. Or, ce qui était au com- 
mencement ne peut pas n'avoir pas été. Comment après cela Le 
pêcheur parle-t-il pour lui-même? « Tout ἃ été fait par lui. » 
Donc si tout vient de lui, le temps en vient aussi. 

El est dans la nature de la parole (du Verbe) qu’elle peut 
être; mais elle est soumise à la destinée de cesser bientôt d'étre ; 
elle n'est que pendant qu'on l'entend. Mais comment, ce qui 
n'est ni avant le temps ni après le temps, a-t-il pu étre au com- 
mencement? (c'est-à-dire, cômment peut-on prétendre que le 
Verbe (le Logos) n'est qu'une parole passagère de la puissance 
de Dieu , puisque cette parole ne pourrait jamais être que pas- 
sagère, {andis qu'il est dit du Verbe qu'il était au commence- 
ment.) C'est ce que je dis, mais le pêcheur parle autrement 
pour lui. Quand même tu n'aurais compris la première phrase : 
« Au commencement était le Verbe, » que d’une manière su- 
perficielle, que diras-tu de la phrase suivante, « et le Verbe 
était avec Dieu? » Prendrais-tu par hasard les mots «avec 
Dieu » pour l'expression de la pensée secrète? L’apôtre était-ii 
donc si ignorant qu'il ne savait pas la différence qu'il y a entre 
être dans quelqu'un et être avec quelqu'un ? Car ce qui était 
au commencement est représenté comme étant non pas dans, 
mais avec un autre. Or il est dit encore, «et le Verbe était 
Dieu; » là cesse la simple parole, la simple pensée ; le Verbe 
est unesubstance, ce n’est pas un son ; c’est une nature, ce ἢ 65 
pas un simple mot. Ainsi parla l’apôtre qui l'avait appris au 
sein du Seigneur. Mais il dit aussi : «Les ténèbres ne l'ont 
» point comprise (L. 2. c. 16-21).» C'est le second point 
incompréhensible. 

Mais comment s’est donc faite sa génération ? Je l'ignore, 
je ne cherche pas à le savoir, et je n’en suis pas moins consoié. 
Les archanges ne le savent pas, les anges ne l'ont point en- 
tendu, le fini ne le comprend pas, le Fils ne l’a pas dit et les 
apôtres ne l’ont point demandé. Tu ne sais pas ce qui a rapport 
à ta propre personne. Je ne te demande pas d’où ton esprit, ta 
vie, ton âme? Et je ne demande pas non plus qu'est-ce que 
l'odorat, la vue, l'ouïe? Certes, personne ne sait les choses 

ATHAN.=—T. IF, 8 


Fee 


ΕἸ 


170 VIE D'ATHANASE LE GRAND. 


mêmes qu'il fait. Mais voici ce que je demande : D'où commu- 
uiques-tu toutes ces choses à celui que tu engendres ? Comment 
lui donnes-tu l'esprit; comment allumes-tu ses yeux ; com- 
ment affermis-tu son cœur Ὁ Dis-le-moi si tu peux ; tu possèdes 
donc toi-même des choses dont tu ne connais pas la nature, 
et tu communiques ce que tu ne comprends pas : Tu supportes 
avec tranquillité ton ignorance sur ce qui te concerne toi-même , 
mais avec insolence celle dans laquelle tu es par rapport à Dieu. 
LÆquanimiter imperitus in tuis, insolenter in rebus Dei ignarus.) 
Tu dis que tu ne peux être obligé de croire ce que tune com- 
prends pas. Au contraire, la [οἱ reconnait précisément pour pre- 
nier devoir de ne pas comprendre la base d'où l'on part (L. 2, 
c. Alt). | 

Voici comment Hilaire explique plus en détail l'unité du 
Père et du Fils. Quand on se sert du même nom, on indique 
par Jà que l’on parle de la même substance. Or, les deux por- 
tant également le nom de Dieu, il ne saurait être question de 
deux substances, mais d’une seule. Car le Fils de Dieu est Dieu; 
le nom seul l'indique. Un seul nom ne compte pas pour deux 
Dieux , car Dieuest le nom d’une seule et même nature; le Père 
‘ant Dieu et le Fils étant Dieu, et]le nom propre de la nature 
divine se trouvant dans tous les deux, les deux sont un. Quoi- 
que le Fils doive son existence à la génération, il conserve l'u- 
aité dans le nom (qui indique la même substance). La croyance 
Jans leFilsn’oblige pas le fidèle a reconnaître deux Dieux, puis- 
qu'il dit que le Père et le Fils ont une seule nature, de même 
qu'un seul nom ἡ. Or, puisque nous reconnaissons un Dieu de 


1 L. VIL, c. xu. Nomen enim, quod rem unamquamque significat, rem 
juoque ejusdem generis ostendit : et jam non res duæ sunt, sedres geneiis 
cjusdem est. Filius namque Dei, Deus est : hoc enim significalur ex 
nomine. Non duos Deos connumerat nomen unum, quia unius atque 
indifferentis naturæ unum Deus nomen est. Cum enim οἱ Pater Deus est 
et proprium naturæ divine nomen in wtroque sit, ulerque unum sit: quia 
cum subsistat filius ex nativitale nature, unitalem tamen servat n nomäne : 
nec ad professionem duorwm deorwm nativilas filii credentiwm fidem cogit, 
queæ-patrem et filium, ut unius naturæ, ita unius profiletur et nominis. 


LIVRE V. 171 


Dieu ,etque nous conservonsun seul vrai Dieu, nous évitons en 
même temps de confondre le Filsavec le Père {comme Sabellius), 
et de nous égarer dans la croyance d’un second Dieu (comme les 
Ariens), Car nous ne croyons ni en un Dieu simple ni en deux 
Dieux. En attendant, nous ne nions ni ne reconnaissons (d'une 
manière absolue) l'unité. La perfection de la foi est conservée 
en appliquant à tous deux l’idée de l'unité, sans pour cela que 
les deux soient un ‘. Nous ne reconnaissons donc ni une sépa- 
ration, ni une union , mais une unité ἡ, 

Quant à ce qui regarde le Fils de Dieu sous son autre as 
pect, c’est-à-dire son apparition sur la terre, Hilaire dit : fl 
s'est fait homme dans le sein d’une vierge, et il a pris la na- 
ture de la chair, afin que par ce mélange (per hujus admixtio- 
mis societatem) , le corps de tout le genre humain fût sanctifié 
en lui (sanctificatum in eo umiverst generis humant corpus exis- 
teret) ; en sorte que, comme tous ont été créés (de nouveau) en 
lui, parce qu'il a voulu s’incarner, il s’est appliqué à tous par ce 
qu'il y ἃ d’invisible en lui. Que pouvons-nous donner en retour 
pour une si grande miséricorde qui en soit digne? Celui qui 
comprend tout, en qui et par qui tout est, est né à la manière 
des hommes, et celui à la voix de qui les anges tremblent, le 
ciel, la terre, et tous les éléments se dissolvent, fait entendre 
les vagissements d'un enfant! 


J'ai traduit le mot genus par substance, car ce qui, au commencement, est 
exprimé par ejusdem generis, devient plus tard ejusdem nature , res joint à 
generis ejusdem forme un pléonasme. Du reste Hilaire s'exprime, ἢ, V, ce. xxxv ᾿ 
plus laconiquement sur l'unité, en disant : per id unus deus, quia ex 
natura Dei Deus. 

L. VII, c. απ. Eam responsionis formam tenuimus, quæ in Deo ex Deo 
prædicato, et uno Deo ac vero professo, neque in unius veri Dei unione, 
deficeret, neque ad fidem alterius Dei excedéret; dum neque solitarius 
nobis Deus in confessione neque duo sunt. Et inter hæc unum neque ne - 
gando , neque confiten do, fidei con servata perfectio est, dum et quod unum 
sunt, refertur ad utru mque et uterque non unus est. Le mot wnio exprime, 
chez Hilaire , le trait caractéristique du système de Sabellius. {1 est constam- 
ment employé dans ce sens depuis le quatrième jusqu’au onzième livre , ainsi 
que düns son interprétation des psaumes. 


2 AT . . τι - 
SE ie: “a Neque untionem , sed unilalemn, neque solitarium sed wnum, 


172 VIE D'ATHANASE LE GRAND. 


Si quelqu'un pense que cela était indigne de Dieu, cet homme 
doit avouer que la reconnaissance à laquelle il a droit est d'au- 
tant plus grande que ce qu'il a fait était au-dessous de la majesté 
divine. Y n'avait pas besoin, lui, de se faire homme, puisque 
l’homme avait été créé par lui; mais nous avions besoin, nous, 
que Dieu se fit chair, et qu'il habitât parmi nous, c’est-à-dire 
qu’en se faisant homme, il habitât le fond de tout le genre hu 
main (L. 2, c. 23). Hilaire adopte donc l'explication qu’Atha- 
nase donne de la rédemption. 

Quant au Saint-Esprit, continue-t-il, il ne convient pas de 
s’en taire, et il n'est pourtant pas nécessaire d'en parler. Nous 
ne pouvons nous taire à cause de ceux qui ne le connaissent 
pas; mais il est superflu d’en parler, parce que le dogme du 
Père et du Fils suffit pour le faire connaître. Seulement, je 
pense qu’il ne m'est pas du tout permis de m'étendre là-dessus, 
mais qu'il est, puisqu'il a été donné, reçu et possédé; lié à Ja 
confession du Père et du Fils, il ne saurait être séparé de la 
confession du Père et du Fils. Car le tout est imparfait pour 
nous quand il manque quelque chose au tout. Mais si l'on de- 
mande par qui et qui il est, el pourquoi il a été donné, alors 
je dis, il est par celui de qui et par qui tout est. (Il procède du 
Père et du Fils), il est un don accordé aux fidèles et l'esprit de 
Dieu ᾿. Ilest le consolateur en nous, le guide de toute vérité. 
C'est par lui que nous voyons la volonté de celui qui a donné, 
et la destination du don lui-même ; notre faiblesse n'aurait pu 
comprendre ni le Père ni le Fils; elle n'aurait pas cru au dogme 
si difficile de l’incarnation de Dieu, si nous n'avions pas été 
éclairés par le don du Saint-Esprit. ἢ est dit : « Tous ceux qui 
sont poussés par l'Esprit de Dieu, sont enfants de Dieu.» — 
«ἢ y a diversité de dons spirituels, mais il n’y a qu'un même 
» Esprit.» — «Nous avons tous été baptisés dans le même 
« Esprit (Rom, 8, 14; I Cor., 12, 4, 13). » Nous savons donc 


! Constant remarque quelque part qu'il semble que la discussion au sujet 
de la procession du Saint-Esprit avait commencé dès lors. Du reste on voit 
quelle importance Hilaire met à se rattacher strictement aux passages de 


la Bible. 


LIVRE V. 173 


les motifs pour lesquels il ἃ été donné ; nous connaissons ses 
effets, et je ne sais vraiment de quoi l’on peut douter encore 
quand on connaît la cause, le but et la puissance de sa mis- 
sion. Servons-nous, par conséquent, de dons si magmfiques, et 
demandons dans nos prières la communication d'un présent 81 
nécessaire. Car l'Apôtre dit : «Nous n’avons point recu l'esprit 
du monde, mais l'Esprit de Dieu, afin que nous connussions 
les dons que Dieu nous a faits. » Il est donc reçu aussi à cause 
de la connaissance. Car de même que la nature humaine est 
oisive quand les conditions de son activité cessent, c’est-à-dire 
que l’on ne peut faire usage des yeux quand 1] n’y a point de 
lumière, des oreilles quand il n’y a point de sons, non pasparce 
que Îles sens eux-mêmes cessent d'exister, mais parce que les 
conditions de leur activité manquant, leur usage est suspendu ; 
de même aussi l’âme humaine, quand elle ne s’abreuve pas 
du Saint-Esprit par la foi, peut bien avoir la disposition né- 
cessaire pour connaître Dieu , mais elle n'aura point la lumière 
le la connaissance {elle ne le connaîtra pas véritablement). En 
attendant, ce don de Jésus-Christ est offert à tout le monde, 
ei comme il est partout, il est accordé véritablement , pour au- 
tant que chacun veut l’accepter, et il demeure en nous pour au- 
tant que chacun de nous veut en être digne. Il est avec nous 
jusqu’à la consommation des temps, pour être la consolation de 
otre attente, le gage de notre espérance, la lumière de notre 
esprit, l'éclat de notre âme. C’est donc cet Esprit qu’il faut de- 
mander dans nos prières, dont il faut se montrer digne, et 
qu’il faut conserver par notre obéissance aux commandements 
(L. 2, ce. 21-35). 

C'est donc ainsi qu'Hilaire déterminait les notions du Père, 
du Fils et du Saint-Esprit, non sans y joindre aussi des preu- 
ves. Maïs comme on ne saurait disconvenir que beaucoup de 
personnes ne fussent contraires au dogme catholique, par la 
seule raison qu'elles ne le comprenaient pas, il y avait déjà 
un grand mérite à l'avoir clairement exposé; et ce mérite ap- 
partient par-dessus tout à Hilaire. Du reste, nous voyons que 
les Pères, même au plus fort de la discussion, mettaient tou- 


174 VIE D'ATHANASE LE GRAND. 


jours une grande importance à la signification pratique du 
dogme ; ce qui prouve que pour eux il n’était.pas question de 
formules inanimées et de notions abstraites. 

Voici donc comment Hilaire développe le dogme d’après 
iequel le Rédempteur est. vrai Fils du Père et vrai Dieu. Il 
remarque: C’est dans un sens particulier que le Fils appelle le 
Père son père, et celui-ci le Fils son fils. Le Fils dit.: mon père ; 
ie Père dit : mon fils. C'est précisément aussi pour cela qu'il 
s'appelle le fils unique, et souvent aussi l’on ajoute au mot de 
fils celui de «propre. » S'il n’est donc fils de Dieu que de la 
même manière que tous les hommes le sont, où git la distinc- 
tion ? D’après les lois universelles, il n’y a une naissance et une 
génération, ainsi qu'il est écrit du Fils, que quand les qua- 
lités particulières de la substance de celui qui engendre 56 sont 
communiquées à celui qui est engendré. Si cela n'est pas, ce 
n'est plus une génération qui a lieu, mais une création (2: 6, 
cle 644). 

Dans l'Évangile de saint Jean, ilest dit: « Dieu atellement 
» aimé le monde, qu'il a donné son Fils unique; afin quetout 
» homme qui croit en lui ne périsse point, mais qu'il ait.la vie 
» éternelle, » Dieu. a envoyé son fils par amour et.comme une 
preuve de son amour. Mais si l'assurance de son amour n'a con- 
sisté qu'à donner une créature pour les créatures, pour le monde, 
ce qui était. du monde, et pour racheter des étres créés. dw néant, 
un étre créé du néant comme eux , alors ce sacrifice, faible, sans 
importance, ne pourra exciter qu'une foi indigente. Mais.ce qui 
prouve l'amour. est précieux , et.ce qui est grand.s'évalue. parce 
qui est grand. Dieu ayant aimé le monde, il n’a-point donné 
pour lui:un fils d'adoption, mais son propre Fils. Chez lui, il 
Υ ἃ propriété, génération, vérité, et non création, adoption , 
fausseté (fils prétendu). Le gage de son amour. consiste.à, avoir 
donné pour le salut du monde son Fils unique‘. Le véritable sa 


ÜL. VII, c. χα. Deus mundum diligens, hoc dilectionis-suæ in id testi- 
monium protulit, ut unigenitum filium suwm daret. Si dilectionis hine 
fides est, creaturam creaturis præstitisse et pro mundo dedisse, quod mundi 
est; et ad ea; quæ- ex nihilo sunt substitula redimenda , ewm quieæenihilo 


" Ὑ 
ete, 


LIVRE V. 175 


ut, la puissance de la foi consiste donc à croire en Jésus-Christ 
comme Fils de Dieu: car il ne peut exister en nous d'amour pour 
Dieude Père, indépendamment de la foi en son Fils ". 

Saint Paul aussi ne cesse de faire ressortir que le Rédemp- 
teur: est Fils de Dieu dans le sens propre. Il dit : « Nous 
avons été réconciliés avec lui par la mort de son Fils (Rom. 5, 
10);» et: « Dieu, par lequel vous avez été appelés à la société 
» de son Fils Jésus-Christ, est fidèle et véritable (1 Cor. 1, 9).» 
El dit sor Fils; le nom (Fils) indique la substance; et ce qui 
prouve qu'il était vrai fils, c'ést l’addition du pronom possessif 
(proprietatis) (son). Saint Paul, ce vase d'élection , n’a rien dit 
de vague ou de faible (ce qui aurait été le cas 51} avait dit à 
la vérité son Fils, sans entendre par là le vrai Fils de Dieu). 
Il sait fort bien que les fils d'adoption sont ceux qui ont mérité 
de l'être par la foi; car il dit : « Tous ceux qui sont poussés 
» par l'Esprit de Dieu sont enfants de Dieu; ainsi vous n’avez 
» point reçu l'esprit de servitude pour vous conduire encore 
» par la crainte; mais vous avez reçu l'esprit de l'adoption des 
» enfants par lequel nous crions : Mon Père, mon Père (Rom. 
» 8, 14,15). » C'est là le nom que nous recevons par la ré- 
génération ; notre foi nous donne la qualité d’enfants de Dieu ; 
les œuvres que nous faisons dans l'Esprit divin nous procu- 
rent ce nom, et si nous crions : mon Père, ce n’est pas la 
propriété dé notre substance qui nous donne le droit de le 
faire; c’est le nom de la disposition; obtenir le nom de fils ou 
l'être n'est pas la même chose. Mais examinons quelle était la 


substilit præbuisse, non facit magni merili fidem vilis et spernenda jac- 
tuxa. Pretiosa autem sunt, quæ commendant carilatem et ingentia ingen- 
tibus æstimantur. Deus diligens mundum , filium non adoptivum sed suuim , 
sed ‘unigenitum dedit. Hic proprietas est, nativilas est, veritas est. Non 
creatio, non adoptio, non falsitas est. Hinc dilectionis et carilatis fides 
est mundi saluti et filium et suum et unigenitum præstitisse. 

LT, ce. xiu. Hœc iqitur salus vera est; hoc perfectæ fidei meritum, 
Jesum Christum filium Dei credidisse. Non est enim dilectio in nobis ad 
Deum Patrem, nisi per filit fidem. Si j'ai traduit fidei meritum par puis- 
sance de la foi, ce n’était point sans motif. On peut comparer à ce passage 
celui que j'ai cité plus haut. 


176 VIE D'ATHANASE LE GRAND. 


croyance de l’Apôtre au sujet du Fils de Dieu. Il dit : «Si 
» Dieu est pour nous, qui sera contre nous? lui qui n’a pas 
» épargné son propre Fils, mais qui l’a livré à la mort pour 
» nous tous (Rom. 8, 31). » Est-il question d'un fils d’adop- 
tion là où le terme qui indique la propriété est si clairement 
exprimé? L'Apôtre veut faire voir quel a été l'amour de Dieu 
pour nous. δέ, voulant exprimer l'amour de Dieu par une com- 
paraison, À dit que Dieu n'a point épargné son propre Fils 
‘mettant ainsi la proprieté en opposition avec l’adoption). I ne 
la point adopté pour ceux qu'il devait adopter; il n'a point pris 
une créature pour des créatures, mais il a donné le sien pour des 
‘trangers, son propre Fils pour ceux qui devaient obtenir sa 
grâce. Réfléchis sur la force de ce passage, afin de bien compren- 
re toute l'étendue de l'amour. ΠῚ appuie surtout sur le vrai Fils 
d'après la nature en disant : ὁςγε τοὺ idiou viou οὐχ. ἐφεισατο; car la 
traduction latine, filium suum, n’exprime pas exactement le 
sens du grec; car, après avoir parlé auparavant de plusieurs 
his qui le sont devenus par adoption , il fait connaître ensuite 
le propre Fils, le Fils unique (7. 6, c. 44, 45). 

Le Sauveur dit souvent que personne ne connaît le Père et 
que lui seul le connaît. Si le Fils fait partie de la création, on 
ne comprend pas pourquoi lui seul connaîtrait le Père, et pour- 
quoi les autres créatures ne le connaîtraient pas. Or, s’il le con- 
naît seul, il est donc son Fils dans un sens propre, en oppo- 
sition ayec la création tout entière; il est donc son Fils par la 
vature (L. 6. ὁ. 28). 

Dans l'Évangile de saint Jean (5, 18), ilest dit: «Les Juifs 
» cherchaïent avec encore plus d’ardeur à le faire mourir, 
» parce que, non-seulement il ne gardait pas le sabbat, mais 
» qu'il disait même que Dieu était son Père, se faisant ainsi égal 
» à Dieu.» Ce n’est pas ici un discours des Juifs, mais une dé 
claration de l'Évangéliste, qui veut faire connaître le motif 
pour lequel les Juifs désiraient faire mourir le Seigneur. [ΟἹ il 
2'y ἃ plus de subterfuges possibles; puisque, par la bouche 
même de l'Apôtre, le Fils est déclaré propre fils, engendré; à 
quoi il ajoute « qu’il se faisait égal à Dieu.» L'égalité ne peut 


LIVRE V. 177 


exister que par la nature, ΠῚ faut remarquer en outre qu'il n'y 
a point d'égalité là où il y ἃ unité {c’est-à-dire que, quand 
on parle de choses égales , il faut qu'il y ait au moins deux 
choses : l'une qui est égale à l’autre; contre Sabellius), tout 
aussi peu que là où il y ἃ de la divinité. Dans l'égalité, il n’y 
a donc ni unité ni divinité, puisque l'égalité ne saurait être ni 
différente ni seule (L. 7, c. 15)". Quand on ἃ fait voir que 
le Fils est vrai Fils de Dieu, on ἃ prouvé en même temps par 
là qu'il est Dieu. Mais ceci se déduit d’autres motifs encore. 
La nature de tout être se montre par sa puissance. Or, puisque 
la puissance fait connaître la nature, voyons si le Fils est vrai 
Dieu. Par lui tout a été créé; comment donc peut-on lui dis- 
puter la qualité de vrai Dieu, puisqu'il a la puissance de Dieu ? 
Or, ilest écrit à la vérité que Dieu dit : «Que le firmament 
» soit fait. et Dieu fit le firmament*. » Mais, donner aux pa- 
roles leur puissance est faire autant que prononcer les paroles. 
C'est la preuve d’une parfaite puissance quand la nature de ce- 
lui qui agit exécute ce qu'indiquaient les paroles de celui qui 
parle. De même que le Fils est égal au Père en puissance, il 
l’est aussi en incompréhensibilité et en connaissance; car per- 
sonne ne connaît mieux le Père que le Fils, et personne le Fils 
que le Père. Donc, pendant que le Fils connaît le Père, il n’est 
lui-même connu de personne. Or, s’il est égal au Père en puis- 
sance et en fout ce que nous venons de dire, pourquoi ne se- 
rait-il pas vrai Dieu (L. 4, c. 4, 5)? 

Cependant, disent les hérétiques, il est vrai qu'il est égal à 
Dieu en puissance, mais il ne l’est pas en substance. C’est là 
une notion très-fausse; car c’est de l'égalité de substance que 
peut seule provenir l'égalité de puissance. Jamais un être infé- 


? Hinc enim est sola illa, quæ vere esse possit œqualitas : quia natura 
æqualem sola possit præstare nativitas. Æqualitas vero nunquam ibi 
esse credatur ubi unio est; nec tamen illic requiritur, ubi differt. Ita simi- 
litudinis æqualitas nec solitudinem habet nec diversitatem , quia omnis 
æqualitas nec diversa nec sola est. 


* Les Ariens concluaient de ce passage que le Fils était un instrument, un 
moyen, 


8 


178 VIE D'ATHANASE LE GRAND. 


rieur à un autre ne pourra atteindre la puissance de celui qui. 
est supérieur. Et quelle doit être leur idée de la toute-puissance 
du Père, pour: qu'ils la supposent égale à celle d’un être infé- 
rieur ? Mais avec cela, il est dit : « Comme le Père a la vie en 
» lui-même, il ἃ aussi donné au Fils d'avoir la vie.en lui- 
» même.» La vie est la même chose que la nature; ou:la.sub- 
stance ; et telle que le Père l’a, il l'a donnée au Fils. L'égalité 
de la vie est l'égalité de la puissance, car l'égalité de la 
première ne saurait subsister sans l'égalité de la seconde. C'est 
là-dessus que repose notre espérance, c'est-à-dire àrecon- 
naître dans le Fils une même substance que dans le-Père (de 
Synod., e. 19). Le projet des Juifs de lapider le Sauveur, dont 
il a été parlé plus haut, avait été causé par ces paroles: « Mon 
» Père ne cesse point d'agir jusqu’à présent, et j'agis aussi in- 
» cessamment (Év. S. Jean, 5, 71). » Le Seigneur déclare sa 
naissance du Père et la puissance de sa nature en disant : «Le 
» Fils ne peut rien faire de lui-même, etil ne fait que ce qu'il 
» voit faire au Père.» Par ces paroles : « Mon Père ne cesse 
» point d'agir jusqu’à présent, el j'agis aussi incessamment, » 
il exprime que son action, comme celle de son Père , ne peut 
point être interrompue par le sabbat ; il est annoncé 486 80} 
action est incessante; mais, pour que l’on:ne puisse conclure 
de à qu'il est le Père lui-même, puisqu'il s'est posé comme 
égal à lui, il'ajoute que le Fils ne peut rien faire de lui-même, 
et qu'il ne fait que ce qu'il voit faire au Père, Il dit celæ avec la 
conscience que la nature et la puissance du Père, qu'il areçues 
par la génération, sont θα πὶ (per virtutis ac naturær#paterneæ 
in se conscientiam). En Dieu, il n’y a point de vision corporelle: 
la vision est la puissance de la nature (la vision ne: saurait 
être exprimée par l’enseignement, comme disaient les Ariens). 

Le Fils continue ensuite : «Tout ce quele Père fait; le Fils le 
» fait aussi comme lui,» Cela fait voir encore que dansle Fils se 
trouve la même nature; qu’il peut faire les mêmes choses. Il est 
dit comme lui (ὁμοιως). Où il y a une similitude d'action, il ne 
saurait y avoir de solitude (solitudo). Dans ce passage, la näis- 
sance du Fils et le mystère de notre foi sont donc exprimés de 


LIVRE V. 179 


la-manière la plus parfaite. Puisqu'il fait /& méme chose, il la fait 
encore de la.méme manière (il le fait aussi), et puisqu'il la fait de 
la même manière, il fait aussi la même chose. (Il veutdirepar là 
que, dans l'expression aussi ou de la méme manière, est sous-en- 
tendue une dualité : faire /a méme chose pouvait paraître favora- 
ble à Sabellius: mais, comme on y lit à côté aussi, ce mot indi- 
que une distinction de personnes avec une unité de substance. 

Le Sauveur continue : «Le Père aime le Fils, et lui montre 
» tout ce qu'il fait; et il lui montrera des œuvres encore plus 
» grandes que celles-ci, en sorte que vous en serez vous-mé- 
» mes remplis d'admiration. Car, comme le Père ressuscite les 
» morts et leur rend la vie; ainsi le Fils donne la vie à qui il lui 
» plaît.» Le mot de montrer n'indique point l'ignorance du Fils 
(comme le prétendent les Ariens); car il dit d'avance ce qui arri- 
vera, c'est-à-dire qu'il ressuscitera les morts; et celui quisait déjà 
tout ce qu’il faut qu'il apprenne, n’a pas besoin d'enseignement. 
Montrer signifie done seulement qu'il ressuscite les morts de 
même que la nature paternelle et par elle. La puissance est 
égale à cause de l'unité de leur nature. Le mot de montrer est 
un enseignement pour nous; il est mis là pour que nous ne 
niions pas la génération (pour que nous ne disions'pas qu'il n’y 
a pas eu de génération, et que par conséquent le Fils est le 
Père). Il n'a certes pas besoin d'être instruit, puisqu'il ressus- 
cite tous ceux qu'il veut ressusciter. Vouloir, est la liberté de la 
nature ; il consiste en la puissance parfaite, jointe à l’indépen- 
dance de la volonté. 

Enfin, il est encore dit : « Afin que tous honorent le Fils 
» comme ils honorent le Père. Celui qui n'honore point le Fils, 
» n'honore point le Père qui l’a envoyé. » Tout se termine par 
à, et le contenu.de notre foi tout entière est renfermé dans 
ce discours du Seigneur. Il est le Fils parce qu'il ne peut rien 
faire par lui-même, mais par la divinité du Père qui est en lui. 
ILest Dieu, puisqu'il fait la même chose que le Père; ils sont 
égaux, puisque le même honneur leur est dû à tous deux ; ils 
sont différents, puisque celui qui est envoyé diffère de celui 
qui l’a envoyé (L. 7, e. 17-24). 


180 VIE D'ATHANASE LE GRAND. 


Dans un autre discours (Εν. 5. Jean, 10, 17), le Seigneur 
dit : «Mes brebis entendent ma voix; je les connais et elles me 
» suivent ; je leur donne la vie éternelle, et elles ne périront 
»jamais, et nul ne lesravira d’entre les mains de mon Père. Moi 
» et mon Père nous sommes une même chose.» Comme la di- 
vivité du Fils est clairement exprimée dans ce passage! Ou 
bien il faut que l’on nous indique d’autres Évangiles pour 
nous enseigner, ou bien, si nous devons nous tenir à ceux- 
ci, pourquoi ne croyons-nous pas leur doctrine? 1] est dési- 
σπό comme Fils et comme la même chose que le Père. On y 
déclare avec la plus grande précision possible (guanta potest 
verborum absolutione) , qu'il faut croire qu’il a été engendré, 
et qu’il participe à la nature de Dieu, et que bien que le Fils 
soit un avec le Père, il ne faut pourtant pas regarder Dieu 
comme un être simple, et le Fils comme n'étant autre chose 
que le Père lui-même. Le Père est plus grand que le Fils, puis- 
que celui-ci est né de lui. Mais les Juifs, est-il dit plus loin, vou- 
Jaient le lapider, parce que n'étant qu'un homme, il disait qu'il 
était Dieu : Toi (Arius) tu ne peux pas le lapider, parce que 
‘tant assis à la droite de Dieu, il ne saurait être atteint par tes 
coups; mais la volonté est la même. Le Juif dit: Tandis que tu 
es un homme, tu prétends que tu es Dieu, et toi (Arius) tu dis : 
Tandis que tu es une créature, tu prétend que tu es Dieu. 

Plus loin Jésus dit : « Si je ne fais pas les œuvres de mon 
» Père, ne me croyez pas.» Le Fils fait les œuvres du Père; 
il n’est donc pas arrivé du dehors; il n’y ἃ pas là d'adoption; 
où les œuvres de la substance paternelle sont faites, 1] ne sau- 
rait y avoir d'usurpation, quand on se borne à exiger que l'on 
croie à ἴα preuve des œuvres. Par la génération, le Fils ἃ en lui 
tout ce qui est de Dieu, et c’est pour cela que les œuvres de 
Dieu sont les œuvres du Père; car celui qui est engendré n’est 
point étranger à celui qui l’a engendré, et a en lui la nature de 
celui qui lui a donné l'existence. Enfin, le Seigneur dit: « Afin 
» que vous connaissiez et que vous croyiez que mon Père est 
» en moi et moi dans mon Père, » ce qui est la même chose 
que quand il dit : « Moi et mon Père nous sommes un.» Telle 


LIVRE V. 181 


est la nature de la génération, tel est le mystère de la foi qui 
sauve, que l’on ne divise point ce qui est un, et que l’on con- 
fesse le Fils comme vrai Dieu vivant du Dieu vivant. Dieu n’est 
que vie, et n’a point de parties; la vie du Père est donc dans le 
Fils, et la vie du Fils dans le Père; le tout dans le tout. Il ya donc 
un Dieu, parce que cet un est dans chacun ; une divinité dans 
tous deux. Le Fils n’est pas une substance différente, et c’est 
pour cela seulement qu'il est Fils. En conséquence, si la foi 
apostolique prêche le Père (οἱ dans ce mot il faut déjà sous- 
entendre le Fils), il prêche un seul Dieu; et quand il annonce 
le Fils (auquel il a déjà ajouté le Père), il n’annonce qu’un seul 
Dieu, parce qu'une seule et même substance divine se trouve 
dans tous deux. Ce Dieu de Dieu, ou Dieu dans Dieu, ne sup- 
pose pas deux Dieux, puisque un procédant d’un, reste un en 
substance comme en nom (L. 7. c. 26-32). » 

Dans saint Jean (14, 16), le Sauveur dit : «Je suis la voie, 
» la vérité et la vie; personne ne vient au Père que par 
» moi, etc. » Celui qui est la voie ne nous conduit pas dans de 
fausses routes; la vérité ne trompe pas; la vie ne nous laisse 
pas dans une erreur mortelle. On pourrait peut-être douter 
s’il nous est tout cela par sa doctrine, ou par la connaissance 
de sa substance; car nous pourrions croire que nous venons 
au Père plutôt par son enseignement, que par la foi que la 
substance du Père est en lui. Mais ce doute est facile à éclair-- 
cir : car à la demande de Philippe, « montrez-nous votre 
» Père, » le Seigneur répond : «IL y ἃ si longtemps que je suis 
» avec vous, et vous ne me connaissez pas encore ?» Pourquoi 
donc dit-il qu'ils ne le connaissent point? Il avait fait ce qu'il 
n'appartient qu'à Dieu de faire ; il avait commandé à la nature 
etelleavait obéi ; ilavait guéri des défauts de naissance; il avait 
ressuscité des morts, remis des péchés, et pourtant ils ne le 
connaissaient point encore! C’est à cela que se rapporte sa ré- 
ponse : « Il y a si longtemps, etc. » Ce n’est donc pas seule- 
ment par sa doctrine qu'il est la voie, la vérité et la vie, mais 
aussi par sa personne et par la foi que l’on a en lui. 

Le Sauveur dit encore: «Qui me voit voit mon Père. » 


183. VIE D'ATHANASE LE GRAND. 


Qu'est-ce que cela peut vouloir dire, si ce n’est que la sub- 
stance du Eils est la même que celle du Père? Car la vue du 
Fils remplace celle du Père; et puisque l’un demeure dans 
l'autre, l’unne sera point distinct de l’autre (quant à la sub- 
stance). Mais, pour que l’on ne se figure pas qu'il'soit question 
d’une vision corporelle, il ajoute : «Ne croyez-vous pas que 
» je suis dans mon Père, et que mon Père esten moi? Groyer- 
» le au moins à cause des œuvres que je fais. » La puissance 
venant de la nature, et l'action étant un effet de la puissance, 
done sa puissance devait être connue par ses eflets, ainsi que 
l'unité de sa nature avec celle de son Père (naturæ in se paternæ 
μηλέας. nosceretur); en sorte que quand, par la. puissance 
de sa nature, on a reconnu Dieu en lui, on reconnaisse aussi 
Dieu le Père dans les effets de sa nature; et que, comme il est 
aussi grand que le Père, le Fils offre en lui la contemplation 
du Père, et. que le Père soit reconnu n'être point distingué 
du Fils, c'est-à-dire par la connaissance que la même puis- 
sance réside dans-tous deux. Enfin, quand il est dit : «Qui me 
» voit, voit aussi le Père; » ce mot aussi suffit.pour démontrer 
que l'opinion de Sabellius était dépourvue de fondement 
(L.8,.c. A1; L.9.,.c..52). 

Mais, dit-on, l'unité du Père et du Fils n’est qu'une sim- 
ple unité de volonté; comme si la sagesse divine n'avait pas 
su exprimer sa pensée, et comme si le Fils n'avait pas pu 
dire : Moi et mon Père, nous avons la même volonté; ou bien 
comme si cette expression était absolument la même que celle- 
ci: Moi et mon Père nous sommes un. L'homme le plus igno— 
rant des tournures de la langue n'aurait pas dit: «Qui me 
» voit, voit le Père,» s'il avait voulu dire: «Celui qui voit 
» ma volonté, doit reconnaître en elle la volonté du Père. » 
Mais si la phrase même ne permet pas une semblable interpré— 
tation, nous avons encore d’autres motifs pour savoir 4 Ἢ ἢ a 
pas pu être question d’une simple unité de volontés, mais que 
la phrase doit être comprise telle qu’elle est écrite. S'ils sont 
un, parce qu'ils ont la même volonté, et si des substances op- 
posées ne peuvent pas avoir la même volonté, comment la vo 


LIVRE V. 163 


lonté peut-elle être la même, si la substance ne l’est pas? (Cela 
veut dire qu'avoir la même volonté suppose aussi la même in- 
telligence ; or, la même intelligence et la même volonté ne sont 
pas possibles sans unité de substance. Hilaire avait dit assez 
souvent que les mêmes qualités supposaient la même substance, 
et que les qualités ne sont autre chose que la substance.) 
(L. 9, c. 70.) 

Or, les Ariens objectent:que le discours de Jésus dans saint 
Jean (17, 20, 21) n’exprime clairement qu'une simple unité de 
connaissance entre le Père et le Fils, puisqu'il prie les fidèles 
d'être unis comme il est lui-même dans le Père et le Père en 
lui. Or, comme il est évident que les hommes ne sont pas dis- 
sous en Dieu, et ne peuvent rentrer tous ensemble en une 
masse indivisible, l'unité des fidèles ne peut donc être que Fu- 
nité de volonté, qui est l'opposée des mouvements contradic- 
toires de l'âme ; et comme ils sort unis par la volonté et non 
par la nature, il en est de même à l'égard du Fils et du Père. 
(La manière dont Hilaire résout cette difficulté, fait encore ad- 
mirablement voir comment le catholicisme sait tenir le juste 
milieu entre l’arianisme qui sépare le monde de Dieu, et expli- 
que tout machinalement, et le sabellianisme qui confond Dieu 
avec le monde). 

Il remarque donc que ce n’est pas une simple unité de νο-- 
lonté qui réunit les fidèles; c’est seulement à la suite de la ré- 
génération obtenue par l'unité de croyance, que l'unité de 
volonté se manifeste. Mais c’est là une unité de nature (de suh- 
stance). S. Paul dit : « Vous tous qui avez été baptisés en Jé- 
» sus-Christ, vous avez été revêtus de Jésus-Christ; il n'y ἃ 
» plus ni Juifs ni Gentils.... Vous n'êtes tous qu'un en Jésus- 
«Christ (Gal, 3, 27, 28). » Que devient ici le simple accord 
des volontés, puisque tous, dans le même baptême, ont revêtu 
le même Jésus-Christ? Or donc, quand Jésus-Christ dit : 
«Qu'ils soient tous ensemble, comme vous, mon Père, êtes en 
» moiet moi en vous, » l'unité de substance du Père et du Fils 
devient le type de l'unité qui doit exister dans les fidèles. 

Puis Jésus-Christ dit encore : «Qu'ils soient de même un en 


184 VIE D'ATHANASE LE GRAND. 


» nous, afin que le monde croïe que vous m'avez envoyé; » 
et il indique le motif pour lequel ils doivent être un, comme 
le Père et le Fils, savoir pour la communication de la gloire 
(Évan. 5. Jean, 17, 22) qu'il a recue lui-même. Ils ne sont 
donc pas un par la volonté, mais ils sont un par une chose qu'ils 
ont d’abord reçue, c’est-à-dire par la gloire. Mais comment 
la gloire reçue les rend-elle ainsi un? Je demande si Jésus- 
Christ n’est pas en nous par sa véritable nature (per naturœæ ve- 
ritatem)? Si donc le Verbe s’est vraiment fait chair, et si nous 
recevons véritablement dans la communion le Verbe fait chair, 
qui ἃ pris d’une manière inséparable la nature de notre chair, 
comment ne serait-il pas naturellement en nous? Ainsi donc, 
nous sommes tous un, parce que le Père est dans Jésus-Christ 
et Jésus-Christ en nous. Celui qui veut nier que le Père soit en 
substance dans Jésus-Christ, doit donc commencer par nier 
que lui-même soit en Jésus-Christ ou Jésus-Christ en lui *. 
En dernier lieu , le Saint-Esprit nous est aussi donné pour lien 
d'union , ce qui contribue encore à prouver que l’unité des 
fidèles n’est pas une simple unité de volonté. 

Il y a donc une unité de substance dans le rapport du Père au 
Fils. Or, quand le Fils demande à être glorifié , ce qui semble 
être en contradiction avec cette unité, il faut remarquer aussi 
qu'il est dit encore que le Fils glorifie le Père. Cette glorifica- 


ΕΖ. VIII, c. xim. Si enim vere verbum caro factum est, et vere nos 
serbuin carnem cibo dominico sumimus, quomodo non naturaliter in nobis 
manere existimandus est, qui et naturam carnis nostræ jam inseparabilem 
sibi homo natus assumpsit et naturam carnis suæ ad naturam æter- 
nitatis sub sacramento nobis communicando carnis admiscuil? Πα enim 
omnes unum sumus, quia et in Christo Paler est, et Christus in nobis est, 
Quisquis ergo naturaliter Patrem in Christo negabit, neget prius non na- 
turaliter vel se in Christo, vel Christuin sibi inesse, quia in Christo Pater 
et Christus in nobis, unum in his esse nos faciunt. Si vere igitur carnem 
corporis nostri Christus assumpsit, et vere homo ille, qui ex Maria natus 
fuit, Christus est, nosque vere sub mysterio carnem corporis sui sumimus 
(et per hoc unum erimus, quia Pater in eo est et ille èn nobis) quomodo 
voluntatis unilas asseritur, cum naturalis per sacramentum proprietas 
rerfectæ sacramentum sit unilatis. 


LIVRE VV. 185 


tion réciproque n’ôte donc rien au Père, et ne diminue en rien 
la grandeur du Fils. Ce passage montre précisément l'unité de 
puissance, puisque le Fils rend au Père ce qu'il en a reçu. Les 
paroles suivantes nous apprennent en quoi consiste cette glori- 
fication. « La vie éternelle consiste à vous connaître en Jésus- 
» Christ que vous avez envoyé.» Le Fils est glorifié, parce 
qu’il a reçu le pouvoir sur toute chair, s'étant fait chair lui- 
même. Mais, comme il donne la vie éternelle aux hommes 
fragiles et mortels, et qu'il les conduit à la connaissance du 
Père, celui-ci est glorifié à son tour. Mais le Fils est le Verbe, 
et le Verbe était au commencement avec Dieu, car le Verbe ne 
peut augmenter ni diminuer. Il prie donc pour l'humanité 
qu'il a prise, afin que cette humanité devienne aussi pour le 
Père ce qu'il était déjà (L. 7, c. 12-16). 

L'objection des Ariens, d’après laquelle ce qui se dit de 
l'humanité dans Jésus-Christ aurait nui à la dignité de sa di- 
vinité, est réfutée par Hilaire de la même manière que par 
Athanase, c’est-à-dire qu'il distingue les deux avec soin, defacon 
cependant que la divinité et l'humanité ne forment qu'une 
seule personne ἡ. L’humanité dans Jésus-Christ est divinisée 
sans qu'elle cesse d'exister, sans qu'elle perde sa substance ; 
c'est encore là-dessus que repose l'interprétation que l'on ἃ 
vue plus haut du passage dans lequel Jésus-Christ demande à 
être glorifié. Mais au sujet de ce dogme, Hilaire fait une fort 
belle remarque en réponse aux Ariens qui n'admettaient dans 
Jésus-Christ qu'une exaltation par son incarnation, mais pas 
un véritable abaissement de la divinité; il leur dit qu’attendu 


1 L. IX, c. ur. Mediator ipse in se ad salutem ecclesiæ constitutus, et illo 
1ps0 inter Dewm et homines mediatoris sacramenti utrumque unus existens, 
dun ipse ex unitis in id ipsum naturis, nature utriusque res eadem est; 
ita taumen ut neutro careret in utroque, ne forte Deus esse homo nascendo 
desineret, et homo rursum Deus manendo non esset. Une des argumenta- 
tions les plus spirituelles ( L. IX, ὁ. x, x1) repose sur une erreur de Hilaire 
qui, dans l'épitre aux Colossiens (2, 15), avait lu τὴν capxa au lieu de τῆς 
ἄρχας. Dans le 0. xi-1xu, il ÿ ἃ aussi un passage brillant qui ne peut trouver 
place ici parce qu'il est trop long, tandis qu’un extrait ne suffirait pas pour 
faire connaître toute la suite du raisonnement d'Hilaire. 


186. VIE D'ATHANASE LE GRAND. 


que tout ce qui est fini ἃ une horreur naturelle pour l'amoin- 
drissement , il est plus facile de croire que l’homme puisse se 


diviniser, ce qui d'ailleurs flatte notre espérance, quede se per- 


suader que Dieu ait pu se faire homme , ce qui est un mystère 
de la divinité. La sagesse humaine aime l'agrandissement , 
parge qu’il est conforme à la loi du développement du genre 
humain, et, comme l'abaissement lui est contraire, elle ne: 
veut pas non plus admettre un abaissement dans Jésus-Christ. 
C'est pourquoi l’abaissement du Fils de Dieu n’est un mystère 
que pour nous, et non pas pour Dieu qui reste toujours le 
même selon sa nature, alors même qu'elle paraît diminuer ; 
mais quant à nous, remarque-t-il en même temps, la naissance 
de la divinité dans l'humanité est un témoignage que l'humanité 
peut aussi se régénérer dans la divinité ἡ. 

Or, en admettant que la nature humaine ait été divinisée 
en Jésus-Christ, on ne peut plus dire avec exactitude de lui, 
qu'il y ait une chose qu'il n’ait pas sue. Quand donc on objec- 
tait ce qu’il dit sur l'ignorance du jour et de l’heure; Hilaire 
répond en citant une foule de passages de l’ancien Testament, 
où Dieu est représenté comme ne sachant pas telle ow telle 
chose, ou comme voulant se convaincre si effectivement la 
chose est ainsi. Par exemple, quand il est question de la des- 
truction de Sodome, il est dit (Gen. 18, 21) que Dieu a résolu 
de descendre pour voir si cela est ainsi ou si cela n’est pas: En 
d’autres endroits, il est parlé de Dieu comme s’il venait d'ap- 
prendre une chose, ce qui semblerait indiquer qu'il ne la savait 
pas déjà (Gen. 22, 11). Or, il en est de même du Fils: L’A- 


! L. IX, ς. xxx, Cum potior natura in inferiorem nata fidem præstat . 
inferiorem in. naturam nasci posse poliorem. Et quidem secundum legei 
el consuetudinem mundi, promptior magis spei nostræ, quam diviné :s«- 
cramenti effectus est... Naturæ ergo nostræ necessilas in augmentui 
mundi  lege: provecta, non imprudenter, profectum. naturæ: potioris 
exspectat : cuë et incrementum secundum naturam est Hoc non sibi 
sed nobis est sacramentum. (Cf. Leo 1, sermo in nat. Dom., 6. w.) Minws 
mirum.est; hominem ad divina proficere , quam Deum ad, humana des- 
cendere. 


nr ὁ... né in, Σ. «ὧὦ..α...». 


»κὐρρ δον Guess. ἀπ 


LIVRE V. 167 


pôtre dit, en.parlant de lui, qu’en lui sont renfermés tous les 
trésors de la sagesse et de la science (Col. 2, 2); ils y sont 
cachés, mais ils sont pourtant en lui (L. 9, c. 62, 63). D'après 
cela, si le Fils dit qu'il ne sait pas le jour, c’est parce qu'il le 
tait (qu'il le cache en lui), et quand il demande où Lazare 
est couché, ce n’est pas une ignorance de la sagesse, mais du 
discours; lui, qui savait que Lazare était mort el avait été en- 
terré, savait aussi le lieu où il était ”. 

La tristesse de Jésus-Christ jusqu'à la mort (Matt. 26. 33), 
est dite positivement être «jusqu'à la mort, » et non pas « à 
cause de la mort ἡ.» Hilaire remarque que l’on ne pourrait 
pas l'entendre dans ce dernier sens, à cause d’autres endroits 
encore, où Jésus-Christ déclare qu'il est prêt à boire le calice ; 
et d'ailleurs la mort était le passage à la glorification de son 
humanité, et quand ce ne serait pas pour cela, il ne pouvait 
pas craindre la mort, Ayant sans cesse prêché le mépris de la 
mort, il n'était pas possible qu'il donnât lui-même l'exemple 
de la craindre. Mais il était triste jusqu'à la mort, par la part 
qu'il prenait à l'état où il laissait ses disciples, qui n'étant pas 
encore complètement initiés à ses mystères, pouvaient être in- 
duits en erreur par l’ignominie de sa mort. Cela a duré jusqu'à 
sa mort, quand les événements miraculeux qui l’accompagnè- 
rent leur rendirent le courage. La prière pour que le calice 
s'éloigne était donc une prière pour ses disciples, et qui était 
faite à leur intention. Cela se voit par saint Jean (17, 11, 12). 
L'apparition de l'ange qui vient le reconforter, ne se trouve 


!L. 1, ce. 1xxin. Filius itaque diem idcirco, quia tacet, nescit, οἱ Patrem 
solum. idcirco.scire ait, quia solus uni sibr non tacet (c.zxvi). Non nes- 
ciens intelligendus est nescire, sed loquens. 

? L. X, n. 36. Ac primum humanæ intelligentiæ sensum. rogo; quid sit 
tristem esse usque ad mortem. Non enim ejusdem significationis, tristem 
esse propler morlem, et trisiem esse usque ad mortem (c: xxxix); Tristitia 
igilur usque ad mortem 68: quia in morte motu terræ, diei tenebris, dis- 
cissione veli, monumentorum reseratione, morluorum. resurrectione con- 


firmanda jam apostolorum fides esset, quam et nocturnæ custodiaterror,etc., 
crucis damnatio commoveret. 


188. VIE D'ATHANASE LE GRAND. 


pas dans tous les manuscrits. Mais en admettant même l’exac- 
titude du fait, les Ariens ne pourraient en tirer aucun argu- 
ment pour leur cause, parce qu’il faudrait admettre que le 
reconfort avait eu lieu en faveur de ceux pour’qui il avait été 
triste. La prière, la tristesse, le reconfort, auraient donc été 
pour nous, pour qui tout s'était fait ‘. D'ailleurs, d’après la 
doctrine des Ariens eux-mêmes, Jésus-Christ était le créateur 
des anges; comment aurait-il pu, d’après cela, recevoir d’un 
ange des consolations dans le sens propre? - 

L'admission d'une douleur corporelle ne paraissant pas pou- 
voir s’accorder avec la croyance dans une humanité déjà divi- 
nisée, Hilaire soutient que, quoique le corps de Jésus-Christ 
ait été accessible à la fureur de ses ennemis et à leurs armes, 
attendu qu'il avait un véritable corps, néanmoins Jésus-Christ 
A'a point éprouvé de douleur véritable. Les trois jeunes gens 
dans la fournaise avaient chanté des hymnes à Dieu ; les mar— 
tyrs, enflammés par l’ardeur de leur foi, avaient supporté avec 
joie les plus grandes souffrances, car la fermeté et le courage 
de leur esprit avaient amorti pour eux toutes les sensations du 
corps; l’âme avait entrainé le corps avec elle du côté vers 
lequel elle se dirigeait. Or, si de simples hommes, animés par 
un désir ardent de parvenir à la gloire éternelle, avaient pu ne 
pas sentir leurs souffrances , comment le corps de Jésus-Christ 
aurait-il été assez faible pour cela, lui de qui le pan de la robe 
avait de la puissance, et de qui la salive et la parole guéris- 
saient les corps malades (7. 10, c. 46) °? 


! C’est pourquoi il appelle (1. Α΄, c. χυτὴ) l’hérésie arienne, hæresis énfir- 
mitatis, Hilaire ne niant point l'inquiétude de Jésus-Christ, mais seulement 
sa crainte de la mort, on voit combien il était éloigné du monophysisme. 
Car les monophysistes étaient obligés de nier toute tristesse, etc., et de la 
rejeter dans le docétisme. 

* Munscher (7. 1V, p. 20) n’a point compris Hilaire quand il l’aceuse de 
monophysisme. Ῥ 21, il dit aussi : « L’évèque de Poitiers dit en outre, po- 
sitivement, que Jésus-Christ ressemblait, à la vérité, aux autres hommes 
pour la forme, mais qu’il n'avait pas un corps et une âme pareils à ceux des 
autres hommes. » Ce jugement vient de ce que Munscher a pris pour 165 


LIVRE V. 189 


C'était ainsi qu'Hilaire réfutait les objections des Ariens. On 
1e saurait nier que celles qu’ils tiraient des passages de la Bi- 
ble, ne fussent difficiles à écarter. Mais elles sont dans le même 
rapport à la foi des chrétiens, que le sont aux croyances reli- 
gieuses prises en général les objections que l’on peut faire con- 
tre l'existence d’un Dieu qui a la conscience de son être, contre 
le libre arbitre de l'homme uni à la prescience et aux décrets 
éternelside Dieu, contre l’immortalité et la spiritualité de âme 
humaine, nonobstant sa dépendance évidente du corps. Celu: 
qui possède une croyance générale ne se laissera pas égarer 
par de semblables difficultés, au point d’en consulter la solution 
avant de se décider à croire ou non. Il en est de même des 
passages de l’Écriture sainte : ce n’est pas de ces passages que 
nous tirons notre foi dans le Fils de Dieu; cette foi est l'œuvre 
d’une grâce mystérieuse. Maïs quand une fois on possède la foi, 
on s'efforce de résoudre les difficultés que présente l'Écriture 
sainte, de la même manière que celles qui s'opposent aux 
croyances religieuses générales. C’est pourquoi Hilaire dit 
qu'avant d'admettre que le Fils de Dieu ait souffert lui-même 
‘comme tel), il faut que l’on avoue que lon ne comprend pas 
ces passages ‘; et il termine son dixième livre en disant : « La 
foi consiste dans la simplicité, la justification dans la foi, la 


opinions d'Hijaire lui-même, celles qu'il attribue aux hérétiques en les leur 
reprochant, Ainsi il est dit, de Trinitate, 1, X, c. xx1 : « Arguere nos solent, 
quod Christum dicamus esse natum non nostri corporis atque animæ ho- 
minem. » Muncher dit ensuite, p. 20, que, d’après les enseignements d'Hilaire, 
Jésus-Christ aurait eu une autre âme que nous, puisque elle était d’une autre 
origine que la nôtre, l’âme de Jésus-Christ venant, d’après lui, de Dieu. 
Mais Munscher ne faisait pas attention qu'Hilaire se prononce partout contre 
le traducianisme, et dit que toutes les âmes sont créées par Dieu au moment 
de la génération, et que par conséquent aussi l’âme de Jésus-Christ l’a été 
(ZI, c. xxn). Sed ut per se sibi assumpsit ex Virgine corpus, ita ex se sib 
‘animam assumpsit, quæ utique nunquam ab homine gignentium originibus 
præbetur, 
! L. X, n. 30. Religiosius fuerat dicti intelligentiam confiteri, quam ad 
‘mpiæ stultitiæ furorem prorumpere, ut eum assereres, ne pateretur orasse. 
quem pati velle cognovisses. 


190 VIE D'ATHANASE LE GRAND. 


piété dans la confession. Ce n’est ‘pas pour la connaissance de 
questions difficiles que Dieu nous appelle à la vie bienheureuse, 
et il ne nous tourmente pas non plus par de subtiles argumen- 
tations. La route de l'éternité est claire et facile; il suffit pour 
y arriver de croire que Jésus-Christ est ressuscité d’entre les 
morts , et qu'il est notre Seigneur. Que personne d’après cela 
n’abuse, pour justifier son incrédulité, de ce que j'ai écrit dans 
mon ignorance. Mais il faut que nous reconnaissions que Jésus- 
Christ est mort, afin que nous vivions (1. 10, c. 70). » 

Or, pendant que les évêques catholiques exilés, inébranla- 
bles en esprit et en foi, défendaient ainsi la doctrine del'Église, 
on ne pouvait plus se faire d'illusion sur le véritable but des 
Ariens. Ils exerçaient enfin un pouvoir absolu, et me-crai- 
gnaient pas de déclarer ouvertement leurs intentions. Mais, 
parvenus au faite de la puissance, ce moment devait être le 
signal de leur chute. Depuis le concile de Nicée jusqu'à l'épo— 
que où nous nous trouvons, ils avaient professé en publie la foi 
catholique, seulement avec quelques modifications dans :la 
forme, qui permettaient, même dans le commerce ordinaire 
de la vie, de reconnaître quelle était, au fond , leur tendance ; 
mais alors ils crurent pouvoir enfin parler aussi clairement que 
l'avait fait autrefois Arius, de qui eux-mêmes avaient si forte- 
ment condamné la doctrine, jusqu'à ce qu'ils jugeassent le 
moment venu de la professer en face du monde. Bien des per- 
sonnes , qui s'étaient at(tachées à eux, frémirent en faisant cette 
terrible découverte; elles reconnurent leurs alliés et s’en‘éloi- 
gnèrent ; événement sur lequel, dans toutes les hérésies , V'É- 
glise catholique ἃ toujours fondé ses plus chères espérances. 

Or, voici comment il arriva que l’arianisme fut ainsi dé- 
voilé. Les évêques de Sardique , réfugiés à Philippopolis, rédi- 
serent, dans l'embarras où ils se trouvaient, une confession de 
foi qui, par elle-même, était irréprochable. D’après elle, 
Jésus-Christ est né du Père avant tous les temps; il est Dieu 
de Dieu, lumière de lumière, celui par qui tout a été fait, les 
choses visibles et invisibles. Ceux-là sont rejetés, qui soutien- 
nent que le Fils procède du néant, ou d'un autreêtre, et non 


4 
| 
| 
| 
Il 


LIVRE V. 191 


pas de Dieu, et qu'il Υ ἃ eu un temps où il n'était pas. Le con- 
cie de Sirmium, tenu en 351, et qui avait condamné la doc- 
trine de Photinus, s'exprime exactement de la même manière. 
Il y ajoutait encore vingt-sept anathèmes, dirigés principale- 
ment contre l’opinion sabellienne. (Hilar. de Synod., fol. 1172- 
1177.) La situation des Ariens était alors inquiétante; aussi 
cachaient-ils encore leurs opinions. 

Mais si, pendant que les Ariens attaquaient avec le plus 
d'acharnement la personne d’Athanase, ils avaient refusé de 
s'exprimer clairement sur la foi, lorsqu'enfin ce héros fut 
complètement opprimé, un symbole fut publié à Sirmium, en 
357, pendant que Constant s’y trouvait, et ce symbole ren 
lerme tout l’arianisme ᾿. Il reconnaît un Dieu tout-puissant, le 
Père, et un Seigneur, Jésus-Christ, né du Père avant tous les 
temps, et rejette la prédication de deux Dieux ; mais il ajoute 
que le mot substance [οὐσια) étant désagréable à bien des per- 
sonnes, il ne fallait se servir ni de celui de homousios, ni de 
celui de homoiousios. Ce mot ne se trouve pas dans l’Écriture, 
et la naissance du Fils est connue aux hommes. Aussi n’y a-t- 
il aucun doute que le Père ne soit plus grand que le Fils ; il le 
surpasse en honneur, en dignité, en gloire et en majesté ?, ainsi 
que par le nom de Père. Le Père et le Fils sont deux person- 
nes, dont la dernière est soumise au Père, avec tout ce que le 
Père Jui a soumis. Le Père est invisible, immortel, non sus- 
ceptible de souffrances ; le Fils est né du Père ; Dieu de Dieu. 
lumière de lumière. On remarque facilement ici que si, dès le 
commencement, on confesse un Dieu, et si ce Dieu unique est 
appelé le Père, le Fils doit être exclu de la dignité divine. Si, 
vers la fin, il est dit que le Fils est Dieu, cela ne peut signi- 
lier autre chose si ce n’est que le Fils est devenu Dieu. Il est 
d'autant moins possible de douter que ce soit là le sens du se- 


! On peut consulter, sur ce concile, le P. Petau (ad hæres. LXXII, Epiph. 
fol. 311, ed Col.). 

* Chez 5. Hilaire (de Synod. fol. 1157 ), claritate et mujestate ; chez Atha- 
nase (de Synod., n. 28), ces deux mots son rendus par celui de J:ornte qui 
est encore plus expressif. 


192 VIE D'ATHANASE LE GRAND. 


cond symbole de Sirmium, qu'il y est dit clairement que le 
Père surpasse leFils en honneur, endignité et en majesté, etque 
le Fils lui est soumis avec tout le reste (comme tout le reste). 
Après cela, ce ne pouvait être que par une espèce d’ironie que 
le Fils était encore appelé Dieu. 

Potamius, évêque de Lisbonne, fut un de ceux qui eurent 
le plus de part à la rédaction de ce symbole; mais Valens, Ur- 
sace et Germinius sont indiqués nominativement dans l’intro- 
duction comme y ayant travaillé avec lui. Hosius fut aussi 
forcé de le signer ; obsédé de toutes les manières , il consenti! 
enfin à ce que l’empereur désirait. Il ne voulut pourtant pas 
se déclarer contre Athanase; et avant sa mort, qui ne tarda 
pas à arriver, il rétracta sa signature. (Ath. hist. Ar. $ 46. 
Dans le même temps, Libère fut menacé d’être mis à mort 
(L. 1, 5 Ai ; φοβηθεις τον ἀπειλουμενον θανατονῚ, s'il n'approuvait 
pas par sa signature certain symbole arien, dont le contenu 
n'est pas parvenu jusqu'à nous. C'étaient là des événements bie: 
tristes, bien douloureux pour l’Église catholique déjà si affligée. 
Quelle influence l'exemple de pareils hommes ne devait-il pas 
avoir sur les esprits faibles! Il ne faut pas s'étonner si, dans 
l'excès de sa douleur, Hilaire reproche à Hosius d’avoir été de 
tout temps un hypocrite, et qu'il s'écrie, à plusieurs reprises, 
en parlant de Libère : « Anathème au criminel!» Mais Atha- 
nase ne perdit, dans cette occasion , ni sa présence d'esprit , ni 
sa modération accoutumée. Il ne témoigne aucune aigreur 
contre Hosius ou contre Libère ; il fait l'éloge de leurs mérites 
précédents, et blâme plutôt la tyrannie du persécuteur que la 
condescendance des persécutés. Mais Libère alla plus loin en- 
core que Hosius. Il ne se contenta pas de condamner Atha- 
nase ; il fit encore une alliance solennelle avec les Orientaux , 
c'est-à-dire avec les Ariens. Dans une lettre qu’il leur adressa, 
il dit que, d’après la maxime de l’Écriture, « Fils des hommes, 
portez un juste jugement, » il cessait de prendre la défense d’A- 
thanase. Son prédécesseur Jules ayant pris son parti, il n'avait 
pas cru pouvoir convenablement l’abandonner. Mais, ayant 
reconnu depuis qu'il avait été justement condamné, il accé- 


LIVRE V. 193 


dait à leurs résolutions. Il ne recevrait plus de lettres d’Atha- 
nase et entrait dans leur communion ; il acceptait volontiers 
la confession de foi, et ne trouvait à redire à aucun de ses 
articles. Puis il ajoute que, puisqu'il est maintenant d'accord 
avec eux sur tous les points, il les prie de venir à son se- 
cours pour obtenir qu'il soit rappelé de son exil et rétabli 
sur son siége épiscopal. Dans une lettre à Ursace, à Valens 
et à Germinius, il leur proteste, à eux, fils de la paix, amis 
de la concorde et de l'union de l'Église catholique, que la 
paix est d’un prix plus grand que le martyre; et dans une 
épitre à Vincent de Capoue, il lui déclare qu’il a renoncé à la 
discussion au sujet d’Athanase; il le prie de convoquer tous 
les évêques de la Campanie, de leur faire connaître sa dé- 
marche et de les engager à écrire à l'empereur. A la fin, 
il dit qu'il est innocent devant Dieu,.et que, s’il voulait 
qu'il périt dans l'exil, Dieu serait juge entre eux et lui ". 
Cette conduite de deux évêques si distingués ne pouvait 
manquer d’inspirer un nouveau courage aux Ariens. Toutefois, 
le second symbole de Sirmium, non-seulement ne fut pas adopté 
par les évêques des Gaules, mais fut même positivement rejeté 
par eux, quelque intimidés qu'ils fussent. Cette nouvelle se 
répandit promptement dans l'Orient. Plusieurs évêques, qui 
jusqu'alors avaient combattu Athanase et le concile de Nicée, 
commencèrent à entrevoir qu'ils protégeaient une doctrine er- 
ronnée’. Basile d’Ancyre, entre autres, celui-là même qui avait 


1 Voyez ces lettres chez Hilaire, fragm. 1336-1340. Hilaire a ajouté à la 
première de ces lettres des notes fort sévères, Anathema {ἰδὲ a me Liberi…. 
Iterum tibi anathema et tertio prævaricator, Liberi. Mais il n’est pas bien 
certain que ces notes soient réellement d'Hilaire. Voyez Const. ad frag. VI, 
fol. 1338, not. a. Les motifs qu’il allègue sont graves. D'ailleurs il est très- 
probable que Libère n’aura point signé le second symbole de Sirmium. 


2 Hil. de Synod., c. wi. Nam fidei vestræ imperturbatæ inconcussæque 
fama, quosdam Orientalium episcopos ad aliquem pudorem nutritæ exinde 
hœreseos auctæque commovit , οἱ auditis iis, que apud Sirmium conscripto, 
Tmpiissime erant…. contradixerunt. Dans la lettre synodale du concils 
d’Ancyre, chez Epiphan. hæres. LXXII, n. 2, il est dit aussi que c'éfait le 

ATHAN.-T. II. 9 


191 VIE D'ATHANASE’LE GRAND. 


été déposé par le concile de Sardique, et qui, au premier con- 
cile de Sirmium, avait montré un zèle tout particulier-pour 
combattre Photinus, convoqua, en 358, une assemblée d’évé- 
ques à Ancyre, pour mettre en sûreté la croyance tradition- 
nelle qui était en danger. Cette assemblée rédigea une fort lon- 
gue confession de foi, qui se résume dans unesuite d'anathèmes, 
Le concile se déclara contre ceux qui soutenaient que le-Fils 
n’est pas de la même substance que le Père, qu'il ne lui res- 
semblait que par la volonté et la puissance, et qui:par consé- 
quent niaient que le Fils füt le vrai Fils de Dieu et une-créa- 
ture. Il enseigne, en outre, que le Filsest semblable au Père 
en tout, et notamment quant à la substance. Il n'approuve 
pourtant pas la formule de l’homousios. Pour le reste, les-évé- 
ques s'en rapportent aux symboles d’Antioche, de Philippopo- 
lis, au premier symbole de Sirmium, dont ils donnent une ex- 
plication plus précise ‘. Dans cette confession , l'expression de 
substance semblable est employée pour la première fois ouverte- 
ment, pour exprimer la relation du Fils au Père *. Là, pour 
la première fois aussi, sont rejetés ceux qui disaient que le 
Fils est dissemblable au Père (ἀνομοιος). Ce fut donc alorsique 
ceux que l’on appela semi-ariens se séparèrent pour la première 
fois solennellement des Ariens stricts, qui dès lors furent ap- 
pelés Anoméens. Ce fut Eudoxe, évêque de Germanicée, qui 
fournit l’occasion de rejeter publiquement ces derniers. 1} 50 


concile de Sirmium qui avait donné lieu aux décisions de celui-ci. On y lit : 
« Les nouvelles d’Illyrie font craindre que la foi ne soit en danger :» Les 
évêques ne voulaient pas énoncer d'une manière directe ce qui les avait en- 
gagés à prendre une résolution, attendu que l’empereur lui-même avait 
approuvé le second concile de Sirmium. Cette même lettre parle aussi, mais 
en termes un peu vagues, des événemeuts d’Antioche dont nous rendrons 
compte plus bas. 

! Hilar. de Synod., n. 12-16. Epiphan. heæres., LXXIII, n: 8, et seqq. 

* D'après Philostorgue (1. 1, c. 1x), Eusèbe de Nicomédie, Theognis et 
d’autres en signant le symbole de Nicée auraient ajouté ensecret, au mot 
bwoovotoc, un iofa, et dans ce cas l'expression ὁμοιουσίος serait plasancienne; 
meis cela est évidemment faux, et l’on sait que cet écrivain-a plus d'une fois 
défiguré l’histoire pour favoriser les Ariens. 


LIVRE V. 190 


trouvait à la cour de Constance, quand l'évêché d'Antioche 
vint à vaquer par la mort de Léonce. Il demanda immédiate- 
ment un congé, sous le prétexte que son église avait besoin de 
sa présence; mais, au lieu de s’y rendre, il alla droità Antio- 
che, et il sut se faire élever à la dignité de premier pasteur. 
En même temps, Aétius, accompagné de son disciple Eunome, 
vint à Antioche pour demeurer avec Eudoxe, qui était aussi 
l’un de ses disciples. Aétius, quoique zélé arien, avait été sa- 
cré-diacre par Léonce, mais s'était vu obligé de quitter An- 
ticche. À son retour, Eudoxe n'eut rien de plus pressé que de 
le rétablir dans sa précédente dignité. Cet Kudoxe ne se don- 
nait pas même. la peine de cacher qu'il partageait les opinions 
de l’anoméen Aétius. Il approuvait à tel point le second sym- 
bole de Sirmium , qu'il crut devoir en adresser des remercie- 
ments particuliers à ceux qui l'avaient rédigé, parce que, 
disait-il, ils avaient amené les Occidentaux à de meilleurs 
sentiments ἡ. Si Aétius n'avait répandu ses opinions que dans 
la-elasse inférieure , il est probable que les évêques, assemblés 
à Ancyre, n'auraient pas jugé nécessaire de les condamner pu 
bliquement. Mais un des évêques les plus considérés de l’em- 
pire leur ayant donné son approbation, et les doctrines publiées 
à Sirmium ayant tant de rapport avec celles-là, les Ariens les 
plus modérés crurent devoir élever la voix et se déclarer hau- 
tement contre les anoméens. 

Cependant les évêques d’Ancyre ne se contentèrent pas de 
donner une confession de foi opposée à l’arianisme pur. Ils 
essayèrent de gagner l'empereur à leur symbole. Basile se ren- 
dit à la cour impériale avec Eustathe de Sébaste, et leur succès 


! Sozom., 1. IV, 6. χα. On trouve chez cet auteur le singulier passage qui 
suit : « Aétius donne de fortes et nombreuses raisons afin d'expliquer pourquoi 
ceux-là même qui croyaient comme lui ne lui paraissaient point avoir une 
bonne croyance. 5 La lettre de George de Laodicée, rapportée dans le 6. xiv, 
où celui-ci engage Macedonius, Basile et d’autres à s’assembler en concile, 
est remarquable. 11 est dit que si l’on ne vient pas au secours de la ville 
d'Antioche, où Eudoxe distingue tous les hommes les plus tarés, cette ville 
sera perdue. On voit par 14 combien les Ariens eux-mêmes détestaient alors 
leur arianisme, 


196 VIE D'ATHANASE LE GRAND. 


fut si complet, que Constance ne confirma point Eudoxe dans 
son évêché d’Antioche. Dans la lettre qu'il écrivit à cette occa- 
sion aux habitants de cette ville, Constance leur disait qu’il n’é- 
tait rien moins que favorable à des hommes tels qu'Eudoxe. 
Quant à Aétius, il ne fallait pas seulement en parler. Il enga- 
gea ceux d’Antioche à se rappeler la discussion qui avait eu 
lieu au sujet de la [οἱ ᾽, dans laquelle il avait été démontré que 
le Sauveur était fils de Dieu, semblable à son Père par la 
substance. Mais ces gens (Eudoxe et Aétius) disaient ce qui 
leur passait par la tête. Il fallait que leurs partisans fussent pro- 
visoirement privés de la communion de l'Église, en attendant 
que l’empereur décidät quelle punition mériterait leur fureur, 
dans le cas où ils ne changeraient point. En terminant, Con- 
stance exhorte tout le monde à rester fidèle à la croyance des 
Pères, et de la protéger contre de nouvelles attaques. Il était 
temps que les enfants de la lumière se montrassent ; les ruses 
de l'ennemi étaient enfin dévoilées. 

C’est ainsi que l’empereur respecta une prescription de vingt 
ans! Il invoque la croyance des Pères qu'il persécute, et ne 
permet à personne de s'écarter de la foi traditionnelle que lui- 
même ἃ abandonnée. C'était un homme plein de contradictions, 
qui, à vrai dire, n'était d'accord avec lui-même que sur un seul 
point, celui d’anéantir la foi catholique, et qui très-certaine- 
ment ne savait pas ce qu'il voulait mettre à la place. Il avait ap- 
prouvé le second symbole de Sirmium , et maintenant il le re- 
jette, pour approuver celui d’Antioche, qu'il avait rejeté par 


celui de Sirmium. Mais Valens et Ursace n'étaient pas plus faci- 


les à embarrasser que Constance. Ils rejetèrent leur propre 
symbole, celui qu'ils avaient rédigé à Sirmium , en disant pour 
excuse qu'ils avaient cru que « substance semblable» était sy- 
nonyme de «même substance, » et que par cette raison ils 
avaient rejeté également ces deux expressions, comme si dans 


1 Sozom., L. IV, c. xxxn. Toy πρώτων λογῶν : c’est probablement le concile 
d’Antioche de 341 qu'il veut dire. Pn reste le Fils n’y est pas défini comme 
étant d’une substance semblable au Père; mais les expressions dont on s’y 
sert sont équivalentes à celle-là, 


GE ob GLEN 


LIVRE V. 197 


leur symbole il n’y avait absolument que cela qui füt contraire 
même aux premiers symboles d’Antioche et de Sirmium ἡ. 

Les efforts de Constance et de Basile donnèrent lieu à un 
troisième concile de Sirmium, en 359, qui publia encore un 
symbole, dans l'espoir de réunir les semi-ariens et les ano- 
méens. Ce symbole, pour plaire aux Ariens, rejette tout à fait 
l'usage du mot de « substance, » comme étant au-dessus de la 
portée du peuple, et parce que d’ailleurs il ne se trouvait pas 
dans l’Écriture-Sainte; il n’admet donc ni l'expression de 
«même substance, » ni celle de « substance semblable. » Pour 
le reste, il déclare en faveur des semi-ariens que le Fils est 
«en tout » semblable au Père, de sorte que les semi-ariens 
pouvaient y trouver leur ressemblance de substance, tandis 
que les anoméens pouvaient n’y comprendre que leurs pro- 
priétés. Ce symbole est intitulé : « La foi catholique, publiée à 
Sirmium le 22 mai, en présence de... l'éternel empereur 
Constance, sous le consulat des Flaviens, Eusèbe et Eusta- 
the. » J'ai transcrit ce titre, parce qu'il fournit à Athanase 
l'occasion de remarques fort mordantes que je rapporterai plus 
bas. Constance fit rechercher alors toutes les copies que l’on 
put trouver du second symbole de Sirmium, et ordonna leur 
destruction sous de graves peines; mais il était trop tard ?. 

Cependant, afin de réconcilier complètement les Ariens 
divisés entre eux, et pour forcer en même temps les évêques 
catholiques à adopter les nouveaux symboles, il fut question 


! Philostorgue (1. IV, c. viu) reproche à Basile d’être devenu l'ennemi 
d'Eudoxe parce qu'il voulait être lui-même évêque d’Antioche. Epiphane 
(λων. LXXII, n. 23) parle aussi de haines particulières, de querelles per- 
sonnelles, qui avaient lieu parmi les Ariens. Théodoret (1. 17, c. xxv) lui at- 
tribue une ἀξιεπαινος Brorn. Je préfère suivre Théodoret, plutôt que le partial 
Philostorgue et l’incertain Epiphane, et je crois, d’après cela, que Basile 
aura combattu les anoméens par un zèle sincère pour la foi. Du reste, je 
soupçonne qu'Hilaire aura eu beaucoup d'influence sur Basile; je crois du 
moins en avoir trouvé les traces non équivoques dans la confession de foi 
d'Ancyre : les arguments de Basile pour prouver la divinité du Fils, ont sou- 
vent la plus grande ressemblance avec ceux d’Hlilaire. 

? Socrat. ἰ. II, c. xxx. 


198 VIE D'ATHANASE LE GRAND. 


de convoquer un concile œcuménique, à Nicomédie; mais 
plus tard on décida que ce serait à Nicée. Bientôt après cette 
résolution fut encore changée, et l’on jugea plus convenable 
de séparer les Orientaux des Occidentaux ; les premiers furent 
convoqués à Séleucie, en Isaurie, et les seconds à Rimini , en 
Emile. À Rimini, il se (rouva environ quatre cents évêques , 
dans le nombre desquels il y avait à peu près quatre-vingts 
ariens. Ceux-ci avaient pour chefs Valens, Ursace, Germinius 
et Aurence. Parmi les évêques catholiques se distinguaient 
Restitutus de Carthage, saint Phebadius d'Agen, et saint Servat 
de Tongres. Quand on en vint à parler de la foi, les évêques 
catholiques demandèrent que le symbole de Nicée fût main 
tenu , et l'hérésie arienne condamnée. Maïs les Ariens s'étant 
opposés aux deux demandes, et ayant proposé de signer le 
troisième symbole de Sirmium, les évêques ariens, nommés 
plus haut, furent excommuniés avec quelques autres. Une dé- 
putation devait aller communiquer à l'empereur le résultat du 
concile. Dans la lettre dont l'assemblée avait chargé les ἀύ- 
putés, elle disait qu'elle regardait comme une impiété-des’é- 
carter du symbole de Nicée; que lui seul répondait efficacement 
à l’hérésie arienne, et qu'il était aussi audacieux-d’y ajouter , 
que dangereux d’en rien retrancher. Elle annonçait à lem- 
pereur les résolutions qu’elle avait cru devoir prendre contre 
les Ariens, et demandait, au nom des évèques'assemblés , la 
permission de retourner à leurs églises respectives. Mais l’em- 
pereur était déjà instruit de ce qui s'était passé au concile de 
Rimini, avant que la députation n’arrivät; les chefs ariens l'a- 
vaient prévenu. Constance se montra fort gracieux ‘envers 
ceux-ci, car ils avaient défendu son symbole. Mais les députés 
du concile ne furent point admis en sa présence; il prétexia 
desaffaires d’État qui ne lui laissaient, pas le temps de les re— 
cevoir. ἢ écrivit dans le même sens aux évêques assemblés à 
Rimini, ajoutant qu'il avait désigné Andrinople pour le séjour 
de la députation , en attendant qu'il pt examiner cette affaire : 
que du reste les évêques devaient attendre à Rimini sa ré— 
ponse, qu'il leur ferait parvenir par leurs députés. Ceux-ci 


ST nb en τρις 


LIVRE V. 199 


furent envoyés à Nice , en Thrace, où l’on se proposa de leur 
faire changer d’avis en lassant leur patience. Dans l'intervalle 
on les travailla de toutes les manières ; on trompa les simples, 
et l’on effraya ceux qui étaient plus instruits. 115 finirent par 
souscrire un symbole dans lequel ils confessaient que le Fils 
est égal au Père, d’après l'Écriture; en supprimant les mots 
«en tout. » D’après un document particulier, que rédigea leur 
chef Restitutus, ils rendirent la communion aux Ariens ex- 
communiés à Nicée, avouèrent que mieux informés ils les te- 
naient désormais pour des chrétiens catholiques, et révoquè- 
rent tout ce qui avait été fait à Rimini. Après cela, ils 
obtinrent la permission de retourner et d'aller porter aux évé- 
ques la réponse de l’empereur. Les évêques assemblés à Rimini 
ne voulurent dans le premier moment avoir rien de commun 
avec leurs députés apostats, et ils se séparèrent d'eux, Mais, 
quand on leur eut annoncé qu’il ne leur serait permis de quitter 
Rimini qu'après avoir signé, la plupart d’entre eux perdirent 
courage. Il n'y en eut que dix-huit qui restèrent fidèles à leurs 
convictions , et dans le nombre étaient Phebadius et Servat. 
Alors, le préfet Taurus vint les trouver, et leur dit les larmes 
aux yeux: « Voici déjà sept mois que les évêques sont ren 
fermés ici; la saison et la misère les font également souffrir. 
N'y aura-t-il point de terme à leur position Ὁ Imitez la majo— 
rité.» Is refusèrent, et déclarèrent qu'ils étaient prêts à tout 
souffrir, plutôt que d'abandonner leur résolution. Enfin , on 
leur reprocha de diviser l'Église pour un mot, puisque tout 
l'Orient leur était contraire, et Valens prononça en même 
temps plusieurs anathèmes qui semblaient devoir anéantir 
complètement l’arianisme. Ils cédèrent alors, posant en fait 
qu'ils avaient à la vérité abandonné l’homousios, mais non pas 
le sentiment de l'Église. Et cela était vrai. Ils retournèrent 
après cela chez eux. 

Au concile de Séleucie, la confusion était bien plus grande 
encore. IL s’ÿ trouvait des catholiques, mais ils étaient en petit 
nombre; celui des Ariens purs était plus considérable ; ils 
avaient pour chefs Acace de Césarée et Eudoxe. La plupart des 


200 VIE D'ATHANASE LE GRAND. 


évêques étaient des semi-ariens, ayant à leur tête Basile d’An- 
evre et Macedonius de Constantinople. Ceux-ci étaient contents 
du symbole de Nicée, sauf l’homousios. Mais les Ariens purs en- 
seignaient que le Fils est une créature et d’une substance diffé- 
rente du Père. Hilaire, qui avait été aussi appelé au concile, y 
apprit à connaître les sentiments de ces derniers. Il rapporte 
que l’on y lut l'extrait d’un sermon d'Eudoxe, dans lequel 
celui-ci disait à son troupeau que pour que le Père eût un Fils, 
il fallait qu'il eût aussi une femme ‘; que plus le Fils s’efforçait 
de reconnaître son Père, plus le Père s’éloignait de lui pour 
n'en pas être reconnu. 

Les disputes furent poussées si loin, que le commissaire im- 
périal Léonas ne voulut plus assister aux séances. Les acaciens 
se décidèrent pourtant à la fin pour le troisième symbole de 
Sirmium. Cela ne servit de rien. Les semi-ariens déposèrent 
Acace, Eudoxe, George d'Alexandrie et d’autres. 

Mais, de même qu’à Constantinople, Valens et les semi— 
ariens avaient remporté la victoire sur les catholiques; de 
même aussi les acaciens et anoméens la remportèrent sur les 
semi-ariens. Ursace et Valens se réunirent à Acace, et celui-ci 
adopta le symbole de Nice. Les députés de Séleucie furent 
obligés de le signer comme l'avaient fait ceux de Rimini. Puis, 
dans un concile tenu à Constantinople, en 360, Acace et 
Valens abandonnèrent les anoméens, c’est-à-dire leurs per- 
sonnes , et notamment Aétius, qui fut exilé, parce que l’empe- 
reur le voulait; car ce prince craignait de donner trop de 
scandale en protégeant ouvertement les Ariens purs, tant qu'ils 
étaient fidèles à leurs doctrines; ils exprimèrent aussi à les 
résolutions qui avaient avec tant de peine été adoptées à Ri- 
mini. Quant aux chefs des semi-ariens , on chercha contre eux 


! Lib. contr. Const., $ 13. Dans ce sermon il est dit : « Erat Deus quod 
est, Pater non erat, quia neque ei filius : nam si filius, necesse est, ut et 
femina sit et colloquium et sermocinatio, et conjunclio conjugalis verbé, 
et blandimentum, et postremum ad generandum naturalis machinula, » 
À quoi Hilaire ajoute : O miseras aures meas, etc. ᾿ 


LIVRE V. 201 


des crimes moitié moraux, moilié ecclésiastiques, comme on 
l'avait déjà fait pour les évêques catholiques, afin de pouvoir 
les déposer. Macedonius, évêque de Constantinople, Eleusius 
de Cyzique, Basile d'Ancyre, Eustathe de Sébaste et d’autres, 
perdirent leurs siéges. Eudoxe obtint celui de Constantinople. 
Tel fut le résultat de cette tentative de réunion, qui fut un 
tissu d'hypocrisie, d'artifices, de violences et d'abominations de 
toute espèce. Les évêques de toutes les provinces furent , après 
cela, forcés d’apposer leur signature. Libère et Vincent de 
Capoue demeurèrent fermes cette fois et lavèrent la souillure 
de leur ancienne faiblesse. 

L'arianisme avait donc remporté une victoire complète (du 
moins pour ce qui regarde les symboles). La formule vague : 
Le Fils est égal au Père, d'après l'Écriture, pouvait servir de 
prétexte à tous les abus". On peut encore comprendre par ce 
qui suit combien les Ariens agissaient déraisonnablement. Au 
nombre de ses anathèmes, Valens avait prononcé à Rimini 
celui-ci : « Celui qui dit: Le Fils est une créature semblable 
» aux autres créatures, qu'il soit anathème.» Les évêques 
catholiques, qui, dans leur effroi, avaient perdu toute pré- 
sence d'esprit, y accédèrent avec joie, parce qu'ils croyaient 
que par là le Fils était exclu du nombre des créatures. Mais , à 
Constantinople, les acaciens ayant fait des reproches à Valens 
de ce qu'il n'avait pas déclaré positivement, à Rimini, que le 
Fils est une créature, il répondit sans hésiter qu'on ne disait 
nulle part qu'il ne füt pas une créature. Dans cet anathème, il 
avait dit tout simplement que le Fils n'est pas une créature 
comme une autre, ce qui n'empêche pas qu'il n'en soit une 
(Hilar. frag. 10, 1351). On peut encore remarquer la conduite 
hypocrite d'Eudoxe ἢ. Il éleva Eunome à la dignité épiscopale 


! Hilar. fragm. X, fol. 1352. Similem secundum scripluras esse dixistis. 
Quasi non secundum scripturas similis Deo et homo sit, et regno cœlorum 
gr'anum sinapi et sermentum et sagena. 

? Sozom., 1. IP, 


c. xxIv. On y lit que dans son premier sermon à Constan- 
tinople il disait : 


« Le Père n’est pas pieux, mais le Fils est pieux. » Ὁ μεν, 


9 


202 VIE D'ATHANASE LE GRAND. 


de Cyzique ; mais , comme il craignait que cet homme, qui était 
son ami, ne heurtât les fidèles par un arianisme trop prononcé, 
il lui conseilla de cacher ses sentiments jusqu'à ce que le mo- 
ment vint où l’on pourrait se déclarer ouvertement. Cependant 
Eunome, quoiqu'il accédät à ce plan, se découvrit par mala- 
dresse. Le peuple insista alors auprès de l'empereur pourqu'on 
lui ôtât cet évêque, et Eudoxe lui-même déposa cet homme 
dont les opinions étaient en tout conformes aux siennes! 
Mais les vrais sentiments des Ariens ne tardèrent pas à se 
dévoiler complètement sans aucune réserve : l'empereur y 
contribua plus que toute autre personne. Sa conduite impru— 
dente à Antioche fait surtout voir que, tout en feignant le plus 
vif désir de rétablir l'unité de la foi, il soufflait la discorde, et 
que, s'il ne se déclarait pas ouvertement en faveur de l'aria- 
nisme pur, c'était à cause de diverses inquiétudes qui l’agitaient 
en secret. Eudoxe ayant été transféré au siége de Constanti- 
nople, il s'agissait d’élire un autre évêque pour Antioche. Le 
choix tomba sur saint Mélèce, homme digne du plus grand 
respect, mais dans lequel les Ariens, à cause de la modération 
qu'il avait montrée jusqu'alors, croyaient avoir un partisan. 
L'empereur, qui, à cette époque, était en personne Antioche, 
indique lui-même le texte du sermon que le nouvel évêque 
devait prêcher à son installation; c'était celui-ci : «Le Sei- 
gneur me créa au commencement de ses voies, »passage sur 
lequel les Ariens s’appuyaient principalement ‘pourssoutenir 
leurs opinions. Georges de Laodicée et Acace de Gésarée de- 
vaient d’abord prêcher sur le même texte ; ils le-firent emariens 
déclarés ; mais, quand le tour vint à Mélèce, ilkdit : « Lesage 
Ecclésiaste a écrit que la fin d’un discours vaut mieux.quele 
commencement. » Puis il ajouta, pour expliquerises paroles , 
qu'il vaut mieux faire cesser les discussions que les commencer ; 


πατερ ἀσεθης; © δὲ υἱος εὐσεθης. Le peuple ayant murmuré,il, ajouta : 
« Soyez tranquilles; le Père n’est pas, pieux parce qu'ilne donne ἃ personne 
des marques de sa piété (dépendance) ; mais le Fils en donne au Pères» A ces 
mots le mécontentement du peuple se changea en éclats desrire, 


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ἣ 
| 


LIVRE ἣν. ἷ 203 


aucun:membre de l'Église ne doit vouloir gouverner à l'exclu- 
sion des autres ; la tête ne doit pas dire aux pieds : Je n'ai pas 
besoin de vous. La seule manière de mettre fin aux dissensions, 
c’est que les individus se conforment à l'esprit de l’ensemble. 
Il développa ensuite l'unité de l'Église, et la nécessité de cette 
unité par la rédemption, Jésus-Christ étant dans les fidèles. De 
cette demeure de Jésus-Christ dans les fidèles, il en vint à la 
question : « Est-ce que vous voulez éprouver la puissance de 
Jésus-Christ qui parle par ma bouche (2 Cor., 13, 3)?» et 
expliqua d'une manière très-belle et très-courte le dogme bi- 
blique de Jésus-Christ d'après la croyance de l'Église catho- 
lique, sans toutefois se servir de la formule en discussion ; il 
passa rapidement sur le texte prescrit, qu'il interpréta dans le 
sens catholique; après quoi il dit que l’homme ne sait et n’a 
besoin de savoir autre chose, si ce n’est que Jésus-Christ est le 
vrai Fils du Père, Dieu de Dieu, et termina ainsi : « Puisse 
Dieu nous permettre de dire avec le sage Abraham : « Puisque 
» J'ai commencé, je parlerai encore à mon Seigneur, quoique 
» je ne sois que poussière et que cendre, » afin que nous ne 
nous enorgueillissions pas comme les cèdres du Liban. Car ce 
n’est point avec les discours persuasifs de la sagesse humaine 
(4 Cor., 2, 3), mais par la foi, que l’on acquiert la véritable, la 
pacifique sagesse. C'est ce dont il ne faut pas douter; quelque 
chose que nous fassions, efforçcons-nous d’être agréables à Dieu 
le Père avec le Fils dans le Saint-Esprit. » 

Ce discours peu étendu, mais parfaitement adapté à la cir- 
constance, était une juste punition de l'exigence arbitraire de 
l’empereur. On lui disait qu’au lieu de mettre fin au combat, 
il Ventretenait ; qu'en qualité de membre de l'Église, ce n'était 
pas à lui de dicter aux autres ce qu’ils devaient croire, mais à 
l'apprendre lui-même de l'Église; que sans cela la lutte n’aurait 
jamais de fin ;'que les Ariens pour lui plaire avaient renoncé à la 
croyance du Père avec le Fils dans le Saint-Esprit, qui seule 
pouvait assurer le salut, et que, dans l'orgueil de leur sagesse 
humaine , ils cherchaïent ἃ approfondir-les choses divines. Les 
catholiques se réjouirent du courage et de la franchise de leur 


904 VIE D'ATHANASE LE GRAND. 


nouvel évêque, et se sentirent tout consolés par l’idée qu'après 
une si longue attente, ils avaient enfin inopinément retrouvé 
un vrai pasteur de Jésus-Christ. Mais, au bout de quatre se- 
maines, Mélèce fut déposé ‘. Ceci occasionna de nouvelles dis- 
sensions qui déchirèrent toute l'Église. Les évêques ariens 
assemblés à Antioche, lors de l'installation de Mélèce, que je 
viens de décrire, décidèrent solennellement, en 361, que le 
Fils n’est semblable au Père ni en substance ni en volonté, et 
qu'il a été créé du néant ἡ. Ainsi donc, après des luttes terri- 
bles, on se livrait de cœur et de bouche aux erreurs d’Arius ; 
et l’on voit maintenant clairement quel était le but des attaques 
dirigées d’abord contre Athanase, et puis contre tant d’évêques 
qui partageaient ses sentiments. 

Les évêques catholiques qui avaient été choisis pour être 
les soutiens de l'Église, firent, durant ces troubles, tout ce qui 
était en leur pouvoir; ne pouvant agir, ils écrivirent. Saint 
Hilaire était, on ne sait trop comment, venu à Constantinople, 
avec les députés de Séleucie. Quand il découvrit le danger que 
courait la foi de l'Église, il demanda la permission de parler, 
en présence de l'empereur, sur la foi au Rédempteur, prière 
à laquelle les Ariens s’opposèrent de toutes leurs forces. Aussi 
ne lui fut-elle pas accordée. Mais l'écrit qu’il adressa à l’em- 
pereur pour lui en faire la demande, est fort remarquable. Il 
dit: « Reconnais la foi que tu désires depuis longtemps ap- 
prendre et que tu n’apprends pas. Car ceux auprès de qui tu la 
cherches, écrivent la leur et non point celle de Dieu, et rem- 
plissent ainsi le monde d'erreurs et de discussions qui tour- 
nent sans cesse dans un cercle vicieux. Il est, du reste, d’u- 
sage de rédiger perpétuellement des confessions de foi, et de 
les renouveler à chaque instant. Depuis que l'on ἃ commencé 
à faire du nouveau, au lieu de maintenir l’ancien, on ne sait 
ni conserver l’ancien, ni donner de la force au nouveau. La 
croyance se règle d’après les circonstances plutôt que d’après 


τ Ce discours se trouve chez Epiphane(hær. LXXIIT, n. 23), 
2 Socrat. 1. 1], c. xxxv. 502. 1. IV, 6. ΧΧΥΤΙΙ. 


LIVRE V. 205 


l'Évangile. On la décrit d’après l’année où elle ἃ été publiée, 
et on ne la conserve pas d’après la confession faite au baptême. 
C'est une vérité qui n’est que trop déplorable, qu'il existe au- 
tant de croyances que de volontés, autant de doctrines que 
d'usages, et autant de motifs de nouveaux blasphèmes que de 
vices (dans les individus). Nous écrivons les confessions de 
foi telles que nous voulons qu'elles soient, et on les interprète 
comme nous ne voulons pas qu'elles le soient. Tandis qu’il n’y 
a qu'un Dieu , un Seigneur, un baptème et une foi, nous avons 
perdu la foi qui était la seule; et maintenant que nous en avons 
plusieurs, nous en sommes venus au point de n’en plus avoir 
du tout. 

» Nous savons que , depuis le concile de Nicée, on n’a rien 
fait qu'écrire des symboles. Pendant que la lutte s'établit pour 
des mots, pour des innovations, pendant que les uns perdent 
la communion des autres, {ous ensemble perdent Jésus-Christ. 
Nous sommes poussés çà et là dans un tourbillon incertain de 
doctrines : nous égarons les autres quand nous enseignons, et 
nous nous égarons nous-mêmes quand nous sommes enseignés, 
D'abord, on avait défendu d’enseigner «la même substance, » 
puis «la substance semblable, » puis on a simplement permis de 
seservir vaguement du mot de substance, que l’on a fini par con- 
damner tout à fait. Qu'est-ce donc qui est resté sacré et intact? 
Chaque année, chaque mois voit naître une nouvelle croyance, 
et ce que nous décidons un jour, nous nous en repentons le 
lendemain ; nous prenons la défense des repentants, et nous con- 
damnons les défenseurs; nous rejetons nos propres croyances 
quand nous les rencontrons chez des étrangers, et les croyances 
étrangères chez les nôtres; nous nous déchirons réciproque- 
ment, et nous finissons par nous dévorer les uns les autres. 

» On cherche la foi comme si elle était perdue. On la veut 
par écrit comme si elle ne se trouvait pas dans le cœur. Déjà 
régénérés par la foi, on veut encore nous enseigner la foi, 
comme si la régénération pouvait exister sans la foi. Après que 
nous sommes baptisés, on veut nous apprendre à connaître 
Jésus-Christ, comme s’il ÿ avait un baptême sans foi, sans 


206 VIE D'ATHANASE LE GRAND. 


Jésus-Christ. "Nous voulons améliorer, comme si ce n’était 
point pécher que de pécher contre le Saint-Esprit ‘. Nous fai- 
sons un symbole sept fois plus long que le symbole des apôtres, 
et ne voulons pourtant pas confesser la foi évangélique ; nous 
défendons notre impiété en présence du peuple par de longs 
discours, et nous induisons l'ignorance en erreur par de belles 
paroles; nous ne croyons pas de Notre-Seigneur Jésus-Christ 
ce qu'il nous ἃ ordonné de croire; et, sous le beau nom de la 
paix, nous arrivons à l'unité dans l’incrédulité *. Nousrejetons 
les innovations, et c’est par des innovations que nous nous soule- 
vons contre Dieu ; nous nous servons des paroles de l'Écriture 
pour mentir contre l'Écriture. Inconstants, légers, coupables, 
nous changeons ce qui devait rester, nous dévastons ce que 
nous avons reçu, nous entreprenons des impiétés. 

» La coutume des marins de rentrer dans le port d'où ils 
étaient partis, quand la tempête se déclare; celle des jeunes 
gens qui voyant leur fortune se dissiper par leur prodigalité, 
reviennent sagement à l'économie de leurs pères, ce sont là 
des exemples que nous devons suivre, et qui seuls peuvent 
nous sauver. Dans ce naufrage de la foi, dans cette dissipation 
presque entière de l'héritage céleste , il ne nous reste plus rien 
à faire que de revenir à la croyance unique et primitive de 
l'Évangile que nous confessons dans le baptême , quand nous 
l'avons comprise. Je ne prétends pas dire qu'il faille rejeter 
comme impie ce qui a été décidé dans l'assemblée des Pères ; ce 
que j'en dis, c’est seulement parce que, par l’audacedes hommes, 
cela a donné lieu à des contradictions, que, sous prétexte de 
s'opposer à des innovations, on ἃ renié l'Évangile, et qu'en 
voulant améliorer, on a innové soi-même. 

» Je reconnais d’après cela, seigneur empereur Constance , 
tes intentions pures et pieuses, de-rester fidèlement attaché à 


Hilaire explique (c:xu, x: 17, ἐπ Matth.) ceque c’estquele péché contre 
de-Saint-Esprit; c’est de. nier 486. Jésus-Christ. soit.Dieuw.et que l'esprit du 
Père, la substance paternelle soit en lui. 

2 Constant voulait faire en sorte que l’arianisme devint la foi de toute 
l'Église: c’est là ce qu'Hilaire appelait l'unité dans l’incrédulité. 


LIVRE V. 207 


ce qui est écrit. Mais ce que je demande, c'est qu’il me soit 
permis de dire quelques mots sur l'Écriture-Sainte, devant le 
concile qui est maintenant assemblé, et en ta présence. Tu 
cherches la foi, empereur, écoute-la donc ; non pas d’après de 
nouveaux écrits, mais d’après les livres de Dieu. Songe qu’il 
ne s’agit pas ici d’une question philosophique , mais de la doc- 
trine de l'Évangile. Ce n’est pas à cause de moi que je demande 
à être entendu, mais à cause de toi et de l'Eglise. J'ai ma foi 
en moi; je n’ai pas besoin de la tirer du dehors. Ce que j'ai 
recu, je le conserve; ce qui est de Dieu, je ne le change 
point. 

» Songe qu'il n'y ἃ point d'hérétique qui ne prétende que les 
blasphèmes qu'il prêche se trouvent dans l’Écriture sainte. 
C'est pourquoi Sabellius ne reconnaît point de Père et de Fils, 
parce qu'il ne sait pas ce que signifient les mots : « Moi et mon 
» : Père nous sommes un.» C’est pourquoi Montan fait prêcher 
par des femmes insensées un nouveau Paraclet, C'est pourquoi 
Manès et Marcion abhorrent la loi, parce qu'ils lisent que la 
lettre tue, et que Satan est le prince de ce monde. Tous 
parlent de l'Écriture sainte, sans posséder le sens de l'Écriture : 
ils prétendent avoir de la foi sans la foi; car il ne suffit point de 
lire l'Écriture, il faut la comprendre '. » Ainsi parlait Hilaire. 

Cet écrit, plein de vérité, d'esprit et de force, offre un tableau 
bien fidèle du temps; on y voit le profond malheur, l’inextri- 
cable embarras dans lequel l’arianisme avait jeté ses partisans; 
comment, en alléguant sans cesse l'Écriture, ils l'avaient perdue; 
comment, en rédigeant de très-longues confessions de foi, ils 
s'imaginaient compenser par le grand nombre de paroles, le 
défaut de conséquence et de vérité. Mais il fait voir aussi 
comment, dans l’Église catholique, le véritable esprit évangté- 
lique s'était conservé, quoique l'on n’eût pas toujours l'Évan- 
gile à la bouche; les Pères l'avaient dans le cœur ἡ. Rien ne 


? Hilar. Opp. 1225-1232. 
* De Synod., ἢ 63. IL écrivait aux évêques de la Gaule qui se tenaient 
fermes au concile de Nicée : « Sed inter hæc, o‘beatos vos in Pomino et glo- 


208 VIE D'ATHANASE LE GRAND. 


leur eût été plus facile que de rédiger des symboles, s'ils 
avaient cru pouvoir par là sauver la véritable foi. Mais avec 
ceux-là, les Ariens avaient perdu celle-ci. Hilaire agit du reste 
avec beaucoup de prudence en ayant l'air de croire que les 
catholiques étaient aussi en partie cause de la confusion, puis- 
qu'il dit toujours « nous » agissons si mal. C'était moins of- 
fensant pour l'empereur; mais Hilaire faisait connaître à Con- 
stance combien ses efforts étaient vains en lui disant qu'il 
n'avait pas besoin de la foi extérieure, puisque l’intérieure lui 
suffisait, ce qui signifiait que, malgré toutes les persécutions, 
la foi catholique demeurait ferme dans les cœurs. 

Athanase fit aussi entendre une voix du désert. Observant 
toujours avec soin les événements et se procurant les nouvelles 
les plus exactes de ce qui se passait, il donnait à ceux qui 
vivaient sur le théâtre de ces événements, un récit parfaite- 
ment lié et apprécié avec justesse, des choses dont ils avaient 
été eux-mêmes témoins ou qui les avaient touchés de près, mais 
dont ils n'avaient pas pu bien juger, parce qu'ils avaient été 
entraînés comme les autres par le tourbillon. « Je suis fort 
étonné, dit-il, de ce que l’on ait jugé si nécessaire de troubler 
ainsi le monde entier, tandis que ceux que l'on regardait 


riosos, qui perfectam atque apostolicam fidem conscientiæ professione re- 
tinentes, conscriptas fides hujusque nescitis. Non enim eguistis littera, qui 
spiritu abundatis. Neque officium manus ab scribendum desiderastis, qui 
quod corde a vobis credebatur, ore ad salutem profitebamini. Nec necessa- 
rium habuistis, episcopi legere, quod regenerati neophyti tenebatis. Sed 
necessitas consueludinem intulit, erponi fides et expositis subscribi. Ubi 
euim sensus conscientiæ periclitatur, illic littera postulatur. Nec sane scribi 
impedit, quod salutare est confiteri. » 

Que de sagesse! Il ne rejette donc pas les symboles de l’Église; il les re- 
garde comme nécessaires; quand l'esprit veut se retirer, comme il arrive tou- 
jours à la naissance des hérésies. Il est digne de remarque qu’en parlant des 
évèques des Gaules, Hilaire dise que jusqu'alors ils n’avaient point de foi 
écrite; et pourtant ils avaient le symbole de Nicée! C’est donc comme s’il 
avait dit qu'ils vivaient avec ce symbole et non sans lui; c’est-à-dire qu'il n’y 
avait point de violence comme avec les symboles ariens, parce que la foi 
intérieure était entièrement d'accord avec l'extérieur. 


αὐ Carn he de “Ὁ ἐ.. 


LIVRE V. 209 


comme des évêques ne cessaient d'aller et de venir, demandant 
partout comment ils devaient croire au Seigneur Jésus-Christ. 
Car, 5115 avaient eu de la foi, ils n’auraient pas cherché comme 
5115 n’en avaient pas. Les catéchumènes se scandalisaient et les 
gentils faisaient entendre un rire moqueur, de ce que les chré- 
tiens, comme s'ils se fussent réveillés d’un songe, se deman- 
daient les uns aux autres ce que c'était proprement que la foi 
en Jésus-Christ ; et de ce que ceux qui prétendaient aux respects 
du peuple en qualité de pasteurs, se déclaraient eux-mêmes 
incrédules, puisqu'ils cherchaient ce qu'ils n'avaient pas? 
Ursace, Valens, et Germinius rédigeaient un symbole, au bas 
duquel 115 écrivaient le consulat, l’année et le jour, afin que 
chacun sût que c'était sous le règne de Constance que leur foi 
avait commencé! L'empereur Υ reçoit le titre d’éternel qu'ils 
refusent à Jésus-Christ! Ils ne disent point : « C'est là ce que 
nous croyons, » mais bien : «La foi catholique a été publiée!» 
(au jour indiqué) (ἐξετεϑη ἡ καθολικὴ πιστις), comme si la foi 
catholique avait commencé alors! Ils faisaient précisément 
comme les montanistes qui disaient : «C'est à nous que la foi 
(parfaite) des chrétiens ἃ d’abord été révélée; c’est par nous 
qu'elle commence ΄. » 

« Le concile de Nicée, continue Athanase, écrivait en faisant 
son ordonnance pour la célébration de la Pâque: « Voici ce que 
nous avons « trouvé bon » ; car alors, pour la première fois, 
une loi sur ce sujet était donnée à tout le monde. Mais, en 
parlant de la foi, les Pères ne dirent pas : « nous avons trouvé 
bon, » mais : «c’est ainsi que croit l'Église catholique ; » et 
en même temps ils confessèrent ce qu’ils croyaient pour faire 
voir que leur foi n'était pas nouvelle, mais que c'était celle 
des apôtres, et que ce qu'ils mettaient par écrit n’avait pas été 
inventé par eux, mais renfermait ce que les apôtres avaient 
enseigné ἡ.» Athanase suit après cela les variations des opi- 


! De Synod., ὁ. 1v. Ἥμιν πρῶτον drexalupôn, και ἀφ᾽ ἡμων ἄρχεται ἡ 
πίστις τῶν χριστιανῶν, 


« 
ἢ Ἵνα δειξωσιν; ὅτι μὴ νεώτερον, ἀλλ᾽ ἀποστολιχον ἐστιν αὐὗτων το φρονημα, 


310 VIE D'ATHANASE EE GRAND. 


nions ariennes, en commençant par Arius lui-même, jusqu’à 
leur dernier symbole d’Antioche ἡ. Les Ariens ayant coutume 
d’accumuler dans leurs confessions de foi anathèmes sur ana- 
thèmes contre toutes les hérésies possibles, Athanase dit quel- 
que autre part à ce sujet (Ep. encycl., n. 10-11) : «Il serait à 
désirer qu'ils s’exprimassent ouvertement et clairement, afin 
qu'ils fussent connus de tout le monde pour des adversaires de 
Jésus-Christ. Or, ils cachent leur propre hérésie οἱ parlent de 
celle des autres. Si un médecin que l'on appelleraït pour guérir 
un malade s’étendait fort au long sur toutes les parties saines 
et ne disait rien de celles qui sont attaquées, on le regarderait 
sans doute comme un insensé. Mais c’est ainsi qu'ils font ; ils 
passent sous silence ce qui distingue leur hérésie et se récrient 
contre les autres. Celui que l’on accuse d’adultère ne wa pas se 
défendre d’avoir volé, et quand un homme est conduit devant 
le juge pour un assassinat, il ne serait point acquitté en prou- 
vant qu'il ne s’est jamais rendu coupable de parjure. Si les 
Ariens aiment réellement Jésus-Christ, ils devraient com- 
mencer par ne plus l’outrager eux-mêmes et confesser la foi 
salutaire, sans se défendre sur des points dont personne me 
songe à les accuser.» En attendant, il est certaintqu'ilstavaient 
séduit beaucoup de personnes par cette ruse. 

Mais quand Hilaire vit que les empiétements de l’empereur 
Constance dépassaient toutes les bornes; qu'il blessait sans 
aucune considération toutes les consciences; qu'il était résolu 
à renverser non—seulement les symboles, mais la foi même de 
l'Église catholique, il cessa d'écrire à lui pour écrire: contre 
lui. On avait réduit les catholiques au désespoir. Il commence 
ainsi son écrit : «IL est maintenant temps de parler; car de 
temps de se taire est passé. Nous devons attendre Jésus-Christ, 


και ἀ ἔγραψαν, οὐκ ἐξ αὐτῶν. εὑρεθη. ἀλλα ταυτ᾽ ἐστιν, ἅπερ ἐδιδαξαν οἱ 
ἀποστολοι. 

1 L'écrit sur les conciles, tel qu'il fut d’abord composé, s'étend jus- 
qu’en 359. Le reste y fut ajouté plus tard par l'auteur, et par conséquent le 
jugement qu’il porte sur les semi-ariens. Voyez l'introduction à cetéerit par 
Montfaucon, ζ0]. 716 et suivants. 


ΗΝ ν.,...., .... 


LIVRE V. 211 


car l’Antechrist gouverne. Les pasteurs doivent appeler, car 
les mercenaires se sont enfuis. Donnons notre âme pour nos 
brebis ; car les voleurs ont pénétré, et le lion furieux parcourt 
la campagne. Courons au martyre avec ces paroles : Car l’ange 
de Satan s'est déguisé en ange de lumière. Entrons par la 
porle; car personne n'arrive au Père que par le Fils. Que les 
faux prophètes se réjouissent de leur paix ; c’est dans l’hérésie 
et dans le schisme que ceux que l’on éprouve sont reconnus. 
Supportons avec courage la persécution , comme si elle n’avait 
pas existé depuis le commencement du monde; mais espérons 
que les jours seront raccourcis par considération pour les élus. 
Paraissons devant les juges et devant les puissances de la terre 
pour le nom de Jésus-Christ; car celui-là est bienheureux qui 
persévère jusqu'à la fin. Ne craignons pas celui qui peut tuer 
le corps et non pas l’âme, mais tremblons devant celui qui peut 
jeter à la fois le corps et l'âme dans les flammes éternelles. 
Soyons sans inquiétude pour nous-mêmes, car les cheveux de 
notre tête sont comptés. Suivons la vérité par le Saint-Esprit, 
afin de ne pas être entraînés par l'esprit de l'erreur à croire le 
mensonge. Mourons avec Jésus-Christ, afin de régner avec 
Jésus-Christ. Se taire plus longtemps serait de la lâcheté et non 
pas de la discrétion; car ilest tout aussi dangereux de se taire 
toujours que de ne se taire jamais. Après l'exil des hommes 
saints, je me suis, à la vérité, éloigné de la communion de 
Saturnius, de Valens et d’Ursace ; mais nous leur avions ac— 
cordé un délai pour se repentir, afin que notre amour de la 
paix ne fût pas douteux, et aussi pour que les membres ma- 
lades qui auraient pu infecter le corps entier fussent retranchés. 
Pendant tout le temps de mon exil, je n'ai rien négligé de ee 
qui pouvait conduire à une réunion permise et qui püût être 
approuvée. Je n'ai point dit ni écrit ce qu'aurait mérité l’as— 
semblée qui se donnait faussement pour l'Église de Jésus- 
Christ, mais qui n’était que la synagogue de Satan. Je n'ai 
point évité leur commerce; je suis entré dans leurs maisons 
de prières, quoique la communion de l’Église fût rompue, 
afin de laisser une voie ouverte à la paix et de leur fournir une 


212 VIE D'ATHANASE LE GRAND. 


occasion de se repentir et d'abandonner l'erreur. Ce n’est donc 
point sans réflexion que 16 parle, car j'ai gardé un long silence. 
Et aujourd'hui encore, je ne parle que pour l'amour de Jésus- 
Christ. Je lui devais de me taire jusqu'à présent ; je lui dois 
aujourd'hui de rompre enfin le silence. 

» Oh! pourquoi le Dieu tout-puissant, le Père de Notre- 
Seigneur Jésus-Christ, ne m'a-t-il pas permis de le confesser 
sous Néron ou sous Décius! Par la miséricorde de Jésus- 
Christ, plein d'ardeur dans le Saint-Esprit, je n'aurais pas 
craint de me laisser déchirer comme Isaïe; 16.116 serais rap 
pelé que les trois jeunes gens avaient chanté dans la fournaise ; 
je n’aurais point éprouvé de frayeur ni du supplice de la croix, 
ni du brisement des os; car je me serais souvenu que l’as- 
sassin avait été aussi appelé dans le paradis. J'aurais triomphé 
dans un combat contre des ennemis déclarés. J'aurais su que 
j'avais affaire à des persécuteurs qui forçaient à renier Jésus- 
Christ par le feu et par le fer. Mais maintenant nous combattons 
un ennemi perfide, un persécuteur qui flatte; nous combattons 
l’Antechrist Constance. Il ne frappe point le dos, mais il nourrit 
le ventre (il donne les évêchés aux apostats). Il n'ôte point la 
vie, mais il enrichit jusqu'à la mort ἡ; il ne jette point dans les 
prisons pour priver de la liberté, mais il donne dans son palais 
les honneurs de la servitude; il ne tourmente pas les reins, 
mais il s'empare du cœur ; il ne tranche point la tête avec le 
glaive, mais 1] tue au moyen de l'or; il ne menace pas ouver- 
tement du feu, mais il allume en secret l’enfer. Il évite le 
combat pour ne pas être vaincu, mais il flatte afin de régner; 
il confesse Jésus-Christ pour mieux le ruiner, et cherche l’u- 
nion pour qu'il n’y ait point de paix; il honore les prêtres 
pour qu'ils cessent d’être évêques; il construit des églises et 
détruit la foi. 


! On peut se rappeler ce que, d’après Théodoret (/. ZI, c. xv1), Libère dit 
à Constance, qu’excités par ses dons on avait condamné un homme que 
l’on ne connaissait pas, c’est-à-dire Athanase. Grégoire de Nazianze (or. 21) 
appelle ces gens φιλοχρυσους μαλλον à φιλοχοίστους. 


to dt a 2: 


LIVRE V. 212 


» Les serviteurs de la vérité doivent dire la vérité. Si j'a- 
vance ‘des faussetés, que mon discours soit maudit; mais si sa 
véracité est généralement reconnue, je ne franchis pas les bor- 
nes de la liberté et de la modération apostolique. Jean disait 
à Hérode : «Il ne vous est pas permis de faire telle chose ; » et 
moi je te dis, ὁ Constance, ce que j'aurais dit à Néron, ce que 
Décius et Maximien auraient entendu de ma bouche : tu luttes 
contre Dieu, tu exerces ta fureur contre son Église, {tu persécu- 
tes les saints, tu hais ceux qui aiment Jésus-Christ, tu anéan- 
ts la religion, tu es un tyran non dans les choses humaines, 
mais dans les choses divines. C’est ce que je vous aurais dit, à 
toi comme à eux ; mais maintenant, écoute ce que j’ai à te dire 
en particulier. Tu mens à toi-même comme chrétien, et tu es 
un nouvel ennemi de Jésus-Christ. Tu fais des croyances (des 
confessions de foi), et tu vis d’une manière contraire à la foi. 
Tu es un docteur d’impiété, et tu ignores ce qui est saint. Tu 
donnes les évêchés aux tiens ; tu changes les bons pour les mau- 
vais. Tu emprisonnes les évêques; tu fais avancer tes armées 
pour répandre l’effroi dans l'Église ; tu assembles des conciles 
par la force, et tu pousses les habitants de l'Occident de la foi 
à l’incrédulité ; tu les renfermes dans une ville, tu les affames, 
tu les épuises par le froid, tu les corromps par l'hypocrisie. Tu 
nourris par des ruses la désunion des Orientaux, tu les y pous- 
ses par tes caresses, tu les excites par ta protection. Victoire 
nouvelle et inouïe de {a prudence! tu persécutes sansfaire souf- 
frir le martyre. Tu ne laisses pas seulement aux malheureux 
l'excuse de pouvoir montrer au juge éternel les cicatrices de 
leur corps déchiré pour expliquer leur faiblesse. Tu modères 
à tel point les douleurs de la persécution, que tu ôtes au péché 
l'espoir du pardon ; à la confession, celui du martyre. Tu hais 
et {u veux qu’on ne te soupçonne point de haïr; tu mens sans 
qu'on s’en aperçoive ; tu es amical sans bonté de cœur; tu fais 
ce que tu veux, et tu ne déclares point ce que tu veux. Tu char- 
ges la sainteté de Dieu de l'or de l’État; tu offres à Dieu ce 
que tu enlèves aux églises, ce que tu recueilles par des édits, 
ce que tu extorques par des amendes. Tu accueilles les évêques 


214 VIE D'ATHANASE LE GRAND. 


avec un baiser ; mais Jésus-Christ aussi a été trahi par untbaï- 
ser. Tu baisses la tête pour recevoir la bénédiction des évêques, 
et tu lèves le pied pour écraser la foi. Tu exemptes (les ecclé- 
siastiques) de la capitation, que Jésus-Christ paya, pour ne pas 
faire de scandale ; en ta qualité d'empereur tu remets les impôts 
pour engager les chrétiens à apostasier ; tu abandonnes:ce qui 
{'appartient, afin que l'on perde ce qui est à Dieu. Voilà, fausse 
brebis, quelle est ta peau. » — Le reste de ce livre a rapport 
à l'histoire des discussions ariennes, et renferme en outre des 
dissertations dogmatiques. x 

Ce tableau est d’une vérité effrayante. Comme portrait ca- 
ractéristique, c’est un chef-d'œuvre; tous les traits en sont 
frappants ; il nous apprend à connaître Constance dans ses rap- 
ports avec l'Église, comme si on le voyait agir. Hilaire déve- 
ioppe une rare connaissance des hommes, une grande finesse 
d'observation , et un art merveilleux de réunirles divers traits 
épars pour en former un tout vivant; pour saisir des événe- 
ments variés de la vie d’un homme, sa vie elle-même, etde 
reconnaître la vérité sous l'enveloppe qui la cache. Du reste, 
quelque vigoureux que soient les coups de pinceau, rien n’est 
exagéré ; que dis-je? Hilaire aurait pu dire des choses. plus 
fortes encore 51] l'avait voulu. Il passe sous silence les meur- 
tres commis par Constance au sein de sa propre famille. I ne 
s'occupe que de ce qui pouvait lui être reproché sous le rap- 
port ecclésiastique. Mais on frémit en lisant de semblables 
passages. Et ce n’est pas.en songeant au malheur de l'Église, 
que ce portrait de Constance nous fait voir dans tout son jour ; 
ce n’est pas non plus de ce qu'un caractère aussi aimable, aussi 
doux que l'était Hilaire, ait pu se laisser-enflammer par un zèle 
siardent ; mais biende ce qu'un sujet ait osé écrire-sur ce:tonà 
son souverain. Quand on pousse les hommes au désespoir, on 
doit être préparé à les entendre parler le langage du désespoir. 

Les ouvrages de Lucifer de Cagliari, qui furent publiéswers 
la. même époque, sous les titres suivants: «Pour Athanase: 
» contre Constance ; » —-« Du roi apostat ; » — « Qu'il faut 
» mourir pour le Fils de Dieu, » sont tracés en :couleurs:plus 


. ιν» νυν ον 


πᾳ νου EN PR τὺ 


LIVRE V. 215 


fortes encore. Et, quoique nous ne sachions pas si Hilaire fit 
parvenir son écrit à Constance, ce qui n’est pas vraisemblable, 
bien qui lui adressât toujours la parole, il est certain que Lu- 
cifer lui envoya les siens. Constance ne pouvant concevoir une 
pareille audace, lui renvoya ses ouvrages en lui demandant s’il 
en était réellement l’auteur. Lucifer les avoua sans hésiter, 
déclara qu'il était prêt à mourir, et les renvoya à l’empereur 
par un certain Bonosus. Athanase, à qui ces ouvrages parvin- 
rent aussi, écrivit à Lucifer deux lettres, dans lesquelles il loue 
son courage et sa fermeté. Telle était à cette époque la situa- 
Lion réciproque des partis. 


FIN DU LIVRE CINQUIÈME. 


LIVRE VE 


Tentatives de réunion et réunions. — Principes suivis à cette occasion. — 
Destinée d’Athanase sous Julien, Jovien et Valens; son cinquième et 
sixième exil: il est l’appui de l’Église tout entière; il combat les Apollina- 
ristes;-sa mort. — Conclusion. 


Dans le livre précédent, nous avons vu l’arianisme parvenu 
au sommet de la puissance, vainqueur de ses ennemis exté- 
rieurs, menaçant de destruction l'Église catholique, mais déjà 
en quelque sorte intérieurement anéanti. Il avait pu induire 
en erreur des esprits chrétiens, tant que l’on ne connaissait 
point sa nature; dès qu'elle fut connue, les Ariens se parta- 
gèrent entre eux, et ceux de qui l'esprit était le plus juste et le 
plus profond se rapprochèrent si fort du catholicisme, que la 
différence par rapport au dogme de la divinité de Jésus-Christ 
cessa presque d'exister. Partagé, comme je viens de l'observer, 
en deux ou pour mieux dire en quatre branches, l’arianisme 
ne trouvait plus d'appui et de soutien que dans le pouvoir sé- 
culier qui l'avait élevé à la hauteur où il était parvenu. Ce- 
pendant Constance mourut l'an 362, et eut pour successeur 
Julien. Avec lui croula la colonne extérieure de l’arianisme : 
car Julien, qui n’était attaché à aucun parti, n’en favorisa 
aucun. Or, les Ariens n'étant plus soutenus par le gouverne- 
ment, durent nécessairement tomber tout à fait, n'ayant aucun 
fondement dans la tradition ou dans l'esprit du christianisme ; 
ils demeurèrent sans défense. Julien rappela les évêques bannis. 
A la vérité, son intention n'était point de relever par là l'E- 
glise catholique, mais plutôt d'augmenter les divisions des 
chrétiens, en mettant les évêques ariens et catholiques en 
présence ; quoi qu'il en soit, les évêques furent rappelés, et les 


πα τ ΨΥ ΦὙΝ 


[19] 


LIVRE Vi. 17 
membres de l'Église dispersés par l'orage purent se réunir. 
Quant à saint Hilaire, il était retourné dans les Gaules avant 
la fin du règne de Constance. Car on ne demandait qu’à éloi- 
gner le plus tôt possible cet importun de Constantinople. 
Cependant les Ariens s'étant divisés entre eux, facilitèrent 
par là le jugement que les catholiques devaient en porter. 
Ceux-ci donc se rapprochèrent des uns, et demeurèrent tou 
jours dans le même état d’hostilité envers les autres. Athanase 
dit: « Nous ne devons pas regarder comme ennemis les 
hommes qui admettent le symbole de Nicée tout entier, et qui 
ne sont en doute qu'au sujet de l’homousios. Nous ne sommes 
pas placés vis-à-vis d'eux comme des ennemis, comme des ad- 
versaires des Pères (de la tradition) ; nous leur parlons comme 
à des frères; nous ne sommes séparés que par un mot. Ils con- 
fessent que le Fils est de la substance du Père, et non pas 
d'une substance différente; ils rejettent l'erreur qui fait du 
Fils une créature; ils reconnaissent qu'il est le vrai Fils du 
Père; Fils par la nature, et qu'il est de toute éternité avec le 
Père, comme le Verbe et la sagesse. De ce nombre est Basile 
d'Ancyre, d'après son écrit sur la foi (de Synod., c. 41). » 
Athanase était, d'après cela, d'opinion qu'à l'égard des 
semi-ariens il ne s'agissait que d’un mot. Il avait même dit 
un nombre infini de fois, dans ses propres écrits, quand il 
était question des rapports du Fils avec le Père, que « le Fils 
est en tout semblable au Père ; » et, en général, il est fort rare 
que, dans ses ouvrages, il adopte, même à d’autres égards, 
une façon de parler uniforme ἡ. Mais il y avait une grande dif- 
férence entre se déclarer contre l’homousios, qui avait été 
adopté dans un symbole public , trouver cette formule fausse , 


! Comparez avec cela or. I, 6. xxxv; dans le chapitre, le mot ὅμοιος est 
souvent employé; €. XL1, ὅμοιος κατα παντα του πατρος" €. XLIV, ὕψιστος και 
ὅμοιος ὧν του πατρος᾽ or. II, ο. χχιι, δια το ἰδιον τῆς οὐσιας χαὶ τὴν χατα 
παντα ὁμοιοτητα του υἱου προς τον χατερα. Chez 5. Hilaire on trouve tout 
aussi souvent les mots similis et similitudo que ceux d'æqualis et æqualitas, 
comme par exemple dans le Comment. in Ps. 131, n. 22; de Synod., SE: 
de Trinit., partout. 

ΑΤΗ͂ΑΝ, — T.II. 10 


218 VIE D'ATHANASE LE GRAND. 


ou bien se servir quelquefois simultanément d’une autre dans 
des écrits particuliers. Les symboles publics doivent s'exprimer 
avec le plus de précision possible, et, dans tout le cours de la 
discussion avec les Ariens, on ἃ pu voir comme ils savaient 
introduire leur manière de voir dans ebaque formule un peu 
vague. Athanase cherche d'après cela à prouver que celle de 
Nicée vaut mieux que celle des semi-ariens. Il dit: « On doit 
examiner la chose avec calme et tranquillité. En se servant de 
la formule de substance semblable, on n'exprime pas avec une 
parfaite précision ce que l’on veut dire; car le cuivreest à da 
vérité une substance semblable à l'or , et l’étain une substance 
semblable à l'argent, et pourtant ce sont des substances diffé 
rentes; en conséquence , si l'on dit que le Fils est d’une sub- 
stance semblable à celle du Père, il est évident que l’on peut 
entendre par là toute autre chose que ce que la foi renferme. 
Mais si l’on dit la même substance, on fait bien connaître ce 
que l’on veut dire, savoir que le Fils est Dieu comme le Père: 
que les deux ne font qu'une seule substance. Le mot semblable 
.ne se dit proprement («vx λεξις) que des formes et des pro— 
priétés, mais non pour désigner l'existence même d’une chose. 
Les bommes que l’on dit être ressemblants, se ressemblent 
par leurs {raits et leurs mœurs; mais quant à leur nature on 
ne dit point qu'ils se ressemblent, mais qu'ils sont d’une même 
nature (ὁμοφνεις) ἡ. D'un autre côté, comme en se servant de la 
formule de La méme substance, on ne peut pas donner lieu à un 
malentendu, ni croire qu’au-dessus du Père et du Fils il existe 
un être de la même substance que l’un et l’autre, attendu que 
le symbole de Nicée dit que le Fils est né du Père, il n'existe 
aucun motif pour blâmer cette formule *. 

Saint Hilaire, qui, surtout pendant son bannissement , 
avait eu maintes occasions de connaître de près les Ariens, 


. De Synod., δ 41, ὃ 53. To ὅμοιον οὐχ ἐπι τῶν οὐσιων, ἀλλ᾽ ἐπι σχηματων 
χαι ποιοτήτων λεγεται" ἐπι jap τῶν οἰσιων οὐχ ὁμοιότης. ἀλλα ταυτοτὴς ἀν 
λεχθειν x. τ. À. 

2650. Εἰ μὲν οὖν ἀλλὴν ἀρχὴν ἐνθυμεῖται τις και ἄλλον πατερα.: δια το 
ἰσαζον τῶν λεγομενῶν χ. τ. À. 


LIVRE VI. 219 


s'étend avec plus de détails sur les points de réunion et sur les 
différences. Peu de temps après que les semi-ariens eurent 
publié la formule d’Ancyre, et en attendant les nouveaux con- 
ciles, il voulut mettre les évêques de la Gaule en état d'agir 
avec prudence dans la crise à laquelle les choses étaient par- 
venues. Il juge avec beaucoup de modération les formules des 
Ariens, à l'exception, toutefois, de la seconde de Sirmium. Il 
cherche à démontrer que la croyance catholique y est ren- 
fermée, et regrette seulement que les évêques ariens ne 
croient pas eux-mêmes, si ce n'est un petit nombre d’entre 
eux, ce qu'ils disent dans leurs symboles "ἡ. A la vérité, il est 
souvent arrivé à saint Hilaire d’écarter ce qui lui paraissait 
équivoque dans les formules des Ariens, par des conclusions 
qu'il tire lui-même. Le catholique pouvait à la vérité retrouver 
sa croyance dans chacune des formules que saint Hilaire dé- 
fendait, et c'est encore ainsi que l’on peut justifier les évêques 
tombés. Mais, s’il est certain, comme le dit saint Hilaire, que 
la plupart des évêques ariens n’adoptaient pas le contenu de 
leurs propres professions de foi, et la suite prouva, en effet, 
combien il avait raison d'en juger ainsi, il devient absolument 
nécessaire de prendre les expressions équivoques dans le sens 
le plus rigoureux : car elles détruisent tout le reste. 

Mais saint Hilaire partait d'un principe qui fait autant 
d'honneur à son cœur qu'à l'excellence de son jugement. II dit 
que, s'il est extrêmement difficile d'interpréter sa propre 
croyance, d'exprimer par des idées bien claires ce qui se 
passe dans notre esprit, combien doit-il l'être davantage de 
reconnaître avec certitude les sentiments d'autrui *? il jugeait 


! De Synod., ὃ 62. Nam tantum ecclesiarum orientalium periculum est, 
ul rarum sit, hujus fidei aut sacerdotes aut populum inveniri.…..…… Non 
peregrina loquor, nec ignorata scribo : audivi ac vidi vitia præsentium non 
laicorum sed episcoporum. Nam absque episcopo Eleusio, et paucis cum 
co, ex majori parle asian® decem provinciæ, inter quas consisto, vere 
Deum(Christum) nesciunt. Atque utinam penitus nescirent; cum procli- 
viore enim venèia ignorarent, quam obtrectarent. 

L. c., $5. Cum difficillimum sit, sensum ipsum propriæ me fider se- 


220 VIE D'ATHANASE LE GRAND. 


donc les formules dans le sens le plus favorable, et c’est ainsi, 
en effet, que doit faire un médiateur. Voici encore une de ses 
maximes qui n’est pas moins admirable: «Les semi-ariens qui 
cherchent à se réunir aux catholiques, doivent être regardés 
comme des hommes qui relèvent d'une grave maladie; ils ne 
sont ni tout à fait malades, ni tout à fait bien portants ; il faut 
donc les traiter avec douceur et ménagement. » En consé- 
quence, il ne leur adresse jamais de paroles dures; il les loue, 
au contraire, de ce qu'ils se sont à la fin réveillés. Il leur parle 
en ces termes : «O vous, qui vous montrez à la fin zélés pour 
la foi apostolique et évangélique; vous, pour qui l’ardeur de 
la foi ἃ allumé un flambeau dans la profonde nuit de l’hérésie, 
combien ne donnez-vous pas d'espérance que vous regagnerez la 
vraie foi, en combattant avec courage l’audacieuse incrédu- 
lité ‘! » II leur disait qu'ils donnaient de l'espérance ; il ne les 
tenait donc pas pour complètement guéris. On peut déjà con— 
clure de là qu'ils ne savaient pas apprécier parfaitement le Fils 
dans tous ses rapports, puisque la plupart de semi-ariens ne 
comprenaient pas toute la dignité du Saint-Esprit. Un des 
chefs des semi-ariens, Macedonius, ne soutenait-il pas que le 
Saint-Esprit avait été créé ? 

Saint Hilaire avoue que la formule de Aomousios peut, à la 
rigueur, s'entendre dans le sens des sabelliens, et il remarque 
en conséquence qu'une foi pieuse peut également l'employer ‘; 


cundum intelligentiæ interioris affectum loquendo proferre, nedum facile 
sil intelligentiam eorum, quæ ab aliis dicuntur, exponere. 

1 L. I, (78. O studiosi tandem apostolicæ atque evangelicæ doctrinæ 
viri, quos fidei calor in tantis tenebris hæreticæ noctis accendit! Quantum 
spem revocandæ veræ fidei atlulistis, etc. 

2 (67-71. Mulli ex nobis, fratres carissimi, ila unam substantiam 
patris et filii prædicant, ut videri possint, non magis id pie quam impie 
prædicare : habet enim hoc verbum in se et fidei conscientiam et fraudem 
Ῥαγαΐαηνι....... Potest una substantia pie dici, οἱ pie taceri. Quid verbis ca- 
lumniam suspicisse mocemus, rei intelligentia non dissidentes? Credamus 
el dicamus unam esse substantiam; sed per naturæ proprielatem, non ad 
significationem impiæ unionis. Pour le sens du mot unio, voyez ce qui est 
dit ci-dessus. 


"μου. à ie un. dE . 0.0... 


LIVRE VI. 221 


mais , si l’on est d'accord sur le fond de la chose, pourquoi, 
par un esprit soupçonneux, rejelterait-on le mot? On pourrait 
également bien exprimer par l’homousios la divinité du Fils. 
Mais comme ce dernier mot pourrait plus facilement prêter à 
des malentendus, on devrait, d’un commun accord, s’oppo- 
ser à toute fausse interprétation de l’homousios, et ne pas af- 
faiblir la sûreté de la foi qui s’y trouve déposée ‘. « Vous n'êtes 
point des Ariens, dit-il à Basile d’Ancyre, et à ceux qui par- 
tageaient ses sentiments, pourquoi donc voulez-vous, en niant 
l'omousios, vous donner l'apparence d’hérétiques? » Puis, 
pour défendre la formule, il remarque que, très-souvent dans 
la vie, il ἃ été trompé par la ressemblance des choses, mais 
qu’en y regardant de plus près, il avait toujours reconnu 
qu'il existait des différences essentielles entre les choses les 
plus ressemblantes. 

Nul, dans l'Église catholique ne se montra mécontent de 
ces principes, si ce n’est Lucifer de Cagliari. Son caractère, 
uaturellement violent, avait été encore aigri par les terribles 
traitements qu'il avait soufferts, et avait dégénéré en une opi- 
niâtreté que rien ne pouvait vaincre. Saint Hilaire défendit 
donc ses opinions aussi contre lui ; mais, se rappelant toujours 
son mérite et ses bonnes intentions, il Υ mit la même douceur 
qu'à l'égard des semi-ariens*. La conduite de saint Hilaire fit sur 
ces derniers une impression si avantageuse, qu'ils entrèrent en 
communion avec les évêques de la Gaule. Ceux-ci apprirent 
d'eux jusqu'à quel point ils avaient été trompés à Rimini : car, 
dans la pensée qu'ils feraient quelque chose d’agréable aux 
Orientaux en cédant un peu sur les formules, ils avaient re- 
noncé à celles de « substance, » et de « même substance. » Ils 
apprirent alors que les plus recommandables d’entre les évê- 
ques de l'Orient étaient opposés aux nouveaux efforts des Ariens. 
Ils s'assemblèrent donc à Paris, en 360, et révoquèrent ce qui 
avait été fait à Rimini, par la violence. Ils rompirent toute 


‘L.1,688. Damnemus in commune vitiosam intelligentiam, non aufe- 
ramus fidei securitatem. 


? Cet écrit est joint à celui du concile, fo/, 1205 et suivants. 


299 VIE D'ATHANASE LE GRAND. 


communion avec les anoméens, et déclarèrent que Saturnin 
était indigne du nom d'évêque. Quand après cela saint Hilaire 
revint dans la Gaule, il ramena tout en ordre par la douceur, 
la sagesse et la fermeté qu'il montra dans plusieurs conciles 
tenus entre les années 360 à 362. La Gaule tout entière reprit 
l’ancienne foi avec un courage nouveau. 

Le grand nombre de ceux qui, après avoir été jusqu'alors 
du parti desAriens, désiraient ardemment rentrer dans la com- 
munion de l’Église, et la prudence avec laquelle Athamase se 
conduisit dans cette occasion, se voit surtout par son épitreaux 
habitants d’Antioche *. Il l’écrivit au nom du libre concile 
tenu à Alexandrie en 362. «Les évêques assemblés, disait-il, 
étaient à la vérité convaincus que les chefs de l’Église d’Antio- 
che faisaient, en bons pères de famiile, tout ce qui pouvait con- 
tribuer à la pacification de l'Église (τα της ἐκχλησιας οἱρμιοζεσθοι); 
mais comme il avait appris que beaucoup d’entre eux, qui pré- 
cédemment s'étaient séparés de l’Église dans un esprit hostile, 
désiraient maintenant sa pacifcation , il jugeait nécessaire de 
leur écrire. Car il n’y a rien de plus aimable et de plus agréa- 
ble que de voir la concorde régner entre des frères. A] fallait 
donc qu'ils appelassent auprès d'eux tous ceux qui désiraient la 
communion, qu'ils les accueillissent comme des pères aecueil- 
lent leurs enfants, et les traitassent comme des docteurs et des 
protecteurs. Ils devaient seulement exiger de ceux qui vou- 
laient revenir, qu’ils adoptassent le symbole de Nicée, et qu'ils 
ne erussent pas que le Saint-Esprit [ἀξ une créature. Ce qui 
prouve qu'on se sépare réellement des Ariens , c'est de ne pas 
diviser la sainte Trinité. » 

Cette partie de la lettre est expliquée par une autre, adressée 
à l'évêque Rufinien, qui avait demandé à Athanase comment ;! 
fallait se conduire avec ceux qui voulaient revenir. Il lui éerit 
qu'il a été décidé au concile d'Alexandrie, et plus tard aussi 


1 Voyez Constant. in vita 5. Hil., δ 98 et seqgq., où l’on trouve les preuxes 
tirées de Jérôme et de Sulpice-Sévère. 
2 Tomus ad Antioch., fol. 770, et segq. 


LIVRE VI. 235 


en Grèce, en Espagne, et dans les Gaules, que les chefs des 
Ariens qui désiraient changer, devaient êtreadmis à la commu- 
nion, sans pouvoir, toutefois, rester dans les ordres. Quant à 
ceux qui avaient passé aux Ariens, en partie par ignorance, et 
en partie par force, on leur avait accordé la permission de 
rester prêtres. Ils s'étaient justifiés en alléguant une sorte de 
politique ; ils n'avaient point partagé, disaient-ils , la croyance 
des Ariens, mais ils avaient préféré céder à la force, de peur 
d'être remplacés par des Ariens, et supporter le poids plutôt 
que de livrer leurs troupeaux à la corruption. Athanase espère 
que Rufinien ne condamnera pas cette condescendance du 
concile d'Alexandrie ". Il cherche d’après cela à persuader à 
ceux d'Antioche &’agir avec modération; ils doivent admettre 
les Ariens qui reviennent sans leur imposer de pénitence, et 
faciliter par ce moyen la réunion. 

Un obstacle plus grave à la réunion se trouvait dans les mots. 
Nous avons déjà vu que Marcel n’admettait qu'une hypostase 
dans la divinité, et que, pour ce motif, Eusèbe qui enseignait 
trois hypostases, l'avait accusé de sabellianisme. Athanase, 
lui-même, qui se servait de l'expression de «trois hypostases, » 
avait cependant aussi parfois confondu ὑποστασις avec où, 
et s'était, par conséquent, exprimé comme Marcel. Or, ceux 
qui abandonnaient l’arianisme désiraient conserver l’expres- 
sion de trois hypostases, ce qui, du reste, n'avait plus d’in- 
convénient, puisqu'ils admettaient alors une seule substance 
dans les trois. Les catholiques approuvèrent donc cette formule, 
et les Ariens de leur côté admirent une substance, une divinité. 
On aurait tort pourtant de croire pour cela que toute la discus- 
sion n'était qu'une dispute de mots, et que la réunion avait eu 
pour base un échange de formules. Car, si les Ariens admet- 
taient (rois hypostases de la même substance, ils avaient réel- 
lement changé d'opinion, tandis que les catholiques ne faisaient 
qu’exprimer par d'autres mots, d’ailleurs déjà usités parmi 
eux, une croyance qu’ils avaient eue de tout temps ; et la nou- 


! Fol. 963. Cette lettre d’Athanase est une de ses plus belles. 


2924 VIE D'ATHANASE LE GRAND. 


velle formule rendait leur doctrine plus claire, et facilitait la 
réunion. De même que le catholicisme est le lien d'union entre 
les doctrines opposées du montanisme et du gnosticisme, du 
pélagianisme et du dogme de la prédestination (puisqu'il 
n'anéantit ni le libre arbitre, ni la grâce, mais les combine en- 
semble); ainsi, il fait cesser aussi l'opposition du sabellianisme 
et de l’arianisme, et exprime ce fait dans ses symboles. Le 
sabellianisme avait raison de reconnaître Dieu dansle Rédemp- 
teur, mais il avait tort de nier les personnes dans la divinité; 
il admettait une seule substance, mais point de personnes. 
L'arianisme avait raison de tenir ferme aux trois personnes, 
mais il avait tort de rejeter entre elles l'unité de substance. Le 
catholicisme prend l'unité de substance de Sabellius, et la 
trinité des personnes d’Arius, réunit les deux dogmes en un, 
et exprime cette union par l'unité d'eusx de Sabellius, et les 
trois ὑποστάσεις d'Arius. | 
Voici comment Athanase raconte ces circonstances dans sa 
lettre aux habitants d’Antioche : « Nous leur avons demandé 
(ἃ ceux qui revenaient) si, comme les Ariens, ils entendaient 
parler d'hypostases séparées, qui fussent de substances diffé- 
rentes, trois principes ou trois dieux. Mais ils nous ont assuré 
que ce n’était pas là leur manière de voir. Les ayant ensuite 
engagés à nous dire comment ils entendaient la chose, ils nous 
ont répondu en ces termes : « Nous ne reconnaissons point de 
» Trinité qui ne serait telle que de nom; le Père existe [ἐφε-- 
» στωταὶ en réalité (il est une personne); il en*est de même du 
» Fils et du Saint-Esprit. Nous reconnaissons donc une Tri- 
» nité; mais une seule divinité et un seul principe. Nous 
» reconnaissons que le Fils est de la même substance que le 
» Père, et que le Saint-Esprit n’est point une créature ; mais 
» qu'il fait partie de la substance du Père et du Fils, et qu'il 
» en est inséparable. » Nous avons approuvé cette déclaration 
et cette défense, et nous nous sommes adressés après cela à ceux 
à qui ils reprochaient de n’admettre qu’une hypostase. Ceux-ci 
nous ont répondu : « Nous regardons ὑποστασις et οὖσιν comme 
» la même chose. Nous croyons d’après cela à une seule hy- 


LIVRE VI. 295 


» postase, parce que le Fils est de la même substance, et 
» qu'il Υ ἃ la même nature en tous deux. » Il résulte de cela 
que les uns et les autres entendent la même chose. Toutefois, 
ils avouèrent d'un commun accord, que ce que l’on pouvait 
faire de mieux était de s'en tenir au langage du concile de 
Nicée. 

Le troisième point principal de la lettre aux habitants 
d'Antioche était une exhortation à se réunir entre eux. Il faut 
remarquer qu'il existait toujours à Antioche une ancienne as- 
semblée catholique, fort peu nombreuse à la vérité, et qui re- 
montait à l’époque de la déposition d'Eustathe. D'un autre 
côté, beaucoup de catholiques avaient reconnu l'évêque nommé 
par les eusébiens, parce que ceux-ci ne s'étaient pas encore 
formellement prononcés en faveur de l’arianisme, et ils res- 
tèrent dans la communion de ces Ariens cachés, jusqu'à ce 
qué l'élection et la déposition de Mélèce ne leur ayant plus 
laissé aucun doute sur les sentiments des eusébiens, ils crurent 
devoir s'en séparer d’une manière solennelle. En attendant, 
Mélèce ayant obtenu son siége par l'appui des évêques purs 
ariens, il ne put y avoir aucune réunion entres les mélétiens 
et les vrais eustathiens. Il ÿ avait donc à Antioche, indépen- 
damment des Ariens , deux communions catholiques. Lucifer, 
au lieu d'assister au concile d'Alexandrie, s'était rendu à An- 
tioche, dans l'espoir de faciliter la réunion des catholiques. 
Mais ennemi de Mélèce, par suite de sa trop grande sévérité 
de principes , il ordonna un évêque pour les eustathiens, dans 
la personne de Paulin, et augmenta ainsi le désordre au lieu 
d'y mettre un terme. La lettre d’Athanase avait donc pour but 
de remédier à cet état de choses; mais elle vint trop tard. Lu- 
cifer avait déjà sacré le nouvel évêque; il alla même plus loin 
encore; il désapprouva les décrets du concile d'Alexandrie, 
quoiqu'il eût chargé quelques-uns de ses diacres d’y prendre 
part. Son avis était que tous les évêques qui avaient signé le 
concile de Rimini devaient être déposés. IL s’éleva donc ainsi 
dans l'Église catholique un second schisme, dans lequel Hi- 
laire , diacre de Rome, né en Sardaigne, et le même qui avait 

10. 


- 


226 VIE D'ATHANASE LE GRAND. 


autrefois accompagné la députation à Constance, et avait eu à 
souffrir tant de mauvais traitements, poussa les choses si loin 
qu'il crut devoir rebaptiser les évêques tombés, et les Ariens 
qui rentraient dans l'Église. Toutefois, ce schisme ne gagna 
qu'un petit nombre de partisans. 

Les projets de Julien n’échouèrent donc pas complètement. 
Mais, grâce à la prudence d’Athanase, cet empereur n'ebtint 
qu'une bien faible partie de ce qu'il désirait, qui était d’aug- 
menter, par le retour des évêques, les divisions des chrétiens. 
Il suffisait à l'Église catholique de jouir de la liberté pour faire 
les progrès les plus rapides. Aussi Athanase, qui dirigeait la 
conduite sage et modérée des évêques catholiques, lui était 
particulièrement odieux. Le petit nombre de païens eux-mêmes 
qui restaient encore à Alexandrie, n'avaient pu résister à la 
force d'éloquence d’Athanase, et l'Église s'acerut encore de ce 
côté, nonobstant les faveurs de toute espèce que Julien ré- 
pandait sur les gentils ἡ. On donna avis de cela à l'empereur ; 
on lui dit qu’en fort peu de temps il n’y aurait plus un seul 
adorateur des dieux à Alexandrie, si Athanase y restait. Julien 
ordonna donc qu'il quittät cette ville, et même qu'il fût mis 
à mort. Athanase s’éloigna donc tranquillement d'Alexandrie, 
et, d'un œil perçant, voyant dans l'avenir, il dit que Julien 
était un nuage qui serait bientôt dissipé. Mais ayant voulu pé- 
nétrer par le Nil dans la Haute-Égypte, il fut poursuivi par 
un vaisseau impérial. Quand on lui annonça cette cireons- 
tance, il donna sur-le-champ au pilote l'ordre de rebrousser 
chemin et de redescendre directement vers Alexandrie. Il jugea 
que l’on ne songerait pas à chercher Athanase dans un bâti- 
ment qui se dirigeait du côté de cette ville, et son espéranee 
ne fut pas trompée. Les hommes chargés de lassassiner de 
mandèrent même aux personnes qui l’accompagnaient où était 
Athanase : ils répondirent qu'il n’était pas loin; sur quoi les 
meurtriers poursuivirent leur route, pensant le trouver dans 


Ἰ Socrat., 1. III, c. χε. Ruf., 1. 1, e. xxxun. Theodor. L. I, c: v. 


LIVRE VI. 297 


la Haute-Égypte; mais il demeura caché, soit à Alexandrie, 
soit dans les environs, jusqu’à la mort de Julien ἷ, 

Il ne sera pas sans intérêt de faire connaître plus en détail les 
lettres que Julien écrivit contre Athanase. Dans la première ?, 
il dit aux habitants d'Alexandrie : « Il eût été convenable que 
celui qui avait 6t6 banni par tant d'ordonnances impériales en 
attendit au moins une qui lui permit de retourner chez lui, et 
qu'il n'eût pas, dans sa folle audace, méprisé toutes les lois 
comme si elles n’existaient pas. L'empereur avait, à la vérité, 
permis aux Galiléens (c'est ainsi qu'il avait coutume d'appeler 
les chrétiens) chassés par le défunt Constance de retourner 
dans leur patrie, mais non pas dans leurs églises. Or, comme 
il avait appris qu'Athanase , avec son audace accoutumée , avait 
repris possession de ce que les Galiléens appelaient le siége 
apostolique, ce qui était fort désagréable aux pieux habitants 
d'Alexandrie, son humanité l’obligeait d'ordonner qu'Atha- 
nase quittät la ville à la réception de cette lettre, s’il ne 
voulait pas s'exposer à des peines plus sévères! » 

Mais le peuple d'Alexandrie était si loin de trouver la pré- 
sence d’Athanase désagréable, qu’il pria l'empereur de vouloir 
bien révoquer son ordre. Voici ce qu'il leur répondit *: Quand 
même les Alexandrins ne pourraient pas se vanter d'avoir eu 
un fondateur si illustre , ils auraient encore tort dans cette cir- 
constance de désirer Athanase; mais, comme leur ville avai: 
été bâtie par Alexandre-le-Grand et qu'ils avaient pour divi- 
nités protectrices le roi Sérapis et Iris, reine de toute l'Égypte, 
il était absolument impossible d’avoir égard à leur demande. 
La partie malade de la ville (les chrétiens) s’arrogeait le droit 
de représenter la ville tout entière. Julien jure, après cela, 
sur les dieux, qu'il rougit qu'un seul Alexandrin partage les 


1 Théodoret, 1. 111, c. 1x. Plus j étudie le caractère de Julien, plus je me 
persuade qu’il voulait effectivement faire périr Athanase. D’après une lettre 
d'Ammon dans.la Vie des Saints, 14 mai, il n’est point possible qu’Athanase 
soit toujours resté à Alexandrie , comme Théodoret le dit. 

? Ep. XXVI, Jul. imper. opp. ed. Spanheim, fol. 399. 

$ Ep. LI. 


228 VIE D'ATHANASE LE GRAND. 


opinions des Galiléens. Les Hébreux n’avaient-ils pas ancien 
nement servi leurs pères; tandis qu'eux, qui jadis avaient, 

sous Alexandre, conquis l'Égypte, se soumettaient à des 
hommes qui méprisaient les mœurs de leur patrie et qui ou- 

bliaient le bonheur dont ils avaient joui, alors que toute l'É—- 
gyple était encore en communication avec les dieux, et obte- 
nait, par leur protection, tous les biens en abondance. Quels 
avantages, au contraire, les Galiléens leur avaient-ils procurés? 
Alexandre avait construit leur ville et les Ptolémées l'avaient 
embellie; ce n’était pas par les doctrines des odieux Galiléens 
qu'ils étaient arrivés à un si haut point de prospérité. Quand 
les Ptolémées commencèrent à mal gouverner, les Romains 
prirent sur eux l'administration. Ce sont là les bienfaits dont 
ils sont redevables aux dieux. Il leur rappelle ensuite le dieu 
Hélios, qui vivifie toutes choses et dont le soleil terrestre est le 
resplendissement, et il dit que, s'ils adorent ce dieu et s’ils 
imitent l’empereur, ils pourront être sûrs de ne pas s'égarer. 
Mais, 5115 persistent dans leur superstition, il ne faut pas du 
moins qu'ils redemandent Athanase. Cet homme avait assez de 
disciples en état de chatouiller leurs oreilles. Il serait à désirer, 
s'écrie ensuite l'empereur, qu'Athanase composât à lui seul 
toute l’école des méchants Galiléens. Ils n'avaient donc qu’à se 

faire expliquer leurs livres par quelqu'un de ses nombreux dis- 

ciples. Mais si c'était pour ses autres talents (ἐντρεχεια) qu'ils 

le désiraient, car il avait entendu dire que c'était un homme 

fort rusé (πανουργον γαρ εἶναι τον dydoz πυνϑανομαιὴ, il leur fai- 

sait savoir que c'était précisément pour cela qu'il le bannissait; 

il n’était pas convenable qu'un homme entreprenant (πολυ-- 

roayuwy äynp) eût la direction du peuple, et surtout Athanase, 

qui serait fier de perdre la tête. 

Dans une lettre au préfet de l'Égypte Eldicius ‘, Julien ex- 
plique plus en détail les motifs de sa haine pour Athanase. 
Dans cette lettre, il menace le préfet d’une amende de cent 
livres d’or si Athanase n’est pas chassé sur-le-champ, car tous 


Ep. IV, fol. 376. 


LIVRE VI. 229 


les dieux sont méprisés par son activité ἡ, ΠῚ se permet même 
de baptiser des femmes nobles; en conséquence, Eldicius ne 
peut lui donner de nouvelle qui lui soit plus agréable que celle 
du bannissement d’Athanase. 

Julien se dissipa en effet bientôt comme un nuage, ainsi 
qu'Athanase l'avait prédit. Jovien fut après lui salué Auguste 
par l'armée. Déjà, sous le règne précédent, le nouvel empereur 
avait déclaré qu’il préférerait renoncer à son grade de tribun, 
plutôt que de retourner au paganisme. Aussi s’'empressa-t-il 
de confesser son adhésion à l'Église catholique; mais la liberté 
de conscience fut accordée à tout le monde *. Athanase obtint 
non-seulement la permission de remonter sur son siége, il fut 
même traité avec beaucoup de distinction. Dès son avénement 
à l'empire, Jovien lui écrivit qu’il admirait sa vertu, ses sen 
timents si semblables à ceux de Dieu, son amour du Sauveur, 
ses actions; qu'il le louait de ce qu'étant au-dessus de toutes 
les souffrances, il n'avait pas craint ses persécuteurs; de ce 
qu'il avait méprisé tous les dangers, même celui de la mort, 
et de ce que, ferme dans la vraie foi qui lui était si chère, il 
avait combattu pour la vérité et était devenu, pour toute l'É- 
glise chrétienne, le modèle d’une vie vertueuse. Il n'avait, 
d’après cela, qu'à retourner dans son église pour paître le 
peuple de Dieu. Il écrivit encore une seconde lettre à Athanase 
par laquelle il le priait de lui donner une instruction exacte de 
la foi chrétienne. Athanase lui dit dans sa réponse qu'il sied 
bien à un empereur qui veut être agréable à Dieu, de montrer 
le désir de s’instruire et de porter en lui l'amour des choses 
divines; en conséquence, il se met sur-le-champ en devoir 
d'exécuter les ordres du monarque ἧ. 

Cependant, Jovien ayant aussi exprimé le désir de connaître 
personnellement Athanase, celui-ci fut obligé de se rendre 
auprès de lui à Antioche. Il y trouva des prêtres ariens qui ÿ 


lTn αὐτου χειρι πάνυ με λυπεῖ To xaTa φρονεισθαι τους ὅεους παντας. 
? Socrat. 1. III, c. xxv. Mneve dyAngos τῶν ἱποσουν πιστευόντων. 
ὁ Athanas. opp., fol. 779-782. Theodor. l. IV, c. 2-3. 


390 VIE D'ATHANASE LE GRAND. 


étaient venus pour l’accuser encore, maïs en même temps plu- 
sieurs fidèles de son troupeau prêts à le défendre. Parmi les 
premiers, on voyait Lucius, qui avait envie de devenir évêque 
d'Alexandrie. Ils dirent : « Nous conjurons ta puissance, ton 
empire et {a piété de nous entendre. » L'empereur répondit : 
« Qui êtes-vous et d’où venez-vous ? — Nous sommes chrétiens. 
— D'où et de quelle ville? — D'Alexandrie. — Que voulez- 
vous? — Nous conjurons ta puissance'et ton empire de nous 
donner un évêque. — J'ai ordonné qu’Athanase, que vous avez 
déjà eu, occupât le siége. — Nous conjurons ton empire; il a 
été pendant plusieurs années en exil et en état d'accusation. » 
Ici un soldat prit la parole et dit à l'empereur que c’étaient des 
restes de Georges de Cappadoce, qui avaient désolé la ville et 
le monde. L'empereur donna donc des éperons à son cheval et 
continua sa route. Mais les Ariens revinrent plus tard à la 
charge en disant : «Nous avons des plaintes et des preuves 
contre Athanase. ΠῚ y ἃ déjà trente ans qu'il a été banmi par 
Constantin et Constance, d’éternelle mémoire, ainsi que par 
feu l’empereur Julien, le prince le plus chéri de Dieu et le plus 
philosophiquement disposé. » L'empereur répondit : « Ce qui 
s'est passé il y ἃ trente ans et vingt ans est aujourd’hui pre- 
scrit. Ne me parlez plus d’Athanase ; je sais pourquoi vous l'ae- 
cusez et pourquoi il a été banni. » 

Pour la troisième fois les Ariens importunèrent l'empereur. 
«Nous avons, lui dirent-ils, de nouvelles charges contre 
Athanase. » L'empereur leur fit observer qu'ils étaient trop 
nombreux et qu’ils voulaient tous parler, ce qui l’empêchaït de 
comprendre de quoi ἢ s'agissait. «Choisissez, ajouta-t-il, deux 
d'entre vous et deux d’entre le peuple ; je ne puis pas répondre 
à chacun de vous. » Alors ceux du peuple s’écrièrent : «Ce 
sont là des restes du profane Grégoire qui ἃ dévasté nos pro- 
vinces, et qui n'a pas voulu permettre que la paix et le bon 
ordre régnassent dans nos villes ‘.» Les Ariens reprirent : 


Chez Athanase, fol. 782 et suivants, ἐν ταῖς πολεσι Θουλευτὴν μὴ ἐσσαντες k 
cixnsat; en place d’éxcaytsc , il faut sans doute lire ἐασαντος ; quant à la 


LIVRE VI. ΘΟ 


« Nous te prions de nous donner qui tu voudras, pourvu que 
ce ne soit pas Athanase. » — L'empereur: «Je vous αἱ déjà dit 
que Faffaire d’Athanase était terminée, » Puis il ajouta avec 
impatience : « Partez, partez!» — Les Ariens : «Nous t'en 
conjurons! Si tu envoies Athanase, notre ville sera perdue ; 
personne ne veut de lui. » — L'empereur : « J'ai pris des ren- 
seignements et j'ai reconnu qu'il est orthodoxe et bon prédi- 
cateur. Pour le reste, s’il parle et enseigne bien et s’il pense 
mal au fond du cœur, c’est à Dieu qu'il aura affaire; car les 
hommes ne peuvent juger que sur les paroles; Dieu seul 
connaît le cœur. » — Les Ariens : « Permets que nous nous 
réunissions pour l'exercice du culte. » — L'empereur : « Qui 
vous en empêche? » — Les Ariens : (IL proclame que nous 
sommes des hérétiques et des dogmatistes. » — L'empereur : 
«C'est son devoir et celui de tout bon prédicateur. » — Les 
Ariens : « Nous conjurons {a puissance; nous ne pouvons pas 
le supporter ; il s'empare aussi des biens de l'Église. » —L'em- 
pereur : «C'est donc pour des intérêts pécuniares que vous êtes 
venus vous plaindre et non pour ceux de l'Église. Allez 
donc, et tenez-vous tranquilles. » 

L'empereur fut souvent inquiété au sujet d'Athanase. Un 
philosophe eynique se plaignit de ce que le catholicos (titre 
d'un fonctionnaire public) lui avait pris sa maison par rapport 
à Athanase. « Puisque c’est le catholicos qui l'a fait, répondit 
lFempereur, pourquoi en accuses-tu Athanase? » Cette espèce 
de plainte se renouvelait fréquemment. On croyait se donner 
une sorte d'importance en tourmentant ce grand homme. 
Felle fut donc la situation personnelle d’Athanase sous l'em- 
pereur Jovien. 

Les semi-ariens conservaient cependant toujours une po- 
sition incertaine entre les vrais Ariens et les catholiques, bien 
qu'un grand nombre d’entre eux se fussent déjà réunis à ces 
derniers. La demande positive qu'on venait de leur faire de 


signification de BcuXevrns, elle me parait douteuse; e’est pourquoi j'ai suivi 
dans ma traduction le sens général. 


232 VIE D'ATHANASE LE GRAND. 


reconnaître que le Saint-Esprit n’était pas une créature, mais 
Dieu comme le Père et le Fils, maintenait entre eux et les ca- 
tholiques une cause de séparation ; toutefois, comme ils se rap- 
prochaient beaucoup de ceux-ci, ils espéraient que, sous un 
empereur catholique, il leur serait facile de prendre le dessus 
sur les stricts Ariens. Ils lui présentèrent donc une pétition 
pour que les églises des antinoméens leur fussent cédées. L'em- 
pereur se contenta de répondre: « Je hais les discussions; 
j'aime et j'honore ceux qui aiment la paix. » Les acaciens, 
qui faisaient partie des purs Ariens, mais qui n'avaient d'autre 
sagesse que celle du monde, s'emparèrent sur-le-champ de 
ces paroles de l’empereur et rentrèrent dans l'Église catho- 
lique. Dans une lettre qu'ils adressèrent à Jovien, ils disaient 
qu'ils savaient bien que c'était la paix et la concorde qu'il 
aimait par-dessus toutes choses; et ils n'ignoraient pas que le 
prince regardait avec raison la vraie foi comme le fondement 
de cette concorde. Afin donc que l’on ne püt pas croire qu'ils 
fussent au nombre de ceux qui falsifiaient la vérité, ils lui fai- 
saient savoir qu'ils approuvaient et maintenaient la croyance 
depuis longtemps décrétée par le concile de Nicée. L'homousios 
avait recu des Pères une explication si claire qu'il n’y avait 
plus de malentendu possible. Le mot substance avait été intro- 
duit à cause des Ariens qui soutenaient avec impiété que le 
Fils avait été créé du néant, système que les anoméens défen- 
daient toujours avec plus d’audace et plus d’impudence encore, 
et qui tendait à la destruction de la paix de l'Église. Ils décla- 
raient en conséquence que le symbole de Nicée était aussi le leur. 

Cette démarche des acaciens excita une indignation univer- 
selle dans l'Église. On savait qu'ils l'avaient faite sans foi, sans 
sincérité, seulement pour se rattacher à ceux qui, pour le 
moment, avaient la prépondérance, et qu'ils ne voulaient ga 
gner ce Mélèce, qu'eux-mêmes avaient jadis chassé, mais pour 
qui l’empereur professait une grande estime, qu'afin de pré- 
venir la réaction qu'ils craignaient ". Ainsi donc une partie 


! Socrat., l. 117, c. xxv. soc τους xparouvras ἀποχλίνοντες φανερῶς ἀπε- 
δειξαν x τ. À. 


LIVRE VI. 233 


des Ariens s'étaient enfin momentanément réunis à l'Église, 
mais par hypocrisie. 

Le règne du sage empereur Jovien, qui paraissait avoir com- 
pris sa position vis-à-vis de l’Église, et qui, bien qu'il ne fût 
pas indifférent par rapport à la religion et aux affaires ecclé- 
siastiques , ne voulait pourtant violenter personne, et laissait ἃ 
l'Église le soin de se défendre par ses propres forces; ce règne, 
dis-je, ne dura que huit mois. Jovien mourut subitement 
en 364, sincèrement regretté, ménie par les païens. Son suc- 
cesseur, Valentinien, choisit pour sa part l'Occident, laissant le 
gouvernement de l'Orient à son frère Valens. Le premier était 
attaché à l'Église catholique, le second à la secte des Ariens ; 
celui-là accorda la liberté de conscience, celui-ci reprit le sys- 
tème de Constance. Les Macédoniens (semi-ariens ) demandè- 
rent sur-le-champ à Valens la permission de célébrer un con- 
cile, pour améliorer, à ce qu'ils disaient, la foi. Il rétablirent 
en conséquence, ἃ Lampsaque, le symbole d’Antioche de 
l'an 341 , annulèrentles résolutions de Rimini et de Constanti- 
nople, et déposèrent les évêques acaciens. Mais dès que Va- 
lens eut reconnu la direction que prenaient les Macédoniens, 
il les forca à confesser strictement l'arianisme, et l'exigea 
bientôt de même des catholiques et des novatiens de son em 
pire. La prison, la déposition des évêques et des moyens 
coërcitifs de toute espèce devaient raffermir l'arianisme. Or, 
de même que sous Jovien les acaciens étaient devenus catho- 
liques, ainsi sous Valens ils se refirent ariens; en revanche, 
les semi-ariens, repoussés de toutes parts, embrassèrent pour 
quelque temps le catholicisme, et cherchèrent un appui dans 
l'Occident. Une députation remit leur confession au pape 
Libère. 

Enfin, dans l'année 367, Valens publia un ordre général 
d'après lequel tous les évêques déposés par Constance, et qui 
avaient été rappelés par Julien, devaient être exilés de nou- 
veau. Les fonctionnaires impériaux à Alexandrie furent me- 
nacés de graves peines s’ils n'éloignaient pas Athanase. Le 
peuple d'Alexandrie proposa au préfet un moyen d'éluder 


234 VIE D'ATHANASE LE GRAND. 


l'exécution de cette loi. On lui fit observer que l’ordre de l'em- 
pereur portait que tous les évêques bannis par Constance et 
rappelés par Julien devaient quitter leurs siéges. Or, Atha- 
nase avait à la vérité été banni par Constance, mais il n'avait 
point été rappelé par Julien, qui l'avait au contraire forcé de 
se séparer de son troupeau. 

Mais l'amour ingénieux du peuple d'Alexandrie manqua 
son but. Quand il s’en fut aperçu , une grande fermentation se 
manifesta, οἱ la tranquillité de la ville faillit être gravement 
compromise. Le préfet promit alors de soumettre l'affaire à 
l'empereur. Mais le don de prudence qu'Athanase avait reçu 
du Ciel ne l’abandonna pas non plus dans cette occasion. Il 
prévit les troubles sanglants qui allaient avoir lieu , et, en con- 
séquence, aussitôt que le peuple se fut calmé, ils'éloigna. Dès la 
première nuit qui suivit son départ, l’église dans laquelle il de- 
meurait fut surprise. On en visita (ous les recoins en vain; on ne 
le trouva point; il s'était caché dans les tombeaux. Enattendant, 
Valens craignant pour la tranquillité d'Alexandrie, le rappela 
au bout de quelques mois. Les motifs qui firent agir dans cette 
occasion l'empereur ne furent certainement ni le respect pour 
la liberté de conscience, ni l’attendrissement à la vue de l’at- 
- tachement que son troupeau lui témoignait : car, dans tous 
les lieux où l’empereur n'était pas retenu par la considération 
personnelle du prélat ou par la crainte d’une insurrection, les 
évêques catholiques furent enlevés, avec la plus grande 
cruauté, à l'amour des fidèles. Comment peut-on s'attendre à 
trouver un sentiment de justice et d'équité dans un homme 
qui fit mettre le feu à un vaisseau dans lequel se trouvaient 
quatre-vingts évêques catholiques qui n'avaient commis d'au- 
tre crime que d’avoir osé faire des représentations à l'empereur 
sur les persécutions auxquelles leurs partisans étaient en butte, 
puisqu'ils étaient martyrisés, jetés en prison, traînés dans les 
tribunaux pour cause de religion et dépouillés de leurs biens"? 


͵ 


! Sur Athanase, voyez Socrat., L ÆV,c. x, Soz., L. VE, ὁ. xu. 


LIVRE VI. 235 


Mais, à compter de ce moment, le héros de son siècle put veil- 
ler en paix à son troupeau. 

A tout prendre, la persécution de Valens ne ft pas beau- 
coup de tort à l'Église; elle retarda seulement la fin des trou- 
bles qui déjà l’agitaient. Malgré tout ce que l’on avait fait pour 
y remettre de l'ordre, la confusion était encore si grande, que 
nous avons aujourd'hui bien de la peine à en mesurer lé- 
tendue. Les terribles orages qui régnaient dans l'Église n’a- 
vaient-ils pas déplacé toutes choses ? Où trouver une partie de 
l'Église qui n’eût point été ébranlée? 1] n'était donc pas pos- 
sible qu’une société si troublée rentrât si promptement dans 
l’ordre. Ce fut alors aussi que l’on put reconnaître combien 
l'Église avait été profondément blessée ; jusqu'où l'épée de ses 
ennemis avait pénétré dans le corps de Jésus-Christ. L'Église 
ressemblait à une belle armée, mise en déroute par les ruses 
et les supercheries de l'ennemi. Un mot d'ordre trompeur avait 
été donné ; on ne reconnaissait plus ses amis ; des alliés se bat- 
taient entre eux, et des adversaires se tendaïent la main par 
une erreur dangereuse. A la vérité, tous les catholiques vi- 
saient au même but et suivaient la même direction; mais l’en- 
nemi était parvenu à faire en sorte que l'on ne se reconnaissai! 
plus mutuellement. Il y en eut beaucoup qui eurent la fai 
blesse de croire que le concile de Rimini devait être préféré à 
celui de Nicée, parce qu'il avait été beaucoup plus nombreux ; 
d'un autre côté, le dogme de la divinité du Saint-Esprit, dont 
on s'occupait beaucoup à cette époque, était une nouvelle oc 
casion de trouble. Bien des personnes profitaient de ce que 
Marcel avait été reconnu par le pape et par le concile de Sar— 
dique, pour accuser les catholiques de sabellianisme et pour 
les induire par là en erreur, tandis qu’à tout cela venaient se 
joindre les mouvements des apollinaristes! Le schisme d’Antio- 
che devint plus sérieux qu'on ne l'avait pensé au premier as- 
pect. Antioche était la métropole de dix grandes provinces ; 
mais elle renfermait dans son sein trois évêques. En faisant 
même abstraction de l’arien Euzoge, auquel des deux évêques 
catholiques les nombreux prélats provinciaux devaient-ils s’a- 


2356 VIE D'ATHANASE LE GRAND. 


dresser? Le centre divisé avait perdu sa force, et le grand 
siége métropolitain n'avait plus l'influence qu'il exerçait autre- 
fois sur le choix des évêques, sur les discussions, et en géné- 
ral dans toutes les affaires. Les évêques des autres provinces 
de l'Église étaient aussi partagés entre Paulin et Mélèce, en 
sorte que le remède du mal ne se trouvait pas dans la considé- 
ration dont aurait dû jouir l'Église universelle. Dans plusieurs 
villes moins importantes, les évêques ariens et catholiques se 
disputaient entre eux, comme les évêques avec leur troupeau. 

Mais, dans cet état de confusion, l'Église avait produit les 
hommes les plus forts. Hilaire quitta les Gaules quand l’ordre 
y fut rétabli; il unit son activité à celle d’Eusèbe de Verceil, 
qui avait parcouru l'Asie, où il avait fait rentrer bien des per- 
sonnes dans le giron de l’Église catholique; tous deux ilsessayè- 
rent d’affaiblir dans la Haute-Italie l'influence des Ariens qui 
s'y trouvaient encore. Hilaire, par sa douceur ainsi que par 
la considération qu'il s'était acquise par ses beaux ouvrages, 
y eut plus de succès encore qu'Eusèbe (Rufin. 1. 1, e. 31). Le 
pape Damase commenca de son côté ses grands travaux; saint 
Basile prit peu à peu la position que son génie, sa piété, son 
érudition et son zèle lui assignaient ; il se rendit d'autant plus 
utile, qu'il était intimement lié avec d’autres grands hommes, 
tels que Grégoire de Nazianze, qui avait vu Athanase à Alexan- 
drie, où il avait pu jouir de sa société et de ses lecons, Gré- 
goire de Nysse, etc. Mais le grand Athanase fut pendant quel- 
que temps encore le centre de tous les efforts, le point d'appui 
de tous ces hommes. Sa considération dominait tout, et une 
circonstance que l’on peut regarder comme un grand bienfait 
de Dieu pour son Église, ce fut que la vigueur de la jeunesse ne 
l'abandonna pas dans un âge avancé. Ainsi l'armée dispersée 
des fidèles se rassemblait par degrés, sous ses chefs respectifs 
qui, à leur tour, se réunissaient autour d’Athanase; ils ap- 
prirent à se reconnaître et formèrent au dehors comme à l’in- 
térieur un seul troupeau sous un seul pasteur. La lutte avec 
les Ariens eut encore cet avantage, qu’elle réveilla de grands 
talents dans l'Église, y développa des forces magnifiques, qui 


tip nl Le. : 


LIVRE Vi. 237 


en seront à jamais la gloire et l'ornement. L'appui que le gou- 
vernement accorda à l’arianisme ne fut pas non plus sans uti- 
lité; sans lui, il n'aurait pas pu se soutenir un moment contre 
l'Église ; le combat n'aurait pas eu lieu, et les forces cachées 
de l’Église ne se seraient pas montrées au jour. 

Après que Damase eut tenu en 368 un concile , dans lequel 
Valens et Ursace avaient été déposés, et dont il avait commu- 
niqué les décisions à Athanase, celui-ci en convoqua un de son 
côté, et publia deux lettres synodales , l'une aux évêques d’A- 
frique et l’autre à Damase. Dans la première il s'efforce de dé- 
truire le respect qu'obtenait le symbole de Rimini et la valeur 
du témoignage de Valens et d'Ursace. Le concile de Rimini de- 
vait être considéré, dit-il, comme la confirmation, et non pas 
comme la violation du concile de Nicée. Car, tant que les évé- 
ques avaient été libres, ils s'y étaient conformés. Ce n'était 
qu'après que l'arbitraire y eut pénétré, que les prélats avaient 
adopté un autre symbole, que l’on ne pouvait par conséquent 
pas considérer comme exprimant réellement leurs opinions. ἢ 
défendait le concile de Nicée avec cette adresse qui lui était 
particulière. Quant au pape, il le remercie, dans sa lettre, du 
zèle qu'il avait montré contre Valens et Ursace; mais il ajoute 
qu'il ne peut concevoir pourquoi Aurence de Milan n’a pas 
éprouvé le même sort qu'eux, lui qui le méritait bien. 

L'Église ne pouvait pas déposer des évêques ariens; mais, 
quand ils se disaient catholiques, il fallait leur ôter ce titre, 
et prévenir les fidèles de s'éloigner d'eux , comme étant en op- 
position avec les doctrines de l'Église. Cependant Aurence 
était un homme extrêmement rusé; Hilaire déjà avait échoué 
contre lui, et avait même été obligé de quitter Milan, parce 
que Aurence avait su gagner la cour de Valentinien ; il nia son 
arianisme, il alla jusqu’à condamner Arius, et n'en était pas 
moins arien jusqu’au fond du cœur‘. Par considération pour 
la cour, Damase s'était montré moins sévère envers Aurence. 
Mais forcé par Athanase, le pape convoqua , en 370, un nou- 


! Hilar. ce. Aux., 6. La confession de foi d’Aurence, { 13. 


238 VIE D'ATHANASE LE GRAND. 


veau concile, dont la lettre synodale n’est qu'un extrait de 
celle d'Athanase aux Africains ἡ. Aurence fut solennellement 
excommunié. Ainsi, par les soins d’Athanase, l'Occident fut 
entièrement purifié. 

Saint Basile, qui depuis 370 était évêque de Césarée en 
Cappadoce, pressait vivement Athanase, et par des lettres et 
par des députations, de s'occuper aussi de l'Orient, et notam- 
ment de l'Église d’Antioche. Je crois qu'il est d'autant plus 
important de transcrire ici quelques-unes de ces lettres, qu'elles 
font connaître avec exactitude la position que tenait alors Atha- 
nase, et peignent admirablement la situation de l'Église d'O- 
rient. Voici celle qu’il envoya par le diacre Dorothée : « Je ne 
pense pas qu'il y ait personne qui éprouve une plus grande 
douleur de l’état, ou, pour mieux dire, de la confusion ac- 
tuelle de l'Église, que toi, quand tu compares le temps passé 
avec celui d'aujourd'hui, quand tu peins la grande diffé- 
rence qu'il y a entre ces temps, et quand tu songes que si les 
affaires allaient en s'empirant, comme.elles l'ont fait, pendant 
quelques jours encore, les Églises seraient menacées d’une 
ruine totale. Je me suis souvent demandé si la décadence des 
églises nous paraît aussi digne de regrets qu’elle doit le parai- 
tre à ceux qui ont été témoins de l’ordre et de la concorde qui 
y régnaient autrefois. Mais, de même que c’est toi que l’af- 
fliction a le plus profondément frappé, je crois aussi que c’est 
toi de qui la sagesse est appelée à veiller avec le plus de sollici- 
tude sur l'Église. D'après la faible connaissance que j'ai de la 
situation des affaires, il me semble qu'il n’y ἃ qu’un seul moyen 
de venir au secours de l'Église : ce serait que les évêques de 
l'Occident traitassent avec nous. Car s'ils voulaient étendre le 
zèle qu'ils ont montré contre deux ou trois d'entre eux 
(Aurence, Valens et Ursace) qui ont été reconnus coupables 
d'hérésie, aux églises de nos provinces, le bien général en 
retirerait incontestablement de grands avantages; ceux qui 


Τ᾿ Quant aux discussions chronologiques, par rapport à ce concile et aux 
circonstances qui s'y rapportent, voyez la Vie d'Athanase par Montfaucon, 
fol. 86. 


nl 2 


LIVRE VI. 239 


ont le pouvoir craindraient le grand nombre, et les fidèles 
suivraient partout, sans opposition, les évêques réunis. Or, 
qui est plus en état que toi d'accomplir cette réunion? Qui 
voit mieux que toi ce qui est nécessaire? Qui est doué de plus 
d'adresse pour faire réussir les moyens qu'il faut employer? 
Qui éprouve plus que toi de sympathie pour le malheur de ses 
frères? Qui possède le respect de tout l'Occident plus que tes 
vénérables cheveux blanes? Laisse après toi, ὁ père très-ho- 
noré, un monument digne de {a vie. Ajoute par cette œuvre 
un dernier triomphe aux mille combats que tu as livrés pour 
la foi. Envoielauprès des évêques d'Occident quelques hommes 
puissants dans les bonnes doctrines et que tu choisiras dans 
ton Église sainte. Apprends-leur les peines dont nous sommes 
accablés , et indique-leur les moyens de venir à notre secours. 
Deviens un Samuel pour l'Église. Souffre avec les Églises 
oppressées. Adresse au ciel tes prières pour la paix. Demande 
au Seigneur la grâce d'envoyer aux Églises un moment de 
paix. Je sais que ds des affaires aussi importantes des lettres 
sont bien faibles. Mais tu n'as pas besoin d'encouragement 
étranger , pas plus que des guerriers n’ont besoin d’être ex- 
cités par des enfants; aussi notre intention n'est-elle pas d'in- 
struire un ignorant, mais de donner une nouvelle impulsion 
à un esprit déjà en pleine activité. 

» Dans les autres affaires d'Orient tu as besoin de secours, 
et c'est de l'Occident qu'il faut nécessairement l’attendre. Mais 
la tranquillité de l'Église d'Antioche dépend évidemment de 
toi seul. Les uns doivent céder, les autres doivent se tenir 
tranquilles, et c'est ainsi que la force doit être rendue à l'É- 
glise par l'union. Car {u sais mieux que tout autre que, 
d'après la méthode des plus habiles médecins, il faut commen- 
cer par guérir les parties les plus nobles; or, quelle partie de 
l'Église est plus précieuse à l'ensemble que celle d’Antioche? 
Si celle-ci voyait l'union renaître dans son sein, il n’y aurait 
plus de raison pour que la santé de la tête ne se communiquât 
pas à tout Le corps; mais la maladie de cette ville exige vrai- 
ment foute {a sagesse et toute ta compassion évangélique; ce 


240 VIE D'ATHANASE LE GRAND. 


n'est point par des hérétiques qu'elle est déchirée, mais elle 
est divisée par ceux-là même qui s'accordent entre eux. Opé— 
rer la réunion nécessaire et ramener la concorde entre les 
membres de ce corps ne saurait être l'ouvrage que de celui qui 
sait, par sa puissance mystérieuse, rendre aux ossements des- 
séchés la force de se rattacher à leur chair et à leurs muscles. 
Mais le Seigneur fait toujours les grandes choses par ceux qui 
sont dignes de lui. Nous espérons, d’après cela, que tu ne re- 
fuseras pas de nousrendre un si grand service, à la suite du- 
quel la confusion cessera dans le peuple ; les diverses fractions 
du troupeau n'auront plus de chefs particuliers; tous se sou- 
mettront en charité, et l’ancienne force de l'Église sera re- 
nouvelée. » 

Après qu'Athanase eut envoyé le curé Pierre à Basile, 
celui-ci fit repartir pour Alexandrie le même diacre Dorothée, 
qui avait porté la lettre qu'on vient de lire, afin que, muni 
des conseils d’Athanase, il püt se rendre à Rome et y récla- 
mer les secours nécessaires. Il le chargea de la lettre suivante 
pour Athanase : « La haute opinion que nous avons depuis 
longtemps de votre révérence se confirme tous les jours, ou, 
pour mieux dire, elle augmente sans cesse par les nouvelles 
preuves que nous recevons de votre mérite. Tandis que la 
plupart des évêques ont assez à faire à soigner leurs propres 
diocèses, cela ne te suflit pas à toi; mais ta sollicitude pour 
toutes les Églises est aussi grande que la nôtre pour celles qui 
nous ont été confiées par Notre Seigneur à tous. Tu ne cesses, 
en effet, de composer des dissertations, d'exhorter, d'écrire 
des lettres, d'envoyer des députés qui donnent les conseils les 
plus sages. Ainsi tu viens maintenant de nous adresser le véné- 
rable frère Pierre, membre de ton saint clergé; nous l'avons 
reçu avec la plus grande joie, et nous avons reconnu le but 
salutaire de son voyage, qui était, d’après tes instructions, de 
réunir ce qui est opposé, de rassembler ce qui est épars. Dé- 
sirant unir nos efforts aux vôtres, nous avons pensé que nous 
ne pouvions mieux faire que de nous adresser à toi que nous 
regardons comme notre chef, pour te demander tes conseils et 


de 


D it: mt each à à 


LIVRE VI. 271 


suivre ta direction. C’est pourquoi nous t’'envoyons le frère 
Dorothée, diacre de l'Église à laquelle préside le respectable 
Mélèce, homme d'un zèle éclairé pour la vraie foi, qui désire 
lui-même ardemment la paix de l’Église; nous lui avons re- 
commandé de suivre les conseils que tu lui donneras, toi qui, 
par ton âge, ton expérience des affaires et l’autorité qui t'a 
été confiée par l'Esprit sur les autres, sais agir avec plus de 
sûreté que personne, afin qu’il parvienne par ce moyen*au 
but qu'il se propose. Iltrouvera, sans aucun doute, un accueil 
amical auprès de toi; tu augmenteras sa force par le secours 
de tes prières, tu lui donneras des lettres de recommandation, 
ou, mieux que cela, tu chargeras quelques hommes sages, 
parmi ceux qui l'entourent, de l'accompagner pour faciliter 
ses démarches. Nous ayons pensé qu’il serait utile d'écrire à 
l’évêque de Rome pour le prier de faire examiner nos affaires 
(ἐπισχεψασθαι τα ἐνταυθα), visiter les Églises et rendre une 
décision. S'il ne lui était pas possible d'envoyer ici quelques 
personnes chargées d’une lettre synodale écrite en commun, 
il n'aurait qu'à agir seul dans l'affaire, avec la puissance qui 
lui appartient (αὐθεντησαι περι το rpayua) ", el qu'à faire par- 
tir quelques hommes assez vigoureux pour supporter les fati- 
gues de la route, mais qui soient distingués par un caractère 
doux et ferme, pour ramener dans la bonne voie ceux qui 
sont égarés, et d’une manière adroite et sage, par de bons 
arguments, détruire tout ce qui a été fait par violence au con- 
cile de Rimini, dont ils devront apporter avec eux les actes. 
Il faudra qu'ils se rendent auprès de nous, par eau, sans bruit, 
sans que personne le sache, afin de prendre l’avance sur les 
ennemis de la paix. » Dans le reste de la lettre, Basile se pro- 
nonce contre Marcel, et, dans la supposition que Marcel en- 
seignait des opinions erronées, il reproche aux Occidentaux 
de ne s’en prendre qu’à Arius, sans jamais parler de lui. Ii 


! Ep. 70, de Basile à Damase. Il essaie d'engager le pape à suivre divers 
exemples qu’il lui cite, et ceux entre autres du pape Denis, et d'envoyer vi- 
siter authentiquement les églises d'Orient, 

ATHAN. —T,. II. 1 


242 VIE D'ATHANASE LE GRAND. 


fallait pourtant s’en occuper , afin qu'aucun de ceux qui cher- 
chaient l’occasion d'attaquer la doctrine catholique ne püût la 
trouver. 

Dans une autre lettre encore, Basile écrit à Athanase : 
« Plus la maladie de l'Église augmente, plus tous les yeux se 
tournent vers toi, tant chacun est persuadé que ce n’est que 
sous ta protection qu'il est possible de trouver de la consolation 
dañts ses malheurs. Tous ceux qui te connaissent, soit person- 
nellement soit de réputation, sont convaincus que, par la 
puissance de tes prières et la sagesse de tes dispositions, tures 
en état de nous sauver dans cette terrible tempête. Ne cesse 
donc pas de prier pour nos âmes et de nous encourager par 
tes lettres. Si tu savais combien elles nous sont utiles, tu ne 
négligerais aucune occasion de nous écrire. Et si, grâce au 
concours de tes prières, je puis avoir le bonheur de te voir, 
de jouir des richesses de ton esprit et d'ajouter aux événe- 
ments de ma vie celui d’avoir été réuni à toi, homme vraïment 
grand et apostolique, je me croirai, par la miséricorde. de 
Dieu, amplement dédommagé de tous les chagrins que j'ai 
éprouvés ‘. » Mais tous les efforts que l’on fit pour rendre le 
repos à l’Église d'Antioche échouèrent tant que Basileet Atha- 
nase vécurent. ; 

Il est bien à regretter pour l’histoire de l'Église qu'il nous 
reste un si petitnombte de lettres d’Athanase etque sa corres- 
pondance avec Basile soit entièrement perdue. Mais nous pos- 
sédons encore quelques réponses d’Athanase à des lettresécri- 
tes au sujet de Basile, et nous y voyons, du moins dans une 
occasion, quels étaient les rapports d’Athanase avec sonami, 
ou, pour mieux dire, avec son fils ; car Basile l'appelle tou- 
Jours son père. 

Basile avait été calomnié, parce que, dans différentesrocea- 
sious, il avait préféré demander que l'on se: bornât à dire 


ὁ Les lettres de Basile à Athanase rapportées ci-dessus se trouvent dans 
la première édition des Bénédictins, #. 66, 69, 80. D’après l’ancienne édi- 
tion, elles portent les numéros 48, 52, 49, 


LAVRE WI. 243 


que le Saint-Esprit n'est point une créature, sans exiger qu'on 
lui donnât absolument le titre de Dieu, quoique, lui-même, 
il attribuât au Saint-Esprit toutes les qualités divines et que, 
dans d’autres circonstances, il l’appelât Dieu. On comprendra, 
par ce qui suit, quelles étaient les opinions et la manière d'agir 
de Basile. Les prêtres catholiques de Tarse, qui s'étaient séparés 
de leur évêque arien, et qui, comme il arrivait souvent, avaient 
réuni autour d’eux les fidèles, eurent une discussion avec Cyria- 
que, l’un d’entre eux, au sujet des déclarations que l’on devait 
exiger de la part de ceux qui rentraient dans l'Église, par rap- 
port au dogme du Saint-Esprit. On s’adressa de part et d'au- 
tre à Basile, et voici ce qu'il répondit : « La réunion aura lieu 
si nous avons des égards pour les faibles, en tous les points qui 
ne blessent pas la conscience. Or, comme il y a beaucoup de 
personnes qui se prononcent contre le Saint-Esprit, je vous 
prie de faire tous vos efforts pour les réduire à un petit nom- 
bre. Admettez dans votre communion ceux qui croient que le 
Saint-Esprit n’est point une créature, afin que les blasphéma- 
teurs restent seuls en arrière, et que, s'ils ne se décident pas 
par honte à revenir à la vérité et restent dans le péché, ils 
soient trop peu nombreux pour être d'aucun poids dans la ba- 
lance. N’exigeons pas davantage; présentons le Symbole de 
Nicée à ceux qui veulent se réunir : s'ils l’acceptent , deman- 
dons-leur de déclarer que le Saint-Esprit n’est point une créa- 
ture. Quiconque confesse cela doit être admis dans l'Église. 
Je suis d'avis que l’on ne doit pas exiger davantage (Ép.113).» 
Basile exprime ensuite l'espérance que, quand les personnes 
ainsi réunies seront restées pendant quelque temps dans la 
communion catholique, elles feront, par le secours du Saint- 
Esprit, plus de progrès encore. On voit par là que Basile, d’a- 
près l'exemple d’Athanase, qui lui avait déjà précédemment 
fait connaître la conduite qu'il avait adoptée, usait d’une sage 
condescendance, afin de gagner à l'Église autant d'hérétiques 
que possible, et modérait ses exigences. Plusieurs autres de 
ses actions et de ses écrits sont dans le sens de ce système. 

Cette conduite de Basile, ainsi que les calomnies auxquelles 


244 VIE D'ATHANASE LE GRAND. 


elle avait donné lieu contre lui, avait été rapportée à Athanase 
par les prêtres Jean, Antiochus et Palladius. Aux deux premiers 
ilécrivit : «Je suis bien aise d’avoir reçu à présent votrelettre, 
et d'autant plus qu'elle porte la date de Jérusalem. Je vous re- 
mercie de m'avoir donné des nouvelles de nos frères de cepays 
et de cenx qui, sous prétexte de faire des recherches, jettent 
la confusion dans les esprits ignorants. Mais à ceux-là, il faut 
appliquer la maxime de l’apôtre. 

» Quant à vous qui avez pour fondement de votre foi, Jé- 
sus-Christ, Notre Seigneur, et la confession que les Pères ont: 
faite de la vérité, détournez-vous d'eux. Rendez-vous plutôt 
utiles aux frères, apprenez-leur à craindre Dieu et à garder ses 
commandements, afin que, d’après la doctrine des Pères et 
l'observation des commandements, vous trouviez grâce auprès 
du Seigneur au jour du jugement. J'ai été fort surpris de l’au- 
dace de ceux qui ont osé calomnier notre bien-aimé évêque 
Basile, ce vrai serviteur de Dieu. Car, d’après leurs discours, 
il paraît qu'ils n’ont pas même de l’amour pour la doctrine des 
Pères. Saluez les frères. Ceux qui sont auprès de moi vous sa- 
luent. Adieu dans le Seigneur, mes chers, mes bien-aimés fils.» 

La lettre qu'il écrivit à Palladius contenait ce qui suit : 
« δ᾽ αἱ reçu aussi avec d'autant plus de joie ta lettre particu- 
lière que, selon ta coutume, tu y exprimes en fidèle chrétien. 
Je savais déjà par Dionius ce que tu me dis des moines de Cé- 
sarée, c'est-à-dire qu'ils sont mal disposés pour notre bien- 
aimé Basile, leur évêque, et qu'ils le contredisent. Je te re— 
mercie beaucoup de m'avoir écrit à ce sujet; maïs je leur ai 
déjà dit ce queje croyais nécessaire, et je les ai engagés à obéir 
à leur père comme des enfants le doivent et à ne pointattaquer 
ce qu'il approuve. S'il leur était suspect sous le rapport de lavé- 
rité, ils feraient bien de le combattre ; mais du moment où 
ils sont certains, comme nous le sommes tous, qu'il est la 
gloire de l'Église, le défenseur de. la vérité et le docteur des 
ignorants, il faut se garder de contrarier un pareil homme ei 
le reconnaître plutôt comme une personne qui a la conscience 
de ses bonnes intentions. Car, d'après ce que m'a écrit notre 


“" 


45 


19 


LIVRE VI, 


cher Dionius, ils sont affligés sans raison. Je suis bien con- 
vaincu qu'il s’est fait faible avec les faibles, afin de gagner 
les faibles. Mais vous, mon bien-aimé, vous devez prendre 
en considération son but, qui est la vérité, et sa conduite pru- 
dentedans les circonstances actuelles (τὴν οἰκονομιανὴ, et louer le 
Seigneur d’avoir donné à la Cappadoce un pareil évêque, qui 
serait à désirer pour tous les pays. Quant à toi, mon bien-aimé, 
efforce-toi de les engager à suivre les conseils que je leur ai 
donnés. Ainsi ils seront reconnus pour aimer leur père et pour 
vouloir assurer le repos de l'Église. Adieu dans le Seigneur, 
mon très-cher fils (Opp., fol. 956-957). » 

La dernière lettre écrite par Basile à Athanase, et que j'ai déjà 
citée , lui parvint lorsque le grand orage qui grondait sur son 
jeune ami et co-évêque s'était déjà dissipé ‘. Il reçut donc en 
même temps la nouvelle bien consolante que la courageuse 
défense de Ja foi catholique n'avait relâché en rien de son 
ardeur. Après que, dans plusieurs provinces de l'Asie, Valens 
eut déposé les évêques catholiques ou les eut forcés d'adopter 
la confession arienne, il essaya , pour la seconde fois, d’en 
faire autant à Césarée ; car du temps que Basile n’était encore 
que curé, le même empereur avait déjà fait une vaine tenta- 
tive pour faire triompher l’arianisme dans cette ville; mais il 
avait échoué, grâce aux efforts de Basile et de Grégoirè de 
Nazianze. Dans cette année 372, il chargea le préfet, Modeste, 
d'engager Basile à renoncer à l’homousios. Le préfet le menaca 
de la confiscation de ses biens, de l'exil, de la mort même. 
Basile répondit : qu'il devait faire des menaces plus graves 
encore, s’il voulait faire exécuter ses ordres. Quant à des 
biens, il n’en avait point ; toute sa richesse était sa foi. Quant 
à l'exil, il ne savait ce que cela voulait dire; tous les pays 
étaient pour lui des terres d’exil , puisque la vie entière n’est 
qu'un voyage; il était chez lui par toute la terre, tout y étant 
la propriété de Dieu. Pour çe qui regarde la mort, les femmes 


! Voyez la Vie de Basile, par Garnier (opp. ed. Benedict., 1. 111, c. xx, 
ñn. 5, fol. 102, ͵ 


216 VIE D'ATHANASE LE GRAND. 


mêmes la méprisaient, quand il fallait la souffrir pour Jésus- 
Christ, et lui s’en réjouirait parce qu'elle le ferait arriver plis 
tôt auprès de Dieu. Modeste, surpris de tant de fermeté , essaya 
des moyens plus doux. Basile répondit que, pour plaire à 
l'empereur, il ne changerait pas même la disposition des 
termes du symbole de Nicée, bien moins encore supprimerait- 
il l'homousios. Modeste déclara qu’il n'avait pas encore ren— 
contré d'évêque semblable. Si cela est, répondit Basile, tu n'as 
pas encore rencontré d'évêque. Nous sommes toujours prêts à 
céder, non-seulement à l'empereur, mais au dernier hommedu 
peuple, en toute chose excepté dans la foi en Dieu. Quand 
cette foi est en danger, nous méprisons {out et ne considérons 
qu'elle. 

La colère de l'empereur se changea en estime, car un-en- 
nemi ne peut s'empêcher de respecter un homme plein de foi, 
ferme et résolu, tandis qu’il méprise intérieurement le lâche 
qui cède et s’abandonne lui-même. I! vint donc en personne à 
Césarée et se plaça parmi les laïes dans le moment où les chré- 
tiens étaient réunis dans l’église. Le chant, l’ordre qui régnait 
dans l'assemblée, la haute dignité de Basile, qui, au plus-fort 
du danger, car il ne connaissait pas encore les nouvelles dispo- 
sitions de l'empereur, montrait une pieuse tranquillité-et une 
parfaite présence d'esprit, émurent profondément le monar- 
que. Quand on en vint à l’offrande, Valens présenta aussi la 
sienne. Les diacres ne sachant pas si l'évêque accepteraitl'of- 
frande de Valens, qu'ils regardaient comme un persécuteur de 
l'Église , balancèrent pendant quelque temps à prendre celle 
que l’empereur leur tendait; celui-ci sentit ses forces l’aban- 
donner, et il allait tomber quand un bedeau le soutint. Basile 
ne crut pas devoir, dans cette occasion, observer strictement 
les lois de l'Église, et il aecepta l'offrande. Par la suite » ik fut 
encore inquiété, mais avec moins d’acharnement *. 

Ce furent là les derniers événements ayant un rapport direct 
avec l'arianisme, qui se passèrent pendant la vie d’Athanase. 


1 Gregor. Naz , or. XX. Gregor Nyssen., L 1, c. Eunom., fol. 72. 


47 


© 


LIVRE VI. 


Il n'entre point dans mon plan de décrire comment le repos 
rentra peu à peu complètement dans l'Église et comment les 
orages s'apaisèrent. Mais il me reste à examiner deux ques- 
tions. Quel a été le résultat des efforts d’Athanase ? Quels ser- 
vices a-t-il rendus à son siècle ? Par ses écrits il brisa , comme 
théologien , les fondements de l’arianisme, et par la résistance 
qu'il offrit en qualité d'évèque, il fit tant que peu à peu l'Église 
entière fut attirée dans ses intérêts, et que les Ariens, chargés 
à la vérité d’une masse de crimes et de scandales, en vinrent 
au point que sa personne leur était devenue indifférente et 
qu'ils croyaient avoir obtenu la trompeuse certitude de pou- 
voir planter leur doctrine sur les ruines de la foi traditionnelle. 
Leur confession de foi reposait sur la base d’une série sans fin 
d'injustices ; ils étaient souillés du sang des personnes qu'ils 
avaient assassinées ; on ne pouvait les entendre lire sans ouir 
en même temps les plaintes des exilés, des emprisonnés, des 
malheureux qui avaient subi toutes sortes de traitements 
cruels. C’est ce qui réfutait leur doctrine aux yeux des hom- 
mes simples et sincères, bien plus sûrement que toutes les 
preuves que l’on pouvait alléguer contre eux. Si Athanase, 
par un faux amour de la paix , avait cédé; s’il s'était éloigné 
tranquillement de ses ennemis en renoncant à son siége épis- 
copal, comme tant d’autres, un arien serait venu sans bruit 
s'installer à Alexandrie, et l'Église n’aurait eu bientôt partout 
que ses plus grands ennemis pour chefs. Mais, grâce à lui, 
l'attention générale demeura éveillée; les Ariens furent connus 
avant même qu'ils se fussent fait connaître ; leurs personnes 
devinrent odieuses , avant qu'ils eussent développé ouvertement 
leurs doctrines, et l'horreur qu'inspiraient celles-à rejaillit 
doublement sur celles-ci. 

Mais Athanase avait eu la satisfaction de voir avant sa mort 
l'arianisme sur le point d’expirer. Sous lui avaient grandi les 
hommes qui devaient être les soutiens de l'Église quand il ne 
serait plus ; ils puisaient dans ses enseignements, ils les déve- 
loppaient et 115 les appliquèrent plus tard aux successeurs 
d’Arius; son esprit les inspirait, son héroïsme remplissait leurs 


248 VIE D'ATHANASE LE GRAND. 


cœurs. Ce sont là les rapports d’Athanase avec son siècle. Le 
combat de l'Église contre l’arianisme eût été digne de l’occuper 
toute seule, si les empereurs n’eussent pas fait intervenir les 
lois civiles pour la soutenir ; elle fut ainsi protégée contre un 
parti déjà mort et qui n'existait plus que comme une ombre ; 
c'était un secours dont elle n'avait pas besoin. Des auteurs mo- 
dernes ont représenté sa glorieuse victoire comme le triomphe 
du pouvoir séculier; cette notion est fausse; mais il est à re- 
gretter que le gouvernement l'ait rendue spécieuse , en n’aban- 
donnant pas l'Eglise à ses propres forces. 

Les discussions d’Athanase avec les apollinaristes se ratta- 
chent, mais d’une façon moins immédiate, à l’arianisme. 
Apollinaire était un homme savant, et qui, sous beaucoup de 
rapports, avait rendu de grands services à l'Église. Réuni à 
son père, il s'était efforcé, par des travaux de divers genres, 
de rendre moins sensible aux chrétiens la loi despotique de 
Julien qui leur interdisait toute culture de l'esprit par le 
moyen de la littérature grecque ; il avait composé en outre 
une apologétique fort estimée du christianisme, et il était un 
adversaire prononcé des Ariens. Sa liaison avec Athanase lui 
attira la häine de son évêque arien , Georges de Laodicée, qui 
l’'excommunia, pour cette raison même, quoiqu'il feignit un 
autre prétexte : sa réunion avec Athanase à Laodicée avait eu 
lieu, en effet, à l’époque la plus glorieuse pour ce dernier, 
c'est-à-dire dans le moment où, après le concile de Sardique, 
il avait été appelé à Constantinople et retournait en triomphe 
à Alexandrie. En conséquence, l’accueil amical fait à Athanase 
ue pouvait point, d’après la loi, devenir un motif d'excommu- 
nication pour un homme d’ailleurs si considéré. Le prétexte 
que saisit Georges fut donc la liaison intime d’Apollinaire avec 
un païen honnête homme et fort instruit. Il eut en conséquence 
le bonheur et le courage de partager, en quelque façon, la 
destinée d’Athanase. Celui-ci était même en correspondance 
avec lui, et Apollinaire en appela souvent à ses lettres pour 
prouver son orthodoxie. Ce qui doit, en outre , nous rendre les 
erreurs d'Apollinaire plus dignes de regret, c’est la circon— 


LIVRE VI. 249 


stance qu'il y fut entraîné par le désir même de défendre la 
divinité du Rédempteur. Il niait que Jésus-Christ eût eu une 
âme intelligente, pour rendre impossible d'attaquer l'union de 
la divinité avec l'humanité de Jésus-Christ, et pour se placer 
sur un bon terrain vis-à-vis des Ariens, quand il leur soute- 
nait que les souffrances du Christ, surtout en ce qu’ellesavaient 
de bas et d’humiliant, avaient été éprouvées par la personne 
tout entière, et que, par conséquent, les passages de la Bible 
qui se rapportaient à ces souffrances étaient employés à tort par 
les Ariens pour rabaisser la dignité divine de Jésus-Christ. 
D'ailleurs Athanase, dans les livres qu’il écrivit contre le sys- 
tème d’Apollinaire, se rappelant les relations qu'il avait eues 
avec lui, évite soigneusement de le nommer, et même le mot 
d’apollinaristes , pour désigner ses partisans, n’y paraît jamais. 
Il agit dans cette occasion comme il avait fait à l'égard des dis- 
ciples de Marcel d’Ancyre et de Marcel lui-même, dont il com- 
battit les erreurs sous le nom de sabellianisme , afin de ne bles- 
ser ni la vérité, ni l'amitié. 

En attendant, il est bien difficile aujourd'hui de savoir quelle 
était la véritable manière de voir d’Apollinaire sous toutes ses 
différentes faces; on pourrait {out au plus découvrir celle de 
son école. Et même à l'égard de celle-ci, nous aurions tort de 
croire qu'il y ait jamais eu d'Église qui ait adopté uniformé- 
ment le dogme par lequel il s'était séparé de la croyance catho- 
lique. Dès le temps d’Athanase, on interprétait déjà de diverses 
manières la principale différence entre le système d’Apollinaire 
et celui de l'Eglise catholique ". C’est ce qui explique pourquoi 
les anciens écrivains ne sont pas toujours d'accord sur ce sujet. 
Tous les apollinaristes étaient uniformes sur un point, savoir : 
que le Logos, la seconde hypostase divine, avait remplacé dans 
Jésus-Christ l'intelligence, ou, pour parler comme eux, 
l'homme intérieur. Mais l'accord n’est plus le même quand it 


{ Athanase dit (αν. Apollin., 1. I, c. ui.) : αι οὐχ ἐστιν εἰς ὁ λογος abtwv. 
πολλαι γαρ τὴς ἀπιστιας αἱ παρατροπαι, ἀνπρωπίνοις λογίσμοις ἐπινοὴ μενον" 
(6. Π) ποτε μεν ἀχτιστον χα! ἐπουράνιον λεγοντες τὴν TOU Χριστου σαρχα. 
ποτε δὲ ὅμουσιον τῆς δεοτητος (cf. c. xx1). 


11. 


250 VIE D'ATHANASE LE GRAND. 


s’agit de décrire l'idée qu'ils se faisaient de la chair et de l'âme 
purement sensuelle. D’après quelques traditions, Apollinaire 
reconnaissait à Jésus-Christ un vrai corps humain, un corps 
comme le nôtre; selon d’autres, au contraire, il aurait soutenu 
que Jésus-Christ aurait apporté son corps avec lui du ciel. Des 
dogmatistes plus modernes eonciliaient ces contradictions en 
disant que les Pères de l'Église avaient dénaturé les opinions 
d'Apollinaire; non contents de le convaincre d'erreur sur ce 
point, ils lui en avaient attribué plusieurs autres, par des 
conséquences forcées, afin de le rendre d’autant plus odieux. 
C’est là , du reste, une manière très-facile d’écarter les diffi- 
cultés. Les Pères de l'Église auraient donc traité Apollinaire 
de la même manière que les hérétiques, depuis les temps les 
plus anciens jusqu'à nos jours, en ont agi envers l'Église 
catholique. Mais diverses raisons démontrent qu'il n’en est 
rien. D'abord Athanase ne combattait point une personne, 
mais une doctrine ; il ne pouvait donc pas chercher à rendre 
une personne odieuse. Puis ses relations avec Apollinaire we 
lui auraient pas permis de lui attribuer ce qu'il n'aurait pas 
dit; son erreur fondamentale devait déjà lui faire assez de 
chagrin. Il cite les preuves de ses adversaires; pour appuyer 
l'erreur qui faisait donner un corps céleste à Jésus-Christ ; ils 
alléguaient la première épître aux Corinthiens, 13, 47. « Le 
second homme est du ciel. » L'appel à ce passage ne peut s'ex- 
pliquer autrement qu’en reconnaissant que beaucoup d’apolli- 
naristes croyaient réellement que le corps de Jésus-Christ était 
descendu du ciel; car en parlant de l'homme que Jésus-Christ 
avait pris, ils n'entendaïent que le corps. On peut soutenir à la 
vérité qu’Apollinaire aura seulement voulu dire que le corps 
de Jésus-Christ était devenu divin, céleste, par son union 
avec le Logos. Mais c’est ce que disaient aussi les Pères de 
l'Église; de sorte que , si Apollinaire et ses partisans n'avaient 
entendu la chose que de cette manière, il n’y aurait pas eu de 
mal-entendu possible sur ce point. Enfin, en considérant l’en— 
semble des notions qui distinguent l’apollinarisme, il est im- 
possible de concevoir ce qui aurait pu empêcher ses partisans 


ων ὦ + eh 


LIVRE VI. 251 


d'admettre un corps apporté du ciel. Du moment où ils avaient 
abandonné le dogme d'une humanité parfaite en Jésus-Christ, 
et adopté l’idée d'une rédemption magique, ainsi qu’on le verra 
par ce qui va suivre, qu'est-ce qui pouvait les empêcher de 
donner aussi à Jésus-Christ un corps qui ne fût pas humain ? 
Les efforts si merveilleusement soutenus des apollinaristes 
pour défendre l’impeccabilité de Jésus-Christ, ne devaient-its 
pas faire naître naturellement en eux la pensée de lui refuser 
non-seulement une âme humaine, mais encore un corps hu- 
main? Pourtant comme Athanase ne nomme point Apollinaire, 
et comme d’un autre côté il expose un système apollinariste , 
d’après lequel Jésus-Christ aurait eu un véritable corps hu- 
main , nous ne sommes pas autorisés par son écrit à décider 
qu’Apollinaire ait réellement cru que le Sauveur avait apporté 
son corps avec lui du ciel ; il s’ensuit seulement que cette opi- 
nion ἃ été formulée dans son école. D'un autre côté, Grégoire 
de Nazianze dit positivement qu'il a trouvé cette idée dans un 
ouvrage d'Apollinaire, tandis que d'autres Pères de l'Église 
en citent des passages qui disent tout le contraire. Pour 
résoudre cette difliculté, deux cas sont possibles : ou bien saint 
Grégoire aura pris louvrage d’un apollinariste pour celui 
d’Apollinaire lui-même, ou bien Apollinaire aura à diverses 
époques exprimé des opinions différentes. En tout cas, il est 
incontestable que le système d'après lequel le Logos aurait ap- 
porté avec lui un corps du ciel, appartient à l’école d’Apoili- 
naire, et remonte à la première origine de cette école. 

Je passe au développement de la doctrine apollinariste, et à 
la manière dont ses partisans l’appuyaient. De l'Évangile de 
saint Jean, chap. 1, v. 14, «le Verbe s’est fait chair, » ils con- 
cluaient que Jésus-Christ avait pris un corps sans âme intelli- 
gente (adv. Apollin., 1. 2, ο. 1 ). Puis ils disaient que si Jésus- 
Christ avait eu une âme intelligente, il aurait nécessairement 
dû pécher; ayant toutes choses en commun avec l’homme, il 
aurait aussi pensé comme l'homme, et il est impossible que 
des pensées humaines soient exemples de péché. D’après cela, 
si l’on admet dans Jésus-Christ une âme réfléchissante, on place 


459 VIE D'ATHANASE LE GRAND. 


par cela même en lui une lutte avec le péché; il aurait eu be- 
soin lui-même de purification. Ce n’est pas de la chair que part 
le péché, mais du principe qui fait mouvoir la chair; nul ne 
pèche que celui qui a d’abord recu le péché dans son esprit, 

après quoi le corps travaille à l’accomplissement du péché. 

Jésus-Christ nous a donc fait voir la régénération de notre 
chair, par la ressemblance de sa chair ; et la régénération de 
l'esprit se fait en nous par nos efforts pour l'imiter, pour lui 
ressembler et pour nous abstenir {autant que possible) du 
péché (lie; Lace 6). C'est pourquoi il est dit: « Car 
le prince du eur À va venir, quoiqu'il n’ait rien en moi qui lui 
appartienne. » (Εν. 5. Jean, 14, 30; 1. 2, c. 10.) On voit par 
là comment il pouvait se faire qu’Apollinaire ne niât pas que 
Jésus-Christ ait eu un vrai corps humain. 

Mais pour démontrer l'impossibilité qu’ils supposaient à l’es- 
prit humain de se délivrer du péché, ils avaient imaginé une 
doctrine toute nouvelle sur la justification : ils disaient (7. 2. 

6) que «la seule venue de Dieu avait remis les péchés. » 
(I n’était donc pas nécessaire, selon eux, que le Rédempteur 
fût un homme parfait.) Aussi paraissent-ils n'avoir admis 
qu'une justification purement imputative. Athanase leur 
demande : « Comment osez-vous soutenir qu'il soit impos- 
sible de délivrer l’homme une fois enchaîné (par Satan), en 
sorte que vous accordiez à celui-ci un pouvoir que vous refusez 
à Dieu, puisque vous dites, comme les autres hérétiques, que 
le péché est ineffaçable dans l’homme? Comment osez-vous 
soutenir que la divinité, qui n’est pas enchaînée (par le péché), 
soit venue dans la ressemblance de la chair et de l’âme, afin 
de rester dans toute sa liberté, et de faire apparaître ainsi sa 
justice parfaite? Vous dites que ceux qui croient sont sauvés 
par la ressemblance et limitation, et non pas par la régéné- 
ration et le retour à leur état primitif (7.2, c. 11).» Ils croyaient 
donc que le péché demeurait dans l’homme régénéré; et si 
malgré cela ils disaient que les péchés avaient été remis par la 
venue de Dieu, cela ne signifie autre chose, si ce n'est que 
l’homme ἃ recu par Jésus la certitude que ses péchés lui sont 


LIVRE VI, 255 


remis; la justice de Jésus-Christ est seulement imputée à 
l'homme, sous la condition qu'il s’efforcera d’imiter Jésus- 
Christ. La doctrine d'après laquelle le péché reste, comme tel, 
dans l’homme régénéré, conduit nécessairement à l'adoption 
d'une justification purement extérieure, et par la même raison, 
la théorie de l’imputation extérieure ἃ pour résultat inévitable 
la continuation du péché dans l’homme régénéré. Les erreurs 
de Luther servent à éclaircir celles des apollinaristes. D’après 
ce qui ἃ été dit plus baut, les apollinaristes enseignaient qu'il 
est impossible que l'esprit humain agisse sans péché. Comme 
ils ne posaient cette maxime que comme un appui de leur 
maxime fondamentale, savoir qu'il est impossible que Jésus- 
Christ ait eu une âme humaine, elle équivaut à celle-ci, que le 
péché fait partie de la nature de l’homme, de ses propriétés 
innées. Il ne saurait être question en ceci d’une chute par le 
péché, à laquelle le libre arbitre aurait eu part; car alors ils 
auraient pu accorder à Jésus-Christ, qui a été concu du Saint- 
Esprit, une âme exempte de péché; ils voulaient donc dire que 
le péché est dans la nature de toute âme créée et finie, et que 
par cette raison Jésus-Christ ne pouvait pas en avoir une de ce 
genre. C'est précisément là la doctrine que Luther développa 
dans les commencements, et que Mélanchton enseigna dans ses 
hypotyposes, quand ils dirent que l'homme n’a point de liberté, 
que tout a été prédestiné par Dieu, et par conséquent aussi le 
péché originel, ce qui ne peut signifier autre chose, si ce n’est 
que tous les hommes, et par conséquent le premier, devaient 
nécessairement pécher, ou, en d’autres mots, que le péché fait 
partie de la nature bornée de l’homme: Alors, en effet, nous 
ne sommes justifiés que par la foi, et non par les œuvres. 
Quand plus tard ils apprirent à raisonner un peu plus chré- 
tiennement et plus raisonnablement, instruits par leur lutte 
avec les catholiques, ils renoncèrent à cette doctrine qui anéan- 
tissait l’idée de Dieu, et ils se bornèrent à dire après cela, que 
par la libre chute d'Adam le péché avait pris en nous de si 
profondes racines, qu'il n'avait pas pu être arraché, même par 
la régénération, et Matthias Flaccius, pour représenter la foi 


254 VIE D’ATHANASE LE GRAND. 


comme seule en état de justifier, alla au point de dire que le 
péché originel fait partie de la substance de l'homme, et qu'il 
est par conséquent indestructible. C’est aussi là ce qu’enser- 
gnaient les apollinaristes (1. 1, c. 21 : ὀνομάζοντες ποτε οἷμαρ-- 
τιαν ἐνυποστατονῚ. 

L'imitation de Jésus-Christ n'a plus, après cela, de wraiï 
sens dans la bouche des apollinaristes ; car elle n’est plus que 
celle du singe qui imite l'homme, ou qui, pour parler plus 
exactement, le contrefail , puisque le péché reste toujours dans 
l'homme et se montre dans toutes ses pensées, dans toutes ses 
actions. Comment peut-on appeler cela imiter Jésus-Christ, 
quand cette imitation se borne à créer une simple ressemblance 
extérieure? Il faut que les apollinaristes se soient formé une 
idée fort étrange de l’imitation de Jésus-Christ; puisque dans 
le Sauveur les dispositions intérieures étant purement divines, 
devaient être bonnes et vraies, tandis que les actes extérieurs 
n'étaient qu'apparents, puisqu'il n’était pas un homme parfait. 
Or, quand ils enseignaient qu'il fallait imiter Jésus-Christ, 
quoiqu'il fût impossible de l'imiter dans ses dispositions inté- 
rieures, puisque toutes les pensées de l’homme et même du 
chrétien sont des péchés, il ne restait plus qu'à le contrefaire, 
et cela même n'était pas possible, puisque dans Jésus-Christ 
les œuvres étaient toutes plus ou moins apparentes seulement, 
n'étant lui-même un homme qu’en apparence. Que fallait-il 
donc imiter ? Ce point obscur est encore éclairci par la doctrine 
luthérienne. Après avoir regardé des dispositions saintes 
comme impossibles, même avec le secours du Saint-Esprit, et 
par conséquent les bonnes œuvres qui en découlent comme 
absolument inutiles à la justification , la question s'éleya natu- 
rellement pourquoi dans une conduite vertueuse, de bonnes 
œuvres étaient demandées aux hommes, et à cela on répondit 
qu'elles étaient nécessaires, ou du moins utiles, quoiqu'elles 
ne contribuassent point au salut. Puisque Dieu les avaitordon- 
nées, il fallait les exécuter ; c’est-à-dire que l’on regardait les 
bonnes œuvres, l’imitation de Jésus-Christ, de même que les 
apollinaristes, comme un rapport simplement extérieur et 


LIVRE VI. 255 


machinal avec Jésus-Christ; au lieu d’imiter, ce n’était plus 
que contrefaire. C'était là tout ce qu’ils purent tirer des bonnes 
œuvres. Mais il est à regretter que la doctrine des apollina- 
ristes, d’une justification simplement imputative, ne soit nulle 
part complètement développée. 

Ces sectaires disaient encore, pour appuyer davantage leur 
sentiment, que si l’on donnait à Jésus-Christ une âme intelli- 
gente, il fallait nécessairement admettre deux Christs, deux 
fils. L'humanité formait une personne , et la divinité une autre. 
Cela ne pouvait, selon eux, s'éviter qu’en admettant que dans 
Jésus-Christ le Logos tenait lieu d’une âme intelligente ({. 1, 
ὁ. 21). 115 déduisaient ensuite de la prétendue doctrine catho- 
lique de deux fils, des conclusions que personne ne pouvait 
admettre , et qui devaient, par conséquent, faire rejeter aussi 
le dogme. 115 accusaient les catholiques de croire en un Dieu 
créé, d’adorer un homme ; c'est-à-dire l'humanité dans Jésus- 
Christ; de prétendre qu'un homme était mort pour le monde, 
de rendre des honneurs divins à une partie de la création ({. 1, 
c.4;1.2,c.4). 

Pour eux, au contraire, ils enseignaïient , disaient-ils, qu'il 
n’y ἃ qu'un seul et même Christ ( αὐτὸς καὶ ὁ autos, ἰ. 2, c. Δ}; 
ainsi on n’adorait qu'un seul Fils, ainsi Dieu était mort pour 
le monde , Dieu avait été crucifié. C’est aussi ce que dit positi- 
vement Écriture : « Ils ont crucifié le Seigneur de la gloire ,» 
expression qui désigne le Logos ( 1. 2, c. 4, 13). Les apolli- 
naristes enseignent donc véritablement que le Logos , comme 
tel, est susceptible de souffrances, puisque, sans cela, on ne 
peut plus mettre aucun prix à la passion de Jésus-Christ. Ils 
rejetaient donc le dogme catholique, d’après lequel Jésus- 
Christ avait une âme intelligente, et cela parce que, dans ce 
cas, ses souffrances seraient retombées sur cette âme, ce qui 
ne nous aurait été d'aucun secours. Leur doctrine physique de 
la justification les conduit à l'erreur d'attribuer à Dieu une 
souffrance réelle. 

C'est pourquoi ils se servaient de l'expression que Jésus- 
Christ a eu une chair non créée, qu'il était de la même sub- 


͵ 


456 VIE D'ATHANASE LE GRAND. 


stance que sa divinité, afin de n'avoir ainsi qu’un seul Dieu , et 
un Dieu ayant souffert véritablement. Mais quand ils disaient 
que Jésus-Christ avait une chair non créée, ils ne voulaient pas 
dire par là qu'il n’ait pas été créé, mais que par sa réunion en 
une seule nature, avec ce qui n’a pas été créé, il était devenu 
non créé; ce qui renferme une contradiction (or: ἄχτιστον γέγονε 
τῇ évoce τῇ προς τον ἄχτιστον, ἴ. 1, c. 4, c. 21). De là encore les 
formules : « Nous disons que celui qui est de Marie ( Jésus— 
Christ tout entier), est de la même substance que le Père (4ue:: 
roy ἐκ Νίαριας λεγομεν ὁμουσιον του πατρος 1. 1, c. 10); » « Dieu 
est né d’une Vierge, et non pas Dieu et homme (7.2, 6. 4). » 
On peut comparer à ceci la doctrine de Luther et de son ami 
sur l’ubiquité du corps de Jésus-Christ, ce qui en réalité ne 
signifie pas autre chose, si ce n’est que l'humanité de Jésus- 
Christ est de la même substance que sa divinité : car celui qui 
a une propriété divine les a toutes; et les propriétés de Dieu ne 
sont autre chose que sa substance. 

Telle est donc la théorie des apollinaristes qu'Athanase se 
proposait de combattre. Il remarque donc à ce sujet que quand 
il est dit que le Verbe s’est fait chair, on comprend sous le mot 
chair, l’homme tout entier (7. 2, c. 1). Si, dans le passage de 
saint Jean , la chair seule est nommée, ce passage est complété 
par saint Paul : car celui-ci parle en même temps d’une forme 
de Dieu et d’une forme de serviteur qui se sont trouvées dans 
Jésus-Christ. Par la première, il faut comprendre la plénitude 
de la divinité, et par la seconde, l’homme tout entier, l'âme 
ainsi que l’organisation corporelle ἡ. Le Fils de Dieu a pris la 
forme d’un serviteur; mais ce qui donne la forme à l’homme, 
c’est l'esprit, par la raison qu'un corps que l'âme ἃ quitté se dit 
être &uopooc. De sorte que si Jésus-Christ ἃ eu la forme d'un 
serviteur, l’âme ne pouvait pas lui manquer ἡ. D'ailleurs on ne 


\ L. II, c.1. Ὥσπερ γαρ ἡ μορφὴ του JEOU τὸ πλήρωμα τὴς του λογου “εο- 
τητος νοειται; οὗτως χαι ἡ μορφὴ του δουλου > ἢ νοερὰ τῆς ἀνθρωπὼν συστα- 
EU φυσις συν τῇ ὀργανιχῃ χαταστασε: ὀμολογειταῖι. 

? L. I. Δια τοῦτο νεχοωθεῖς ἀνθοωπος ἀμορφος λεγετα!, χα! λυετα! ὅλως. 
τῆς ψυχῆς τῆς λυτον ἐχουσὴς τὴν φυσίν, ἀποχωρησασὴς του σώματος. 


LIVRE VI. 267 


saurait douter qu’il n’ait eu une âme , par le passage où il est 
dit qu'il a donné son âme pour nous; et puis : « Je donne mon 
àme pour mes brebis. » Si l’on demande après cela quelle es- 
pèce d'âme c’est, lisez le passage : « Ne craignez pas ceux qui 
tuent le corps et qui ne peuvent tuer l'âme, » et vous serez 
suffisamment éclairés (7.2, ὁ. 17). L'âme n'est donc autre 
chose que l'esprit. C’est encore de cette âme qu’il est question, 
quand il est dit : « Mon âme est triste jusqu’à la mort. » Puisil 
est dit encore « ἐνεδριμησατο τῷ πνευμοτι (il frémit en son esprit) 
(Saint Jean, 10, 33). » Cela ne pouvait pas être dit de la divi- 
nité en lui, ce genre d'affection étant étranger à Dieu; mais il 
ne l’est pas moins à une chair privée d'intelligence. Jésus- 
Christ a prié, ce qui ne saurait convenir non plus à sa divinité, 
ni à un simple corps ({. 2, c. 13 ). Il est inexplicable, d’après 
la doctrine apollinariste, que Jésus-Christ ait pu croître en 
âge et en sagesse; le système apollinariste est docétique (4. 2, 
c. 13) ᾿. Sans admettre une âme intelligente, il n’est pas pos- 
sible non plus d'expliquer la tentation de Jésus-Christ, ni de 
comprendre ce que cela peut signifier, quand on dit qu'il a été 
semblable à nous en tout, excepté dans le péché (1. 2, ε. 9). 
Enfin, il est descendu aux enfers pour précher l'Évangile aux 
âmes qui s’y trouvaient. Maïs ce corps qui était mort, et avec 
lui l’âme purement sensitive qui était morte en même temps 
que lui, en étant inséparable, se trouvait dans le tombeau ; il 
faut donc nécessairement admettre que c’est avec son âme in- 
telligente qu'il a sauvé les âmes intelligentes des enfers (7. 2, 
ce. 15). 

Quand il est dit, en parlant de Jésus-Christ, que le second 
homme , le Seigneur est venu du ciel (7 Cor. 15, 47), cela ne 
veut pas dire, ainsi qu'on peut le voir par tout l'ensemble du 
passage, non pas que Jésus-Christ ait apporté avec lui sa 
chair du ciel, mais bien que le corps, quoique formé de la 
terre, était un corps céleste; c’est à ce que l’apôtre ἃ voulu 


l CU I, c. xv. Taura De odte σαρχος ἀνοήτου dv ein, οὐτε Jeorntos 
ἀτρεέπτου; ἀλλα ψυχῆς νοησιν ÉXOUGNÇ, λυπουμενὴς χαι TAPATTOUEVNE ; AÔT- 
μονουσὴς χαι νοητῶς ἐπαισθανομενὴς του παϑους. 


258 VIE D'ATHANASE BE GRAND. 


montrer ‘. Sans admettre cela, il devient impossible d’expli- 
quer la généalogie de Jésus-Christ; comment peut-il être ap- 
pelé fils de David, etc., s'il ἃ un corps céleste (L. 2, 6. 40)? 

La réponse suivante d'Athanase est encore plus importante 
et plus conforme à l'essence du christianisme. I} dit au sujet 
du corps céleste que Jésus-Christ aurait pris : Si, pour-deriieu- 
rer exempt du péché, il était impossible à Jésus-Christ de pren- 
dre un corps humain, les hommes doivent désespérer; car il 
s’ensuivrait qu'eux, qui ne peuvent se débarrasser de leur 
corps terrestre, seraient hors d'état de jamais entrer en com 
munion avec Dieu, puisque , si cela avait été possible, Jésus- 
Christ n'aurait pas pris an corps céleste. La rédemption tout 
entière n'avait dès lors plus de sens, et la première formation 
de l'homme dans Adam serait perdue *. 

Voici ce que répondit Athanase à l’allégation des apollina- 
risies , que Jésus-Christ ne pouvait pas avoir une âme intelli- 
gente, parce qu'une âme intelligente ne peut pas se concevoir 
sans péché ; il disait que c'était accuser le Créateur d’avoir im- 
planté le péché dans l'homme. En ce cas, on ne pourrait pas 
comprendre pourquoi Dieu aurait donné des commandements 
aux hommes et aurait attaché des peines à leur violation. Le 
péché n'appartient pas à la nature de l’homme ; c'est pourquoi 
il ne l'a pas connu avant sa désobéissance. Le péché n’est en- 
tré dans l’homme que par sa libre désobéissance , à l’instigation 
de Satan , et depuis ce temps, il se montre dans tous ses désirs. 
Le péché agit dans la nature de Fhomme produisant toute con- 
cupiscence; mais il ne faut pas croire pour cela que Satan ait 
fait une nature. Satan ne peut point produire de nature ; 
cette supposition serait du manichéisme. Satan ἃ corrompu la 
nature, et c’est ainsi que la mort ἃ exercé sa puissance ‘. Or, 


1 Οὐχ! ἐξ σὐρανου τὴν σαρχα ἐπιδείξαμενος, ἀχλα τὴν ἐκ γῆς οὐρανιον 
συστησάμενος. 

δ δ ex: 

5.1.1, c.xur. Ταυτα οὑτως φρονεῖτε, χατηγορον γινόμενοι τοῦ δημιουργου 
τῆς φυσεῶς" ὅτε τὸν ᾽᾿Αδαμ ἀχρηθεν ἐπλασεν οεος. μήητοιγε συμφυτον αὑτῷ 
δεδωχε τὴν ἀμαρτιαν᾽ τις οὖν ἐτε χρεια ἦν τῆς ἐντόλης : πως. δε αὗτον κατε- 


LIVRE VI. 259 


si la tendance au péché ne fait pas partie de la substance de 
l'âme humaine, et si elle n’y est entrée qu'après la création, 
rien n'empêche que Jésus n'ait eu aussi une âme intelligente *. 

Mais l’homme ayant admis librement le péché dans sa na- 
ture spirituelle et ayant été frappé de la malédiction de la 
mort, il ne pouvait plus se remettre de lui-même en liberté; 
c'est pourquoi le Fils de Dieu est venu comme homme et ἃ, 
comme le dit l'Écriture, condamné ἰδ péché dans la chair. Que 
veulent dire ces mots : dans la chair ? La force d’agir n’exis- 
tant pas dans la simple chair, et Dieu (le Rédempteur) ne con- 
naissant point le péché, c'est nécessairement par cette nature 
en Jésus-Christ de laquelle (dans l’homme) provient le péché 
(c'est-à-dire par sa nature intelligente) , que le péché est con- 
damné à la justification exercée ἡ, C'est donc cette âme intel- 
ligente de l'homme qui ἃ été délivrée du péché par Jésus- 
Christ. C’est aussi de cette manière seulement que Jésus-Christ 
pouvait dévenir son modèle. 

Ainsi que nous l'avons vu, les apollinaristes, pour appuyer 
la doctrine d’après laquelle Jésus-Christ n'aurait pas eu d'âme 
intelligente, disaient que le péché est tellement inhérent à la 
nature de l’âme, que l’homme régénéré lui-même reste dans le 


διχασεν ἁμαρτησαντα: πὼς δε χαι προ τῆς TAPAXONS χαλον XAL TOYNPOY οὐχ 
οἶδεν ὃ Αδαμ: ἐποιησεν αὐτον φυσιν ἀναμάρτητον, και ϑελησιν αὐτεξουσιον᾽ 
φθονῳ δὲ διαθολου ϑανατος εἴσηλθεν εἰς τὸν χοσμον; εὐρομένου de τῆς παρα- 
Gacewc τὴν ἐπινοιαν" καὶ οὕτως EX TAPAXONG ἔντολες J'EOU γέγονεν ὃ ἀνθρῶπος 
δέχτιχος τῆς ἐπισπορας του ἐχθρου, χαι ἐνεργεῖ λοιπὸν ἡ ἁμαρτια ἐν TN φυσει 
του ἀνθρώπου προς πασαν ἐπιθυμίαν" οὐ φυσὶν ἐν αὐτῷ ἐργασαμένου του 
διαθολου. μὴ γένοιτο οὐτε φυσεὼς ἀν ein δημίουργος ὃ διαύολος, χατα τὴν 
τὼς δίανιχατων ἀσεθειαν, ἀλλα φυσεὼς παρατροπὴν ἐκ παραδασεως εἰργα- 
σατο, και οὗτως ἐδασιλευσεν ὃ J'AVATOS παντῶν ἀνθρωπων. 

1.1. 11, 6. νι. Ἀατ᾽ ἀναγχην το ἁμαρτανειν συμδεδηχε, mpoÏnAov, ὃτ! τὸ 
μὴ ἁμαρτανειν κατα φυσιν γεγονε. 

? L. H, 6. νι. Εἰ δὲ μὴ ἐν tn ἁμαρτησασῃ φυσει ἡ ἀναμαρτασια ὠφθη, 
πὼς χατεχριθὴ ἡ ἁμαρτια ἐν τῇ σαρχι, LATE TAG σαρχος το πράχτιχον ἐχουσης; 
LATE τῆς JEOTATOS ἁμαρτιαν γινωσχουσής : = ἵνα δι᾽ ἧς φυσεως ἡ πρὸ- 
χώρησις τῆς ἁμαρτιας γεγονε; δι᾿ αὐτῆς χαι ἡ ἐπιδειξις τῆς. διχατοσυνὴς 7ε- 
νηται; και οὕτως λυθῃ τὰ ἐργα του διαύδολου. ἐλευθερωθεισὴς τὴς ἀνθρωπῶν 
PUGEWS ἀποτῆς ἁμαρτιας xar δοξασθῃ ὁ Jeoç. 


260 VIE D'ATHANASE LE GRAND. 


péché. Athanase réfute donc aussi cet argument , afin de mieux 
prouver que Jésus-Christ avait réellement une âme intelligente. 
ΤΙ dit qu'en admettant avec les apollinaristes que le péché reste 
dans l’âme de l’homme, même après sa régénération en Jésus- 
Christ, la venue de Jésus-Christ aurait été inutile. Il est venu 
pour détruire la mort. Où donc la mort régnait-elle, si ce n’est 
dans l’intérieur de l’homme, dans son âme spirituelle? Le 
péché de 1a créature ἃ été maudit; sa conduite, et non pas la 
créature mêmé. Il fallait donc que le Rédempteur prit sur lui 
cette conduite perverse, et c’est en cela que consiste la régé- 
nération. C’est donc une façon bien étrange de parler, quand 
on dit que le fidèle est justifié par l’imitation, quoique le 
péché reste en lui. L’imitation des œuvres ne peut avoir lieu 
que là où il y a la même puissance pour agir *. Par la nouvelle 
création, et non pas seulement par cette imitation (qui se 
borne à contrefaire), les hommes arrivent au salut. C’est dans 
ce sens que Jésus-Christ est appelé le premier-né. D’après 
leur système (celui des apollinaristes), Jésus-Christ n'aurait 
pas pu être appelé le premier-né de beaucoup de frères, ni la 
tête du corps de l'Église (puisqu’en ce cas il serait le frère de 
péchés perpétuels). Or, puisque les apollinaristes ne compre- 
naient la foi en Jésus que d’une manière purement machinale, 
Athanase ajoute : « La foi consiste dans la confiance que l’im- 
possible peut devenir possible ; que la faiblesse peut se changer 
en force; que celui qui est soumis à la souffrance (au péché) 
peut être délivré de la souffrance; que ce qui est corruptible 
peut devenir incorruptible, et le mortel immortel (Z. 2, 6. 2). » 
— «C’est un grand mystère dans Jésus-Christ et dans l’Église, » 


!L.1,c. xx. Marnv οὖν φανταζεσθε tou φρονοῦντος και ἀγοντος τὴν Gapxz 
ἐν ἑαυτοῖς δυνασθαι τὴν χαινοτητα χατεργαζεσϑαι, οἴομενοι δια μιμήσεως " 
οὐ νοοντες. ὅτι μιμησις προαγουσὴς πραγματειας γίνεται μιμῆσις ; ἐπει οὐχ 
ἀν λεγοιτο μίμησις" ἐν Se Χριστῳ capxos μονῆς χαίϊνοτητα ὅμολογουντες; 
πλανωμουνοι βλασφημειτε" εἰγαρ του ἀγοντος τὴν σαρχᾳ δυνατον ἦν ἀνθρω- 
ποῖς τὴν χαινοτῆτα χατεργασασθαι ἕαυτοις χωρις χρίστου; ἐπετα! δὲ τῷ 
ἄγοντι το ἀγομενον, τις ἦν χρεια τοῦ Χρίστου ἐπιδημίας. En ceci les apolli- 
naristes tombaient, d'une manière bien extraordinaire, dans le pélagianisme. 


LIVRE VI. 261 


dit l'Apôtre, « Athanase veut dire par là que, par la foi justi- 
fiante, il ne faut pas entendre une simple confiance dans l’im- 
putation des mérites de Jésus-Christ, pendant que le péché 
reste dans l’homme, mais en même temps une force divine qui 
anéantit intérieurement le péché; il se forme une liaison 
mystérieuse entre l'Église et Jésus-Christ, qui fait d'eux un 
seul corps, comme entre l’homme et la femme dans le mariage ; 
en sorte que, vivant dans la communion avec Jésus-Christ, 
nous mourons au péché et vivons en Jésus-Christ, cachés en 
Dieu. Il ajoute : «La Divinité ne peut rien faire pour se justi- 
fier ; car elle n’a point péché. » D'après cela, lorsque, dans le 
passage cité ci-dessus, les apollinaristes disaient : « Ainsi 
parut la pure justice », leur intention semble avoir été de dire 
qu’en souffrant elle-même le châtiment qui nous était dû, la 
Divinité avait complètement satisfait à la justice divine; que, 
par la Passion de son Fils, Dieu se montre juste, quoiqu'il ne 
nous punisse pas et que nous restions toujours pécheurs. Je ne 
citerai plus qu'un seul passage à ce sujet : « Pourquoi la loi ne 
conduit-elle personne à une parfaite justice ( Hebr. 7, 19)? 
Pourquoi la mort a-t-elle régné aussi sur ceux qui n’ont point 
péché comme Adam ? Pourquoi le Seigneur dit-il : « Quand le 
» Fils vous a délivrés, alors vous êtes vraiment libres ? » Cela 
ne provient-il pas de cette nouveauté en lui et de cette per- 
fection qui font que nous, qui croyons, nous sommes renou— 
velés, parce que nous réitérons la parfaite nouveauté de Jésus- 
Christ et que nous restons en communion avec lui? Mais vous 
avez inventé {out (ce qui est faux) pour soutenir une seule 
négation ‘. » D'ailleurs, c’est l'habitude des hérétiques; chez 
eux , une erreur conduit à toutes. 

Les apollinaristes expliquaient le passage : « Satan ne trouve 
rien en moi,» en disant que Satan n'avait pas trouvé en Jésus- 
Christ l'intelligence humaine qui pèche nécessairement. A ceci, 
Athanase répond : Si l’on rapporte ce mot de rien à la sub- 


ÎL. 1, 6. xxx. AAA ὑμῖν mavra ἐπινενοηται; iva μιᾶν τῆς ἀρνήσεως χα- 
τασχευασῆτε Ἰνωμὴν. 


363 VIE D'ATHANASE 15 GRAND. 


stance de l’homme, on ne comprend pas pourquoi ilen résul- 
terait seulement qu'il n’y ait point eu en Jésus-Christ d’âme 
intelligente; on pourrait en déduire avec non moins de raison 
que Jésus-Christ n'avait pas non plus de corps humain. 
Cette expression ne se rapporte donc qu'à l'impeccabilité du 
Christ (2. 2, 6. 10). 

Athanase s'élève de toutes ses forces contre la supposition 
que la Divinité, comme telle, aurait souffert en Jésus-Christ ; 
quand il est dit que le Scigneur de la gloire a été crucifié, cela 
signifie seulement que l'humiliation ἃ frappé le Logos, tandis 
que son âme et son corps ont seuls été atteints par la souf- 
france, et cela suffisait (1. 2, c. 16). Puis il remarque plus 
loin : « Voici comment les Ariens ont appris à raisonner : 118 
vous demandent : Quel est donc celui qui est né de Marie? 
Est-il Dieu ou homme? Si vous répondez qu'il est homme, ils 
prétendent que vous niez sa divinité; et si vous dites qu'il est 
Dieu, ils vous accusent de rejeter sa véritable humanité. Ils 
demandent de même : Qui a souffert? qui a été crucifé? afin 
que, si tu dis Dieu, tu blasphèmes ; et si tu dis un homme, tu 
parles comme un juif. C’est pourquoi l’Écriture enseigne que 
le Verbe, engendré du Père, comme Dieu, d’une manière 
ineffable, s'est fait homme quand les temps se sont accomplis; 
afin que l’on puisse en même temps le reconnaître comme 
Dieu et ne point nier sa véritable humanité. Quand on parle 
de la chair, on entend que c’est Jésus-Christ tout entier qui a 
pris sur lui le péché (ἐχει πασὴς τὴς συστασιας ἡ οἵρμονια χωῶρις 
ἁμαρτιας). Quant ἃ ses souffrances, l'Écriture sainte les rapporte 
à son humanité qu'elles ne dépassent pas. Mais de la divinité 
du Logos, elles déduisent son inaltérabilité.et son ineffabilité ; 
c'est pourquoi le Logos est reconnu comme Dieu, et l'homme 
est dérivé de l’homme (da τοῦτο ϑεολογειται μεν ὃ λογος; γενεαλο-- 
vero À: ἀνϑρωπος). Ainsi il est naturel et vrai sous les deux | 
rapports; Dieu à cause de l'éternité, de la divinité et de la 
création du monde; homme par sa naissance d’une femme et 
par l'augmentation graduelle de son âge; Dieu à cause de ses 
bienfaits vivifiants et de ses immenses miracles, homme par ses 


LIVRE VI. 263 


affections et ses faiblesses semblables aux nôtres. Le Logos est 
Dieu en tant qu'il possède en lui l'éternité, l'incorruptibilité et 
l'inaltérabilité ; homme parce qu’il a été attaché à la croix, que 
son sang ἃ été répandu, son corps enterré, parce qu'il est des- 
cendu aux enfers et est ressuscité d'entre les morts. Ainsi 
Jésus, comme homme, a ressuscité d’entre les morts, et comme 
Dieu , il ressuscite lui-même les morts (7. 2, e. 18). » 

Quant à l’objection que, d’après la doctrine catholique, on 
adore deux Fils, et dans les deux un qui a été créé, puis- 
qu'elle ne dit pas que la nature humaine du Rédempteur soit 
devenue d’une substance semblable à la Divinité, Athanase dit 
que l'humanité en Jésas-Christ n’est point adorée en tant qu’hu- 
manité, mais parce qu'elle est l'humanité que le Logos non créé 
a prise. On ne sépare pas en deux ce qui est divin et ce qui est 
humain, mais on adore un seul Christ tout entier. «Nous n’ado- 
rons point une créature, dit-il ; ce serait du paganisme et de l’a- 
rianisme ; mais le Seigneur des créatures, qui s’est fait chair, le 
Logos de Dieu; c’est lui que nous adorons. Quoique la chair, 
considérée en elle-même, soit une partie de la création, elle 
est devenue le corps de Dieu. Nous ne séparons point ce corps 
du Logos pour l’adorer; et nous ne détachons pas non plus 
le Logos de son humanité quand nous voulons l’adorer. 
Sachant bien ce qui ἃ été écrit : « Le Verbe s’est fait chair, » 
nous le reconnaissons aussi dans la chair comme Dieu. Qui 
pourrait être assez insensé pour dire au Seigneur : Sépare-toi 
de ton corps pour que je t'adore 7.» Tels furent les arguments 
d'Athanase contre les erreurs des apollinaristes. 

Après ce que J'ai dit, il sera facile de comprendre quelle 
aurait été la position d'Athanase à l'égard des discussions plus 
récentes avec les nestoriens et les monophysites. Si nous réu- 
nissons les formules dont Athanase se sert en différentes occa- 


| Epistola ad Adelphium , | 7. Cf. adv. Apollin., L 1, ὁ. νι. Οὗ γὰρ σῶμα 
γέγονε. τουτῷ προσαάγετε χαὶ τὴν προσχυνησιν" ἀρ’ οὖν χαι προσχυνείται 


ἀφειλομενὼς) καὶ δεικως προσχυνείται ὅεος γαρ καὶ λογος ἐστι" οὗ το σωμα 
ἴδιον τυγχανει. 


264 VIE D'ATHANASE LE GRAND. 


sions en parlant de l’union de la nature divine et de la nature 
humaine en Jésus-Christ, nous ÿ trouvons une grande diver- 
sité d'expressions; car, ainsi que je l’ai déjà remarqué, il 
n'aimait pas à employer toujours la même formule en expli- 
quant un dogme. En parlant de l'humanité de Jésus-Christ, il 
dit, en une infinité d'endroits, qu’elle a été divinisée (Score 
σις) (par exemple, or. 1. 6. Ar., c. 42); mais il ne veut pas 
dire par là que l'humanité de Jésus-Christ se soit fondue dans 
sa divinité , ou qu'elle ait cessé d’être de l'humanité. Indépen- 
damment de toutes les autres preuves que je pourrais alléguer 
à ce sujet, il suffit de remarquer qu’il dit aussi la même chose 
de l'homme régénéré en Jésus-Christ”. Puis il se sert des ex- 
pressions de προσληφϑεισα σαρξ (or.1.c. Ar., c. AT; or. 4, c. 
32) συναψις et cuvagn, τὴν cap. ἐνδυσασίϑαι (or. 4, ὁ. 22) Sices 
termes semblent indiquer une liaison peu intime, il dit au con- 
traire, en d’autres endroits, évocis ἄλυτος, ἀδιαιρετος (adv. Apol- 
lin., 1.2, c. 2, 6); et il dit très-souvent, en parlant de Marie, 
qu'elle était la mère de Dieu (comme, par exemple, or. ὃ. c. 
Ar., c. 14, 33), et ne cesse de combattre la supposition qu’il 
y ait eu un Fils qui aurait souffert et un autre qui n'aurait 
pas souffert ; et il soutient que c’est le Logos qui a pris sur lui 
la souffrance (dont l'humanité a souffert), ce Logos incorporel, 
qui n’était point assujéti à la souffrance (adv. Apollin., 1, 1. c. 12). 

A la vérité, Athanase emploie aussi l'expression συγαρασις 
ἄλυτος (adv. Apollin., ἰ. 2, c. 16); mais elle ne signifie pas 
chez lui qu'un mélange impossible à distinguer de la divinité 
et de l'humanité se soit fait en Jésus-Christ; une pareille notion 
serait contraire à tout ce qu'il enseigne sur le rapport des 
deux natures entre elles, et les distinctions qu’il ne cesse de 
faire entre ce qui appartient à l’une età l’autre ; mais d’ailleurs 
on peut le démontrer par des expressions positives. Ainsi, il 


‘Ado. Apollin., 1. I, c. χα. Là il dit que si Jésus-Christ, d’après son 
humanité, s'était confondu avec Dieu, s’il était devenu ὅμοουσιος avec lui, 
tous les régénérés devraient le devenir aussi; d’où l’on voit que le monophy- 
sitisme, amené à ses conséquences les plus strictes, devient du panthéisme. 


LIVRE VI. 265 


dit aux apollinaristes : « Si vous ne vous contentez pas d’une 
union sans mélange pour former une seule personne» (ἀσυγχυτῳ 
φυσικὴ évoca), elc. Il s'exprime ainsi pour indiquer que c’est 
une ἕνωσις κατα φυσιν, οἱ NON point une ἕνωσις χατα ὑποστασιν 
(adv. Apoll., 1. 1, ς, 12.1.2, c. 2, 5). Si l’on veut traduire 
ces expressions littéralement, d’après la façon des modernes, 
elles signifieront que c’est une unité de nature et non de per- 
sonne. Mais Athanase n’employait pas le mot ὑποστασις dans le 
sens moderne de personne ; chez lui, il se prend pour substance, 
nature, tandis que c'est au contraire quo qui veut dire per- 
sonne. Voici donc le véritable sens de ces expressions : ἢ ya 
unité de personne, mais non pas de nature {de substance). Cela 
se déduit de ce que, dans le même endroit, il dit que, s’il y 
avait unité #29 ὑποστασιν, 1] faudrait que l’humanité en Jésus- 
Christ fût ὁμοουσιος avec la divinité, ce qui était précisément ce 
qu'il disputait sans cesse aux apollinaristes ; οὐσία est donc Syno- 
nyme d'üroctacu dans son sens le plus récent !. 


Un sait qu'il y a eu quelques discussions Pour savoir si Athanase était 
réellement l’auteur du petit traité de Incarnatione Verbi, que Montfaucon, 
t. II, fol. |, range au nombre des écrits douteux d’Athanase, Il faut convenir 
que Léonce avait déjà énoncé des doutes très-spécieux sur son authenticité, 
tirés des écrits de Théodoret, et les raisons alléguées par Montfaucon ne sont 
pas non plus à rejeter. Ce qui me décide, moi, à le regarder comme apo- 
cryphe, c'est qu'Athanase n'avait jamais coutume de rédiger un écrit dogma- 
tique, sans avoir en vue quelque hérésie particulière. Or, on ne voit aucun 
motif qui püt l'engager à composer ce traité. Si on le compare avec un autre 
écrit également supposé, fol. 33, où le Nestorianisme est si positivement com- 
battu , on ne doutera plus que celui-ci ne soit supposé aussi. Mais cette ques— 
tion n’influe en rien sur le sens qu’il faut donner aux expressions dont Atha- 
nase se sert pour définir ses doctrines, Ce que j'ai cité ne permet pas de 
douter qu’il n’ait été diamétralement opposé aux monophysites, Munscher, 
4 IV, p. 15, soutient l'authenticité du traité, mais les motifs sur lesquels il se 
fonde sont précisément ceux qui sont en question. Gieseler, Hist. de l'Église, 
t. 1,p. 312, s'est rapporté avec trop de précipitation aux preuves alléguées 
par Munscher. Une lettre attribuée au pape Jules contient un indice remar- 
quable du sens que les anciens Péres de l'Église attachaient aux mots μια 
φυσις (Mansi, t. II, fol. 1197, qui toutefois doute de l'authenticité de cette 
lettre). Mix puots et προσωπον ἐν sont considérés comme parfaitement syro- 

ATHAN. — T. Il. 12 


266 VIE D'ATHANASE LE GRAND. 


Enfin, on trouve aussi l'expression ἡ γὰρ θελησις θεοτητος 
uoyns (ado. Apollin., 1. 2, ο. 10,). « La divinité seule a voulu 
(en Jésus-Christ). » Ceci semblait favorable aux monothélites. 
Mais Athanase voulait seulement dire, que la volonté divine 
en Jésus-Christ avait complètement dirigé la volonté humaine ; 
il n'y avait absolument en lui qu'une direction de volonté di- 
vine, sans que pour cela on puisse dire qu'il n’y ait point eu 
de faculté humaine pour vouloir. Répondant aux Ariens, qui 
des mots « que ce ne soit pas ma volonté, mais la tienne qui 
se fasse, » traitent la conséquence que Jésus n'avait qu'une 
seule volonté qui était finie, il dit que précisément, à cause de 
l'opposition entre la volonté humaine et la volonté divine, 
qui est exprimée en ce passage, on reconnaît clairement deux 
volontés en Jésus-Christ (δυο θηληματα ἐνταυθα δείκνυσι τὸ μὲν 
ἀνθρωπινον, ὃπερ ἐστι τῆς σαρχος, το ὃς θεΐκον, ὁπερ θεου, de Incar- 
nat. c. Ar., c. 21). D'après cela, quand plus tard les mono— 
physites s’attachèrent à quelques passages isolés dans Athanase, 
ils crurent pouvoir le citer en leur faveur, et les monothélites 
en firent autant. Mais 5115 avaient réuni toutes les expressions, 
s'ils avaient cherché à comprendre le langage d’Athanase, et 
surtout s'ils avaient fait attention à la manière dont Athanase 
explique partout les rapports entre les deux natures, ils n'au- 
raient jamais cru trouver en lui un soutien. Les nestoriens, 
ainsi que les monophysites et toutes leurs ramifications, sont 
complètement réfutés dans Athanase. A la vérité, il n’est pas 
extraordinaire que quelques malheureuses discussions se soient 
élevées plus tard, par suite du vague qui régnait encore dans 
la manière de s'exprimer. Mais Athanase n’a rien à se repro— 
cher à cet égard, bien que ces hérétiques l’aient souvent cité à 
l'appui de leurs opinions. 

La réfutation du système des apollinaristes, dont je viens de 


nymes, et l'union de la divinité avec l'humanité dans Jésus-Christ est com-— 
parée à celle de l’âme avec le corps dans l’homme. Or, l’âme et le corps ne 
sont pas de la même nature, mais forment ensemble une seule personne, et 
pour conclure donc, comme nons avons coutume de le faire, φυσις est égal à 
personne, d’après le sens. 


LIVRE VI. 267 


donner le résumé, fut composée par Athanase vers lan 372. 
Pagi et Montfaucon ont déduit des raisons concluantes pour 
prouver que ce grand, ce saint homme, mourut l’année sui- 
vante 373. Ce que j'ai rapporté de lui fait connaître ce qu'il 
souffrit, ce qu'il fit, les services qu'il rendit à l'Église ; ce récit 
est un panégyrique que des paroles ne pourraient qu'affaiblir. 

Les magnifiques rapports qu’Athanase sut découvrir entre le 
dogme de la Trinité, celui de la personne de Jésus-Christ, et 
les autres dogmes de la religion , l'amenèrent à traiter plusieurs 
des points les plus importants de la doctrine chrétienne. Cela 
ne pouvait pas être autrement; car d'un côté la Trinité est le 
fondement de la religion, et de l’autre il est certain qu'un 
dogme ne saurait être traité d'une manière scientifique, qu’en 
montrant ses rapports avec tous les autres. Je les ἃ] exposés 
dans la liaison dans laquelle ils se présentent chez Athanase. Il 
n'y a que le dogme de la grâce et celui de l’Eucharistie pour 
lesquels je n'ai pas cru pouvoir suivre, sans interrompre le fil 
de mon ouvrage, l'ordre qu'ils occupent dans ceux d’Athanase. 

A la vérité, ce qu'il enseignait sur la grâce peut, à quel- 
ques égards, se déduire de ce qui a été dit dans les passages 
cités plus haut; mais pourtant il me semble convenable de réu- 
nir ici, dans un certain ordre, ce qu'il ἃ dit au sujet de ce 
dogme si important. En mettant dans tout son jour le profond 
abaissement auquel le genre humain était réduit, abaissement 
sur lequel il fonde principalement la nécessité de la venue du 
Fils de Dieu, la liaison naturelle des idées devait l’amener à 
parler de la grâce, et cela précisément dans le sens que nous 
donnons aujourd'hui à ce mot. D'ailleurs, les preuves qu'il 
allègue de la divinité du Fils et du Saint-Esprit, ont presque 
toujours pour fondement ce que nous appelons la grâce. On 
ne doit pourtant pas s'attendre à trouver chez lui des choses 
très-positives à cet égard ; car ses raisonnement(s ne lui en four- 
nissaient point de motifs. 

Il y a des passages où il paraît s'exprimer d’une facon semi- 
pélagienne. Ainsi quand il dit Cor cidre: 14) : « Nous 
priions dans la loi que nous avons reçue en naissant par les 


968 VIE D'ATHANASE LE GRAND. 


ineffables soupirs de notre esprit, et nous nous écriions : Sei- 
gneur notre Dieu , rachetez-nous. » Et plus loin : «Ils (les Juifs) 
connaissaient la loi, et par elle, il leur était possible de mener 
une vie vertueuse (de Incarnat., c. 5). » Le semi-pélagianisme 
du premier passage consisle en ce que les prières sont mises 
dans la bouche des hommes, immédiatement avant la venue de 
Jésus-Christ , et que le désir qu'ils expriment du Rédempteur, 
semble donner à entendre qu'ils ont pu, sans la grâce, connai- 
tre leur péché, ce qui est un commencement de conversion. Je 
remarquerai à ce sujet qu'il y a quelques doutes sur ce qu'il 
faut entendre par les soupirs de l'esprit; peut-être faut-il les 
regarder, ainsi que dans l’épitre aux Romains, 8, 26, comme 
un effet du Saint-Esprit. Quoique cette interprétation puisse 
s’accorder avec les mots «dans la loi que nous avons reçue en 
naissant, » elle n’est pourtant pas vraisemblable. Athanase ne 
croyait certainement pas que, par le péché originel, l'homme 
fût devenu complètement satanique, au point de ne pouvoir 
éprouver un sentiment obscur et sans force de son état pénible 
el corrompu, qui lui aurait inspiré le désir d’en être délivré ; 
cela serait évidemment contraire à l’histoire. Il n’y a point en 
ceci de semi-pélagianisme. L'existence de ce sentiment obscur 
et sans force, est la condition qui rend possible le commence- 
ment de toute amélioration , mais il n’est pas ce commencement 
même qui ne peut provenir que de Dieu. Ces soupirs auraient 
donc été les effets des germes qui restaient encore de l'état pri- 
mitif, germes du bien, mais empoisonnés, que nous trouvons 
même chez les païens, et auxquels il fallait que la Rédemption 
se rattachât pour qu’elle pât être possible ; c’étaient les derniers 
mouvements convulsifs de la nature primitive, luttant contre 
la mort, les derniers efforts du désespoir dans le combat contre 
le serpent, qui cherchait à briser tous les os de sa proie, et à 
l’entrainer avec lui dans le sombre abîme, ce qu'il n'aurait pas 
manqué d'effectuer, si le Rédempteur ne fût venu et n'eût 
écrasé la tête du serpent. Si ces faibles germes n'avaient point 
existé , il n’y aurait pas eu moyen de ramener l’ancienne race; 
il aurait fallu l'anéantir, comme Athanase le dit en parlant à 


LIVRE VI. 269 


Apollinaire : Car, ce qui n’est que péché, ne peut plus redeve- 
nir bon; ce n’est plus qu’une substance complètement mauvaise. 
Cette doctrine d’Athanase n’est donc en aucune facon du semi- 
pélagianisme , qui admet un repentir efficace et un commen- 
cement de vraie conversion possible par les seules forces de 
l'homme. Quant au second passage, il fait remarquer que 
l’homme y est considéré abstractivement ; et dans ce sens, on 
ne saurait nier que nous avons la faculté d'accomplir la loi. 
Or, la preuve que c'était ainsi qu'Athanase l'entendait , c’est 
qu'il dit immédiatement auparavant, que l’image de Dieu dans 
l'homme suffisait pour lui faire connaître Dieu et demeurer en 
lui; mais que Dieu lui avait pourtant donné la création et Ja 
loi pour soutenir sa faiblesse ; c’est-à-dire que l’idée innée de 
Dieu et la disposition morale peuvent se développer dans 
l’homme et former sa conscience. 

Athanase enseigne souvent , ainsi que le démontrent les pas- 
sages cités dans le second livre, que, pendant que la parole de 
Jésus-Christ est annoncée dans son Église, il blesse lui-même 
les cœurs, et les conduit à un repentir eflicace et à la foi (voy. 
de Incarnat., ο. 30). Ce passage ne saurait être interprété de 
façon que l'on puisse croire que la doctrine seule produise cet 
effet: car Athanase cherche à prouver par là la résurrection de 
Jésus-Christ; sa vie même après sa mort. Or, ces effets étant 
rattachés à sa personne encore agissante, il n’est pas possible 
qu'il ait voulu parler seulement de la doctrine ; peut-être en- 
tendait-il par là l'étonnement du cœur produit par l'opération 
mystérieuse et cachée du Saint-Esprit. A Ja fin de sa disserta- 
tion sur saint Matthieu, 11, 292, il dit, après avoir épuisé ses 
efforts contre les Ariens : « Mais Dieu est puissant ; il peut ou- 
vrir les yeux de leur cœur, afin qu'ils contemplent le soleil de 
la justice, qu'ils reconnaissent celui qu'ils ont repoussé, et 
qu'ils le glorifient avec nous, dans un esprit fort οἱ pieux ‘. » 


! C. vu, fol. 108. Auvaro δὲ ἐστιν à σεος ἀνοιξαι τοὺς ὀφθαλμους τὴς χαο- 
διας αὐτῶν, προς χατανογσιν του ἡλιου τῆς διχαιτοσυνης" ἵν᾽ ἐπιγνοντος ὃν 
παλαι ἡθελουν, συντογῷ τῷ τῆς εὐσεβειας λογισμῷ σὺν ἡμιν αὐτον δοξα- 
σῶσιν, Χ. τ. À. 


270 VIE D'ATHANASE LE GRAND. 


C’est donc ainsi qu'il montre que le commencement de ia vraie 
foi découle de la grâce de Dieu. ; 

En parlant du premier combat heureux livré par Antoine au 
péché, Athanase dit, dans un passage déjà cité : « Ce fut là la 
première victoire d'Antoine, ou pour mieux dire, l'œuvre du 
Sauveur dans Antoine; l'œuvre de celui qui a condamné le 
péché dans la chair, afin que la justice de la loi s'accomplit en 
nous, qui ne marchons plus selon la chair, mais selon l'esprit.» 
Après qu'Athanase ἃ décrit les vertus de saint Antoine, il 
remarque : « Car avec lui le Seigneur agissait, qui s’est fait 
chair pour nous, et a accordé à notre chair la victoire sur 
Satan, en sorte que quiconque combat avec courage peut dire : 
« Ce n’est pas moi, mais la grâce de Dieu avec moi.» On voit 
là l’action de l’homme et l'opération de Dieu dans le bien, 
parfaitement appréciées l’une et l’autre. 

Terminons par faire voir quelle était la doctrine d’Athanase 
sur la présence réelle de Jésus-Christ dans le sacrement de 
l'Eucharistie. Le passage de l'Évangile de saint Matthieu (12, 
31, 32), où il est dit que le péché contre le Fils de l'Homme 
peut être pardonné, mais non pas le péché contre le Saint- 
Esprit, avait fait naître des doutes sur la divinité du Fils, 
attendu que le Saint-Esprit y semblait être placé plus haut 
que lui, le péché contre le premier pouvant être pardonné et 
non pas celui qui était commis contre le dernier. Athanase 
commence par citer les interprétations de ce passage par Ori- 
gène οἱ par Théognoste et il en fait l'éloge, mais sans les 
adopter ; puis il donne la sienne. Il dit que, d’après la liaison 
des idées, le péché contre le Saint-Esprit signifie la dénégation 
de la divinité de Jésus-Christ; le Saint-Esprit est mis dans ce 
passage pour le Fils de Dieu en opposition avec le Fils de 
l'Homme. Les Juifs attribuaient à Belzébut les miracles de 
Jésus-Christ, les marques de sa puissance; c’est-à-dire qu'ils 


1 Vita 5. Ant., c. 5. Συνεργει γαρ ὃ χυριος αὐτῷ; ὃ σαρχα δι᾽ nuac 
φορεσας; καὶ τῷ σωματι Jous τὴν χατα διαύολου νιχὴν; DOTE τῶν ὀντως 
ἀγανιζώμενον ἐχαστον λεγεῖν οὐχ ἐγώγε; ἀλλ᾽ ἡ χαρις του Jeou ἡ συν ἐμοι. 


À 
1 
1 
ἵ 


LIVRE Vi. DA | 


regardaient les preuves les plus frappantes de sa divinité 
comme des œuvres du diable. Or, c'était là un péché qui ne 
pouvait point obtenir de pardon. Après avoir interprété ce pas- 
sage par la liaison immédiate, il essaie de l’éclaircir par d’autres 
passages semblables. Ainsi il cite l'Évangile de saint Jean (6, 
64) : « C’est l'esprit qui vivifie; la chair ne sert de rien; les 
» paroles que je vous dis sont esprit et vie. » Dans ce passage 
aussi, dit-il, la divinité de Jésus-Christ est indiquée par le 
mot esprit, et comme il yest dit: « La chair (c'est-à-dire 
» l'humanité de Jésus-Christ prise en elle-même) ne sert de 
» rien, » de même aussi, dans le passage qu'il s’agit d’expli- 
quer, on lit que le péché contre le Fils de l'Homme sera par- 
donné, mais que si on ne reconnaît pas dans ses œuvres le Fils 
de Dieu, la divinité dans le Fils de l'Homme, ce péché n'ob- 
tiendra point de pardon. 

Voici tout le passage qui concerne l'Eucharistie : QI] parle 
de ce que son corps est une nourriture, et comme il croyait 
que cela scandalisait beaucoup de personnes, il ajoute : «Cela 
» vous scandalise-t-il? Que sera-ce donc si vous voyez le Fils 
» de l'Homme monter où il était auparavant? C’est l'esprit qui 
» vivifie; la chair ne sert de rien ; les paroles que je vous dis 
» sont esprit et vie. » Ici encore il parle des deux choses en 
lui, de la chair et de l'esprit. Il distingue l'esprit du corps, afin 
qu'ils ne croient pas seulement de lui ce qui paraît (το φαινο- 
μενον), mais aussi ce qui est invisible, et qu'ils apprennent que 
ce qu'il dit n’est pas charnel, mais spirituel. Car à combien 
‘son corps pourrait-il servir d’aliment, afin qu'il devint une 
nourriture pour le monde entier? C’est pourquoi il parle de 
l'ascension du Fils de l'Homme , afin de les détacher des pen- 
sées charnelles, et leur apprendre que la chair dont il parlait 
étaitun aliment céleste venu d'en haut et qu'il leur donnait une 
nourriture spirituelle. Les paroles que je vous dis, continue-t-il, 
sont esprit et vie. C'est comme s’il leur avait dit : Ce qui se voit 
el qui sera donné pour la vie du monde, c’est la chair que je 
porte; mais celte chair et son sang seront donnés spirituelle- 
ment par moi comme nourriture ; en sorle que, communiqués 


Dr. VIE D'ATHANASE LE GRAND. 


à chacun d’une manière spirituelle, ils deviennent pour nous 
l'assurance de la résurrection à la vie éternelle. Ainsi encore le 
Seigneur éloigna la Samaritaine des pensées charnelles et nomma 
Dieu un esprit, afin qu’elle ne pensät plus à Dieu charnellement, 
mais spirituellement. C'est encore ainsi que le prophète con- 
templait le Logos fait chair, et qu'il dit : « Le Christ, » le Sei- 
gneur, l'esprit et le souffle de notre bouche {Lam., 4, 20), » afin 
que l’on ne puisse pas conclure des apparences que le Seigneur 
n’est qu'un simple homme ; mais que, quand on entend parler 
de « l'esprit , » on reconnaisse que Dieu est dans la chair . » 
On a conclu de ce passage que puisqu’Athanase parlait d'une 
manducation spirituelle du corps et du sang de Jésus-Christ 
dans l'Eucharistie, il donnait au mot « spirituel » le même sens 
qu'on lui donne depuis Zwingle et Calvin. Mais Athanase était 
bien loin d’avoir une pareille pensée. Il entend seulement par 
à que dans la chair et le sang qui nous sont présentés dans 


l Epist. IV. ad Serap., c. xxx. Περι τῆς του σωματος βρωσεως διαλεγο- 
μενος, κα! δια τουτο πολλους ἐωραχως TOUS σχανδαλισϑέντας; φητιν ὃ χυρίος" 
τουτο ὑμας σχανδαλιζει; ἐαν οὖν Jewpnts τὸν viov του ἀνθρωποὺ ἀναδαινόντα, 
ὅπου ἦν το προτερον; τὸ πνευμα ἐστι το ζωοποιουν; ἡ σαρξ οὐχ ὠφελει οὐδεν" 
τα ῥήματα, ἁ ἔγω λελαληχα ὑμιν; πνευμα ἐστι και ζωη" και ἐνταυθα γαρ 
ἀμφοτερα περι ἑαυτου εἰρηχε, σαρχα χαι πνευμα " χαι τὸ πνευμᾶα προς τοχατα 
σαρχα δειστειλεν, ἵνα μὴ μόνον TO φαίνομενον; ἄλλα χαι TO ἄορατον αὐτου 
κιστευσαντες μαθωσιν; ὅτ! χαι d Reyes, οὐχ ἐστι σαρχιχα, ἀλλα πνευματιχα" 
πόσοις 1αρ ἦρχει το σωμα προς βρωσιν, ἱνα χαὶ τοῦ χοσμου πᾶντος τουτὸ 
τροφὴ γενηται ; ἀλλα δια τουτο τῆς εἰς οὐρανους ἀναβασεως ἐμνημονευσε τοῦ 
viou ἄνθρωπου; tva τὴς σωματιχὴς εὐνοιας αὕτους ἀφελχυσῃ, και λοιπὸν τὴν 
εἰφρημενὴν σαρχα ἀνωθεν οὐράνιον; και πνευματιχὴν τροφὴν παρ᾽ αὐτου διδο- 
μενὴν μαθωσιν᾽ à γάρ λελαληχα; φησιν, ὑμιν, πνευμα ἐστι και ζωη" ἶσον 
ro εἴπειν, τὸ μὲν δειχνυμενον χαι διδομενον ὑπερ τῆς του χοσμου σωτεριᾶς, 
ἐστιν ἡ CALE, ἣν ἐγὼ φορω" ἀλλ᾽ αὐτὴ ὑμιν και τὸ ταυτῆς αἷμα παρ᾽ ἑμου 
πνευματιχως δοθησεται τροφὴ, ὦστε πνευματιχῶς ἐν ἐχαστῷ ταυτὴν ἀναδι- 
δοσθαι, χαι γίνεσθαι πασι φυλαχτηριον εἰς ἀναστασιν ζωῆς αἰωνίου. Οὐὑτως 
χαι τὴν Σαμαρειτιν ἀφελχων ὃ χυριος ἀπο τῶν αἰσθήτων; πνευμα εἰρηχε τὸν 
Deov " ὑπερ του μηχετι σωματιχως διανοεισθαι περι του Jeou* οὗτως χαὶι ὃ προ- 
φήτης σεωρῶν τὸν λογον τον γένομενον σαρχα εἴρῆχε, RVEULA προσωῶπον ἥμων 
Χριστος χυρίος" ἵνα μὴ ἐκ τοῦ φαινομένου νομισῃ τις ἀνθρῶπον ψιλον εἶναι 
τον χυριον᾽ ἀλλα καὶ ἀνευμα ἀκουων; γινώσχῃ ὅεων εἶναι τὸν ἐν σώματι ὄντα. 


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LIVRE VI. 273 


l'Eucharistie, nous ne recevons pas seulement de la chair et du 
sang, mais la divinité unie à l'humanité, l'humanité divinisée 
de Jésus-Christ. C’est ce que fait voir clairement la conclusion 
du passage en question : « Afin qu'on ne puisse pas conclure 
des apparences que le Seigneur n'est qu'un simple homme, 
mais que quand on entend parler « d'esprit, » on reconraisse 
que Dieu est dans la chair. » En se servant du passage de saint 
Jean pour faire voir que dans le mot «esprit » il faut entendre 
la divinité de Jésus-Christ, Athanase n'aurait rien dit qui eût 
le moindre rapport à son argumentation, si ce passage ne devait 
pas être interprété dans le sens catholique. Il y ἃ plus; 1] pose 
en fait que dans l'Eucharistie, Jésus-Christ tout entier est 
présent; il dit que tout le monde le croit ainsi, et par ce moyen 
il atteint son but. C'est pourquoi il dit aussi : « Ici encore il 
parle des deux choses en lui, de l'esprit et de la chair {de la di- 
vinité et de l'humanité). I distingue l'esprit du corps {la divi- 
nité de l'humanité), afin qu'ils ne croient pas seulement de lui 
ce qui paraît (la partie virile, l'humanité), mais aussi ce qui est 
invisible (la divinité), et qu'ils apprennent que ce qu’il dit n’est 
pas charnel, mais spirituel (que ce n’est pas une simple chair 
qu'il donne, mais sa divinité unie à cette chair, ce qui en effet 
rend possible ce qui aurait été sans cela impossible). » Quand 
d’après cela Athanase ajoute : «Car à combien son corps pou- 
vait-il servir d'aliment? » 1] veut seulement dire par là que 
Jésus-Christ ne prétendait pas que son corps fût matérielle- 
ment partagé entre eux, car c'est ainsi que les Juifs avaient 
compris le Seigneur; et 1] veut attirer l'attention sur ce que la 
partie spirituelle, le corps de Jésus-Christ, réuni à la divinité, 
étant un esprit, est recu tout entier quand on le recoit. C’est 
pourquoi Athanase attache une importance particulière à l’as- 
cension de Jésus-Christ, que le Sauveur indique; car on en- 
seignait qu'avec l'élévation de Jésus-Christ dans le ciel, la 
glorification de l'humanité, sa divinisation était accomplie. 
« Nourriture céleste, » — « aliment spirituel, » — « commu- 
nication spirituelle, » ont d’après cela ici une signification 
très-différente du mot « spirituel » qui se trouve plus bas. De 
ὲ 12, 


274 VIE D'ATHANASE LE GRAND. 


même que le mot «esprit » signifie tantôt la divinité de Jésus- 
Christ et tantôt l'humanité à laquelle cette divinité s’est unie, 
de même enfin par le mot « spirituel, » il faut entendre à la 
fois la parole divine dans Jésus-Christ et l'union de la partie 
divine avec la partie humaine. 

Ceci se montre surtout clairement dans un autre passage 
(De Incarnat., c. Ar., c. 16) où notre Père de l'Église dit : 
«Le Sauveur nous dit en sa prière de demander dans cette vie 
le pain substantiel (ἄρτον ἐπουσιον), c'est-à-dire pour le futur 
dont nous avons déjà les prémices dans cette vie, puisque nous 
participons à la chair du Seigneur. Il dit lui-même : « Le pain 
que je donnerai est ma chair pour la vie du monde. Car la chair 
du Seigneur est un esprit vivant, puisqu'elle a été conçue de l'es- 
prit vivifiant. Car ce qui est né de l'esprit est esprit. » [οἱ donc 
Athanase appelle Jésus-Christ tout entier un « esprit, » parce 
que l’humanité a été conçue de l'esprit (c'est-à-dire de la divi- 
nité du Fils : car c’est là la manière dont il explique la concep- 
tion du Sauveur). Ceci sert à faire voir le sens de la manduca- 
tion spirituelle du corps et du sang de Jésus-Christ. 

Du passage « Ceci est mon corps, » Athanase tire encore une 
preuve contre Paul de Samosate. Celui-ci soutenait que Jésus- 
Christ était un simple homme par lequel le Verbe de Dieu 
avait parlé comme par les prophètes. Il niait aussi que le Verbe 
de Dieu se füt fait chair, c’est-à-dire qu'il se fût réuni à l'hu- 
manilé dans une personne. Or, Athanase remarque : « Paul 
de Samosate (son parti) doit se corriger et devenir obéissant à 
la parole de Dieu ; car le Sauveur dit : « Ceci est mon corps; » 
il ne dit pas : «Le Christ (le simple homme) est autre que le 
Logos; mais il est avec moi et moi avec lui (Or. 4, ὁ. Ar., 
c. 36 ). » Dans les paroles : « Ceci est mon corps, » Atha- 
nase entendait la vraie humanité unie à la divinité. Tout ce qui 
vient d’être dit est confirmé par l'ensemble de la manière dont 
il explique la relation de la divinité à l'humanité dans Jésus- 
Christ, d’après laquelle Jésus-Christ, dans tous ses rapports 
avec l'Église, ne peut être conçu que comme l'union intime des 
deux , comme HommE-Diec. 


τι 


NOTICE HISTORIQUE 


SUR L'ARIANISHE , 


DEPUIS LA MORT DE SAINT ATHANASE JUSQU'A NOS JOURS. 


CU faut qu'il ÿ ait des hérésies, ἃ dit l'Apôtre, afin que 
l'on découvre ceux qui ont une vertu éprouvée. » En effet, 
toute l’histoire de l'Église démontre la justesse et la vérité des 
paroles que saint Paul adressait aux Corinthiens. Il faut qu'il 
y ait des hérésies, car le faux apprend à distinguer le vrai: 
il faut qu'il ÿ ait des hérésies, afin de procurer à l'Eglise de 
chaque siècle l’occasion de faire connaître aux siècles suivants 
sa doctrine universelle; il faut enfin qu'il y ait des hérétiques, 
pour que l’on voie combien leur conduite est différente de 
celle des fidèles. 

De toutes les hérésies qui ont affligé l'Église depuis son 
origine jusqu'à Luther, il n'y en a point eu de plus grave, de 
plus étendue, de plus longue, de plus dangereuse pour la pu- 
reté de la foi que celle des Ariens, et pourtant en moins de 
trois siècles elle disparaît totalement de la face de la terre, et 
pendant plus de huit cents ans les doctrines d’Arius ne comp- 
tent pas un sectateur dans tout le monde chrétien. Plus tard, à la 
vérité, profitant du système de libre discussion admis par les 
protestants, on les retrouve encore, mais faibles, peu nom— 


276 HISTOIRE DE L'ARIANISME. 


breux , dispersés et moins ariens qu'incrédules, poussant les 
Opinions d'Arius à un excès que ce fameux hérésiarque eût 
sans doute hautement désavoué. 

Cette disparition complète des Ariens dans le septième siè- 
cle est un des phénomènes les plus remarquables qu'offre l'his- 
toire de l'Église. Les esprits méditatifs ne sauraient trop en 
étudier les circonstances et les causes. Ils y verront avec une 
incontestable évidence queles hérésies n'ont jamais pu se sou- 
tenir que par l'appui du pouvoir civil; elles s’éteignent dès 
que cet appui leur manque. La vraie religion, au contraire, 
souffre sous la persécution; elle peut même languir; mais 
comme un feu qui couve sous la cendre, elle renaît plus écla- 
tante, dès que l'oppression cesse; et c’est avec raison que nous 
avons dit que pour faire fleurir la vraie religion il suffit qu’elle 
ne soit point opprimée; elle n’a nul besoin d’une protection 
avoute du pouvoir politique; cette protection peut hâter son 
triomphe et le rendre plus visible aux yeux des hommes; 
mais pour en être privée, ce triomphe n'est ni moins grand 
ni moins assuré. Le siècle dans lequel nous vivons nous 
offre à cet égard deux exemples fameux et que ne sauraient 
nier les esprits les plus prévenus. Depuis bientôt soixante ans 
que les protestants jouissent en France de la liberté de con- 
science, ils ont à peine augmenté dans la proportion générale 
de la population, tandis que depuis douze ans que les catho- 
liques ont obtenu les droits civils en Angleterre, leur nom- 
bre a presque doublé. 

L'admirable histoire de saint Athanase, dont la traduction 
précède, ἃ fait connaître les premiers commencements de l’a- 
rianisme et a dépeint avec intérêt et force la longue lutte 
du saint évêque d'Alexandrie contre Arius lui-même et con- 
tre ses sectateurs. Nous avons cru que pour compléter le ta- 
bleau il serait bon de décrire succinctement la suite de cette 
hérésie, depuis la mort de saint Athanase jusqu'à son extinc- 
tion totale, et de montrer en dernier lieu sous quelle forme 
elle a reparu dans les temps modernes, en indiquant les diffé- 
rences qui distinguent les Ariens d'aujourd'hui de ceux du 


HISTOIRE DE L'ARIANISME. 977 


premier siècle de l'Église. Nous n'ignorons pas qu’il y a de la 
témérité à placer notre faible essai à côté du bel ouvrage de 
Mœæbler, et nous osons seulement espérer qu’en faveur du sujet, 
on voudra bien pardonner ce qui pourra manquer à l'exécution. 

On ἃ vu dans l’histoire d'Athanase que ce saint homme avait 
exprimé, en mourant, le désir d'avoir pour successeur un 
prêtre d'Alexandrie, nommé Pierre , qui avait été fidèle com- 
pagnon de ses travaux apostoliques. Le peuple et le clergé, 
tout pleins encore du souvenir du grand homme qu'ils avaient 
perdu , n’eurent garde de manquer à la recommandation qu'il 
leur avait faite. D'un commun accord Pierre fut élevé au siége 
patriarcal. 

Cependant les Ariens d'Alexandrie jugèrent l’occasion favo- 
rable pour ressaisir l'autorité qui leur avait échappé. Ils s’a- 
dressèrent à l'empereur Valens, qui ne leur était que trop 
favorable, et lui peignirent sous les couleurs les plus noires et 
la conduite d’Athanase mourant, qui s'était arrogé le droit 
exorbitant de nommer son successeur, et l’aveugle soumis 
sion des évêques d'Égypte en consentant à consacrer ce Pierre, 
qui n'avait, selon eux, aucun droit au rang élevé auquel il s’é- 
tait placé. Valens prèta l'oreille aux dénonciations des Ariens; 
il écrivit à Palladius, gouverneur d'Égypte, d’expuiser Pierre 
de son siége, pour y établir à sa place Lucius, chef des Ariens 
d'Alexandrie, et afin de prévenir toute opposition de la part 
des habitants, il envoya en Égypte Euzoïus, évêque arien 
d'Antioche, avec une armée considérable, commandée par le 
trésorier général Magnus. 

Le gouverneur, qui était païen, obéit avec joie aux ordres 
de l’empereur et mit dans leur exécution toute la brutalité que 
lui inspirait sa haine contre les chrétiens. Les cruautés qui se 
commirent à celte occasion surpassèrent celles même dont on a 
vu le récit dans la vie d’Athanase lors de l'entrée de Grégoire 
et de George. Un grand nombre de fidèles furent tués, des 
religieuses furent violées sur l'autel ; un comédien monta tout 
nu dans la chaire de vérité, et parodiant un sermon, y pro- 
féra les blasphèmes les plus abominables. Pierre fut cependant 


278 HISTOIRE DE L'’ARIANISME. 


assez heureux pour échapper aux assassins qui le cherchaient 
et parvint à se cacher à bord d'un bâtiment mouillé dans le 
port. Convaincu qu'il n’y avait aucune süreté pour lui en 
Égypte, il se rendit à Rome, auprès du pape Damase. 

Tout ceci s'était fait avant l’arrivée du nouveau patriarche, 
Lucius. 

Il se présenta quelque temps après accompagné d'Euzoïus et 
du comte Magnus, que l'empereur, ainsi que nous l'avons dit 
plus haut, avait chargés de l'installer. Ce dernier était un de 
ces hommes, tels qu'on en voit dans tous les siècles et dans 
tous les pays, qui n'ont d'autre opinion religieuse ou politique 
que celle qui peut le mieux assurer leur fortune. Païen sous 
Julien , il se fit chrétien lorsque Valens monta sur le trône ; 
mais Valens étant hérétique, Magnus le fut aussi , et la même 
haine qui, sous Julien, l'avait fait persécuter indistinetement 
tous les chrétiens, s'acharna plus tard sur les catholiques seuls. 
Il est à croire pourtant que si l’empereur avait été instruit de 
ce qui se passa dans la ville d'Alexandrie à l’arrivée de Lucius, 
il aurait senti sa foi arienne quelque peu ébranlée. En effet, le 
païen Palladius et les personnes de sa suite rendirent les plus 
grands honneurs au nouveau patriarche οἱ lui dirent qu'ils 
avaient lieu de se féliciter et de rendre grâces à Sérapis de voir 
un homme comme lui placé à la tête des Nazaréens de l'Égypte, 
attendu qu'il était assez raisonnable pour nier la divinité de 
Jésus-Christ. 

Cependant le peuple d'Alexandrie, qui, de tout temps, avait 
donné les plus grandes preuves de la pureté de sa foi et chez 
qui la mémoire d’Athanase était encore si fraîche, ne se montra 
pas disposé à accepter le pasteur qu'en opposition aux canons 
de l'Église une autorité souveraine s’arrogeait le droit de lui 
imposer. À compter de ce moment, les édifices consacrés à la 
religion furent abandonnés; Lucius officia et prêcha dans le 
désert. En vain Magnus fit venir en sa présence les chefs du 
clergé, espérant, s’il ne pouvait les gagner par de belles paroles, 
de les effrayer par des menaces. Puis quand il vit que tout était 
inutile, il les fit tous enlever et jeter à bord d’un navire mal 


D Ron à om 2 Dans ut 


HISTOIRE ΡῈ L'ARIANISME. 


εῷ 


79 
approvisionné qui les débarqua , dans l’état le plus déplorable, 
à Héliopolis, en Phénicie. 

Mais les cruautés de Palladius envers les simples fidèles sont 
à peine croyables sous le règne d’un empereur qui se disait 
chrétien. Le deuil et la consternation régnaient dans la ville; 
Palladius défendit de pleurer et de gémir ; ceux qui n'obéis- 
saient pas avec assez de promptitude étaient envoyés aux 
mines, chargés de fers et déchirés à coups de fouet. 

La fureur de Lucius ne se borna point à Alexandrie; elle 
s’étendit sur l'Égypte tout entière. Il se prévalut pour cela d’un 
ordre de l’empereur qui enjoignait de chasser de tout ce 
royaume ceux qui croyaient à la consubstantialité du Verbe. 
Les catholiques furent traînés devant les tribunaux, empri- 
sonnés οἱ mis à la torture. Onze évêques furent relégués à 
Diocésarée en Palestine, ville qui n'était habitée que par des 
Juifs. 

Malgré le peu d'espace que nous pouvons consacrer à cette 
nolice, qu'il nous soit permis de citer ici saint Mélas, évêque 
de Rhinocolure, qui fut du nombre des onze prélats envoyés 
en exil. Ainsi que ses collègues il s'était voué dès sa jeunesse 
à la vie monastique, parmi les compagnons de saint Antoine, 
et ne l'avait quittée qu'à regret pour le trône épiscopal ; mais 
il lui en était resté des vertus exemplaires et surtout l'humilité 
la plus parfaite. Les gardes chargés de l'arrêter étant entrés 
dans l’église, y trouvèrent un vieillard occupé à nettoyer les 
lampes; il portait un tablier souillé d'huile et tenait à la main 
un paquet de mêches. On lui demanda où était l'évêque. Le 
vicillard offrit de conduire ces hommes auprès de lui. ΠῚ les 
mena dans la maison épiscopale, placa devant eux une table et 
leur servit un repas frugal. Surpris de cet accueil, les gardes 
ayant encore une fois demandé l’évêque, le vieillard leur dit 
que c'était lui; et telle fut l'admiration que tant de vertu leur 
inspira , qu'ils lui offrirent de le laisser en liberté, nonobstant 
les ordres du gouverneur. Mais saint Mélas ne voulut point 


que son sort différât de celui de ses collègues, et il partit avec 
eux pour l'exil. 


280 HISTOIRE DE L’ARIANISME. 


Après avoir ainsi persécuté le clergé et le peuple d'Égypte, 
Lucius entreprit de tourmenter aussi les moines du désert. Il 
connaissait et la sainteté de leur vie et leur attachement à la foi 
de Nicée et leur influence sur l'esprit des habitants. Il serait 
trop long d'énumérer ici les tortures qu'il leur infligea pour 
les amener à abjurer leur croyance; mais tout fut sé Ne 
pouvant les séduire, il fut forcé de les tuer ou de les disperser. 
Ces vénérables religieux ne durent leur salut qu’à la piété d’une 
noble dame romaine, Mélanie, petite-fille du consul Marcellin. 
Elle ne négligea rien pour les soulager dans leurs souffrances, 
et l'on assure, entre autres choses, qu'elle en nourrit pendant 
trois jours cinq mille qui s'étaient cachés en divers lieux. 
Mélanie ne borna pas là ses secours; elle alla trouver Palla- 
dius , intercéda pour les moines et lui parla avec tant d'élo- 
quence que, par respect pour une si rare vertu, cet homme 
cruel consentit à les laisser tranquilles. Toutefois, dans l'espoir 
qu'ils s’'égareraient quand ils seraient privés de ceux qui de- 
vaient Ἔα diriger, Lucius fit enlever leurs abbés, qu'il fit. 
transporter dans une île au milieu des marais d'Égypte, où il 
n'y avait que des païens et où il leur devenait impossible de se 
livrer aux exercices de leur religion. Mais cette tentative 
tourna à l'entière confusion des hérétiques : car les habitants 
de l’île, témoins d'un miracle que firent ces saints abbés, se 
convertirent tous, et après avoir démoli le temple où ils sacri- 
fiaient aux idoles, ils élevèrent à sa place une église chré- 
tienne. 

Lucius reçut quelque temps après un autre affront. Les 
Sarrasins étaient à cette époque en guerre avec les Romains. 
Quoique païenne, leur reine, qui s'appelait Maouvia, avait 
embrassé le christianisme. Quand il fut question de traiter de 
la paix, cette princesse exigea pour condition qu'on lui en- 
voyät, afin d’instruire son peuple et de remplir chez elle les 
fonctions épiscopales, un moine arabe nommé Moïse, qui 
habitait le désert entre l'Égypte et la Palestine, et que ses 
miracles avaient rendu célèbre. Valens y consentit, et Moïse 
fut conduit à Alexandrie pour y recevoir l'imposition des 


> ANS 


HISTOIRE DE L'ARIANISME. 281 


mains. Mais arrivé là, il professa hautement la foi nicéenne 
et ne voulut sous aucun prétexte se laisser consacrer par Lu- 
cius, Or la paix étant signée, force leur fut de faire conduire 
Moïse aux évêques catholiques relégués sur la montagne, de 
qui il reçut l'imposition des mains, et avec lesquels il demeura 
toujours en communion. 

C'est à peu près vers cette époque que l’admirable fermeté et 
l’éloquence entraînante de saint Basile adoucirent un peu 
Valens en faveur des catholiques. Mais ce changement favo— 
rable ne fut pas de longue durée, et le crédit des Ariens ne 
tarda pas à reprendre le dessus. On raconte à ce sujet qu’au 
moment où saint Basile allait partir pour l'exil, auquel sa 
persistance l’avait fait condamner, un jeune fils de l'empereur 
tomba tout à coup si dangereusement malade que les médecins 
l'abandonnèrent. Valens et son épouse étaient livrés au déses- 
poir ; ils adressaient vainement leurs prières au ciel, lorsque, 
tout ariens qu'ils étaient l’un et l’autre, ils résolurent de faire 
appeler saint Basile. Il arriva, et l'enfant guérit. Le saint promit 
même à l’empereur que ce fils lui serait conservé s’il consentait 
à le faire élever dans la foi nicéenne. Valens en prit l'engage- 
ment, mais n’y fut pas fidèle. Quelque temps après il fit baptiser 
le jeune prince par un prêtre arien, et sur-le-champ l'enfant 
eut une rechute dont il mourut. 

Pendant que l’arianisme triomphait ainsi dans l'Orient, 
la situation de l'Église catholique était bien plus favorable 
dans l'Occident, où régnait Valentinien. La mort d'Auxentius, 
évèque de Milan, mit, pour ainsi dire, fin à l’hérésie dans 
cette partie de l'empire. Le clergé et le peuple s'étaient as- 
semblés pour lui donner un successeur; et les Ariens, voyant la 
victoire près de leur échapper, se flattèrent d’intimider leurs 
adversaires par les troubles qu'ils susciteraient dans la ville. 
Ambroise, consulaire de Ligurie et d'Émilie, était gouverneur 
de la province. C'était un homme aussi savant que sage, qui avait 
fait d'excellentes études à Rome. A la première nouvelle des 
troubles de Milan, il se häta d'y aller, et étant entré dans 
l'église, il se mit à exhorter le peuple à la paix et à la concorde. 


282 HISTOIRE DE L'ARIANISME. 


Sa douce et entraînante éloquence émut tous les cœurs. Un 
jeune enfant, par un mouvement instinctif, s’'écria par trois 
fois : « Ambroise évêque ! » et le peuple, regardant cet élan 
d’une bouche innocente comme la voix du ciel, répéta aussi- 
tôt ce cri. Catholiques et Ariens se montrèrent d'accord en 
celte occasion. 

Ambroise s'attendait peu à l'honneur qu’on voulait lui faire; 
il s’effraya de la responsabilité qu'on cherchait à lui imposer 
et ne négligea rien pour s’y dérober. Il affecta d'abord de la 
cruauté dans l'exercice de sa magistrature, puis il voulut 
donner une idée défavorable de ses mœurs, en faisant entrer 
chez lui, en plein jour, des femmes publiques. Mais à tout ce 
qu'il faisait, le peuple ne cessait de crier : « Sois notre évêque ; 
nous prenons sur nous ton péché.» Ambroise ainsi poussé à 
bout fit observer qu'il ne pouvait point consentir à ce qu’on 
exigeait de lui sans la permission de l'empereur, alors à Trè- 
ves, et pendant qu'un courrier était allé demander cette per- 
mission à Valentinien, Ambroise sortit en secret de la ville 
et alla se cacher dans la terre d'un de ses amis. Ce ne fut pas 
sans peine qu'on l'y découvrit, et ramené enfin à Milan, il 
reconnut, en tout ce qui s'était passé, la volonté de Dieu et il 
s’y soumit. L'empereur vint lui-même assister à son sacre. 

Ici se place un événement important et celui qui contribua 
le plus à maintenir, pendant trois siècles encore, l’arianisme, 
qui sans cela n'aurait pas tardé à s’éteindre : nous voulons 
dire la perversion des Goths. 

Ces peuples originaires du Nord ΠΕΝΘΕΡῸΣ" pour la pre- 
mière fois , de Le régions glacées, sous le règne de Marc- 
Aurèle, et se dirigèrent d’abord vers les Palus-Méotides, d’où 
se détournant vers l'Occident, ils vinrent occuper la Dacie, 
c'est-à-dire, la contrée qui forme aujourd'hui la Moldavie , la 
Valachie, la Transylvanie et une partie de la haute Hongrie. 
Là ils se partagèrent en deux nations : les Ostrogoths qui se 
fixèrent sur les bords du Pont-Euxin, et les Visigoths qui 
demeurèrent dans la partie la plus occidentale de la région 
dont ils s'étaient emparée. 


x 


HISTOIRE DE L'ARIANISME. 283 


Depuis cette époque jusqu'à celle où nous nous trouvons, 
les Goths furent alternativement en guerre et en paix avec les 
Romains. Dans les intervalles de tranquillité, il y en eut beau- 
coup qui embrassèrent le christianisme et ils eurent même des 
prélats qui se distinguèrent par leur piété. Leur évêque Théo- 
phile fut présent au concile de Nicée, dont il souscrivit les 
actes. La première atteinte que reçut chez eux la pureté de la 
foi, lui fut donnée par Audæus, homme d’une vie exemplaire, 
mais d'un orgueil excessif, qui comptait, au nombre des 
erreurs qu'il professait, l’anthropomorphisme; c’est-à-dire, 
qu’il soutenait que Dieu avait une figure humaine, parce qu'il 
est dit, dans l’Écriture sainte, que Dieu avait fait l’homme à 
son image. Banni par l’empereur Constanee, il se retira chez 
les Goths où il convertit un grand nombre de païens, que 
malheureusement il infecta de ses propres erreurs. 

Cependant les flots de barbares qui devaient bientôt après 
inonder tout l'empire romain , commençaient déjà à se pousser 
les uns les autres, en attendant qu'ils parvinssent jusqu'aux 
limites les plus occidentales de l'Europe. Les Huns ayant 
passé les Palus-Méotides, attaquèrent les Goths et les défirent. 
Alors ceux-ci envoyèrent leur évêque Ulphila auprès de l’em- 
pereur Valens pour lui demander la permission de faire passer 
le Danube à une partie d’entre eux, afin de s'établir dans la 
Thrace, et en offrant de servir dans les armées romaines. 
Ulphila qui désirait vivement réussir dans son ambassade et 
qui savait quelle était la puissance des Ariens à la cour de 
Constantinople, ne crut pas pouvoir mieux faire que de s’a- 
dresser aux chefs de ces hérétiques et d'implorer leur appui 
auprès de l'empereur. Ceux-ci n’eurent garde de laisser échap- 
per une si bonne occasion d'étendre leurs doctrines. Ils mi- 
rent pour condition des services qu’ils rendraïent à la nation 
des Goths, l'engagement que prendrait l'évêque d’embrasser 
leur parti et d’y attirer son troupeau. Ulphila se laissa séduire ; 
sa faiblesse eut pourtant une excuse. Les Ariens, avec cette 
duplicité qui les caractérisait, lui persuadèrent que leurs 
différends avec les catholiques ne roulaient que sur des mots 


384 HISTOIRE DE L'ARIANISME. 


et ne touchaient point au fond de la doctrine. Hélas! nous 
n'avons que trop appris depuis un siècle tout le mal que peu- 
vent faire les mots dont on pervertit le sens à dessein. Cet 
Ulphila était du reste un homme d'un grand mérite. Les 
Gotbs lui durent l'usage des caractères d'écriture, et il tradui- 
sit la Bible en langue gothique. Les évangiles nous en restent 
encore. 

Le traité fut conclu, et les Goths passèrent le Danube; mais 
ils ne trouvèrent point dans leur nouvelle demeure les avan- 
tages qu'ils s’en étaient promis. Les officiers romains, à l’insu 
de l’empereur, les maltraitèrent, les laissèrent manquer de 
vivres et allèrent même jusqu'à faire mourir ceux qui se plai- 
gnaient. Réduits au désespoir, les Goths commencèrent par 
piller la Thrace; puis s'étant mis en marche pour Constanti- 
nople , ils s'avancèrent jusqu'à neuf milles de cette capitale. 

Valens était en ce moment occupé de la guerre contre les 
Perses. 11 se hâta de faire la paix avec eux et partit pour Con- 
stantinople, où il arriva à la fin de mai 378. En quittant 
Antioche, il donna des ordres pour faire cesser partout la 
persécution contre les catholiques, pour rappeler les évêques 
et les prêtres exilés, et faire sortir des mines les religieux que 
l'on y avait envoyés. Le premier effet de cette mesure fut de 
permettre à Pierre de retourner à Alexandrie, où il arriva avec 
des lettres du pape Damase qui autorisaient son élection. Les 
églises lui furent rendues, et Lucius revint à Constantinople. 

L'empereur ne resta que peu de jours dans sa capitale; 
comme il passait avec sa suite devant la cellule du moine 
Isaac, celui-ci lui cria : « Où allez-vous, empereur? Vous 
avez fait la guerre à Dieu, il n’est pas pour vous. C'est lui 
qui a excité contre vous les barbares. Cessez de le combattre, 
ou vous n'en reviendrez pas et vous perdrez même votre ar- 
mée. » Valens irrité répondit : « Je reviendrai, et te ferai 
mourir pour (6 punir de ta fausse prophétie. » —« Faïtes-moi 
mourir, reprit Isaac, si vous trouvez que j'ai menti. » Valens 
ordonna qu'on le mit en prison jusqu’à son retour. 

En arrivant près d’Andrinople, où les Goths étaient postés, 


HISTOIRE DE L'ARIANISME. 28% 


Valens reçut la nouvelle que l’empereur Gratien, son neveu, 
avait remporté de grands avantages sur les Germains, qu'il 
arrivait à son secours et qu'il le priait de ne point se mesurer 
avec l'ennemi jusqu’à ce qu'il l'eût rejoint. Si la prudence avait 
guidé les mesures de Valens, il aurait suivi le conseil de 
Gratien; mais jaloux de la gloire que son neveu venait 
d'acquérir, il ne voulut point partager avec lui celle qu'il se 
flattait d'obtenir en dispersant l'armée des Goths. Il leur livra 
donc batailie le 9 août et fut complètement défait. II y périt 
lui-même d’une manière cruelle, ayant été brûlé dans une 
chaumière où il s'était réfugié. On lit dans Nicéphore qu’au 
moment même où l’empereur mourait ainsi misérablement , 
Isaac, ravi en une sorte d'extase, s’écria en présence du com- 
Pagnon de sa captivité : « C’est maintenant que Valens brüle!» 
D'autres auteurs nous apprennent que les habitants d’Antio- 
che, j oussés à bout Par Sa cruauté, avaient coutume de dire 
dans {eur désespoir : « Puisse Valens être brûlé vif! » Cet em- 
pereur n'ayant point laissé d'enfants, l'empire revint, après sa 
mor, à ses deux neveux Gratien et Valentinien: mais ce der- 
nier n'étant pas encore d'âge, toute l'autorité demeura dans les 
mains du premier. 

Gratien avait toujours été sincèrement attaché à la foi ca- 
tholique. Se défiant néanmoins de ses propres forces, il de- 
manda, avant de partir pour l'Orient "ἃ Ambroise un traité qui 
réfutät les principales erreurs des Ariens. Nous possédons 
encore celui qu’Ambroise COMposa à celte occasion. 

Les Goths ayant porté leurs rayages jusqu'aux Alpes, Am- 
broise ne négligea rien pour racheter les prisonniers que les 
barbares faisaient. Les Ariens lui reprochèrent amèrement 
d'avoir employé jusqu'aux vases de l'Église à ce pieux usage. 
Ambroise répondit que les âmes étaient, aux yeux de Dieu, 
plus précieuses que l'or, ajoutant que si l'Église avait de l'or, 
ce n'était pas pour le garder, mais pour le distribuer dans les 
besoins pressants des fidèles. « Le sang de Jésus-Christ répandu 
dans l'or, disait-il, n'ya pas seulement brillé, mais y a encore 
imprimé la vertu de la rédemption. » Du reste, il n'avait fait 


286 HISTOIRE DE L'ARIANISME. 


fondre que les vases non consacrés. Cette lettre est d’une haute 
importance, d'abord en ce qu'elle montre que saint Ambroise 
croyait que le vin contenu dans le calice est bien réellement le 
sang de Jésus-Christ, et ensuite qu'il y avait dès lors des vases 
consacrés et d’autres qui ne l’étaient pas. 

Le premier acte de Gratien en arrivant à l'empire fut de 
rendre un édit par :equel, après avoir accordé la liberté de 
conscience à tous, exceplé aux Manichéens, aux Photiniens et 
aux Eunomiens, il confirmait l'ordre déni par Valens, et qui 
ne s'exéculait qu'avec lenteur, de rendre aux catholiques 
d'Orient les églises que les Ariens avaient envahies. 

Nous avons dit que le jeune Valentinien, collègue et frère 
de Gratien, n’était pas encore d'âge à gouverner lui-même; 
tout le poids des affaires retombait donc sur celui-ci. Dans un 
moment aussi critique, il crut avoir besoin de l'appui d'un 
homme de mérite. Il fit donc appeler Théodose auprès de Jui à 
Sirmium et le déclara empereur. 1] lui laissa l'Orient avec la 
Thrace et l'Hlyrie orientale; il prit pour lui la Gaule, l'Espa- 
gne et la Bretagne, et donna à son frère l'Italie, l'Afrique et 
l'Illyrie occidentale. 

Vers ce même temps l'église de Sirmium étant venue à va- 
quer, l'impératrice Justine, mère du jeune Valentinien, qui 
était arienne, se donna de grands mouvements pour faireélire 
un évêque de sa communion. Saint Ambroise s’y rendit afin de 
neutraliser les efforts de cette princesse par sa présence. L’im- 
pératrice suscita une émeute pour le faire chasser de la ville. 
Comme il était assis dans l’église sur le siége de l'évêque, en- 
touré du clergé, une jeune fille arienne eut l’audace de mon- 
ter jusqu'auprès de lui, et de le prendre par ses habits, pour 
l'entrainer du côté des femmes qui l’auraient maltraité et chassé 
de l’église. Saint Ambroise lui reprocha avec douceur le tort 
qu’elle avait de mettre la main sur un prêtre, en ajoutant qu’elle 
devait craindre le jugement de Dieu. Le lendemain cette jeune 
fille n'était plus. Cet événement fit une si vive impression sur 
les Ariens qu'ils se retirèrent de la lutte, et le catholique Ane- 
mius fut ordonné évêque , sans plus d'opposition. 


Enr ς 


é à: 


HISTOIRE DE L’'ARIANISME. 287 


En Orient l’église catholique respirait depuis la mort de Va- 
lens. Rien ne saurait être plus conciliant que la conduite que 
tinrent à leur retour les évêques orthodoxes. Partout où les 
Ariens qui étaient en possession des siéges témoignèrent la 
moindre disposition à renoncer à l'hérésie, leurs adversaires 
les laissèrent tranquilles dans leurs chaires; et cette noble 
abnégation fit une si vive impression sur le peuple, qu’en plus 
d'un endroit l’évêque arien étant demeuré opiniâtre dans son 
erreur, tout son troupeau l’abandonna pour se soumettre au 
prélat catholique. 

Un schisme qui s'était élevé à Antioche au sujet des deux 
évêques Paulin et Mélèce, n'offre d'intérêt pour nous et ne se 
lie à notre récit que parce qu'il donna lieu à un concile des 
évêques d'Orient qui s’assembla dans cette ville et qui, après 
s'être occupé du schisme dont nous venons de parler, erut de- 
voir prendre aussi en considération l’état de l’église catholique 
à Constantinople. Cette capitale était depuis longtemps le foyer 
del’hérésie. Non-seulement l’arianisme, mais mille autres er- 
reurs encore s'y moatraient à découvert, etle petit nombre de 
catholiques qu'elle renfermait étaient privés de pasteur pour 
les conduire. Le concile voulant remédier à une désolation si 
complète, commença par chercher l’homme le plus propre à 
relever l’église orthodoxe dans cette grande ville. Le choix des 
pères tomba sur saint Grégoire de Nazianze qui jouissait d’une 
haute réputation de sagesse et d'éloquence. Saint Grégoire 
était évêque, mais il n'avait point d'église. Depuis plusieurs 
années il vivait dans une profonde retraite au monastère de 
Sainte-Thècle, en Séleucie. Aussi se refusa-t-il longtemps à 
quitter sa solitude, et il ne céda qu'aux instantes prières de 
tous les catholiques de Constantinople et des pères assemblés 
à Antioche. 

Sa frayeur eût été sans doute plus grande encore s’il avait 
connu d'avance la situation de l'église qu'il était appelé à res- 
taurer, et la manière dont il serait reçu par la population hé- 
rétique de la capitale. A son arrivée, il fut accablé de calom— 
nies, poursuivi à coups de pierres, dont il recut une blessure 


288 HISTOIRE DE L'ARIANISME. 


dangereuse , et traîné devant les tribunaux des préfets. A tant 
d'outrages , il n’opposa que de la patience. Le palais épiscopal 
étant occupé par l’évêque arien Démophile, Grégoire descen- 
dit chez un de ses parents nommé Nicobule, où il crut devoir 
passer quelque temps dans la retraite et la méditation, avant 
d'entreprendre le saint et pénible ministère dont il s'était 
chargé. Plus tard il commença à tenir des assemblées chez ce 
même Nicobule; les catholiques venaient régulièrement y as- 
sister ; car les Ariens étaient maîtres de toutes les églises. Bien- 
tôt cependant cette obscure demeure se changea en une église 
célèbre que l’on nomma l'Anastasie ou résurrection, parce que 
c'était là que Grégoire avait en quelque sorte ressuscité la foi 
catholique à Constantinople. 

Les discours que saint Grégoire prononçait dans son Anas- 
tasie causèrent une admiration générale. Tout le monde vou 
lait les entendre. Les catholiques y accouraient pour être édi- 
fiés, les hérétiques par curiosité. On l’applaudissait, on battait 
des mains comme au théâtre, et d'habiles sténographes repro- 
duisaient jusqu’à ses moindres paroles. La persuasion coulait 
abondamment de cette bouche éloquente, et beaucoup d’entre 
ceux que l’amour de la nouveauté avait seul attirés dans son 
église, en sortaient sincèrement convertis. | 

A l’époque que nous décrivons, l'empereur Théodose, bien 
que fermement attaché à la foi de Nicée qui lui avait été trans- 
mise par son père, n'avait pas encore reçu le baptême. Il n'était 
que catéchumène, suivant une coutume assez généralement 
adoptée dans ce temps, surtout parmi les grands. Mais étant 
tombé malade à Thessalonique, et se voyant en danger de mou- 
ir, il fit venir l’évêque Ascholius, qui le baptisa. Ce prélat 
était un homme d’une grande sainteté et à qui l'Illyrie dut d'é- 
tre délivrée &e l’hérésie. Il défendit à plusieurs reprises non- 
seulement son siége, mais la Macédoine tout entière contre 
les Goths, sans employer d’autres armes que ses prières. 

L'empereur apprit de lui avec une grande satisfaction que 
la Ma-édoine et tous les pays à l'occident de cette province 
professaient les croyances orthodoxes. Mais on ne put lui cacher 


HISTOIRE DE L'ARIANISME. 289 


en mème temps que les contrées situées vers l’orient, et surtout 
la ville de Constantinople, étaient livrées, ainsi que nous l’a 
vons dit plus haut, à une foule d'hérésies différentes. Théodose 
se décida en conséquence à publier une loi par laquelle il or- 
donnait à tous les peuples soumis à son obéissance de suivre la 
religion que l’apôtre saint Pierre avait enseignée aux Romains 
et celle que professaient le pape Damase et Pierre d'Alexandrie. 
Ceux-là seuls devaient porter le nom de catholiques. Cette loi 
est du 28 février 380, c’est-à-dire huit ans après la mort d’Atha- 
nase. Quand elle fut publiée pour la première fois à Constan- 
tinople, elle excita une émeute des Ariens qui coûta la vie à 
un vieillard catholique. 

Cependant saint Grégoire n'avait point encore été ordonné 
évêque de Constantinople, où siégeait encore l’arien Démo- 
phile. Un intrigant égyptien, nommé Maxime, crut pouvoir 
profiter de cette espèce de vacance pour obtenir le trône épis- 
copal de cette capitale. IT avait été accueilli avec bonté par saint 
Grégoire, dont il trahit indignement la confiance. S'étant rendu 
à Alexandrie, il sut tourner si bien l'esprit de Pierre que celui- 
cl, quoique grand admirateur de Grégoire, crut faire sagement 
en accordant le siége de Gonstantinople à Maxime. Revenu 
dans cette ville, avec quelques évêques égyptiens qui l'avaient 
accompagné pour l’ordonner, Maxime profita d'une indispo- 
sition qui retenait momentanément Grégoire à la campagne, 
pour entrer dans son Anastasie, où il commença la cérémonie 
de son ordination. Le bruit de cet acte audacieux s'étant ré 
pandu, tout le monde accourut à l’église, d’où l’on chassa les 
Égyptiens, qui, s'étant retirés dans la maison d’un joueur de 
flûte, y achevèrent l’ordination irrégulière de leur évêque 
Maxime. 

Son triomphe ne fut pourtant pas de longue durée. Le clergé 
el le peuple, indignés d'un pareil attentat, l'obligèrent à sortir 
de Constantinople; il se rendit à Thessalonique auprès de l'em- 
pereur. Ceci se passait quelque temps avant la maladie dont 
ce prince fut atteint. 


Get événement ne fit qu'augmenter l'amour des catholiques 
ATHAN.-T, 11. 13 


290 HISTOIRE DE L’'ARIANISME. 


de Constantinople pour saint Grégoire; ils le pressèrent d’oc- 
cuper le siége de leur ville; mais il s’y refusa, tant qu'il n'y 
serait pas placé dans les formes. 

Maxime ne réussit pas mieux auprès de Théodose qu'il ne 
l'avait fait à Constantinople ; chassé de Thessalonique, il re- 
tourna en Égypte où il essaya de piquer l'amour-propre du 
patriarche Pierre en lui persuadant que son honneur était 
attaché à ce que l’évêque qu'il avait destiné à l’église de Con- 
stantinople prit effectivement possession de son siége. Il alla 
même jusqu'à menacer de le faire chasser de celui d'Alexan- 
drie, s’il ne se prétait à ce qu’il demandait. Mais le préfet 
d'Égypte mit ordre à ce scandale. Maxime s’éloigna, οἱ 
pendant quelque temps on n'entendit plus parler de ses en- 
treprises. 

Vers la fin de cette même année l'empereur Théodose, après 
avoir remporté plusieurs victoires sur les barbares, vint à 
Constantinople, et la première chose qu'il fit fut de mander 
à Démophile que, s’il voulait conserver son siége, il eût à 
signer le symbole de Nicte. Démophile s’y étant refusé, lem- 
pereur lui ordonna d’évacuer les églises. Alors l’évêque arien , 
après avoir tenu quelques assemblées hors des portes de la 
ville, voyant ses partisans diminuer à vue d'œil, se retira à 
Bérée où il mourut au bout de six ans. Les catholiques ren- 
trèrent aussitôt en possession de toutes les églises de Constan- 
tinople, dont ils avaient été expulsés quarante ans auparavant, 
lors de l’intrusion d'Eusèbe de Nicomédie à la place de saint 
Paul. 

Les Ariens n'abandonnèrent pas tout à fait la partie. Ils 
continuèrent à s’assembler hors de la ville et firent venir de 
Bithynie Eunomius, qui s'établit à Chalcédoine, sur la côte 
d'Asie, en face de Constantinople. Cet Eunomius était le so- 
phiste le plus subtil et le plus éloquent orateur de toute la 
secte d’Arius. Chaque jour une foule de personnes passaient 
l'Hellespont pour aller l'écouter, et ses partisans ne cessaient de 
vanter en tous lieux son esprit et ses admirables talents. Ils se 
flattaient que les courtisans désœuvrés et peut-être l'empereur 


HISTOIRE DE L'ARIANISME. 291 


lui-même seraient curieux de l'entendre, et que par son moyen 
l'hérésie pourrait encore se relever dans la ville impériale. ἢ 
n'est pas impossible qu'ils eussent réussi, sans l’impératrice 
Ælia Flaccilla, princesse d’une haute vertu et qui joignait à la 
foi la plus pure, la plus ardente charité. A peine eut-elle appris 
ce qui se passait et le désir que l’on avait inspiré à son époux 
de voir Eunomius, qu'elle employa toute son influence sur 
l'esprit de l’empereur pour le détourner d’un projet qui devait 
nuire également à sa renommée dans ce monde et à son salut 
dans l’autre. Du reste elle n'eut pas à le convaincre. Eunomius 
recut l’ordre de quitter Chalcédoine, et il fut défendu aux 
Ariens de tenir aucune assemblée soit dans les villes soit dans 
les campagnes. On raconte à ce sujetque ce qui acheva dedéter- 
miner Théodose, ce fut la conduite d’un saint prélat, Amphi- 
lochius, évêque d'Iconium, qui se trouvait alors à Constanti- 
nople et qui avait aussi entendu parler des menées d'Eunomius 
et de ses sectateurs. Étant allé au palais saluer l'empereur, 
après lui avoir rendu tous les respects dus à son rang et à sa 
puissance , il affecta de traiter avec une familiarité inconve- 
nante le jeune prince Arcadius, son fils. Théodose, qui était 
d'un caractère naturellement violent, fut irrité de cette in- 
soleice et ordonna aux gardes de faire retirer ce vieillard. 
Amphilochius avant de s'éloigner se tourna gravement vers 
l'empereur et lui adressa ces paroles : «Vous trouvez mauvais, 
seigneur, que je n’aie pas rendu au prince, votre fils, les mêmes 
honneurs qu’à vous. Jugez d’après cela quelle doit être l'indi- 
gnation de notre Père qui est dans les cieux, contre ceux qui 
refusent d'honorer son Fils comme ils l'honorent lui-même. » 

Profondément affligé de ce qui s'était passé lors de son ar- 
rivée à Constantinople et surtout de l’ordination scandaleuse 
de Maxime, saint Grégoire désirait vivement s'éloigner d’une 
ville où il n'avait éprouvé que des peines. Sa position avait 
changé à la vérité depuis l’arrivée de l'empereur, mais Gré- 
goire n'était pas homme à se sentir flatté de l'éclat qui accom- 
pagne la faveur des princes. La gloire de Dieu remplissait seule 
son cœur, et la vue de la perversité des hommes était pour 


292 HISTOIRE DE L'ARIANISME. 


lui une source perpétuelle de larmes. Cependant Théodose 
n'avait garde d'accéder au désir que la modestie et l'humilité 
de saint Grégoire lui inspiraient ; il était bien résolu de l’élever 
au siége épiscopal de Constantinople. A cet effet il convoqua 
un concile dans cette capitale, Cette assemblée à laquelle assis- 
tèrent cent cinquante évêques catholiques se réunit au mois de 
mai de l'an 384. L'Occident tout entier ayant depuis accédé à 
tout ce qu'elle décida en matière de foi, elle est regardée 
comme le second concile œcuménique. 

La première mesure de ce concile fut de déclarer, par un 
canon exprès, que Maxime, dit le cynique, n'était point et 
n'avait jamais été évèque. Ensuite, saint Grégoire, nonobstant 
sa résistance, qu'il témoigna par des cris et des larmes, et de 
la sincérité de laquelle il donna plus tard une preuve éclatante; 
saint Grégoire, disons-nous, fut solennellement établi évêque 
de Constantinople par saint Mélèce d’Antioche qui présidait le 
concile et par les autres évêques qui y assistaient. 

Mais les contrariétés que Grégoire éprouvait à Constanti- 
nople ne se terminèrent pas par son élection. Saint Mélèce 
d’Antioche mourut peu de temps après sa consécration. Get 
événement, quoique douloureux pour l'Église en général, 
semblait devoir être heureux pour celle d'Antioche où un 
schisme s'était élevé depuis quelques années entre les catho- 
liques, pour un sujet qu'il serait trop long de développer ici, 
et à la suite duquel il avait été convenu que le siége épiscopal 
serait oceupé conjointement par Mélèce et Paulin, tant qu'ils 
vivraient tous deux, et demeurerait ensuite au survivant seul. 
Malgré cet arrangement, auquel saint Grégoire avait pris part 
dans le temps, les pères du concile se disposèrent à donner un 
successeur à Mélèce, et ee fut en vain que Grégoire plaïda la 
cause de Paulin. Ceux qui avaient été les premiers auteurs du 
schisme ne voulurent point céder. On appela au concile des 
évêques d'Égypte et de Macédoine, dans l'espoir que leur pré- 
sence contribuerait à rétablir la bonne intelligence. Mais il 
n'en fut rien. Ils arrivèrent déjà prévenus contre saint Gré-— 
voire, dont ils attaquèrent l’ordination comme évêque de 


HISTOIRE ΡῈ L’ARIANISME. 293 


Constantinople, ayant été faite, disaient-ils, contre les canons. 
Ce prétexte n’était nullement fondé; mais Grégoire qui n'avait 
accepté qu'à regret l'honneur qu'on lui avait fait et qui depuis 
quelque temps avait cessé d'assister aux séances de l'assemblée, 
saisit avec Joie cette occasion de recouvrer la liberté. Il se pré- 
sen{a dans le sein du concile pour offrir de se démettre volon- 
tairement de son siége pour assurer la paix de l'Église. Son 
offre fut acceptée, et l’on choisit pour lui succéder un vieillard 
vénérable , nommé Nectaire. 

Le concile de Constantinople termina ses travaux par une 
nouvelle condamnation des Ariens, des semi-ariens et de plu- 
sieurs autres hérétiques. Il fut suivi presque immédiatement 
du concile d’Aquilée, par lequel les débris de l’arianisme furent 
étouffés dans l'Occident. Palladius et Secundianus, les deux 
seuls évêques ariens qui persistassent dans leur erreur, sou- 
tinrent néanmoins qu'on les accusait à tort. Protégés par l’im- 
pératrice Justine, ils avaient déjà obtenu de Gratien la pro- 
messe d'un concile æcuménique, dans lequel ils assuraient 
qu'ils seraient en état de se justifier complètement. Mais saint 
Ambroise ayant représenté à l'empereur qu'il n'était pas con- 
venable que l'Église tout entière s'assemblät pour entendre 
deux rebelles, Gratien se contenta d'inviter un certain nombre 
d’évêques de se réunir à Aquilée. Il en vint trente-deux, qui 
condamnèrent unanimement les deux ariens; car bien loin de 
se justifier, ainsi qu'ils s’y étaient engagés, il fut impossible de 
les obliger à reconnaître sans détours ni ambiguité que Jésus- 
Christ était vrai Dieu. 

Le concile d'Aquilée fut suivi de celui de Rome, dans lequel 
le pape Damase fit ordonner que dans l'office, après chaque 
psaume, on chantät la doxologic : Gloire au Père, au Fils et au 
Saint-Esprit, qui était en usage dans l'Église dès le temps des 
apôtres, mais que les Ariens avaient corrompue en disant : 
(loire soit au Père, par le Fils, dans le Saint-Esprit. Afin de 
mieux confondre les hérétiques, le concile voulut qu'on y 
ajoutât ces mots : Te! qu'il a été au commencement et mainte- 
nant et toujours ef dans les siècles des siècles. 


294 HISTOIRE DE L’ARIANISME. 


Le rétablissement d’une paix entière et durable dans l'Église 
était toujours le plus cher des vœux de l’empereur Théodose. 
Dans l'espoir d'y parvenir, il résolut d'assembler un nouveau 
concile à Constantinople, auquel il voulut appeler les évêques 
de toutes les sectes, pensant qu'en les faisant conférer ensem- 
ble, il parviendrait à les faire tomber d'accord. Il en vint en 
effet et de toutes les sectes, comme l’empereur l’avait désiré. Ils 
espéraient embarrasser les catholiques par des disputes de mots 
et de subüilités. Mais Nectaire ayant consulté des hommes d’un 
savoir profond et accoutumés à avoir affaire aux hérétiques, il 
fut décidé que l’on se bornerait à exiger de chacun des évêques 
une confession de foi et que le concile jugerait entre toutes 
ces pièces et rejetcrait celles qui ne seraient pas conformes à la 
vraie croyance. En effet toutes les confessions qui ne recon- 
naissaient pas clairement la consubstantialité du Fils furent 
déclarées mauvaises, et l’empereur les déchira en présence du 
concile. A la suite de cette assemblée, Théodose publia deux 
nouveaux édits contre les Ariens, dont il défendit plus sévè- 
rement que jamais les assemblées, ajoutant qu'il ne leur était 
pas permis de rien dire, soit en public, soit en particulier, qui 
choquât la religion catholique. 

Dans l'Occident, l'empire était sur le point de subir une de 
ces révolutions si fréquentes dans l’histoire de ces siècles de 
troubles et d'usurpation. Maxime s'étant soulevé dans les 
Gaules, détrôna Gratien et le fit âchement assassiner. L’impé- 
ratrice Justine, craignant que le nouvel empereur ne voulüût 
s'emparer aussi des États de son fils, se servit de l'entremise de 
saint Ambroise de Milan pour négocier avec lui. Ambroise 
s'acquitta avec succès de cette commission, ce qui n'empêcha 
pas que Justine, arienne forcenée, ne mît tout en usage pour 
perdre celui à qui son fils venait de devoir la conservation de 
sa couronne et peut-être de sa vie. Profitant de l’ascendant dont 
elle jouissait sur l'esprit de ce fils encore jeune et accoutumé à 
ne voir que par ses yeux, elle lui fit rendre un édit par lequel 
il accordait aux Ariens la permission de s’assembler, et mena- 
cait du dernier supplice ceux qui chercheraïent à s'y opposer, 


HISTOIRE DE 1 ΑΒΙΑΝΙΒΝΕ. 298 


soit par actions, soit même par prières ou remontrances. Les 
projets de l'impératrice furent arrêtés un moment par le cou- 
rage du premier secrétaire d'État, Bénévolus, qui refusa de 
rédiger l’édit et préféra donner sa démission plutôt que de se 
prêter à un acte qui répugnait à sa conscience. Justine accepta 
la démission de Bénévolus et n’eut pas de peine à trouver un 
ministre plus complaisant; l’édit fut publié à Milan en jan- 
vier 386. 

Mais il restait encore un point important à obtenir. Les 
Ariens n'avaient point d'église à Milan, et il fallait trouver 
moyen de forcer saint Ambroise à leur en céder une. A cet 
effet Justine commença par réunir le petit nombre d’Ariens 
qui restaient à Milan , mais qui s'étaient accrus depuis quelque 
temps de ceux que la fermeté de Théodose avait obligés de 
quitter l'Orient; et d'après l’ordre de l'impératrice ils procé- 
dèrent à l'élection d'un évêque de leur communion , que Jus- 
tine destinait à remplacer Ambroise. Cet intrus envoya défier 
Ambroise de disputer avec lui sur leurs croyances respectives, 
en présence de l’empereur, qui devait adjuger au vainqueur 
l'église principale de Milan. Ambroise refusa une proposition 
aussi impie que ridicule, et l'empereur ayant voulu l'y forcer, 
Ambroise répondit par une lettre célèbre, dans laquelle il 
disait qu'il était prêt à disputer contre qui que ce fût dans un 
concile d'évêques, mais qu'il ne reconnaissait aucun laïque. 
pas même l’empereur, comme juge compétent en matières de 
foi. Il s'excusa en même temps de ce qu'il n'allait pas en per- 
sonne porter sa réponse aux pieds de l'empereur, attendu que 
le peuple ne voulait pas lui permettre de quitter son église, de 
peur qu'il n’eût l'air de l’abandonner aux Ariens. 

L'impératrice n'ayant pu réussir à déposséder Ambroise , 
soit par la ruse, soit par la violence, essaya de le faire enle- 
ver en plein jour au milieu de son troupeau ; mais cette entre- 
prise ne réussit pas mieux que les autres. Justine n'était 
pourtant pas femme à renoncer facilement à un projet qui lui 
tenait à cœur. Les obstacles semblaient au contraire la rendre 
plus opiniâtre dans ses desseins. Un nouvel édit de Valentinien 


296 HISTOIRE DE L'ARIANISME. 


dicté par sa mère ordonnait, sous peine de la vie, à tous les 
prêtres catholiques d'abandonner leurs églises et de les céder à 
l'évèque arien Auxentius. Le bruit courut même dans la ville 
que l’impératrice avait formé le projet de faire assassiner 
Ambroise, dans le cas où il s’opposerait trop fortement à la 
remise de la cathédrale. Aussitôt le peuple s’y rendit de tous 
côtés, résolu de défendre son pasteur jusqu’à la dernière ex- 
trémité; et les discours admirables que saint Ambroise pro- 
nonça dans ectte occasion, exaltèrent encore son courage. Il y 
protestait de son obéissance sans bornes aux ordres de l’'empe- 
reur, dans toutes les choses temporelles, mais déclara en même 
temps être fermement résolu de ne jamais livrer aux hérétiques 
son église, ni les vases sacrés qu’elle renfermait. 

Quoique les discours de saint Ambroise respirassent tout 
l'esprit de l'Évangile, qui ordonne de rendre à César ce qui 
est à César, mais seulement ce qui est à lui, les Ariens s'ef- 
forcaient de peindre sa conduite eomme celle d’un séditieux , 
qui distribuait à la populace les trésors de l'Église pour s’y 
faire des créatures οἱ l’exciter à la révolte. Ils l’accusaient , entre 
autres choses , de faire chanter dans les églises des hymnes sé— 
ditieux : par là ils entendaient la doxologie du concile de Rome 
que saint Ambroise ne manquait point en effet de faire chanter 
à la fin de tous les psaumes et de tous les cantiques, comme 
une protestation perpétuelle contre les erreurs ariennes. 

Quand la fermeté s’unit à la vertu, elle imprime toujours 
un respect profond. Aussi l’impératrice crut-elle devoir faire 
encore une tentative de conciliation. Elle envoya le préfet de 
la ville auprès de saint Ambroise, lui dire qu’au lieu de toutes 
les églises que l’on avait d’abord demandées, on se con- 
tenterait d’une seule, et que, s’il voulait céder la basilique 
portienne, on Jui laisserait toutes les autres. Ambroïse n'eut 
pas la peine de répondre à cette proposition ; le peuple qui 
était présent prit la parole, et s’écria tout d’une voix qu'il ne 
fallait pas commettre un si grand sacrilége. 

Toutes ces contrariétés ne faisaient qu'enflammer la colère 
de l’impératrice. Le lendemain, jour des Rameaux , au mo- 


HISTOIRE DE L'ARIANISME. 297 


ment où saint Ambroise se disposait à commencer l'oflice, on 
vint lui dire que des soldats, sortis du palais, se dirigeaient 
vers la basilique portienne pour s'en emparer, mais que le 
peuple s'y portait de son côté pour la défendre. Quelques in- 
stants après, il apprit que le peuple avait arrêté un prêtre arien 
οἱ voulait le mettre à mort. Aussitôt Ambroise fondit en lar- 
mes et envoya ses prêtres et ses diacres pour délivrer ce mal- 
heureux. 

Cependant la sédition commençait à inquiéter l’empereur. 
Les tribuns, les comtes et les capitaines de la garde gothe de . 
Valentinien , vinrent trouver Ambroise pour l’exhorter à don- 
ner l'exemple de la soumission, en abandonnant l’église qu'on 
lui demandait. N'ayantrien pu obtenir, ils se retirèrent fort 
touchés en apparence du discours plein d’onction de l'évêque, 
qui, après avoir passé le reste du jour dans une église appelée 
l'Ancienne Basilique, rentra le soir tranquillement dans sa 
maison, et ne voulut pas même permettre qu'on laissât quel- 
ques personnes auprès de lui pour sa sûreté, disant qu'il était 
prêt à souffrir pour une cause si sainte toute la violence qu'on 
voudrait lui faire. 

Le lundi, comme il sortait de sa maison pour se rendre à 
l'église, il apprit que les soldats s'étaient emparés de l'an- 
cienne basilique ; mais on lui dit en même temps que, comme 
elle était remplie de peuple, en beaucoup plus grand nombre 
que les militaires, 11 n'aurait qu'à se montrer pour forcer 
ceux-ci à la retraite. Cette fois Ambroise fit voir comme 
il savait bien concilier tous ses devoirs. «Ce n’est pas à moi, 
dit-il à ses amis, à opposer la force à la force et à combattre , 
dans cette église, contre des soldats, comme sur un champ de 
bataille. Si un évêque ne doit jamais céder ni aux prières , ni 
aux menaces, dans les choses que sa conscience réprouve, il 
ne doit aussi jamais se servir que des armes spirituelles, » Hl 
se rendit alors à la cathédrale , où les fidèles s'étaient déjà ras- 
semblés. Elle aussi avait été investie par la force armée, mais 
on ne fit rien pour l'empêcher d'y entrer. Dès qu'il y fut, il 
monta en chaire, οἱ pour montrer que ces armes Spiri- 

15. 


298 | HISTOIRE DE L'ARIANISME. 


tuelles dont il s'était réservé l'usage, il savait s'en servir, et 
ne craignait point d'en faire sentir toute la puissance à ses 
ennemis, il déclara solennellement qu'il retranchait de la 
communion de l'Église tous les soldats qui s'empareraient des 
basiliques. 

Il ne faut pas oublier ici que l’arianisme était depuis quel- 
ques années presque éteint dans l'Occident. Tout le peuple de 
Milan était catholique et même l’armée. L’hérésie était ren- 
fermée dans l'enceinte du palais et ne comptait du reste pour 
partisans que quelques seigneurs de la conr, et les Goths de 
la garde de l’empereur. On ne s’étonnera pas d’après cela si les 
soldats, en apprenant l'excommunication que saint Ambroise 
venait de lancer contre ceux qui voudraient employer la force 
pour s'emparer des églises, furent frappés d'horreur. Aussi 
étant entrés tranquillement dans la cathédrale, deux à deux, 
ils s'empressèrent de calmer la frayeur du peuple en protestant 
hautement qu'ils ne venaient point en ennemis le combattre, 
mais en frères assisler avec lui aux divins mystères célébrés 
par le même pasteur. ia 

Une circonstance plus remarquable encore se passait pen- 
dant ce temps à l’ancienne basilique. L'impératrice y avait 
fait porter la bannière impériale, et avait fait dire qu'elle al- 
lait s’y rendre avec son fils pour en prendre possession au nom 
des Ariens. A cette nouvelle, les soldats qui l'occupaient, 
saisis du même esprit qui animait leurs camarades de la 
cathédrale, quoiqu'ils n'eussent eu aucune communication 
avec eux, députèrent quelques-uns de leurs officiers vers l’em- 
pereur, pour lui dire que, s'il venait à l'église, ainsi qu'il 
l'avait annoncé, il serait reçu par eux avec tous les honneurs 
dus à son rang et toute la soumission que les réglements mili- 
taires imposaient à des soldats envers leur chef; mais qu'ils 
le suppliaient de n'y venir que comme il convient à un catho- 
lique, attendu que, s'il se rangeait du côté des Ariens, ils 
seraient obligés à leur tour d'obéir à la loi et de se mettre 
avec ceux qui reconnaissaient Ambroise pour pasteur. 

En recevant cette nouvelle, Valentinien fit rapporter son 


ΙΝ δυο ὼς. 


HISTOIRE DE L'ARIANISME. 299 


étendard au palais, et il ne fut plus question, ni pour lui ni 
pour sa mère, de prendre l'ancienne basilique. 

Dans le cours de cette journée et de celle du lendemain, 
l'opinion publique se manifesta encore de plusieurs manières, 
et dans toutes les classes de la société, avec tant d'évidence, 
que l’empereur fut enfin obligé d'y céder ; et dans l'après-midi 
du mardi saint, il ordonna que toutes choses fussent remises 
dans leur premier état, qu'on délivrät les prisonniers et que 
les soldats sortissent de la basilique qu'ils avaient occupée. 
Tous, avant de se retirer, coururent baiser l’autel, en rendant 
grâces à Dieu de la paix qu'il avait rendue à l'Église. 

Rien n’humilie plus les méchants que de se voir obligés d'im- 
plorer le secours des gens vertueux qu'ils haïssent. Pour la 
seconde fois l’impératrice Justine éprouva cette douleur. Les 
plus vives inquiétudes ne cessaient de l’agiter par rapport aux 
projets qu'entretenait Maxime. Une fois déjà, Ambroise avait 
arrêté le bras de ce redoutable adversaire ; elle eut de nouveau 
recours à lui, et le saint évêque, toujours prêt à servir son 
prince quand les intérêts de la religion n'étaient point compro- 
mis, accepta la délicate mission dont il fut chargé. Son succès 
ne fut pas aussi complet cette fois. Maxime lui fit à la vérité de 
belles promesses, mais les effets n’y répondirent pas. Aussi, 
quand Ambroise fut de retour à Milan, il ne cacha point à 
l'empereur et à l’impératrice qu'il regardait les intentions de 
Maxime comme plus que suspectes, et qu'il les engageait en 
conséquence à se lenir sur leurs gardes. Valentinien ne profita 
point des avis d'Ambroise, et il eut lieu de s’en repentir : car 
Maxime tomba à l’improviste sur l'Italie où il mit tout à feu et 
à sang, et l'empereur fut obligé de se réfugier avec sa mère à 
Thessalonique, d'où il envoya implorer le secours de Théodose. 
Celui-ci promit de l'aider, sous la condition qu'il abjurerait 
ses erreurs et cesserait de protéger les Ariens. Valentinien s'y 
engagea avec sincérité; sa mère fit de nécessité vertu et feignit 
du moins d'abandonner l’hérésie. 

Les détails de la guerre que Théodose fit à Maxime, [ἃ 
défaite de celui-ci et le rétablissement de Valentinien, sont 


300 HISTOIRE DE L'ARIANISME. 


des événements qui appartiennent à l’histoire du temps, et dont 
il est inutile de rendre compte ici. Nous remarquerons seule 
ment qu'avant que l’on eût reçu à Constantinople les nouvelles 
officielles de l'armée, le brait ayant couru que Fhéodose avait 
été défait, les Ariens profitèrent de cette circonstance pour 
fomenter une révolte; mais elle ne fut pas de longue durée. 
On ne tarda pas à apprendre la vérité, et tout rentra dans 
l'ordre. Ces événements et la mort de Justine, qui arriva peu 
de temps après, portèrent les derniers coups à l’arianisme dans 
l’empire romain. 

Quand Valentinien ne fut plus soumis à l'autorité de sa 
mère, rien ne l'empécha de professer sa véritable croyance, 
et il devint catholique sincère. Malheureusement l'Église ne 
profita pas longtemps de la protection qu'il lui accordait. 
Comme il se trouvait à Vienne, en Dauphiné, il y fut lâche- 
ment assassiné par un capitaine gaulois, nommé Arbogaste, 
mécontent de ce que l’empereur lui avait ôté le commande- 
ment de l’armée. Saint Ambroise était en ce moment en route 
pour se rendre auprès de lui, car Valentinien, qui n'était 
encore que catéchumène , désirait être baptisé de la main d’un 
si grand homme. Quand l’évêque de Milan apprit cette funeste 
nouvelle, il retourna dans son diocèse, accablé de douleur. 
Des funérailles magnifiques y furent faites au jeune prince; 
Valentinien n'avait que vingt-six ans. Saint Ambroise y pro- 
nonca son oraison funèbre. Cette pièce, qui nous est restée, 
est importante à certains égards; le prélat, en déplorant la 
mort de Valentinien et de Gratien, son frère, déclare que 
désormais il ne passera pas un seul jour sans offrir pour eux le 
divin sacrifice, ni aucune nuit sans les faire participer à ses 
prières. Il est évident d’après cela, quoi qu’en puissent dire les 
protestants, que, dès la fin du quatrième siècle, il était d'un 
usage constant dans l'Église de prier pour les morts. 

Nous nous contenterons de rappeler ici qu'Arbogaste ayant 
fait monter sur le trône un simulacre d’empereur, dans la 
personne d'Eugène, cet usurpateur fut complètement défait et 
mis à mort par Théodose, qui lui-même succomba, quatre mois 


HISTOIRE DE L'ARIANISME. 301 


plus tard, d'une courte maladie, après avoir partagé l'empire 
entre ses deux fils : Arcadius eut l'Orient, et Honorius l'Oc- 
cident. 

A l'époque de la mort de Théodose, l’arianisme était com- 
plètement détruit dans toute l'étendue de l'empire romain; mais 
il subsistait encore parmi les Goths. Toutefois, vu la supé- 
riorité de la civilisation romaine , et l'ascendant que cette civi- 
lisation assure aux nations qui la possèdent sur les barbares 
ignorants et grossiers, il y ἃ tout lieu de croire que les Goths 
auraient fini par rentrer, eux aussi, dans le giron de l'Église, 
si les princes qui succédèrent à Théodose avaient hérité au 
moins d'une partie de son génie, et si les troubles toujours 
renaissan(s à chaque changement de règne, l'absence d’insti- 
tutions protectrices du pouvoir et surtout l'incertitude qui pré- 
sidait à la succession au trône, laquelle, faute de règles 
fixement établies, appartient presque toujours au premier 
occupant, si toutes ces causes réunies n'avaient donné aux 
barbares une prépondérance que leur nombre seul n’aurait pas 
suffi pour leur procurer. Nous allons voir maintenant comment 
l’arianisme, si heureusement étouffé, parvint, sous la pro- 
tection des barbares, à renaitre en quelque sorte de ses 
cendres. 

La première entreprise des Ariens pour ressaisir le pouvoir 
fut le résultat de l'inimitié des deux ministres Ruflin et Süli- 
con; le premier, d'Arcadius, et le second, d'Honorius. Ruffin 
avait été chargé dans l’origine de diriger l'éducation d’Arca- 
dius qu'il avait suivi à Constantinople, après la mort de son 
père ; mais Stilicon soutenait que l’empereur, en mourant, lui 
avait recommande ses deux fils, et que, par conséquent, la di- 
rection suprême des affaires lui appartenait. Or Ruflin, sentant 
qu'il n'était pas assez fort pour lutter seul contre son rival , ap- 
pela à son secours les Huns et les Alains, et traila même avec 
Alarie, roi des Goths, qui avait vu avec jalousie un de ses 
sujets, Gaïnas, obtenir le commandement suprême des Goths 
au service de l'empire. La défaite des barbares par Stilicon et 
la mort de Ruflin, ne rétablit pas la concorde entre les deux 


302 HISTOIRE DE L'ARIANISME. 


portions de l'empire. L'ambitieux ministre d’Arcadius fut 
remplacé par l'eunuque Eutrope, qui n'avait pas moins d’am- 
bition que lui, et qui y joignait une avarice plus sordide et une 
cruauté plus inexorable. D'abord l'instrument de Stilicon pour 
perdre Ruffin, il devint son ennemi dès qu'il eut la place du 
ministre qu'il avait renversé. 

Le malheureux Arcadius était destiné à devenir l’eselave et 
le jouet de tous les hommes sans principes dont il étaitentouré. 
Eutrope ne conserva pas longtemps le ministère sans faire des 
jaloux. Gaïnas, qui, comme nous l'avons dit, commandait les 
Goths au service de l'empire romain, ne put supporter l'idée 
de recevoir des ordres d’un eunuque et d'un personnage aussi 
méprisable que l'était Eutrope. Il commença par fomenter une 
insurrection militaire en Phrygie, et l'empereur l’y ayant en— 
voyé pour réduire les mutins, il affecta au contraire de jouer 
le rôle de médiateur. Arcadius pénétra sa perfidie, mais il 
n'avait ni le pouvoir ni la force d'esprit nécessaires pour s’y 
opposer. Îl accorda à Gaïnas tout ce que celui-ci désirait; 
Eutrope fut chassé du palais et dépouillé de toutes ses dignités. 
Gaïnas aurait bien voulu le faire périr sur-le-champ; mais 
l’éloquence de saint Jean Chrysostome, qui avait succédé à 
Nectaire sur le siége de Constantinople, conserva, du moins 
pour quelque temps encore, la vie à cet infortuné , qui se mon- 
tra aussi lâche dans sa disgrâce qu'il avait été hautain dans sa 
prospérité. 

Les succès de Gaïnas faillirent hâter le triomphe des Ariens. 
Arrivé à Constantinople et parvenu au faite du pouvoir, une 
de ses premières démarches fut de demander à l'empereur une 
église où les Ariens pussent s'assembler. Arcadius, étonné 
d’une si grande audace, hésita d’abord, puis , avec sa faiblesse 
accoutumée, il promit d'accorder ce qu'on lui demandait, 
après en avoir conféré avec le patriarche. Il est sans doute 
inutile de peindre l'horreur dont saint Jean Chrysostome fut 
saisi à cette proposition. En vain l’empereur s'efforçait-il de 
l’ébranler par toutes les raisons que lui inspirait sa frayeur, le 
patriarche demeura inébranlable et se chargea de confondre le 


DS dons 


HISTOIRE DE L'ARIANISME. 303 


Goth, si l'empereur voulait les faire venir tous deux en sa 
présence. Une semblable proposition convenait trop bien à la 
faiblesse d'Arcadius pour qu'il n’y accédât pas avec joie. Gaïnas 
étant venu au palais, commença par réclamer de l'empereur 
l'exécution de la promesse qui lui avait été faite; mais saint 
Jean Chrysostome, prenant la parole, lui répondit que toutes 
les églises de Constantinople étaient ouvertes à tous les chré- 
tiens et que l’on n’empêchait personne d'y venir prier. Gaïnas 
répliqua que, quoique chrétien, sa croyance n'était pas la 
mème que celle du patriarche, et que ceux de sa communion 
désiraient avoir une église où ils pussent s’assembler pour 
servir Dieu à leur mode. Puis il ajouta avec hauteur que les 
grands services qu'il avait rendus à l'empire méritaient bien 
qu'on fit pour lui ce léger sacrifice. A ces mots le saint ρᾶ-- 
triarche reprenant la parole, peignit avec force l’origine ob- 
scure de Gaïnas et le contraste de cette origine avec le haut 
degré d'honneur et de puissance auquel il était parvenu. C'était 
ainsi qu'il convenait de récompenser ses services, mais non 
point aux dépens de la majesté divine et par la violation des 
édits du grand Théodose, que l’empereur avait juré d’obser- 
ver. Puis se tournant vers Arcadius, il dit : « Mais, quand 
même l’empereur votre père n’eût pas publié ces édits, et 
quand même vous n’en auriez pas juré le maintien, je vous 
déclare, seigneur, de la part de Dieu, que vous ne pourriez, 
sans crime, céder sa maison aux ennenms déclarés de son Fils, 
et qu'il vaudrait mieux pour vous perdre l'empire que trahir 
lâchement les intérêts de la religion. » 

A ce discours éloquent, Gaïnas, au lieu d'’insister, se re- 
tira en silence, convaincu par les raisons du patriarche, ou 
feignant du moins de l'être. Car immédiatement après il par- 
tit pour la campagne, sous le prétexte d’une indisposition, et 
fit venir auprès de lui, comme pour le visiter, une foule d'of- 
ficiers et de soldats de son corps et rassembla en même temps 
des armes dans la maison qu'il habitait. Son projet était de 
s'emparer de Constantinople par surprise, de détrôner Arca- 
dius et de revêtir la pourpre. Mais ayant mal pris ses mesures, 


304 HISTOIRE DE L’ARIANISME. 


son dessein échoua ; un grand nombre de ses partisans furent 
tués, et Gaïnas lui-même, après avoir parcouru pendant quel- 
que temps les campagnes de la Grèce, périt de la main des Huns, 
chez qui il s'était réfugié, et qui n'avaient nulle envie d’accor- 
der l'hospitalité à un hôte si incommode. 

Cependant la haute fortune à laquelle Gaïnas était parvenu 
et les tentatives qu'il avait faites en faveur des Ariens, rele- 
vèrent les espérances de ceux-ci. Ils commencèrent par s’as- 
sembler hors des murs de Constantinople, et bientôt après, 
bravant les édits impériaux, 115 osèrent se montrer jusque 
dans les rues de la ville, qu'ils parcouraient les samedis et les 
veilles des fêtes, chantant des hymnes et des cantiques appro- 
priés à leurs doctrines hérétiques , et qu'en place de la doxo- 
logie accoutumée ils terminaient, comme pour braver les ca- 
tholiques, par ces mots : « Où sont ces gens qui disent que 
trois ne font qu'une seule personne? » Ceci se faisait avant 
que la conjuration de Gaïnas n'éclatât, et la crainte qu'il in 
spirait ne permettant pas de réprimer efficacement les insolences 
de ses partisans, saint Jean Chrysostome imagina de composer 
de son côté des hymnes à la gloire de Jésus-Christ, dans lesquels 
il célébrait sa divinité et sa consubstantialité, et de les faire 
chanter aux catholiques, lesquels étant beaucoup plus nom-— 
breux que les Ariens, étouffèrent les accents des hérétiques 
sous des chants d'enthousiasme et de vérité. Les Ariens, fu- 
rieux de se voir ainsigaincus par leurs propres armes, sui- 
virent l'exemple que donnent les hommes qui sentent leurs 
torts et ne veulent pas en convenir; ils en vinrent aux voies de 
fait. L'hérésie étant principalement répandue dans le bas peu- 
ple, il ne fut pas diflicile d'exciter une sédition. Ils se jetèrent 
pendant la nuit sur l'assemblée des catholiques, et commirent 
de grands excès dans l'Église. Quelques bourgeois furent tués, 
et un officier que l’impératrice Eudoxie avait envoyé pour as- 
sister de sa part à la cérémonie, fut blessé à la tête d’un coup 
de pierre. Il scrait dificile de dire jusqu'où la fureur des 
Ariens se serait portée, si la défaite de Gaïnas, quelques jours 
après, ne les eût fait rentrer de nouveau dans l'obscurité d'où 


NT αν a 


HISTOIRE ΡῈ L'ARIANISME. 305 


les projets ambitieux des Goths les avaient fait pour un mo- 
ment sortir. 

Pendant que ces événements se passaient dans l'Orient, 
ceux dont l'Occident était le malheureux témoin offraient 
une importance bien plus grave encore pour l’histoire de la 
religion. Ce sont eux qui décidèrent le triomphe de l’arianisme 
pendant deux cents années encore. Nous ne relaterons ici que 
ceux qui ont eu un rapport direct avec notre sujet. 

Nous avons vu plus haut les funestes effets de la jalousie de 
Stilicon contre Ruffin. Cet habile ministre et grand guerrier 
gouvernait d'un pouvoir absolu le faible Honorius. Nul n’a 
jamais mis en doute ses talents et sa valeur; mais de grands 
dissentiments existent parmi les historiens sur sa fidélité en— 
vers son maître. S'est-il {toujours contenté de l'influence légi- 
time que lui donnaient sa puissance et la supériorité de son 
génie sur un prince incapable de gouverner par lui-même, 
ou bien a-t-il réellement eu l'intention de se revêtir de la 
pourpre des Césars? Ce projet criminel Jui a-t-il inspiré la 
pensée d'appeler les Visigoths et leur roi Alaric jusqu'au cœur 
de l'empire , ou bien encore, en traitant avec eux, a-t-il subi 
la loi impérieuse de la nécessité? Ce sont là des mystères qui 
demeureront à jamais cachés aux yeux des hommes. Dans 
l'impossibilité de lever le voile qui les couvre, nous nous con- 
tenterons d’une seule observation , savoir qu’en général tous les 
historiens religieux, les seuls bénédictins exceptés, se mon- 
trent convaincus des desseins criminels de Stilicon ; encore 
ces derniers se bornent-ils à exprimer des doutes, tandis que 
sa défense n'a été prise que par des philosophes. Sa qualité 
d'arien devait suflire pour lui assurer leur intérêt. Cependant 
il est certain qu'il appela une première fois les barbares dans 
l'empire pour perdre Ruflin , et nous lisons dans Condillac lui- 
même ces mots :« Alaric menaçait alors l'Italie ; il paraît qu'il 
» avait fait des préparatifs pour une entreprise à laquelle Sti- 
» licon l'avait invité. » Quoi qu'il en soit, Alaric tomba sur 
l'Italie, ravagea ses plus riches provinces et saccagea Rome. 
Toutefois, ce barbare n’était pas sans quelques nobles qualités. 


906 HISTOIRE DE L'ARIANISME. 


La ville impériale souffrit moins qu'on ne devait s’y attendre, 
et les Goths, tout ariens qu'ils étaient, montrèrent un grand . 
respect pour les églises catholiques. 

Mais les ue de l'Italie ne furent pas ceux à Gé la re- 
ligion eut le plus à souffrir. Quatre ans avant le sac de Rome 
par Alaric, une foule innombrable d’Alains, de Vandales et de 
Suèves vinrent fondre sur la Gaule; des Huns et des Sarmates 
s'étaient joints à eux. Après avoir battu les Francs qui vou- 
lurent s'opposer à leur marche, ils passèrent le Rhin près de 
Mayence , et ne trouvant aucun obstacle, ils parcoururent la 
Gaule jusqu'aux Pyrénées. Tout le pays fut couvert de sang 
et de ruines, et ce ravage se prolongea pendant troïs années 
consécutives. Les trois principales nations s’établirent dans 
la Gaule, les Allemands sur les bords du Rhin, les Bourgui- 
gnons dans l’Helvétie, le Mont-Jura, et s'étendirent jusqu’à 
la Loire et l'Yonne. Ces derniers étaient païens, lorsqu'ils en- 
trèrent dans le pays; mais ils ne tardèrent pas à se conver- 
tir au catholicisme. Malheureusement les fréquentes commu- 
nications qu ils eurent avec les Goths, les entachèrent des er- 
reurs d'Arius. | 

A la nouvelle de l'irruption des barbares, les légions ro- 
maines, cantonnées dans la Grande-Bretagne, n'ayant aucun 
espoir de recevoir des secours de Rome, se donnèrent pour 
empereur un simple soldat, nommé Constantin, qui ne man— 
quait pas de courage, mais qui était dépourvu detalents. Ayant 
passé la mer, il remporta une grande victoire sur les barba— 
res et se fit reconnaître dans toute la Gaule. De là il envoya 
son fils, Constant, s'emparer de l'Espagne. Cette expédition 
réussit; mais des dissensions s'étant élevées entre Constant et 
son général Géronce, les barbares profitèrent de ces troubles 
pour passer les Pyrénées et se rendre maîtres à leur tour de la 
plus grande partie de la péninsule, où ils se fixèrent paisible- 
ment dans toute la région située au-delà de l'Ébre. Géronce, 
qui avait favorisé leur conquête, put conserver, de leur con- 
sentement, les pays en decà de ce fleuve; les Asturies demeu- 
rèrent indépendantes. Voici comment les barbares se partagè- 


HISTOIRE ΡῈ L'ARIANISME. 307 


rent l'Espagne. Les Suèves et une partie des Vandales, sous le 
roi Hermeneric, eurent la Galice et la Vieille-Castille. Les 
Alains, dont le roi s'appelait Arace, occupèrent la Lusitanie 
ou le Portugal; tandis que le reste des Vandales, unis aux 
Silinges, recurent pour partage l'Andalousie : ils étaient gou- 
vernés par le roi Gonderic. 

Sur ces entrefaites, Alaric mourait en Italie; il eut pour 
successeur son fils, Ataulphe, qui fitavec Honorius une paix 
dont les principales conditions furent le mariage d’Ataulphe 
avec Placidie, sœur de l’empereur, et la cession aux Visigoths 
de la Gaule-Narbonnaïse et des provinces d’Esprigne situées 
en decà de l’Ébre, alors dans les mains de Constantin et de 
Géronce. Mais ceux-ci furent vaincus l’un et l’autre par Con- 
stance, général d'Honorius, et périrent dans la lutte. Ataulphe 
fixa sa résidence à Narbonne, et ce fut ainsi que, par la fai- 
blesse d'Honorius, l’arianisme, étouffé dans l'Orient, reprit 
dans l'Occident de nouvelles forces, et régna sans partage dans 
tout le midi de la Gaule et dans toute la Péninsule ibérique. 

Cependant Ataulphe ne jouit pas longtemps du nouveau 
royaume qu'il s'était créé. Ïl avait des goûts trop pacifiques 
pour les peuples sur lesquels il était appelé à régner. Ils trou- 
vaient mieux leur profit dans les incursions accompagnées de 
dévastations et de pillages , auxquels ils étaient aecoutumés à 
se livrer. D'ailleurs, le fils d’Alaric leur était devenu suspect 
depuis qu'il avait épousé la sœur de l’empereur romain. Le 
malbeureux Ataulphe fut donc assassiné dans Barcelone, et 
les Visigoths élurent pour roi Sigéric, qui commenca par met- 
tre à mort six enfants qu'Ataulphe avait eus de sa première 
femme, et qui traita ensuite avec la plus grande indignité la 
reine Placidie, qu'il faisait courir à pied devant son cheval, 
comme une esclave. Mais Sigéric ne fut pas plus du goût des 
soldats que ne l'avait été son prédécesseur , et, sept jours après 
l'avoir couronné, ils le tuèrent à son tour, pour mettre à sa place 
un de leurs généraux, nommé Vallia. 

Celui-ci était réellement uu homme d'un mérite éminent. 
ἢ joignait la prudence à la science ; sa fermeté dans ses projets 


908 HISTOIRE ΡῈ L'ARIANISME. 


était inébranlable , et il connaissait si bien l'esprit de sa na- 
tion , qu'il savait en toutes choses la plier à ses moindres dé- 
sirs. Il confirma la paix qu'Ataulphe avait conclue avec les 
Romains; il rendit à Honorius sa sœur Placidie, qui épousa 
le général Constance, et il obtint qu'on lui fournirait tous les 
vivres nécessaires à la guerre qu'il offrait de faire aux barba- 
res, qui s'étaient partagé l'Espagne. Cette expédition réussit 
complètement. Vallia défit les Alains et tua leur roi, Arace, 
dans la bataille de Mérida; il contraignit les Suèves et les Van- 
dales , qui occupaient la Galice, à se soumettre aux Romains ; 
et, bientôt après, ceux qui s'étaient établis dans l’Andalousie 
furent aussi obligés de céder à ses armes victorieuses. A la 
suite de ses vicloires, Vallia vint fixer sa résidence à Toulouse, 
où il mourut, en laissant son royaume à son fils Théodoric. 

Constant étant mort à peu près vers le même temps, Placidie, 
veuve pour la seconde fois, retourna auprès de son frère Ηο-- 
norius, avec lequel elle ne vécut pas longtemps en bonne in- 
telligence. Leurs dissensions s’élevèrent même si haut que la 
princesse le quitta pour aller chercher un refuge à Constanti- 
nople, auprès de son neveu Théodose, fils d’Arcadius. Elle y 
conduisit ce jeune Valentinien qu'elle avait eu de son mariage 
avec Constance; et Honorius étant mort deux ans après, en 
433, elle revint en Italie, où, par le secours de Théodose, Va- 
lentinien IT, alors âgé de cinq ans, fut salué Auguste. 

Sur ces entrefaites, il se passait en Espagne des événements 
dont le résultat fut des plus funestes pour la religion, et servit 
à répandre encore l'hérésie arienne sur une vaste étendue de 
pays. Les Vandales subjugués, comme nous l'avons vu, par 
Vallia, se soulevèrent de nouveau après sa mort et celle de 
Constance, et commirent de si grands ravages en Espagne, que 
l'on fut obligé d'envoyer contre eux une armée considérable 
sous le commandement de Castinus, tandis que Boniface, qui 
commandait la légion romaine en Afrique, recut l’ordre de s'y 
rendre de son côté. Ce général obéit; mais ne pouvant s’en- 
tendre avec Castinus, il repassa dans son gouvernement. Après 
quoi son collègue, ayant imprudemment attaqué les Vandales, 


HISTOIRE LE L'ARIANISME. 309 


se laissa battre et fut obligé d'abandonner toute l'Espagne. 

Deux ans après, Honorius étant mort, l'impératrice Placi- 
die chargea Boniface de retourner encore une fois en Espagne, 
afin de mettre les Vandales à la raison. Cette fois, le comman- 
dement en chef de l'expédition lui fut confié, et d’après toutes 
les apparences, les intérêts de la religion, ainsi que ceux de 
l'empire, ne pouvaient être en meilleurès mains, Boniface 
s'étant élevé par son seul mérite, des grades inférieurs, au 
rang de comte et de gouverneur de toutes les possessions ro- 
maines en Afrique. D'un autre côté, 1] s'était lié d'une étroite 
amitié avec saint Augustin, et, sous sa direction, il s'était imbu 
des bonnes doctrines, et avait fait de grands progrès dans la 
piété. Cela était d'autant plus nécessaire que l'armée qu'il 
commandait se composait en partie de Goths qui professaient 
l’arianisme , et auxquels on avait accordé le libre exercice de 
leur religion, parce qu'en leur qualité d'étrangers on ne les 
regardait pas comme soumis aux lois des empereurs. On leur 
avait même accordé le droit d'avoir un évêque; et cet héréti- 
que, non content de la tolérance dont il jouissait, eut la har- 
diesse de provoquer saint Augustin à une dispute publique. Se 
servant des mêmes arguments que les protestants d’aujour- 
d'hui, il disait que le mot homousios ne se trouvant pas dans 
l'Écriture, il ne devait pas être permis ni de s'en servir ni d'y 
croire. 

Saint Augustin n'eut garde de refuser une si belle occasion 
de confondre un hérétique; mais il n'eut pas affaire seulement 
à Maximin. Après avoir disputé contre lui à Hippone, il eut 
à Carthage une conférence avec Pascentius. En vain Augustin 
demanda-t-il que des sténographes missent par écrit ce qui se 
rail dit de part et d'autre, Pascentius n’y voulut jamais con- 
sentir; car, de même que les hérétiques de tous les temps, il 
voulait se réserver la faculté de rétracter ses concessions et 
d'expliquer à son gré les paroles qu'il aurait dites : c’est ce qui 
engagea saint Augustin à rédiger lui-même un rapport circon- 
stancié de ce qui s'était passé dans les dix conférences, et ces 
détails sont arrivés jusqu'à nous. Mais il ne se borna pas là; il 


310 HISTOIRE DE L ARIANISME. 


composa plusieurs traités contre les Ariens dont les erreurs se 
propageaient en Afrique, par le grand nombre de Goths qui se 
trouvaient dans l'armée de Boniface. 

Vers cetie époque, ce général ayant perdu sa femme, crut 
voir dans ce malheur un avertissement du ciel, qui lui disait 
de renoncer au monde, et de passer le reste de sa vie dans un 
cloître. Mais saint Augustin le détourna de ce proiet, en lui 
représentant que sa présence dans le monde était plus utile au 
service de Dieu, puisqu'elle le mettait à même de défendre les 
églises d'Afrique contre les barbares qui menaçaient de les 
envahir. 

En donnant un si sage conseil au gouverneur d'Afrique, 
Augustin était müû par le sentiment des intérêts les plus sacrés 
de la religion; mais Dieu montra bien, dans cette occasion, 
que même chez les plus grands saints la prudence humaine 
n'est que trop souvent en défaut. Ce qui devait rassurer l'église 
catholique contre les attaques des hérétiques, devint l'occasion 
de sa perte en Afrique. 

Nous avons vu plus haut que Castinus avait été défait par 
les Vandales, que cette victoire rendit complètement maîtres 
de la plus grande partie de l'Espagne, où ils commirent de 
grands ravages. Leur roi Gonderic étant mort subitement, au 
moment où il se disposait à livrer au pillage l église de Saint 
Vincent de Séville, son frère Genseric lui succéda. Ce prince, 
de même que la plupart des rois visigoths qui régnèrent en 
Espagne, était brave et rempli des plus remarquables talents 
pour le gouvernement, mais arien d'autant plus déterminé, 
qu'il avait commencé par être catholique et avait apostasié au 
moment où il commença à prévoir la possibilité de succéder à 
son frère, sachant que ce serait là le meilleur moyen de ga- 
gner la bienveillance des peuples sur lesquels il se proposait 
de régner. 

L'imptratrice aurait bien voulu délivrer l'Espagne de la do- 
mination des Vandales; mais l'empire n'était plus en état de 
lutter à force ouverte contre les barbares. Elle envoya donc au 
comte Boniface l’ordre de passer en Espagne, afin d'obtenir de 


HISTOIRE DE L'ARIANISME. 311 


Genseric le traité le plus avantageux qu'il pourrait ; il devait 
soutenir en même temps les intérêts politiques de l'empire, et 
ceux bien plus précieux de la religion catholique. Boniface 
obéit; mais en arrivant auprès de Genseric, il tomba sur-le- 
champ éperdument amoureux d’une princesse sa parente, et 
la demanda en mariage. Genseric reconnut sans peine tout ce 
que cette circonstance avait d'avantageux pour lui. Une seule 
chose faisait encore hésiter Boniface : la princesse étaitarienne, 
et les sentiments religieux du comte répugnaient à une sem-— 
blable alliance. Le roi vandale qui devinait ses scrupules, 
avant même qu'il ne les exprimät, alla au-devant de ses désirs 
et offrit de son propre mouvement de faire changer de religion 
à sa parente. Cet obstacle levé, rien ne s’opposa plus au ma- 
riage , et le gouverneur d'Afrique, après avoir conelu un traité 
avec Genseric, emmena sa nouvelle épouse avec lui dans son 
gouvernement. On comprendra facilement la funeste influence 
que cette union dut avoir pour la religion en Afrique. La prin- 
cesse remplit sa maison d'ariens, et Boniface fut assez faible 
pour permettre qu'une fille qu’il eut d'elle füt baptisée par un 
prêtre hérétique. 

Cependant Boniface ne laissait pas d'avoir des ennemis à la 
cour de l’impératrice Placidie , et à leur tête, soit jalousie , soit 
tout autre motif, se trouvait Aélius, Hun d'origine, et le plus 
illustre guerrier de son siècle. Nous n’entrerons point ici dans 
le détail des moyens peu honorables dont il se servit pour 
perdre le comte dans l'esprit de l’impératrice; il suffira de dire 
qu'il y réussit complètement. Boniface ayant refusé d’obéir à 
l'ordre de venir à la cour, on envoya contre lui une armée si 
puissante que le malheureux gouverneur, n’écoutant que son 
désespoir, appela les Vandales d'Espagne à son secours. Il 
conclut avec Genseric un traité d’après lequel les deux tiers 
de l'Afrique devaient appartenir aux barbares. Il se réservait 
l'autre liers pour lui-même. 

Cette occasion d'étendre sa puissance était trop belle pour que 
Genseric n'en profität pas. Il s’empressa de se rendre en Afrique 
avec une armée de quatre-vingt mille hommes, et s'empara 


319 HISTOIRE ΡῈ L'ARIANISME. 


sans peine de la partie du pays qui devait être son lot. Sur ces 
entrefailes, les amis que Boniface avait conservés à la cour, 
ayant découvert les mystères des intrigues par lesquelles on 
l'avait desservi, dévoilèrent tout à l’impératrice, qui n'eut rien 
de plus pressé que d'écrire à Boniface pour lui rendre toute sa 
faveur et le prier de réparer, s'il en était encore temps, les 
malheurs qu'avait causés une {rop grande précipitation de part 
et d'autre. Le comte, touché de repentir et sentant se ranimer 
tous ses anciens sentiments de picté et de fidélité, ne négligea 
aucun effort pour obtenir de Genseric qu'il repassât en Espa- 
gne, lui faisant les plus belles promesses et lui offrant les 
sommes les plus considérables. Mais le roi vandale n'ayant 
voulu rien écouter, Boniface marcha contre lui à la tête de 
l'armée romaine. La fortune le trahit, il éprouva une défaite 
totale, et fut contraint de se renfermer dans la ville d'Hippone, 
pendant que les barbares parcouraient la campagne et dévas- 
taient tout le pays. De là il envoya demander des secours à 
l'empereur Théodose-le-Jeune, à Constantinople. 

Cette capitale elle-même n’était pas parfaitement tranquille. 
La faiblesse du gouvernement ne lui permettait point de faire 
exécuter strictement les édits des précédents empereurs contre 
les hérétiques ; de sorte que les Ariens qui y existaient toujours, 
quoique dans un nombre à peine perceptible, avaient commence 
à s'assembler de nouveau, et puis s'enhardissant, avaient 
même osé ouvrir une église. Sur ces entrefaites le patriarche 
étant mort, il eut pour successeur le trop fameux Nestorius, 
dont l'hérésie , qui consistait à reconnaitre deux personnes en 
Jésus-Christ, causa tant de trouble dans l'Église, et s'est per- 
pétuée jusqu’à nos jours chez les Cophtes et les chrétiens de 
l'Abyssinie. Quoi qu’il en soit, ce Nestorius montra dans les 
commencements un grand zèle pour la religion catholique ; 
mais. comme il était d’un caractère naturellement violent, il 
ne mit aucune prudence dans les mesures par lesquelles il 


combattit les hérétiques. Ainsi, il se permit, sans l'aveu de 


l'empereur, d'envoyer, en plein jour, des hommes pour dé- 
molir l’église des Ariens; cela donna lieu à un tumulte qui se 


HISTOIRE DE L'ARIANISME. 313 


changea en sédition; un incendie, qui faillit réduire en cendres 
une grande partie de la ville, aggrava le mal. Heureusement 
tout cela n'eut pas de suites fort graves, et il en résulla même 
un bien, l’empereur ayant pris la résolution de renouveler 
tous les édits de Théodose le Grand contre les hérétiques, et 
d'y tenir la main avec sévérité. 

Ce fut en ce moment que les envoyés du comte Boniface 
arrivèrent à Constantinople; et l'empereur, plus irrité que 
jamais contre les Ariens, les accueillit favorablement, et ré- 
solut d'envoyer son général Aspar au secours des catholiques 
d'Afrique, qui étaient réduits à l'état le plus fâcheux, puisque 
de toute cette vaste province il ne restait plus à l'empire que 
les villes de Carthage, de Cyrthe et d'Hippone ; encore Genserie 
venait-il de mettre le siége devant cette dernière, la plus forte 
des trois, dans laquelle, comme nous venons de le dire, le 
comte Boniface s'était retiré, et que ni sa valeur ni le zèle 
pieux de son illustre évêque, saint Augustin, ne purent sauver. 
Augustin fut assez heureux pour mourir avant la prise de la 
ville, que ses habitants abandonnèrent, après avoir souffert 
toutes les extrémités de la famine et des maladies contagieuses. 
Quand les Vandales y entrèrent, ils la saccagèrent et la brû- 
lèrent, n'épargnant que la cathédrale οἱ la bibliothèque de 
saint Augustin. Celui-ci renfermait tous ses manuscrits, qui 
sont au nombre des plus beaux monuments que nous ont laissés 
les Pères de l'Église, et dont la perte eût été irréparable pour 
la religion. 

Quand Aspar arriva en Afrique, Hippone venait de tomber 
au pouvoir des Vandales. Au lieu de chercher à gagner du 
temps, il commit l'imprudence d'attaquer l'armée ennemie, 
encore tout enflée des victoires qu'elle venait de remporter. 
Il fut vaincu et forcé de se rembarquer pour Constantinople. 
Boniface se défendit pendant quelque temps encore; puis, 
voyant que lout était perdu, il abandonna l'Afrique et se retira 
à Rome, où l'impératrice l'accueillit avec les plus grands 


Ζ 


égards. 


Il semblait que tout se réunissait alors pour donner l'empire 
ATHAN. —T. Il, 1# 


314 HISTOIRE DE L'ARIANISME. 


de là chrétienté aux Ariens. Au nombre des prisonniers 
que Genseric avait faits sur Aspar, se trouvait un officier, 
nommé Marcien. Celui-ci s'étant endormi au soleil, avec 
quelques autres prisonniers, un aigle vint planer au-dessus de 
sa tête, en l'ombrageant de ses vastes ailes. Genseric, qui, 
d'une fenêtre de son palais, fut témoin de ce spectacle, ne 
douta pas que ce ne fût un présage de la haute fortune à la- 
quelle Marcien était destiné. Il le fit donc venir en sa présence, 
et lui annonça qu'il lui rendait la liberté, à condition que, 
quand il serait devenu empereur, il ne ferait jamais la guerre 
aux Vandales. Marcien, qui ne s'attendait à rien moins qu'à 
monter sur le trône, ne fit aucune difficulté de prendre l’enga- 
gement qu'on lui proposait. Dix-huit ans après, il fut salué 
Auguste; et, quoique zélé catholique, il ne crut pas devoir 
manquer à sa parole, et laissa les Vandales tranquilles posses- 
seurs de l'Afrique; ce qui ne contribua pas peu à consolider 
l'arianisme, que les décrets divins ne voulaient pas laisser 
encore éteindre tout à fait. 

Mais Genseric lui-même, que l’on aurait pu croire unique- 
ment occupé de la guerre, était au fond du cœur le plus fou- 
gueux arien. ἢ] abhorrait les catholiques, non-seulement parce 
qu'ils étaient romains, mais encore en leur simple qualité de 
catholiques; et dès qu'il crut sa puissance fermement établie 
en Afrique, il commença contre eux la plus cruelle persécution, 
bien décidé à établir partout l’arianisme sur les ruines de la 
religion orthodoxe. Il essaya d’abord de gagner les évêques; 
mais il trouva le clergé d'Afrique plus fidèle que celui d’Angle- 
terre ne se montra onze siècles plus tard , alors qu’un despote 
presque aussi cruel que lui, mais de mœurs moins pures, 
parvint à faire tomber son royaume dans l'erreur, par la hon- 
teuse défection de prélats corrompus. Les évêques d'Afrique 
demeurant inébranlables dans leur foi, Genseric les chassa de 
leurs églises, et les remplaça par des ariens. 

La fermeté du clergé eut le meilleur effet sur le peuple, qui 
donna partout des preuves de son attachement à la croyance 
de ses pères. Quatre gentilshommes de la cour, auxquels le roi 


HISTOIRE ΡῈ L'ARIANISME. 315 


élait du reste fort attaché, et qui admiraient en lui les grands 
talents dont le ciel l'avait doué, n'ayant pas voulu apostasier, 
furent disgraciés, οἱ subirent les traitements les plus cruels, 
qui ne purent néanmoins vaincre leur courage; ce qui irrita'si 
fort Genseric, qu'il les fit mettre à mort. Sur ces quatre gen- 
tilshommes, il ÿ en avait deux qui étaient frères; un troisième 
frère, encore tout jeune enfant, ne montra pas moins de fer- 
meté que ses aînés. Ni les caresses de Genseric, qui l'avait pris 
en une amitié particulière, ni les menaces, par lesquelles il 
remplaça plus tard ses caresses, ne purent l’ébranler, Alors le 
roi irrité le fit battre de verges, et le relégua parmi les plus 
vils esclaves de sa maison. 

La nouvelle de cette persécution jeta l’empire romain dans 
une douleur profonde, mais il ne se sentait pas assez fort pour 
s'opposer aux entreprises du monarque barbare, qui, de son 
côté, feignait de vouloir remplir strictement les conditions de 
la paix qu'il avait conclue, tout en nourrissant en secret le 
projet de se rendre maître de l'Afrique entière. Aussitôt, dans 
le moment où l'on s’y attendait le moins, il parut devant Car- 
thage, capitale de la province romaine, s’en empara par sur- 
prise et la livra au pillage. Il exécuta dans sa nouvelle conquête 
toutes les mesures qu'il avait déjà prises dans le reste du pays; 

c'est-à-dire, qu'il ordonna de chasser tous les évêques qui 
refuseraient de renoncer à la foi catholique, et de réduire en 
esclavage ceux qui n’obéiraient pas assez promptement à l’ordre 
d'exil qu'il leur envoyait. Des personnages de la plus haute dis- 
tinction, de tout âge et de tout sexe, partagèrent le sort des 
évêques. En même temps, Genseric déclara que l’arianisme 
était la seule religion qu'il voulait souffrir dans ses États. 1] 
s'empara de toutes les églises de Carthage, en enleva tous les 
trésors, démolit quelques-unes et donna les autres aux Ariens. 
Il défendit aux catholiques tout exercice public de leur reli- 
gion, au point qu'il ne voulut pas même permettre que l’on 
enterrâtles morts avec les cérémonies accoutumées, ni que l’on 
fit aucune prière sur leurs tombes. 

La prise de Carthage entraîna la conquête de la petite Afrique, 


516 HISTOIRE DE L'ARIANISME. 


de la Numidie, de la Bizacène et de la Gétulie; et Genseric 
ayant confisqué les terres des plus riches propriétaires, s'en 
réserva une partie, et distribua le reste aux officiers de son 
armée. Puis, la tranquillité s'étant un peu rétablie dans le 
pays, les catholiques, que la crainte de la persécution avait, 
dans le premier moment, engagés à se cacher, commencèrent 
à se montrer de nouveau, pensant que le conquérant les lais- 
serait en repos, pourvu qu'ils se montrassent disposés à obéir 
à ses lois. En conséquence, un jour, comme il se promenaîit 
sur le bord de la mer, plusieurs personnages de haute distinc- 
tion , ayant quelques évêques à leur tête, se présentèrent à lui, 
et le supplièrent de vouloir bien permettre qu'ils continuassent 
à demeurer dans le pays. C'était tout ce qu’ils demandaient, 
ne réclamant pas même les églises qu'on leur avait enlevées; 
ils exprimaient seulement le désir que les évêques leur fussent 
laissés pour leur accorder les secours spirituels dans leurs 
maisons. Cette requête si modeste, loin de calmer la colère du 
roi vandale, ne fit que l’enflammer davantage; il leur répondit 
qu'il avait déterminé de détruire jusqu’au nom de catholique, 
et qu’il les trouvait bien hardis d’oser venir lui demander une 
semblable grâce. On prétend même que, dans sa fureur, il 
donna l'ordre de les jeter tous dans la mer, et que ce ne fut 


u’à grand peine que ses courtisans obtinrent de lui qu'il se 
qua 5 - 


bornât à les chasser de sa présence. Les catholiques rentrèrent 
après cela dans leurs retraites, et se virent forcés d’envelopper 
la célébration des divins mystères, du même voile dont ils les 
couvraient du temps des plus cruelles persécutions du paga- 
nisme. 

Après la mort de Boniface, le comte Sébastien, son gendre, 
était entré au service de l'impératrice Placidia qui témoignait 
une haute estime pour ses {alents militaires. Mais la jalousie 
qu'il inspirait à Aétius le força de quitter la cour de Rome 
pour celle de Constantinople. Desservi encore là auprès de 
l'empereur, il se retira chez Théodoric, roi des Visigoths, qui 
lui confia des troupes pour passer d'Espagne en Afrique. Gen- 
seric était encore en Sicile, quand il apprit l'arrivée de Séba- 


HISTOIRE DE L'ARIANISME: 317 


stien, et 1] se hâta de repasser la mer, ne sachant pas quel 
pouvait être son dessein. Ce fut avec une grande joie qu'il dé- 
couvrit que le comte ne venait point le combattre, mais lui 
offrir ses services et réclamer sa protection. Genseric le recut 
avec les plus grands honneurs, se flattant que le bruit de l’ac- 
cueil qu'il lui faisait, attirerait en Afrique tous les mécon- 
tents que les intrigues perpétuelles des cours de Rome et de 
Constantinople dégoûteraient de servir des princes aussi fai- 
bles que ceux qui se partageaient alors l'empire romain. 

IL est bien triste de penser que des hommes doués non-seu- 
lement d’un mérite éminent, mais même de grandes vertus, 
tiennent toujours par quelque coin aux faiblesses de l’huma- 
nité! Le comte Sébastien ne sachant point supporter les désa- 
gréments qu'il éprouve à Rome, trahit ses maîtres légitimes, et 
passe au service d’un souverain barbare et ennemi de la reli- 
gion ; mais ce même Sébastien est décidé à tout souffrir pour 
la cause de cette religion sainte qu'il professe avec une entière 
sincérité. Comment ne sent-il pas que le monarque, dont les 
actes et les paroles sont autant de preuves de la haine qu'il 
porte aux croyances orthodoxes, qui persécute le clergé, et 
qui s'efforce dans toutes les circonstances de violenter la con- 
science de ses sujets, ne saurait tre ni un ami sûr, ni un maître 
- équitable? Quoi qu'il en soit, Sébastien l'apprit à ses dépens. 
Genseric ne lui pardonna ni son attachement à la foi catholi- 
que , ni le léger triomphe qu'il remporta sur lui dans certaines 
OCCasions. 

La piété sans faste du comte Sébastien était un reproche 
vivant pour tous:les hérétiques, et Genserie se faisait, en quel- 
que sorte, un point d'honneur de le rendre apostat. Il le fit 
donc appeler un jour, et, après lavoir comblé d'éloges pour 
les services qu'il lui avait rendus et la fidélité qu'il lui mon- 
trait, il ajouta qu'il se croyait en droit d'exiger de lui une 
dernière preuve de dévouement, qui l'attacherait irrévocable- 
ment à sa personne, et lui ôterait toute inquiétude d’un aban- 
don possible. Cette preuve était d'embrasser immédiatement 
la croyance arienne, qui était la sienne propre, et cela en pré- 


318 HISTOIRE DE L'ARIANISME. 


sence des évêques et des courtisans qu'il avait rassemblés dans 
son palais, pour être témoins de l'abjuration d’un si illustre 
guerrier. 

Sébastien, tout étonné qu'il était d'une proposition à la- 
quelle il s'attendait si peu, ne montra pas le moindre trouble, 
et pria le roi de vouloir bien lui faire donner un pain. Quand 
ont l’eut apporté, le comte dit : « Pour faire ce pain et le ren- 
dre digne d’être servi sur la table du roi, on a commencé par 
séparer le son de la farine ; après quoi on a fait passer la pâte 
d'abord par l’eau, et puis par le feu. De même, pour entrer 
dans l'Église catholique, il a fallu que mon âme passât par la 
meule et par le crible. J'ai été ensuite arrosé par l’eau du bap- 
têéme et embrasé par le feu du Saint-Esprit. Ordonnez main- 
tenant, Seigneur, que l’on rompe ce pain, qu'on le remette 
tremper dans l’eau , qu’on le pétrisse une seconde fois, et qu'on 
le fasse passer encore par le four. Si , après cela, il est meilleur 
qu'il n'était auparavant, je serai prêt à faire ce que vous me 
demandez. » Genseric ne répondit pas, il renonça au projet de 
faire changer de religion au comte Sébastien ; mais il n’était 
pas homme à supporter une opposition quelconque à ses dé- 
sirs, et il ne pardonna point le refus qu'il avait éprouvé. Une 
conspiration ayant été ourdie par des seigneurs vandales, il 
trouva moyen d'y envelopper Sébastien , et de le faire mourir 
avec les autres conjurés , quoique son crime ne [ἀξ rien moins 
que prouvé. Il est honoré comme martyr dans quelques mar- 
tyrologes. 

Peu de temps après la prise de Carthage, Genseric avait 
passé en Sicile qu'il avait ravagée. Palerme soutint à cette 
occasion un siége mémorable. Excité par Maximin, chef des 
Ariens de Sicile, que les évêques catholiques avaient con- 
damné, le roi des Vandales persécuta ces prélats, pour les 
forcer à embrasser l’arianisme; mais ils s'y refusèrent, et 
quelques-uns d’entre eux souffrirent le martyre. Paschasius, 
évêque de Lilybée, reçut à cette occasion des lettres du pape 
saint Léon, pour le consoler dans la nouvelle situation où il 
se trouvait. 


HISTOIRE ΡῈ L'ARIANISME. 319 


Mais des chagrins cuisants agitaient alors l'âme du saint pape 
Léon. Les Huns, sous la conduite de leur roi Attila, avaient 
passé avec une armée de cinq cent mille hommes, de la Pan- 
nonie dans la Gaule, sous le prétexte de faire la guerre à Théo- 
doric, roi des Visigoths. Attila arriva le samedi saint de l’an 451, 
à Metz, où il mit le feu, et dont il égorgea tous les habitants, 
sans en excepter les femmes, les enfants et les prêtres. Plu- 
sieurs autres villes de la Gaule furent ravagées également. 
Paris dut son salut aux prières de sainte Geneviève. Les murs 
d'Orléans furent alors, comme dix siècles plus tard, le terme 
des succès de l'ennemi. Théodoric, secondé par Aétius, forca 
les barbares à lever le siége de cette ville, et bientôt après ils 
remportèrent sur eux une victoire complète dans les plaines 
de la Champagne. 

Quatre ans plus tard, des événements se passèrent à Rome, 
qui eurent la plus funeste influence sur l’état de la religion. 
Aétius, qui, malgré ses grands défauts, était le plus ferme, 
ou, pour mieux dire, le seul soutien de l'empire, penchant 
vers sa ruine {otale, fut tué de la propre main de l’empereur 
Valentinien, à qui ses ennemis étaient parvenus à le rendre 
suspect; mais bientôt les gardes d’Aétius, irrités, vengèrent 
sa mort sur l'empereur lui-même qu'ils assassinèrent; après 
quoi ils proclamèrent Auguste, Maxime, homme illustre par 
sa naissance et par les dignités que ses ancêtres avaient pos- 
sédées, et qui jouissait, comme eux, d’un haut rang dans l’em- 
pire et de grandes richesses. Il épousa la veuve de Valenti- 
nien , et crut sans doute se faire un mérite auprès d'elle en lui 
déclarant que c'était lui qui avait poussé les gardes d’Aétius 
au meurtre de Valentinien, ajoutant qu'il l'avait fait, poussé 
par l'amour excessif qu'il ressentait pour elle. L'impératrice 
Eudoxie, saisie d'horreur à cet aveu, ne songea plus qu'à se 
délivrer d'un hymen qu'elle détestait. Tous les moyens lui pa- 
raissant bons pour yÿ parvenir, elle envoya une ambassade à 
Genseric pour l'inviter à passer en Italie; et celui-ci, saisis- 
sant avec joie l'occasion qui lui était offerte, débarqua près 
de Rome avec une armée. A son approche, le peuple se sou- 


320 HISTOIRE DE L'ARIANISMÉ. 


lève, fait périr Maxime, et le roi des Vandales entre dans 
Rome, sans éprouver de résistance. Cependant le pape saint 
Léon , qui déjà, une fois, avait sauvé la ville des Césars de la 
fureur d'Attila, se flatta cette fois d’apaiser aussi facilement 
Genseric. Il alla au-devant de lui, en le suppliant d'épargner la 
capitale du monde; mais tout ce qu’il put obtenir de lui, ce 
fut qu'il se contenterait du pillage, et n’exercerait point de 
cruautés inutiles contre les habitants. Ce pillage dura qua- 
torze jours entiers, et quand il ne resta plus rien à prendre, 
Genseric se rembarqua, emportant avec lui des richesses im— 
menses et un grand nombre de prisonniers, parmi lesquels se 
trouvaient l’impératrice Eudoxie et ses deux filles. Genseric 
donna la première en mariage à son fils Hunneric; et, dans 
un moment de générosité, il renvoya la seconde au sénateur 
Olybrius, à qui elle était promise. 

C'est dans les plus grandes calamités que la charité chré- 
tienne se montre la plus belle et la plus ardente. La position 
des prisonniers que Genseric avait emmenés à Carthage était 
déplorable. Les Vandales les traitaient avec la plus grande 
cruauté. Vendus sur la place publique, on séparait sans pitié 
les maris de leurs femmes, les enfants de leurs mères. On n’en- 
tendait partout que pleurs et gémissements. Cependant il res- 
tait en Afrique un seul évêque catholique, auquel le roi des 
Vandales permettait de remplir les devoirs de son ministère ; 
il s'appelait Deo gratias. Touché des lamentations de tant de 
fidèles, et craignant que leurs souffrances ne les portassent 
quelque jour à abjurer leur foi, il résolut de ne rien négliger 
pour leur rendre la liberté. 1] fallait rassembler pour cela des 
sommes considérables, afin de payer leur rançon. ἢ] commença 
par réunir les dons pieux de tous les catholiques du pays, et 
il en restait encore beaucoup; il vendit ensuite tous les vases 
d'or et d'argent que l’on avait sauvés des églises lors du sac 
de Carthage; puis, après avoir obtenu leur liberté par de si 
grands sacrilices , il convertit en hôpitaux les deux plus vastes 
églises qu'il eût, y logea tous ces infortunés, et porta lui- 


A 


même la nourriture à ceux qui étaient en bonne santé 
> 


HISTOIRE DE L'ARIANISMÉ. 321 


et des remèdes convenables aux malades. Mais, comme il 
était d'un âge fort avancé, ces pénibles travaux hâtèrent 
sa mort; 1] succomba à l'excès de ses fatigues, au moment 
où les Ariens, furieux de l'admiration générale qu'obte- 
nait une vertu si parfaite, proféraient contre lui les plus 
affreuses menaces. 

Théodoric, roi des Visigoths, ayant appris la mort de 
Maxime et la prise de Rome, fit proclamer Avilus, Auguste, 
par l’armée des Gaules, et celui-ci créa général de ses armées 
Ricimer, petit-fils de Vallia, roi des Visigoths; mais il ne 
régna que quelques mois. Pendant ce temps Théodoric entrait 
en Espagne, où il battit complètement Réchiaire, roi des 
Suèves; et l'ayant pris, il le fit mourir en prison. A cette occa- 
sion les habitants catholiques de la ville de Braga eurent cruel- 
lement à soufirir de la part des Ariens vainqueurs : ce fut 
comme partout, profanation d’églises, enlèvement de vases 
sacrés, emprisonnement de religieuses; les prêtres orthodoxes 
furent dépouillés de leurs vêtements et exposés tout nus à la 
risée des soldats. Théodoric aurait bien voulu pousser plus loin 
ses conquêtes, mais arrivé près de Mérida, il fut arrêté, à ce 
que l'on assure, par des visions qu'il eut et qui le menacaient 
de sa perte s'il allait plus avant : la piété du peuple attribua 
ces prodiges à la protection de sainte Eulalie, patrone de cette 
ville 

Fant que Valentinien avait vécu, Genseric avait été en quel- 
que sorte retenu par le souvenir de la paix qu'il avait conclue 
avec lui; mais une fois que cet empereur, déjà si faible, eut 
été remplacé par des fantômes de monarques plus nuls encore 
que lui, le roi des Vandales, qu'aucun frein n’arrétait plus, 
recommença contre l'Église une persécution plus cruelle 
qu'aucune autre. Il ne permit point que l’on donnât un succes- 
seur à Deo gratias; 1] chassa tous les prêtres catholiques de 
Carthage, après les avoir forcés de lui remettre les livres 
sain{s et tous les objets qui servaient aux cérémonies du culte. 
Valésius, vieillard octogénaire, ayant refusé d’obéir à cet 
ordre sacrilége, fut chassé de la ville, et en même temps un 

1%. 


322 HISTOIRE DE L'ARIANISME. 


ordre fut publié pour défendre à toute personne, en quelque 
lieu que ce füt, de lui accorder l'entrée de sa maison ou même 
de son champ; de sorte que l’infortuné Valésius se vit forcé 
d'errer sur la grande route jusqu'à ce qu'une mort obscure, 
mais glorieuse, vint terminer ses peines et lui porter la palme 
du martyre. Des miracles signalèrent encore, comme de cou- 
tume, cette persécution. Proculus, un des barbares ministres 
des volontés du prince, s'étant couvert, par dérision, des orne- 
ments d’un autel, fut frappé, au moment où il se pavanait dans 
ces habits d’un nouveau genre, d'horribles convulsions dans 
lesquelles il ne tarda pas à expirer. Ce fut alors aussi que Mar- 
tinien et Maxime, esclaves tous deux d'un seigneur vandale, 
ayant fait vœu de virginité quoiqu'ils fussent mariés ensemble, 
supportèrent les plus horribles tourments pour ne pas trahir 
leurs serments et renoncer à leur foi. Trois frères de Marti- 
nien ayant imité son exemple, furent exilés parmi les Gentils 
de l'intérieur de l'Afrique, où ils firent tant de conversions à 
la foi catholique, que Genseric, craignant l'influence de 
l'exemple qu'ils donnaient, les rappela pour leur faire souffrir 
le martyre avec deux cent soixante-dix autres fidèles. 

Tous les raflinements de la cruauté furent mis en usage 
contre les catholiques. Ils n'étaient pas tous mis à mort, parce 
que le tyran calculait qu’il y en avait beaucoup pour qui la 
mort eût été une grâce plutôt qu'une peine. Aïnsi le comte 
Armogaste fut condamné à garder les troupeaux, et Staturus 
ayant résisté aux plus instantes prières, on lui déclara que s’il 
n’embrassait pas sur-le-champ l’arianisme, on commencerait 
par confisquer tous ses biens, après quoi on le forcerait à voir, 
en sa présence même, une épouse qu'il adorait, prostituée à un 
muletier. Staturus demeura inébranlable; ni les supplications, 
ni le désespoir de sa femme ne purent triompher de sa con- 
stance. 

A ces actes de tyrannie exercés sur des individus isolés, on 
en joignit d’autres où l’on faisait souffrir des multitudes en- 
semble. Une église fut investie par des soldats pendant la fête 
de Pâques, au moment où l’on chantait le cantique Aleluia , 


HISTOIRE DE L'ARIANISME. 323 


et tous les fidèles qui la remplissaient furent massacrés à la 
fois; dans d’autres, les saintes hosties furent profanées et fou- 
lées aux pieds. 

Sur ces entrefaites Théodoric continuait à profiter des désor- 
dres de l'empire pour faire de nouvelles conquêtes dans les 
Gaules et en Espagne, Il vainquit les Suèves dans la péninsule, 
et leur roi Rémismond reconnut sa suzeraineté. Le résultat en 
fut que le peuple, qui jusque-là était resté fidèle à la foi catho- 
lique, embrassa l’arianisme, pour suivre l'exemple de son 
maitre, lequel lui-même n'adopta l’'hérésie que sur les instan- 
ces de Théodoric, dont il avait demandé la fille en mariage et 
qui ne la lui accorda que sous cette condition. 

L'empereur Majorien, le prince le plus accompli qui eût 
depuis longtemps occupé le trône d'Occident, et qui, selon 
M. Le Beau, semblait né pour relever l'empire, s'étant rendu 
dans la Gaule, remporta sur Théodoric une victoire éclatante 
et lui reprit toutes ses dernières conquêtes. Il se préparait à 
attaquer aussi Rémismond, quand une flotte considérable que 
Genseric envoyait au secours des barbares ses alliés, attaqua 
celle de Majorien et la battit, ce qui força l'empereur à retour- 
ner à Rome; mais en chemin il fut tué par ce Ricimer, dont 
nous avons parlé plus haut. A vec lui se dissipèrent les dernières 
espérances de l'empire romain. 

Jusqu'à ce moment l’arianisme n'avait pas encore pénétré à 
Rome; mais Ricimer, arien lui-même, étant devenu maître 
absolu, quoique sans prendre le titre d’Auguste, trouva moyen 
d'insinuer peu à peu les doctrines hérétiques dans le cœur 
même de l'empire. Il créa d’abord un fantôme d’empereur dans 
la personne de Libius Severus; puis s'étant défait de cet infor- 
luné par le poison, il envoya demander à l’empereur d'Orient, 
Léon , de consentir à ce que Procopius Anthémius, gendre du 
prédécesseur de Léon, fût proclamé Auguste et donnât sa fille 
en mariage à Ricimer. Cette affaire s'étant arrangée au gré du 
Goth orgueilleux, Anthémius, quoique bon catholique, eut la 
faiblesse, pour plaire à Ricimer , de permettre qu'un hérétique 
de la Macédoine, qui était venu d'Orient avec lui, se mit à 


324 HISTOIRE DE L'ARIANISME. 


prècher ses erreurs à Rome. Il avait déjà entrainé à ses fausses 
doctrines quelques esprits légers, quand, l’empereur s'étant 
rendu à l’église de Saint-Pierre, le pape Hilaire, successeur de 
saint Léon, réclama contre ce scandale et parla, en présence 
de toute la cour , avec tant de vigueur et de fermeté, qu’An- 
tkémius promit de re plus souffrir ces prédications à l'avenir, 
el il tint parole. 

Vers ce même temps Théodoric, roi des Visigoths, fut assas- 
siné par son frère Evaric qui s'empara du trône. Celui-ci fit 
d'abord la guerre aux Suèves en Espagne et ensuite aux Ro— 
mains dans la Gaule. Il entreprit cette dernière à la prière de 
Genseric, qui voulait par là faire diversion à la grande expé- 
dition que l’empereur d'Orient avait organisée contre lui. Il 
est inutile de rappeler ici comment cette expédition échoua, 
par la trahison de Basiliscus qui commandait une partie de la 
flotte impériale. Ce malheureux événement consolida la puis- 
sance de Genseric et par suite le triomphe de l'arianisme en 
Afrique; car Basiliscus avait été entraîné à cette action in- 
fime par le goth Aspar, général de la milice d'Orient, qui wi- 
sait à l'empire, et qui ne pouvait se dissimuler que l'arianisme 
dont il faisait profession élevait entre le trône et lui une bar— 
rière insurmontable. Il voulait se venger par là de l'horreur 
que le peuple de Constantinople témoignait pour son hérésie. 

En apprenant cette nouvelle, l'empereur Léon ne douta 
point qu'Aspar ne füt le premier moteur de cette trahison; il 
comprit ses desseins et sentit que sa perte était inévitable s’il 
ne parvenait à devancer le traître. Pour cela il fallait endormir 
sa défiance. A cet effet, Léon lui témoigna plus d'affection 
qu'il n'avait jamais fait, et créa César son second fils Patri- 
ciolus, à qui il fit même entrevoir l'espérance d'obtenir un 
jour la main de la princesse Ariadne. Mais le peuple de Con- 
stantinople, ne pouvant pas pénétrer les motifs secrets qui fai 
saient agir l’empereur, se révolta à l’idée de voir un arien 
monter sur le trône ; des groupes 80 formèrent dans les rues; le 
trouble et l'inquiétude remplirent tousles esprits. Les ecclésias- 
tiques firent de grandes remontrances à l'empereur. Les pères 


HISTOIRE DE L'ARIANISME, 32% 


du désert, les abbés, les moines quittèrent leurs monastères 
et vinrent, jusque dans l’hippodrome, demander à haute voix 
que l'abomination de l'arianisme ne pénétrât point dans le 
sanctuaire, οἱ qu'un arien ne vint point se placer sur les mar- 
ches du trône. L'empereur ne voyait pas sans plaisir ces ma- 
nifestations ; il donna même à entendre qu’il n'avait pas été 
tout à fait libre d'agir autrement qu'il ne l'avait fait. En con- 
séquence les murmures ne firent qu’augmenter et se dirigè- 
rent principalement contre Aspar et ses enfants, qui, crai- 
gnant les effets de la fureur populaire, passèrent le détroit et 
se relirèrent à Chalcédoine. Puis ayant eu l’imprudence de 
revenir à Constantinople, Léon, qui ne les craignait plus, les 
fit tuer par les eunuques du palais. 

La mort d’Aspart ayant privé Genseric de l'appui qu'il s'é- 
tail ménagé à la cour de Constantinople, il craignit que Léon 
ne renouvelât contre lui l'expédition à laquelle il n'avait 
échappé une première fois que par la trahison des deux géné— 
raux romains. Il songea donc à détourner l'orage vers un autre 
côté, el il envoya d'une part solliciter les Ostrogoths de la Pan- 
nonie à prendre les armes contre l'empereur d'Orient, et de 
l'autre il poussa Evaric à faire la guerre aux Romains dans la 
Gaule, afin d'empêcher qu'Anthémius n'allät au secours de 
Léon, pour qui il avait toujours eu beaucoup d’attachement. 
De ce côté-là il fut bien servi par la perfidie de Ricimer, qui 
fit assassiner dans Rome même son beau-père Anthémius, pour 
mettre à sa place le sénateur Olybrius. Trois années de plus 
nous conduisent à la chute définitive de l'empire d'Occident 
sous Romulus Augustule, quand Odoacre, roi des Hérules, 
s'empara de Rome et se fit proclamer roi d'Italie. Get Odoacre 
était arien, de même que tous les peuples barbares du Nord. 

La disparition complète de l'empire d'Occident par la prise 
de Rome devint, comme il était facile de s’y attendre, un mo- 
tif de plus pour inviter tous les souverains barbares à s'empa- 
rer des provinces qui se trouvaient être le plus à leur conve- 
nance. Evaric entreprit donc de chasser les Romains de tout ce 
qu'ils possédaient encore dans les Gaules; ce qui devait lui être 


326 HISTOIRE DE L'ARIANISME. 


d'autant plus facile qu'il n'y avait point alors dans le pays d’ar- 
mée en état de s'opposer à ses projets. Aussi n’eut-il pas de 
peine à soumettre toute la partie de la Gaule comprise entre le 
golfe de Gascogne, la Loire , le Rhône et la mer Méditerranée. 
La seule ville de Clermont lui résista. Ecdicius, fils de l’'em- 
pereur Avitus, s'y était renfermé ; il la défendit avec courage. 
Le célèbre Sidoine Apollinaire était évêque de Clermont; les 
ferventes prières qu'il adressa au ciel pour que son siége ne 
tombât point dans les mains des hérétiques, ne purent que re- 
tarder sa chute, mais ne l’empêchèrent point. 

Le pieux Apollinaire ne savait du reste que trop bien le sort 
qui attendait les catholiques, une fois qu'Évaric n'aurait plus 
d’ennemis à combattre. Ce prince, arien déterminé, ne négligea 
rien pour détruire la religion orthodoxe dans tous les pays 
soumis à sa domination. Les évêques et les pasteurs furent 
chassés de leurs églises; et il ne permit point de donner des 
successeurs à ceux qui étaient morts. Il renversa ou ferma les 
églises dont il n'avait pas besoin pour son propre culte. Heu- 
reusement cette persécution ne fut pas de longue durée. Évaric 
mourut à Arles trois ans après la prise de Clermont, laissant la 
couronne à son fils Alaric, qui, tout arien qu'il était, montra 
moins de fureur contre l'Église catholique. 

Nous avons vu plus haut que Genseric avait envoyé aussi 
une ambassade aux Ostrogoths de la Pannonie pour les engager 
à faire la guerre aux Romains. Le résultat de cette démarche 
fut la dévastation de plusieurs provinces de l'empire par Théo- 
demir, qui, étant mort l’an 483, laissa sa couronne à son fils 
Théodoric le Grand; ce prince avait été élevé à la cour de 
l'emperenr d'Orient, où ses talents naturels avaient été per- 
fectionnés par une éducation parfaite. | 

Genseric était mort l'année de la prise de Rome par Odoacre, 
et avait eu pour successeur son fils aîné Hunneric. Ce change- 
ment de règne donna, dans les premiers moments, les plus 
grandes espérances aux catholiques, qui se flattaient de jouir 
sous son gouvernement de plus de tranquillité qu'ils n'en 
avaient eu sous celui de son père. Il sévit d’abord contre les 


HISTOIRE DE L'ARIANISME. 327 


manichéens et contre les prêtres ariens qui s'étaient laissé aller 
à adopter leurs erreurs. Il permit aux catholiques de s'as- 
sembler en paix dans leurs églises, et d'y célébrer leurs saints 
mystères. Enfin, à la prière de l'empereur Zénon et de l’impé- 
ratrice Placidie, il leur accorda la permission, qu'ils n'avaient 
jamais obtenue de Genseric, d’élire un évêque de Carthage. 
Ils choisirent Eugène, prêtre d'une sainteté exemplaire et d’une 
charité non moins admirable. 

Mais la générosité d’Hunneric ne fut pas de longue durée, et 
ne tarda pas à être remplacée par une cruauté plus grande 
encore peut-être que celle de son père. Elle commença par 
s'exercer sur les membres de sa propre famille, dont il fit périr 
les uns par une mort affreuse , et relégua les autres au fond des 
déserts. Il n'y a pas jusqu'à l'évêque arien Joconde qu'il ne 
fit brüler vif, sans autre cause que son attachement pour 
Théodoric, frère de ce barbare monarque. 

A la vue de tant d’horreurs les catholiques durent bien com- 
prendre que leur tour ne tarderait pas à venir. En effet, la 
première mesure qu'il prit contre eux, ce fut de casser et de 
bannir tous les ofliciers de sa maison et même les soldats qui 
refusèrent de se faire rebaptiser par des prêtres ariens. Ensuite, 
il fit mettre à la torture les religieuses des monastères, pour les 
forcer à déclarer que les prêtres et les évêques catholiques les 
avaient séduites et se livraient avec elles à un commerceillicite. 
N'ayant pu obtenir de ces saintes filles ce qu'il exigeait d'elles, 
sa fureur ne connut plus de bornes, et il envoya saisir quatre 
mille neuf cent soixante-six ecclésiastiques de tout rang et 
jusqu'à des enfants de chœur, et les fit partir à pied pour le 
désert, sous la conduite de Maures impitoyables qui accablaient 
de coups ou perçaient de lances ou de flèches ceux qui ne 
marchaient pas assez vite; tandis que ces infortunés, pendant 
toute la route, ne cessaient de chanter les louanges de Dieu et 
de confesser la divine Trinité. Cependant le peuple catholique 
accourait en foule au devant de ces glorieux martyrs, se jetait 
à genoux , leur baisait les pieds ou le pan de leur robe, en s'é- 
criant : « Généreux confesseurs de Jésus-Christ, que vous 


328 HISTOIRE DE L'ARIANISME. 


êtes heureux d’aller recevoir les couronnes que vous méritez si 
bien, et que notre infortune est grande! Qui baptisera désor- 
mais nos enfants? Qui prononcera sur nos tombes les prières 
solennelles de l'Église? Où trouverons-nous quelqu'un qui nous : 
réconcilie à Dieu dans le sacrement de la Pénitence et nous 
donne l'absolution de nos péchés? Et enfin, pour comble de 
misère, qui célébrera devant nous le saint Sacrifice ? » | 

En attendant, Hunneric, tout barbare qu'il était, sentit 
qu'il avait encore quelques mesures à garder, quelque couleur 
à donner à la persécution à laquelle il se livrait envers les catho- 
liques, d'autant plus qu’il éprouvait le besoin de ménager l'em- 
pereur d'Orient. En conséquence, voulant mettre le tort du 
côté de ses adversaires, il invita les évêques catholiques à une 
conférence avec les Ariens, dans laquelle 115 devaient prouver 
la consubstantialité du Verbe par l'autorité de l’Écriture sainte. 
Personne ne devant assister à cette conférence que lui et des 
gens qui lui seraient tout dévoués , son intention était de pu- 
blier ensuite que les catholiques avaient été complètement 
vaincus par les Ariens, ce qui lui donnerait, à son avis, le 
droit de les traiter après cela d’hérétiques obstinés, s'ils ne 
consentaicnt pas à abjurer leur croyance pour embrasser celle 
d'Arius. Cette conférence fut fixée au 1“ février 484, et 
Eugène recut l'ordre de veiller à ce que tous les évêques de 
l'Afrique y assistassent. Malgré ses instances, le prélat ne put 
obtenir que l'on y appelât aussi des évêques étrangers et notam- 
ment ceux de l’église de Rome. Bien plus, le roi ayant appris 
que parmi les évêques d'Afrique il y en avait quelques-uns 
d'une science ‘plus profonde que les autres, il les empêcha de 
se rendre à l'assemblée, en les exilant sous le prétexte de crimes 
imaginaires. 

Nous trouvons dans les auteurs le récit de deux miracles 
que Dieu fit dans cette occasion par l'entremise de l'évêque 
Eugène. Si quelques personnes étaient disposées à en douter, 
nous remarquerions qu'un troisième miracle, plus extraor- 
dinaire encore et dont nous aurons occasion de parler plus 
bas, est attesté par un si grand nombre de témoins oculaires 


HISTOIRE DE L'ARIANISME. 329 


et irréprochables, qu'il n’est pas permis d'élever le moindre 
soupcon de la vérité du fait; et comme il a eu lieu vers le 
même temps , dans le même pays et pour la même cause, 1] 
n'y ἃ aucun motif raisonnable de croire l’un et de ne pas ajou- 
ter foi aux autres. 

Il ÿ avait donc à cette époque à Carthage un homme appelé 
Félix, que toute la ville connaissait depuis longtemps pour 
être aveugle. Or, la veille de l'Épiphanie, dans la nuit, Félix 
entendit en songe une voix qui lui commandait d'aller trouver 
l'évêque, le lendemain, pendant qu'il bénissait l’eau des fonts, 
et que le prélat lui rendrait la vue en lui touchant les yeux 
Ce songe s'étant renouvelé jusqu’à trois fois, l’aveugle se leva 
et se rendit à l’église où le peuple était déjà assemblé. Là 1] 
se prosterna aux pieds d'Eugène et lui raconta le songe qu'il 
avait eu. Le saint évêque, plein d'humilité, répondit qu'il ne 
se croyait pas digne que Dieu voulüt se servir de lui pour 
faire un miracle; mais Félix ayant insisté, Eugène lui toucha 
les yeux en faisant le signe de la croix, et il recouvra sur-le- 
champ la vue, en présence de tout le peuple étonné de le voir 
aller sans conducteur déposer son offrande entre les mains de 
l'évêque. 

Le roi fut troublé en apprenant ce miracle; il fit venir Fé- 
lix dans son palais et écouta les témoignages d’une foule d'ha- 
bitants de la ville, qui tous l'avaient connu aveugle. Cependant 
les évêques ariens, ne pouvant nier une chose évidente, sou— 
tinrent, comme autrefois les Juifs en présence des miracles 
de Jésus-Christ, que celui-ci était l'œuvre du démon, et l'un 
d'eux, nommé Cyrola, eut l’impudence de $utenir qu'il en 
ferait autant par des moyens plus légitimes. Ayant suborné un 
malheureux pour contrefaire laveugle, il se fit accoster par 
lui, un jour qu'il traversait une place publique, le faux 
aveugle le suppliant de lui rendre la vue. Cyrola lui toucha 
en effet les yeux ; mais de quelle horreur tous les assistants ne 
furent-ils pas saisis quand ils entendirent cet homme pousser 
des cris lamentables en déclarant que, declairvoyant qu'il était, 
Cyrola, par son attouchement, venait de le rendre réellement 


330 HISTOIRE DE L'ARIANISME. 


aveugle. Il jeta aux pieds de l’arien l'argent qu’il en avait 
recu pour seconder sa fourberie, et demanda en grâce qu’on 
le conduisit auprès de saint Eugène, où, après avoir con— 
fessé hautement la foi catholique, il fut miraculeusement 
guéri comme l'avait été Félix. 

Cependant le jour de la conférence approchait. Quatre cent 
soixante-six évêques se rendirent à Carthage, de toutes les 
provinces de l'Afrique , ainsi que des îles de Corse et de Sar- 
daigne, qui reconnaissaient l'autorité du roi des Vandales. 
Si, malgré toutes les apparences contraires, les catholiques 
avaient pu conserver le plus léger espoir d'être écoutés avec 
quelque impartialité dans cette assemblée, ils durent, dès le 
premier moment, se convaincre que cette espérance était vaine. 
Ce même Cyrola, qui avaitéprouvé peu de temps auparavantune 
sigrande confusion, prétendit présider la conférence, vu la qua- 
lité de patriarche qu'il s'arrogeait. Les catholiques ne voulant 
pas reconnaître en lui cette dignité, les Ariens se mirent à pous- 
ser de grands cris, disant que les catholiques cherchaient à évi- 
ter la discussion par de vains échappatoires. Ceux-ci cédèrent 
donc sur ce point, mais demandèrent, dans la vue d'empêcher, 
de la part de leurs adversaires, toute fausse représentation de 
ce qui se passerait, qu'il fût permis à un certain nombre de 
notables habitants de Carthage d'assister à la conférence, en 
qualité de témoins. Aussitôt les Ariens prétendirent que le 
but caché des catholiques était de les intimider et d’exciter une 
sédition populaire au sein de l'assemblée; ils demandèrent 
main-forte, comme pour se défendre, et faisant entrer des 
soldats dans laWalle, ils firent donner cent coups de bâton à 
chacun des évêques orthodoxes. - 

Eugène, après avoir protesté de cette indigne violence, dit 
qu'ilétait prét à entamer la discussion, si Cyrola voulait déclarer 
les motifs de son opposition à la foi catholique; mais le pré- 
tendu patriarche, cherchant de son côté des subterfuges pour 
ne rien dire, Eugène, d'accord avec les autres évêques catho- 
liques, présenta une exposilion détaillée , et par écrit, de la 
doctrine catholique sur la consubstantialité du Verbe et du 


HISTOIRE DE L'ARIANISME. 331 


Saint-Esprit, qu'il prouvait par l’Écriture, par les saints Pè- 
res, ainsi que par la tradition constante de l'Église depuis les 
apôtres. Cyrola aurait bien voulu se dispenser de lire cette ex- 
position; mais ne trouvant aucun prétexte pour cela, il en 
commenca la lecture. Dès les premières phrases, les Ariens 
sentirent la supériorité de raison qui l'avait dictée; ils inter— 
rompirent donc le lecteur, en poussant des cris tumultueux ; 
puis rejetant leur propre acte sur leurs adversaires, ils sorti- 
rent de la salle et allèrent se plaindre au roi de ce que les 
homousiens, nom qu'ils donnaient par dérision aux catholi- 
ques , faisaient tant de bruit qu'il était impossible de s’enten- 
dre, et que la discussion en était complètement étouffée. 

Toute cette comédie avait été arrangée d'avance, et Hunne- 
ric s'empressa de publier un décret, qu’il gardait tout rédigé, 
dans lequel il accusait les évêques catholiques d'avoir voulu 
exciter une sédition au sein d'une assemblée convoquée dans 
un but pacifique et conciliateur, et en conséquence il confis- 
quait leurs églises au profit des Ariens et renouvelait toutes 
les peines portées par les édits des empereurs contre les héré- 
tiques, contre tous ceux qui n'embrasseraient pas l'arianisme 
avant le 1° juin. Quant aux évêques, il les chassa de la ville, 
les dépouilla de tout ce qu’ils possédaient, et défendit à tous 
ses sujets, sous peine du bûcher, de‘leur rien donner ou de 
leur accorder un asile dans leurs maisons. Avant de partir les 
prélats crurent devoir présenter quelques remontrances au roi, 
et ils choisirent pour cela le moment où il faisait sa promenade 
accoutumée dans la ville; mais Hunneric, au lieu de les écou- 
ter, poussa son cheval au milieu d'eux et foula aux pieds ceux 
d'entre eux que leur grand äge empêchait de s'éloigner avec 
assez de promptitude. De ces généreux confesseurs, les uns 
furent envoyés dans les propriétés du roi, où on leur fit labou- 
rer la terre comme des esclaves; d’autres furent contraints de 
couper du bois de construction dans les forêts de la Corse; 
d'autres encore furent mis à mort; Eugèneet quelques-uns de 
ses collègues furent relégués dans le désert. 

Après les évêques, ce fut le tour des simples fidèles. Nous 


332 HISTOIRE DE L'ARIANISME. 


ne décrirons pas les supplices affreux et variés avec un incroya- 
bie raflinement de cruauté, que Hunneric fit souffrir à ceux qui 
préféraient mourir plutét que de renoncer à la foi qui leur 
avait été transmise par leurs pères. Nous nous contenterons de 
remarquer que les historiens les plus dignes de foi portent à 
plus de quarante mille le nombre des victimes qui périrent 
dans cette horrible persécution. Ce fut alors qu’arriva le mira- 
cle dont nous avons parlé plus haut, et dont la vérité a été at- 
testée de la manière la plus authentique. 

Ce même Cyrola, dont il a été question lors de la conférence 
de Carthage, non content du titre de patriarche qu'il s'était ar- 
rogé de son propre mouvement, voulut encore s'emparer du 
siége épiscopal de Typase en Mauritanie. Cette ville n’était 
habitée que par des catholiques, qui conçurent une si grande 
aversion pour leur évêque intrus, que la plupart d’entre eux, 
pour ne pas vivre sous sa juridiction, résolurent d'abandon- 
ner la ville et de s'embarquer. Il en resta néanmoins quelques- 
uns à qui leur âge, leur santé ou l’état de leur fortune, ne 
permettait pas de s'expatrier. Cyrola se flatta que dans leur 
isolement ils deviendraient pour lui une facile proie, et il em- 
ploya d'abord des prières et puis des menaces pour les engager 
à se faire rebaptiser ; mais il n’en put rien obtenir. Sans vouloir 
l'écouter ils le laissèrent en tranquille possession des églises 
et se rassemblèrent en d'autres lieux pour célébrer les mys-— 
tères sacrés et chanter les louanges du Seigneur. Cyrola ayant 
rendu compte à Hunneric de ce qu’il appelait leur invincible 
opinitreté, le roi envoya des gens à Typase avec ordre de cou- 
per la langue et la main droite à tous ceux qui refuseraient 
d'embrasser l'arianisme. Cet ordre fut exécuté avec la plus 
grande rigueur, et il fournit à ces chrétiens fervents l’ocea- 
sion du plus beau triomphe. La cruauté du tyran n’en fit pas 
reculer un seul, tous vinrent se présenter sans effroi au cou— 
teau sanglant des exécuteurs. Et ce fut là que la puissance de 
Dieu se manifesta dans toute sa grandeur. Le monarque arien 
s'était flatté d’étouffer les voix catholiques proclamant la divi- 
nité de Jésus-Christ; mais ces voix, privées de leur organe 


HISTOIRE DE L’ARIANISME. 333 


naturel, n'en retentirent qu'avec plus de force. Les Typasiens à 
qui l'on avait coupé la langue, continuèrent néanmoins à parler 
aussi distinclement qu'auparavant et à confesser leur croyance 
devant tout le monde, On ajoute qu’un jeune muet de nais- 
since, qui avail subi la même opération que ses concitoyens, 
ne commenca à parler qu'après avoir perdu la langue. Et ces 
généreux confesseurs conservèrent cette faculté tant qu'ils vé- 
curent, à l'exception de deux d’entre eux, qui devinrent muets 
après avoir commis un grave péché. 

Nous avons dit que ce miracle a été attesté par des témoins 
oculaires et sans reproche. De ce nombre sont Victor de Vite, 
l'historien Procope et Énée de Gaza. Saint Grégoire-le-Grand 
déclare avoir parlé à des personnes qui avaient vu ces nobles 
mulilés. Plusieurs d’entre eux se retirèrent à Constantinople, 
où le diacre Reparatus fut en grande vénération à la cour de 
l'empereur Zénon, et où l'empereur Justinien, qui s'y trou- 
vait alors, assure avoir entendu ces réfugiés raconter leur 
martyre, sans langue. 

Il était temps qu'une si terrible persécution cessät. Sa durée 
ne fut en effet que d’un peu plus de deux ans. Hunneric mou- 
ταί à la fin de l’an 484, de la maladie pédiculaire, et eut pour 
successeur Gunthamond , son neveu. Celui-ci rendit la paix à 
l'Église d'Afrique et rappela d'abord les exilés. Mais quelques 
années après il recommenca à persécuter les catholiques. 

Odoacre, depuis qu'il avait ceint la couronne d'Italie, avait 
montré une modération exemplaire pour un roi barbare et 
arien. Il laissa aux catholiques le libre exercice de leur reli- 
gion , et ne s’opposa point à un concile de (rente-huit évêques 
que le pape Félix I tint à Rome, et dans lequel fut réglée la 
pénitence que devaient faire, selon les circonstances plus ou 
moins graves qui avaient accompagné leur faute, les ecclésias- 
tiques où les laïques qui, cédant à de fallacicuses promesses, 
ou effrayés à la vue des supplices, s'étaient laissé rebaptiser, 
et qui demandaient à rentrer dans l'Église. 

Dans le temps qu'Odoacre traversait la Norique pour se ren- 
dre en Italie, saint Severin, apôtre de cette province, lui pré- 


334 HISTOIRE DE L'ARIANISME. 


dit les victoires qu’il remporterait, la prise de -Rome et un 
règne prospère qui durerait treize ans. En effet , dans l’an 489, 
treize ans juste après la chute de l'empire d'Occident, Théo- 
doric vint fondre sur l'Italie à la tête des Ostrogoths, et défit 
Odoacre près d’Aquilée. Il remporta sur lui une seconde vic- 
toire près de Vérone. Les succès, après cela, furent balancés 
pendant quelque temps; mais Odoacre , battu une troisième 
fois l’année suivante, se renferma dans Ravenne, où il se dé- 
fendit pendant deux ans et demi; et s'étant enfin rendu par 
capitulation, il fut tué de la propre main de Théodorie, au 
mépris des conventions arrêtées. 

Théodoric, ayant pris le titre de roi d'Italie, ne songea plus 
qu'a établir fermement sa domination dans ses nouveaux 
États, et il jugea que rien ne serait plus propre à lui faire at- 
teindre ce but que de former des alliances avec les princes ses 
voisins. Ainsi il donna sa sœur Amalfrède en mariage à Toris- 
mond, roi des Vandales; des deux filles naturelles qu'il avait 
eues d’une concubine , l’une, nommée Ostrogothe, épousa Si- 
gismond , roi de Bourgogne, et l’autre, Théodocote, devint la 
femme d’Alaric, roi des Visigoths. Enfin, comme Clovis, roi 
des Francs, commençait à acquérir une grande prépondérance 
dans les Gaules, il demanda sa sœur, Audoflède, en mariage 
pour lui-même. 

En même temps il envoya des ambassadeurs à Anastase, qui 
venait de succéder à Zénon sur le trône d'Orient, pour lui 
demander la paix et son amitié. Quoique ce nouvel empereur 
ne füt point arien, il professait sur divers points des opinions 
fort peu orthodoxes. Flatté des avances que lui faisait Théo- 
doric, il crut sans doute lui être agréable en accordant aux 
Ariens plus de liberté qu'ils n’en avaient eues depuis longtemps 
à Constantinople. Ils y possédèrent des églises, et eurent même 
un évêque nommé Deuterius, à qui il arriva, dit-on, une 
aventure fort étrange. Comme il allait baptiser un néophyte, 
au lieu de prononcer les mots sacramentels du baptême insti- 
tué par Jésus-Christ, il se permit, d'après l'usage nouvelle 
meut introduit chez les Ariens, de dire : « Que Barbarus 


HISTOIRE DE L'ARIANISME. 335 


(c'était le nom du néophyte) soit baptisé au nom du Père, par 
le Fils, au Saint-Esprit. » Mais à l'instant même toute l’eau du 
baptistère disparut, ce qui effraya si fort le néophyte, qu'il 
s'enfuit tout tremblant de l’église et alla publier partout le mi- 
racle dont il avait été témoin. Nous passons sous silence quel- 
ques autres miracles rapportés par les auteurs, mais qui nous 
semblent ou moins avérés ou offrant un rapport moins direct 
avec l’arianisme. 

Théodoric régna trente-trois ans en Italie, et, quoique 
arien, pendant la plus grande partie de son règne il ne persé- 
cuta point les catholiques ; mais dans les dernières années, il 
devint soupconneux et cruel. L'hérétique Anastase avait eu 
pour successeur au trône d'Orient, Justin, zélé catholique, 
qui ne négligea rien pour faire rentrer les Ariens dans l'oubli 
d'où Anastase les avait tirés. Théodoric, qui jusque-là avait 
laissé les catholiques en paix, crut qu'en les persécutant il 
forcerait Justin à se montrer favorable aux Ariens; mais il 
mourut le 30 août 526, jour même qu'il avait destiné pour 
chasser de leurs églises tous les prêtres catholiques. 

Sur ces entrefaites il se passait en France un événement . 
important, duquel devait, après un peu plus d'un siècle, dé- 
couler l'extinction définitive de l'arianisme : nous voulons dire 
le baptême de Clovis. Les circonstances de ce grand événement 
sont trop connues pour qu'il soit nécessaire de les rappeler ici ; 
mais il ÿ a un point sur lequel nous devons nous arrêter. 

Pasquier, dans ses Recherches sur la France, exprime un 
doute sur la communion dans laquelle Clovis entra par son 
baptême; cet auteur donne à entendre qu'il existe quelque in- 
certitude pour savoir si, par sa conversion, ce prince se fit 
catholique ou bien arien, comme l'était le roi de Bourgogne, 
dont il avait épousé la nièce. Un petit nombre d'éclaircisse- 
ments sufliront pour faire cesser toute hésitation à ce sujet. 

En premier lieu on remarquera que Clovis, avant de se faire 
baptiser, demanda à être instruit de la religion qu'il allait em- 
brasser, et qu'il s'adressa pour cela à plusieurs évêques, tous 
très-orthodoxes : ce furent saint Vaast, évêque d'Arras; saint 


336 HISTOIRE DE L’ARIANISME. 


Solêéme, évêque de Châlons; saint Médard, évêque de Sois- 
sons, et enfin l'archevêque saint Remi, de Reims, des mains 
duquel il recut le baptême. Or, il n'est nullement probable que 
tous ces prélats catholiques eussent donné à leur catéchumère 
une instruction hérétique et eussent même consenti à le bap-_ 
tiser selon la formule arienne, quand même la reine et lui 
l’auraient exigé d'eux. Mais il y a plus : Grégoire de Tours 
nous apprend positivement que saint Remi baptisa le roi Clovis 
au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, formule que les 
Ariens, ainsi que nous l'avons dit plus haut, avaient changée 
depuis quelque temps, pour mieux se distinguer des catholi- 
ques. 

Ce ne sont pas là les seules preuves que nous ayons à allé- 
guer de l’orthodoxie de Clovis. De ses deux sœurs, l'une, 
Arboflède, encore païenne, recut le baptème en même temps 
que lui ; tandis que l’autre, Létilde, qui professait l’arianisme , 
profita de cette occasion pour abjurer son erreur. Au nombre 
des prélats français les plus opposés à l’arianisme se trouvait 
alors Alcimus Avitus, archevêque de Vienne; or il nous reste 
une lettre dans laquelle il félicite le roi de son heureuse con- 
version, ce qu'il n'aurait certainement pas fait si Clovis se fût 
fait arien. Il dit positivement dans cette lettre que le choix que 
le prince a fait de la religion catholique, en rejetant toutes les 
sectes où les hérétiques s'étaient efforcés de l’attirer, était du 
plus heureux exemple pour ses sujets et une grande victoire 
des catholiques sur les hérétiques. D'un autre côté, le pape 
Anastase écrivait aussi à Clovis et lui disait que l'Église tout 
entière devait se réjouir d'avoir engendré spirituellement un 
si grand monarque, qui était en état de la défendre contre tous 
ses ennemis. Il est difficile de concevoir, après tous ces témoi- 
gnages , d'où Pasquier ἃ pu tirer les doutes qu'il exprime sur 
l'orthodoxie de Clovis. 

On comprendra du reste que ce n’est pas sans raison que 
nous regardons la conversion de Clovis comme une circon- 
stance décisive pour le triomphe de la vraie foi, quand on ré- 
fléchira que tous les souverains qui occupaient alors les trônes 


HISTOIRE DE L’ARIANISME. 337 


de l’Europe étaient hérétiques. Théodoric régnait sur l'Italie ; 
Alaric, dans la Gaule Narbonnaise, l’Aquitaine et l'Espagne, 
Trasamond venait de succéder en Afrique à son frère Gonda- 
mond. Tous ces princes étaient ariens, de même que les Suèves 
et les Bourguignons; tandis que l'empereur d'Orient, Anas- 
tase, était eutychien et persécutait les catholiques. 

Bien que gouvernés par un prince arien, le sort des catho- 
liques de la Bourgogne n'était pas très-malheureux. Ils profes- 
saient leur culte en liberté, et les évêques n'étaient nullement 
troublés dans l'exercice de leur saint ministère. On ne s’opposait 
pas même aux efforts qu'ils faisaient pour convertir les héréti- 
ques, et ce même archevêque Avitus, dont nous avons parlé 
plus haut, essaya de ramener à la vraie foi le roi Gondebaud. 
Ce prince prêta sans peine l'oreille aux discours du prélat; il 
finit même par avouer qu’au fond du cœur il se sentait con— 
vaincu de la justesse de ses raisons; mais ce fut en vain qu’Avi- 
tus le pressa de faire hautement profession de la vérité qu'il 
croyait. Le respect humain l'emporta sur sa conviction, ce qui 
n'empécha pas que l'archevêque ne crût devoir lui dédier un 
ouvrage qu'il composa contre l'arianisme. 

Sur ces entrefaites, Clovis ayant déclaré la guerre à Gonde- 
baud, Avitus, qui prévoyait déjà que ce prince ne pourrait 
résister aux armes du roi des Français, voulut faire une der- 
nière tentative pour le ramener à des sentiments plus honora- 
bles, se flattant sans doute de l'espoir que sa conversion serait 
un acheminement à la paix. Les évêques catholiques de la pro- 
vince de Lyon avaient coutume de s’assembler tous les ans, à 
la fête de saint Just, pour célébrer la mémoire de ce saint et 
traiter les affaires ecclésiastiques de leur province. Pendant 
une de ces assemblées, qui se trouvait être plus nombreuse 
qu’à l'ordinaire, tous les prélats ayant à leur tête Étienne, 
évêque de Lyon, se reudirent auprès du roi, qui était alors 
dans cette ville, afin de le saluer, et ils saisirent cette occasion 
pour lui demander, par l'organe d’Avitus, une conférence 
qui aurait lieu en sa présence avec les évêques ariens, se fai- 
sant fort de démontrer jusqu’à l'évidence la vérité de leur 

ATHAN.-T. IL. 15 


338 HISTOIRE DE L'ARIANISME. 


doctrine. Gondebaud leur répondit que si leur foi était la vé- 
ritable , ils devraient bien empêcher le roi des Français de lui 
faire une guerre injuste, et d'animer ses propres sujets contre 
lui. Ce roi, d'après l'aveu des évêques, était bon catholique ; 
or, comment une foi sincère et véritable pouvait-elle s'accor- 
der avec le désir de s'emparer du bien d'autrui? 

Avitus reprit qu'il ignorait les raisons que le roi des Fran- 
(415 pouvait avoir pour faire la guerre à celui des Bourgui- 
gnons, mais qu'il savait que Dieu ne protège Jamais ceux qui 
se déclarent ses ennemis. Si le roi voulait donc faire triompher 
sa cause et rétablir la paix, il n'y avait pas de moyen plus sûr 
que de retourner à Dieu avec son peuple. Gondebaud répliqua 
qu'il croyait être plus dans la vérité que les catholiques qui 
adoraient trois dieux. L'évêque répéta alors tous les raisonne- 
ments qu'il avait déjà plusieurs fois employés pour prouver 
au roi que ce dont il accusait les catholiques était une in- 
digne calomnie inventée contre eux par leurs ennemis; 
puis se jetant à ses pieds avec tous les autres prélats, il 
embrassa ses genoux en fondant en larmes et en réitérant la 
prière d’une conférence avec les évêques ariens. Gondebaud 
répondit qu'il y réfléchirait, et le lendemain il leur fit dire 
qu'il consentait à ce que la conférence eût lieu le jour d’après 
dans son palais; mais qu'il désirait qu'il n’y eût de part et 
d'autre qu’un petit nombre d’argumentateurs. Les évêques 
catholiques ayant reçu cette réponse, se rendirent à l'église où 
ils passèrent toute la nuit en prières pour demander à Dieu 
que, dans cette occasion solennelle, il daignât mettre sa sa- 
gesse en leur bouche. Mais, hélas! dès lors divers présages 
tirés des passages des livres saints sur lesquels ils tombèrent, 
leur apprirent que le roi demeurerait inébranlable dans son 
erreur. 

La conférence commença donc le lendemain, et les catho- 
liques y eurent une supériorité marquée; l'arien Boniface, qui 
portait la parole pour les siens, s'embarrassa à tel point dans 
ses réponses, que le roi, pour le tirer de la peine, leva la 
séance, en disant que Boniface répondrait le jour suivant. 


HISTOIRE DE L'ARIANISME. 999 


Boniface ne fut pas plus heureux dans cette seconde séance. 
L'éloquence d’Avitus le terrassa complètement, et Gondebaud 
témoigna lui-même combien les arguments des Ariens lui 
avaient paru faibles et peu concluants, tandis que les injures 
dont ils assaisonnaient tous leurs discours ne faisaient qu’ex- 
citer son indignation. Qui n’eût cru qu'après cela Gondebaud 
se déciderait à abjurer l'hérésie? Mais ce même respect humain 
qui l’avait arrêté une première fois, et la crainte des violences 
auxquelles 1l savait que les Ariens n'étaient que trop portés à 
se livrer, l’empéchèrent de nouveau de céder à sa conviction. En 
sortant de la conférence, il prit par la main Étienne et Avitus, 
les conduisit dans son appartement et les embrassa avec ten- 
dresse, en les conjurant de prier Dieu pour lui, mais en refu- 
sant (oujours de faire la seule démarche qui pût rendre leurs 
prières efficaces. En attendant, plusieurs ariens de la ville de 
Lyon, ayant appris ce qui s'était passé dans la conférence, 
renoncèrent à leurs erreurs et se firent baptiser selon la forme 
de l'Église catholique. Gondebaud ayant obtenu la paix de 
Clovis, la rompit avec perlidie, et la guerre ayant recommencé, 
il fut définitivement vaincu et dépouillé de ses États, dont 
Clovis rendit cependant une partie à son fils Sigismond. 

Le roi des Français ayant si heureusement triomphé des 
Bourguignons, songea à combattre les Visigoths, dont le roi 
Alaric exerçait de grandes cruautés sur les catholiques de ses 
États. Saint Volusien, évêque de Tours, ayant exprimé le re- 
gret de vivre sous un monarque arien, au lieu d’être le sujet 
de Clovis qui professait la religion orthodoxe, fut d’abord exilé, 
puis mis à mort dans le pays de Foix. Dès lors Clovis songeait 
à l’attaquer; mais Théodoric, roi des Ostrogoths d'Italie, par- 
vint à les réconcilier. Cette paix ne fut pourtant pas de longue 
durée. Saint Césaire et quelques autres évêques catholiques 
ayant éprouvé de mauvais traitements de la part d’Alaric, 
Clovis entre avec une puissante armée dans les États du roi des 
Visigoths, et remporte sur lui, près de Poitiers, une victoire 
complète, dans laquelle Alaric perd la vie; Clovis s'empare de 
tout le royaume, à l'exception d’un petit nombre de villes, et 


340 HISTOIRE DE L'ARIANISME. 


entre autres de Carcassonne, où Gesalis, fils naturel d’Alaric, 
élu pour lui succéder, établit sa résidence. Clovis, en témoi- 
gnage de la foi pour laquelle il avait combattu, envoya à Rome 
une couronne d'or, pour la consacrer à Jésus-Christ sur le 
tombeau de ses apôtres. | 

Clovis ayant ainsi {iré de la domination des Ariens la plus 
grande partie des Gaules, convoqua, d’après le conseil de saint 
Remi, un concile à Orléans, où devaient se réunir à la fois les 
évêques de ses anciens États et ceux des nouvelles provinces 
qu'il venait de conquérir. ΠῚ s'agissait de remédier aux abus 
qui s'étaient glissés dans l’Église pendant les cruelles guerres 
dont la Gaule avait été constamment désolée pendant plus d'un 
siècle. Ce concile publia trente et un canons, parmi lesquels il 
y en avait un qui ordonnait que les clercs qui abjureraïent de 
bonne foi les erreurs de l’arianisme, et mèneraient une vie 
conforme à leur profession, pourraient être admis par les 
évêques aux ordres ecclésiastiques dont ils seraient jugés ca- 
pables, après avoir recu préalablement l'imposition des mains. 
ΠῚ fut dit aussi que les églises que les Ariens avaient occupées, 
pourraient servir aux Catholiques; mais qu'ayant été profa- 
nées par l'exercice d’un culte hérétique, elles devaient être 
consacrées de nouveau et solennellement réconciliées par les 
évêques. 

Quelque temps après, un autre concile fut célébré dans la 
Gaule. Plusieurs historiens, et notamment Hincmar, dans la 
vie de saint Remi, en parlent, sans toutefois indiquer la ville 
où il fat tenu. Ces historiens rappellent que, dans le nombre 
des prélats qui y assistèrent, il se trouva un évêque arien qui, 
sous Alaric, avait eu le gouvernement de quelques églises. 
Dans son orgueil, il-défait tous les Pères à la discussion. Quand 
saint Remi entra dans la salle d’assemblée, tous les catholiques 
se levèrent par respect ; cet arien seul demeurait assis, et jetait 
sur le saint des regards insolents et provecateurs. Mais lorsque 
l'évêque de Reims passa devant lui, il fut saisi tout à coup d’un 
tremblement universel, et quand , plus tard, il voulut prendre 
la parole pour discuter, il reconnutavec effroi qu'il était devenu 


HISTOIRE DE L'ARIANISME. 341 


muet. Après de vains efforts pour parler, l'infortuné fondit en 
larmes ; il courut se jeter aux pieds de saint Remi, en le priant, 
par signes et par gestes, d’avoir pitié de sa misère. Alors 
l'évêque prononça gravement ces paroles : « Au nom de Notre- 
Seigneur Jésus-Christ, vrai Fils de Dieu, si tu as réellement 
les sentiments que tu dois avoir de sa divinité, parle et confesse 
hautement ce que l'Église catholique en croit.» Aussitôt l’arien 
sen{it délier sa langue, et il confessa publiquement le dogme 
de la Trinité, tel que l'Église catholique l'enseigne. 

Nous avons vu qu'après la conquête de la Bourgogne sur 
Gondebaud, Clovis avait laissé le jeune Sigismond en posses- 
sion d’une partie des États de son père. Ce prince, d’un es- 
prit moins opiniâtre que Gondebaud, ne résista pas aux sain- 
tes exhortations d’Avitus. Il abjura son erreur; et ses sujets 
l'ayant imité, toute la Bourgogne rentra ainsi dans le sein de 
l'Église catholique. Sigismond assembla un concile à Épaone ; 
on y fit quarante canons pour le réglement de la discipline ec- 
clésiastique. Par le trente-troisième canon, on déclara que les 
églises construites par les Ariens ne pourraient jamais être 
suffisamment purifiées pour pouvoir servir au culte catholique, 
et qu'il ne fallait réconcilier que celles qui avaient été enle- 
vées par violence aux orthodoxes. Après l'abjuration de 51- 
gismond , les Ariens ne conservèrent plus en France que la 
première et la seconde Narbonnaise; nous verrons plus bas 
comment ils perdirent encore ces provinces. 

L'hérétique Anastase, empereur d'Orient , ayant été tué 
d’un coup de foudre, Justin, qui, de simple soldat, s'était 
élevé au trône impérial en passant par tous les grades mili- 
taires, s’empressa de rétablir la foi catholique dans toute sa 
vigueur. Il publia des édits sévères contre toutes les hérésies, 
mais en exceplant momentanément l’arianisme. Il craignait 
d'irriter Théodoric, roi d'Italie, avec lequel il avait conclu 
une alliance, et qui jusqu'alors se montrait assez tolérant en- 
vers les catholiques. Quelques années après, se voyant ferme- 
ment établi sur son trône, el jugeant qu'il n'avait plus rien 
à craindre de Théodoric, il renouvela ses édits contre les hé- 


342 HISTOIRE DE L’ARIANISME. 


rétiques ; et, cette fois, il y comprit les Ariens, auxquels il 
ôta toutes leurs églises. Théodoric, irrité à cette nouvelle, et 
craignant peut-être aussi une révolte de la part des catholi- 
ques d'Italie, résolut d'envoyer une ambassade à l'empereur 
pour l'engager à rapporter la partie des édits qui concernait 
les Ariens. Il choisit pour cette mission quatre sénateurs, aux- 
quels il adjoignit forcément le pape : leurs instructions étaient 
de persuader à Justin de ne rien entreprendre contre ses in- 
térêts, et en même temps de rétablir les Ariens dans tous leurs 
droits; ajoutant que si l’empereur refusait de consentir à une 
seule de ces deux conditions, il commencerait la plus cruelle 
persécution contre les catholiques de ses États. 

L'embarras du pape fut extrême quand il se vit forcé de 
suivre à Constantinople des ambassadeurs chargés d’une mis- 
sion aussi con(raire aux intérêts de la religion ; mais il prit, 
dès le premier moment, la ferme résolution de demeurer iné- 
branlable dans sa foi, et de ne rien faire qui portât atteinte à 
la gloire de Dieu. On assure que pendant le voyage il fit plu- 
sieurs miracles. A son arrivée dans la capitale de l'empire d’O- 
rient , il fut recu avec les plus grands honneurs par l'empe- 
reur, ainsi que par tout le corps du clergé. Le jour de Pâques, 
il officia en latin dans la principale église; et Justin, quoi- 
qu'il eût déjà été couronné, voulut recevoir encore une fois la 
couronne impériale de la main du pontife. 

Quant à la mission dont Théodoric l'avait chargé, il la rem- 
plit selon sa conscience, et d’ τ τεὴν le sens le plus rigoureux du 
précepte de l'Évangile. Rendant à César ce qui était dû à Cé- 

sar, il prit avec chaleur les intérêts de son roi en tout ce qui 

concernait la politique ; mais rendant aussi à Dicu ce qui était à 
Dieu , il ne parla nullement en faveur des Ariens de Constan— 
tinople. Il réconcilia publiquement toutes les églises que l’em- 
pereur avait ôlées aux hérétiques, et écrivit une lettre aux évé- 
ques d'Italie pour les encourager à tout souffrir plutôt que de 
céder en quoi que ce soit aux Ariens. 

Théodoric fut si irrité de la conduite du pape, qu'il appe- 
lait une trahison, que lorsque le pontife vint à son retour lui 


©  .ἪἝ 


HISTOIRE DE L'’ARIANISME. 843 


rendre compte du résultat de sa mission, le roi le fit jeter en 
prison, où il mourut l’année suivante. L'Église l'a placé au 
nombre des martyrs. Il est difficile de savoir où se serait arrêtée 
la colère de Théodoric et la persécution qu'il avait entreprise 


contre les catholiques, s’il ne füt mort peu de temps après d’un 


trépas affreux dont l'histoire nous a conservé les détails, et qui 
ne fut pas sans quelque rapport avec celui de l'impie Balthazar: 
au milieu d’un repas, il fut saisi d’effroi en voyant la tête d'un 
poisson qu'il prit pour celle du sénateur Symmaque qu'il avait 
fait mourir, et périt dans un accès de frénésie. 

La mort de Théodoric fut le premier signal de la chute com- 
plète de l’arianisme, que nous verrons désormais déchoir de plus 
en plus. Amalaric, roi des Visigoths, avait épousé Clotilde, fille 
de Clovis, que ses frères avaient bien voulu lui accorder. A 
peine cette princesse fut-elle arrivée en Espagne , qu'Amalaric 
se mit à l’obséder pour qu'elle embrassät l’arianisme ; et comme 
elle montrait une constance inébranlable dans sa foi, il crut 
devoir essayer des moyens d'intimidation dont le succès lui 
paraissait infaillible auprès d’une femme faible et sans appui. 
Ainsi, quand elle sortait pour aller à l'église, il apostait 
des gens pour l’accabler d’injures, et même pour lui jeter 
de la boue et toutes sortes d'ordures. Clotilde ayant résisté 
encore à ces indignités, son mari poussa sa fureur jusqu'à la 
frapper de ses propres mains, au point de faire couler son sang. 

La vertueuse princesse, loin de se décourager, se sentait 
trop heureuse de souffrir pour Jésus-Christ; mais elle jugea 
avec raison qu'elle devait aussi quelque chose à sa nais- 
sance, à son rang, et à l'honneur outragé de ses frères. Après 
avoir hésité quelque temps, elle leur écrivit pour leur rendre 
compte de tout ce qui s'était passé depuis qu'elle était mariée, 
et pour se plaindre des mauvais traitements de son mari. Pour 
preuve de la vérité de ce qu'elle disait, elle leur envoya un 
mouchoir {out trempé de son sang, versé par la brutalité d’A- 
malaric. 

Childebert, à la réception de cette lettre, passa les Pyrénées 
avec une armée considérable, tomba sur Amalarie, le défit et 


344 HISTOIRE DE L'’ARIANISME, 


le tua dans Barcelone; et, après avoir ravagé une partie de 
VEspagne, il ramena sa sœur en France; mais cette princesse 
infortunée mourut en chemin. Après la mort d’Amalaric, l’a- 
rianisme alla toujours en s’affaiblissant dans la Péninsule, jus- 
qu'à ce qu'il s’y éteignit complètement cinquante ans après, 
ainsi que nous le verrons plus bas. Nous allons rapporter main- 
tenant ce qui se passait pendant ce temps sous le rapport de 
la religion en Afrique. 

Trasamond y avait succédé à son frère Gondamond, dont il 
n'imita pas l'esprit persécuteur, ou, pour mieux dire, il per— 
sécut{a la religion avec plus de perfidie. Au lieu de chercher à 
vaincre les catholiques par les tourments, méthode dont ses 
prédécesseurs n'avaient que trop éprouvé le peu de succès, il 
promettait les plus hautes charges de l'État, les honneurs et 
la fortune à ceux qui embrasseraient l’arianisme; et quelques 
orthodoxes ayant réellement eu la faiblesse d’apostasier, les 
effets suivirent de près les promesses. En même temps, afin 
d'ôter aux fidèles tout centre de réunion qui püt les maintenir 
dans la bonne voie, il défendit de remplacer les évêques qui 
viendraient à mourir. Mais cette insidieuse défense ne fut pas 
obéie. Les évêques de la Byzacène s'assemblèrent en concile, 
et ordonnèrent que, nonobstant l’édit du roi, on nommât au 
plus tôt des évêques dans toutes les villes qui en manquaient, et 
ce fut alors que saint Fulgence devint évêque de Ruspe. 

Trasamond, qui ne s'attendait pas à une désobéissance si 
flagrante, fit éclater un grand courroux quand il en reçut la 
nouvelle. Il exila (ous ces évêques, au nombre de deux cent 
vingt-cinq, parmi lesquels se trouva Fulgence. Celui-ci fut 
pourtant rappelé quelque temps après par le roi, qui feignit 
de vouloir entendre ce qu'il avait à dire en faveur de la doc- 
trine catholique, et qu’il s’efforca d’embarrasser de toutes les 
facons, sans pouvoir y réussir. Il admira le savoir de l'illustre 
évêque de Ruspe; il reconnut tacitement sa supériorité sur 
tous les Ariens, mais n’en demeura pas moins opiniâtre dans 
son erreur. Il renvoya Fulgence dans son exil, οἱ continua ses 
artifices pour faire aposlasier les catholiques. | 


WISTOIRE DE L'ARIANISME. 345 


Vers ce temps Trasamond entreprit une guerre contre un 
roi maure nommé Cabao. Quoique païen, ce prince crut que 
le Dieu des chrétiens ne pourrait manquer de l’assister contre 
un souverain persécuteur des fidèles; pourvu qu'il montrât de 
quelque manière son respect pour ce Dieu. En conséquence, 
il envoya des agents secrets sur les derrières de l'armée des 
Vandales, avec ordre de réparer immédiatement, à ses frais, 
tous les dégats que celle-ci commettrait dans les églises catho- 
liques. En effet, les Vandales, sur toute la route que suivaient 
leurs troupes, profanaient par d’horribles sacriléges les églises 
qui se trouvaient sur leur chemin, et maltraitaient les prêtres 
qui les desservaient ; mais à peine étaient-ils passés pour con- 
tinuer leur marche, que les agents de Cabao arrivaient, net- 
toyaient les églises souillées, rallumaient les lampes, relevaient 
les autels, et remettaient aux prêtres des sommes considérables 
pour réparer leurs pertes. 

D'un autre côté, Cabao, à l'approche de l’armée ennemie, 
s'efforca de s'assurer mieux encore la protection du Dieu des 
chrétiens; et imitant les dévotions des fidèles, il prescrivit à 
ses soldats l’abstinence et la chasteté. Il est probable que Dieu 
eut pitié de l'aveuglement de ce prince qui ne savait faire le bien 
qu'à demi, et qu'il se servit de lui pour punir l'opiniâtreté in- 
tentionnelle du roi des Vandales. Ce dernier fut complètement 
défait, et mourut peu de temps après, laissant la couronne à 
Childeric, fils d'Hunneric, à qui, avant sa mort, il fit jurer 
de ne jamais rendre aux catholiques les églises qu'il leur avait 
ôtées. Childeric ne se crut pourtant pas lié par ce serment. II 
n'eut au contraire rien de plus pressé que de rappeler les évé- 
ques exilés; et pendant tout son règne l'Église catholique 
d'Afrique jouit d'une tranquillité parfaite et de la plus entière 
liberté. 

Malheureusement Childeric ne conserva pas longtemps la 
couronne; il fut détrôné par Gilimer, et jeté en prison avec 
ses deux frères. En vain l'empereur Jutinien, qui avait suc 
cédé à son oncle Justin, et qui était lié d'amitié avec Childeric, 
fit les plus grands efforts pour obtenir de l'usurpateur qu'il 

15. 


346 HISTOIRE DE L'ARIANISME. 


traitât au moins avec quelques égards le prince qu'il avait ren 
versé. Gilimer ne s'en montra que plus arrogant et plus cruel, 
et répondit avec une audace ridicule aux représentations de 
l'empereur d'Orient, qui se décida dès ce moment à lui faire 
la guerre. Le conseil n'avait point approuvé cette expédition ; 
mais un saint évêque entraîna les résolutions de Justinien, en 
lui promettant d’une voix prophétique la conquête d'Afrique. 
Le célèbre Bélisaire reçut le commandement de l'armée impé- 
riale, beaucoup moins nombreuse que celle des Vandales. 
Cette infériorité n'empêcha pas que le succès de Bélisaire ne 
fut complet. Les Vandales furent chassés de toute l'Afrique, 
qui retomba au pouvoir de l'empire romain. Gilimer s'étant 
rendu prisonnier, fut envoyé à Constantinople, où Justinien 
le traita plus honnêtement qu'il ne le méritait; car son règne | 
si court fut souillé par de grands actes de cruauté. Il avait fait 
mettre à mort, dès le commencement de la guerre, Childerie 
et un de ses frères, et crever les yeux à l'autre frère, qui en 
mourut de chagrin. Cette brillante conquête détruisit l’aria— 
nisme en Afrique; car, n'étant plus soutenu par l'autorité sou- 
veraine, il se dissipa de même que toutes les hérésies. 

Le premier soin des évêques catholiques fut de s’assembler 
en concile à Carthage; ils s'y trouvèrent au nombre de deux 
cent dix-sept, et furent présidés par Reparatus, évêque de 
cette ville. La séance fut ouverte par la lecture des canons et 
des décrets du concile de Nicée; après quoi l’on délibéra sur 
la manière dont il fallait en user avec les évêques et autres 
ecclésiastiques ariens qui demanderaient à rentrer dans l'Église. 
Afin de mettre la plus grande mesure dans sa décision, l’as- 
semblée en référa au pape Agapet, dont la réponse fut qu'il 
fallait les recevoir avec les sentiments de la plus parfaite cha- 
rité, leur fournir même, en cas de besoin, de quoi subsister 
honorablement, mais ne point permettre qu'ils exerçassent 
aucune fonction dans l'Église. L'empereur Justinien avait con- 
sulté le pontife sur le même sujet, et reçu la même réponse, 
bien qu'il penchât vers un avis plus favorable aux hérétiques 
repentants; mais le pape lui fit observer avec justesse qu'il 


HISTOIRE DE L'ARIANISME. 347 


serait impossible de s'assurer de la sincérité de leur conver- 
sion, tant qu'il y aurait le moindre lieu de penser qu'ils n'y 
avaient 6té poussés que par le désir tout mondain de conserver 
leurs dignités. 

Sur ces entrefaites, l'empereur ayant ordonné de rendre à 
l'église de Carthage tout ce que les Vandales lui avaient enlevé 
depuis cent ans qu'ils étaient maîtres du pays, les Ariens de 
Carthage y excitèrent une sédition , et sortant de la ville , ils 
se mirent à ravager la campagne des environs. Mais battus à 
deux reprises, d’abord par Bélisaire, et puis par Germain, 
neveu de Justinien, ils se soumirent aux lois: et, à compter 
de ce moment, on ne les vit plus se remuer en Afrique. 

Après l'heureux succès de cette guerre, il n’y eut plus que - 
l'Italie et l'Espagne où l'arianisme se montrât encore à décou- 
vert; encore, dans le premier de ces deux pays, l'hérésie était- 
elle presque entièrement bornée aux chefs des gouvernements 
et aux barbares que les conquérants y avaient amenés avec 
eux. Tous les Italiens étaient attachés à la foi orthodoxe, et le 
temps approchait où les sectateurs d'Arius devaient, là aussi , 
perdre toute influence. 

Depuis la mort de Théodoric, Amalasonte , née de ce prince 
et d’une fille de Clovis, gouvernait le royaume d'Italie au nom 
de son jeune fils Athalaric, à qui elle donnait une éducation 
toute romaine, se flattant qu'il pourrait quelque Jour civiliser 
ses barbares compatriotes. Mais ce projet ne plut point aux 
seigneurs ostrogoths. Ils forcèrent la reine de changer tous les 
maitres qu'elle avait donnés à son fils ; et ce Jeune prince étant 
mort peu de temps après de la peste, selon les uns, et de la 
suite de ses débauches selon les autres, Amalasonte, crai- 
gnant que les chefs de la nation ne voulussent donner la cou-- 
ronne à quelqu'un qui ne lui conviendrait pas, s'empressa de 
proclamer Théodat, son cousin germain , qu'elle croyait être 
tout à fait à sa dévotion. Celui-ci, au contraire, déploya dès 
les premiers moments de son règne le caractère le plus cruel et 
le plus despotique. Il fit jeter en prison la parente à qui il de- 
vait le trône. et bientôt après il la fit étrangler dans le bain. 


548 HISTOIRE DE L'ARIANISME. 


L'empereur Justinien, qui professait la plus haute estime 
pour la reine Amalasonte, résolut de venger sa mort. Il dé 
clara la guerre à Théodat, et envoya Bélisaire s'emparer de la 
Sicile. De là ce général passa en Italie, où il prit la ville de 
Naples après un siége de vingt-deux jours. Les Goths, con- 
vaincus de la complète incapacité de Théodat, le déposèrent et 
le firent mourir, après avoir élu Vitigès à sa place. Ce change- 
ment n’arrêta pourtant pas les succès de Bélisaire qui se rendit 
maître de Rome sans coup férir. Deux ans après, en 538, 
Vitigès fit une tentative pour reprendre cette capitale; mais il 
fut obligé de se retirer après lavoir assiégée pendant plus d'un 
an. Bélisaire vint alors, à son tour, l’assiéger dans Ravenne, 
le prit, et l'envoya à Constantinople. 

Ce fut pendant le siége de Ravenne que Bélisaire, si grand 
homme et guerrier si illustre, ternit sa gloire en persécutant 
les catholiques, dont il partageait néanmoins toutes les croyan- 
ces; ce qui paraissait d'autant plus douloureux , que, depuis 
quelque temps, les Ariens eux-mêmes les avaient laissé exer- 
cer leur culte en pleine liberté. Bélisaire agissait dans cette 
occurence d'après les inspirations de l’impératrice Théodora, 
épouse de Justinien, entachée de l’hérésie eutychéenne, et 
voici à quel sujet. Le patriarche Anthime, qui partageait les 
opinions religieuses de l’impératrice, avait été déposé par le 
pape Agapet. N'ayant pu obtenir sa réintégration de Silverius, 
elle écrivit à Bélisaire pour l’engager à faire en sorte que Sil- 
verius fût déposé, sous un prétexte quelconque, et remplacé 
par le diacre Vigilius qui avait promis à cette princesse de lui 
complaire en toutes choses, dès qu'il serait monté sur le trône 
pontifical. Ce fut Vigilius lui-même qui porta ces lettres à 
Bélisaire, avec une somme de deux cents livres d'or qui de- 
vaient être le prix de sa lâche complaisance. Bélisaire hésita 
d'abord; puis il céda. Des témoins apostés ayant déposé que le 
pape avait fait le plan de livrer la ville de Rome à Vitigès, 
l'infortuné fut dépouillé de ses habits pontificaux, et revêtu 
d'une simple robe de moine; après quoi les chefs du clergé 
élurent Vigilius à sa place. Silverius fut conduit d'abord à 


HISTOIRE DE L'ARIANISME. 3 


Pairas, et puis à Palmasie. Là, le pontife, malgré sa déposi- 
lion el sa captivité, sentant bien qu'il n'avait rien fait pour 
mériter un pareil traitement, et se regardant toujours comme 
seul pape légitime, du sein de sa prison excommunia son ad- 
versaire, sublime exemple de fermeté et d’'héroïsme religieux 
que treize siècles plus tard nous avons vu de nos jours se re- 
nouvyeler dans la personne de Pie VIT, en des circonstances 
plus frappantes encore. Mais celui-ci, plus heureux que son 
prédécesseur, vécut assez longtemps pour remonter dans la 
chaire de saint Pierre, tandis que Silverius, martyr de sa foi, 
mourut de faim dans le lieu de son exil. 

Cependant la masse du clergé refusait toujours de recon- 
naître Vigilius, qu'elle traitait d'anti-pape; mais après la mort 
de Silverius, le siége étant demeuré vacant pendant sept jours, 
elle confirma l'élection de son rival, pour éviter un schisme 
dans l'Église. Ces événements, si tristes par eux-mêmes, de- 
vinrent une preuve nouvelle, s’il était nécessaire d’en chercher 
encore, que Dieu sait faire servir au bien le mal même qu'il 
permet. La vie peu édifiante de quelques papes est un des argu- 
ments sur lesquels les protestants se fondent le plus pour sou- 
tenir que de pareils hommes ne sauraient être réellement les 
vicaires de Jésus-Christ sur la terre; à quoi les catholiques 
répondent que les hoinmes ne sont que des instruments dans 
les mains de Dieu, et que les institutions sont tout ; ils montrent 
que les plus mauvais papes ont souvent rendu les services les 
plus éclatants à la religion, et qu'il n’y en a pas un seul de qui 
les faiblesses, tout humaines, aient jamais nui à la foi. C’est 
ainsi que Vigilius, parvenu au siége apostolique par des 
moyens peu honorables, devint, après la confirmation de son 
élection par le clergé de Rome, un pontife irréprochable et un 
ferme défenseur de la foi. La justice nous ordonne cependant 
d'ajouter que, dans le récit que nous venons de faire , nous 
avons principalement suivi le Père Maimbourg dans son his- 
toire de l’arianisme; nous n’ignorons pas que d’autres auteurs, 
et dans le nombre les bénédictins, assurent que Vigilius n’eut 
aucune part aux intrigues qui perdirent le pape Silverius. 


350 HISTOIRE DE L’ARIANISME. 


Les Goths remplacèrent leur roi Vitigès par Hildebalde, qui 
ne régna qu'un an, ayant été tué dans un repas. Eraric lui 
succéda, et fut assassiné au bout de cinq mois, pour céder le 
trône à Totila, qui montra bien plus de talent que les princes 
qui l'avaient précédé. A la vérité, il n'eut point, dans les pre- 
miers momen(s, à combattre Bélisaire, occupé alors de la guerre 
contre les Perses. Il remporta plusieurs victoires sur l’armée 
impériale, s'empara de Naples, et se dirigea de là vers Rome. 
En passant par le Samnium , il eut un entretien avec saint Be- 
noît, qu'il avait entendu vanter comme un grand prophète. 
Pour l’éprouver, ilrevétit de ses habits royaux une personne de 
sa suite , ce qui n'empêcha pas le saint de le reconnaître. Totila 
surpris s'étant jeté à ses pieds, saint Benoît le releva, l'exhorta 
à montrer plus d'humanité qu'il n'avait fait jusqu'alors, et lui 
prédit qu'il prendrait Rome, qu'il se rendrait de là en Sicile, 
et qu'il mourrait après un règne de dix ans. Cette prédiction 
se réalisa de point en point. Ayant pris Rome en 546, il ren- 
versa le tiers de ses murs, et livra au pillage toutes les plus 
belles maisons, ainsi que les églises; après quoi il se retira, et 
Bélisaire rentra dans la capitale , où néanmoins il ne resta pas 
longtemps. Sa faveur commençait à baisser visiblement. Il ne 
tarda pas à être rappelé par l'empereur, et ne reparut plus après 
cela en Italie. 

Son départ rendit de nouveau la prépondérance aux armes 
de Totila, qui reprit Rome une seconde fois. Vainement saint 
Benoît avait recommandé à ce monarque barbare une plus 
grande humanité dans sa conduite; il se montra toujours cruel 
et inexorable. Précédemment déjà, il avait fait passer au fil 
de l'épée tous les habitants de Tivoli, sans épargner même 
l'évêque; plus tard, un de ses généraux ayant pris Péruse, et 
lui ayant fait demander ce qu’il voulait que l’on fit de l’évêque 
saint Herculien , il lui commanda de lui faire trancher la tête : 
saint Grégoire le Grand rapporte à cette occasion que, quarante 
jours après que cette exécution se füt faite en présence du 
peuple et de l'armée, le tombeau du Saint ayant été ouvert, 
on trouva la tête rattachée au corps. Cerbonius, évêque de 


HISTOIRE DE L'ARIANISMÉ. 991 


Populonium, ayant donné asile dans sa maison à quelques Ro- 
mains poursuivis par les Goths, Totila ordonna qu'il fût livré 
aux ours, qui ne lui firent aucun mal. Enfin Laurien, prêtre 
de l’église de Milan, contre lequel Totila était irrité parce 
qu'il avait attaqué sa conduite et surtout ses hérésies, s'étant 
retiré en Espagne, et y ayant été élu archevêque de Séville, 
Totila voulut forcer le roi des Visigoths à le lui livrer. Lau— 
rien s'étant encore sauvé, fut pris par les troupes de Totila, 
qui lui fit trancher la tête. 

A sa seconde entrée dans Rome, Totila résolut de conserver 
la ville et d'y établir même sa résidence ; mais son triomphe ne 
fut pas de longue durée. L'empereur Justinien envoya en 
Italie l’'eunuque Narsès, le plus grand général de son temps, 
avec une puissante armée, afin de chasser définitivement les 
Ostrogoths d'Italie. Les deux adversaires se rencontrèrent 
près d'un village de Toscane, au pied des Apennins. Là, Narsès 
défit totalement les barbares, et Totila perdit la vie dans le 
combat, après dix ans de règne, vérifiant ainsi la prédiction 
de saint Benoît. La prise de Rome suivit de près cette victoire. 
Théias, que les Goths avaient élu roi après la mort de Totila , 
fit de vains efforts pour rétablir leurs affaires. Après avoir 
combattu vaillamment pendant un peu plus d’une année, il fut 
vaincu et tué dans une bataille près de Naples. Par lui se 
termina la suite des rois ostrogoths d'Italie, qui avait fourni 
huit monarques et avait duré soixante ans, depuis la défaite 
d'Odoacre par Théodoric. Les restes de ce peuple barbare se 
défendirent pendant quelques mois encore, jusqu'à ce que la 
perte de Vérone et de Brescia, les deux seules villes qu'ils 
possédassent encore en Italie, engagea une partie d’entre eux 
à évacuer entièrement le pays, et l’autre partie à se soumettre 
sans réserve à l'empire romain. 

L'arianisme ayant disparu de l'Italie avec les Ostrogoths, 
il serait temps de passer en Espagne, et de suivre aussi 
l'extinction de l'hérésie dans cette partie de l'Europe ; 
mais, pour ne pas interrompre le fil de notre récit, nous 
croyons plus convenable de jeter encore un coup d'œil sur 


362 HISTOIRE DE L'ARIANISME. 


les révolutions que la religion subit sous les rois lombards. 

Narsès, après avoir détruit la monarchie des Goths en Italie, 
gouverna le pays au nom de l’empereur, mais avec un pouvoir 
presque absolu, sous le titre de duc. On prétend que l’impé- 
ratrice Sophie, qui ne l’aimait pas, lui avait fait dire qu'il 
ferait mieux de revenir à Constantinople pour se renfermer 
dans l'appartement des femmes et filer avec elles; sur quoi 
Narsès aurait répondu qu'il lui filait une pelotte qu'elle ne dé- 
mélerait pas de sitôt. On ajoute que ce fut pour venger cet 
outrage qu'il engagea Alboin, roi des Lombards, à envahir 
l'Italie. Quoi qu'il en soit de ce récit, que la haute réputation et 
l'âge avancé de Narsès rendent peu croyable, il est certain que 
des ennemis l’accusèrent de concussion auprès de l’empereur 
Justin IT, et que le duc s'étant mis en route pour s’aller justi- 
fier, il mourut à Naples à l’âge de quatre-vingt-quinze ans. 

Il y avait alors environ quarante ans que les Lombards 
avaient passé le Danube, et avaient obtenu des empereurs 
d'Orient des terres dans la Pannonie, et il y en avait même un 
certain nombre qui avaient pris du service dans les armées : 
romaines. Quelques-uns d’entre eux étaient païens; mais la 
plupart professaient l’arianisme. 

Ainsi que nous venons de le dire, ils avaient à cette époque 
pour roi Alboin, qui avait épousé en premières noces Clodo- 
suinde, lille de Clotaire , roi des Francais. Cette princesse, qui 
était catholique, ne négligea rien pour convertir son mari à la 
vraie foi; et elle y aurait peut-être réussi, si elle ne fût morte 
prématurément ; et Alboin ayant, après sa mort, épousé Rose- 
monde, qui était arienne, il demeura dans son erreur. 

Ce fut en 568, l’année qui suivit la mort de Narsès, qu’Al- 
boin quitta la Pannonie et entra en Italie par la Vénétie, dont 
il s'empara, ainsi que de toute la Ligurie. Pavie soutint contre 
lui un siége assez long, pendant lequel il s’étendit dans une 
partie de l'Émilie, dans la Toscane, l'Ombrie et le duché de 
Bénévent. Il mourut l'an 573, assassiné par sa femme Rose- 
monde. Au moment de sa mort, les empereurs d'Orient pos- 
sédaient encore en Italie l’exarchat de Ravenne, composé de 


HISTOIRE DE L'ARIANISME. 3883 


_cinq villes, et que l’on appela aussi, pour cette raison, la Pen- 
tapole, Rome et le duché de Naples. 

Après la mort d’Alboin, les Lombards élurent pour leur roi 
un seigneur nommé Cleph , qui fut lui-même assassiné par un 
de ses domestiques au bout de dix-huit mois; et sa mort fut 
suivie d'un interrègne de dix ans, pendant lequel les princi- 
paux seigneurs se partagèrent les conquêtes d’Alboin , et se 
livrèrent aux plus grandes cruautés envers les habitants en 
général, mais surtout envers les catholiques. Ils pillèrent entre 
autres le célèbre monastère du Mont-Cassin , dont les religieux 
furent assez heureux pour se sauver. Les Lombards, dans leur 
fureur, respectèrent néanmoins le corps de saint Benoît et de 
sainte Scholastique. Le pape acheta d'eux, pour de fortes 
sommes d'argent, qu’ils épargnassent la ville de Rome, dont ils 
ravageaient tous les environs. Saint Grégoire rapporte un grand 
nombre de miracles dont il fut témoin pendant cette persécu- 
tion, mais qui ne touchèrent point le cœur de ces barbares. 
Pélage IL envoya vainement saint Grégoire à Constanti- 
nople implorer le secours de l’empereur Tibère; il n’en put 
rien obtenir. Les dévastations que commettaient ces petits 
souverains ne furent arrêtées que par trois défaites consécu- 
tives qu'ils essuyèrent en France, où ils avaient eu l'audace de 
pénétrer. Craignant la vengeance que le roi d’Austrasie se pré- 
parait à tirer de leur invasion, ils sentirent enfin la nécessité 
de s'unir plus étroitement et de se donner un roi. Ils élurent 
Autharis, fils de Cleph. 

Pendant les six années que dura le règne d'Autharis, il 
consolida la puissance des Lombards en Italie, et remporta 
plusieurs victoires, tant sur les Grecs que sur les Français. 
Il épousa Théodelinde, fille de Guribald , duc de Bavière. C’é- 
tait une princesse d'une piété et d'une vertu exemplaire. Zélée 
catholique, elle fit de grands efforts pour convertir son époux; 
mais ce prince était trop attaché à l'hérésie arienne pour qu'elle 
pôt y réussir. Elle fut plus heureuse auprès de ses sujets, 
dontun grand nombre, pleins d'admiration pour les vertus de 
la reine, embrassèrent la religion catholique; ce qui irrita si 


854 HISTOIRE DE L'’ARIANISME. 


fort Autharis, qu'il fit publier un édit par lequel il défendait 
de baptiser les enfants des Lombards selon la forme de l'Eglise 
catholique; mais cet édit ne fut pas longtemps exécuté, car 
Autharis mourut la même année; et telle était l'estime dont 
Théodelinde jouissait dans le pays, que les seigneurs décla- 
rèrent qu'ils prendraient pour roi celui qu’elle-même choisi- 
rail pour époux. 

Le choix de Théodelinde tompa sur Agilulfe, duc de Turin, 
qu'elle épousa au mois de novembre 590, et qu’elle fit couron- 
ner avec une grande pompe à Milan. Saint Grégoire, qui ve— 
nait de monter sur le trône pontifical, et qui connaissait la 
haute piété de la reine Théodelinde, tira de cet événement le 
plus heureux présage pour la religion catholique. 11 écrivit à 
tous les évêques d'Italie pour les exhorter à ne rien négliger 
afin de ramener à l'Église les Lombards qui habitaient leurs 
diocèses, et à réconcilier ceux qui avaient été baptisés selon 
le rit arien, conformément à l’édit d’Autharis. Théodelinde, 
de son côté, employa si bien le crédit dont elle jouissait sur 
l'esprit de son mari, qu'Agilulfe n’hésita pas à embrasser la 
religion de sa femme. Il fit plus : il déclara publiquement sa 
conversion, et entraina par son exemple la plupart des sei- 
gneurs lombards, tant païens qu'ariens. Les évêques rentrè- 
rent dans leurs biens et leurs honneurs; les églises profanées 
furent rétablies ; la reine en fit bâtir de nouvelles, et le roi en- 
voya dans toutes les villes des sommes d'argent considérables 
pour réparer les pertes que l'Église y avait souffertes. Ce fut 
aussi pendant le règne d’Agilulfe que saint Colomban vint en 
Italie chercher un asile contre la persécution de la reine Bru- 
nehaud et du roi Thierry, son petit-fils. Le Saint fonda le mo- 
nastère de Bobium , après avoir travaillé par ses prédications 
et par ses écrits à extirper le levain d’arianisme qui se cachait 
encore au fond du cœur des nouveaux convertis. 

Agilulfe étant mort après un règne de vingt-cinq ans, la 
couronne passa à son fils Adaloald, encore mineur, sous la 
tutelle de sa mère. La religion fleurit et le royaume prospéra 
tant que la reine vécut ; mais cette princesse étant morte en 625, 


HISTOIRE DE L'ARIANISME. 355 


Arioald, beau-frère du jeune roi, conspira contre lui, et trouva 
moyen d’usurper la couronne, après l'avoir forcé à se réfu- 
gier auprès de l’exarque de Ravenne, où il mourut empoi- 
sonné l'année suivante. 

Arioald était arien; mais il ne persécuta point les catholi- 
ques, qui, sans doute, étaient déjà trop nombreux dans ses 
États pour qu'il pût espérer de les faire rentrer facilement 
dans l’hérésie. Ce prince régna onze ans. Il avait épousé Gon- 
deberge, fille d’Agilulfe et de Théodelinde , princesse très-ca- 
tholique, à l'influence de laquelle il faut attribuer la douceur 
qu'Arioald ne cessa de montrer pour les orthodoxes, bien 
qu'elle n’en eût pas assez pour le convertir. 

Arioald eut pour successeur Rotharis, duc de Brescia, qui 
épousa sa veuve. Il régna seize ans, et Rodoald, qu'il avait eu 
d'une première femme, lui succéda, mais ne gouverna que 
cinq mois, ayant été tué par un bourgeois dont il avait outragé 
la femme. Ce prince fut le dernier monarque arien de l'Italie; 
il eut pour successeur Aribert, fils de Gondebaud, duc de 
Bavière , el neveu de la reine Théodelinde , qui professa la re- 
ligion catholique, ainsi que tous les princes lombards qui le 
suivirent, jusqu’à ce que Charlemagne, en 774, conquit l'Ita- 
lie sur Didier, le dernier roi de cette nation. 

Il ne nous reste plus maintenant qu'à raconter de quelle 
manière l’arianisme, détruit dans tout le reste de l'Europe, 
s'éleignit aussi en Espagne, son dernier asile. 

Theudésèbe étant mort l'an 549, les Visigoths se donnèrent 
pour roi Agila, qui ne régna que cinq ans; il périt assassiné 
par ses propres capitaines, qui lui donnèrent pour successeur 
Athanagilde. Pendant qu'Agila occupait le trône, le roi des 
Suèves se convertit à la foi catholique, après avoir obtenu la 
guérison de son fils dangereusement malade. Tous ses sujets 
suivirent son exemple. Il avait été instruit dans la foi par saint 
Martin abbé, et puis premier évêque de Cumes. Plusieurs 
synodes furent tenus pendant son règne, tant à Braga qu'à 
Lugo , où des canons furent faits pour condamner les hérésies 
et rétablir la discipline de l’Église, 


356 HISTOIRE DE L'’ARIANISME. 


Athanagilde, catholique au fond du cœur, n'eut pourtant 
pas le courage de professer hautement sa croyance. Il se borna 
à favoriser les catholiques de ses États. Ses deux filles, Gal- 
suinde et Brunehaut, épousèrent les deux rois français Chil- 
péric et Sigebert, et se firent toutes deux rebaptiser en arrivant 
dans les États de leurs maris. Athanagilde régna treize ans, et 
mourut de mort naturelle à Tolède, en 567. 

Après six mois d’interrègne, Liura fut élu pour lui succé- 
der. Celui-ci s'associa l’année suivante son frère Leuvigilde, à 
qui il céda l'Espagne, se réservant seulement la Septimanie; 
il fixa sa résidence à Narbonne, où il mourut peu de temps 
après, laissant le royaume entier à Leuvigilde. 

Ce prince, l’un des plus grands rois qui aient gouverné les 
Visigoths, avait épousé en premières noces Théodosie, fille 
d'un duc de Carthage, dont il eut deux fils, Herménégilde et 
Récarède. Sa seconde femme, Gosvinde, veuve d’Athanagilde, 
était une arienne zélée; elle ne lui donna point d'enfants, et fut 
la principale cause des fautes et des malheurs qui obscurcirent 
un règne d’ailleurs si glorieux. Son aveugle attachement à 
l'hérésie non-seulement empêcha son mari de reconnaître la 
vérité, mais le rendit encore persécuteur des catholiques et 
bourreau de son propre sang. Il employa pour pervertir les 
fidèles alternativement les promesses et les menaces, les flat- 
teries et les mauvais traitements. Il réussit malheureusement 
auprès de quelques-uns, et trouva même des lâches parmi les 
évêques, comme, entre autres, Vincent, archevêque de Sarra- 
gosse, contre lequel Sévère, évêque de Malaga, écrivit un 
livre plein des plus forts arguments. L'abbé Vincent ayant 
aussi préché contre son homonyme, fut massacré par les 
Ariens de Léon devant la porte de son monastère. 

Leuvigilde, afin d'assurer la couronne à sa postérite, résolut 
d'associer ses deux fils à son trône. Il obtint pour l'aîné, Her- 
ménégilde, la main d'Ingonde, fille de Sigebert, roi d'Austra- 
sie, et de la reine Brunehaut. Ingonde était catholique et fort 
pieuse, ce qui suffit pour la rendre odieuse à Gosvinde, sa 
belle-mère et son aïeule, qui, n’ayant pu réussir à la faire 


HISTOIRE DE L'ARIANISME. 357 


apostasier, l'accabla des plus mauvais traitements, la frappant 
jusqu'au sang, la traînant par les cheveux , et la faisant même 
précipiter dans un canal où elle faillit se noyer. Herménégilde, 
afin de mettre sa femme à l'abri des cruautés de la reine, l’em- 
mena avec lui à Séville, capitale de la partie du royaume dont 
son père lui avait particulièrement confié l'administration. Eà, 
le prince Herménégilde, prêtant l'oreille à la douce et persua- 
sive voix de sa pieuse épouse, ainsi qu'à l’éloquence entrai- 
nante de son oncle maternel, saint Léandre, archevêque de 
Séville , se sentit touché par la grâce, et abjura publiquement 
l'arianisme. Leuvigilde, en apprenant cette nouvelle, fut saisi 
de courroux ; il craignit ou feignit de craindre que son fils, 
soutenu par les catholiques et par les troupes impériales qui 
se trouvaient encore en Espagne, ne voulüt le détrôner pour 
régner seul à sa place. 1] lui envoya en conséquence quelques- 
uns de ses conseillers pour l’engager à retourner à la religion 
dans laquelle il était né. Herménégilde, qui avait embrassé la 
foi catholique par conviction, s’y refusa. S'il en était resté là, 
et s’il s'était contenté de tout souffrir plutôt que de renoncer 
à sa croyance, aucune lache n’eût souillé sa mémoire; mais 
poussé soit par la crainte de la vengeance d’un père irrité, soit 
par un zèle inconsidéré, Herménégilde se ligua en effet avec 
le général qui commandait les troupes impériales, et leva 
l'étendard de la révolte. Toute l'Espagne se partagea entre le 
père et le fils. Les Ariens, qui formaient encore la majorité 
dans le pays, se déclarèrent naturellement pour Leuvigilde. 
Toutefois le jeune prince, appuyé par les catholiques et par 
les troupes grecques, se crôyait assez fort pour résister à son 
père. Son attente fut trompée. Les Grecs l’abandonnèrent au 
moment de la crise, et même la plus grande partie des catho- 
liques quittèrent ses drapeaux , par l'effet d’une ruse de Leu-— 
vigilde. Celui-ci, pour les enlever à son fils, jugea qu'il fallait 
imaginer un biais qui püt les satisfaire, du moins en appa- 
rence, Il convoqua donc une assemblée d’évèques ariens à 
Tolède, lesquels, à son instigation, abolirent la coutume de 
rebaptiser les catholiques qui rentraient dans leur communion ; 


358 HISTOIRE DE L'ARIANISME. 


et ils firent de plus un décret pour déclarer que le Fils de Dieu 
était égal à son Père, sans expliquer toutefois de quelle ma— 
nière ils entendaient cette égalité. En apprenant les décrets de 
l'assemblée de Tolède, les catholiques, à qui leur conscience 
reprochait déjà de soutenir un fils contre son père, et ne péné- 
trant pas la ruse des Ariens, saisirent cetie occasion pour ren- 
trer dans le devoir politique, qui ne paraissait plus contraire 
à celui que la religion leur imposait. D'un autre côté, Leuvi- 
gilde ne voulant laisser aucun espoir à son fils, envoya un 
ambassadeur à Chilpéric pour renouveler l'alliance. Cet en— 
voyé, qui élait un arien forcené, eut, en passant par Tours, 
quelques entretiens avec Grégoire sur les matières de religion, 
et il dit à cette occasion que les Ariens avaient pour maxime 
que l’on pouvait choisir sans crime la religion que l'on vou- 
lait, et qu'ils avaient même un proverbe disant que quand on 
passe entre un temple païen et une église chrétienne, il n’y a 
point de mal à faire la révérence devant l’un comme devant 
l’autre. Nous avons cité ce propos pour montrer dans quelles 
erreurs peut entraîner une tolérance mal entendue, et combien 
toutes les hérésies se rapprochent d’une indifférence entière 
pour toute religion, tandis que le catholicisme seul apprend le 
respect que l'on doit avoir pour la vérité, qui ne saurait se 
trouver également de deux côtés opposés. 
Privé ainsi de tout secours, Herménégilde ne put se défendre 
longtemps contre les forces du roi; battu et poursuivi, il entra 
dans une église où il espérait trouver un asile. Pressé par son 
frère Récarède d'en sortir et de se fier à la promesse que son 
père lui faisait d’un pardon sans réserve, il consentit à se re- 
mettre dans les mains de son père, sous la seule condition que 
celui-ci viendrait recevoir sa soumission dans l'église même. 
Leuvigilde y étant allé, le prince se jeta à ses pieds et lui 
demanda grâce. Le roi le releva, l'embrassa et l’assura en effet 
que non-seulement il lui pardonnait, mais encore qu'il lui 
conserverait son rang et le titre de roi, exigeant toutefois 
qu'Herménégilde renoncât pour jamais à la religion catho- 
lique. Le prince, que ses malheurs n'avaient point ébranlé, 


HISTOIRE DE 1 ΑΒΙΑΝΙΒΜΕ. 359 


n'ayant cédé ni aux prières ni aux menaces de son père, fut 
dépouillé de toutes les marques de sa dignité, et renfermé dans 
un cachot obscur. 

Herménégilde n'avait pas attendu ce moment pour détester 
la faute qu'il avait commise en se révoltant contre son père; il 
se livra dans sa prison aux plus austères pénitences, qui ne 
firent qu'irriter davantage Leuvigilde, au point que lui ayant 
envoyé, la veille de Pâques, un évêque arien pour l’engager à 
recevoir la communion de ses mains, etle malheureux prince s’y 
étant refusé avec une admirable fermeté, le roi lui fit, cette même 
nuit, fendre la tète d'un coup de hache par le bourreau. Ingonde, 
sa femme, étant tombée au pouvoir des Grecs, fut envoyée 
à Constantinople; mais elle mourut en route avec son enfant. 

La mort d'Herménégilde fut le signal d'une horrible persé- 
cution. Plusieurs saints évêques furent chassés de leurs siéges, 
et le roi n'épargna pas même ses beaux-frères Fulgence et saint 
Léandre. Ce dernier écrivit dans son exil trois livres contre les 
Ariens. Les biens des catholiques furent confisqués, leurs 
églises furent ruinées, les priviléges des ecclésiastiques furent 
abolis; enfin, ceux qui jouissaient de plus d'autorité parmi 
eux furent mis à mort sous les plus frivoles prétextes. 

Nous avons vu plus haut avec quel bonheur le royaume des 
Suèves avait été arraché à l’hérésie. Leuvigilde profitant des 
dissensions qui régnaient dans le pays, s'empara de ce royaume, 
qu'il réunit à ses États, et y établit l’arianisme, du moins en 
apparence , car l'événement ne tarda pas à prouver que l’apos- 
tasie de ces peuples n'avait été rien moins que sincère. Le roi 
des Visigoths mourut l’année suivante, et, chose merveilleuse, 
quelque temps avant sa mort, son cœur fut complètement 
changé. Il rappela les évêques qu'il avait exilés, et particulière- 
ment saint Léandre, dans les bras duquel il pleura amèrement 
le trépas de son fils Herménégilde ; il reconnut la vérité de la 
religion catholique, quoiqu'il n’eût pas le courage de la con- 
fesser; mais ii pria du moins son beau-frère de rendre à son 
second fils Récarède, qu’il laissait pour successeur, le même 
service qu'il avait rendu à l'ainé. 


360 HISTOIRE DE L'ARIANISME. 


Récarède, qui était déjà catholique dans l’âme, et qui ne 
partageait point le respect humain qui avait arrêté son père, 
ayant été reconnu, sans opposition, roi de toute l'Espagne, sut 
agir avec tant de prudence et d'adresse, qu'il changea la reli- 
gion de ses sujets sans causer aucune secousse violente. Voyant 
par ses soins les esprits favorablement disposés, il appela auprès 
de lui tous les évêques ariens qui étaient à sa cour et leur dit 
qu'il était temps de mettre fin au schisme qui divisait ses sujets 
et au scandale qui en résultait; qu'en conséquence, il voulait 
qu'ils eussent une conférence avec les évêques catholiques, en 
sa présence, et que le parti vaincu serait obligé de se réunir à 
l’autre. La conférence eut lieu, et tout l'avantage étant resté 
aux catholiques, le roi déclara hautement sa conviction , ajou- 
tant qu'il voulait se faire sacrer au nom de la Très-Sainte— 
Trinité. 

La plus grande partie de la nation imita le prince. Un évêque 
arien, nommé Atalaunus, excita quelques troubles dans la 
Gaule Narbonnaiïse, mais ils n'eurent aucune importance. La 
reine Gosvinde, d'accord avec Uldila, autre évêque arien, 
avait feint de se convertir en même temps que le roi; mais elle 
commettait en secret les plus grands sacriléges, rejetant la 
sainte hostie qu'elle recevait à la communion avec un respect 
simulé, et quand sa perfidie fut découverte, elle conspira pour 
faire mourir le roi. Par bonheur la trame échoua. Elle fut 
exilée avec son indigne confident; mais elle mourut avant 
d'arriver au lieu qui lui avait été assigné pour demeure. 

Il restait une mesure à prendre pour consolider le grand 
changement que Récarède avait si heureusement consommé. 
Le roi s’y décida en convoquant à Tolède un concile, qui se 
tint en sa présence l’an 589, le quatrième de son règne. Cinq 
archevêques et soixante-dix évêques s'y rendirent de toute 
l'Espagne et de la Gaule Narbonnaise. Dans ce nombre il y 
avait huit évêques ariens, nouvellement convertis à la foi ca- 
tholique. 

La première séance eut lieu le 8 mai. Récarède y fit une 
belle profession de foi en son nom et en celui de tous les Goths 


RES ae de 


HISTOIRE DE L'ARIANISME. 361 


qui venaient d'abjurer l’arianisme ; après quoi l'on publia vingt- 
trois canons sur la discipline. Par le quatrième canon il fut 
défendu de faire aucun travail le dimanche, et par le cinquième 
il fut dit que les diacres, les prêtres et les évêques ariens qui 
avaient conservé leurs femmes après leur conversion, devaient 
les renvoyer et garder désormais la continence. 

Le concile étant clos, le roi Récarède envoya une ambassade 
solennelle au pape saint Grégoire le Grand, pour lui faire part 
de cet heureux événement, et reçut en réponse la lettre la 
plus flatteuse et la plus encourageante. 

On ἃ déjà vu que l'Italie, qui peu de temps auparavant avait 
aussi été délivrée de l’hérésie, y était retombée sous les rois 
Lombards ; et bien qu'Agilulfe se fût converti, l'extinction 
totale de l'arianisme en Italie ne date que de la mort de Ro- 
doald, en 653, c'est-à-dire soixante-quatre ans après la conver- 
sion de Récarède. 

Ce fut À le dernier soupir de l’ancien arianisme, et il faut 
certainement regarder comme un grand miracle de Dieu que 
cette hérésie, qui avait duré pendant trois siècles, dans le 
cours desquels elle s'était étendue sur toute la face du monde 
civilisé et avait été partagée par les plus puissants monarques, 
s’effaça si complètement que l’on n'en retrouve plus après cela 
la moindre trace, jusqu'à ce que la révolution religieuse du 
quinzième siècle la fit en quelque sorte renaitre de ses cendres. 
Non pas que nous prétendions que les premiers réformateurs 
aient été ariens ; nous n'ignorons pas que Luther et ses disci- 
ples, ainsi que Calvin et les siens, eussent regardé comme une 
grave insulte d’être confondus avec des gens qui niaient jus- 
qu'aux vérités fondamentales du christianisme : toutefois 1] 
n’en est pas moins vrai que c'est au principe de libre examen 
qu'il faut principalement attribuer la renaissance de la secte 
arienne, et le principe une fois admis, les nouveaux hérétiques 
en durent nécessairement pousser les résultats beaucoup plus 
loin que leurs prédécesseurs. 

Les premiers fondateurs de l’arianisme moderne furent 
Louis Hetzer de Bischoffszell, en Thurgovie, qui fut exécuté 
16 


ATHAN, —T, II. 


203 HISTOIRE DE L'ARIANISME. 


à Constance en 1529; Jean Campan, né dans le pays de Juliers, 
mort en prison en 1580 ; Michel Servet, espagnol, brülé à 
Genève par l’ordre de Calvin en 1553; Valentin Gentilis de 
Naples, décapité à Berne en 1566, et enfin les deux Socin, 
l'oncle, Lélio, mort à Zurich en 1562, et le neveu Faust, qui 
mourut à Luciawicze en Pologne, en 1604. Ces deux derniers 
qui étaient des Italiens, originaires de Sienne, donnèrent leur 
nom à la secte, qui existe encore aujourd'hui, surtout en 
Angleterre et en Amérique, sous le nom de Sociniens ou d'Uni- 
taires. 

Mais deux choses sont importantes à remarquer à l'égard 
des sociniens ou modernes ariens : c'est, en premier lieu, 
qu'ils n’ont jamais pu acquérir à beaucoup près l'influence et 
le crédit dont jouirent les premiers sectateurs d’Arius. Aucun 
monarque, aucune république n’a adopté leurs principes. Ils 
vivent isolés au milieu des peuples qui les ont admis dans leur 
sein, ou bien forment quelques associations peu nombreuses 
et qui n'obtiennent généralement qu’une médiocre estime de la 
part de leurs concitoyens. La seconde considération est celle-ci : 
que les Ariens ayant paru dans un siècle où les croyances reli- 
gieuses étaient dans toute leur force, leurs erreurs mêmes 
portent une empreinte de religion , sans laquelle ils n’eussent 
pu obtenir aucun succès ; les sociniens, au contraire, s'étant 
élevés à une époque où les mystères les plus sublimes étaient 
soumis aux raisonnements orgueilleux d’une philosophie gla- 
cée, leurs croyances durent naturellement se ressentir de cette 
atmosphère d'incrédulité. Les uns et les autres sont anti-trini- 
taires et nient la divinité de Jésus-Christ, mais par des motifs 
différents : les Ariens par une trop haute idée de la puissance 
de Dieu, les sociniens par un excès d’orgueil humain qui ne 
leur permet pas de croire ce que leur raison ne saurait com— 
prendre. Une courte exposition de leurs doctrines réciproques 
fera mieux connaitre cette différence. 

Nous lisons à peu près ce qui suit dans la vie d'Athanase : 
Le caractère distinctif de l’arianisme est la séparation du monde 
d'avec Dieu. Le principe fondamental sur lequel tout le reste 


HISTOIRE DE L'ARIANISME, 363 ; 


repose et d’où tous les autres découlent est celui-ci : La créa- 
tion ne saurait supporter l'action directe de Dieu sur elle, Dieu 
ne saurait se trouver en liaison avec le fini, et cela ne convien— 
drait méme pas à sa dignité. C'est pourquoi les Ariens suppo- 
saient l'existence d’un être intermédiaire entre Dieu et le 
monde , qui est chargé de les faire accorder ensemble. Cet être 
est le Fils de Dieu. Dieu créa d’abord le monde par lui, et par 
lui ensuite il le racheta. Non pas que le Fils ait en lui la puis- 
sance créatrice; 1l n’est en quelque sorte qu'un artiste qui a 
appris de Dieu l’art de créer. Le Père est, à proprement dire, 
le Seigneur de l'univers et le créateur des lois d'après lesquelles 
il devait être fait; mais comme il ne pouvait pas agir immédia- 
tement sur lui sans l’anéantir à l’instant même de sa naissance, 
par l'effet de la majesté divine qu'aucune créature ne peut 
supporter, son Fils se présente à sa place, prend sur lui la 
partie matérielle de la création et le soin de la conservation 
des créatures. 

Le monde ayant été créé par le Fils et, pour être créé par 
lui, devant pouvoir le supporter, le Fils n’est pas de la même 
nature que le Père, il n’est pas vrai Dieu; car s’il l'avait été, il 
n'aurait pas pu non plus se mettre en relation directe avec le 
monde. Il est donc semblable aux créatures par sa nature, et 
par conséquent une créature lui-même. 

Comme il n’est pas de la même nature que Dieu, et qu'il 
n'est pas non plus de celle de la matière, puisque celle-ci a été 
faite par lui, il est sorti du néant. Fait pour créer le monde et 
n'étant pas vrai Dieu, il n’est pas non plus éternel : car l’éter- 
nité est la propriété exclusive du vrai Dieu. Il fut créé quand 
il plut à Dieu de créer le monde. Le Fils n’a donc point une 
existence éternelle, mais son existence a précédé celle du 
monde. N’étant pas vrai Dieu , il est limité par sa nature et il 
ne connaît Dieu qu'autant que ses limites le lui permettent, de 
même que nous ne connaissons Dieu que dans les bornes de 
notre esprit. Nul n'étant immuable que celui qui est Dieu par 
sa nature, le Fils est changeant par sa nature. Il pouvait faire 
un mauvais usage de sa liberté, et pour cela il a fallu que sa 


364 HISTOIRE DE L'ARIANISME. 


liberté fut éprouvée comme celle de tous les êtres finis. Cette 
épreuve, le Rédempteur l’a soutenue lors de son incarnation. 
Mais Dieu prévoyant qu’il en sortirait triomphant, le destina 
d'avance à être le créateur des êtres finis et leur Sauveur. Sa 
majesté est donc la récompense de ses mérites, et son séjour 
parmi les hommes ἃ été son temps d'épreuve. 

Deux êtres finis ne peuvent pas former une seule personne ; 
en conséquence, ce qui dans les hommes est l'intelligence, 
c'est dans le Rédempteur, le Fils de Dieu. D'ailleurs il fallait 
qu'il gagnät la vertu proprement dite par un bon usage de sa 
liberté, par sa fidélité et par son obéissance dans les souffran- 
ces. Le Fils de Dieu a donc réellement souffert en cette qualité. 

Quant au Saint-Esprit, les Ariens durent nécessairement 
le placer au-dessous du Fils, puisque c'est le Fils qui l'envoie. 
Tout cela n'empêche pas qu'ils n'aient adoré le Père, le Fils 
et le Saint-Esprit. Aussi l’arianisme était-il un véritable po- 
lythéisme. 

Comparons maintenant la doctrine des Ariens, telle que 
nous venons de l’exposer, avec celle des sociniens. 

Toutes les diverses sectes protestantes qui se sont élevées 
depuis la réformation de Luther, à l'exception des sociniens 
seulement, s'accordent avec l'Église catholique par rapport au 
dogme de la personne du Sauveur; c'est-à-dire qu'à leurs 
yeux , il est en même temps Dieu et homme. Selon les soci- 
niens, au contraire, le Père de Jésus-Christ est seul Dieu; 
toutefois ils ne croient pas que la dénégation du dogme de la 
Trinité soit indispensable au salut, ils la regardent seulement 
comme utile; en quoi ils ne laissent pas que d’être un peu en 
contradiction avec leurs propres doctrines. 

Ils regardent le Fils de Dieu comme un homme qui, ayant 
été conçu du Saint-Esprit, a été, pour cette raison, appelé 
Fils de Dieu. Les sociniens ajoutent qu'il a joui en outre du 
privilége d’être recu dans le ciel avant d’avoir entrepris sa 
mission et d’y être instruit de ce qu'il devait faire parmi les 
hommes. IL est évident, du reste, qu'ils n’entrent dans ces 
détails que pour aplanir les diflicultés que devaient leur pré— 


HISTOIRE DE L'ARIANISME. 365 


senter certains passages de la Bible, du moment où ils reje- 
taient la divinité de Jésus-Christ, comme aussi pour pouvoir 
expliquer, conformément à leur système sur l'origine des 
idées religieuses, la manière dont le Christ ἃ recu les dogmes 
qu'il a enseignés. Ils disent ensuite qu'après avoir achevé 
l'œuvre de la rédemption, il a été, pour prix de son obéis- 
sance, élevé à la dignité divine, et ἃ reçu un pouvoir souve- 
rain sur l'univers, de sorte que les chrétiens peuvent et doivent 
même s'adresser à lui avec confiance et l’adorer comme un 
Dieu et comme un être armé de toute la puissance divine. 
Faust Socin mit tant de zèle à précher l’adoration de Jésus- 
Christ, que Blandrata l'invita à venir en Transylvanie pour 
persuader les unitaires, plus conséquents que lui, qui ne pou- 
vaient se décider à adorer une créature; et on l’a fortement 
soupconné d’avoir contribué à l’emprisonnement de Simon 
David, qui soutenait le principe dans toute sa rigueur. Le 
catéchisme de Rakau, seul livre symbolique des sociniens, 
déclare que ceux qui ne rendent pas hommage à Jésus-Christ, 
de la manière que nous venons de le dire, sont indignes du 
nom de chrétiens. Toutefois les unitaires avouent qu'il y ἃ 
deux espèces d’adoration : la plus haute, qui n’est due qu'à 
Dieu; et une inférieure, qui ἃ queique rapport avec l'invoca- 
tion des saints chez les catholiques, qu'ils rendent à Jésus- 
Christ. C'est ainsi que ces sectaires, qui prétendaient soutenir 
inviolablement l'unité de Dieu, admettent à côté du seul vrai 
Dieu suprème, un second Dieu inférieur et qui n’est pas vrai 
Dieu. S'ils avaient été doués d’un jugement plus net, ils 
auraient certainement compris que si l'Évangile représente le 
Fils de Dieu, à la fois comme une personne el comme un 
Dieu, ce que les sociniens ne nient point, il est impossible de 
concevoir aucune autre relation entre le Père et lui que celle 
que l'Église catholique a crue de tout temps. Il faut convenir 
que c’est une bien étrange théologie que celle qui enseigne que 
Dieu a pu, dans le cours des temps, changer la manière dont 
il gouvernait le monde; c’est-à-dire que si, depuis le commen- 
cement jusqu’à la venue de Jésus-Christ, il l'avait dirigé en 
16. 


366 HISTOIRE DE L'ARIANISME. 


personne, il change tout à coup d'avis, et comme pour se re— 
poser, en remet les rênes à un lieutenant à qui il fait part sans 
doute de sa toute-puissance ou pour le moins de son omni- 
science et d’autres attributs semblables, comme si un pareil 
partage était dans l’ordre des choses possibles. 

Il est digne de remarque que quand une fois l’homme s'est 
fait une idée trop basse de sa vocation , il est rare qu'il puisse, 
soit par la pensée, soit par la volonté, s'élever au-dessus de 
ce niveau. Celui qui s’est persuadé qu'il est hors d'état de rem- 
plir certaines obligations morales, n’y parviendra jamais pen- 
dant sa vie, et celui qui demeure convaincu que certaines opé- 
rations de l'esprit sont au-dessus de ses forces, ne résoudra 
jamais les problèmes qui exigeront des opérations de ce genre. 
C'est ainsi que Socin, pour expliquer l’image de Dieu dans 
l'homme, cette propriété qui le rend homme, dit qu’elle con— 
siste dans la souveraineté de l’homme sur les animaux. Noble 
vocation en vérité! système plus digne d’un berger que d'un 
théologien ! 

Si l’on est curieux de savoir comment les sociniens expli- 
quent les passages les plus embarrassants de l'Écriture-Sainte, 
en voici quelques exemples. Afin de réfuter l'argument que 
l'on tire, pour la préexistence de Jésus-Christ, du premier 
verset du premier chapitre de l'Évangile de saint Jean : « Au 
commencement était le Verbe; » ils disent que ce verset si- 
gnifie : « Au commencement de la prédication de saint Jean- 
Baptiste, Jésus-Christ était déjà l'envoyé de Dieu. » Les pa 
roles de saint Jean, ch. 6, verset 58 : «Avant qu'Abraham 
fût, je suis, » doivent, selon eux, se comprendre ainsi : «Ayant 
qu'Abram devienne Abraham, je suis la lumière du monde.» 
Car, disent-ils, au changement de nom de ce patriarche se rat- 
tachait la promesse qu'il serait le père de beaucoup de peuples; 
or, comme avant Jésus-Christ il n’a été le père que d'un seul 
peuple, et.que ce n’est que par Jésus-Christ que beaucoup de 
nations sont devenues ses enfants, le Sauveur ἃ voulu dire : 
«Ayant qu'Abram ne mérite réellement le nom d'Abraham, 
je serai la lumière du monde; car c'est moi qui ai été destiné 


HISTOIRE DE L'ARIANISME. 367 


par Dieu pour être l'instrument du changement d’un de ces 
noms en l'autre. » 

Quant au Saint-Esprit il était, selon les sociniens, une force 
et une action de Dieu {Dei vim et efficaciam). 

.. En outre, les sociniens ne croient pas à l'éternité des peines 
de l'enfer. Selon eux le châtiment du péché consiste dans l'a 
néan{issement. 

On voit par ce qui précède que si les sociniens s'accordent 
avec les ariens dans l’adoration d'un être qui n’a pas toujours 
été Dieu , mais qui l’est devenu, ils en diffèrent en ce que les 
hérétiques du quatrième siècle reconnaissent dans le Fils de 
Dieu une existence antérieure au monde, lequel a été créé et 
est gouverné par lui depuis le commencement, tandis queleurs 
successeurs du seizième siècle ne datent l'existence du Sau- 
veur que de sa conception dans le sein de Marie; de sorte que 
d'après eux ce n’est pas lui qui a créé le monde, et qu'il n’a 
commencé à le gouverner que depuis son Ascension, et encore 
ne le gouverne-t-il qu’en sous-ordre. 

Le peu de rapport qui existe, ainsi que nous venons de l’ex- 
poser, entre l’arianisme ancien et le socinianisme moderne, de 
même que la faible importance historique de cette dernière 
secte, nous dispensent également d’en suivre les progrès et la 
décadence. Notre intention n’a point été de composer un ou- 
vrage de théologie, mais seulement de faire voir ce que l’aria- 
nisme devint après la mort d’Athanase le Grand , comment il 
avait envahi le monde entier et comment il disparut complè- 
tement dès l'instant où l'appui des gouvernements séculiers lui 
manqua. Ce tableau est d’un intérêt immense et des plus con- 
solants pour tout vrai catholique. Il doit être pour lui l’em- 
blème du protestantisme actuel. Cette hérésie n’est ni plus 
dangereuse, ni plus insidieuse, ni plus universelle que ne 
l'était l’arianisme sous l'empire des Goths et de leurs alliés. 
L'arianisme tomba quand il ne fut plus soutenu par les puis- 
sances de la terre; le protestantisme tombera de même quand 
les princes comprendront enfin que les doctrines du catholi- 
cisme peuvent seules former des sujets fidèles, des citoyens 


368 HISTOIRE DE L'ARIANISME. 


désintéressés, des chrétiens humbles et dévoués, des hommes 


chez qui le progrès des lumières n'étouffe point une solide et 
sincère piété. 


FIN DU TOME SECOND ET DERNIER. 


TABLE DES MATIÈRES 


DU TOME SECOND. 


LIVRE QUATRIÈME. 


Athanase est fait évêque d'Alexandrie. — Constantin rend sa faveur à Arius; 
Eusèbe de Nicomédie et d’autres partisans d’Arius sont aussi rappelés de 
l'exil, et ne tardent pas à déposer plusieurs évêques catholiques qui ne sont pas 
en état de résister.—Athanase seul montre de l’opposition.—Constantin lui 
ordonne à plusieurs reprises et sous les plus grandes menaces de reprendre 
Arius dans la communion de l’Église. — Il n’y consent pas. — Les méléciens 
et les eusébiens se réunissent contre Athanase. — Celui-ci réfute, auprès de 
Constantin, leurs plaintes réitérées, et se réconcilie avec l’empereur. — 
Nouvelles plaintes contre lui. — Scandaleux concile de Tyr. — Athanase est 
exilé à Trèves. — Marcel d’Ancyre ne veut pas signer les décrets du concile 
contre Athanase; il est accusé d’hérésie par les eusébiens et déposé. — Eu- 
sèbe de Césarée écrit cinq livres contre Marcel , qu'il n’a pas compris. — Ce 
que Marcel a enseigné. — Théorie d'Eusèbe qui se contredit partout elle- 
même. — La cause en est dans la manière extérieure dont il ἃ conçu l’œuvre 
de la rédemption. — Rapport d’'Athanase avec Eusèbe et Marcel et jugement 
sur eux. — Le troupeau d’Athanase, même pendant l’absence de son pasteur, 
ne reçoit pas Arius. — Mort d’Arius. — Constantin meurt et ses fils rap- 
pellent Athanase. — Nouvelles plaintes contre. Athanase portées devant 
Constance, partisan d’Arius; il est de nouveau déposé par un concile eusé- 
bien , assemblé à Antioche, et chassé d'Alexandrie par la force des armes. 
— Persécution de l’Église d'Alexandrie, — Le pape Jules prend sous sa 
protection Athanase qui est allé à Rome. — Belle lettre de Jules en faveur 
d’Athanase. — Le concile de Sardique rétablit Athanase; son histoire et sa 
lettre à Jules. — Comment les dissensions de l’arianisme démontrèrent la 
nécessité d’un chef visible de l’Église. — L'empereur Constance, jusqu'alors 
ennemi d’Athanase, l’appelle auprès de lui et l’admire. — Il rend plusieurs 
édits en sa faveur. — Réception solennelle d’Athanase à Alexandrie. — 
Travaux d’Athanase dans son diocèse. — Résultats de son séjour dans 
l'Occident. — II y introduit les religieux et présente à l'Occident S. Antoine 
comme le modèle d’un religieux parfait. — Mérite éminent de son ouvrage 
sur S. Antoine. 


370 TABLE DES MATIÈRES. 


LIVRE CINQUIÈME. 


Magnence se soulève et cherche à se concilier la faveur d’Athanase. — Cons- 
tance assure aussi Athanase de sa bienveillance, pour conserver celle 
d’Athanase. — Il rougit ensuite de sa démarche. — Les Ariens profitent de 
ces dispositions de l’empereur et accusent de nouveau Athanase. — Conciles 
d’Arles et de Milan, dirigés contre Athanase. — Chute de Denis de Capoue. 
— Eusèbe de Verceil, Denis de Milan, Lucifer de Cagliari , le pape Libère, 
Hosius de Cordoue, Hilaire de Poitiers et quelques autres sont bannis 
cemme défenseurs d’Athanase, de la foi catholique et de l’indépendance de 
l'Église. — Grandes vérités dites à l’empereur sur l'indépendance où 
l'Église doit être de l’État. — Athanase est de nouveau chassé. — Grandes 
persécutions que souffre l’Église. — Constance veut rendre l’arianisme 
général. — On établit partout des évêques ariens. — L'Église catholique 
est à deux doigts de sa perte. — Espérance de l’Église. — Activité des évè- 
ques dépossédés; ils conservent le courage et l'espoir au point que c’est en 
ce moment qu'ils défendent avec le plus de force la vérité catholique. 
Hilaire défend la foi, comme foi, contre l’orgueil de la sagesse humaine; 
l'Eglise catholique, comme telle, contre les hérétiques, et le dogme de la 
Trinité en particulier. — Les Ariens, de leur côté, ont enfin le courage 
d’avouer ce qu’ils ont toujours pensé, et par là ils se divisent et se perdent 
eux-mêmes, — Symbole des Ariens. — Terribles vexations de l'empereur 
contre les évèques catholiques. — Écrits violents des évèques catholiques 
contre Constance et sa tyrannie. 


LIVRE SIXIÈME. 


Mort de Constance. — L'empereur Julien rappelle les évêques catholiques. 
— Tentatives d’accommodement. — Principes rédigés par Athanase et par 
Hilaire pour la réunion du concile pacificateur d'Alexandrie. — Julien 
exile Athanase parce que les païens ne peuvent pas résister à la force de ses 
raisonnements. — Lettres de Julien contre Athanase. — Jovien rappelle 
Athanase pour qui il professe une estime particulière , et l’empereur Valens 
le bannit de nouveau; mais il le craint et ne tarde pas à rétracter son ordre. 
— De retour de son cinquième exil, Athanase reste enfin tranquille à 
Alexandrie, — Sa grande sphère d’activité, son influence et respect général 
qui l'entoure. — Les futurs appuis de l’Église catholique s'élèvent sous ses 
yeux ; il prend sous sa protection saint Basile, à cause de sa doctrine du 
Saint-Esprit , et jouit du bonheur de reconnaître en lui un grand confesseur 
de la foi catholique. — Athanase, malgré son âge avancé, possède toute la 
vigueur de la jeunesse. — Ses deux livres contre l’apollinarisme. — Les 
apollinaristes enseignent une justice purement imputative, afin d'appuyer 
par là leur principale erreur. — Athanase réfute l’une et l’autre. — Sa mort. 


TABLE DES MATIÈRES. 371 


— Supplément : il expose la doctrine catholique sur la grâce et enseigne Ja 
présence réelle de Jésus-Christ dans l’Eucharistie. 


Notice historique sur l'Arianisme, depuis la mort de saint Athanase jusqu’à 
deu. men cts COOP ἐπε τὴ", Me Vo NBELE 278 


FIN DE LA TABLE DES MATIÈRES DU TOME SECOND. 


1 ΕΨᾷΕΡ͵ΆρΦπρΦΨἕΨρΦοΕἝΨοιουἭυ»"»Ἕο:.)ὄἍ τ.